DU CROISEMENT
qui est de la plus grande gravité , celui d'avoir des pieds étroits dans les quartiers et les talons , et douloureux à cause de leur resserrement. La pratique prouve que ce défaut se transmet souvent aux poulains ; la preuve de cette assertion peut se trouver en France comme en Angleterre; aussi ce défaut doit-il être une cause d'exclusion.
Pour qu'un étalon anglais réunisse toutes les conditions qu'on doit rechercher, il ne suffit donc pas, cela ne peut être trop répété, qu'il ait eu des succès dans les courses; il faut qu'il possède, autant que possible, une partie des qualités que nous demandons dans les chevaux de service. 11 faut toujours que celui qui en fait choix se rappelle l'état de nos routes et le poids de nos voitures ; enfin , il faudrait encore que les succès qu'a obtenus , comme étalon, le cheval que l'on veut importer fussent pris en grande considération. Il ne serait pas difficile de faire la liste d'un grand nombre de coureurs très vites , très énergiques, bien proportionnés, qui n'ont jamais donné de très bons poulains, et de nommer d'autres étalons moins famés d'abord qui n'ont établi leur réputation que par les produits qu'ils ont donnés. Ces derniers, on en conviendra facilement, sont les mieux éprouvés , les meilleiu's pour l'usage que l'on veut en faire ; et si leur prix est en général très élevé , cette considération ne nous parait pas devoir arrêter ceux qui veulent sérieusement améliorer les races. Ln très bon étalon est rarement trop cher ; il peut être beaucoup plus avantageux de l'acheter que de dépenser en acquisition de plusieurs étalons médiocres ou moins bien éprouvés une somme égale ou supérieure.
Le cheval anglais de pur sang, bien choisi, les métis de trois quarts de sang au moins , paraissent donc, au résumé, devoir convenir a l'amélioration de la race normande de carrosse; les chevaux de demi-sang ont rarement assez de race pour transmettre leurs caractères ; mais il faut dire en même temps que, lorsque l'expérience prouve qu'ils donnent à leurs pi'oduits leurs formes et leur tempérament, ils conviennent souvent davantage aux cultivateurs que des étalons de pur sang ou de trois quarts de sang , tant est grande et raisonnable la crainte qu'ils ont d'avoir des poulains trop fins et trop petits.
La deuxième question qui se présente dans les croisemens est de savoir si la race anglaise doit être préférée à l'arabe et à quelques autres sous-races orientales, dans le perfectionnement de nos autres chevaux élégans et légers, et notamment de ceux que nous donnent nos départemens du Midi et des anciennes provinces du Limousin et de l'Auvergne. Il est bon de rappeler, pour éclaircir cette question, quelques particularités relatives aux chevaux anglais , et de faire ressortir en peu de mots ce qui a été dit de certaines races françaises.
La race anglaise, quoique ayant beaucoup de sang arabe , a des caractères particuliers qu'il faut bien apprécier; elle est, sous un climat humide et brumeux , le produit des soins que l'homme lui donne constamment. L'aUiance des chevaux el des jumens arabes n'aurait pas suffi pour doter l'Angleterre des
rapides coursiers qu'elle possède. Il a fallu que la transpiration cutanée fût fréquemment excitée par des frictions , que les chevaux fussent presque constamment couverts de laine depuis la tête jusqu'aux pieds ; qu'ils fussent fortement nourris dans leur jeune âge pour prendre de la taille , qu'ensuite ils fussent exercés à des courses et soumis à un régime particulier, dit d'entraînement , qui développe le système musculaire, diminue la quantité de graisse et de tissu cellulaire , et donne à tous les ressorts de l'animal toute l'intensité dontilssont susceptibles. Mais il a fallu de toute nécessitéaussiqueles Anglais fussent guidés dans leurs pratiques par les épreuves, les courses publiques auxquelles ils soumettent beaucoup de leurs chevaux , que ces courses fussent assez nombreuses pour leur donner la chance d'y obtenir quelques prix , et que, de plus, les chevaux encore très vites qui n'y réussissent pas trouvassent dans le commerce un placement à peu près certain et avantageux pour l'éleveur. C'est donc sous l'influence des courses que s'est formée la race anglaise de pur sang; pour juger cette influence il faut voir ce que les courses sont devenues.Elles sont maintenant fort nombreuses en Angleterre ; elles ont lieu sur des terrains gazonnés et plats ; elles se font souvent en droite ligne; elles ne sont pas de longue durée; elles se font fréquemment entre poulains qui sont dans leur troisième année, et comme tout est préparé et prévu, il s'est formé une race de petits hommes peu pesans , la race des jockeis, qui doit monter les poulains. De tout cela il est arrivé que la condition la plus désirable à obtenir dans l'élève des chevaux de pur sang a été l'extrême vitesse dans les poulains , et qu'en effet les chevaux anglaic ont été plus vites que tous les autres chevaux, sans excepter les arabes ; mais il est ai rivé aussi qu'ils sont rarement aussi solides dans les membres de devant, aussi sûrs à monter que les ai'abes et autre^ chevaux du Levant, aussi maniables que les arabes, el qu'ils sont souvent tarés par les efforts cju'on exige d'eux alors qu'ils sont encore très jeunes.
