‹ Maison pour damesChapitre 2 sur 5 · POUR RÉUSSIR · texte numérisé non relu

POUR RÉUSSIR

Après le dcjeiiner, M. Farnier consulta, à la quatrième pag^e du journal, le programme des spectacles et proposa un tour en voiture au Bois ; Emma accepta avec joie la proposition d'une soirée au théâtre, mais déclina la promenade. Elle voulait courir les grands magasins, visiter les expositions du Louvre et des Trois-Quartiers pour se renseigner sur la mode. M. Farnier haussait les épaules: elle verrait la mode bien mieux au Bois que partout ailleurs ; le Bois, les Acacias surtout, étaient le rendez-vous de toutes les élégances, c'était là que paradaient et se rencontraient les plus jolies femmes de Paris. Emma trouva, pour une fois, que son mari avait raison ; elle consentait à la promenade, mais à quatre

heures ; le défilé ne commençait pas avant. Pour la soirée, Florise d'EUébreuse se réservait de choisir le théâtre ; elle voulait un théâtre du boulevard, suivi par un public mondain, où elle pût rencontrer des femmes vraiment mises et se renseigner sur les robes. Elle en avait trois à commander ! Elle voulait au programme une pièce moderne, car les toilettes des artistes pouvaient lui être, aussi, d'un précieux renseignement. M. Farnier écoutait avec stupeur et acceptait les volontés de sa femme ; c'était, en somme, sa carrière à elle, qui se décidait.

En rentrant, à six heures, le ménage trouvait à l'hôtel un télégramme et un chasseur du Laurier cl Or, porteur d'une lettre : elle était de M. de Farenbourg. L'aimable directeur rappelait à ses invités qu'il comptait absolument sur eux pour dîner, le lendemain, chez Paillard ; son automobile viendrait les prendre le soir à huit heures. L'enveloppe contenait, en plus, un pli cacheté à l'adresse de Florise d'EUébreuse : la jeune femme y trouvait un

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billet de mille francs avec la carte de M. de Farenbourg. C'était la bourse de voyage promise ù la lauréate hors concours. M"* Farnicr répondait immédiatement, et de sa belle encre, à ce directeur magnifique, et dans le bureau même de l'hôtel.

Le télégramme était de M. Evimore ; l'artiste demandait à la jeune femme une heure desajournée du lendemain; il était urgent d'arrêter le jour des poses en plein air, il fallait aussi convenir du costume à adopter, et M. Evimore demandait humblement à M""^ Farnier de vouloir bien lui soumettre sa garderobe ; rheure de la jeune femme serait la sienne. M. Evimore avait développé les clichés de la matinée, ils étaient merveilleusement venus. Avec un modèle comme elle, il était sûr de l'aire de belles choses et il mettait respectueusement toute sa personne à ses pieds.

Le lendemain, vers six heures et demie, en entrant chez sa femme, M. Farnier ne la

reconnaissait pas. Dans la chambre violemment éclairée, une créature de luxe et de séduction se cambrait devant la glace d'une console encombrée de bougies allumées. Ce teint éblouissant, ce sourire de nacre entre des lèvres touchées de fard, ces yeux alanguis de kohl sous le casque d'une chevelure ramenée sur le front et dégageant toute la ligne de la nuque, n'étaient ni le teint, ni le sourire, ni les yeux d'Emma ; c'était pourtant bien elle. La gorge de la jeune femme saillait aussi, plus provocante. Le Conservateur des hypothèques eut un vertige. M"^ Farnier avait la poitrine et les bras nus ; sa chair laiteuse transparaissait à travers les mailles nacrées d'un boléro de jais blanc. La jeune femme avait tout le haut du corps comme gainé dans un filet de givre.

Un sourire énigmatique aux lèvres, la belle Emma se tournait vers son mari et le fixait d'un œil espiègle, ses doigts maniaient les branches d'un précieux éventail.

