DE LA NOURRITURE
On a reconnu, du reste, que les animaux élevés avec la nourriture à i'étable réussissaient moins bien aux pâturages que les autres, et demandaient plus de soins.
D. Pâturage au piquet. — Ce mode de pâturage, que nous avons déjà mentionné, n'est pas seulement usité en grand en Danemaik tt en Angleterre, ainsi qu'on le croyait, d'après ce qu'en avait dit TUaër, mais encore dans tout le pajs de Caux, et cela d'une manière beaucoup plus parfaite que dans les deux contrées mentionnées ; on le nomme dans ce pays pâturage au tiers.
Nous nous permettrons de transcrire ici ce que nous en avons dit dans la relation de notre excursion agronomique dans le nord de la France (1).
Le pâturage au tiers est pratiqué dans le pays de Caux d'une manière |)lus parfaite qu'en Allemagne. La corde, de deux brasses (10 pieds) de longueur, est coupée en deux au milieu, et les deux bouts sont réunis à un petit. bois plat et étroit, ou palette longue de 8 à 10 pouces, percé d'un trou à chaque extrémité. Les bouts des cordes entrent dans les trous par des côtés opposés, et sont retenus par un nœud, ainsi que l'indique la Jig. 269 qui représente la palette vue de côté.
Fig. 269.
DES BÉTES BOVIJSES. ^7.
leurs on peut laisser s'écouler un intervalle plus ou moins long avant de changer le piquel de place.
La (ig. 270 indique la manière dont on s'y
Fis. 270.
Cette disposition est faite uniquement pour permettre à la corde de tourner sans se tordre. On en a d'autres, mais celle-ci est la plus simple et remplit parfaitement le but, qui est dune haute importance, car dès que la corde se tord, elle s'entortille facilement autour des jambes ou du cou de l'animal, et f)eut occasionner des accidens graves. A l'une de ses extrémités, la corde tient à un petit piquet de 15 à 18 pouces de longueur, ordinairement surmonté d'un anneau mobile auquel est nouée la corde. Ce piquât s'enfonce en terre jusqu'à la tête. L'autre bout de la corde est attaché aux cornes de l'animal, ou à un collier de c.iir passé à son cou, ou bien à un licou. Cette dernière disposition offre le moins de danger; mais elle ne permet pas à l'animal d'avancer autant sa tête.
Un des grands points de la méthode cauchoise, c'est que jamais l'animal ne puisse marcher sur le fourrage encore sur pied. A cet effet, on n'avance le piquet que de 1 pied à 18 pouces, lorsque la bète a mangé tout ce qu'elle pouvait atteindre.
Non-seulement on obvie de cette manière à l'inconvénient principal du pâturage ordinaire, qui est de faire perdre plus de fourrage par les pieds et par la fiente que l'animal n'en consomme, mais encore on peut ainsi faire pâturer des trèfles et de la luzerne sans crainte de la météorisation, parce que la bête, qui s'aperçoit qu'elle n'a qu'une médiocre portion, mange lentement, que d'ail-
prend pour faire pâturer un champ ou un heibage au tiers. A est le terrain qui doit être pâturé; B est un espace vide, soit naturellement, soit qu'on ait commencé par le faucher. Celte précaution est nécessaireafin que, mêmi au début, l'animal ne piétine pas ce qu'il doit consommer. On place les piquets sur la limite du champ en B, les deux extérieurs à une longueur de corde des limites lalérales du champ, et tous à deux longueurs de corde les uns des autres, de manière à ce quelesbête.s . ne puissent s'atteindre et que cependant au- I cun espace ne reste entre elles sans avoir été j pâturé. Dès que le petit segment de cercle j compris entre la ligne a et l'arc 1 est brouté , on avance le piquet en r, ce qui permet aux 1 animaux d'atteindre jusqu'en 2, puis en d pour les faire avancer juscju'en 3, ensuite en e pour qu'ils puissent pâturer jusqu'en 4.
On continue ainsi. jusqu'à ce qu'on soit arrivé à l'autre exirémiîé du terrain. Lorsque celui-ci n'est pas d'une même largeur partout, on raccoui'cit ou on prolonge les cordes selon le besoin.
Si le champ était trop étroit pour que Ton pût mettre toutes les bê-.os en une seule ligne, on faucherait, à une certaine distance de B, et dans la même direction, un espace de 15 à 16 pieds de largeur, au milieu duquel on placerait les piquets ; on procéderait ensuite de même que je viens de l'expliquer. Plusieurs cultivateurs, au lieu d'opérer ainsi pour commencer un champ, se contentent de raccourcir les cordes de beaucoup au début, afin de restreindre l'espace piétiné.
C'est par ces diverses précautions pour empêcher le fourrage d'être foulé, que la méthode cauchoise se distingue avantageusement de la méthode allemande, dans laquelle, soit qu'on débute, soit qu'on avance, on place toujours le piquet au milieu du fourrage sur pied ; on avance de 2 ou au moins d'une longueur de corde.
