CHAPITRE XVIII. — DES plantes a fourrages
L'industrie manufacturière demande au commerce la matière première quelle lui restituera plus tard sous une autre forme. ZJ industrie agricole peut trouver presque toujours en elle-même toutes ses ressources. — La terre est son vaste laboratoire ; les herbes qu'elle nourrit deviennent un premier moyen de production; avec elles il est facile d'entretenir et de multiplier les animaux indispensables aux besoins de la grande culture, sinon comme objets de vente, au moins comme agens de travail et producteurs des fumiers à l'aide desquels on peut ensuite demander au sol toutes les plantes utiles à la nourriture de l'homme et aux besoins de la fabrication.
Sans les herbages il n'est pas d'agriculture possible\ — avec eux, il en est rarement d'impossible.Malheureusement, on ne trouve pas toujours aussi facile qu'on pourrait le croire d'en obtenir un>e suffisante quantité, ou, ce qui revient au même, à des conditions pécuniaires assez avantageuses. Avant de faire connaître les principales dilficultés que rencontre à cet égard la pratique, et d'indiquer autant qu'il sera en moi les moyens de les lever, je chercherai à classer les diverses sortes d'herbages, afin de rendre mon travail à la fois. plus méthodique, plus concis, d'une exécution et d'une intelligence plus faciles.
Tous les herbages fourragers peuvent être compris sous deux titres principaux : les pâturages, c'est-à-dire ceux dont les produits sont consommés sur place par les bestiaux; — les prairies, dont la récolte se fait à l'aide de la faulx.
Les pâturages sont dits naturels lorsqu'on abandonne le soin de leur formation à la seule nature; — artificiels lorsqu'ils sont formés, par le mf>yen des àemis , d'espèces particulières cultivées isolément ou plusieurs ensemble, et qui, dans presque tous les cas, ne croîtraient pas spontanément sur le terrain auquel on juge avantageux de les confier.
Les pâturages naturels ou artificiels sont permanens, c'est-à-dire d'une durée illimitée, ou temporaires, c'est-à-dire d'une durée limitée par la nature des assolemens dont ils font partie.
Les prairies sont aussi naturelles ou artificielles dans les mêmes circonstances et par les mêmes raisons que les pâturages, c'està-dire qu'on doit comprendre sous la seconde désignation toutes celles dont les
herbages ne sont pas le produit d'une végétation spontanée, qu'elles appartiennent exclusiv émeut à l'une des grandes famil les dt's graminées ou des légumineuses, ou à un mélange de plantes diverses, semées simultanément dans le but d'ajouter à la bonté ou à la masse totale des foins.
Eu égard à la nature des terrains qu'elles couvrent, au mode de leur culture, a la ri chesse ou à la qualité de leurs produits, les prairies de l'une ou l'autre origine se distinguent en prés secs, dits à une herbe, parce que, sauf le cas où il est possible de les arroser, on ne peut généralement les faucher qu'une fois; — prés bas , regaignables ou de deux herbes, et prés marécageux.
Selon la place qu'elles occupent dans les assolemens a court ou à long terme, ou en dehors de tout assolement, on les subdivise en annuelles , bisannuelles et vivaes\ — teni' poraires ou permanentes, etc., etc.
Section i''*. — Des pâturages.