— Gomment, c'est toi ! » Et sa phrase se

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perdait dans un balbutiement ; le fonctionnaire venait de s'aviser qu'Emma avait les pieds gantés de bas de soie à jour et portait au cou un collier de rubis roses étranger à son écrin ; il venait, il est vrai, de reconnaître la robe : une robe de moire gris perle qu'il avait toujours connue montante et qu'il retrouvait décolletée ; il arrachait enfin un cri de sa gorge:

— Tu ne vas pas sortir comme ça ? — Comment, comme ça ! suis-je donc si ridicule ? — Mais tu es nue ; tu ne te vois pas ? — Nue? » Et Florise d'Ellébreuse avait un cabrement de jument sous l'éperon : — Mais, j'ai des manches qui s'arrêtent aux coudes et j'ai un gorgerin de jais. — C'est de la folie, nDus allons au théâtre, ma chère. — Justement. Hier soir, au Vaudeville, j'ai observé les autres femmes et j'ai étudié les avant-scènes ; nous sommes en loge, mon cher ami, et il faut bien faire honneur à M. de Farenbourg. » Emile était ébranlé, il trouvait sa femme jolie, trop jolie : — Mais nous dînons au res-

laurant, ma chère. — Mais en cabinet particulier. M. de Farenbourg est trop galant homme pour nous inviter dans la salle commune.

Florise avait réponse à tout. Emile ne se tenait pas pour battu : — Et vous avez massacré votre robe, la robe de notre lendemain de noce? — Ah ! mon Dieu, parce que j'ai décousu les manches et échancré un peu le corsage, nous rétablirons tout cela à Avignon.

— Avignon ! plût au ciel que nous ne l'eussions jamais quitté ! Vous avez l'air d'une cocotte et je ne vous présenterai jamais ainsi à mon ami de Farenbourg. — Et vous aurez tort, car M. de Farenbourg a des idées tout autres que les vôtres et me trouvera très bien ainsi. C'est sur les conseils de M. Evimore, qui le connaît, que j'ai combiné cette toilette.

— Ah ! comment ! ce monsieur est encore venu ici ? — Mais oui, vous le sjivez bien. C'était convenu pour arrêter le jour de mes poses en plein air et choisir les costumes et, comme il a un goût exquis, je l'ai consulté

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pour ma robe de ce soir; j'étais assez perplexe. C'est lui qui m'a conseillé cette demi-peau.

— Vous dites ? — Oui, celte demi-peau et ce boléro de jais blanc ; cela parisianise un peu le côté province de cette moire grise. — Et ces bas à jour et ce collier de rubis, c'est aussi ce monsieur qui vous les a conseilles ?

— Parfaitement! — Et ce maquillage? — Le maquillage est de moi. — C'est celui d'une fille. — Il est de votre goût. Quand vous êtes entré, vous me regardiez avec des yeux... Je vous connais. » Emile sentait le feu lui monter au visage. L'impertinence et la perspicacité d'Emma le démontaient; on lui avait changé sa femme : — Et ce boléro, et ces bas de soie, et ce collier, c'est ce monsieur qui les a payés ! — Vous êtes fou ! les mille francs du Laurier d'Or, ne sont-ils pas à moi? Et puis, tenez, vous êtes un grand enfant, faisait-elle en lui frôlant la joue du velin de son éventail, les bas valent quinze francs, les rubis sont faux et le boléro est une occasion, un solde du Louvre. Le tout ne m'a pas coûté

deux cents francs. — A payer demain matin, sans doute ? — Non, c'est déjà fait. — Gomment? — Avec le billet de cinq cents francs que j'ai soulevé de votre portefeuille quand vous avez changé les mille francs, hier soir, au bureau de l'hôtel. » M. Farnier était atterré; non, ce n'était plus Emma. Quel vent de perdition avait passé entre eux deux? — Et cet éventail? faisait M. Farnier, s'avisant du travail et de la valeur d'un véritable objet de prix. — Ça, c'est un cadeau, faisait minutieusement la jeune femme. — Et de qui? »

M. Farnier se sentait pâlir. — Mais du Laurier d'Or. — Du Laurier, ah ! ça, c'est que je ne permets pas à Farenbourg de vous faire des cadeaux pareils. — Mais le cadeau n'est pas de M. de Farenbourg. Lisez cette lettre, il yen aune autre de lui. Celle-là d'abord. » M. Farnier déchiffrait avidement un bristol nzur, timbré d'un large cachet argent.

Madajïie, Permettez-vous à un grand admirateur., que

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