‹ Maison pour damesChapitre 4 sur 5 · VITI · texte numérisé non relu

VITI

M. Agrado offait son bras à M"*' Farnier ; on passait au salon.

Après l'éclairage aux bougies et les vastes tapisseries Louis XIV de la salle à manger, la Vie d'Alexandre le Grand, d'après les cartons de Lebrun, c'était le régal de nuances atténuées et claires du salon de Musique.

Tout de hautes glace.s ovales alternant avec des panneaux de moire verte encadrés de moulures Louis XV, pas un tableau, pas un bibelot n'en rompait la délicate harmonie. Au plafond à peine teinté d'azur, des groupes effacés de nudités ; au-dessus de la cheminée de marbre blanc, un grand portrait de l'Ecole anglaise, une mince figure de femme ennuagée de tulles et de linon et, sur un socle de

grande brèche, une Léda d'albâtre, pâmée sous la caresse insistante d'un cygne, attestaient seules la galanterie du maître de la maison.

Cela avait été un dîner de stricte intimité, pas plus de dou-ze couverts, mais non sans cérémonie. M.. Agrado avait tenu à présenter Florise d'EUébreuse au cercle plus restreint de ses relations mondaines, le dîner était pour huit heures un quart. — « Arrivez à huit heures et demie, lui avait glissé dans l'oreille le Directeur du Laiirier d'Or, on ne se met jamais à table avant neuf heures. » Et pour ce soir-là, M""" Farnier avait bien voulu suivre le conseil.

En arrivant avenue Friedland, Emma avait trouvé au salon le ménage de Farenbourg, Zisko, le portraitiste à la mode que le banquier eût voulu attacher à la Revue, et une grosse dame mûre engoncée dans une robe de moire verte toute raidie de points d'Alençon. M. de Farenbourg présentait la jeune femme : « Madame Rousseau de l'Aisne, la

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femme du sénateur », la sénalrice daignait s'incliner, deux rangs de brillants et trois de perles tremblaient en frissons lents sur la gélatine de sa gorge. « Rousseau était avec Agrado qui l'avait entraîné dans son cabinet des estampes pour lui montrer quelques cochonneries, pour sûr », et la sénatrice souriait de tout l'émail d'un double dentier, ces hommes, on les connaissait ! Florise d'Ellébreuse, gênée, adressait à son manager un regard un peu surpris. « Un peu commune, chuchotait celui-ci, mais une bonne femme, Rousseau lui doit sa fortune, ce sont les cent mille francs de sa dot qui ont acheté les premiers terrains des mines de Sérigny, Sérigny dans l'Aisne, parfaitement, les fameux charbonnages, les Rousseau ont aujourd'hui plus de vingt millions, membre de tous les conseils d'administration de chemins de fer, pas une société financière où ne figure aujourd'hui le nom de Rousseau, et relativement honnête pour un gouvernemental... aucun Panama dans leur actif, fai-

sait-il à M. Farnier, peut vous être très utile pour un avancement, soyez aimable ». Les deux hommes avaient laissé aux prises les deux femmes. « Et d'oiî sort madame Rousseau, » demandait le Conservateur vaguement offusqué par l'odeur d'étable exhalée par la dame. « Fille d'un éleveur de Seine-et-Oise, a dû garder les vaches autrefois, mais une excellente créature, ne demande qu'à rendre service, je ne vous en dirais pas autant de ceu^^ qui vont venir, les Mursy des Forges, autres sénateurs de l'extrême gauche. Ceux-là;, ils n'arriveront pas avant neuf heures, ils se font toujours attendre, c'est un genre. Les Forges en deux mots, et cela se dit socialiste, s'ils avaient eu un fils ils auraient été barons. Vous verrez le gendre, le comte de Clusermont ». Mais le maître de maison rentrait avec le propriétaire. M. Agrado présentait le sénateur à la lauréate du Laurier d'Or. « Comme madame est jolie, hein, Alphonse ! risquait la grosse sénatrice, tu ne trouves pas qu'elle ressemble à quelqu'un. Voyons cherche un

peu : cette actrice qui faisait la commère dans la dernière revue de la Cigale ; la revue oii on le blasait à propos de la journée de huit heures. — Suzy Linon, s'exclamait le gros homme, oh ! madame est mieux. » M. Agrado visiblement agacé, rompait la conversation, les Mursy des Forges arrivaient. Ce fut une entrée sensationnelle, la sénatrice était une femme énorme, d'une majesté d'éléphant, sanglée à demander grâce dans un damas de satin blanc, tout broché d'or. Une traîne de cour en velours miroité bleu ciel, brodée d'hortensias d'argent prêtait à sa masse l'aspect d'une guérite ambulante. Une aigrette de diamants, un oiseau de paradis et une véritable vitrine de joaillier étalée sur ses larges épaules en faisaient indifféremment une reine comique de féerie ou une exhibition de musée forain. M. Agrado s'était précipité, le sénateur et son gendre suivaient.

Important, gourmé, un torse de portefaix où l'habit noir semblait prêt à éclater et une mâchoire de bouledo2:ue, tel était l'homme.

Masque de brute intelligente où l'on devinait le manieur de masses et le brasseur d'affaires, d'un arrivisme impitoyable pour quiconque lui ferait obstacle. Le vernis de froideur adopté aujourd'hui dans les sphères officielles craquait partout sur cette face effrontée de jouisseur. « Le gendre correct, effacé, l'air d'un petit garçon, suivait ce terrible beaupère; il était impossible d'être plus en charte privé que le comte de Clusermont, il venait de se porter à la députation, il avait échoué d'ailleurs, mais beau-papa lui avait promis une éclatante revanche, il avait à lui plus de huit départements, ceux de ses hauts fourneaux de Lorraine et de ses ardoisières d'Anjou et aux prochaines élections...

Le comte de Clusermont était veuf, mademoiselle Mursy des Forges était morte en couche, après une année de mariage, les beaux-parents avaient pris chez eux l'enfant et du coup adopté le père; Adalbert de Clusermont demeurait chez les Mursy des Forges; il était passé veuf inamovible dans les clubs

OÙ on lui permettait encore de paraître et de risquer la grosse partie.

Ces choses affirment le- crédit d'une maison, on prétendait que Clusermont allait abjurer le catholicisme et se faire protestant. Mursy des Forges, que son austérité n'empêchait pas de fréquenter les boudoirs, présentait, dit-on, son gendre chez les demoiselles, on permettait aussi parfois la fête à Clusermont, dans le monde on l'appelait l'Otage.

Ce trio d'importance accaparait l'attention, on avait présenté Florise, la dame des ardoisières et des hauts fourneaux avait salué froidement, elle était tout entière aux effusions et aux chères dames de M""" Rousseau de l'Aisne, les sénatrices se complimentaient sur leurs splendeurs réciproques. — C'est du Paquin, ma chère. — Vous n'allez donc plus chez les Millaux. — Est-ce que les Miliaux habillent des femmes comme nous, ma chère ; des modes et des prix pour des petites actrices, des débutantes, des littérateuses, des créaturcs à de Farenbourg, il y a beau temps

que je les ai quittées, les sœurs Millaux, mais j'avais perdu chez elles trois centimètres de tour de taille, j'en ai retrouvé deux chez Doucet et quatre chez Paquin, il n'y a que lui, voyez plutôt. — Le fait est que cette traîne vous amincit et vous allonge », et les millions se congratulaient.

M. de Farenbourg qui gardait et non sans motif une dent de sagesse aux Mursy des Forges faisait au Conservateur d'Avignon l'historique delà famille ; leur passé à eux n'était pas sans tache : deux krachs retentissants, trois banqueroutes et autant de faillites avaient puissamment aidé à arrondir leurs quarante millions, ce forban de Mursy des Forges avait frisé plusieurs fois la correctionnelle, une amitié en haut lieu était toujours intervenue à temps, d'innombrables carambolages dans les estaminets du quartier Latin et une enfance commune à Bergerac avec un fils de vétérinaire devenu depuis ministre et même président du conseil lui avait valu une impunité de plus de vingt

uns, quant à madame, c'était une Thérèse Humbert au gros pied, soulignait M. de Farenbourg, et ce gros pied l'avait empêchée de s'aventurer dans les pièges à loups tendus à la grande Thérèse, et M. Farnier prenait ;;insi une leçon de parisianisme.

Zisko, le peintre hongrois, s'attardùi:, lui, auprès de M"*" Farnier et de Farenbourg; les narines vibrantes et la bouche ciselée de Florise l'intéressaient intensément.

Mursy des Forges adossé contre la cheminée donnait à M. Agrado la cause de son retard, le président du conseil l'avait emmené jusqu'au quai d'Orsay, il ne voulait pas le laisser partir, la séparation de l'Etat et de lEglise allait créer bien des ennuis au gouvernement, Mursy des Forges l'avait prévu. Crouchard, alors ministre, avait passé outre, il se mordait maintenant les pouces. Que n"avait-il suivi ses avis.

M. Agrado prêtait une oreille distraite aux doléances parlementaires du sénateur; un œil aux champs, un œil à la ville (l'œil aux

champs louchait du côté dEmma, l'œil à la ville surveillait la porte, guettant un invité qui se faisait attendre), il lissait d'un doigt impatienté la soie lustrée de ses moustaches. M. Rousseau de l'Aisne opinait de la tête, le comte de Clusermont écoutait déférent.

Et l'invité en retard arrivait, enfin. C'était le petit Nazareth, Fex-secrétaire de Barackiwitz, l'ancien ministre des affaires étrangères, aujourd'hui attaché d'ambassade, un des hommes d'avenir du parti régnant. On faisait à Nazareth une ovation, il arrivait enfin! le jeune hébreu s'excusait. Son Excellence l'avait encore retenu. Tiropochey, le ministre des finances avait voulu absolument avoir son avis sur un point très com- . plexe, épineux même du conflit anglo-allemand. Nazareth possédait la question à fond, il l'avait étudiée sur les lieux mêmes lors de son séjour à Tanger, auprès du Sultan, il n'avait pu refuser ses lumières à Son Excellence.

Nazareth était tout excusé, M. Agrado

offrait son bras à M"* Mursy des Forges et priait l'homme des hauts fourneaux d'offrir le sien à M"*® Farnier, on passait dans la salle à manger.