Suivant Thaër, une expérience comparative entre le pâturage et la nourriture à I'étable faite dans l'île de Thorseng, aurait donné les résultais suivans :
ISourriture à tétable. — 4 vaches, pendant 12 jours, donnèrent 1110 livres de lait, et reçurent 6,144 livres de trèfle, produit de 2, 172° aunes carrées (2) de terrain; ce qui fait
(1) Une brochure in- 8, clicz M"* Huzard. Pari*. 1 fr. 50 centimes. (2^ L'aune de Prusse a 6ô cent. G9 mill. de longueur.
ANIMAUX DOMESTIQUKS : DES RACES BOVIWES ET DE LEUR ÉLÈVE, liv. m
par vache et par jour : 23 1/8 livres do lait, 128 livres de trèfle, 45 1/4 aunes carrées de
terrain.
Pâturage au piquet. — 4 vaches, pendant 12 jours, donnèrent 950 2/5 livre de lait, et consommèrent le trèfle sur une étendue de 184a aunes carrées ; ce qui fait par vache et par jour 19 4/5 livres de lait, et 38 3,8 aunes carrées de terrain.
Dans la nourriture à Télable on avait donc consommé le produit de 330 aunes carrées de terrain de plus que dans la nourriture au pâturage; en revanche, on avaitoblenu 159 3/5 livres de lait en sus.
La production d'une livre de lait avait exigé, dans la nourriture à rétable : i^j— aune carrée de trèfle ; dans le pâturage au piquet : 1 LLiJL aune carrée.
11 résulte de celte expérience qu un espace donné de trèfle fauchable est tout aussi bien, et même un peu mieux utilisé par le pâturage au piquet que par la nourriture à l'étable. En revanclie, on perd sur la quantité de fumier produite. Cette perte néanmoins peut seréduireàrien,etravanlage peut mémeêtre du côté du pâturage sous ce rapport, lorsque, par exemple, le fumier d'ctable reste longtemps en tas et se décompose.
Le pâturage au tiers s'elïectue souvent dans le pays de Caux avec 20 bêles et plus. 11 suffit d'un enfant ou d'une femme pour les surveiller, avancer les piquets et étendre lesfienles.
Pour les détacher, soit (ju'on les mène boire, ou qu'on les rentre, ou qu'on les change de pièces, on commence par délier la bêle de droite et on l'attache avec sa corde aux cornes de sa voisine. On en fait de même des autres jusqu'à la dernière bêle de gauche dont la corde est tenue par le gardeur. Pour les attacher en place, on s'y prend a l'opposé; on commence par la bête de gauche. Un gardeur adroit peut ainsi fort bien conduire et soigner 20 à 30 bêtes, d'autant plus qu'elles s'habituent promptement à ces manœuvres, et finissent bientôt par se placer d'elles-mêmes en ligne comme les chevaux de cavalerie.
Cemodede nourriture nous paraitréumrles avantages du pâturage ordinaire à ceux de la nourriture à l'étable, et nous pensons qu'il pourrait s'introduire avec succès dans beaucoup de provinces, surtout dans celles où la population est peu nombreuse.
§ II. — Nourriture d'été à l'étable.
Ce mode de nourriture, que l'on appelle aussi stabulatiofi, passe avec raison pour le plus perfectionné. Quoique nécessitant des dépenses et des soins plus grands que la nourrilure au pâturage, il offre, sous le rapport de la production du fumier , un avantage si grand sur les autres méthodes, qu'il a été adopté généralement par tous les bons agriculteurs. Aujourd'hui des localités entières n'ont plus d'autre mode de nourriture du gros bétail, et son adopiion a permis d'y tenir un nombre infiniment plus grand d'animaux que celui que permeitail d'entretenir la nourriture au pâturage. Celle méthode permet effectivemenl de nourrir une tête de bétail sur le plus petit espace de terrain possible; non-seulement parce qu'une portion de la
nourriture n'est pas gâtée avec les pieds comme dans le pâturage ordinaire, mais encore parce que le surcroit considérable de fumier que l'on obtient par celte méthode permettant de fumer parfaitement les terres, en augmente le produit dans une très-forte proportion. A l'exception des localités mentiomiées plus haut oii l'agriculture proprement.dite n'est qu'un accessoire, et de celles où les fourrages artificiels suscepliblçs d'être fauchés ne réussissent point, la stahulation d'été du gros bétail doit devenir partie intégrante de toute bonne culture, et les pâturages, soit naturels, soit artificiels, si l'on trouve de l'avantage à en conserver, seront abandonnés aux moulons.
Du reste, le problème de la stabulation d'été du gros bétail est depuis longtemps résolu d'une manière satisfaisante, sous le rapport de la production des fourrages comme sous celui de la santé des animaux.
Partout où vient le trèfle, la luzerne, le sainfoin, ou les vesces, on peut nourrir à l'étable; il y a même deslocalilés où l'on a réussi à introduire ce mode de nourriture, quoique le sol ne produisit que du trèfle blanc, de la spergule, du sarrasin, du seigle pour faucher en vert. Néanmoins dans des cas pareils, à moins de circonslames toutes particulières, il y aura généralement plus d'avantage à tenir des moulons.
