‹ Maison pour damesChapitre 5 sur 5 · I.K RÉVEIL · texte numérisé non relu

I.K RÉVEIL

M"'* Farnier s'était sentie toute glacée : M""* de Mauves avait un entreteneur ! elle aussi : ses philippiques, sa haine affichée contre les liommes, ses charges à fond de train contre lesmœurs ignobles etleurs brutalités n'étaient que des plaidoiries intéressées; elle aussi subissait la loi commune delà prostitution. C'est un amant qui subvenaitau luxe de ses plaisirs; elle aussi avait menti, et la jeune femme, qui avait fait de la chroniqueuse une créature à part, lui réservait une place à part aussi dans son mépris et dans sa haine.

Le garçon avait apporté les malles et, tout en bousculant les tiroirs et en y entassant les robes avec une violence distraite, les traits de la jeune femme avaient pris une énergie soudaine. Ses mâchoires paraissaient plus accusées, son profil plus précis; tout à coup, jyjmc parnier laissait là ses rangements et se dirigeait vers une armoire ; elle était devenue songeuse. Avant de l'ouvrir, elle consultait sa montre, l'heure en était d'accord avec celle de la pendule. « Oui, je leur dirai leur fait,

monologuait tout haut la jeune femme, ils sauront tous ce que je vaux. »

Florise d'Ellébreuse venait de prendre une décision.

Assis devant une grande table encombrée d'estampes et de vieilles gravures, M. Agrado procédait à de minutieux classements. Des cartonniers s'échafaudaient, appuyés contre les pieds de son fauteuil ; une longue enfi- Jade de salons formait galerie devant et derrière lui. De quelque côté qu'il se tournât, le banquier pouvait embrasser d'un coup d'oeil la coûteuse splendeur de ses collections (c'était là une des joies du millionnaire de passer trois ou quatre heures par jour au centre des objets d'art et des pièces uniques amassées par lui) ; il y trouvait l'âpre jouissance silencieuse d'un avare au milieu de ses trésors.

M. Agrado était assis perplexe; les choses

étaient loin de marcher avec la jolie M™^ Farnier aussi vite qu'il l'eût voulu, la jeune femme se dérobait. Il se heurtait chez elle à une incompréhension de son désir plus irritante qu'un refus. Le millionnaire n'était pas habitué à tant de résistance et son caprice, buté contre l'obstacle, s'exaspérait peu à peu en passion. Jamais, même au temps de sa jeunesse, il n'avait convoité aucune femme avec cette ardeur âpre et têtue ; ses sens, plus que blasés, de sexagénaire et de viveur venaient d'être fouettés et surexcités par cette petite provinciale, avec une violence qu'il n'espérait même plus ; le réveil d'une sensualité qu'il croyait endormie flattait et cabrait le vieillard. Le grain de sa peau, l'odeur et la chute de sa nuque, la pureté de son profil et la candeur profonde de son regard, tout, dans la jeune femme, affolait et crispait l'éréthisme du banquier ; il en perdait réellement son sang-froid et se sentait à la veille de commettre quelque folie irréparable. Ah ! cette petite Florise le tenait bien.

Elle l'eût mené loin si elle eût voulu ; son succès aussi le grisait.

Tout Paris était de son avis sur la poétesse d'Avignon et le défilé de visiteurs, qui avait passé la veille dans sa loge, ne lui laissait aucun doute là-dessus ; le public de l'Opéra avait accepté, mieux ! adopté la lauréate du Laurier d'Or. C'était la consécration. Pendant toute la soirée, à travers sa joie d'afficher la jeune femme dans son avant- scène, le banquier avait souffert, dans sa vanité, de l'absolue nudité des épaules et des bras d'Emma ; il les eût voulus étincelants de diamants, allumés de perles. Ces parures, ces joyaux eussent proclamé qu'elle était sa maîtresse, et cette absence de parures criait à tous qu'il n'était encore qu'un soupirant.... Ah î si elle avait voulu ! mais M""' Farnier ne voulait pas ; elle avait écouté, sans un tressaillement, le visage pensif et les yeux ailleurs, son ardente requête de venir visiter chez lui ses collections ; elle n'avait pas sourcillé quand il avait parlé du collier, ce

double rang de perles qu'il avait tenu un soir attaché sur sa g'or2;e ; et, à l'ofîre d'une commande de romans au Laurier au prix qu'elle voudrait fixer elle-même, comme à la nouvelle de l'expulsion de Noirmont, elle n'avait pas eu un remerciement. ■

De quelle neige était-elle donc faite ! Roublarde ! Pas même, pis : honnête ! C'était cette honnêteté qui enthousiasmait et exaspérait le financier ; l'honnêteté, c'était là l'obstacle infranchissable, car ce n'était pas ce pleutre de M. Farnier qui gênait la jeune femme, et, d'ailleurs, Florise n'aimait pai son mari.

Trois coups de timbre (l'annonce d'un visiteur) arrachaient M. Agrado à ses estampes ; le collectionneur prenait la carte sur le plateau que lui tendait un valet de pied ; un flot de sang lui affluait aux joues ; tout, dans son vieux visage, ses tempes, son front, jusqu'à la racine dé ses cheveux s'étaient subitement colorés de rose : « Elle, elle !... faites entrer, et Florise à peine dans l'embrasure de

la porte... Vous êtes venue, vous êtes venue, je ne vous attendais plus, je n'osais espérer, c'est trop beau !... Gomme vous êtes bonne ! vous avez bien voulu faire l'aumône de votre visite à un vieillard ! Voyez, tout c'est subitement éclairé, ici ; j'étais triste, maussade, occupé de rangements dans cette solitude qui est le lot des hommes de mon âge, et voilà que mon ennui s'est tout à coup dissipé. Voyez comme il fait clair et gai maintenant, ici ! la lumière est entrée avec vous dans ce salon... Vous êtes venue, vous êtes venue.. » et il l'étourdissait de paroles sans lui laisser placer un mot. « Mais oui, je vais bien, puisque je suis là. — Naturellement avec ces yeux d'enfant et ce teint de fleur, on a la santé. Vous étiez bien belle à l'Opéra, hier, vous êtes encore plus jolie aujourd'hui. Vous êtes toujours plus jolie chaque fois que l'on vous revoit. Comment faites-vous ? » Il ne se lassait pas de la regarder. Moulée dans une robe tailleur de drap bleu pastel, un chefd'œuvre où les sœurs Millaux s'étaient sur-