Le dîner fut solennel et morne, Servi, on eût dit au pays des ombres par des longs maîtres d'hôtel dont les semelles feutrées ne faisaient aucun bruit, la voix des hommes montait et retombait dans le silence, empêchant tout aparté. M. Mursy des Forges pérorait, la séparation de l'Etat et de l'Église, la conférence d'Algésiras et la question du Maroc revenaient invariablement sur le tapis et M"'' Farnier sentait peser sur ses épaules la glace d'un accablant ennui. Elle y sentait aussi errer l'imperceptible brûlure des yeux de M. Agrado, le banquier ne la quittait pas du regard, et ne pouvait *se lasser de la chair laiteuse et des reflets nacrés de ses épaules d'un galbe si jeune et si pur, elles émergeaient d'un corsage de velours pêche si adéquat à la taille, qu'on eût dit la robe peinte à même la peau, la souplesse de Florise dans

cette gaine rose et veloutée était un délice pour l'œil, chacun de ses mouvements déplaçait de la grâce et les prunelles de tous ces hommes absorbés par la politique se caressaient à cette nudité.

Sans un bijou (car Emma n'avait osé risquer le collier de faux rubis), la nudité de Florise éclatait encore plus désirable au milieu des entassements de bijoux qui s'écrasaient sur la maturité des autres femmes. M^^deFarenbourgjellejS'éclipsaitassezneutre malgré un haut carcan de perles, mais la magnificence et le faste des deux sénatrices dans leurs fracassantes robes de cour devenaient effarantes, soulignés par la divine simplicité de la poétesse. M. Agrado jouissait de son œuvre, le clou du dîner n'était-il pas ce vivant Clodion.

Mais la conversation s'était animée, le petit Nazareth parlait bourse, il semblait très reriseigné, la grosse M""^ Rousseau de TAisne lui demandait des tuyaux, M. Mursy des Forges écoutait d'un air guoguenard, le

silence auquel il s'était enfin décidé avait donné libre essor aux propos. Le peintre Zisko faisait sa cour à la femme de cet homme isi riche, M"'^ Mursy des Forges était toute puissante aux Beaux-Arts, mais il manquait tout compromettre en citant comme peintre de portraits possibles pour la majestueuse Egérie le nom d'un caricaturiste connu; il y eut une minute de stupeur, et puis on passait dans le salon de musique, le café y était servi. Il était vide ce soir-là de toutes les chaises en bois doré qui s'y entassaient les soirs de concert, de merveilleuses tapisseries de Beauvais, d'après les fables de La Fontaine y encadraient leurs médaillons de fleurs dans des bois de l'époque, ces dames en admiraient le style et la couleur. M. Agrado priait M""® Farnier de vouloir bien servir le sherry et le kummel : il tenait à faire à ses amis les honneurs de tant de grâces. ]\lme ^ç, Farenbourg voudrait bien l'aider, la bonne M™* Rousseau de l'Aisne se joignait d'elle-même aux jeunes femmes, un

regard de M™" Mursy des Forges la tançait et ce fut le dernier incident, la compagnie s'était disséminée par groupes.

Tout en sirotant des liqueurs, M. de Farenboiirg conseillait à M. Faftiier de faire un lour dans les galeries ; ce malin d'Agrado avait fait en peinture des coups remarquables. Le Louvre et la National Gallery lui enviaient ses trésors. Zisko avait accaparé M"^ de Farenbourg,et Florise d'Ellébreuse se serait trouvée isolée sans l'attaché d'ambassade, venu s'asseoir auprès d'elle sur une vague présentation de M. de Farenbourg.

Les apartés se continuaient et la provinciale écoutait sans l'entendre le monsieur de la Carrière lui débiter toutes les prévues banalités. Le petit Nazareth ne parlait que de M""^ de Hamarande, il associait à chaque phrase le nom de la comtesse à celui de ^jme Parnier et la jeune femme attachait au plafond deux prunelles excédées.

Le directeur du Lmirier venait à son secours, il avait fait les honneurs des Turner

et des Lawrence de M. Agrado au Conservateur des hypothèques. Et maintenant Farenbourg venait frapper familièrement sur l'épaule du maître de la maison. — Mon cher hôte, lui disait-il, si vous faisiez voir un peu vos vitrines à ces dames, vous avez fait certainement encore quelques nouvelles trouvailles. M. Agrado se récriait, ces dames connaissaient depuis longtemps ses collections. Mais pas du tout, M™° d'Ellébreuse ne les connaît pas, insistait le journaliste. La jeune femme se levait et suivait sans mot dire les trois traînes de ces dames, 3L de Farenbourg emmenait les hommes au fumoir. C'était maintenant le faste assourdi d'un salon tendu de vieux lampas cerise, avec de hautes vitrines dorées. C'était des bonbonnières enrichies de diamants, les autres de miniatures ; et des l)oîtes à mouches et des boîtes à rouge en vermeil, en or ciselé, en aventurine et en galuchat. Le moindre de ces brimborions valait de cinquante à cent louis et l'extase de ces dames s'adressait moins au travail

des objets qu'à leur valeur. Mme de Farenbourg s'attardait devant une vitrine, absorbée dans l'examen d'éventails anciens.

M. Agrado s'était rapproché de Florise. Au mot de collection la jeune femme s'était mise sur la défensive, elle observait le banquier d'un œil froid — « J'en ai d'après Boucher de bien curieux, lui chuchotait-il dans lanuque, etj'en ai même un attribué à Fragonard. Venez par ici, je ne peux pas vous le faire voir devant ces dames, c'est plutôt chaud, mais la poétesse de Sous les Lauriers roses ne peut s'indigner d'un badinagc dans les fleurs. »

M. Agrado venait d'ouvrir une vitrine, il mettait entre les mains d'Emma deux ou trois éventails dont les peintures sur velin n'avaient vraiment de licencieux que l'intention qu'on pouvait prêter aux personnages d'après des attitudes un peu vives, car le débraillé des corsages et le retroussis du linge ne montraient que peu de nudité. Les yeux du vieillard luisaient d'un éclat plus vif, la

jeune femme ne sourcillait pas, elle prenait elle-même un autre éventail, celui d'après Fragonard où le séducteur avait en effet les mains plus hardies. Emma sentait dans sa nuque le souffle court du collectionneur. Il venait de cueillir sur la panne bleue d'une tablette un collier à double rang de perles et sournoisement l'avait posé sur les épaules de la jeune femme mais il ne l'agrafait pas. Emma s'en apercevait au froid des perles sur sa peau, elle avait un mouvement de recul. Que faites-vous, demandait-elle. — Si vous voyiez comme vous êtes belle ! Les autres femmes se dirigeaient vers eux, M. Agrado retirait vivement le collier. — Il faudra revenir un autre jour voir tout cela, mais seule, sans personne, j'ai des merveilles dans la pièce à côté, d'autres éventails encore.

— Vous en avez là pour des cent mille francs, cher monsieur, s'exclamait la grosse présidente, et M. Agrado reprenait le chemin du grand salon vert pâle, escorté d'un groupe d'admiratrice'"^

— Il a bon goût, notre banquier, non, il ne s'embêtait pas de vouloir s'envoyer la jolie créature que voilà. Hein ! quelle taille ! quel galbe ! quelle souplesse ! et quels yeux frais ! Ils n'ont pas encore vu tous les vilains spectacles que nous avons subis, nous. Ce qu'il y a de plus charmant- en vous, ma chère Florise, c'est votre candeur de regard et de teint. Vous avais-je menti, mesdames ? Voyons, levez-vous, Florise, laissez-vous admirer. Ah ! je comprends très bien notre banquier.

M""" de Mauves avait forcé Emma à s( lever et, la prenant par le petit doigt, elle la faisaittourner comme un mannequin, l'offrant de profil, de trois quarts et de face à l'attentif examen de deux toutes jeunes femmes assises au hasard des divans, dans la discrète intimité du boudoir.

— Oh ! notre Mécène s'y connaît. Il a le flair des objets d'art, et Miss Topsy, une petite blonde à mine espiègle de chien fou, se passait délicatement la langue sur les le-

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vres ...Et chien fou était le mot, car ses cheveux d'un blond argenté d'infante d'Espagne lui mangeaient les tempes et lui retombaient sur les joues comme de larges oreilles d'épagneul. Miss Topsy était moulée dans une robe de fausse loutre si adéquate à son corps souple, qu'on l'eût dite collée à même la peau. Un long pendentif de scarabées de turquoises égayait seul cette longue et svelte nudité de lutin, car ce costume évidemment voulu donnait à la jeune fille un aspect à la fois androgyne et diabolique de Puck, d'Ariel ou de jeune ange déchu, un teint de lait, des dents de perles et d'effrontés yeux gris faisaient Miss Topsy très troublante.

Florise d'Ellébreuse l'avait trouvée déjà installée chez la chroniqueuse sportive en arrivant rue Nouvelle. Après avoir hésité toute la journée à faire cette visite, M™^ Farnier s'y était brusquement décidée vers quatre heures. Un besoin de se renseigner sur M. xVgrado l'y avait surtout poussée, car les caresses

un peu vives de la chroniqueuse avaient jeté la jeune femme dans un étrange malaise. Elle redoutait de se retrouver en sa présence ; la certitude que M""^ de Mauves ne serait pas seule chez elle, l'avait seule amenée rue Nouvelle. Un valet de pied, à figure de sacristain, Tavait introduite avec des mines onctueuses, l'homme à face glabre, l'avait guidée à travers une suite de pièces aux persiennes hermétiquement closes. Des tentures d'un éclat violent, de hautes glaces surchargées d'ornements, et d'une dorure excessive et beaucoup de nudités de marbre sur des socles luisaient dans l'obscurité et puis le valet de pied avait ouvert une porte, et la jeune femme s'était trouvée dans un boudoir ovale aux murs tendus de soie orange, une merveilleuse broderie japonaise qu'animaient des vols de chimères et les ailes déployées de papillons géants, de larges divans bas faisaient le tour de la pièce. Sur le tapis d'un bleu velouté et très doux des coussins gisaient épars, ils étaient posés çà et là comme des taches soyeuses et

brillantes, dos objets étranges et précieux semblaient courir aux pieds des divans ; des monstres de jade d'une transparence lunaire, des cigognes de bronze et des brûle-parfums de cloisonnés ajourés et dorés comme de minuscules pagodes et c'était aussi toute une débandade de fruits et de poissons d'émail, des courges d'un vert marbré, des aubergines violettes, des longs brochets de porcelaine de Danemark à côté de crapauds japonais et tout cela vivait, grouillait à même la cendre bleue du tapis d'une vie inquiétante, immobile et figée, c'était l'atmosphère d'un conte de fées. Le boudoir prenait jour par un plafond de verre dépoli d'une teinte glauque qui baignait divans et soieries d'une lueur trouble d'aquarium. C'était un lieu étrange, exotique et lointain, au delà de l'espace et de la durée, une espèce de retrait de l'Extrcme-Orient, en dehors du progrès, quelque chose d'une autre civilisation.