Avant l'introduction encore moderne des prairies artificielles et des racines fourragères, les herbages naturels, sous leurs deux modifications de pâturages et de prairies, formaient la base de ragriculture européenne. A toutes les époques où les bras manquèrent aux travaux de la terre et où la consommation restreinte des produits du sol le laissa sans grande valeur, nul autre système ne dut être préféré à celui-là. Il fallait produire avec le moins de travail possible, et tandis que les pâturages permanens en offraient le moyen, il était tout simple de chercher dans leur étendue une compensation à leur faible rapport, car la terre était peu de chose aux yeux de celui qui la possédait au-delà de ses moyens de culture. Toutefois ce qui fut bon alors a cessé de l'être aujourd'hui, ou du moins la règle est devenue l'exception à mesure que les populations plus pressées durent ménager davantage la terre et épargner moins le travail. Les bonnes prairies ont peu perdu à la vérité de leur importance, mais les prairies artificielles ont généralement remplacé les pâturages, parce qu'à leur aide on a pu, sur de moindres étendues, augmenter le nombre des bestiaux. Ce n'était pas assez de ce premier résultat : afin d'éviter toute perte de fumiers, au lieu de laisser vaguer comme autrefois les bestiaux, on a compris l'avantage de les nourrir presque
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toute l'année à l'étable, et de substituer en partie les racines aux f( urraf^es herbacés. Toutes ces causes ont nécessairement restreint de beaucoup, parfois presque à rien, l'importance premiè"e des pâturages en général, et des pâturages naturels en particulier. Cependant je tâclierai de faire voir dans ce qui va suivre qu'il serait injuste de les comprendre tous dans une niènie proscription. Il existe des localiiés où les herbages de celte sorte ne pourraient être avantageusement remplacés par aucun autre produit agricole ; — il en est où l'on spécule engrand sur la multiplication des mentons, sur rélève des chevaux ou des bêles bovines et parfois même l'engraissement de cellesci, où les patinages, petits ou grands, doivent être considérés comme indispensables; — Enfin, il se présente encore telles circonstances où les assolemens alternes, avec pâturage, sont à la fois les plus simples et les mieux appropriés aux moyens de culture de diverses exploitations.
I*'' SUJET. — Des pâturages permanens.
ans l'état actueJ de l'agriculture européenne, on ne réserve guère en pâturages permanens que ceux des montagnes ou des penles raides, inaccessibles à la charrue, et par conséquent impropies à toute autre culture qu'à celle des arbres ou des herbes vivaces; — ceux q^ii appartiennent d'une manière indivise à des communes ou sections de commune, et sur lesquels la législation aura tôt ou lard à prononcer dans l'intérêt de l'Etat, comme dans celui des usagers; — ceux que j'ai nommés prairies-pâiurages , parce que, grâce à leur heureuse situation et à une fécondité qui ne s'altère jamais, ils peuvent remplir l'une ou l'autre et trèssouvent l'une et l'autre destinations; — ceux enfin que leur position rend accessibles aux inondations et dont la destruction pourrait être dommageable au sol qu'ils protègent contre l'effort des courans.
. — Des pâturages des montagnes et des pentes rapides.
Il est vrai d'une manière générale que l'espèce et la qualité des herbages varient selon le climat; — elles varient aussi en raison de l'exposition basse ou élevée, sèche ou humide, découverte ou abritée du sol, de sa composition chimique et de ses propriétés physiques.
Quoiqu'il l'aide des arrosemens on puisse obtenir dans le Midi des produits en herbe benucoup plus considérables que dans le Nord, en toute autre circonstance les climats septentrionaux sont préférables pour les prairies. Depuis l'équateur, où les grands végétaux ligneux se moMtreiil presi|ue seuls, jusqu'aux dernières limites des régions où les froids ne sont pas assez intenses pour arrêter la végétation, on voit en effet progressivement le nombre des arbres dinnnuer, relativement à celui des plantes herbacées, et, même dans notie France, on sait
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sud comme les cultures fourrageuses au nord.
Amesureau'on s'élève sur leshautes montagnes, les herbes, obéissant en cela aux lois générales de la végétation, prennent à la vérité une moindre croissance; mais, constamment liiMuectées par l'infiltration des eaux produites par la fonte des neiges, elles conservent leur fraîcheur, et la lenteur même de leur végétation paraît ajouter à leur qualité ; aussi fournissent-elles presque toujours une nourriture aromatique, substantielle, fort du goût de tous les herbivores.
Dans la plupart des pays élevés de nos contrées européennes, on consacre les hauteurs au pâturage des troupeaux — Les habitans des Alpes et du Tyrol y envoient leurs vaches laitières et les y laissent nuit et jour jusqu'aux approches de la saison des frimas. — Ailleurs on les destine, eu égard à leur plus grande fécondité, aux bœufs qu'on se propose d'engraisser, et à ceux qu'on élève pour le trait. — Enfin sur les hauteurs moins accessibles, où les herbages épais, mais courts, ne suffiraient plus à la nourriture des bêtes bovines, on peut trouver encore un grand avantage à propager les moutons.