passées, jamais Emma n'avait encore atteint cet éclat de fraîclieur et cette élégance de silhouette. Ses yeux chargés d'orage et la gravité pensive de son jeune visage lui donnaient le mystère d'une figure de Musée, et M. Agrado était trop artiste pour ne pas admirer cette créature d'Helleu au sourire et aux yeux dessinés par Luini. « Gomme vous êtes jolie ! Non, vous ne savez pas combien. » Et il l'aidait à se déganter. « Si, je me doute un peu, mais vous exagérez, faisait-elle avec un sourire ambigu, je ne suis pas venue pour que vous me parliez de ma beauté, mais visiter vos collections. — C'est vrai ! Moi qui oubliais ! Avant, voulez-vous prendre une tasse de thé ? préférez-vous du Porto?... du Sherry ? — Non, du thé. — Et des pains au foie gras ; mon cuisinier en fait d'excellents. — Soit, pour les pains au foie gras... » Et avant de donner les ordres : « Nous serions mieux dans la chambre aux Gobelins, s'avisait M. Agrado ; ici, c'est mon salon d'étude, une sorte de parloir, cela manque d'inti-

mité. — Nous sommes très bien ici ; nous verrons la chambre aux Gobelins plus tard, articulait Emma d'une voix un peu sèche. — Comme il vous plaira ! » et le banquier donnait des ordres : « Vous servirez ici, Joseph, et je n'y suis pour personne, entendez-vous. — Comment, vous consignez votre porte ? — Vous pensez, j'ai l'aubaine de vous avoir ici à moi ; tout visiteur me devient un fâcheux. Je suis jaloux de mon bonheur, je veux le savourera moi seul. N'êtes-vous pas le plus bel objet d'art de mes collections ? mais de passage, hélas ! et un objet qui pourtant pourrait devenir à la fois le trésor et la fleur du logis ! il ne tiendrait qu'à vous. — Je ne comprends pas. » Et M™^ Farnier reculait sa chaise, le banquier lui avait pris les mains : « Vous ne comprenez jamais. Vous ne voulez pas comprendre )), et, avec une vraie tristesse dans la voix : « Enfin, vous êtes là, je ne peux rien demander de plus : c'est si inespéré, si inattendu, votre présence chez moi ! — Mais, puisque vous m'attendiez tous les jours, vous

me le disiez encore hier soir. — Embrouillezvous assez à plaisir les fils de la tapisserie ! Ah ! vous êtes bien Pénélope. — Vous ne me preniez pas pour Phryné ?» Le banquier frappait le plancher du pied : « M. Farnier se porte bien ? — Mais oui, Ulysse se conduit assez vaillamment. — Et vous l'avez laissé à l'hôtel ? — Non, il est chez M. de Farenbourg, il y discute mes conditions de collaboration, c'est plus convenable. — Le mari, homme d'affaires ? » le persiflage de Florise commençait à énerver le banquier : « Gela vous le gâte ? — Non pas, c'est tout naturel, c'est la bonne association ; il place ce qiie vous produisez. — Oh ! le placement de ses propres œuvres par une femme est si difficile, si périlleux, parfois. » M. Agrado ne bronchait pas : « M. Farnier vous sait chez moi ? — Non, mais je le lui dirai en rentrant ; je l'informe toujours après chose faite. »

M. Agrado avait un regard oblique : « Et vous n'avez pas peur de venir seule, ici, chez moi ? — Peur ! Pourquoi ? n'êtes-vous pas

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un ami ? — Et puis, un iiomme de mon âge, n'est-ce pas? » EtM. Agrado, visiblement liorripilé, se levait : « Si nous voyions ces collections ? — J'allais vous le demander, » Et ils s'engageaient dans le salon consacré aux peintures de l'école anglaise.

Ils expédiaient assez vite les Lawrence, les Gainsborough et les Hoppner de la galerie ; Florise d'EUébreuse s'arrêtait devant chaque portrait et passait aussitôt à un autre ; le coin des Turner et des Constable la retenait un peu plus longtemps; M. Agrado donnait de brèves indications. Sa pensée était ailleurs ; il sentait l'hostilité d'Emma, mais cette attitude ne l'inquiétait pas ; au contraire. Dans sa longue carrière d'homme à femmes, il avait rencontré souvent cette airressivité de tons et d'allures chez les victimes prêtes au sacrifice ; il y reconnaissait les dernières révoltes de la pudeur ; la nervosité des femmes se donnant l'illusion de la résistance, c'est l'impertinence des avant la chute, et le vieux marcheur savourait, dans

les raideurs voulues de M""" Farnier, les spasmes ultimes d'une vertu agonisante, les derniers coups de tête d'une biche aux abois.

Le salon des vitrines ne la retenait pas davantage. Florise d'Ellébreuse avait déjà manié et admiré ces éventails. Elle pressait le pas devant Ja vitrine oii le millionnaire avait, l'autre fois, cueilli le collier une minute posé, attaché sur son cou. Elle avait reconnu, sur la tablette de cristal, les grosses perles espacées de noisettes de diamants. M. Agrado guettait en vain le regard da la jeune femme embusqué sous l'ombre de ses cils. M""* Farnier tenait ses paupières obstinément baissées ; mais il sentait sa prunelle attentive et le silence entre eux s'aggravait de cet examen sournois.