Florise d'EUébreuse avait trouvé M""" de Mauves ^t la jeune fille fumant du tabac

turc devant des tasses de Raki. Le dangereux breuvage était servi sur un tabouret incrusté de nacre et ces dames le buvaient dans de minuscules coquilles de porcelaine ; les fumeuses s'étaient levées, et M'"'' de Mauves avait fait les présentations ; Florise d'Ellébreuse, miss Topsy. La jeune fille l'avait si effrontément dévisagée qu'il lui avait semblé qu'on la violait.

Ce furent des exclamations et des cris. Hein ! cette Florise était-elle assez jolie ! Miss Topsy était peintre et d'une prunelle hardie détaillait la plastique de M""* Farnicr. — Et Noirmont qui l'a déclarée bestiale et sensuelle avec ce profil. Hein ! qu'en dis-tu Gladys ? La jeune fille avait un mauvais sourire. Noirmont ne s'y connaît pas en femmes. — H s'y connaît mieux en hommes, soulignait M"* de Mauves. Mais, interdite, Florise ouvrait de grands yeux, ne comprenant pas. — Et voilà l'adorable créature que cette ambulante poubelle c essayé de traîner dans la boue, faisait la chroniqueuse

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en passant un bras autour de la taille d'Emma, quel crétin et quel muffle ! — Dame, madame est très jolie, ripostait miss Topsy en ajustant son monocle, et Noirmont déteste les jolies femmes. — Pourquoi ? demandait naïvement Emma. — Mais la concurrence, Noirmont n'a pas le physique qui retient, nous lui portons toutes ombrages. — Ça pourrait lui coûter cher, interrompait M""^ de Mauves... Agrado s'intéresse beaucoup à madame, et d'un mot il le fait balancer au Laurier. — Oh ! Agrado, parlons encore de celui-là ! et la peintresse, relevant assez haut sa robe de fausse loutre croisait ses jambes en garçon.

Et là-dessus était arrivée Gillette, l'autre amie annoncée ce dernier mardi à Emma.

L'arrivante, Gillette Egiy était une petite brune à la face drôlette et toute rose, éclairée par deux grands yeux de candeur comme effarés de se trouver là. Ces deux yeux couleur de violette, une bouche étonnamment grasse, aux lèvres roulées et voluptueuses

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faisaient accepter un visage plutôt insignifiant. Un peu courte sur jambes et déjà envahie d'embonpoint, Mme Egly devait avoir des fossettes partout, surtout aux bons endroits. Elle était à la fois maniérée, puérile et canaille. C'est avec des mines de petite fille qu'elle se laissait enlever sa mante à la vieille par l'attentionnée ïopsy et tout de suite avec des rires et des câlineries de gosse, elle demandait à embrasser la dame. Elle l'avait admirée l'autre soir à la fête du Lanriei\ mais n'avait osé se faire présenter. M""' Farnier tendait sa joue aux lèvres de Gillette, miss Topsy demandait alors à embrasser aussi, et Florise passait de mains en mains et de bouche en bouche avec une passivité d'esclave : les yeux de M"^ de Mauves s'étaient foncés subitement.

M™' Egly faisait de la littérature. C'était un confrère. La chroniqueuse offrait à la nouvelle venue des cigarettes et du Raki, M™* Egly se récriait et demandait de la citronnade. Florise consultée optait pour du thé. — Le mien est

de Ceylan, vous verrez il est excellent — et M""" de Mauves donnait des ordres. La joliesse de Florise et les injustices dont elle avait déjà été victime, revenaient sur le tapis. La poubelle ambulante (c'était ainsi que ces dames appelaient Maxence Noirmont), était de nouveau passée au laminoir, la chroniqueuse l'avait traité d'abcès mùr, M"^ Egly le traitait elle, de chancre pourri, elles dévidaient à l'envie sur le coupable chroniqueur un psautier d'histoires abominables. Noiremont était maintenant un meneur de viande, pas même un boucher, de la Yillelte, il avait lâché son déménageur. Victor lui avait flanqué une de ces volées. Grenelle était désormais interdit à cette chère des Glaïeuls, encore un quartier où l'on priait pour elle, elle avait déjà contaminé les Gobelins et la rue Moufl"etard! et M"*" E2;lv se renversait tordue par un rire hystérique. Contaminé ! Florise ouvrait de grands yeux, ne saisissant pas. — Mais oui, contaminé, reprenait la jolie blonde grasse, Noiremont est plombé, il n'y a qu'à le regarder, ça lui

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sorl de partout, il est une croûte levée, il jule, ô l'ignoble individu. Sa place ! il aurait dû être au bagne ou tout au moins à l'hôpital du Midi; rien ne rebutait la verve de ces dames et puis c'était le tour d'autres confrères et d'autres artistes appartenant de loin ou de près au métier, tous et toutes, à les entendre, étaient des maîtres chanteurs, des ruffians ou des prostitués, ces dames, en en parlant avaient des rires de carnassiers : les goûts antiphysiques et les mœurs douteuses faisaien t surtout leur joie. Si Florise les eût crues la moitié de Paris était contaminée.

M""^ Farnier assistait avec un vague effroi à ce jeu de massacre ; ces trois femmes aux yeux trop brillants, au verbe saccadé, ^jme Egly surtout avec ses rires d'hystérique, lui apparaissaient dans ce boudoir bizarre comme des spécimens d'une autre humanité, chacun de leur geste déplaçait des odeurs entêtantes' dont les nerfs étaient ébranlés, et Florise redoutait leurs mains souples et hardies, promptes aux enveloppements câlins et

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aux imprévues caresses : M""" de Mauves plus calme lui semblait encore plus redoutable dans son attitude de panthère assoupie et M""® Farnier avait envie de partir.

Le nom de M. Agrado, jeté dans la conversation par la chroniqueuse, la retenait sur son siège. — Le cochon ! M"" Egly avait accueilli de ce simple mot le nom du banquier, il résumait l'opinion de toutes. — Tu sais qu'il en tient pour madame, souriait ironiquement M'"^ de Mauves. — Parbleu, son groin va à la truffe, il vous a déjà invitée à venir chez lui, hein ! la collection des éventails. — Il lui en a même déjà donné un, soulignait M"° de Mauves.

Gillette et miss Topsy se récriaient... — Oh ! sans la connaître, rectifiait la chroniqueuse, un simple envoi, le soir du fameux dîner. Ni Fune ni l'autre ne réclamaient d'explications, elles étaient donc au courant de la chose et Florise en souffrait dans sa pudeur. — Tu l'as vu, toi, l'éventail ? demandait Gillette à M""* de Mauves. — Mais oui, il vaut

dans les vingt-cinq louis. — Mâtin, sans vous avoir vue. Mes compliments, madame. M""" de ^lauves souriait du succès de son amie comme d'un triomphe personnel. — Nous sommes venue, on nous a vue et nous avons vaincu, et à propos, ce dîner d'hier? car nous avons eu un dîner in fiocchi hier avenue Friedland en l'honneur de l'adorée. Racontez-nous donc cela, ma chère amie !

Emma Farnier s'exécutait. Elle racontait le dîner, le menu et les convives au milieu de la gaieté grandissante et des réflexions épouffées des trois femmes. Le nom de M. et M"" de Farenbourg les mettait chaque fois en joie, miss Topsy se tordait, le récit de la promenade à travers les salons de collections et les haltes devant les vitrines les rendaient attentives. — Le vieux cochon, le vieux cochon ! ressassait M"'' Egly . Au coup du collier de perles essayé, Gillette n'y tenait plus. — Et il vous a invitée à revenir visiter ses collections toute seule, il ne doute de rien. Pour lui l'affaire est dans le sac, nous sommes

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toutes si bêtes et vous irez et vous y passerez comme les autres, prise au trébucliet, ma chère. — M"" d'EUébreuse n'ira pas, scandait froidement la chroniqueuse des sports. — Et pourquoi n'irais-je pas, faisait M"^ Farnier un peu énervée. — Pourquoi? Gillette, racontez donc votre aventure à la méchante petite femme que voilà ; et, sollicitée, Gillette racontait tout à trac son déjeuner avenue Friedland.

