Maison pour dames
Quand M"* Emma Farnier, la femme de M. Emile Farnier, conservateur des hypothèques d'Avignon, lut dans le Laurier d'Or, la Revue d'Art féministe de la rue de la Paix, que le premier prix de poésie du concours ouvert par le Laurier était échu à Florise d'EUebreuse, M"''' Farnier poussa mu cri et le numéro de la Revue lui tomba des mains. Elle demeura un moment figée au milieu de son fauteuil, les pupilles agrandies, hallucinée, puis, se reprenant peu à peu, elle promenait un lent regard sur le modeste salon, au mobilier médiocre, où elle était assise ; et des fauteuils Louis XV, tendus de satin cerise, et du guéridon recouvert d'un tapis de
velours rouge égayé de bandes de tapisseries ouvrées de sa main, ses beaux yeux tristes allaient se poser dans le jardinet planté de buis taillé et de pins parasols, qui était la seule joie de la maison.
Une palissade verte le coupait en deux. Le vert déteint par la pluie et rongé par le soleil avait tourné au bleu glauque. Durant les heures vides de la journée, la jeune femme clignaitsouventdes paupières, s'efTorçantàl'hypnos°et essayant, à force de volonté, de retrouver dans le moutonnement immobile de la palissade bleue, l'azur remueurde la Méditerranée. M"^^ Farnier avait été élevée à Toulon ; après quatre ans de mariage, la nostalgie de la rade et du port, le regret des promontoires découpés de la baie l'obsédaient encore et la jeune femme oisive et sentimentale avait tout le temps de rêver : le ménage Farnier n'avait pas d'enfants.
Mais son extase hypnotisée sur le bois déteint de la palissade était brusquement interrompue par les apparitions de têtes coiffées
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de casquettes ou de chapeaux melons, des têtes bourgeoises et insignifiantes roulant, comme des boules sur une piste, au-dessus de la clôture du jardin. C'étaient tout simplement des Avignonnais ou des gens des environs se rendant au bureau des hypothèques, et la jeune femme, avec un soupir, reprenait quelque ouvrage de broderie ou, le plus souvent, une des brochures éparses sur les meubles du salon.
Florise d'Ellebreuse, le premier prix de poésies du concours du Laurier rf' Or, Florise d'Ellebreuse ! Elle répétait et balbutiait machinalement ce nom. Une grande émotion la pénétrait toute, en même temps qu'une stupeur. Ainsi, elle était la lauréate déclarée du concours du Laurier, car Florise d'Ellebreuse, c'était elle, M""^ Farnier, la petite Emma Claverie des Dames bleues d'Aix-en-Provence, la troisième fille du commandant de frégate Âdalbert Claverie, retraité à Toulon 1 Elle n'en croyait pas ses yeux, c'était pourtant bien son pseudonyme.
Ce Florise d'Ellebrense imprimé fulgurait à ses yeux comme un feu d'artifice ; les noms des autres lauréates primées suivaient, mais son nom ouvrait la liste. L'article consacré aux poétesses annonçait la publication, dans le prochain numéro, des poésies couronnées; il en donnait môme les titres : \q Laurier d'Or priait aussi les lauréates de faire connaître leurs véritables noms et leurs adresses et de vouloir bien y joindre leurs photographies, qui seraient publiées dans un numéro suivant : une fête serait donnée dans les bureaux du Laurier d'Or en l'honneur des trois premiers prix.
Si la lauréate hors concours habitait la province, une somme de mille francs était mise à sa disposition pour ses frais de voyage et d'hôtel ; et Sous les Lauriers roses, la poésie de Florise d'Ellebreuse, était déclarée hors concours.
M™" Farnier eut un éblouissement.
Tant de gloire l'enivrait, la fascinait et l'accablait en môme temps qu'une chose la
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gênait. M""* Farnier n'avait pas confié à son mari l'envoi de sa poésie au Laurier d'Or; elle avait fait la chose à l'insu d'Emile. Le conservateur des hypothèques n'ignorait pas que sa femme taquinât la muse ; il n'y voyait aucun mal, bien qu'il eût préféré voir M""' Farnier surveiller un peu plus la cuisinière et s'occuper plus strictement du train de la maison. Le temps qu'elle consacrait à tresser des rythmes et des rimes, elle eût certes pu l'employer plus utilement aux raccommodages du linge et à la confection de confitures de saison ; c'était un travers de jeune fille qu'il tolérait chez Emma. Il la préférait studieuse et absorbée par ses chimères, qu'affolée de toilettes et préoccupée de flirts secrets et de rencontres fortuites avec les officiers de la garnison ; la haute intellectualité d'Emma lui était une garantie de sa moralité ; une Muse ne déchoit pas, et puis M. Farnier n'était pas fâché d'avoir à lui une femme supérieure et, quand au café de la Préfecture, M. Maton, le Receveur des con-
tributions, qui avait fait son droit à Paris et fréquenté des poètes, l'accablait de l'étalage de ses connaissances littéraires, encouragé par M. Colliveau, capitaine de gendarmerie en retraite, qui partageait ses loisirs entre la tapisserie au métier et de laborieux acrostiches publiés à la quatrième page du Progrès (TAcignon, le Conservateur des hypothèques réprimait un fin sourire en songeant inpelto : « J'ai mieux chez moi » ; non qu'il comprît grand'chose aux élucubrations de sa femme, mais un espèce de flair et un certain bon sens lui avaient révélé son talent. Mais il se gardait bien d'en souffler mot à quiconque : une femme auteur, en province, eût couvert son mari de ridicule et le fonctionnaire déconsidéré en aurait vu certainement retarder son avancement.
C'était à tout cela que songeait M"" Emma Farnier, car elle n'était point sotte, et puis une chose aussi retardait ses aveux : elle n'avait pas communiqué la pièce couronnée à Emile, et la poésie, dont elle se récitait men-
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talement chaque vers, lui apparaissait maintenant d'une exaltation peut-être un peu bien passionnée pour la femme d'un fonctionnaire et surtout pour l'opinion d'Avignon.
Si elle livrait son incognito, qu'en penserait la société de la ville : elle se voyait déjà toisée de haut à la sortie de la Grdnd'Messc.
Et pourtant, tant de gloire entrevue l'exaltait ! son nom proclamé à tous les coins de Paris, que dis-je, de la France, et même de l'Europe, plus loin encore ! (le Laurier était lu jusqu'en Amérique ; c'était le premier journal féministe de ce temps ; il régnait inexorablement sur une époque uniquement préoccupée et affolée de la femme) ; et puis sa photographie publiée dans la Revue et certainement reproduite dans d'autres journaux ; la fête donnée en son honneur ; la bourse de voyage mise à sa disposition ; son volume de vers édité enfin, caries éditeurs allaient accourir vers la première poétesse de l'année, sinon de ce siècle ! Elle ne pouvait pourtant pas sacrifier son avenir, sajeunesse*,'
à l'esprit étroit d'une petite ville provençale/ Elle en ferait part à son mari, elle dirait tout à Emile : elle ne put pourtant prendre le parti de le faire avant trois jours. Ce délai passé, elle ne pouvait plus attendre, le L«?<mr </' Or paraissait toutes les quinzaines et il y avait déjà cinq jours de perdus.
Ce soir-là, elle soignait particulièrement le menu, surveillait elle-même l'aïoli et les choux-fleurs au fromage dont Emile était particulièrement friand, et, après le dîner, voyant son seigneur et maître épanoui par une digestion heureuse, les yeux humides el comme frisés par une pointe de Château du Pape (elle avait su le verser à propos), elle se penchait sur son fauteuil et lui mettait Ja Revue entre les mains. Le fonctionnaire parcourait vaguement la liste des lauréates. « Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse ? disait M. Farnier à sa femme. — Mais Florise d'Ellebreuse, c'est moi ! — Tu dis! — Mais oui, c'est moi, j'ai remporté le premier prix du Laurier d'Or. — Comment,
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Florise d'EIlebreuse, c'est toi, mais tu ne m'en avais rien dit ! Florise!! mais tu veux donc nous compromettre à jamais, petite malheureuse ! »
Emma Farnier tournait froidement la page et indiquait du doigt au fonctionnaire la requête du Laurier, demandant le nom, l'adresse et la photographie des lauréates; l'annonce de la fêle qui serait donnée en leur honneur et tojs les avantages attachés à la gloire des palmes.
