CHAPITRE XVI. — Du Lapin
Le tort que les lapins font à l’agriculture lorsqu'ils sont réunis en grand nombre dans les pays cultivés, a excité contre eux l’animadversion des cultivateurs, quelque précieux qu’ils soient par leur poil, leur peau et leur chair. Aussi, en ce moment, nos chapeliers, qui consomment par an pour 15 millions de peaux de lapins, sans compter ce que la bonneterie et la draperie en emploient, en tirent une grande partie de l’étranger, tandis que notre climat pourrait nous permettre d’en exporter abondamment, si son éducation était bien dirigée. Indépendamment de l'emploi de son poil, la peau du lapin fait une fort bonne colle; la chair de cet animal fournit un bon bouillon et une nourriture saine que les habitans de la campagne pourraient faciiement se procurer, tandis que la rareté de la viande de boucherie les réduit souvent à ne manger qu’un peu de porc, et à vivre presque toujours de végétaux. Enfin le fumier de lapin est un très-bon engrais, surtout dans les terres glaiseuses.,
Quelques obstacles se sont opposés à la multiplication des lapins domestiques; on a prétendu que leur réunion viciait l'air et causait des maladies; mais il a été reconnu que, dans ce cas, les habitans ne manqueraient pas de s’en apercevoir avant que l’air püt avoir contracté une qualité malfaisante, et que d’ailleurs la mortalité complète des la pins précéderait toujours de beaucoup l’époque à laquelle l'air pourrait devenir dangereux à respirer.
La différence de saveur de la chair des lapins sauvages, comparée à celle des lapins domestiques, et le mépris que font de ces derniers les hommes qui se piquent de délicatesse, ont mis aussi des bornes à cette espèce d'industrie, La chair des lapins sauvages est en effet plus succulente et un peu plus ferme ; mais Ja nourriture choisie et les préparations qu’on peut donner à ces animaux après leur mort, font disparaître presque entièrement ces différences ; et la grosseur des lapins domestiques, dont M. Lormoy, notamment, propage une race qui pèse jusqu’à dix à douze livres, dédommage bien d’une différence de goût presque insensible.
Une des principales causes qui ont empêché la multiplication des lapins domestiques est la mortalité, qui enlève souvent des portées entières et décourage le cultivateur qui voit perdre ainsi le fruit de son labeur. Le manque de soins est le plus souvent cause de cette mortalité.
$ 1‘". — Des garennes libres.
On peut donner trois sortes d'habitations à lapins : des garennes libres, forcées et domestiques.
Les garennes libres, trop nuisibles aux autres productions agricoles pour être usitées dans les pays cultivés, ont le plus grand succès dans les montagnes sablonneuses et incultes, où ces animaux $e plaisent et se multiplient abondamment. En Irlande, en Danemark les dunes sont couvertes de lapins sauvages qui s'y sont naturalisés, et les propriétaires retirent un grand produit. de leur dépouille, qui est seule comptée dans une grande exploitation de ce genre, L'évêque de Derry obtient
d'une grande garenne située sur le bord de la mer, douze mille peaux de lapins, par année,
$ IL.—Des garennes forcées.
Les garennes forcées différent des premières en ce qu’elles sont entourées de tous côtés par des fossés, des murs ou des haies. qui empêchent. les animaux de s'écarter de lhabitation. Il n’y a pas de mesure fixe pour leur grandeur, qui doit être la plus étendue possible, C'est en général à leur petitesse qu'on doit attribuer le peu de succès de quelques-uns de ces établissements en France; en Angleterre, quelques-unes contiennent plusieurs centaines d’acres ; et on y assomme dans une seule nuit cinq à six cents paires de ces animaux.