En des localités simplement montueuses, ce n'est plus, comme clans le voisinage des neiges, la chaleur qui manque, mais bien l'humidité, à moins que le voisinage des forêts n'entretienne sur quelques points une fraîcheur favorable, ou qu'une exposition particulière ne diminue les effets de l'évaporation produite par les rayons solaires et rendue plus fâcheuse encore par suite de la déclivité du sol qui permet aux eaux pluviales de s'écouler avec une rapidité excessive. On pourrait être surpris de voir Pun des versans d'une colline couvert d'une fraîche et riche verdure, tandis que l'autre est pour ainsi dire dénudé de toute végétation, dès la première partie de l'été, si l'on ne savait qn'tine vive chaleur est aussi nuisible aux herbages, lorsqu'elle n'est pas combinée à une quantité d'humidité suffisante, qu'elle leur devient uiile dans les circonstances contraires. — Il est des terrains sur lesquels, malgré leur élévation et la raideur de leur pente, on peut diriger et retenir les eaux pluviales par des moyens bien simples que je ferai connaître un ptju plus loin, en traitant de l'amélioration des herbages en général, et qui changent entièrement <r;ispecl par suite de celte pratique, à l'importance de laquelle peut ajouter encore sensiblement l'aptitude plus grande du sol et du sous-sol à se pénétrer d'une plus grande quantité d'eau, et à la retenir pi^-» longtemps au profit de la' végétation.
§ II. — Des pâturages communaux.
Les pâturages communs sont presque toujours et partout dans un état déplorable, parce que, quoique chacun veuille en profiler, nul ne songe le moins du monde à les améliorei-, et qu'au lieu d'en user avec discernement on en abuse à l'envi, comme si l'on craignait de laisser sous ce rapport trop à faire à son voisin. — Non-seulement on les
que les cultures arbuslives remportent au \ chaige outre mesure d'animaux de toutes
sortes qui s'aflainent et se nuisent réciproquement, mais on les fait pacager en tout temps, quels que soient d'ailleurs la natureet l'état du sol; de sorte qu'au lieu de présenter nue surface unie et partout verdoyante, ils se transforment, à l'époque des pluies, en cloaques fangeux, et n'offrent plus, an moment des sécheresses, qu'un amas irrégulier de mottes durcies et sans végétation.
De toutes parts on s'est élevé avec force, depuis rinlroduclion des prairies artificielles et des assolemeus alternes auxquels elle a donné lieu, contre les pâturages communaux, et [)Uis encore contre le droit de vaine pâture qui s'étend, après la récolle principale, aune foule de propriétés particulières non closes. — On a pu facilement démontrer que les pâtis, autrefois d'une importance réelle pour faciliter la multiplication des bestiaux alors que l'assolement triennal avec jachère laissait peu d'autres ressources, étaient devenus, à bien peu d'exceptions près, plus nuisibles qu'utiles dausl'étatactuel de notre agriculture; — que, Irès-peu productifs en eux-mémes,loindeper- Tiiettre d'augmenter le nombre de têtes de bétail qu'on peut entretenir sur un espace donné, ils produisaient l'effet contraire et diminuaient ainsi doublement la masse des engraisen empèchantd'une part leurplus grande production, et en occasionant de l'autre une perleénormede fumiers; — etqu'enfin ledroit (le parcours, sans parler de divers autres inconvéniensqui seront discutés dans la partie législative de cet ouvrage, est indubitablement le plus grand obtsacle à toute amélioration dans le nouveau système de culture des terres arables et même des prairies.
Les pâturages communaux, de quelque manière qu'on les envisage, sont donc de tous les plus mauvais, et si, dans quelques circonstances bien rares, des sections de communes ont su, par une administration éclairée, en tirer un bon parti, on peut être assuré d'avance que ce n'est qu'en mettant des restrictions aux droits des usagers; — en proportionnant le nombre des bestiaux à l'étendue des terrains; — en limitant la durée des parcours à celle des saisons convenables, et enfin en changeant jusqu'à un certain point la destination première de ses sortes de terrains.
§ III. — Des prairies-pâturages.