Il passait dans le cabinet des estampes : « Je vous fais grâce des vieilles gravures ; la plupart sont licencieuses... — Je vous en remercie. — Oui, je sais ces choses sans attrait pour vous ; vous êtes passionnée

mais pure, les Lavriers roses en font foi. » La poétesse ne relevait pas le compliment. Ici, l'enfilade des salons finissait ; le couple se trouvait devant une porte fermée : le banquier l'ouvrait : « C'est le salon des Boucher... celui qui contient les pièces les plus rares, les vrais joyaux de ma collection ; je vous demande pardon pour les tapisseries, elles sont un peu vives, mais Boucher... Voyez, le coloris en est admirable ; ce sont moins des tapisseries, que des peintures : vous allez en juger. Vous permettez que je donne l'électricité ? le jour baisse et il faut les voir en pleine lumière. » M. Agrado avait appuyé sur l'obturateur : « Je ferme aussi les rideaux, ce faux jour obscurcit les couleurs ». Il avait été lui-même aux fenêtres.

Une clarté vive et tendre régnait dans toute la pièce, grâce aux ampoules électriques teintées de tons jaunes et rosés ; la clarté y avait des carnations de chair. C'était le jour d'apothéose, des alcôves galantes incendiées

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Je bougies, des petites maisons du xviii" siècle. Des Gobelins admirables, des nudités de nymphes poursuivies par des Faunes, et des groupes de baigneuses lutinées par des bergers parachevaient le décor ; le vert vicace des roseaux, en opposition avec le vermillon des ventres et des gorges, était une caresse pour l'œil ; d'épais rideaux de moire rose se drapaient aux fenêtres. Emma remarquait debout au milieu du salon un grand lit à baldaquin, empanaché de plumes : « Mais, c'est une chambre à coucher ? faisait la jeune femme. — Rassurez- vous, je n'y couche pas ; mais parmi toutes ces nymphes suivies et poursuivies, le décor du lit s'imposait. » M. Agrado avait avancé une large bergère aux coussins de soie bleue de lin. Florise s'y installait en s'enfonçant plus avant qu'elle n'aurait voulu ; le banquier lui poussait un tabouret très haut sous les pieds : « La bergère de miss Topsy, pensait M""^ Farnier ; ça commence... » M. Agrado avait été chercher, dans un coin, un cartonnier plein de gravures

avant la lettre, et même de dessins originaux. C'étaient des sanguines de Watteau, avec des crayons de Prudhon, des esquisses de Boucher, des études de Longhi, de la grâce et de la volupté, du libertinage et de l'élégance, toute Tâme sèche, frivole et libertine du xviii^ siècle. Quelques gravures d'une audace effarante dans le retroussis des falbalas et dans l'abandon des femmes culbutées se trouvaient éparses au milieu des dessins : « Pour illustrer l'édition des Fermiers généraux, les Contes de La Fontaine. » Mais devant l'impassibilité d'Emma, il escamotait les eaux fortes. Le sexagénaire avait les yeux allumés et luisants ; son souffle devenait court ; ses mains, plus hardies, avaient déjà rencontré plusieurs fois celles d'Emma, au hasard des gravures feuilletées, et la chaleur de son souffle, qu'elle sentait dans sa nuque, la faisait frisonner toute.

« J'ai bien quelques intailles romaines et un lot de curieuses statuettes campaniennes provenant des fouilles dePompéi... Oh ! dans

les environs; mais vous devez peu goûter ce genre de curiosités ; je vous crois plus sensible aux bijoux. J'ai là de vraies parures du xviii'^ siècle, ayant appartenu, je ne vous dirais pas à la Reine, mais à des femmes de la coiir. » M. Agrado s'était dirigé vers une vitrine. « Regardez-moi cette bague, ce saphir entouré de brillants ; la monture est de Boehmer, le joaillier de Marie-Antoinette et du cardinal de Rohan; cela vaut sept mille sur le marché et n'a pas de prix chez un antiquaire ; et ces pendeloques de perles ! Regardez cet orient, ah ! ce ne sont pas des coquilles réappliquées, comme la plupart des perles d'aujourd'hui ! » Et le banquier, avec des mains caressantes de collectionneur, faisait les honneurs et la nomenclature de la vitrine aux bijoux. La lenteur souple et par moments agile de ses mains frôleuscs et voltigeantes hypnotisait Emma; mains de voluptueux, d'escroc ou de prestidigitateur. M. Agrado avait étalé toutes ses bijouteries sur une table; il les repoussait un peu du

doigt, et, avec mille et une précautions, y déposait un écrin. « Cela, c'est la merveille 1 Ouvrez les yeux, chère madame. » La voixdu banquier s'était singulièrement adoucie : <( C'est une pièce unique, comme ils n'en ont pas à Carnavalet. » Le ressort cédait sous la pression d'un pouce, et, sur un coUétin de velours ciel, devenu orangé par endroits, s'étageait une triple barrette de brillants d'où larmaient, alternées, des pendeloques de perles et des pendeloques d'émeraudes ; deslosangcs de perles emplissaient l'intervalle des trois rangs de diamants.

Si préoccupée que fût Emma du danger de sa situation, elle retenait mal un cri. Les multiples feux du collier se croisaient dans un ('■blouissement. « Qu'en dites-vous? demandait le banquier. — Rien, c'est trop beau. — Oui, la pièce est unique ; elle vautà elle seule toute ma collection, du pur Louis XVJ. comme VOUS' voyez. Cela aurait appartenu à la princesse de Lamballe ; en tout cas cela sort delà maison de Pentbièvre, une épave de la Révo-

lution. — Qui sait si son poids n'a pas lait tomber plus d'une tête ? soupirait Florise, levenue mélancolique. Le prixfabule;px d'une telle pièce est une insulte à la misère publique, il voue à la mort les épaules qui le portent et c'est presque justice. Tant de bien-être immobilisé dans ces pierres éclatantes et froides doit appeler la colère de ceux qui souffrent de la misère et de la faim. — En tout cas, ces perles et ces émeraudes ne feront pas tomber la vôtre, chère madame; le temps de la guillotine est bien passé ; nous ne reverrons plus cela. » D'un mouvement preste M. Agrado avait agrafé le collier sur le corsage de la jeune femme. Interdite, Florise d'Ellébreuse sentait sur sa poitrine comme le poids d'une chape de plomb ; le banquier s'était reculé pour juger de l'effet : « Vous semblez émerger d'une flamme ; mais c'est de la chair et de la peau nue qu'il faudrait pour allumer l'orient de ces perles et l'eau de ces diamants. » Et d'un geste de couturier, M. Agrago faisait sauter le premier bouton du

LE COLLIKR I)K LA REINE Hj?,

corsage et rabattait l'étofTc, dénudait la poi trine et les seins. Le mouvement avait été si imprévu, que la jeune femme n'avait pu se défendre ; elle se levait rouge d'indignation, suffoquant presque.