Ces garennes sont fermées de wurs de terre recouverts de jonc ou de chaume, du bien elles sont entourées d’une clôture de pieux; dans leur intérieur , on forme plusieurs champs, clos de murs et semés en prairies artificielles, surtout en turneps, qui servent de nourriture pendant l'hiver. Dans les lieux où la terre ne fournit pas ces productions, on élève des meules de foin, que les lapins consomment pendant la saison morte, des hangars sont adossés aux murs de clôture, afin que ces animaux puissent trouver une nourriture sèche pendant la saison pluvieuse, et l’on a soin de pratiquer dans la garenne plusieurs terriers artificiels, pour inviter les lapins à continuer ce premier travail,
Olivier de Serres recommande d’établir la garenne sur un coteau exposé au levant ou au midi, dans une terre légère mêlée d’argile et de sable, qu'il faut parsemer de taillis épais, et planter d’arbres qui puissent fournir de l'ombre aux lapins et qui résistent à leurs dents ; tels sont en général les arbres verts. Il faut èn ajouter d'autres qui poussent avec rapidité et dont la coupe puisse devenir une nourriture utile, que les lapins trouvent sur place, tels que tous les arbres fruitiers, les chênes, les ormes, les genévriers, les acacias, etc. On doit avoir soin d’environner ces arbres dans leur jeunesse, afin de les défendre de l’approche des lapins. Toutes les plantes odoriférantes, tels que le thym, le serpolet, la lavande doivent être répandues dans la garenne ; enfin, on doit y mettre des graminées, des plantes légumineuses et des racines, lorsque son étendne ne fournit pas une nourriture naturelle assez abondante. Ceite étendue, suivant Olivier de Serres, doit être au moins de sept à huit arpens, et il assure qu'une garenue forcée de cette grandeur rapporter adeux cents douzaines de lapins par année, si elle est convenablement entretenue.Il veut que la garenne soit voisine de la maison, afin qu’elle puisse être fréquemment visitée et mieux gardée, qu'elle soit enfermée par des murailles de pierres ou de pisé, hautes de neuf à dix pieds, dont les fondations soient assez profondes pour empécher les lapins de passer sous la construction. Ces inurailles doivent être garnies, au-dessous du chaperon, d'une tablette saillante qui rompe le saut des renards. Il faut aussi griller d’une manière serrée les trous nécessaires à l'écoulement des eaux. Les
fossés pins d’eau sont regardés par Olivier comme d'excellentes clôtures, lorsque la localité le permet; il ytrouve l’avantage de former un canal environnant qui peut être empoissonné; on doit donner à ces fossés six à sept mètres de large sur deux mètres et plus de profondeur ; il faut relever d’environ un mètreet à pic leur rive extérieure, en empêchant les éboulemens et les brèches par un bâtis en maçonnerie, où par une plantation d’osiers très-rapprochés ; la rive intérieure doit être en pente douce, afin que les lapins qui auraient traversé le fossé à la nage pour s’en aller, ne pouvant gravir à l’autre bord, puissentretourner sans danger à leur gîte.
Ces fossés permettent en outre de former dans l'intérieur quelques monticules favorables aux lapins avec la terre meuble qui en est extraite, et fournissent à boire à ces animaux.
Lorsqu'on veut prendre des lapins de la garenne, on se sert de piéges, de filets ou d’espèces de trappes ; les filets doivent être tendus vers le milieu de la nuit, entre les terriers et les lieux où les lapins vont pâturer; on les chasse avec des chiens et on les laisse renfermés dans les filets jusqu’au jour; ceux à ressort doivent être placés aux environs des meules de foin où les lapins se rendent en grand nombre. On pratique aussi de grandes fosses recouvertes d’un plancher au milieu duquel il ya une porte avec une petite trappe; ces fosses sont creusées aux environs des meules de foin, ou bien dans les champs semés en turneps ou cultivés pour la nourriture d'hiver. La trappe reste fermée pendaut quelques nuits pour ne pas épouvanter les animaux; on l'ouvre ensuite pour les prendre, mais on a soin de ne pas la laisser trop remplir, car s’il y tombe un tros grand nombre de lapins et qu'ils y restent quelques heures, ils ÿ sont étouffés, et l’on ne peut plus tirer parti que de leurs peaux. En vidant la fosse dans laquelle ils sont tombés, on doit séparer ceux qui sont en bon état et on les assomme ; on doit lâcher au contraire tous ceux qui sont maigres. Vers la fin de la belle saison il est utile de rendre cette opération plus générale pour diminuer le nombre des mâles, en n’en laissant qu'un pour six ou sept femelles ; moins on a de nâles surabondans, plus on sauve de petits, parce qu'ils les détruisent fréquemment. On peut aussi châtrer les mâles à mesure qu'ils tombent sous la main, et les lâcher ensuite dans la garenne; par cette opération ils deviennent plus gros, d’un manger plus délicat; ils ne sont plus dangereux pour les femelles, pour leurs portées ni pour les autres mâles, tandis qu'ils se livrent entre eux des combats cruels,lorsqu'ils n’ont pas été coupés.
Il ne faut employer ni le furet ni le fusil pour chasser dans les garennes forcées ; lun et l’autre erfraient les lapins et les dégoûtent de leur habitation, On peut se servir de plusieurs autres moyens qui n'ont pas cet inconvénient; quelques propriétaires ferment une grande quantité de trous de terriers tandis que les lapins sont en gagnage; ils les effraient ensuite pour leur faire chercher une retraite dans d’autres trous pratiqués exprès, et qui traversent les monticules. A l’un des bouts de ces passages ils ont tendu un filet, et par l'autre ils forcent, à l'aide d’une longue perche, les lapins à se sauver et à se prendre dans les filets, D’autres propriétaires suspendent à un arbre un large panier d'osier sur l’endroit où les lapins prennent ordinairement leur nourriture, ou bien sur la place où elle a été accumulée à dessein, et, par le moyen d’une corde qui passe sur une poulie et vient aboutir à un cabinet dans leauel le chasseur est caché, il laisse tomber le panier doucement sur eux, lorsqu'ils ont été rassemblés à l’aide du sifflet ou de la voix, ensuite on les tireun à un par une porte pratiquée latéralement sur le panier, et l’on choisit ceux qu’on veut ôter à la garenne; il faut qu’il y ait plusieurs endroits garnis de ces paniers, ou bien qu’ils soient changés fréquemment de place, afin de ne pas cffaroucher les lapins. On peut se servir encore d’une grande cage faite en osier ou autre bois, garnie d'ouvertures posées au niveau de la terre, et qui, par leur forme évasée extérieurement,