Loin d'être, comme les précédens, limités aux localités les moins accessibles, ou aux terrains les moins féconds, ceux-ci sont au contraire situés dans des sols fertiles et pour la plupait susceptibles de se prêter a tout autre genre de culture; mais l'abondance et la qualité de leurs herbages sont telles qu'on trouve avantageux de les réserver, soit pour y envoyer une partie du jour les vaches laitières ou nourrices, les élèves de diverses espèces et de différens âges , les animaux fatigués par un travail excessif ou prolongé, et principalement les bœufs destinés à la boucherie. — Il est vrai qu'on pourrait les utiliser autrement dans beaucoup de cas, mais il est fort douteux qu'on pût en tirer un meilleur parti, car la nature, qui fit tons les frais de leur formation, fait aussi presque
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exclusivement ceux de leur entretien. Le propriétaire n'a d'autres soins h prendre que d'y envoyer ses bestiaux onde traiter à des conditions toujours avantageuses avec les marchands qui spéculent sur l'engrais des bœufs. Il est en Normandie tel acre (environ 80 ares) de bonne pâture qui peut s'affermer de 3 à 400 fr. Il en est peu qui ne vaille de 180 à 200 fr.
Quelquefois on fauche les prairies-pâturages, et on ne les ouvi'e aux bestiaux qu'à l'époque oii les regains se sont développés, c'està-dire vers la fin d'octobre ou dans lecourant de novembre. Les bœufs dont l'engraissement commence à cette époque tardive de l'année passent l'hiver entier dehors, et ne reçoivent, sauf le temps de trop grandes pluies ou de neige, aucune nourriture àl'étable; aussi engraissent-ils moins vite que ceux qu'on met dans les herbages aux approches de mai; mais on peut les vendre en juin, et alors leur prix est plus élevé parce que la concurrence est moins grande. — En général, ceux de ces animaux qu'on met au pâturage au printemps n'y séjournent que quatre mois pour atteindre le maximum de leur poids.
Tous les herbages destinés à recevoir les bœufs qu'on engraisse dans l'ancien Cotentin, le pays d'Auge, la Basse-Normandie, une partie de la Vendée, etc., ne sont pas également fertiles ; mais tous trouvent néanmoins leur emploi, parceque les marchands qui amènent parfois de fort loin des animaux maigres et habitués à de chétifs pâturages, croient devoir les disposer progressivement à recevoir une nourriture plus substantielle et plus abondante. Ils louent en conséquence d'abord des terrains de médiocre valeur, — puis de meilleurs; et enfin, assez souvent, lorsqu'ils veulent hâter le moment de la vente, ils conduisent en dernier lieu leurs bœufs dans les pacages, si chèrement payés, dontj'ai parlé cidessus.
La position la plus favorable pour ces sortes d'herbages est un fonds constamment rafraîchi par le voisinage de quelque ruisseau ou l'infiltration de sources souterraines qui ne sont ni assez voisines delà surface ni assez nombreuses pour donner au terrain l'aspect et les propriétés d'un marécage, auquel cas il se couvrirait d'herbes grossières lort peu du goût des animaux; — ceux-ci se trouveraient d'ailleurs très-mal d'un séjour prolongé dans un semblable lieu.
11 est assez rare qu'on améliore ou plutôt qu'on entretienne ces pâturages privilégiés autrement qu'en répandant également les engrais qu'y laissent les bœufs et en détruisant les taupinières; un homme qui n'obtient en échange de ce léger labeur que le logement et la permission de nourrir une seule vache à son compte, peut inspecter à la fois , en n'y employant qu'une faible partie de son temps, d'assez vastes étendues, car les bœufs casés en plus ou moins grand nombre, selon la fécondité des herbages, dans chaque subdivision de la prairie, sont entourés de haies ou de fossés qui les empêchent de s'écarter du lieu qu'on leur a destiné.
Par leur position et la nature des plantes qui les composent, les prairies - pâturages appartiennent presque toujours à la division
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DES PATURAGES
des prairies basses proprement dites dont j'aurai à parler plus tard.
§ IV. — Des pâturages exposes aux inondations.
Il est des terrains presque toujours trèsfertiles, parce que les eaux qui les couvrent à des intervalles plus ou moins rappochés déposent à leur surlace un limon foil riche en matières vëgéto-animaies. Trois causes principales s'opposent cependant à lei\r mise en cultures alternes : la crainte de les voir promptement minés ou entraînés par les courans, si on détruit, sur quelques points seulement, la masse gazonueuse qui les protège; — l'incertitude des récoltes économiques qu'on pourrait leur demander <tans l'intervalle présumable d'une inondalion à l'autre; —enfin, la qualité et l'abondance des fourrages qu'ils produisent annuellement.