Une haute glace suspendue vis-à-vis d'elle lui renvoyait son image : une Florise révoltée, débraillée, debout dans une mouvante auréole de perles et de diamants. Le vieillard s'était rapproché d'elle ; il la sentait vibrante comme une tige; il respirait la tiédeur de ses épaules, se grisait de l'effroi de ses yeux à la fois durs et suppliants. Un parfum de linges et de chair nue achevait de l'affoler : il s'abattait comme un fauve sur cette fragile nudité de femme et la mangeait goulûment de baisers. « Ah ! Florise, Florise, balbutiait-il, vous êtes venue, enfin ! » M"" Farnier avait d'abord plié sous l'étreinte. L'attaque avait été si brusque qu'elle était tombée assise sur la bergère; mais elle se redressait presque aussitôt, et, repoussant durement le vieillard : « Vous faites erreur, monsieur, me

lo

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prenez-vous pour une madame Egly? w Et comme, abasourdi de la riposte, le banquier balbutiait. « Oh ! je connais les habitudes de la maison et je savais très bien ce qui m'attendait ici; je ne suis pas de celles qu'on prend dans une bergère et encore moins de celles que Ton viole à demi consentantes pour un bracelet ou un collier, eùt-il la valeur de celuici! » Et elle faisait un mouvement pour se débarrasser du joyau infamant; son bras effleurait un des cartonniers posés sur la table, et un vol de gravures s'éparpillait sur le tapis. Le collectionneur se précipitait pour les ramasser : « Oh ! n'ayez aucune crainte, raillait M™° Farnier, je ne vous les déchirerai pas ; je ne suis pas miss Topsy. Je suisau courant de tout, je n'ai rien à apprendre ; je connais le mécanisme du traquenard tendu journelleoent ici à la faiblesse des femmes, mais je ne suis ni à prendre, ni à vendre, toute petite provinciale et toute pauvre que je suis. J'aime mon art et mon mari ; je suis venue à Paris, non pas pour faire de la prostitution, mais de

la littérature. Etais-je assez ignorante 1 Mais vous m'avez vite déniaisée, pis : dégrossie. — Madame, croyez que... — Oh! je ne crois rien, je ne vous en veux même pas ; les torts sont de mon côté. J'ignorais qu'à Paris toutes les maisons, même la vôtre, fassent un mauvais lieu; vous me l'avez appris. Ah ! je vous laisse un bon lot de mes illusions, monsieur le Mécène ; je n'ignore même pas ce que l'on dit de vous, de moi et de mon mari ; pour tout le monde, je suis votre maîtresse. Ayez au moins la galanterie de le démentir... ;puisque la pouliche est rebelle au montoir, annoncez et clamez au moins qu'elle a bien rué quand on a voulu lui mettre les fers. » Et, s'afTalantdans un fauteuil, la jeune femme éclatait en sanglots. C'était la crise prévue. M. Agrado en escomptait la détente. Il s'agenouillait auprès de Florise, et l'enveloppant d'une étreinte respectueuse, quasi-paternelle, il essayait d'essuyer ses larmes : « Calmez-vous, mon enfant, vous vous méprenez, je vous assure, calmezvous ! » Tant de tragique dans la douleur le

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déconcertait. La jeune femme sanglotait toujours; ses dents déchiraient fébrilement son mouchoir. « Moi qui vous aime tant! » gémissait le vieil homme.

Cet aveu rappelait Florise d'Ellébreuse à elle-même ; elle se levait, dégrafait le lourd collier de la maison de Penthièvre et le posait sur son écrin. « Sonnez donc une femme de chambre; qu'on m'apporte de la poudre et de leau tiède, je ne veux pas que l'on voie que j'ai pleuré. » Maintenant elle reboutonnait son corsage.

Les traces des larmes une fois effacées : « Notez que je ne vous en veux même pas, disait-elle au banquier penaud; vous m'avez cru comme les autres. C'est cette ville infâme •ît complice qui est la vraie coupable. Vous avez cru que vos millions vous donnaient le droit d'acheter n'importe qui, à plus forte raison, la petite provinciale que je suis. Adieu, monsieur Agrado, nous né nous reverrons plus. Je quitte demain Paris, et, dormez en paix, je n'en parlerai môme pas à mon mari. »

Le lendemain, le ménage Farnier prenait à la gare de Lyon le rapide de neuf heures vingt du soir. Toute la journée avait été employée à faire et à boucler les malles. Florise d'EUébreuse y avait apporté une ardeur fébrile, elle avait hâte de quitter Paris. Paris ! ces deux syllabes prenaient une saveur toute particulière dans la bouche du ménage Farnier ; la lauréate du. Laimer (/'Orn'avait même pas été prendre congé de son directeur ; M. Farnier avait passé dans la matinée à la rédaction de la Revue et en avait rapporté le traité commandant à Florise un roman de cinq mille lignes à un franc la ligne, prix inespéré,

« C'est une liquidation, avait pensé le mari, ils ont aussi hâte de se débarrasser de nous,

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que nous de les quitter. Cela aidera à payer nos frais a, car les mille francs de prime accordés à la poésie hors concours étaient depuis longtemps mangés. Il y avait déjà trois semaines que le ménage était installé à l'hôtel Florian, dans l'attente et la poursuite aussi de la gloire.