Tant de grandeur oppressait Emile, des petites gouttes de sueur perlaient à la racine de ses cheveux. « Ton nom, mon nom imprimé dans les feuilles ! ta photographie publiée ! balbutiait-il en épongeant un front moîte, toi, figurant dans une fête de journal avec des actrices et des créatures, mais tu veux me faire perdre ma situation, non, non, non, ça, jamais ! » La promesse de la bourse de voyage et les mille francs mis à la disposition de la lauréate de province coupaient court à ce flux de paroles ; M. Farnier reprenait la Revue
pour relire l'article. Sous les Lauriers roses était bien hors concours, les mille francs du Laurier dOr étaient bien dévolus à sa femme.
M. Farnier n'avait été que deux fois à Paris. De brefs passages, pendant lesquels, descendu chez des parents âgés, il avait à peine vu la capitale ; et Paris nocturne l'attirait, le fascinait comme toutes les phalènes de province. M""" Farnier n'avait jamais été, elle, plus loin que Dijon où, trois fois par an, elle allait cultiver la mémoire d'une vieille tante à héritage. Ce voyage à Paris demandait réflexion.
« Ça te ferait bien plaisir ? » disait-il à sa femme. Emma s'était assise sur ses genoux ; elle avait passé un bras autour du cou d'Emile et, les yeux câlins, la voix enfantine : « Tu le demandes ! » et elle se blottissait, confuse, dans le gilet de son mari.
« Nous y réfléchirons donc ! » et, avec une petite tape sur la joue duveteuse et rose de la jeune femme : « Grande gosse, va ! » et il la repoussait doucement. « Mais celte poésie,
Sons les Lauriers roses, je ne la connais pas, moi! — Ah 1 quelle cachotière tu fais! des Revues publient de toi des vers que j'ignore ! peut-on les connaître ? » C'était là, la pilule amère. « Mais oui, rien de plus facile, faisait innocemment la jeune femme : mais ils sont dans ma chambre. Viens avec moi, nous serons mieux là-haut. — Nous étions si bien là. — Mais non, mais non, nous serons tout montés. » Emile obtempérait au désir d'Emma ; la jeune femme savait ce qu'elle faisait ; au premier, un feu clair pétillait dans la cheminée, des fleurs fraîches en décoraient les vases, M*"^ Farnier installait son mari dans un fauteuil, les pieds sur les chenets, puis elle allait à son secrétaire, en ouvrait la tablette, y prenait un manuscrit, et, baisant son mari sur la bouche : « Lisez, monsieur ! » M. Farnier se recueillait. Les huit premiers vers étaient consacrés au décor, mais, au neuvième, le conservateur du bureau des hypothèques fronçait brusquement le sourcil. M. Farnier ne soupçonnait pas à sa femme
une âme si passionnée, tant de chaleur inattendue Tcffarait, sous des lauriers roses, thyr^cs gonflés de sève et raidis de désir,
Eunice, la dryade aux bras svelles et souples A la croupe amoureuse et brûlante...
guettait au passage le retour du pâtre Alexis, lé plus beau des bergers. Un soir d'orage, lourd d'eflluves et d'émanations troublantes, opprimait le paysage ; un crépuscule tragique enflammait l'horizon, et des nuées d'un déchirant lyrisme, des nuées de pourpre et de braise s'y effondraient dans un désordre de lit nuptial dévasté par l'ardeur de deux jeunes époux. L'âme d'Eunice était à la hauteur do ce décor emphatique. La dryade haletait, écrasant en vain sa gorge dans la fraîcheur le l'herbe, les mains égarées aux rondeurs de ses flancs. Vénus, tout entière, la dévorait et, dans une langue hyperbolique, mais au verbe superbe, retentissant et meublé des plus chaudes images, la dryade exhalait son âme et son désir sauvage vers la jeunesse et
la force. virile du beau berger. La sueur avait reparu en lourdes gouttes sur le front de M. Farnicr; un voile venait de se déchirer devant lui; il avait le vertige d'un homme se réveillant soudain au bord d'un précipice ; il n'en revenait pas. Comment! c'était'cette petite femme de tempérament plutôt froid et aux larges prunelles candides, qui avait commis ces vers tumultueux! M. Farnierse mouchait bruyamment et continuait sa lecture.
Les vers qui suivaient n'avaient rien pour l'enchanter. Ils étaient consacrés à la gloire physique d'Alexis.
Depuis seize ans qu"il court les grands bois au réveil,
Sa bouche épaisse a pris l'âpre saveur des mûres,
Et ses lourds cheveux roux, l'or vivant du soleil.
Quoique mâle et viril, il a la lèvre imberbe,
Kt r.Egipan guetteur craint son regard superbe,
S'indignant au contact des regards étrangers.
Car Alexis est chaste en dépit des bergers,
Et malgré leurs présents de fruits et de feuillages.
Garde encor son parfum de fleur vierge et sau'age.
Le conservateur des hypothèques faisait une grimace ; il était noir comme un grillon,
chevelu comme un Mage et poilu comme un ours; plus maigre, avec cela, qu'un cchalas. Il était évident qu'en évoquant la nudité imberbe et savoureuse de ce jeune éphèbe roux, M""' Farnier n'avait pas songé à lui. La découverte était plutôt pénible : Emile regardait Emma, la jeune femme attachait sur lui la candeur de deux yeux de violette ; elle était sûrement inconsciente. M. Farnier reprenait sa lecture. Le dithyrambe sur la splendeur de chair et les beautés secrètes d'Alex:isse poursuivait pendant dix vers, puis c'était l'entrée en scène du beau pâtre, mais porté sur une civière par des bûcherons de la forêt. Gomme Adonis, Alexis venait d'être blessé à l'aine par un sanglier ; sa nudité blessée saignait dans la pourpre du soleil couchant et le désespoir d'Eunice devenait le prétexte à d'admirables strophes.
La deuxième partie de : Soiis les Lauriers roses (car le poème se divisait en deux) charmait par son contraste. C'était la rencontre, à l'aurore, d'Eunice et d'Alexis Legucri;
désir du jeune homme s'était éveillé pendant sa convalescence, et, devant ce désir la nymphe devenait tout à coup tremblante et chaste; elle s'épeuraitde ses baisers, repoussait son étreinte. Hardie et provocante dans le désir, avec l'amour la pudeur lui était venue ; la psychologie de ce revirement était très imprévue, très raffinée et très femme, et la poésie s'achevait dans une atmosphère de tendresse émue et d'inattendue douceur. Les . Lauriers roses, éclatants au début comme un incendie, avaient des frissons argentés d'oliviers dans une aube plus pâle qu'un lever de lune.
