CHAPITRE. V. — De la. comptabilité agricole
Section Ire . — Avantages et nécessité d'une comptabilité.
Il serait difficile de concevoir aujourd'hui comment un établissementindustriel ou commercial pourrait avoir un succès décidé, si l'administrateur, quelqu'habile qu'il fût, n'appuyait avant tout ses spéculations sur une bonne comptabilité. Les livres bien tenus n'ont à la vérité aucune influence sur les laits consommés, ils ne font que constater les résultats obtenus; mais s'ils n'ont pas d'effet rétroactif, ce qui est indubitable, ils n'en sont pas moins pour l'homme qui sait les interroger et les consulter, une école permanente où l'expérience l'enseigne et l'instruit ; or l'expérience enseignée par les faits, exprimée par
les chiffres se place, comme élément de succès, bien au-dessus des théories et des principes. On peut bien en compulsant les traités d'agriculture théorique et pratique s'approprier l'expérience de ceux qui nous ont précédés dans la carrière agricole , mais il ne résultera de cette étude qu'une expérience générale, banale si l'on veut, qui s'applique aux faits généraux, constans et universels. Ce n'est pas là le vrai caractère de l'expérience en agriculture. Ici, pour qu'ellesoit profitable, elle doit être locale, et résulter des observations spéciales faites sur la terre qu'on exploite, et basée sur les circonstances si complexes qui dominent la position de chacun. Les ouvrages et les cours d'agriculture sont donc destinés à enseigner l'expérience générale; mais l'ex-
ADMINISTRATION RURALE
périence particulière , spéciale ne peut être que le résultat des études entreprises sur les faits soigneusement enregistrés dans chaque situation; et c'est là le but de la comptabilité.
Elle n'a ni la mission ni le pouvoir de corriger les faits consommés; sort but consiste à éclairer le présent, et à tracer la route qu'il convient de suivre pour l'avenir. Son résultat définitif est de diminuer les perteset d'augmenter les bénéfices du cultivateur* Aujourd'hui que l'estime, la considération et l'aisance sont acquises à l'homme qui a créé ou maintenu sa fortune au prix d'un travail utile; aujourd'hui que les chiffres sont une puissance* mundum regunt numeri, comme on l'a dit depuis long-temps , on ne peut douter que la comptabilité ne soit le premier fondement de toute entreprise agricole.
Si l'agriculture se modelait siir un type unique, si elle ne revêtait qu'une ueule forme tjui fut inflexible et invariable * on contesterait à bon droit la nécessitédes comptes de culture; mais, comme sur le même terrain \ dans les mêmes circonstances, elle peut affecter les formes les plus diverses, être la représentation des systèmes les plus opposés* il est impossible sahs comptabilité de choisir parmi ces différens systèmes celui qui est le plus profitable dans les circonstances où l'on se trouve.
D'ailleurs, quand même l'expérience générale serait suffisante pour indiquer à quel système il convient de s'arrêter, il ne s'ensuivrait pas que l'on pût se passer de comptes réguliers; Une exploitation agricole est très complexe dans les parties qui la composent. On vpit dans une ferme des chevaux, des bdéufë, des vaches ; dans les terres, du froment, du trèfle, de la luzerne , des pbmmes de terre * de l'avoine , des betteraves, etc. On peut choisir pour auxiliaires des valets à gages ou des journaliers. Enfin une même combinaison agricole se compose d'une multitude d'élémens auxquels on donne plus ou moins d'extension suivant la mesure du bénéficequ'ilsprocurent. Or, sans comptabilité il n'est pas facile de distinguer les spéculations lucratives de celles qui sont onéreuses. Bien plus , je craindrais peu de me tromper en affirmant que l'homme qui ne s'est pas éclairé du flambeau des saines doctrines, choisira souvent le parti le moins profitable. Supposons qu'un cultivateur, qui ne se dirige pas d'après les enseignemens d'une bonne comptabilité , s'aperçoive vaguement que son capital diminue insensiblement; il en cherche la cause. La surface de sa ferme est divisée en deux parts : les fourrages et les grains. Ceux-ci seuls conduits au marché se convertissent ennuméraire, ils sont la source du bénéfice. Les fourrages se consomment sur la fertile ^ar des vaches qui donnent un peudelail et quelques veauX; il est doriè bien évident que la portion du domaine consacrée aux fourrages rapporte peu en comparaison de l'autre. Comme conséquence de ce raisonri'-ment, le cultivateur augmentera la surface consacrée aux céréales aux dépens des fourrages; il aura cru rétablir l'équilibre, et il n'a fait que hâter le moment de sa ruine.