Or, les séjours à Paris coûtent : les cinq mille francs seraient donc les bienvenus pour solder la note de Millaux sœurs, car les trois robes qu'Emma avait dû y commander devaient monter dans les trois mille , en dépit des prix spéciaux d'artiste faits àFlorisepar la maison de mode ; recommandée du Laurier la robe de la présentation de la soirée avait été cotée huit cents ; deux cents de diadème d'émail ; la robe en velours pêche du dîner Agrado, treize cents ; et la jeune femme estimait vingt-cinq louis son costume de drap bleu pastel, et elle ne comptait pas la note de la lingère et de la modiste. Ah ! leur budget de la dernière semaine allait être diflicile à équilibrer ! La veille, quand le Conservateur

des hypothèques avait été annoncer leur départ à M. de Farenbourg, il avait été très mal reçu; le journaliste s'était presque emporté : « Qu'est-ce que c'était que cette panique? ils fuyaient devant des lettres anonymes et des propos de couloirs de première; mais c'était enfantin, enfantin et ridicule. Ces petits accrocs-là étaient l'inévitable envers de la gloire et du succès. Ah ! ils en entendraient bien d'autres... — C'est justement pour ne pas les entendre que nous partons », avait riposté M. Farnier. M. de Farenbourg avait haussé les épaules : « Vous êtes comme des passagers qui, aux premières atteintes du mal de mer, se feraient débarquer. Ce sont les petits ennuis de la traversée. Vous n'arriverez nulle part, si vous demeurez au port. Vous êtes très coupable mon cher, vous obéissez aux nerfs de votre femme, quand vous devriez prendre sur vous de la remonter, de la chapitrer. — C'est justement à cause d'elle que nous partons; la santé de M""^ Farnier m'inquiète beaucoup depuis huit jours ; je la trouve

pâlie, secouée de tics nerveux, et puis ce sont des prostrations et des accablements inexplicables, et puis des reprises d'énergie fiévreuses ; je ne veux pas que ma femme tombe malade ici. Quand Paris me l'aura tuée, que deviendrais-je, seul, à Avignon. — L'aura tuée ! non, vraiment, on n'a pas idée de ça. Oh ! la littérature, ça se gagne. — Et puis, je suis moi-même à bout de patience, avait repris le mari; hier, à l'Opéra, les doigts me démangeaient, je serrais les poings pour ne pas gifler les railleurs, et ce serait l'esclandre, le fatale esclandre. — Alors, partez, avaitfait M. de Farenbourg en levant les bras au plafond, des gifles, des voies de fait et du scandale, voilà qui serait peu parisien ! Ah ! vous êtes bien de votre province. Ah! la province I Retournez en Avignon » ; et sur le seuil de son cabinet de travail : « Mais, pour le roman de M""^ d'EUébreuse, n'aurais-je pas l'honneur de la voir demain dans la journée, dans les bureaux de la rédaction ? » et M. de Farenbourg grimaçait son plus aimable sourire :

ÉVADiiE 201

« J'y passerai moi-même, avait répliqué le mari, ma femme est très souffrante, et puis ses malles, ce départ,... je traiterai pour elle, j'aurai ses instructions. — Alors, demain à cinq heures, n'est-ce pas? » Et les deux hommes s'étaient séparés froidement.

Ma femme est très souffrante. M. Farnier ne croyait pas si bien dire. En rentrant rue de Beaune il avait trouvé Emma bouleversée, le teint brouillé, les yeux rouges et tout le corps secoué par un tremblement : « Mais qu'est-il encore arrivé? » Il était pris d'une secrète angoisse. « Tu as reçu une visite? tu as rencontré quelqu'un ? — Mais rien, je tassure, ce sont toutes ces lettres qui me sont revenues en tête et les propos d'hier soir, les propos rapportés par toi ce matin ; c'est stupide, mais le choc en retour en a été plus douloureux que la chose même et j'ai eu une crise de larmes. — Emma, tu me caches quelque chose, tu as vu, tu as rencontré quelqu'un; d'abord, tu es sortie, tu es encore chaussée, et cette robe... » M'"" Farnier était

prise : dans son désarroi, elle avait oublié de se déshabiller ; ses bottines à hauts talons et son costume bleu pastel l'accusaient.

« C'est une aventure ridicule que je voulais te taire. Eh ! bien, oui, j'ai rencontré quelqu'un ; le nom, je l'ignore. — Comment ! — Oui, c'était un inconnu, chez un pâtissier, dans une des avenues avoisinant l'Etoile, au retour du Bois. Après ton départ, vers quatre heures, je me suis trouvée étourdie; ces malles, notre explication de ce matin... j'avais besoin d'air, je suis sortie, j'ai pris une voiture et je me suis fait conduire au Bois. — Le Bois, le dimanche ! — Au retour, à la hauteur de l'Arc-de-Triomphe, j'ai eu une crampe d'estomac, je suis entrée dans une pâtisserie; elle était remplie de monde, c'était l'heure du lunch ; je me suis assise à une petite table et j'ai demandé des gâteaux secs et un porto. Des groupes de femmes élégantes caquetaient autour de moi, et je ne remarquais pas tout de suite qu'un grand monsieur, un homme entre deux âges, décoré d'ailleurs, et d'al-

lures parfaites, m'observait et me dévisageait... Devant son insistance, je devais m'en apercevoir. Un peu gênée, je payais et je sortais ; Je monsieur me rejoignait au seuil et mabordait chapeau bas : « Madame Florise d EUébreuse », medisait-il. J'étais interloquée. « En effet, monsieur, c'est bien moi, mais que voulez-vous ? » L'inconnu se nommait ; il avait la plus grande admiration pour mon talent ; il avait lu mes vers du Laurier ; il s'était délecté de mes portraits dans la Revue, ces portraits enivrants ! 3Iais combien j'étais plus belle îllm'avait entrevu augaladeM. deFarenbourg... Oh! ma pâleur, quand je m'étais évanouie ! Le sang lui avait reflué au cœur. « Bref, il m'aimait et il me désirait, et ce désir, il me le disait là, dans cette rue, avec un égarement dans les yeux, un trouble dans la voix et une brutalité dans les termes qui me figeaient de stupeur. Je n'étais môme pas indignée, j'étais ahurie. Il n'eût pas parlé autrement à une fille. C'était un fou ou un goujat. Je ne me ressaisissais vraiment que

lorsqu'il me remit sa carte, car il meremitsa carte en me suppliant de lui fixer une heure et un jour espérant bien que j'irais le voir. A ne pas croire, mais exact : j'ai mis la carte en morceaux et je suis remontée en voiture. La peur ne m'a vraiment prise qu'en fiacre, et, une fois arrivée ici, j'ai eu une crise, cela, je l'avoue. Je suis bien pardonnable, hein ! hein, chéri! »