M. Farnier était; malgré lui, pénétre, 11 n'en fermait pas moins le manuscrit d'un coup sec et, d'une voix un peu brève : « Je ne vous savais pas ce talent, ma chère... C'est tout réfléchi, je ne vous laisserai jamais publier votre vrai nom, et nous n'irons pas à Paris. — Comment, mon ami ! — En vérité, vous êtes inconsciente ! La portée des mots vous échappe et vous ne comprenez pas ce
que vous écrivez, alors ; mais c'est de Thystérie, de la pure hystérie ; relisez ce passage, vous désirez publiquement cet Alexis... Avec le physique que vous lui prêtez, c'est un adultère mental! Est-ce que j'ai l'âge de ce godelureau, ses cheveux roux et sa nudité de jeune àthlcte?mais je serais montré du doigt, si l'on vous savait l'auteur de ces vers ; mais vous m'y faites publiquement cocu ! » La jeune femme avait un soubresaut de tout le corps : « Oh ! mon ami, mais c'est de la pure imagination, Emile ! — Je l'espère bien, mais l'intention n'en demeure pas moins coupable. En casuistique, c'est le péché de délectation morose ; il est classé et prévu. J'ai été élevé chez les Pères... — Mais, Emile, je vous jure... — Ne jurez rien! Et puis, un point à éclaircir : Où avez-vous vu déjeunes éphèbes roux, pour les dépeindre avec cette chaleur et cette exactitude ? il y a là dedans des détails qui vous compromettent. — Mais, mon ami, j'ai lu Théocrite, Homère, les poètes grecs, Virgile. — Oh ! alors. — Et les
chansons de Bilitis. — Et où cela, grand Dieu ? » La jeune femme baissait ses longues paupières : « Mais, à la bibliothèque de la ville. — Où vous alliez, soi-disant, pour copier des recettes de cuisine dans les livres des Bénédictins ! Déjà dissimulée ! oh ! le poison de la littérature !... Et les chansons de Bilitis ! vous les avez trouvées à la bibliothèque ? — Non, je les ai achetées à celle du chemin de fer. » Emile levait les deux bras au plafond : « Alors, mon ami ? insistait la jeune femme. — Alors, nous allons dormir, nous réfléchirons en dormant. La nuit porte conseil. »
La nuit porta- t-elle vraiment conseil, ou M""" Farnier trouva-t-elle pour Emile les pudeurs frissonnées et les caresses ardentes d'Eunice pour Alexis ?... Mais, le lendemain, le Conservateur des hypothèques se réveillait adouci, ébranlé dans sa résolution. Le soir, le menu était encore plus soigné et l'atmosphère de la chambre à coucher plus enveloppante encore, plus intime et
plus nuptiale... Que fut la nuit? Mais il est certain que, le surlendemain, la volonté de M. Farnier faiblissait. A la troisième aurore, Emma Farnier avait gagné sa cause. Il avait été décidé sur l'oreiller que : \& Laurier d'Or serait informé du véritable nom et de la personnalité de Florise d'EUébreuse, mais on n'enverrait pas de photographie et on ne paraîtrait pas à la fête donnée dans les salons de la Revue. Du coup le voyage à Paris, qui, dès le premier jour, avait fait hésiter les scrupules du fonctionnaire, était tombé dans l'eau.
La lettre d'Emma à la direction AuLaurier (ÏOr partait le matin même à dix heures.
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Le lendemain, un télégramme tombait au milieu du déjeuner, effarant à la fois Emma et Emile. Il était de la direction du Laurier dOr et adressé à Madame ; la réponse était payée. Télégramme laconique : « M. Emile Farnier n'a-t-il pas fait ses études au lycée de Toulouse? N'y était-il pas de 1882 à 1888, et en même temps qu'un élève appelé Oscar De Mbngey ? On serait reconnaissant à M"° Farnier d'un prompt renseignement. » Et c'était signé, le Laurier. La jeune femme tendait le papier bleu à son mari : « Mais, oui, parfaitement, c'était bien moi, les années 84, 8o, 86, 87, 88, ma sixième, ma cinquième, ma quatrième, ma troisième et ma seconde ; j^ai fait ma rhétorique et ma philosophie chez
les Pères, à Marseille ! Ce bon Oscar ! si je m'en souviens ! Mais en quoi cela peut-il intéresser la direction du Laurier? — Tu vois que ça l'intéresse pourtant, ils demandent une réponse. — Réponds ! » Un scrupule prenait le fonctionnaire : « Que vont-ils penser au télégraphe ; ces dépêches échangées entre toi et la direction d'une Revue ? — Bah ! est-ce qu'ils connaissent ici le Laurier d' Or ; et puis, le connaîtraient-ils, je n'en ai pas moins reçu le télégramme. Le coup est porté. »
M"" Farnier avait de la logique ; le Conservateur des hypothèques portait lui-même la réponse au télégraphe de la gare.
Le lendemain, M. Farnier recevait par le premier courrier une lettre du Laiwierd'Or adressée à lui-même. Le Conservateur des hypothèques eut un éblouissement : le directeur de la Revue, M. de Farenbourg, l'y tutoyait: « Comment, c'était lui, ce vieil Emile, ce vieux Labadens du lycée de Toulouse, l'heureux seigneur et maître de la femme charmante qui signait
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Floriss d'Ellébreuse? Mais il était né coiiïé et n'appréciait pas son bonheur ! M""* Farnier avait du génie; et il s'y connaissait, en poétesses ; il venait de lire plus de trois mille manuscrits. Il était tous les jours assiégé par plus de dix belles dames en mal de placer leurs élucubrations. Si Florise d'EUébreuse, que nul n'avait recommandée à son attention, avait été déclarée lauréate hors concours, c'est que la signataire de Sous les Lauriers l'oscs joignait à l'imagination la plus ardente et la plus personnelle un sens inné de la nature et une conception du monde païen la plus imprévue chez une aussi jeune femme, car M""" Farnier était jeune, cela se devinait à la hardiesse de ses métaphores comme à la fraîcheur de ses images et à la passion de son verbe... » Et le dithyrambe continuait pendant dix lignes. Il s'achevait dans desfélicitations hyperboliques, adressées tant au mari qu^à la femme, mais s'aiguisait en fins reproches. La décision de M""* Farnier, qu'on devinait dictée par son
mari, son refus d'envcide photographie ; son refus, plus grave encore, de paraître à la fùle du Laurier donnée en son honneur, tout cela désolait et désorientait la rédaction du Laurier ; pis, une sourde irritation grondait dans les bureaux de la Revue contre ce mari intransigeant. Ce cher Emile était donc devenu un bourreau? « Tu n'as pas le droit, disait la lettre devenue familière, tu n'as pas le droit, mon vieux, d'étouffer un génie naissant et de sacrifier, à une jalousie stupide, à des préjugés bourgeois, à pis peut-être, la carrière et la gloire d'un être marqué par les dieux. Ton veto est un sacrilège ; c'est tout un avenir que tu brises ! En t'opposant à la venue de M""^ Farnier à Paris, c'est l'arrêt de mort de Florise d'Ellébreuse que tu signes ; tu écrases un fruit dans son germe, tu incendies une moisson en herbe et tu éteins une étoile ; tu n'es qu'un odieux philistin. »
Emile Farnier, qui lisait, pour la première fois, la prose de M. de Farenbourg, trouvait le directeur du Laurier d'Or malappris et fami-
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lier; une sueur avait reparu sur son front. Emma, qui déchiffrait la lettre par-dessus l'épaule de son mari, buvait du lait et du miel. L'explication du tutoiement et de la familiarité arrivait enfin: M. de Farenbourg n'était autre qu'Oscar De Mongey, le De Mongey du lycée de Toulouse, ce cancre. Ce mauvais élève d'Oscar, le dernier à toutes les compositions, était devenu le directeifi' de la Revue la plus littéraire de Paris ; ses jugements faisaient loi, de Farenbourg lançait les réputations, inventait les talents et découvrait les étoiles. Le Laurier d'Or proclamait les gloires, décernait les couronnes et disposait des palmes ; \q Laurier d'Or avait l'oreille du Ministère et un pied à l'Académie, et il était, de par le génie de Florise d'Ellébreuse et de par le hasard d'une enfance commune, attaché tout entier à l'avenir de W" Farnier !