C'était en phrases brèves et saccadées, coupées de petits rires et d'argot d'atelier, le récit de son arrivée à Paris et ses débuts au Laurier d'Or. M. Agrado s'était immédiatement intéressé à elle, avait imposé ses articles, avait fait augmenter ses émoluments à la Revue et puis un beau jour, la sachant curieuse de bibelots, lavait invitée chez lui à déjeuner. Il lui ferait après les honneurs de ses collections. Elle y était allée sans méfiance, il aurait pu être son grand-père ; ses cheveux blancs, son bedon, ses mains molles et soignées, il n'avait pas l'air bien dangereux;

je t'en souhaite ! après un menu épatant, tout de chauds-froids de volailles, d'écrevisses à la nage, de salade de truffes arrosés de vins mêlés, vin du Rhin, Champagne, Tokarja, etc. il l'avait menée dans ses galeries et de salons en salons, conduite dans sa chambre à coucher. Attention à la chambre à coucher, ma petite, faisait Gillette ; il y a des tapisseries au mur d'après Boucher, ça réveillerait un mort; j'avoue que j'étais un peu partie, il m'avait mis dans les mains un tas de bibelots : des éventails, des boîtes, des bijoux anciens que je n'avais même pas regardés; la tête me tournait. Dans sa chambre il m'installait dans une bergère, me priait d'accepter un éventail peint, disait-il, par Fragonard, me mettait un bracelet au poignet et tout en m'enjôlant de menues caresses, tapotes dans lés mains et souffles sur les yeux, soi-disant, pour me ranimer, il osait, risquait, s'aventurait, si bien que je m'en allais déshonorée. Ça ne lui demanda pas plus de trois heures, nous nous étions mis à table à midi et à quatre heures

c'était fait et je n'avais jamais trompé M. Egly. Quand j'ai voulu bazarder l'éventail un jour de gène, on m'en a offert dix louis et le bracelet n'en valait pas plus de quinze : c'était un surmoulage du musée de Cluny. Fâcheuse coïncidence, hein, Cluny, il aurait mieux fait de m'offrir la ceinture. Et à l'heure qu'il est si je place par an pour cinq cents francs de copie au Laurier c'est tout le bout du monde, Voilà, je vous en réponds, une petite aventure qui ne m'a,pas donné la folie des hommes. Ah! que non, et j'aurais pu moins bien tomber encore ! »

M""^ Farnier était attérée. Le lapin de l'amateur, concluait Gillette. — Et vous Topsy, faisait M""" de Mauves, racontez donc votre aventure à M""* Farnier. Oui, elle aussi, souriait la chroniqueuse. — Oh ! moi, ça a été beaucoup plus bref, j'ai de suite arrêté les frais, scandait lentement la jeune fille ; j^arrivais d'Amérique et j'avais encore de l'accent et je paraissais très bête, le monsieur m'invita aussi à déjeuner, je m'occupais déjà de pein-

tiire. C'était pour me montrer soi-disant des gravures admirables et des dessins inédits de Watleau et de Boucher, j'y allais sans penser à mal, mais quand, une fois dans la chambre, le monsieur m'exhiba toutes ses petites polissonneries et, presque couché sur moi, me mit la main à la jarretière en essayant de m'embrasser, je le repoussais d'un geste sec et d'un ton très net: — Old pig, lui disais-je, si vous continuez une minute de plus, je déchire toutes vos saletés, et comme il y en avait pour trois mille francs dans le carton, le monsieur me laissa m'en aller. Et voilà comment il faut traiter les hommes !

La jeune fille s'était levée, avait tiré de son aumônière un petit miroir de poche et se passait délicatement du raisin sur les lèvres.

M""^ de Mauves avait échangé un bref regard avec ses deux amies. Et maintenant, chère àme, reprenait miss Topsy, nous allons vous laisser. .. je vous mets chez vous, Gillette : j'ai monauto. Gillette avait quitté le divan; la peintrcsse et la femme de lettres prenaient congé.

Une heure après, M"" Farnier sortait de la rue Nouvelle, bouleversée. Son cœur chaviré lui flottait sous les côtes, la rue, les passants, les maisons tournoyaient autour d'elle comme dans un trouble de la vue. Il lui semblait que sa honte élaitécrite sur son visage et que les passants la dévisageaient; elle s'arrêtait titubante et hélait un fiacre.

Une heure avait suffi, une heure pour la faire descendre à cette honte. Deux heures de moins qu'une M'"^ Egly. M. Agrado en avait mis trois à forcer les scrupules de Gillette. Au bout de soixante minutes de càlineries et de confidences, M'"^ de Mauves en était arrivée à ses fins, Florise avait subi ses caresses et, sans résistance, étourdie d'étreintes et de

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paroles passionnées, elle, M""^ Emma Farnier avait eu toutes les complaisances, et d'étranges baisers lavaient pénétrée,

le fiacre roulait maintenant vers les quais, il avait déjàtraversé le boulevard et lajeune femme ne se ressaisissait pas. M"^ de Mauves avait eu beau la calmer sous des caresses redevenues chastes^ elle avait eu beau sécher, ses yeux sous des baisers de sœur et rafraîchir deau tiède ses paupières battues, beau veloutiner une houppe à la main, ses joues dévastées par les larmes et réparer le désordre de sa coiffure et de ses vêtements, une détresse affreuse était dansM""® Farnier et elle sentait qu'il y avait maintenant dans sa vie quelque chose d'irréparable. Oui, quelque chose en elle était irrévocablement fané, flétri qui ne refleurirait jamais plus. C'était donc là ce que voulait d'elle le dévouement attentionné de M"' de Mauves.

La chroniqueuse de sports valait le banquier et M. Agrado était peut-être le moins coupable, son hypocrisie à lui était moins déguisée.

l'aRRIÈRE-GOUT DR LA GLOIRE 191

Comment M*"^ de Mauves l'avait-elle amenée là?

La peintresse et M""* d'Egly parties, la chroniqueuse s'était vivement rapprochée d'elle, avait sonné pour les lampes et, un mystérieux clair-obscur une fois établi dans la pièce grâce à leurs lueurs tamisées par de délicats abat-jour, M""^ de Mauves s'était emparé de ses mains, puis, ayant enveloppé sa taille d'un bras caressant, elle avait d'une voix un peu tremblée dépêché l'histoire des deux absentes. M"^ Egly-Gillette, était une jolie créature sans consistance et sans talent; une tête à l'évent, une sensualité de modiste, qui la livrait sans défense à toutes les entreprises; pas d'esprit de conduite, mais de gros besoins d'argent, besoins qui lui faisaient accepter toutes les occasions. M. Egly était une espèce de monsieur Marnefîe qui fermait les yeux sur les frasques de sa femme, le ménage était gêné. Gillette avait du charme et du bagout; mieux manégée elle eût pu avoir une façade et un train de maison, mais sa légèreté la

perdait. Elle était réduite à atteler à trois et 'elle se débattait dans de perpétuels ennuis pécuniaires. La chroniqueuse avait tenté cent fois de l'aider de ses conseils et puis elle y avait renoncé, Gillette ne serait jamais cotée, elle était sans avenir et c'était l'exemple à ne pas suivre... Une femme de tète devait toujours se refuser.

Miss Topsy était une énergique, une volonté et une intelligence. Elle avait le sens pratique de ses compatriotes et elle savait se débrouiller, mais elle avait le cœur sec, et son égoïsme était incommensurable. Les autres n'existaient pas pour elle ; elle ne suivait que son intérêt; pour arriver à son but, elle eût mar- -ché sur la plus chère de ses amitiés; c'était un caractère odieux sous l'enveloppe la plus séduisante. La peintresse, comme la femme de lettres, l'avaient bien déçue, toutes deux avaient compté tour à tour sur l'une et l'autre pour cimenter une étroite et solide amitié. M"^ de Mauves était une âme tendre. On la croyait volontaire et emportée, elle n'était

qu'une passionnée, une passionnée avide de se donner, de se dévouer et de se sacrifier ; personne ne l'avait comprise : on était toujours seule dans la vie et M""^ de Mauves étouffait dans cet isolement. Rien n'égalait sa détresse car elle connaissait le monde et les marchés abominables et les trafics honteux qu'on nomme la société. Ah 1 si Florise d'Ellébreuse voulait être pour elle l'amie qu'elle avait toujours rêvée et Vainement cherchée... et, à travers un panégyrique exalté de l'amitié entre femmes, la seule qui puisse exister, c'était une charge à fond de train contre la salauderie et la désirante impureté des hom-mes, ce troupeau de porcs, de l'aube au soir perpétuellement excité. Les hommes ne savaient pas, ne pouvaient pas aimer. Enfiévrés par le rut, abrutis par la débauche, ils n'avaient que de sales convoitises ; la passivité des femmes leur avait appris, depuis que le monde est monde, à les mépriser, la femme pour eux n'était même pas un but, mais une proie, ils étaient les chasseurs et

elles les bêtes traquées. L'hallali sonnait jour et nuit dans les garçonnières du parc Monceau comme dans les boudoirs des Champs- Elysées. Pour tous, jeunes et vieux, elles étaient Téternelle occasion. D'ailleurs Gillette et miss Topsy l'avaient édifiée, mais elles l'aidèrent à tenir tête à la meute et, comme effarée, Florise avouait qu'elle était invitée pour le lendemain dans la loge de M. Agrado à la première de l'Opéra. — « Allez-y, mais il faut y aller ! s'était écrié la chroniqueuse avec un rire sauvage, il faut attiser son désir, à ce vieux satyre, le faire cuire à petits feux dans sa passion sénile, tout promettre et ne rien accorder, vous en obtiendrez tout ce que vous voudrez si vous suivez absolument mes conseils, mais il faut avoir en moi une entière confiance et, quoique je fasse, quoique je dise, jamais me dire non. » Et, devant les grands yeux de biche effarouchée d'Emma. — « Si vous saviez, si vous saviez, pauvre petite », et ça avait été la reprise de lamentables histoires de jeunes femmes enjôlées.

trompées, bafouées, quasi-violentées et puis après lâchement abandonnées par d'ignobles séducteurs. Les beaux yeux de M"^ Farnier s'étaient emplis de larmes, son cœur battait avec violence, M"" de Mauves s'était encore rapprochée, d'un geste presque maternel elle avait posé la tête de la jeune femme sur son épaule, rafraîchi d'une caresse de sa main les pauvres joues brûlantes, et fermé les yeux sous un long baiser. Florise, à demi étendue sur le divan, avait senti l'étreinte de M""' de Mauves se resserrer plus étroitement, la chroniqueuse la tenait maintenant à sa merci palpitante et renversée, ses mains hardies dégrafaient le corsage pour aller apaiser, sous le linge, Témoi du cœur trop gonflé, une bouche s'attachait à sa bouche, un baiser délicieux, imprévu, écartait ses dents et, les mains tout à fait audacieuses s'égarant dans les jupes, le baiser plus insistant étouffait ses cris...

M™^ Farnier s'était relevée sans un mot, les deux femmes n'osaient même pas se regarder. Maintenant la chroniqueuse la consolait dou-

cément et redevenue fraternelle, l'aidyit à passer son manteau.

Florise d'ËUébreuse rentrait à l'hôtel Florian avec une vague appréhension de revoir son mari. N'allait-il pas découvrir dans sa pâleur et ses traits dévastés l'irrécusable preuve de sa faute? Qu'était-elle venue faire à Paris "? et la petite provinciale regrettait obscurément la monotonie de son logis d'Avi-

gnon.