Ceux qui n'ont pas l'habitude de parcourir les rives des grands fleuves, en voyant des îles entières sensiblement plus creuses à l'intérieur qu'à la circonférence, et entourées d'une sorte de levée verdoyante, seraienttentésd'attribuer à 'l'art cet effet d'une cause toute naturelle. — Les herbes, nonseulement consolident puissamment les terres qu'elles recouvrent, en liant leurs molécules par de nombreuses racines, et en présentant une surface unie sur laquelle l'eau coule sans occasioner de dégâts; mais lorsque l'inondation tire à sa fin, chaque toufTe, chaque fragment de chaume, et pour ainsi dire chaque feuille, opposant un léger obstacle, arrêtent quelques parcelles de limon, de sorte que lorsque le fleuve est rentré dans son lit, toutes les parties gazonneuses se trouvent plus ou moins recouvertes d'une croûte fertilisante, qui disparait bientôt après sous la riche végétation des gramens, tandis que les parties habituellement labourées, bien que moins exposées, abandonnent davantage au courant et r.ecoivent moins de lui. — Je connais telle île de la Loire, qui n'est cependant pas cultivée depuis un fort long temps, et dans laquelle les chantier': sont plus élevés de près d'un mètre que l'intérieur.
En de telles circonstances on comprend combien il est important de réserver un pâturages ou en prairies toutes les portions d'une propriété qui sont les plus menacées. Aussi la distribution et la conservation des herbages dans les lieux submersibles par des eaux courantes est-elle une question qui intéresse vivement le fermier, et bien plus encore le propriétaire, puisqu'il y va, je ne dirai pas de ramélioration graduelle, mais de la conservation ou de la destruction plus ou moins prompte de son avoir. — Il ne faut pas croire du reste, quelque productives que puissent être ordinairement les cultures diverses des terrains d'alluvion de formation aussi récente que ceux qui nous occupent en ce moment, que ce soit un grand sacrifice d'eu abandonner une partie aux graminées naturelles, car, en définitive, elles valent souvent alors, à bien peu près, les meilleures prairies artificielles, et leur production est indispensable à la no.irriturc du bétail. A la vérité, dans beaucoup de lieux, la culture
des îles et des vallées riveraines se fait exclusivement à bras d'hommes; les bœufs y sont à peu près inconnus; mais comme il n'en faut pas moins des fumiers, les habitans élèvent le plus possible de vaches, et nonseulement ils spéculent sur le laitage, le beurre ou le fromage qu'ils en obtiennent, mais ils font de nombreux élèves destinés au marché ou à la boucherie; or, dans tous ces cas, les pâturages, dont nous verrons plus loin (pi'ils savent parfaitement utiliser les produits, ne pourraient jamais être entièrement remplacés, et ne pourraient que rarement l'être avantageusement, même en partie, par d'autres cultures fourragères.
Malheureusement, si la végétation des herbes oppose souvent une digue assez puissante aux efforts des eaux, il est un autre inconvénient, inhérent égalementau voisinage de certains fleuves, contre lequel elle ne peut rien. Je veux parler de l'ensablement. Parfois, dans les parties basses, à la place du limon précieux qui fertilise, le courant roule et accumule à plusieiu's pieds d'épaisseur des sables presque sans mélange déterre végétale;quand il se retire, une grève aride et désormais irrévocablement fixée a remplacé la terre végétale et détruit pour longtemps tout espoir du cultivateur. — Dans cette fâcheuse circonstance, c'est encore aux herbages qu'on demandera les premiers produits et le retour progressif du sol à la fertilité, car dès que la couche gazonneuse aura pu s'établir au milieu des peupliers ou des saules qu'on aura préalablement plantés, la surface s'élèvera, se pénétrera de sucs nutritifs, et le snble se trouvera resserré entre deux épaisseurs de bonne terre dont, en dépit des obstacles, la persévérance humaine aura su profiter, puisque, tandis que les racines des arbres iront chercher la nourriture et la fraîcheur jusque dansla première, à l'ombrede leurs feuillages les gramens prospéreront sur la seconde.