Emile respirait. La lettre se terminait en objurguant et suppliant M. Farnier de ne pas différer d'un jour le voyage de Florise d'Ellébreuse à Paris. M. de Farenbourg était dis-
posé à tous les sacrifices pour lancer un génie qu'il avait découvert. Ce cher Emile n'avait qu'à accompagner sa fenjme ; il obtiendrait bien un congé d'un mois ; il fallait trois ou quatre semaines, pas plus, pour imposer Florise d'EUébreuse à Paris. M. de Farenbourg comptait sur le ménage à la fin de la semaine ; il réclamait à M"*" Farnier sa photographie pour son prochain numéro, une ou deux poses autant que possible (il choisirail), photographie en robe décolletée naturellement ; les épaules et la gorge d'une jeune femme impressionnaient toujours favorablement le public.
Emile et Emma échangeaient un regard consterné. M"^ Farnier ne possédait pas de photographie en robe décolletée et puis, en eùt-elle possédée, jamais, au grand jamais, autant pour la carrière d'Emile que pourl'opiaion des Avignonnais, elle n'aurait consenti à être publiée ainsi dans une revue illustrée !
Les mil 1 e francs de bourse de voyage étaient, Qaturellement, à leur disposition, et, en cas
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de faux-frais supplémentaires, le Laurier d'Or était là. M. Farnier n'avait pas à s'en préoccuper, la caisse de la Revue leur était ouverte ; le Laurier se rembourserait sur la copie de Florise, car M. de Farenbourg, dès le lancement de la jeune femme et sa présentation à la société parisienne, comptait bien commander un roman à M""*" Farnier.
Les deux époux se regardaient, pris à la fois d'une envie de rire et de pleurer. C'était la gloire et c'était la fortune ; leur joie se figeait dans une stupeur, puis, tout à coup, ils tombaient dans les bras l'un de l'autre.
Dans la journée, le Conservateur des hypothèques répondait la lettre qu'il fallait ; il l'avait écrite sous la dictée de sa femme. Le ménage Farnier irait donc à Paris, le temps de demander le congé que monsieur se faisait fort d'obtenir, il y avait droit depuis deux ans ; ils débarqueraient à la rédaction du Laurier d'Or.
Florise d'Ellébreuse n'avait pas de photographie en robe décolletée et envoyait à M. de Farenbourg la seule qu'elle crût digne
du Laurier ; le surlendemain, une lettre amicale de ce cher Oscar remerciait M'°' Farnier de son envoi, mais il lui déclarait qu'il n'avait rien pu faire de sa photographie. Ça n'avait, d'ailleurs, aucune importance. Le prochain numéro du Laurier publierait les portraits des neuf autres lauréates du concours ; M. de Farenbourg aimait autant que celui de Florise d'Ellébreuse n'y figurât pas ; il lui consacrerait un numéro spécial. Le prochain numéro contiendrait seulement sa poésie avec un commentaire qui exciterait d'autant plus la curiosité ; mais Oscar De Mongey suppliait instamment M"^ Farnier de se faire photographier au plus vite. Si elle répugnait à être reproduite épaules nues, ne pouvait-elle se faire photographier dans quelque costume pittoresque, drapée à l'antique dans un décor de plein air, bois d'oliviers ou ruines historiques, une de ces ruines qui abondent à Avignon. C'était une chance pour Florise d'Ellébreuse d'habiter la ville des Papes, elle trouverait sûrement dans
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l'ancienne Chartreuse de Villeneuve un cadre romantique où encadrer sa beauté.
Pour mieux renseignerla jeune femme sur ce qu'il désirait d'elle, M. de Farenbourg lui envoyait un numéro du Laurier, déjà vieux d'un an, où une jeune poétesse était portraiturée selon l'esthétique la plus propre à enthousiasmer l'opinion.
Le ménage dépliait avidement le numéro ; il trouvait de suite la page intéressante; on l'avait, d'ailleurs, marquée au crayon bleu. Une jeune femme s'y étalait, couchée sur une stèle de marbre ombragée de lourds feuillages d'eucalyptus. Enroulée dans une étroite draperie orientale, un bout d'épaule nue émergeant des broderies de l'étoffe ; la poétesse, une face prognate aux yeux largement ouverts sous un front couronné de chèvrefeuille, se cambrait dans la gaine de soie qui la moulait. Deux vers en exergue donnaient la psychologie du portrait :
Mon âme vous regarde à travers mes yeux doux. Sauvagement et sans pilié, comme une louve.
M. et M"** Farnier échangeaient une fois de plus un regard navré : « Vraiment, ce cher Oscar en demande trop ! » concluait M. Farnier. M™* Farnier était de son avis : il n'était pas possible de traverser Avignon, môme en. voiture, dans un pareil costume et d'aller poser ainsi dans n'importe quel coin de Villeneuve. En pleine solitude on eût ameuté la ville, et puis, à quel photographe se confier? Le lendemain, on eût été montré au doigt. — « Il n'y faut pas penser, concluait la jeune femme, nous emporterons notre album de photographies à Paris ; l'important est d'y partir le plus tôt. Ici on est épié, surveillé, sans liberté aucune. » Emma parlait d'oi-, Emile se rangeait à son avis. Le congé de M. Farnier arrivait justement le soir. Au dîner, on arrêtait le départ pour le surlendemain. — « Oui, le plus tôt sera le mieux, proclamait Florise impatiente ; je commanderai mes robes là-bas'. — Gomment, des robes !
mais tu en as déjà — Mes robes d'ici, à
Paris, ripostait la jeune femme, mais je
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serais ridicule! Qu'est-ce que cela te fait, puisqu'un crédit m'est ouvert au Laurier d'Or ! Une lauréate hors concours ne s'habille pas comme une bourgeoise d'Avignon ! » Il n'y avait rien à dire, M. Farnier, le front soudain assombri, humait dans l'air l'odeur de vagues désastres.
Pendant deux jours, une bousculade de malles ébranlait du grenier à la cave le calme logis de la rue Vice-Légat. La vieille cuisinière ne reconnaissait plus madame; une femme de journée avait été requise pour l'aider à boucler les valises. Au bureau, monsieur gourmandait les deux scribes, une fièvre emplissait la maison.
Et puis ce fut le départ. L'omnibus de l'hôtel Grillon venait prendre les bagages, leur quantité était telle qu'on eût pu croire à un déménagement. Le ménage se rendait à la gare à pied ; en chemin, il rencontrait le facteur qui lui remettait une lettre et le dernier numéro de quinzaine, celui paru l'avantveille.
A peine dans le train, Emma dépliait la Revue avidement. Le numéro contenait le portrait des neuf premières lauréates : les cinq premières couronnées, en première page ; les quatre autres, au verso. Un blanc au milieu de la série marquait la place de sa photographie absente. Un loup de velours noir ouvrait ses yeux vides à l'endroit même oii aurait dû sourire son visage. Sous le loup, s'étalait son nom : Florise d'EUébreuse, hors concours. Trois points d'interrogation en soulignaient l'énigme. M. de Farenbourg avait bien fait les choses. Son poème Sous les Lauriers roses et son portrait étaient annoncés pour le prochain numéro ; une brève notice informait le public que le pseudonyme de Florise d'EUébreuse cachait une jeune femme charmante, mariée à un ionctionnaire du Midi, et occupant, dans le monde officiel, une haute situation ; des raisons personnelles empêchaient jusqu'ici la poétesse de trahir son incognito, mais le Laurier d'Or se faisait fort de triompher de ses scru-
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pules et, dans quinze jours, révélerait à ses lecteurs un nom qu'ils connaissaient déjà. — « Je n'aurais jamais cru Oscar aussi fort, faisait M. Farnieren parcourant le numéro, il a tiré parti même de nos hésitations, quel bluff! » Mais, du coup, ils étaient engagés.