Le rideau venait de baisser sur le deuxième acte. Les critiques et les soireux se répandaient dans les couloirs, des visites s'organisaient dans les loges, pas mal d'hommes demeurés à l'orchestre dévisageaient du bout de leurs jumelles les décoUetages et les hauts chignons de l'amphithéâtre, la salle inspectait la salle, un bourdonnement de ruche emplissait tout le monument Garnier, c'était une belle première. A l'entrée des fauteuils, M. Catulle Mendès faisait au musicien l'honneur de discuter son œuvre et voulait môme

l'arrière-gout de la gloire Ty7

bien citer l'auteur du livret. La tête en arrière, fier de son profil et de sa barbe blonde, il pérorait, religieusement écouté par une nuée de jeunes reporters. Au bout du couloir, M""* Myriam Héglon venait d'apparaître, majestueuse et éclatante comme une idole dans la rutilance de ses cheveux fauves et d'une magnifique robe de brocart. La femme du poète l'accompagnait, attirante et souple dans une robe de crêpe toute brodée de fleurs roses, et accentuant encore de sa présence et de l'antithèse de sa beauté nocturne la triomphale aurore qu'était la cantatrice... C'était une belle première.

M. Farnier avait déserté lavant-scène où sa femme paradait assise au premier rang, les épaules nues, à côté de M""^ de Farembourg. La calvitie et les cheveux blancs de M. Agr'ado, se penchaient tour à tour au-dessus de lune et de l'autre. Le Conservateur des hypothèques avait fui la marée d'habits noirs envahissant l'avant-scène. Devant cet incessant défilé de platitudes, d'impertinences et de

vanités, M. Farnier se sentait vraiment trop effacé et devenu vraiment quantité trop négligeable. Relégué dans le fond de l'avantscène c'est à peine si on le présentait. On le saluait du bout des doigts à la volée. M. Mursy des Forges, le sénateur, ne l'avait pas reconnu. M. Evimore avait bien raison : le mari d'une femme connue, n'est jamais que le mari de la reine. C'est alors que, n'en pouvant plus, Emile s'était échappé ; ses réflexions n'étaient pas roses et le Conservateur des hypothèques regrettait amèrement d'être venu à Paris. Gomment n'avait-il pas su résister à Emma? il était encore plus coupable qu'elle, car si elle était là trônant dans cette loge, offrant à Tout-Paris la grâce de ses attitudes et l'éclat de sa nudité, c'est lui qui l'avait voulu. M""^ Farnier avait refusé de paraître à cette première comme elle avait déclaré ne pas vouloir assister au dernier dîner de M. Agrado ; c'était lui qui, sur les instances de Farenboarg, lui avait presque forcé la main ; il s'agissait, paraît-il, de la

L ARRIÈRE-GOUT DE LA GI.OIRE l'J..»

carrière de sa femme ; elle se dessinait drôlement la carrière de Florise.

Tout en rôdant par les couloirs, M. Farnier était venu machinalemont se poster à une des petites portes donnant sur la salle ; sa jumelle en avait fait lentement le tour et, dinstinct, elle était revenue se poser sur lavant-scène du banquier. Sa femme en était l'attraction et la gloire. Divinement coiffée, la nuque dégagée, et la tète apparue plus petite sous la chevelure tassée en casque, elle paraissait nue tant la robe de velours pêche adhérait à son corps et prenait de loin le ton de sa peau. Dans les autres loges et de Forchestre aussi on la lorgnait, on la regardait. Elle était le point de mire de la salle, M. Farnier devinait qu'on s'occupait et qu'on parlait d'elle. La présence et l'assiduité du banquier auprès d'Emma l'énervait, l'emplissant d'une irritation sourde. Dans la loge, le défilé continuait ; c'était M. Agrado qui faisait les présentations. Florise abandonnait nonchalamment sa main aux hommes incli-

nés devant elle, il y en avait qui baisaient cette main et M. Farnier' avait une brusque crispation au cœur : il lui semblait que sa honte était publique. Florise lui apparaissait comme une femme entretenue dans la loge d'un amant millionnaire. La façon dont elle croquait les fruits frappés que venait d'apporter M. de Farenbourg, son geste en se retournant à demi et M. Agrado debout derrière elle, tout en elle l'exaspérait. Ce vieillard en prenait vraiment trop à son aise, on aurait dit que sa femme était sa chose, et pourtant, à bien réfléchir, le spectacle était le même dans toutes les autres avant-scènes et les autres loges. Partout des jeunes femmes nues et parées accueillaient, le sourire aux lèvres et la main tendue, des hommes qui n'étaient ni des frères, ni des maris; partout c'étaient, croquant des friandises, les mêmes mines alliciantes, câlines et sensuelles, et partout les flirts s'organisaient sous la présidence amusée d'un homme âgé, correct et débonnaire, titulaire de la loge et lequel

n'était pas davantage le père, ni le mari. D'ailleurs partout le seigneur légitime était absent. Comme M. de Farenbourg le lui avait dit pendant le premier enlr'acte : c'était Paris et la vie de Paris. Emile n'avait rien à dire, M. Agrado était chez lui.

Paris, la vie de Paris! M. Farnier en arrivait à regrelter la vie de provinceet pourtant la province n'avait pas été tendre, ces derniers jours, pour lui. Il avait reçu tant de Toulon que d'Avignon une série de lettres oii parents et amis ne lui avaient pas mâché la vérité sur la publication du Laurier d'Or et les débuts de Florise dans la littérature...

La famille d'abord, M. Claverie, son beaupère, lui avait marqué en quatre pages toute sa stupeur et son indignation. Comment avaitil pu consentir à une pareille folie ! Lui, un homme sensé ou qu'on croyait tel, il avait déçu leur confiance à tous. Sa fille était à jamais compromise, la publication du poème d'Emma, suivie de celle de ses photographies avait fait scandale à Toulon. Sa femme en

étaitmalade, elle était demeurée alitée depuis. Il n'était pas de jour oi^i on ne leur fît de visites de condoléances ; il fallait qu'Emma eût perdu le sens pour avoir composé des vers pareils, les avoir laissés publier surtout, et puis qu'elle eût consenti à poser ainsi nue devant un photographe, ah! ce n'était pas ainsi qu'elle avait été élevée. On leur avait changé leur fille. Deux de ses gendres avaient écrit qu'ils ne pourraient continuer à la voir ; sans compter que cette algarade allait faire un tort énorme à l'établissement de leur dernière ; on n'épousait pas la sœur d'une Florise d'Ellébreuse. Leur conduite, à tous deux, était sévèrement blâmée à Toulon, la sienne surtout, lui, le mari, éditeur responsable des faits et gestes de sa femme. Et sa place ? Qu'allait-il faire maintenant. ? S'il croyait qu'un pareil scandale allait aider à sa carrière ! il était frais, son avancement. Il devait être à l'heure présente la fable d'Avignon. Ah! ils allaient y avoir un joli retour et la vie leur y serait facile désormais; et la lettre

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se poursuivait dans des récriminations et des anathèmes sans nombre pour en arriver à une espèce de malédiction.

M. Glaverie n'écrivait pas à sa lillc. Dans l'état d'âme où il était, il aurait créé de l'irréparable; elle comprendrait son silence.

M"* Glaverie n'avait écrit que deux phrases : « Vous avez perdu mon enfant, je ne vous le pardonnerai jamais ».

C'était la levée en masse de la province, de la province insurgée contre Paris et son esprit de perdition.

Les deux beaux-frères aussi avaient manifesté sèchement dans des lettres brèves et similaires leur décision de rompre tout rapport avec le ménage Farnier : leur situation et le souci de la respectabilité de leur femme leur interdisaient toutes relations après le dernier scandale. Les sœurs d'Emma en souffriraient, mais il y allait de la paix de leur ménage et de l'avenir de leurs enfants.

M. Farnier, navré, s'était bien gardé de communiquer ces lettres à sa femme, il se trou-

vait depuis dix jours devant une Emma si pâle et si soucieuse qu'il ne voulait rien ajouter aux ennuis qu'il devinait en elle.

Il lui avait encore bien moins communiqué les lettres reçues d'Avignon. Il y en avait une d'abord de son ami Pellabra, le secrétaire de la mairie. C'était avec moins d'acrimonie le texte même des lettres de la famille. M. Pellabra y narrait sa stupeur des événements, mais réservait à la société le chapitre de l'indignation. Les débuts de i^jme Parnier avaient fait scandale, ses photographies surtout ; M. Pellabra discret, ne parlait pas de la poésie, les plus acharnés contre M"^ Farnier étaient M. Goliveaux, le capitaine de la gendarmerie, et M. Maton, le receveur des contributions, les meilleurs amis même d'Emile, bref, leur conduite à tous deux était unanimement blâmée, mais c'était surtout M™^ Farnier que l'on trouvait coupable. Lui on le plaignait, le mari, il avait cédé aux supplications de sa femme (M""" Farnier était si jolie !) et M. Pellabra

ne cachait pas qu'ils auraient quelques déboires à leur retour. Le fonctionnaire en avait reçu une autre de M"" dWlpenaze.

M""® d'Alpenaze, veuve à la situation assise et à la beauté déjà mûre, protégeait le ménage Farnier. Elle avait pris Emma en affection, elle écrivait confidentiellement à Emile pour lui demander ce qu'il en était, car elle se refusait à croire les journaux. C'était inconcevable, jamais Emma n'avait pu commettre cette poésie éhontée et consentir à paraître ainsi nue devant des hommes, ^jme Parnier était victime d'une méprise ou d'un bluff, des bruits calomnieux leur avaient fait le plus grand tort à eux deux, la société d'Avignon était très montée contre Emma surtout, il y avait un compte rendu de soirée dans les salons du Laurier d'Or qui avait déchaîné l'indignation, M""" d'Alpenaze avait pris sur elle de démentir toutes ces rumeurs injurieuses, elle demandait en grâce à M. Farnier de la confirmer courrier par courrier dans son opinion. M"" d'Alpe-

naze avait hâte de proclamer l'innocence d'Emma et M. Farnier sentait toute la perfidie de cette amitié soi-disant aveugle et si haute qu'elle repoussait toutes insinuations.