M. Farnier avait écouté, les dents serrées, les yeux en boules, semblant prêts àjaillir, de l'orbite : « Ce monsieur n'était ni un fou, ni un goujat, articulait-il d'une voix rauque, c'est un monsieur qui avait lu tes vers et l'article du Laurier. La rédaction de ce Laurier d'Or ost un b... », et il lâchait le mot tout-à-trac. « Tes photographies ont achevé de lui monter la tête ; il ta rencontrée, et, à la première rencontre, il t'a traitée comme une pensionnaire de la maison!... Oh! ma pauvre petite. Qu'est-ce que nous sommes venus faire ici? »

M""^ Farnier attirait son mari contre elle,

et, \m prenant la tète, le baisait longuement sur les yeux : « Nous partons toujours demain? » lui demandait-il d'une voix câline, toute sa fureur tombée sous la caresse. « Demain ! tu le demandes, mais ce soir même, si on le pouvait ! »

Florise d'EUébreuse s'en était tirée par un mensonge ; M™* Farnier avait évité à M . Agrado la visite de son mari.

Aussi est-ce avec un soupir de délivrance que M. Farnier sentait le train s'ébranler, le lendemain soir à neuf heures vingt-cinq précises, sous le grand hall vitré de la gare de Lyon ; il avait installé Emma dans un coin, déplié d'avance les couvertures. C'était avec un véritable attendrissement dans les yeux qu'il regardait cette jolie tête pâle lui sourire au milieu des capitons gris du compartiment.

C'était à la fois la joie d'une évasion et l'enivrement d'un enlèvement, car il enlevait vraiment sa femme à Paris où tous et toutes

avaientvoulu la lui prendre, et c'est une Emma reconquise et enfin bien à lui qu'il ramenait ù Avignon, une Emma consacrée par Paris, Paris où il l'avait vue convoitée et désirée par un public de premières, et sa joie de mari vainqueur n'était pas exempte d'un certain orgueil. Son Emma, l' avait-il assez chèrement disputée à la Ville ? et de quelles intrigues et de quelles calomnies n"avait-on pas essayé de salir leur bonheur? C'était fini et bien fini, ces mauvais jours étaient déjà du passé, du néant, de la mort!... Et le Conservateur des hypothèques respirait bruyamment comme au sortir d'un cauchemar.

M'"*Farnier avait fermé les yeux et M. Farnier, considérant ce visage au repos, constatait combien ces trois semaines de Paris avaient amaigri et pâli la jeune femme. Ce visage allongé, ces traits affinés, d'une expression quasi-douloureuse et ces yeux agrandis dans des cernes bleuâtres étaient d'une convalescente. Pauvre Florise d'Ellébreuse, il n'avait pas été seul à souffrir... Elle n'avait

pas été non plus seule à mentir, car celle dernière journée à Paris, M. Farnier l'avait passée à monter la garde et à veiller au bureau de rhôtel, afin qu'Emma n'eût pas connaissance d'un ignoble article, dont la lecture l'eût certainement achevée. Sans qu'un nom y fût prononcé, l'odyssée du ménage à Paris y était racontée avec un luxe de délails qui ne permettait pas un doute sur l'identité des personnages : les intrigues de M. de Farenbourg, le désir affiché de M. Agrado et le flirt équivoque de M™^ de Mauves y étaient présentés, interprétés et déformés de la façon la plus odieuse et la plus ridicule. Florise d'Ellébreuse y devenait une sorte de fiancée du roi de Garbe, passant de mains en mains et demeurant aux plus vicieuses, sinon aux plus offrantes ; la pouliche avait du sang. L'article avait paru dans Le Scandale du dimanche soir, des exemplaires avaient été adressés à l'hôtel Florian, l'un à M. Farnier, l'autre à madame. La chance avait voulu qu'Emile descendît, ce matin-là, au bureau de l'hôtel, il y

avait cueilli son courrier. A la vue des deux numéros, il avait de suite flairé un mystère. Déplier l'un, le parcourir et s'y reconnaître tout vif, lui avaient pris en tout trois minutes; l'important était qu'Emma n'eût pas connaissance de cette infamie, il donnait ordre à l'hôtel qu'on ne remît aucun courrier à madame, un peu souffrante, et, sans perdre une minute, sautait en fiacre : «Au Laurier d'Or, 20, rue de la Paix », avait-il dit au cocher.

Si le ménage Farnier avait hâte de quitter Paris, M. de Farenbourg n'était pas moins impatient de les voir partis ; les choses étaient loin d'aller à son gré, elles se gâtaient même tout à fait depuis trois jours. INon seulement cette petite provinciale opposait une résistance tout à fait inattendue chez une aussi jeune femme et d'une si notoire inexpérience, mais voilà que le mari s'en mêlait. Ce fonctionnaire se permettait d'avoir des scrupules, des révoltes et des volontés; ça avait d'abord été la scène des lettres anonymes ; M. de Farenbourg

avait eu toutes les peines du monde à le calmer; le lendemain, ça avait été une autre scène à cause des propos de couloirs de l'Opéra; TAvignonnais s'était permis devenir à son domicile et de lui signifier en cinq secs leur départ à lui et sa femme. De son autorité, il avait déclaré emmener Emma, sans se soucier des projets que lui, M. de Farenbourg, avait pu échafauder sur elle, a Rendez donc service aux gens », et ce mari grincheux menaçait de faire du scandale! Un nouveau M. Farnier s'était révélé. Qu'cût-ce été s'il eût connu la vérité, et, tout en maugréant, le journaliste, pris sans vert, avait signé son exeat au ménage. « Je vous aurai même un sleeping », avait-il ajouté.