Dans les vallées dont les terres arables sont situées sur les hauteurs, les pâturages et les prairies submersibles deviennent, avec raison, la base du système de culture qu'on y suit ; plus ils sont abondans, moins on devra consacrer d'autres terres aux herbages ditsartificiels et auxrécoltes racines. — Chacun sait que dans le voisinage de la mer, jusques aux dernières limites des eaux saumâlres, on trouve des pâturages, à la valeur nutritive desquels parait ajouter beaucoup la petite quantité de sel dont ils sont accidentellement imprégnés.
II<- SUJET. — Des pâturages temporaires.
On |)eut diviser ces sortes de pâturages en deux séries principales: 1° les pâturages des jachères, et sur les chaumes de l'assolement triennal; — 2° les pâturages d'assolement de plusieurs années d'existence.
§ l"". — Des pâturages de l'assolement triennal.
En suivant la méthode justement qualifiée de déplorable de l'assolement triennal avec jachère, le défaut de prairies artificielles oblige les fermiers à chercher le plus souvent la nourriture indispeubabie à leurs
AGRICULTURE : DES PLANTES FOURRAGERES
bestiaux, sur les chaumes qu'ils négligent à cet effet de retourner en automne, an grand dommage de certaines terres, afin de conserver ce maigre pâturage jusqu'aux apprcches du printemps, c'est-a-dire jusqu'à l'époque où il devient indispensable de préparer les marsages ; — ou sur la sole entière des jachères qu'ils ne commencent à labourer, par la même raison, que dans le courant de l'été, pour les semis de septembre. Je me suis prononcé ailleurs sur les tristes résultats de cette double pratique, tant à cause de ses iuconvéniens relativement aux cultures suivantes, que par suite de son insuffisance pour la production du fourrage.— Cependant, dans certaines terres, il peut arriver qu'on obtienne ainsi l'année de jachère, jusqu'à la fin de juin, et quelquefois un peu plus tard, et la seconde année, après la moisson, pendant une partie de l'hiver, un pâturage qui ne serait pas à dédaigner, s'il n'entravait la marche des labours.
§ II. — Des pâturages d'assolement alterne.
A côlé de CQ& pâtures-jachères àe q\xe\i\\xe& semaines ou tout au plus de quelques mois de durée, on sait qu'on en rencontre d'autres de plusieurs années, qu'il faut bien se garder de condamner d'une manière aussi générale. — J'ai effleuré ce sujet en traitant des assolemens, je dois l'aborder ici d'une manière spéciale, et avec une étendue proportionnée à son importance.
Il est des herbages si heureusement situés et d'une si abondante production, qu'il ne peut, dans aucun cas, y avoir de l'avantage a les détourner, même momenlanément, de leur destination.
Il en est d'autres qui, sans être aussi productifs, doivent également être conservés parce qu'on ne pourrait les remplacer plus utilement; — d'autres enfin dont la destruction serait éminemment dommageable au terrain qu'ils recouvrent.
J'ai dû citer dans les paragraphes précédens quelques exemples qui viendraient à l'appui de la première de ces vérités, s'il était besoin à cet égard d'autres preuves que celles que chacun peut acquérir journellement chez soi ou dans son voisinage. — Quant à la seconde proposition, elle est presque aussi claire, car si, d'une part, il est des pâturages élevés, et tellement situés, que la charrue ne ourrait les atteindre, il est aussi des prés as. humides, des terrains fréquemment couverts d'eau, qui ne pourraient changer de production qu'en changeant de nature. — Dans les contrées montueuses, peu fertiles par suite de leur aridité ou de leur nature crayeuse; — partout où les prairies permanentes sont rares et ajoutent par conséquent d'autant plus à la valeur des terrains euvironnans, que les prairies artificielles y sont plus difficiles à établir et moins productives, aucun motif ne peut déterminer à rompre un herbage même de qualité médiocre. — On a vu qu'il en est encore de même dans le voisinage des cours d'eau rapides sur les terrains sujets aux inondations périodiques, d'abord parce qu'en général ces terrains sont trèsproductifs eu herbes, ensuite parce qu'ils