Il y avait aussi des lettres anonymes. Cauteleuses et entortillées de périphrases, elles concluaient dans un style au verjus, mais plutôt pénible, que M. Farnier était un imbécile et M""* Farnier une grue, d'ailleurs, sans aucun talent. Le Conservateur des hypothèques y reconnaissait Tàme envieuse et prudente de M. Coliveaux et de M. Maton, d'ailleurs toutes les deux avaient été écrites sur du papier du café de la Préfecture. Pour ces deux-là il n'y avait pas de doute possible. Trois autres émaillées de fautes de français et d'une orthographe primaire avaient dû être dictées à leur cuisinière par des dames de la ville et M. Farnier y saluait une fois de plus la lâcheté venimeuse des âmes de province.

La province, les lettres anonymes ! La province n'en avait pas le monopole car M. Farnier en avait reçu aussi de Paris.

L ARRlÈRE-GOUT DE LA OI.OIRE 207

Toutes étaient ordurières et cyniques et la rougeur de Thomme insulté lui montait au front en les lisant, toutes d'ailleurs, étaient explicites, on le traitait de cocu et de ruffian, une ironie bien parisienne le félicitait de la beauté de sa femme et du parti qu'il avait su en tirer et toutes étaient unanimes sur les talents de M"" Farnier, le pluriel du mot souligné ne laissant aucun doute. Il eût été coupable de laisser moisir tant de capacités à Paris. M. Agrado ferait fructifier ce capital, M. Farnier en loucherait certainement cent pour cent dans sa banque, et les sarcasmes se répétaient empennés de traits plus ou moins spirituels,

Emile ne comptait plus ces lettres ; elles dataient toutes du lendemain de la soirée du Laurie?' et depuis n'avaient pas cessé de pleuvoir au domicile du ménage. Emile les avait cachées soigneusement à sa femme et le jeudi matin, bouleversé, horripilé, hors de lui, il avait couru chez M. de Farenbourg et les lui avait mises sous les veux. L'homme

de la Revue avait fait à Emile le plus cordial accueil et, d'un œil indifférent, en avait parcouru quelques-unes ; il s'était arrêté à la dixième — « Inutile d'aller plus loin, c'était prévu », faisait cette face diplomatique, « M"' d'EUébreuse a du succès. On la traîne dans la boue, on la couvre d'ignominie, c'est Fonvers de la gloire. Tous les gens célèbres dépouillent le même courrier chaque matin, cela n'a aucune importance, cela prouve que votre femme a réussi, je pourrais vous nommer les signatures de ces lettres, quelquesunes n'ont même pas déguisé leur écriture, d'ailleurs leur style les accuse, ce sont toutes de vagues collaboratrices au Laurier plus ou moins refusées à l'ancienneté ou à la totale insuffisance d'orthographe, mais tenez, celleci est d'un homme. » Les yeux de M. de Farenbourg venaient de tomber sur une lettre oij M. Farnier était violemment invectivé pour avoir conduit sa femme au lupanar, M. de Farenbourg y était traité de marchand de viande. — « C'est un rédacteur àxiLaurier^

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un rédacteur remercié d'hier, c'est son P. P. C. corné en attendant l'article où il me couvrira de toutes les boues dans la première feuille dont il crochètera la serrure, c'est Maxencc Noiremont, cette chère des Glaïeuls, je connais ses épithètes. M. Agrado a exigé son renvoi, il se venge. M""® Farnier a dû en recovoirune aussi, Noiremont a des bassesses de filles, d'ailleurs il est si peu un homme. Voilà la vie mon cher, la gloire y éclabousse comme la boue », et là-dessus M. de Farenbourg avait emmené déjeuner au cabaret le provincial étourdi.

Après les huîtres, le journaliste avait achevé de rassurer Emile, les insinuations contre M, Agrado ne tenaient pas debout, il y avait longtemps que le banquier avait dételé. Il était trois fois grand'père et ses deux filles mariées dans le Faubourg:, la comtesse de Liétaut et la marquise Asprimonti, menaient la somptueuse existence des escales et des yachts tant sur l'Océan que sur la Méditerranée, elles devaient

voguer à l'heure qu'il est dans la Baltique et M. Agrado était bien plus préoccupé de télégrammes à envoyer et à recevoir que di galanteries séniles. C'était un Mécène uniquement épris d'art, il adorait- et encourageait la littérature et avait l'idolâtrie des objets rares et des jolies femmes : son culte de la beauté s'arrêtait là.

Le Conservateur des hypothèques était rentré hôtel FJorian rasséréné, un petit Juillet cacheté de cire mauve sur velin parfumé l'avait de nouveau rendu perplexe. — « Ouvrez l'œil et le bon, pauvre mari aveugle que l'on croit complaisant. Votre belle Emma ne se contente pas de mêler le vin de sa jeunesse au lait des vieillards, Florise d'Ellébreuse a le goût des aventures personnelles, c'est plus qu'une femme d'affaires, c'est une femme à béguins, demandez-lui donc ce qu'elle faisait hier de cinq à sept, rue Nouvelle, chez M. de Maubrignan. Votre femme a du goût, elle apprécie les cheveux auburn et les yeux verts ».

Cette lettre avait complètement dévasté le sang-froid de M. Farnier, il connaissait ce nom et celte adresse, il l'avait lu sur une carte , traînant dans la chambre de sa femme.

Navré il n'en avait rien dit à Florise,mais il avait emporté la lettre au théâtre pour la communiquera M. de Farenbourg ; il l'avait fait au premier entr'acte. Les sourcils du publiciste s'étaient immédiatement froncés, il avait eu l'air inquiet. — Jalousie de femme, murmurait-il, laissez-moi ce billet, ce ne peut être que de l'une ou de l'autre ; est-ce que M™^ Farnier est vraiment sortie hier de cinq à sept ? — Oui. — Elle ne vous a pas dit oii elle était allée ? Diable, diable, est-ce qu'elle serait vraiment allée là, déjà ? — et devant l'angoisse affreuse du mari. — Ah ! rien de grave encore, je vais vous montrer ce beau jeune homme, il ne peut manquer d'être là ce soir, vous rirez bien quand vous verrez qui c'est, il ne peut tarder maintenant, c'est l'heure des entrées sensationnelles », et

il quittait M. Farnier pour aller interroger habilement M""' Farnier. L'infortuné Emile était demeuré seul, il avait ruminé toutes ces pensées contradictoires pendant l'entr'acte dans les couloirs. C'était trop pour sa pauvre tète : les lettres de Toulon, les lettres d'Avignon, les signées et les anonymes, les bordées d'insultes du Courrier de Paris, le fil compliqué des intrigues qu'il devinait sans les comprendre, le ton mystérieux de M. de Farenbourg, tout cela bouillait dans ses méninges et la cervelle lui tournait. Tout à coup il dressait l'oreille. On avait prononcé le nom de sa femme, deux jeunes habits noirs, deux soireux, sans doute, tenaient leurs jumelles braquées sur Tavant-scène Agrado et ils causaient de Florise en termes de maquignon. Elle a du sang la jeune pouliche. — Et de la race, ah! le père Crevel a eu la main heureuse. — Quelle jeunesse de poitrine ! hein, quel galbe et quelle nuque et une vivacité intelligente dans le masque, ah ! ce n'est pas du veau à cinquante centimes la

livre ni du vieux chameau à cinq sols. — Farenbourg nous a sorti cette fois un morceau de roi. — Et quelle allure ! on n'en fait plus comme ça, une héroïne de Balzac. — M"" Marneffe. — Et le mari, que fait-il dans tout cela ? — M. Farnier, personne ne l'a vu, on ne le connaît pas, un pleutre, un pochelé de province. — Il paraît qu'il ne sait rien. — Non, l'imbécile!

Les deux jeunes gens se retiraient; M. Farnier aurait voulu les gifler et les écouter encore ; deux autres nouveaux arrivants avaient pris leur place et tous deux lorgnaient aussi Emma. — Oh ! Agrado est pris, faisait le plus âgé, voyez s'il l'affiche. — Ah! le fait est qu'il ne nous en a jamais exhibé une aussi juteuse et nous en avons compté quelques-unes pourtant! — Et la petite marche. — Je ne crois pas. — Comment, après le lancement du Laurier d' Or ? — Après le lancement du Laurier d'Or, voyez, la petite n'a pas un bijou, pas un collier, sur ses splendides épaules, Agrado eut marqué l'esclave s'il l'a-

vait achetée, la livraison n'a pas eu lien, sans cela l'enfant aurait des diamants aux épaules, c'est la rivière qui consacre... — et les deux habits entraient dans une loge.

On frappait trois coups pour le lever du rideau. Malgré leur cynisme, M. Farnier aurait volontiers embrassé ceux-là, ils venaient inconsciemment de proclamer l'honnêteté de sa femme.

Emile regagnait l'avant-scène Agrado, bien décidé à avoir une explication le lendemain avec Emma.

« Oui, voilà ce que j'ai entendu dire, ma chère amie ; voilà ce qu'ils racontaient hier soir dans ce couloir sans se douter qu'ils parlaient devant moi. Je n'y attachais aucune importance : la preuve, c'est que je ne vous en ai même pas ouvert la bouche, hier soir, mais il fallait bien pourtant que vous fussiez avertie. »

M. Farnier venait de répéter à sa femme les propos surpris la veille à TOpéra; il avait retardé l'explication jusqu'au lendemain matin pour ne pas effaroucher Emma ; il tenait avant tout à ne pas éveiller sa méfiance, et, c'est tout en se faisant la barbe devant un miroir pendu à la fenêtre, qu'il avait abordé le sujet du ton le plus indifférent.

Flol'ise était encore couchée. Un coude dans son oreiller, elle parcourait les journaux du matin, et, instinctivement, avait été au compte rendu de la soirée. La rubrique mondaine y donnait la liste des personnalités de marque qui y avaient assisté; trois journaux la citaient parmi le Tout-Paris : le Figaro^ le Gil-Blas et le Gaulois. Aux premiers mots de son mari, ^jme parnier avait levé la tête, puis elle avait repris sa lecture. Le front barré d'une grande ride, le regard embusqué sous ses paupières baissées, la jeune femme ne lisait plus.