Quant aux bêles elles-mêmes, elles se font très- bien à la stabulation., et n'en éprouvent aucun incon\énient lorsque l'étable est vaste, aérée, proprement tenue, et qu'on a soin de les conduire boire à quelque distance, ou mieux encore de les tenir pendant une partie du jour, soit dans une cour, soit sur un tas de fumier peu élevé au-dessus du sol, et entouré de barricades; celte dernière méthode, généralement pratiquée en Saxe, nous a semblé être la meilleure aussi bien pourlebétail que pour le fumier qui s'améliore sensiblement par l'effet du piétinement des animaux, et s'accroît de tous les excremens qu'ils y déposent et qu'on n'a pas la peine d'y transporter.
A. Condition de la stabulation. La première condition matérielle de la nourriture à l'étable est une production de fourrages verts plus que suffisante pour les cas ordinaires. On règle celle production de manière à ne jamais manquer de nourriture fraîche pendant tout le cours de la belle saison, ce qui est facile à obtenir en combinant la fauchaison des diverses pièces, de manière à ce que les premières coupées soient de nouveau bonnes à la faux lorsqu'on a fini les dernières.
B. Fourrages. L'herbe des prés est une ressource à laquelle on est quelquefois forcé de recourir dans la nourriture à l'étable, mais ce n'est qu'exceptionnellement; elle couvitut trop à la dessiccation pour qu'on puisse avec avantage la faire consommer en vert, emploi pour lecpiel elle est inférieure à la plupart des fourrages artificiels.
Ces derniers forment la base d"^ la nourriture à l'étable, et parmi eux, la luzerne, le trèfle el les vesces peuvent en être considérés comme les pivots.
CLa /ttscArtc^par la promptitude de sa croissance autant que par sou produit considérable,
CHAI'. 11. DE LA iNOURRITURE
el la bonne qualité de son fourrage, assure le mieux le succès de la stabulation; malheureusement tous les sols ne sont pas également propres à celte plante précieuse. Cependant j'ai pu me convaincre, dans mes voyages agronomiques en France el en Allemagne, que le climat était pour beaucoup dans sa réussite, et que dans les contrées méridionales, à climat doux cl sec, elle s'accommodait fort bien de terrains oii l'on avait essajé vainement de la cultiver dans des localités plus froides et plus humides. Le climat de l'est, du centre et de tout le midi de la France semble lui convenir particulièrement, et je iie doute pas qu'on ne puisse la faire venir dans tontes les terres suffisamment profondes et exemptes d'humidité. Ce sont là les deux seules conditions sine qua non qu'elle exige dans le sol , car elle réussit du reste dans des terrains trop pauvres el trop secs pour le trètle. Je ne saurais donc trop conseiller aux agriculteurs qui veulent introduire chez eux la stabulation des bêtes à cornes de tenter au préalable la culture de laluzerne, quellequesoildu reste la médiocrité de leur terrain.
D. Le trèjle commun, ou trèjle de Hollande, estdans toute l'Allemagne, la Belgique et dans le nord de la France, la plante fourragère la plus importante. Dans une foule de localités celte plante constitue la seule nourriture du gros bétail pendant tout l'été. Comme néanmoins elle ne donne que deux coupes, il en résulte souvent des embarras, lorsque les secondes coupes n'ont pas encore acquis le développement nécessaire, et que les premières sont déjà trop avancées dans leur végétation.
Cette circonstance force généralement à cultiver en même temps des mélanges de vesces, pois^janosses^ etc., que l'on fait consommer dans l'intervalle qui règne entre la première et la seconde coupe de trèfle. Cette précaution est indispensable, aussi ces fourrages sont -ils devenus l'accompagnement obligé du trèfle partout où on ne peut pas atteindre le même but par quelques pièces de luzerne qui le remplissent encore mieux.
Un autre inconvénient du trèfle commun, c'est de ne pousser que fort tard ; pour obvier aux embarras que cela cause, on a recours à diverses autres plantes fourragères d'une croissance plus précoce, telles que le trèfle incarnat, fourrage médiocre à la vérité, mais recherché du bélail, parce qu'il forme la première nourriture verte; le seigle coupé en vert avant l'épiage el ordinairement mélangé de vesces ou de Lentilles d'hi\'er, ou ÛQJarrosses, jarrats et autres plantes.
Dans l'arrière-saison, lorsque la dernière coupe de trèfle est consommée, on a recours à des vesces semées tard, à du colza, de la navette, de la moutarde blanche, ou moutardon, à la spergule, etc. Enfin dans les terrains secs on tire un grand parti du mais, du millet en vert et du sarrasin fauché pendant la floraison ; les deux premières plantes sont trèsrecherchées du bélail et communiquent au lait des vaches un goût excellent; quant au sarrasin, la facilité avec laquelle il réussit dans les plus pauvres terres et les produits qu'il y donne devraient le faire répandre davantage comme plante fourragère, quoique du reste il ne j)uisse être mis en parallèle