]Vr"^Farnier s'applaudissait maintenant de ne pas avoir eu de photographie convenable ; elle s'applaudissait surtout de ne pas figurer dans la galerie des autres lauréates, dont la plupart déjà mûres, exhibaient, jusqu'aux dernières limites de l'impudeur, des opulences de gorges qu'il eût été de bon goût de voiler ; mais la préciosité des attitudes, l'extravagance des coiffures, la prétention des joailleries étalées, marquaient ces femmes de l'indélébile sceau de la littérature; la majorité des candidates était grasses et déshabillées à la grecque ; les maigres, ennuagées de gazes et de tulles, affectaient une simplicité voulue. L'une d'elles, Gorisandre de Sénancourt, avait une libellule posée sur l'épaule. Florise d'Ellébreuse trouvait que les vers de ces
dames ressemblaient à leurs portraits. Elle n'avait même pas ouvert la lettre de son directeur, elle la donnait à Emile et s'assoupissait dans l'angle du compartiment. Le rapide de Paris emportait ses rêves.
A Avignon, le brusque départ du ménage était vivement commenté ; ce congé d'un mois au Conservateur des hypothèques passionnait l'opinion : Qu'allaient-ils faire à Paris? On interrogeait la vieille cuisinière; elle avait bien surpris des conversations? De propos en propos, on concluait que ]yjme Parnier avait un engagement au théâtre et allait débuter sur une scène du boulevard.
Le rapide les mettait à neuf heures du matin, en gare. M. deFarenbourgleur avait lui-même indiqué un hôtel ; leurs deux chambres y avaient été retenues. C'était un vieil hôtel de province, situé en plein fauboiirg Saint-Germain, entre la rue du Bac et la rue Bonaparte, au coin d'une des petites voies débou-
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chant sur le quai. Maison de prix abordable et de toute tranquillité. M. de Farenbourg leur avait bien recommandé de ne donner leur adresse à personne; ils auraient été assiégés de Taube au soir par les reporters à court de copie et n'auraient plus une minute à eux. M. de Farenbourg ne se souciait pas de voir les autres journaux accaparer sa muse et son étoile. L'hôtel avait été choisi sans téléphone, c'était une garantie de plus, M™^ Farnier y serait moins dépaysée que dans quelque Palace moderne bourdonnant de continuelles allées et venues et de sonneries perpétuelles. Dans sa lettre, le rédacteur du Laurier d'Or conseillait à la jeune femme de se reposer tranquillement toute la journée ; il passerait vers les cinq heures lui présenter ses hommages. Florise d'Ellébreuse défaisait donc méthodiquement ses malles ; l'hôtel Florian la ravissait. La chambre haute et claire toute en boiseries de l'autre siècle, ouvrait deux fenêtres sur la grisaille des toits du Louvre et le mouvement des quais. La
jeune femme ne pouvait détacher ses yeux du lit ardoisé de la Seine, des bateaux-mouches, des lourds chalands et des balcons ouvragés et dorés de l'emphatique et vieux Palais.
A midi, le portier de l'hôtel remettait un petit bleu à Emma ; M. de Farenbourg s'y désolait de ne pouvoir se présenter à l'hôtel Florian; ce n'était que partie remise, mais il était débordé d'affaires. Il priait ce bon Emile de vouloir passer à la rédaction du Lam7>r<f Or, rue de la Paix, vers six heures; ils prendraient langue et M. de Farenbourg donnerait à M. Farnicr quelques instructions nécessaires. La gloire de Florise d'EUébreuse s'organisait.
Emile, très ému, se mettait dès deux heures à sa toilette. Emma était consultée : « Ta jaquette, ta jaquette ! » faisait, à la fin, la jeune femme, et, après avoir noué elle-même la cravate, elle mettait son mari dehors : « Hé, pas de fiacre, vas à pied », insistait-elle, penchée en peignoir sur la rampe de l'escalier : « Tu as une heure à toi, tu as tout le temps, suis les quais, c'est tout près,
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juste en face et n'arrive pas avant ! » M""' Emma Farnier était déjà Parisienne.
A huit heures, M. Farnier rentrait, ravi ; il trouvait Emma à table. M. de Farenbourg avait été charmant, il ne l'avait fait attendre que cinquante-cinq minutes, mais quel accueil! Ils s'étaient tutoyés simultanément, comme s'ils s'étaient quittés la veille, mais quelle métamorphose ! Jamais lui ne l'aurait reconnu, mais Oscar De Mongey l'avait remis de suite: « Tu n'as pas changé », lui avait-il dit en lui tendant la main.
Ce n'était pas le cas de De Mongey. II avait trouvé un monsieur chauve au crâne luisant comme une bille d'ivoire, les cheveux ramenés sur les tempes en deux touffes de neige, une face de diplomate entre deux longs favoris en nageoires. Où ce brouillon de De Mongey avait-il trouvé, lui, jadis rougeaud et suant de santé, cette minceur aristocratique, cette pâleur de cire, ce profil de duc et ces allures d'ambassadeur? Un torse d'écuyer moulé dans une redingote dernier style, un panta-
Ion sans im pli et des^mains baguées, comme celles d'un dentiste, complétaient le personnage ; dans les plis étoffés d'une cravate de satin olive une perle énorme miroitait d'un fabuleux orient. Si M. de Farenbourg l'avait fait attendre cinquante-cinq minutes, il en avait mis cinq à l'expédier. Il l'avait fait à peine asseoir : « Vous êtes bien arrivés ! Tant mieux ; parlons bien et peu ; je n'ai que quelques minutes à te donner. M""" Farnier va bien ! c'est l 'important. Je vous enverrai demain matin mon photographe, elle pourra le recevoir?— Ton photographe, mais — Oh!
pas de questions ! Laisse-moi faire, aucune de vos photographies ne peut convenir. Oh ! je ne les ai pas vues, mais je le sais d'avance. Mon photographe se présentera demain chez vous, à dix heures, avec des albums et des numéros de revues similaires ; il expliquera à ta femme, elle comprendra très bien, elle est très intelligente et maintenant sauve-toi. Excusemoi, j'ai vingt visiteurs qui m'attendent. Je t'ai fait passer avant ton tour. Mes hommages
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chez toi. Et M"^ Farnier que j'aurais tant voulu saluer ! et, domain, je ne suis pas libre ! Ah ! ce journal ! Au fuit, venez dîner avec moi après-demain. Je vous invite au restaurant; delà, nous irons au théâtre, j'ai une loge aux Français. Au restaurant, oui, au restaurant, au cabaret, chez moi impossible, M"**^ de Farenbourg est souffrante. — Ah ! tu es marié ? — Sans doute, tu ne le savais pas ! Chez Paillard, à huit heures et demie, Paillard, Chaussée-d'Anlin, répétait-il à M. Farnier ahuri, d'ailleurs, mon auto ira vous prendre. Ce sera plus simple ; nous arriverons après le deuxième acte ; la pièce est mauvaise. » Et il mettait M. Farnier dehors.
Le fonctionnaire traversait une antichambre encombrée de solliciteurs. Il passait, toisé de haut par de grands larbins, immobiles dans des livrées marron relevées d'aiguillettes d'or. Leurs mollets soyeux, leurs culottes courtes, de longues enfilades de salles, emplies de rédacteurs entrevus par des portes à chaque instant refermées et rouvertes, et
une incessante sonnerie de téléphone en imposaient à M. Farnier. L'installation du Laurier d'Or était splendide ; ses bureaux occupaient tout un second étage de la rue de la Paix, au-dessus d'un grand modiste et au-dessous d'un grand couturier.