Or, cela se passait le dimanche, entre trois et cinq heures, la matinée du lundi s'annonçait encore plus grosse d'orage. En arrivant aux bureaux du Laurier, M. de Farenbourg trouvait son secrétaire particulier et tous les garçons de bureaux en émoi ; toute la maison avait déjà lu le Scandale et reconnu le direc-

teiir ; M. de Farenbourg rentrait dans son cabinet et il y dépouillait le courrier posé sur la table. M. Fichet, son secrétaire, lui désignait sous bande, à son adresse, trois des journaux incriminés ; M. de Farenbourg déchirait, dépliait et lisait.

L'article est intitulé « une nouvelle Recrue », Une jeune Grecque des îles amenées à grands frais à Athènes par un ruffian de marque, pour y être vendue à un riche marchand de papyrus, y était rencontrée par une courtisane experte dans les pratiques saphiques, et la blonde Milyta, destinée à la couche du richissime Hécus, devenait l'amie docile et reconnaissante de la brune Illynis. La barque affrétée pour Gythère faisait escale à Lesbos. Un mari plus bête qu'une oie sacrée accompagnait cette proie d'alcôve et, aveugle ou roublard, on ne savait trop ! empochait dans sa ceinture les gros gains échus à sa femme. C'était le Léno légitime. L'auteur du pamphlet avait transposé la scène à Athènes pour égarer un peu les soupçons; les allusions étaient

si transparentes qu'elles fondaient comme neige au bout de cinq lignes; le ruffian, marchand d'esclaves et propriétaire d'un collège de joueuses de flûtes, tenait une échoppe à l'enseigne du Myrthe d'argent, et le négociant Hécus possédait la plus curieuse collection do vases de Corinthe et les plus beaux tableaux d'Apelles. Quant à Milyta, son portrait tracé avec mille complaisances était presque mot à mot le même qui avait paru dans le dernier numéro du Laurier; il n'y avait pas de méprise possible. M. de Farenbourg repoussait le journal d'un geste dégoûté. « Il fallait s'y attendre. C'est la réponse de Noirmont. Nous n'avons pas attendu longtemps. Ah! j'avais prévenu M. Agrado. 11 n'a pas voulu m'écouter; on en parlera pendant deux jours, et puis après.... », et le directeur de la Revue faisait le geste d'expulser en l'air de la fumée de cigarette : « Mais le mari, voilà, car Noiremont a dû envoyer des numéros au mari et à la femme, aux deux. Il ne va pas être commode à calmer, le fonctionnaire, il est sorti de ses

gonds. Ah ! ces gens de province, on m'y reprendra à ces concours littéraires et à ces muses de département; ah! pourvu qu'il ne nous mette pas quelque sotte affaire sur les bras ! » La porte d'entrée claquait bruyamment. « C'est lui, pensait tout haut M. de Farenbourg, c'était prévu, ah ! nous l'avons, nous n'y coupons pas à la corvée. »

M. Farnier se précipitait dans le bureau, d'un pas délibéré; il fonçait sur M. de Farenbourg; le directeur s'était levé, et, très froid, lui désignait un siège; le mari d'Emma s'était arrêté, il avait aperçu étalé sur la table, le numéro du Scandale. « Vous avez lu? articulait péniblement M. Farnier. — Je lisais, faisait M. de Farenbourg. — Et vous avez reconnu? — Naturellement, c'est stupide et ignoble. — Oui, mais l'auteur? — L'auteur? vous ne connaissez pas l'auteur? ah! c'est vrai, vous êtes d'Avignon. — Vous le connaissez, vous? — Sans doute, il est signé cet' article. — Vous connaissez l'auteur? faisait M. Farnier, son nom, son adresse, donnez-les-

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moi à rinstant! — Pourquoi? — Mais pour aller claquer, gifler, assommer cet homme. S'il le faut je retournerai à la salle d'armes, j'en ai fait autrefois. — Ne dites donc pas de bêtises, mon cher ami. — Comment, des bêtises! on nous insulte, moi et ma femme, on la traite comme une fille, et..,. — D'abord, M™* Farnier n'est pas nommée, pas plus que vous et moi, et pas plus que personne. Ch ! je sais très bien que je suis visé. C'e.st moi le rtiffiaiï; l'article est anonyme, c'est donc une lâcheté. La perfidie, l'habileté même des allusions sont un aveu que l'auteur est un poltron ; il peut toujours se retrancher et dire qu'il n'a voulu viser personne. C'est vous, ce cocu; votre femme est cette fille, et moi ce ruffian. Est-ce que je me fâche, moi? »

Tant de sang-froid déconcertait et faisait bouillir le mari d'Emma : « L'auteur d'un article pareil, cela se cravache ou cela s'assomme ! et vous ne pouvez pas vous colleter avec Noirmont. On crierait à l'assassinat; c'est un nain et vous êtes un géant; le gifler,

lui envoyer des témoins et le traîner sur le terrain, ce serait proclamer que vous avez reconnu votre femme : toute la honte serait pour vous ! Qui est-ce qui lit le Scandale "? On n'en parlera plus d'ici trois jours, l'article nest pas signé, donc il ne compte pas, et le serait-il... une baronne des Glaïeuls, on ne se bat pas avec une baronne des Glaïeuls, ce Noirmont est d'un sexe incertain. »

Une sonnerie de téléphone appelait M. de Farenbourg à l'appareil, il s'excusait auprès du fonctionnaire. C'était M. Agrado qui téléphonait. 11 venait de lire l'article et il était r.avré pour M""^ Farnier qui était bien la phis parfaite honnête femme, et priait instamment M. de Farenbourg de faire tout pour étouffer l'affaire ; il fallait que le silence s'établît autour du nom de M""^ Farnier ; il fallait avant tout que la jeune femme ignorât. Dès l'instant que la beauté et le talent de M""' Florise d'EUébreuse déchaînaient de pareilles haines et que la sottise et l'envie recouraient à de pareilles armes contre une innocente et délicieuse

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jeune femme, il valait mieux que Florise d'EUébreusc disparût momentanément de Paris; il fallait que le ménage retournât à Avignon : M. Agrado comptait sur l'amitié de M.'de Farenbourg pour y décider M.Farnicr. « Quant au roman, ajoutait le banquier, accordez-leur ce qu'ils demanderont par ligne et réexpédiez-les au plus vite dans leur Comtal-Venaissin. »

Le journaliste revenait au Conservateur des hypothèques : « C'était justement M. Agrado qui me parlait ; j'aurais voulu que vousentendiez ce quïl m'a dit », et le journaliste répétait la communication au mari, à peu de choses près.

