‹ Maison rustique du XIXe siècle (volume 5)Chapitre 85 sur 329 · LIV. Ie · texte numérisé non relu

LIV. Ie

Résultats généraux et vues sur l'exécution des desséchemens.

Art. h.-

■Travaux particuliers pour le dessèchement des terrains inondés.

Nous avons tâché de donner une idée des principaux moyens qui sont employés avec le plus de succès pour le dessèchement des marais; mais ce que nous devons rappeler ici , comme un des objets les plus dignes des vœux de l'humanité, des méditations de nos publicistes, des efforts de l'émulation particulière, des soins et des encouragemens du gouvernement , c'est l'importance qu'on doit mettre à effectuer progressivement le dessèchement et l'assainissement des 600,000 hectares de marais qui existent encore en France, et qu'on peut considérer généralement comme des foyers d'insalubrité et des causes déplorables de dégénération physique et morale pour les populations limitrophes , tandis qu'elles trouveraient dans leur assainissement de nouvelles ressources pour le travail , de nouveaux moyens de bien-être, et feraient coopérer aiusi à la dignité, à la richesse du pays, les lieux même où la nature ne présente que des préjudices et des dommages affligeans.

Que si dans une si vaste étendue de marais Il s'en trouve, qui, soit par le degré de leur insalubrité , soit par la nature et la difficulté des travaux jugés nécessaires pour les assainir, feraient regretter à l'humanité d'employer à ces travaux l'ouvrier honnête et laborieux , dont elle doit chérir et protéger l'existence ; pourquoi cette même humanité, contrainte ainsi à des réflexions douloureuses, ne les étendrait-elle pas à ce que lui présente de déplorable pour elle le sort actuel des criminels ; pourquoi , dans le désir de le rendre moins affligeant, ne considérerait-elle pas alors ce que réclame d'une part la justice pour leur intimidation et leur punition, et d'autre part, l'ordre social et la religion pour leur amélioration et l'expiation de leurs crimes? car le concours de ces réflexions devient plus que jamais important dans un pays où les progrès de la civilisation tendent à y supprimer de fait la peine capitale, quand bien même on la laisserait encore subsister dans le Code pénal , puisqu'il est reconnu maintenant que la majorité d'un jury préfère presque toujours proclamer la non-culpabilité , c'est-à-dire l'impunité, qui remet le coupable dans la société, quand une déclaration contraire livrerait le coupable à la mort; pourquoi, en présence de considérations si puissantes, ne regarderait-on pas comme punition expiatoire pour la conscience même et la réhabilitation du criminel, ainsi que pour l'ordre social , les travaux qu'exigeraient les marais dont il serait trop pénible d'effectuer le dessèchement en n'y employant que des ouvriers dont l'honnêteté et la bonne conduite doivent faire diriger les travaux vers des buts encourageans pour eux, pour leur famille, et propres à conserver à l'Etat une utile et estimable existence (l) ?

HUERNE DE POMMEUSE.

(1) Voir, pour le moyen d'exécution des mesures convenables et nécessaires, ce qui en est dit à ce sujet dans l'ouvrage sur les Colonies agricoles et leurs avantages, etc., par M. Huerne de pommeuse, ouvrage que la Société centrale d'agriculture a fait publier à ses frais et que l'Académie française a fait, participer au prix fondé par M. de Mont.hyon pour l'ouvrage le plus utile aux mœurs. (ln-8° de 900 pages, chez Mme Huzard.)

Il ne s'agit point dans cet article du dessèchement des grands marais, mais seulement des terres cultivées ou cultivables sujettes à être annuellement inondées par la stagnation des eaux pluviales ou des fontes de neige.

L'humidité de la terre est utile, elle est nécessaire à la végétation; mais sa surabondance est nuisible et pernicieuse à la plupart des plantes, et particulièrement à toute bonne culture. Lorsque l'eau séjourne en hiver dans un champ, la terre y devient stérile le reste de l'année ; souvent on ne peut la labourer en temps convenable ou lorsqu'il le faudrait, et, dans les années pluvieuses, une terre ainsi retardée ne peut plus rien rapporter. Dans les prairies, la stagnation des eaux fait périr les meilleures plantes; les mauvaises ou les moins précieuses y résistent ; elles s'y multiplient; elles altèrent, elles détériorent peu-à-peu toute l'étendue de la prairie. Le dessèchement des champs et des prairies est donc également nécessaire. Lorsqu'un dessèchement a lieu sur de grands espaces de pays, l'air en devient plus sain en été et moins froid en hiver; l'époque des récoltes est plus hâtive et leur succès plus grand et plus assuré. Ces principes posés, je passe à leur application.

Les terrains sont inondés : 1° par la stagnation des eaux pluviales et de celles des fontes de neige; 2° par des eaux provenant de réservoirs souterrains, dans lesquels elles s'accumulent et d'où elles s'élèvent à la surface par l'effet de leur propre pression ; et 3° parce que les terrains inondés sont plus bas que tout le pays environnant. J'examinerai successivement les moyens employés pour parvenir au dessèchement de ces trois espèces de terrains inondés, et, dans un dernier § , je parlerai des puits perdus ou puisards naturels, de leurs effets en agriculture, et, par suite, du dessèchement au moyen de puisards artificiels, de coulisses ou rigoles souterraines et de sondages.