M. Farnier rentrait à l'hôtel pénétré d'admiration ; le souvenir de sa visite l'hypnotisait. Il en racontait à Emma toutes les phases. Florise d'EUébreuse écoutait de haut son mari, et le jugeait vaguement un pauvre homme. Dans tout ce récit elle ne voyait qu'une chose : le photographe viendrait le lendemain, u Dis que je n'ai pas de pressentiments ! disait-elle au Conservateur des hypothèques. Je me suis fait coiffer. Gomment me trouvestu? hein? c'est du flair! » Les lourds cheveux châtain clair de M™" Farnier, ramenés sur le front en bouclettes folles, la casquaient comme d'une conque de métal ; la nuque dégagée affinait son galbe ; les boucles sur le front éveillaient sa physionomie. M. Farnier trouvait sa femme plus blonde, avec un air
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vaguement cocolle. Emoustillé par cette nouvelle Emma et peut-être excité par la trépidation du train, à peine au lit, M. Farniei voulait prouver sa tendresse à sa femme ; ^|rae Farnier le repoussait. Elle craignait pour ses frisures ; le photographe venait le lendemain !
Et ce fut la première journée du ménage à Paris.
Le lendemain matin à neuf heures, M"** Farnier était sous les armes. Son premier soin, en se levant, avait été de vérifier le mouvement de ses boucles. Un peignoir, beaucoup trop léger pour la saison, l'enveloppait; on dut faire du feu; M. Farnier le déplora, car on était le quinze avril. Intuitive, la jeune femme avait envoyé son mari acheter une gerbe de lilas, puis elle avait réclamé et obtenu de l'hôtel un vase. Ce feu flambant et les fleurs élcgantisaient un peu la banalité de la chambre. M"^ Farnier avait mis, puis retiré ses bagues; tant de parures eût été bourgeois. Un coup d'œil à la haute glace tachée de l'appartement la rassurait. Un nuage de veloutine, un soupçon de rouge aux lèvres et une ombre
de kohl entre les cils la rendaient vraiment désirable. La veille, pendant l'absence de son mari, Emma avait sauté en fiacre et avait dévalisé la parfumerie du « Bon Marché ».
A dix heures, le garçon venait avertir que le photographe était en bas au salon, et attendait le bon plaisir de M""^ Farnier; il remettait aussi une carte : « Monsieur Robert Evimore, photographe d'art. » — « C'est lui, vas le recevoir, faisait la jeune femme à son mari; tu le feras monter ici. »
M. Farnier s'exécutait.
M. Robert Evimore était un long jeune homme blond, qu'une évidente ressemblance avec le Nazaréen destinait aux carrières artistes. Du Christ il avait les longs yeux bleus cillés de noir, les lourds cheveux ondes et la maigreur transparente. Cette ressemblance était peut-être un peu travaillée, car un savant coup de fer avait certainement divisé sa barbe en deux peintes. Un complet bleu violet moulait sa sveltesse ; une cravate rose saumon éclairait sa pâleur. « Madame
Florise d'Ellébreuse, faisait-il, courbé en deux sur le seuil, je suis envoyé par le Lmirier... — Je sais, monsieur, daignez donc vous asseoir. » Et la jeune femme poussait un siège ; M. Evimore l'indiquait au chasseur galonné qui l'accompagnait, chargé d'un immense carton; il allait et venait dans l'appartement, inspectant les boiseries et les hautes fenêtres, cherchant un point de repaire pour sa vision : « Oui, ces fenêtres ! la vue est admirable, le Louvre, la Seine, monologuaitil en arrondissant les doigts; et puis, contre cette console, en y mettant le vase, avec un faux jour... » Et il déplaçait la gerbe de lilas. jyjme Parnier le regardait dans une stupeur : « Oh! ne vous inquiétez pas, madame, c'est pour ma mise au point, je cherche. Le point de repaire est tout, en photographie. — Vous aller me photographier ici? — Sans doute. Il faut profiter de cette vue, et puis l'appartement a du style ; c'est très province, très faubourg. » M. Farnier croyait devoir intervenir : « Nous avons apporté-toute une série
de photographies, notre alhum; et, dans notre album... » M. Robert levait la main : « Inutile. Les publications comme le Laurier d'Or, Fémina, la Vie heureuse sont très spéciales ; il faut que les photographies reproduites impressionnent et charment le public. C'est notre affaire, une affaire de métier et surtout d'habitude. Oh! ne vous préoccupez do rien; tout mon attirail est en bas, il était inutile de le faire monter ici si l'appartement ne s'y prêtait pas; j'ai tenu à voir, à m'assurer d'avance. Allez, Wilhem ! » Le chasseur s'éclipsait. « D'ailleurs, nous en ferons d'autres en plein air. M™^ d'EUébreuse est d'Avignon? — De Toulon, rectifiait M. Farnier, mais nous habitons Avignon. — Toulon, Avignon! s'exclamait le photographe, à merveille ! Paysages décoratifs et suggestifs ! Toulon! la rade, les promontoirs, le cap Brun, les souvenirs de Bonaparte. Avignon, le château des Papes, le Dôme, Saint- Agricole où Pétrarque rencontra Laure, tout le moyen âge pontifical et religieux ! Oh ! nous ferons
de très, très belles choses. Oh ! ce ne sera qu'une affaire de superposition. » Emile et Emma échangeaient des regards inquiets.
M. Evimore daignait enfin remarquer leur ahurissement : — « Je vous demande pardon, je suis mon idée, sans me préoccuper de... C'est que je cherche à tirer parti de tout ce que je vois et de tout ce que vous me dites. » « Les albums? » demandait-il au chasseur qui avait reparu, portant un objectif et tout un attirail de photographe.
M. Robert étalait les albums sur la table; c'étaient des collections de journaux illustrés; M. et M""* Farnier comprenaient de moins en moins. M. Robert les faisait asseoir à côté de lui, monsieur à droite, madame à gauche : « Nous allons feuilleter ces Revues, ce qui nous évitera un tas d'explications. Ces Illustrés sont tous consacrés à la gloire de la femme, la femme peintre, la femme artiste, la femme sculpteur, la femme auteur. Fc'mina a tenu longtemps le record, le Laurier d'Or est en train de le supplanter ; Fémina a eu
des trouvailles de génie. Je vais vous les faire admirer et vous comprendrez alors ce que je veux de vous ; car il n'y a pas que les photographies, il y a le texte qui les accompagne, et c'est de la parfaite harmonie du texte et du portrait que naissent l'intérêt et l'imprévu qui passionnent l'opinion. Tenez dans ce numéro, par exemple, cet article intitulé : Que Font-elles'^. Article consacré à des femmes de lettres célèbres et déjà mûres. Cette belle dame poudrée aux allures de marquise; Sa Majesté la reine de Roumanie, Carmen Sylva. Que dites-vous de ce texte : S. M. la Reine de Roumanie, Cannen Sylva... Ecrit en ce moment le livret cCiin opéra dont la musique sera composée par le Jeune Florizel, un petit musicien de treize ans, dont le talent s'affirme déjà considérable... Ce petit Florizel est-il assez cour d'Allemagne, principauté des Balkans et xviii* siècle? On dirait une page de la vie de la grande Catherine. Cette femme à figure expressive, coiffée d'un tricorne de cour est M™" Séverine. Il nous importe peu de savoir
qu'elle prépare, à Pierrcfonds, un roman populaire. M™^ Daniel Lesueur, sur la place Saint-Marc, à Venise, entourée de pigeons, a la banalité d'une carte postale ; la Force du passé, le roman qu'elle prépare, perd tout intérêt par le déjà vu du décor. Cette jeune femme, assise sur un banc de jardin avec un joli enfant, debout, appuyé contre elle, nous charme et nous intrigue au contraire par sa touchante attitude ; et puis la discrétion de la réclame : Madame Gabrielle Rêvai prépare deux volumes à Aix-les-Bains. C'est discret comme un bouquet de violettes. » Cette longue femme au visage étroit de Luini, debout contre un massif d'azalées, se recommande surtout par la maestria de la pose car le texte est insignitiant : M^"" J. Marni prépare une grande féerie, une comédie : les Pacifiques. M. Robert avait tourné la page : « Voyez au verso. M'^'^de Peyrebrune nous informe qu'elle passe ses étés à Biarritz et y peint au milieu des rochers. Ce texte égare l'opinion, c'est une femme auteur et non une femme peintre. Il
n'y a donc à retenir dans ces trois pages que la reine de Roumanie et M""" Gnbrielle Réval; mais tout cela est approximatif, puisqu'il s'agit de femmes connues et que vous êtes à connaître. C'est de votre passé et de votre présent qu'il faut informer le public. Ces dames appartiennent déjà à l'avenir. Vous saisissez, n'est-ce pas? »
Le jeune homme avait atteint un autre feuillet de l'album : « Prêtez toute votre attention à ces pages intitulées : Ménages d'artistes. Le public est très friand de l'intimité de ses gloires. Je suis très fier de ce numéro, car j'y ai collaboré. J'étais alors attaché à Fémina. »
^jme Parnier contemplait de tous ses yeux une longue jeune femme à la physionomie de langueur, debout sur les degrés d'un escalier de jardin. La lourde retombée de sa robe noire, répandue sur les marches, sa minceur et la tristesse de son attitude la désignaient comme une créature d'élite; des mimosas, jaillis on ne sait d'où, l'emprisonnaient d'une mouvante guirlande.