Elle laissait parler Emile sans l'interrompre une seule fois. Il y eut un silence : « C'est tout ? » demandait-elle d'une voix que la volonté rendait brève et que la colère faisait trembler. « Non, il y a ces lettres », et, tranquillement, M. Farnier cueillait dans la poche de son pardessus un assez volumineux portefeuille, il éparpillait sur la courtepointe de Floiise toute une liasse de paperasses : « Ce sont celles de province, je vous donnerai celles de Paris après. » La jeune femme s'en

était emparée et les déchiffrait avidement. M. Farnier n'avait posé sur le lit que les lettres d'Avignon ; il avait voulu éviter à Emma le coup d'émotion et la grosse peine des lettres des siens.

M"" Farnier lisait, les dents serrées et les tempes apparues soudain très creuses. Une émotion lui pinçait les narines, et ses joues étaient devenues blanches ; mais une sourde fureur flambait dans ses yeux. L'épaulette de sa chemise avait glissé le long de son bras nu, et M. Farnier voyait se soulever et monter sa poitrine. « C'est tout? » faisait à son tour la jeune femme. « Non, voici maintenant celles de Paris. — Donne ' » Celles-là, Florise les lisait fiévreusement, les froissant du doigt, les bousculant sur les draps du lit, les déchirant presque dans sa hâte à les jeter à peine lues avec un geste excédé de dégoût.

La dernière une fois parcourue, Florise bondissait hors de son lit, chaussait ses niules, endossait un peignoir et courait à son armoire ù glace. Elle y dérangeait des piles de linge et

revenait vers Emile avec, dans les mains, un paquet de lettres ficelé d'une faveur bleue : « Lis ! » faisait-elle. Le Conservateur des hypothèques dépouillait à son tour la correspondance d'Emma, toutes les lettres en étaient anonymes, trois seulement venaient de Toulon, les autres étaient datées de Paris. C'étaient, en termes plus cyniques et plus orduriers encore, les basses insinuations et les calomnies que connaissait Emile ; les insulteurs avaient encore moins ménagé la femme que le mari ; on eût dit qu'ils avaient pris à tâche de la blesser et de la salir dans ses plus intimes pudeurs. Son talent y était nié, sa conduite avilie, sa beauté même ravalée dans des termes d'une trivialité inouïe. C'étaient des injures de gueuses à une autre gueuse ; le flot de boue et d'eaux de toilette d'une querelle de filles ; et, les deux poings crispés, M. Farnier sentait la rougeur lui monter au front. On avait pu adresser ces ordures à Emma ! Il levait timidement les yeux vers elle

C'était lui qui se sentait en faute. Debout derrière lui, elle lui souriait d'un sourire navré avec une grande douleur et une grande pitié dans le regard. « Et ces lettres, il y a longtemps que tu les reçois ? pouvait-il enfin articuler d'une voix rauque. — Depuis huit jours. — Le lendemain de la fête, comme moi; et tu ne m'en avais rien dit 1... » M°^ Farnier haussait les épaules : « A quoi bon te faire de la peine. » — Ah ! chère femme... Et ils tombaient dans les bras l'un de l'autre. Comme elle avait dû souffrir !... et elle avait gardé toute la souffrance pour elle, égoïstement jalouse de sa tranquillité à lui. « Ma pauvre petite, ma pauvre petite Emma 1 » Il l'avait prise sur ses genoux Florise appuyait de toutes ses forces l'émoi de sa poitrine secouée de gros sanglots, contre celle de son mari, leurs yeux se souriaient à travers leurs larmes.

Ah ! Paris, la lâcheté, l'ignominie, la bassesse et le venin des lettres datées de Paris ! ah ! la province ne pouvait pas lutter; et,

sans vouloir se l'avouer l'un à l'autre, un même regret les prenait de la province et des grands ciels limpides balayés de mistral de leur vallée du Rhône. « Ah ! Paris ! » Et leurs mêmes rancunes contre la ville empoisonneuse et leurs mêmes nostalgies du home abandonné s'exhalaient dans ce cri : « Ah ! Paris ! » « Tu sais de qui sont ces lettres ? » hasardait enfin Emile ; la jeune femme faisait signe que non. — Eh bien, ce sont des lettres de femmes, des confrères à toi, des collaboratrices du Laurier.^ M. de Farenbourg a reconnu leur style. — M. de Farenbourg ? tu les lui as donc communiquées ? — Naturellement, si tu crois que j'avale des couleuvres, sans crier holà ! j'ai voulu savoir, j'ai fait une enquête. — M. de Farenbourg!... Et Florise d'EUébreuse avait un soupir qui en disait long.

Une enquête. Ce mot lui remettait en mémoire la dernière lettre reçue la veille, celle qui lui dénonçait la visite de sa femme, rue Nouvelle. Certes, M. Farnier était sûr de

l'honnêteté d'Emma; d'ailleurs M. de Farenbourg l'avait, dès la veille au soir, fixé sur le sexe de l'amant présumé; M. de Maufrignan n'était autre que la belle M"^ de Mauves « toute aussi dangereuse que Lovelace, si ce n'est plus », avait ajouté le directeur du Laurier, et il n'avait rien laissé ignorer au mari du genre de péril qu'une jeune femme pouvait courir dans la garçonnière de la rue Nouvelle. Cette révélation taquinait un peu M. Farnier, il voulait en avoir le cœur net, il tendait à Florise la lettre dénonciatrice qu'il avait prudemment distraite des autres. « Et celle-ci, peux-tu me dire d'où elle vient ? car iu penses bien que je ne l'ai communiquée à personne ? » La jeune femme prenait le velin mauve. M. Farnier, attentif, lisait sur le visage de Florise un mélange de gaieté, d'indignation et de stupeur ; elle rendait la lettre à son mari : « C'est complet, lui disait-elle, tu sais qui c'est, ce monsieur? — Non, j'attends que tu me le dises. — C'est le pseudonyme de M"® de Mauves, la chroniqueuse de sports

(lu Laurier, qui m'a été présentée à la fèto lundi, et que tu aurais dû remarquer, car elle est très jolie femme, très étrange, surtout: j'ai en effet été vendredi chez elle. — Tu ne m'en as rien dit. — Cela était si peu intéressant, M""" de Mauves était venue prendre de mes nouvelles à la suite de mon indisposition; son intérêt marqué me l'avait même fait recevoir; je lui ai rendu sa visite, et voilà. — Mais pourquoi cette dame porte-t-elle un nom d'homme ? insistait Emile intrigué. — Ah ! cela, je n'en sais rien, Maxence Noirmont s'appelle bien la baronne des Glaïeuls. En littérature, ils ont le sexe changeant — et une malice involontaire riait tout à coup dans ses yeux ; un soupçon mordait M. Farnier. — Et qui y avait-il chez cette dame ? tu étais seule avec elle ? — Non, il y avait là deux autres amies à elle, société un peu mêlée, ma foi, et des conversations d'un tour assez gênant. — Ah ! et que disaient-elles donc? » et M""* Farnier répétait, en les atténuant, les propos de Gillette et de miss Topsy ; elle se gardait bien

naturellement de narrer leurs aventures chez M. Agrado.

Le Conservateur des hypothèques était indigné. « Et après? — Après elles sont parties.

— Et tu es restée seule avec M""^ de Mauves?

— Oui. — Que t'a-t-elle dit? — Mais ce qu'elle m'avait déjà dit ; elle m'a assurée de sa sympathie, de son admiration, de son dévouement. — Ah ! elle ne t'a rien fait, elle n'a rien tenté ? — Tenté, quoi ? je ne comprends pas. » M. Farnier avait une hésitation. « C'est que, vois-tu, Emma, cette M""® de Mauves est une créature très dangereuse, très dangereuse pour les femmes, et je regrette que tu aies été chez elle ; tu ne me comprends pas parce que tu es une honnête petite femme et que tu ne soupçonnes pas ces choses. Son salon n'est pas un salon pour toi, prometsmoi de ne pas y retourner. — Oh ! de grand cœur! » Et Florise ouvrait deux yeux naïfs. « Je m'y sentais mal à Taise tout le temps, chez M""* de Mauves ! — Brave petite âme ! » Et M. Farnier considérait sa femme avec atten-

diissoment, il revenait pourtant à la charge. « M""^ de Mauves ne t'a pas embrassée? lui demandait-il. — Oh ! si, plusieurs fois, faisait Emma spontanément, sur les mains, sur le cou, sur les joues, sur le front, j'étais même un peu gênée de cette furie d'expansion. » M. Farnier était redevenu perplexe. « Et elle n'a rien tenté autre, pas d'autres caresses ? — Explique-toi, je ne comprends pas. » M. Farnier respirait : c'est son innocence qui l'a sauvée, pensait-il, mais, la seconde fois, elle était perdue. Et ce bon mari bénissait le hasard qui l'avait averti à temps.