§ Ier. — Dessèchement des terrains inondés par la stagnation des eaux pluviales ou celle des fontes de neige.

Le dessèchement des terres cultivables sujettes à être inondées par la stagnation des eaux pluviales ou par celles des fontes de neige, s'opère de deux manières : ou par des rigoles, espèces de fossés ouverts, ou par des fossés fermés ou couverts, communément appelés coulisses ou rigoles souterraines. Il ne sera pas ici traité des rigoles dont l'explication se confond avec ce que l'on aura à dire des raies d' écoulement et du billonnage dont il sera question à l'article Labours.

Le dessèchement des terres cultivables par fossés ouverts ayant le grand inconvénien; d'interrompre la libre circulation des voitures ou de la charrue, et d'exiger la con-

CHAP. 5e.

DESSECHEMENT DES MARAIS.

struclion d'un grand nombre de ponts, on a cherché à y remédier par le dessèchement au moyen des rigoles souterraines ou fossés couverts.

Les rigoles souterraines, communément désignées sous le nom de coulisses , sont des fosses garnis de pierres ou d'autres matières qui ont assez de solidité ou de durée pour maintenir les vides par lesquels l'eau doit s'écouler. On recouvre le tout de mousse, de gazon et de terre, de manière que la charrue ou la voiture passent par-dessus les coulisses sans jamais être arrêtées, comme elles le sont par les fossés ouverts.

L'usage de ces petits aqueducs pour le dessèchement des terres remonte à l'antiquité la plus reculée. Les Perses recueillent encore aujourd'hui les fruits et les avantages d'un grand nombre de ces canaux, construits, à une époque inconnue , dans des terrains humides et inondés, dont les eaux servent à arroser et enrichir d'autres terrains qui étaient trop secs. Caton, Palladils, Columelle, Pline, etc., parlent de ces aqueducs souterrains employés de leur temps pour le dessèchement des terres cultivables inondées et dont la culture était gênée par la stagnation des eaux. Après avoir ouvert les fossés, on les remplissait en pierres sèches, ou en branches tressées grossièrement, puis on les couvrait en pierres plates ou en gazon. Les coulisses des anciens avaient de 0,LL 90 à lm et 1» 20 de profondeur. On ne leur donne plus que 0m 60 à 0m 70; mais les grandes coulisses qui doivent recevoir les eaux des coulisses transversales sont plus larges et plus profondes.

Aujourd'hui, les coulisses se font, comme chez les anciens, en pierres, et, à défaut de pierres, en fascines ou en branchages, et dans beaucoup de pays tout simplement en gazon. Pour faire les coulisses en fascines {fig. 99),

on place, de distance en distance, dans le fond du fossé, deux pieux croisés en chevalet ou en croix de Saint-André, destinés à porter les fascines, au-dessus desquelles on met de la paiiie, de la mousse ou des feuilles, que l'on recouvre ensuite de terre. Suivant les localités, en emploie indistinctement les fascines de chêne, d'épines noires, de saule, d'orme, d'aune, de peupliers, etc., etc. Ces coulisses durent 30 à 40 ans et au-delà, suivant l'essence du bois des fascines, et la grosseur des branches.

Dans le Lancashire et dans le Buckinghamshire, on dessèche les prairies par des coulisses- étroites {fig. 100), pratiquées avec un fort louchet; mais dans beaucoup d'endroits, on se sert avec plus de succès de la charruetaupe.

Fig. 100.

Les coulisses en pierre {fig. loi) durent plu- Fig. 101.

sieurs siècles. Ainsi, celles qui ont été faites par les anciens en Grèce, en Asie, en Perse, en Syrie, etc., sont encore bien conservées et remplissent parfaitement leurs fonctions sans que jamais on soit obligé d'y travailler. La figure en présente de plusieurs genres de construction , qui n'ont pas besoin de description spéciale, et entre lesquelles on peut choisir selon les besoins des localités et les matériaux disponibles.

L'argile cuite ou terre à briques et à poteries peut aussi servir à établir des coulisses très-durables, très -faciles à poser, et qui, pour certains pays, seront très-peu dispendieuses. La fig. 102 en offre de plusieurs formes. Il serait à désirer qu'on se mît à en fabriquer clans un grand nombre de nos départemens ; en attendant M. Goijrlier a établi à Vaugirard, près Paris, une manufacture où l'on trouve des caniveaux de différentes sortes qui rempliront très-bien l'usage que nous indiquons.

Les coulisses faites en gazon (fig. 103) durent 10, 12, 15 ans et quelquefois plus. On donne en général à ces fossés un mètre de profondeur et un demi-mètre de largeur. Lorsque le terrain oii on les ouvre est gazonné, on met d'abord à part les gazons que l'on coupe en corn parti mens égaux et convenables pour être placés renversés au fond du fossé; ce fond ne doit avoir que de 3 à 6 pouces de largeur. La première terre extraite, comme elle

Page 1