a M"""^ Edmond RosLand, faisait M. Robert, lisez le texte, il est admirable : — 1/*"" Edmond Rostand, exquiscment poète, s'est faite, maintenant, la Muse exquise de son jnari. Ce joli homme au front de génie, à la tète pensive, est le mari. Son texte est parfait : — M. Edmond Rostand, toujours insatisfait, recherche les encouragements de M'^" Rostand, qui entoure son mari de mille sollicitudes. C'est la réclame cubique. Ce couple, penché sur un manuscrit, est le ménage Catulle Mendès. Je me suis opposé de toutes mes forces à cette attitude; elle donne au mari, comme à la femme, un caractère trop bourgeois. Le texte vaut la photographie : M. et M"^ Catulle Mendès. — Sont de grands travailleurs. S'ils ne collaborent jamais effectivement au même ouvrage, ils se consultent réciproquement sur tout ce qu'ils font, et l'un nest véritablement satisfait de sa besogne que si l'autre l'approuve. Le public n'aime pas les ménages si unis. Cette intimité rappelle, il est vrai, Pliilémon et Baucis, mais fait songer aussi à
M. et M""' Denis, La photographie et le texte du ménage Dorchain sont un chef-d'œuvre : il/, et M"^" Dorchain vivetit très simjylement parmi de belles œucres d'art. Le texte et la photographie sont de moi. Je ne vous parle pas de M. et M™* Henri de Régnier. Tout ce que font ceux-là est si discret que ça ne dépasse pas la rampe. C'est une élégance. »
« — Oh ! mais rien de plus facile, alors, s'exclamait M""^ Farnier ; cela va être charmant de nous photographier, Emile et moi ! » M. Robert arrêtait ce bel élan : « Ah ! distinguons, madame, il s'agit, ici, de ménages d'artistes. MM. Rostand, Catulle Mendès, Dorchain, Henri de Régnier sont des poètes, des écrivains connus. M. Farnier est fonctionnaire, sa photographie n'aurait aucune raison d'être, aucune saveur. Ce n'est pas la femme c'est le mari qui fait le ménage d'artistes. Florise d'EUébreuse a beau être un délicieux poète, son intérieur sera toujours un intérieur bourgeois. Y évoquer la présence de M. Farnier serait dangereux; M. Far-
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nier ne sera jamais que le mari de la Reine. »
Emile trouvait que M. Evimore allait un peu loin; il se rebiffait : « Oh ! je vous en prie, ne prenez pas ce que je dis au pied de la lettre, s'exclamait M. Robert, j'exagère à dessein pour vous faire comprendre. Il y a mieux que l'harmonie du texte et de la photographie pour surexciter le public, il y a l'antithèse de ce texte avec le personnage que s'imagine l'opinion. Une légende veut les artistes viveurs altérés d'émotions violentes et s'agitant dans le désordre et la passion. On les représente dans des intérieurs d'étude et de calme, la chose est très, très forte... Dé même pour ce numéro, que je ne fais que vous soumettre, à titre de renseignement : Artistes parisiennes en vacances. Où vont-elles ? On croit, généralement, les actrices dépensières, affolées de plaisirs et brûlées dans la vie des ardeurs outrancières qu'elles incarnent au théâtre. Admirez l'antithèse. Cette jeune femme, s'attardant, en large capeline de jardin, au ber-
cernent d'un rocking-chair et là, dans l'ombre feuillue d'un parc, s'amusantà câliner un chien, c'est M"" Segond-Weber, l'étoile de rOdéon, aujourd'hui sociétaire : — M""^ Second-Weber, dans sa propriété, sur les bords de la Marne, se repose des fatigues du théâtre en élevant des bêtes, — des chiens, des oiseaux, des tapins et des poules. Eh bien, le public est ravi d'apprendre qu'une tragédienne de la valeur de M""* Segond-Weber, au lieu de poignarder et d'empoisonner les gens et de se consumer d'amour, comme Camille, Lucrèce Borgia et Marie Tudor, se consacre, dans la vi^ réelle, à l'élevage des poules et des lapins. Cette belle personne, campée au pied d'une meule de foin, avec, à la main, un râteau de faneuse, est M"^ Marthe Régnier, à Bois-le-Roi : Retour de Londres et fixée pour quelques jours à la campagne, elle partage son te7nps entre l'automobile, l'équilation et le travail des champs. Rien de bien saillant, comme vous voyez. Le souci du sport gâte un peu ces vacances-là. La photographie du
DEVANT L OBJECTIF o3
dessous, trop noire et mal réussie, représente W Berthe Bady à Forges-les-Eaux : M"' Berthe Bady se prépare aux fatigues de la saison prochaine, dont elle sera une des étoiles les plus recherchées (la phrase est maladroite), en pratiquant des sports un peu rudi?7ientaires, le canot à rames et la projnenade à âne.
« Quant à celle-ci... (M. Robert désignait, allongée dans l'herbe haute d'une prairie, une longue forme blanche enroulée, tirebouchonnée plutôt dans les plis compliqués d'une tunique d'ange ou d'une chemise de nuit de l'espèce d'abat-jour en mousseline, dont s'ombrageait le profil de la femme étendue là, dans un abandon prétentieux et voulu, feignant de lire ou lisant, et M"^ Farnier s'étonnait. M. Robert scandait la légende : M"* Georgette Leblanc, a Cruchet-Saint-Siméon. — J/""^ Georgette Leblanc unit, dans sa distraction de vacances, la simplicité' de la vie rustique aux difficultés de la vie littéraire... Il eût mieux valu, peut-être, ne pas parler de simplicité, déclarait M. Robert, d'un ton
bref... En somme, la palme de ces pages demeure àM"*" Piérat... i¥"* Piérat, à Bougival emploie ses loisirs à coudre et à broder de délicats otivrages de lingerie. Regardez, madame et monsieur. La pose est charmante, d'un naturel exquis, et M"^ Piérat est une des plus jeunes et des plus talentueuses pensionnaires de M. Claretie. Elle a mis dans le mille. Ceci pour vous prouver... — et M. Robert fermait la livraison — que le public est un grand enfant, épris surtout d'imprévu. Il est ravi d'apprendre que ses artistes préférées ont des goûts de petites bourgeoises, mais ce qui le ravit dans une tragédienne et une éloile de comédie, le décevrait en vous. 11 exige plus d'envolée de ses poétesses, et nous avons là le modèle du genre ».
Et le photographe atteignait une autre publication.
Illa feuilletait lentement, il y eut un silence : « Ça, c'est le nec plus ultra du genre. On ne peut pas aller plus loin, on ne peut pas faire mieux, et ce n'est pas Fémina qui en
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tient le record, mais la Vie heureuse. Et notez qu'il s'agit d'une poétesse, d'une écrivain comme vous.