Si l'on se rappelle les qualités que présentent les chevaux de selle navarrins, limousins et auvergnats, on verra que ces petits chevaux ont en général des qualités opposées à celles des coursiers anglais ; qu'ils sont beaucoup moins vites , qu'ils ont l'habitude d'une plus grande sobriété, et qu'ils ont une croissance plus longue ; que leur mérite principal consiste dans la vigueur et la résistance jointes à une grande sûreté et beaucoup d'agrémens dans leurs aH'ures ; et l'on en conclura sans doute que ce n'est qu'avec une extrême prudence qu'il faudrait verser dans ces races du sang anglais.
Les principaux mérites des chevaux anglais n'ont pas pour le midi de notre pays la valeur qu'ils ont en Normandie. La disposition des chevaux anglais à se former en peu de temps ne pourrait être mise à profit qu'autant que les cultivateurs du Midi changeraient entièrement leurs habitudes , car ils nourrissent très modérément ; et de plus la taille élevée des chevaux anglais , leur force ne permettraient de bons appareillemens qu'avec peu de jumens, car en règle générale elles sont
408 ANIMAUX DOMESTIQUES petites et ne peuvent recevoir avec avantage des étalons hors de proportion avec elles. S'il est un principe dont il ne faut pas se dér partir, c'est qu'on ne peut fot-nier de bonnes races par l'appareillement de mâles volumineux et de femelles beaucoup plus petites; ou veutainsi procurer aux produits une tadle que l'on doit tendre à obtenir par une meilleure alimentation, et le plus souvent on ne donne, aux résultats de ces accouplemens qu'une mauvaise constitution. Le fœtus est gêné dans la matrice, la mise bas est difficile, l'allaitement est insuffisant ; l'habitude est prise par le cultivateur de peu nourrir , les conditions dans lesquelles il se rouve l'y forcent le plus souvent , et en définitive il est très fréquent de n'obtenii rieu de bon de toutes ces tentatives.
Les qualités dn cheval anglais réduites a peu d'importance, ses défauts restant, la conclusion est bien évidemment que, pour les races du Midi et même de l'Auvergne et du Limousin , la plus grande circonspection doit être apportée dans l'emploi de l'étalon anglais. Ce qu'il faut reconnaître maintenant, c'est le degré d'utilité dont peuvent être pour ces races , soit de nouveaux croisemens , soit de meilleures méthodes dans leur élève.
Les chevaux dont nous nous occupons ont beaucoup de nerf, et le plus fréquemment ils pèchent par la taille , par une poitrine qui n'a pas assez d'ampleur, par la trop grande finesse des membres. Ces défauts doivent disparaître plutôt par l'eiTet d'une meilleure alimentation que par de nouveaux croisemens. Cependant , comme beaucoup de chevaux du Midi n'ont plus de race , il pourrait être utile de leur en donner en persévérant pendant long -temps dans des croisemens dont l'utilité aurait été démontrée.