Emile demeurait perplexe. Ainsi tout le monde était contre lui, tous ne se rencontraient que sur un môme point, leur départ immédiat de Paris et leur retour en Provence. « Mais ce misérable, cette crapule de Noirmont, mâchonnait Emile entre ses dents. — Oh ! celui-là, rassurez-vous, je m'en charge, scandait le journaliste d'une voix lente,

M. Agrado est intimement lié avec le Préfet do Police, je vais recommander la baronne des Glaïeuls au service des mœurs. »

Vingt minutes après, M. de Farenbourg congédiait M. Farnier, enfin plus calme. Le traité de sa femme, dûment signé avait eu raison de ses dernières indignations. « Oui, cher ami, comptez sur moi à Avignon; je marrêterai vous y dire bonjour, quand j'irai, cet hiver, à Monte-Carlo, et, en attendant, que M"^ d'Ellébreuse travaille et. prenne tout son temps, elle nous doit un chef-d'œuvre, mais aujourd'hui, faites bonne garde, il ne faut pas que M'"'' Farnier connaisse cet ignoble article. »

M. de Farenbourg avait une idée derrière la tète : il ne renonçait pas si facilement à ses idées de vengeance. M. Farnier à peine expédié, il sonnait un garçon de bureau et donnait ordre d'acheter douze numéros du Scandale. « Non, quatorze, ajoutait-il en consultant samontre. Vous découperez cetarticle, faisait-il en indiquant le pamphlet de Noir-

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mont, et me remettrez les coupures. » Puis il commandait à la copiste à la machine de la /?et';/c, quatorze enveloppes à cette adresse : Madame de Mauves, 12, rue Nouvelle (Paris). « Par pneu remis toutes les demi-heures, elle aura fini de tout recevoir à huit heures; ù neuf heures elle sera à point. »

Le même soir, à dix heures moins vingt, au moment où le rapide P.-L.-M. emportait en Provence le ménage Farnier évadé de Paris, le bruyant et banal et méprisant public des répétitions générales se répandait en gouaillant dans les couloirs du Vaudeville. C'était le premier entr'acte : les amis de l'auteur y débinaient la pièce et les fournisseurs des étoiles niaient l'élégance de leurs clientes. « Ah !non, c'était un vrai plaisir que d'habiller celle-là, elle ne faisait pas valoir les toilettes. » Parmi les éreinteurs les plus féroces se distinguait le petit Noirmont. Dressé sur ergots, cambré, crèté comme un coq, il s'agitait et pérorait suspendu aux bras de son ami le jeune sculpteur géant; des demi-mondaines le suivaient, amu-

sées et attentives, saintes femmes enjoaillées de ce mauvais Christ de cabinet particulier à Ihaleine malsaine, au front purulent. Le beau Maxence, cette chère des Glaïeuls, se rengorgeait dans la spéciale fierté qu'un article très lu et très commenté à Paris, le matin ou la veille, donne à celui qui l'a commis. Or, celui du Scandale avait porté, etTeczéma de Noirmont était rayonnant. M. Agrado n'était pas dans sa loge; l'absence du ménage Farnier s'y faisait aussi remarquer; le trio dénoncé par sa verve n'avait pas osé affronter le public parisien. C'était un triomphe : et, encensé par ses belles auditrices, Maxence Noirmont sautillait et frétillait auprès de son sculpteur norvégien. Tout à coup la porte d'une loge s'ouvrait et la courriériste se trouvait en face d'une grande femme très pâle, la gorge sertie dans un corsage échancré de velours noir. Maxence avait un mouvement de recul, car il avait reconnu la femme.

M™^ de Mauves tenait à la main un numéro du Scandale ; elle saisissait le journaliste par

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un bouton de son habit : <( Monsieur, vous savez ce que l'on fait aux chats mal élevés; on leur met le nez dans leurs ordures », et elle approchait la feuille imprimée du visage de Noirmont, il voulait éviter le mouvement, mais deux autres femmes pesaient de tout leur poids à ses épaules. M""* Egly et miss Topsy s'étaient suspendues, chacune, à un de ses bras et tandis qu'elles le maintenaient immobile, M""* de Mauves lui frottait violemment la face avec le Scandale froissé en tampon. Le papier rude égratignait les joues, les boutons des tempes saignaient, le journal s'était taché de sanies et de sang, et les trois femmes riaient d'un rire faux, éclatant et cruel. « Son maquillage ne tient pas », pouffait la jolie M"® Égly. On avait fait cercle autour du groupe, (c Orphée et les bacchantes », ricanait un habit noir; — le journaliste était enfin parvenu à se débarrasser de ses agresseurs. « Madame, madame, mesdames, faisait-il en épongeant sa face tuméfiée et en rajustant son plastron, je me vengerai, vous me rendrez

raison. — Mais comment donc, s'exclaffail la chroniqueuse de sports, j'attends vos témoins. A vos ordres; je fais des armes », et, d'un geste bref, lui cassant sur le nez les branches nacre et soie d'un frêle éventail : « voilà ma carte. Bataille de dames ».

Arrêté au fond du couloir, un sourire aux lèvres, M. de Farenbourg assistait.

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