« M°^ Lucie Delarue-Mardrus. Vous ne pouvez ignorer ce nom! M"° Lucie Mardrus, M'"^ de Montgomery et M""^ de Noailles sont actuellement les trois premières poétesses de France. Vous allez bientôt, être la quatrième madame. Non seulement M"^ Lucie Mardrus a du génie, mais elle a Ir. chance d'avoi.r pour mari un érudit et un voyageur doublé du plus rare écrivain. Auteur de la plus belle traduction des Mille et une miils^ M. Mardrus a préparé une traduction du Coran et vient dètre commissionné par le gouvernement à travers l'Algérie et la Tunisie pour recueillir les documents nécessaires à son œuvre. M. Mardrus a emmené avec lui sa jeune femme. Non seulement M"" Lucie Mardrus a eu la chance de parcourir et de visiter le plus beau pays du monde, mais son mari a eu la géniale idée de la kodachquer dans les sites les plus imprévus et les costumes les plus
captivants. Le numéro, dont je vous fais les honneurs, est consacré aux voyages de jyjme Mardrus à travers la Haute- Afrique. Au point de vue public, c'est la plus admirable réclame. Vous me suivez, n'est-ce pas? Je vous fais grâce du médaillon. M"^ Lucie Mardrus a un très joli profil, mais moins joli que le vôtre, madame. Examinez, à gauche, ce jeune boy à cheval, la tête auréolée d'un grand feutre boer. Bien en selle et droite sur les élriers, cravatée de haut sur un col carcan, c'est M""" Lucie Mardrus elle-même. Le texte est explicite : Montée comme un garçon sur un cheval arabe, svelte et fine, cette jeune femme qui rêve d'explorer V Arabie, chevauche devant les horizons infinis du désert. Ce jeune homme la cigarette aux lèvres, le poing sur la hanche, guêtre de cuir fauve et pantalonné de velours, est encore M"'^ Lucie Mardrus, Comment voulez-vous que le lecteur résiste à un travesti aussi suggestif? Plus bas, nous retrouvons la jeune femme vêtue d'une longue tunique, debout contre une balustrade
qui domine le désert. Ici, le texte est un chef-d'œuvre : Sur la colline de Byrsa, qui fut la citadelle de Carthage, devant le paysage désolé où frémissent quelques oliviers^ la jeune femme, ayant repris la longue robe des Muscs, met sur ces ruines la grâce du génie vivant. Il n'y a rien à ajouter à cela... Je vous fi il grâce de la photographie oii M""* Mardrus est reproduite dans les jardins de la Marsa, causant avec la princesse Nazeli. En Tunisie, toutes les étrangères démarque sont admises auprès des princesses beylicales ; je vous fais grâce du cul-de-lampe où la poétesse nous est montrée causant avec son mari en zouave. En Afrique qui est-ce qui n'a pas un zouave ou un spahi dans sa vie? mais le cliché où s'affirme le génie de ce mari bon organisateur de la cloire de sa femme, c'est celui du milieu de la page. Admirez ce jeune garçon assis, les jambes croisées dans les racines d'un arbre. Le complet kaki de nos coloniaux l'étoffe et l'affine à la fois; un passe-montagne, savamment ramené sur les yeux, le coiffe d'une tiare
o8 MAISON POUR DAMES
de sphinx. C'est presque un portrait de Maître ; la légende est digne du portrait : Les montagnes de la Kroumirie, i^rolongeant leurs j)lans étages, sont couvei^tes d'une double végétation où la haute futaie des -pays du hord se mêle aux arbustes quia.i)nent le soleil, à F arbousier et à Vazérolier. M'^^ Delarue-Mardrus, au cours d'une chevauchée^ se repose ici, sous un chêne 2ee;i. Remarquez, le chêne zéen est tout ! ah ! ce chêne zéen, quelle trouvaille ! quel coup de maître, oh ! ce chêne zéen ! »
M. Robert s'était levé, transporté d'enthousiasme. 11 se tournait vers le couple : « Voilà, il faudrait trouver pour vous quelque chose d'analogue, madame ; mais voilà, je cherche et je ne trouve pas. »
Emile et Emnia ne trouvaient pas non plus ; le ménage était perplexe. Une angoisse et une stupeur les figeaient. Si la gloire était à ce prix, lalutte devenait impossible. Comment entrer en lice avec des existences aussi mouvementées"? M"*" Farnier n'avait jamais parcouru la Kroumirie et les sables du désert ;
^|me Parnier n'avait jamais chevauché, travestie en garçon, sur les routes de la Haule- Afrique ; elle n'avait jamais chaussé de guêtres d'homme, et coilTé le chapeau boer. Revêtue de la longue robe des Muses, elle n'avait jamais rêvé dans les oliviers de la Byrsa, pas même devant ceux de la vallée du Rhône ! M. Farnier n'avait servi ni dans les zouaves ni dans les spahis ; elle n'avait pas de princesse beylicale dans sa vie ; elle ne s'était jamais reposée sous un chêi;o zéen ! Un immense découragement dévastait son joli visage.
M. Robert avait pitié : « Qu'à cela ne tienne! nous trouverons quelque chose. Et d'abord, je vais vous photographier. — Tout de suite? — Mais oui, mais oui. Cet appartement a du style et le jour est bon. » M. Evimore voulait profiter de l'expression de mélancolie, dont venaient dô se poétiser les traits de son modèle. Il ne laissait pas M""^ Farnier se reprendre; il ôtait lui-même les rideaux de vitrage d'une des hautes fenêtres et campait la jeune
femme contre, debout, une tempe appuyée à la vitre, la silhouette bien en valeur sur le ciel et les toits entrevus du Louvre. D'une main familière il faisait bomber en deux bandeaux flous les boucles défrisées de Florise et inclinait un peu cette tête charmante. La lumière frisante du dehors en affinait encore le profil perdu. M""" Farnier donnait deux fois la pose, et puis ce fut une troisième attitude. M. Robert conduisait la jeune femme auprès de la console, et, toujours debout et la tête penchée, lui faisait arranger la haute gerbe de lilas blanc dans son vase : la pose était tout à fait exquise.
D'un doigt expert, M. Robert avait échancré l'ouverture du corsage et dégagé la ligne du cou. M""* Farnier avait une si jolie nuque, il fallait qu'on la vît. Il fit mieux ou pis. S'emparant d'une paire de ciseaux qui traînait sur une table, en cinq sec, avant qu'Emma eût le temps de protester, il décousait les manches de sa robe et les relevait jusqu'au-dessus du coude. M. Farnier, qui assistait, énervé, à
toutes ces familiarités, croyait, cette fois, devoir intervenir : — « Mais, monsieur, il y a des bornes ! » Emma l'arrêtait d'un coup d'œil. Robert faisait pour le mieux, il fallait le laisser faire. Le photographe prenait trois poses de la dame au vase : « Je vous soumettrai les épreuves après-demain. C'est très bien venu ; vous serez contente », et, pendant que le chasseur réemballait tout l'attirail : Pour les poses en plein airs il en faudra bien trois ; nous prendrons jour le plus tôt possible. — Comment, de plein air? M. Farnier s'érupait : « Mais oui, nous allons faire madame devant la rade de Toulon, et puis à Villeneuve-les- Avignon. C'est une aubaine que le décor de ces deux villes. — Mais comment, puisque nous sommes à Paris ? discutait ce mari tatillon. — Oh ! ne vous préoccupez pas, c'est notre affaire: c'est un jeu d'enfant. Il suffira que madame vienne poser devant un grand espace, la terrasse de Bellevue ou de Saint-Germain, le parc de Saint-Cloud peutêtre. — Mais... — Un jeu d'enfant, vous dis-
je. Nous procédons par superpositions... lime reste à vous remercier, madame. » Et M. Robert prenait congé.
Les deux époux se regardaient ahuris.