Les chances de succès ne paraissent pas se rétinir actuellement en faveur des étalons andalous. Leur race a dégénéré, et d'ailleurs nous n'estimons plus autant qu'autrefois les allures relevées et raccourcies. Il est plus probable qu'on obtiendrait de l'emploi des étalons de l'Orient des résultats avantageux; on en cite quelques-uns qui passaient pour arabes , et qui autrefois ont fait du bien et laissé des descendans estimés. On peut être certain qu'ils ne ressemblaient pas à ces élatons arabes très vites , très élancés , très minces de membres, dont a parlé M. deLastic Saint- Jal quand il a fait connaître les inconvéniens des courses telles qu'elles ont lieu sur l'hyppodrôme de Tarbes. Aussi des auteurs qui possèdent bien la connaissance des chevaux du Midi vont-ils jusqu'à préférer aux arabes les plus purs d'autres races orientales, moins vites peut-être, moins nobles, moins nerveuses , mais ayant plus de force et des muscles et des os autrement développés. Les difficultés sont grandes quand il s'agit pour le cultivateur des départemens des Pyrénées, du Limousin et de l'Auvergne, de bénéficier sur l'élève des chevaux. Ses produits ne sont pas employés aux travaux aratoires , c'est le bœuf qui laboure; ils ne sont plus aussi recherchés qu'autrefois , parce que le goût de l'équitation se perd en France ; les remontes ne paient pas les chevaux à des prix assez élevés , et elles achètent trop fréquem-
DES CHEVAUX ET DE LEUR ELEVE. liv. ïu.
ment hors de France. La conséquence de tout cela a été que certains cultivateurs se sont dégoûtés, que la plupart n'ont pu suivre les conseils qui leur étaient donnés de faire à cette industrie des avances plus considérables en nourrissant leurs animaux avec moins do parcimonie, et que quelques-uns ne se sont tirés de ces difficultés qu'en livrant leurs jumens au baudet. Alors il y a eu des hommes partisans enthousiastes de l'élève du cheval qui ont déploré cette tendance, et qui, si on les eût laissé faire, eussent fait châtrer tous les baudets , sans réfléchir que les bénéfices obtenus par la production du mulet sont le plus grand encouragement qu'on puisse actuellement imaginer pour l'élève des chevaux.
L'élève du mulet présente pour le midi de la France une des conditions avantageuses que donne aux cultivateurs du Nord la production des gros chevaux ; les muletons peuvent se vendre jeunes , le cultivateur peut réaliser en peu de temps la valeur de ses fourrages, ses jeunes mulets sont recherchés parce que la paix, la liberté du commerce , le développement qu'ont pris beaucoup d'industries, et l'extension du roulage , sont autant de causes qui facilitent et augmeutent la consommation de ces animaux.
Dans la spéculation agricole qui les concerne , une importance plus grande est attachée à la pouliche qu'au poulain. La pouliche est mieux traitée, parce qu'elle doit donner des mulets. Le cultivateur se décide aussi quelquefois à la faire couvrir par le cheval pour s'éviter l'achat de nouvelles mères et renouveler son cheptel , et il se trouve dans l'obligation d'entretenir l'espèce du cheval , dont il lui aurait été profitable d'abandonner l'élève, sans les bénéfices que lui procurent les mulets. 11 est déjà fort essentiel pour la bonté des races que les femelles soient bien traitées; les jumens manqueront toujours bien, plus tôtquelesétalons, quand il paraîtra avantageux au cultivateur de faire de l'élève du cheval sa principale affaire; et pour ce qui concerne maintenant les mâles qu'il obtient , ceux-ci à leur tour seront l'objet de bien plus de soins et de dépenses dès qu'il pourra compter de rentrer dans ses avances.
Pour se trouver dans la possibilité de bien entretenir et d'améliorer leurs races de chevaux, les cultivateurs du Midi doivent solliciter par tous les moyens, non pas l'achat de quelques poulains, en petit nombre, pour les haras royaux (ce serait pour la généralité des fermiers une affaire de très peu d'importance et qui pourrait entraîner quelques-ims d'entre eux dans une fâcheuse direction), non pas l'achat de leurs poulains pour des dépôts de remonte, car il n'est pas raisonnable de demander à l'administration de terminer la fabrication des chevaux, mais au moins l'achat de leurs chevaux adultes pour la cavalerie. L'administration est déjà depuis plusieurs années eati-ée dans cette voie, etil est de la plus grandeutilité qu'elle y persiste, non-seulement à cause des races de chevaux du Midi, maisàcausede beaucoup d'autres chevaux plus communs dont les agriculteurs sauront bien faire d'excellens chevaux de troupe du moment qu'ils auront l'espoir fondé de les vendre à l'armée. Si le département de la guerre se décide à faire une
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