« Et M. Agrado? émettait-il d'un ton qu'il eût voulu indifférent... Quelle est vraiment son attitude? » Florise s'asseyait auprès de la table. « Son attitude, tu la connais comme moi. Il est évidemment flatté de se montrer avec moi en public ; il a une vanité puérile comme beaucoup de vieillards, et puis je suis la lauréate du Laurier d'or. — La femme à la mode de la semaine. » Et Emile avait un sourire crispé. « Et M. Agrado est dévoué corps

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et âme au succès de sa Revue ; il en est le fondateur, il s'attelle à ma gloire. — Et nuit à ta réputation. — Oh ! Emile. — Oh I Enfin les lettres sont là, c'est le bruit public. — Tu doutes de moi? — Il t'affiche. — Alors lu n'as plus confiance ? — Mais si, mais si, ma petite Emma, je sais ce que tu vaux; cet homme a dû tenter quelque chose que tu ne me dis pas; tu ne voulais pas dîner chez lui, tu ne voulais pas assister dans sa loge à cette première, tu avais un motif. — Mais c'est toi qui m'as forcée à dîner avenue Friedland comme à l'Opéra. — Oui, j'étais un imbécile. — Je ne te le fais pas dire. » Florise avail repris son air espiègle. « Enfin il y a eu quelque chose? — Où y aurait-il eu quelque chose, je ne me suis jamais trouvée seule avec lui. Il est venu, deux fois en tout à cet hôtel, le soir de la fête du Law'ier, cette fête odieuse oii tu m'as encore forcée à paraître; le lendemain, il est revenu prendre de mes nouvelles, il n'est même pas monté ici, tu l'as reçu en bas. Il n'a donc franchi qu'une (ois le seuil de cette

chambre et tu étais là. Jeudi, nous avons dîné chez lui et il y avait huit personnes, et, hier, nous étions dans sa loge et il y avait là Tout-Paris. — Oui, Tout-Paris ». Et le visage de M. Farnier se contractait encore. « Et cet éventail qu'il t'a envoyé, le soir de notre dîner chez Paillard, le dîner de Farenbourg ? — Il ne me connaissait pas encore, il ne m'avait même pas vue ; l'éventail s'adressait à la poétesse et non à la femme. — Mais il a paru très épris, très ému de te voir. — Ah ! ça, c'est autre chose, je crois qu'en effet Agrado me trouve charmante, tu as mis du temps à t'en rendre compte. — Oui, je suis un grand niais et un grand coupable. » M. Farnier s'asseyait sur le lit, les mains croisées entre les genoux. « Mais enfin, pour te dérober à ses invitations, tu avais un motif? — Eh bien oui, devant l'insistance de certains regards, de certains contacts aussi, oh ! des frôlements imperceptibles, mais trop souvent répétés, j'ai cru deviner son désir. Comme je ne voulais pas l'encourager, j'ai tout fait pour

éviter de me retrouver avec lui, vous ne m'y avez pas aidée, vous et M. deFarenbourg, —Oh! celui-là... » Et M. Farnier serrait les poings. Oh I celui-là, déclarait Emma, je suis de ton avis. C'est lui le grand coupable, et je lui en veux bien plus à lui qu'à M. Agrado. C'est lui l'organisateur de toute cette mise en scène. — Mise en scène, mise en œuvre, de tous les bluffs qui pouvaient te perdre ou du moins te compromettre, car on ne perd pas si vite une honnête petite femme comme toi, et puis c'est lui qui nous a fait venir à Paris. »

Toute la rancune de la Province était dans la façon dont M. Farnier avait dit le motP«m.

M""* Farnier était venue se camper devant son mari, elle le regardait intensément de ses yeux clairs, leurs regards se rencontraient. « Dis donc, Emma, tu tiens beaucoup à ta gloire, à ta carrière, à tout ce bruit soulevé autour de toi? — Moi, mais pas du tout, fumée, fumée acre et lourde à respirer, tout cet encens gâté par les intrigues et les sales convoitises. Ah! ce n'est pas tentant, la gloire,

quand on en connaît Fenvers! — Je t'aime de t'entendre parler ainsi, Emma/ — Je parle comme je pense. — Alors si je te proposais de planter là tout ça : M. de Farenbourg, la Revue, les soirées du Laurier d'or, les succès de presse et de jolie femme, les premières ù l'Opéra, et si je te demandais à revenir demain à Avignon dans notre bon petit logis de la rue Reynarde? — Mais j'accepterais des deux mains et de grand cœur, mon bon Emile, j'en ai assez, vois-tu, de tout cela. — Et moi donc! Alors ça ne te ferait rien de quitter demain Paris? — Rien, mais ça me serait une joie. Paris, ah! je l'ai trop vu, Paris. » M. Farnier tombait aux genoux de sa femme, il lui avait pris et lui pétrissait les mains; il les couvrait de baisers, de caresses. Florise sentait des larmes couler sur ses doigts ; elle prenait Emile par les épaules et le relevait en l'attirant surelle; ils s'étreignaient silencieusement.

« Alors, moi, je vais chez M. de Faren-

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bourg, et toi tu vas faire les malles. — M. de Farenbourg? tu ne le trouveras pas un dimanche à la Revue. — Aussi je vais chez lui ! J'ai hâte de voir sa tète quand je vais lui annoncer notre départ. — En effet nous lui glissons bien dans les mains : C'est une trahison, une défection! va-t-il s'écrier. Je crois l'entendre. — Oh ! M. de Farenbourg n'en est pas à une trahison près, mais va-t'en, il y a courses aujourd'hui à Auteuil. II peut très bien y aller, il est deux heures. — Tu sais bien qu'il ne va jamais que pour la dernière course, il ne joue pas. — Il va se faire voir. » Et M'"* Farnier mettait son mari dehors.

La scène se passait dans leur chambre, trois heures après Texplication de la matinée.

La porte était à peine refermée que le visage d'Emma se détendait. La sourde irritation qui fermentait en elle depuis la veille lui délabrait subitement les traits. Depuis le matin, elle luttait avec elle-même, avec son émotion et sa colère pour déroiiterles soupçons d'Emile. Jamais elle n'en avait mieux compris la bonté ;

elle avait voulu éviter toute peine à ce pauvre être, mais elle était à bout de forces, et maintenant le masque tombait.

Comme ils l'avaient tous trompée et leurrée ; s'étaient-ils assez joués d'elle !

Réclame vivante entre les mains trop adroites d'un M. de Farenbourg, ce prestidigitateur, avait fait d'elle un appeau pour les convoitises fatiguées d'un vieillard. Sans s'en douter, elle avait été, dès le lendemain de son arrivée à Paris, l'enjeu d'un ignoble marché; le journaliste avait trafiqué sur elle comme sur une fille, et le banquier ne lui avait même pas caché son désir. Dès le premier soir, il avait osé les pires attouchements et, sous l'onction de ses manières, l'audace du collier de perles, une minute posée sur sa peau, ne lui laissait plus un doute. C'était la brutalité d'une enchère mal enveloppée sous un badinage d'amateur.

D'ailleurs Gillette et miss Topsy l'avaient éclairée sur les habitudes de la maison, et, M""' de Mauves ne i'eût-elle pas avertie, l'atti-

lude de M. Agrado, la veille, dans sa loge, ne lui permettait plus un doute. .

Elle avait été assez explicite. Le banquier t'tait revenu à la charge : « Et cette visite que vous m'aviez piomise, avait-il chuchoté dans la nuque de la jeune femme pendant le dernier entr'acte, vous m'aviez laissé espérer qu'on vous reverrait avenue Friedland; mes iialeries devaient avoir l'honneur de votre visite. Vous n'avez fait que les parcourir, elles méritent mieux que cela. J'ai de curieuses vitrines, je voudrais vous soumettre quelques pièces rares, des joyaux surtout. Vous avez un tel goût, vous êtes si artiste ! Vous souvenez-vous du collier, il jetait des feux sur vos épaules ! vous avez un tel grain de peau, et puis vous n'avez rien vu, les plus belles pièces sont dans ma chambre. — La chambre aut tapisseries de Boucher. » Florised'Ellébreuse avait eu la phrase sur les lèvres, mais elle s'était contenue, voulant voir jusqu'où irait le cynisme du vieillard. « Quel jour vous verra-t-on ? car on vous reverra, mais seule;

venez sans votre mari, les maris n'entendent rien aux bijoux ; je suis toujours chez moi (le quatre à cinq. Inutile de me prévenir, vourî me trouverez toujours là. » Et élevant un peu la voix : « Farenbourg vous a-t-il vue pour le roman que vous devez nous donner à la Revue? vos conditions sont les nôtres; vous n'avez qu'à parler. » Et, se penchant sur ses épaules : La des Glaïeuls, je veux direMaxence Noirmont, est mise à pied; Farenbourg ne voulait pas, mais j'ai imposé ma volonté, j'ai exigé son renvoi; il n'est plus des nôtres ; je vous avais promis une revanche, j'ai tenu ma parole, tiendrez-vous la vôtre? vous voyez que l'exécution n'a pas traîné. »

C'est à elle qu'on avait osé parler ainsi. Oh ! comme elle les haïssait tous, et de Farenbourg, etAgrado,et cette pourriture de Noirmont, et tous ces curieux insolents et cyniques de la fête du Laurier, et la convoitise impure des hommages obséquieux dans sa loge, hier, et les auteurs des lettres anonymes, et les conseilleuses équivoques et pratiques

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du salon de la rue Nouvelle, les Gillette Ëgly et les miss Topsy, et les consultations intéressées des belles M""^ de Mauves; comme elle la détestait aussi, celle-là, et peut-être aussi plus que les autres! La rancune qu'elle lui gardait de l'avoir ainsi prise et surprise s'aggravait chez Emma d'une étrange déception. Elle la devait plus au directeur du Laurier qu'à la chroniqueuse elle-même, et c'était à M"''' de Mauves qu'elle en voulait." Cette nouvelle rancœur datait encore de l'Opéra.

Pendant le dernier acte, la porte d'une loge, demeurée vide pendant la représentation, s'était tout à coup ouverte; une femme y était entréeaccompagnée d'un homme en habitnoir : la loge était presque située en face de son avant-scène. Aux battements précipités de son cœur, à sa chair involontairement en émoi. Florise avait reconnu M""" de Mauves, Très pâle et magistralement belle avec son masque étrange et douloureux de captive ou de sphinx M""^ de Mauves avait immédiatement attiré les regards. L'immédiate levée des jumelles

avait prouvé à la provinciale combien son amie était parisienne. « Vous êtes toutes en beauté, lui avait murmuré méchamment M. de Farenbourg, venu s'insinuer derrière son fauteuil. « Qui, nous toutes? avait demandé Emma. — Mais, mes collaboratrices du Laurier, vous, M'"'' de Mauves, M""" Egly aussi avec M. Egly.... Vous ne la connaissez pas?

— Non, mais je connais M""^ de Mauves; vous me l'avez présentée. Quel est l'homme qui l'accompagne. — Mais, son amant. — Comment, son amant? — Mais oui, Master Haxon, un milliardaire américain, son entreteneur.

— M"'^ de Mauves est entretenue? — Naturellement, il faut bien vivre, oh! elle n'aime pas précisément les hommes et ça doit bien l'ennuyer, mais il y a là des questions de budget. Si vous croyez que la chronique des sports suffit à payer des installations comme celle de la rue Nouvelle et les caprices de M. dé Maufrignan ! et il citait à dessein le pseudonyme masculin de l'authoresse : M"** de Mauves a des vices qui lui coûtent cher.

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