S'il un. été éclairé par sa comptabilité, il aurait bien vu la diminution de son capital; mais il en aurait découvert la véritable cause.
Ses livres lui auraient montré que le fumier est souvent le principal produit du bétail, et non les veaux et le lait; il aurait vu encore que le fumier est le principal facteur du blé. En continuant ses déductions^ il aurait été amenéà conclure qu'en augmentant la surface consacrée aux prairies, il aurait diriiinué les Trais de culUrre* augmenté la masse de ses fumiers* et partant* qu'il aurait récolté plus de
L'hypothèse que je viens de présenter n'est tjue trop fréquemment là réalité de ce qui se passe dans certains cântôftS du territoire français; elle suffira pour montrer aux moins clairvoyans comment on peut se ruiner avec le raisonnementquine repose pas sur la comptabilité.
Section II. — >• Méthodes de comptabilité.
On a dû tenir des comptes aussitôt que les hommes ont eu entre eux des relations commerciales. Caton parle assez au long de la manière dont il faut tenir une comptabilité rurale. Ce n'est cependant que dans ces derniers temps qu'on en a senti toute l'importance. TUAER, CRUD, PHLUGUERij SINCLAIR,
M. de Domrasle , M. Belea n'ont pas peu contribué à répandre le goût d'une comptabilité méthodique. Ils ont accompagné le précepte de l'exemple. La comptabilité en parties doubles appliquée au contrôle d'une exploitation rurale avait tenté l'ambition de Thaer, et il en avait posé les premiers fondemens. A Roville et à Grignon, cette méthode estsuivie avec la régularité et l'exactitude qu'on admire dans les livres descommerçans; c'est au dépouillement de cette comptabilité que nous devons les plus saines instructions, et les enseignemens les plus précieux i, les plus positifs de ces derniers temps, sur les diverses branches de l'économie rurale. L'étude de ïa comptabilité en parties doubles n'offre certainement pas de difficultés très sérieuses à surmonter; j'ai vu des élèves en comprendre parfaitement l'économie et lé mécanisme dans l'espace de 3 semaines. On pourrait affirmer néanmoins que, parmi les nombreux élèves sortis des écoles de Roville et de Grignon, il n'y en a pas six qui suivent cette méthode enseignée dans ces deux établissémens. Ce fait, que je ne crois pas contestable,m'a conduit à rechercherquelle pouvait être la cause d'un pareil abandon ; et voici quel a été le résultat de mes investigations : La comptabilité en parties doubles ou commerciale, sahs exiger de grands talens, demande de la part de celui qui la tient une tête posée, un esprit calme et l'attention la plus soutenue. L'homme des champs toujours en éveil, obligé de porter sa surveillance sur les points les plus opposés, d'écouter chacun, de donner ou de changer le mot d'ordre à chaque instant;, assailli jusque dans son cabinet pour des affaires de première importance, n'a pas le temps de se recueillir assez pour aborder un travail aussi sévère. Cet obstacle avait déjà été pressenti par M. Gabiou fils , auteur d'un traité de comptabilité rurale. « Il « y a souvent, dit-il, des écritures très diffici- « les à passer en parties doubles; et j'ai vu de « fort bons teneurs de livres avouer qu'ils « avaient quelquefois à réfléchir long-temps
«m ai». 5e.