J.-C.-F. LADOUCETTE
Un autre travail qui mérite également d’être cité pour exemple, c'est l’exdiguage de la baie de Aurnic. La digue est longue d'environ
cHaAp. 5°.
1340 pieds et haute de 20 pieds. Sa largeur varie de 50 à 120 pieds. Hors de toute atteinte désormais, elle prèserve d’une manière certaine le territoire qu’elle domine. Moins d’un an a suffi au propriétaire actuel du Kurnic, M. DERRIEN, pour construire ce môle; il est formé sur ses deux flancs d’amas de pierres grossières rangées sur deux files; l'intervalle compris entre ces deux lignes de défense, a été comblé par un double mur de gazon et de sable blanc. Les parois extérieures ont ensuite été garanties par une maçonnerie sèche. Maintenant la mer apporte contre le pied de la digue des sables dont l’entassement s’accroit tous les jours et qui formeront un bouclier indestructible. Les varecs commencent aussi à lier entre elles les pierres du môle. Au total l’état de celui-ci est parfait et ne laisse prise à aucune inquiétude.
Nos côtes fourmillent d’anses et de baies susceptibles d’être enlevées aux flots, et dont l’endiguement présenterait assez peu de difficultés. Les terres ainsi arrachées à la mer sont toutes, comme on le sait, d'uneadmirable fertilité, et les essais multipliés qui ont été faits ne laissent plus aucun doute sur la possibilité d’en obtenir la plus riche production. On
eut donc affirmer sans crainte que les plus elles affaires agricoles de notre pays sont dans le desséchement des baïes susceptibles d’être fermées. Malheureusement les lais de mer, si propres à la fondation de vastes fermes modèles, n’ont été obtenus jusqu’à présent que difficilement , et le gouvernement a toujours été fort avare de concessions de ce genre. Espérons mieux des ministres actuels qui ont romis de mettre désormais en adjudication es terrains de cette espèce que l’industrie pourrait réclamer. C. B. de M.
SECTION 1V. — Du desséchement des marais et des terres marécageuses , et de leur mise en valeur.
L'eau, si nécessaire à la végétation ,est quelquefois, par sa surabondance, un obstacle à la culture, etil existe en France près d’un million d'hectares de terres iucultes et improductives par la présence constante, ou à de certaines époques de l’année, d'eaux qui en forment des marais. La grande quantité de plantes aquatiques qui vivent dans les terrains marécageux et dont les débris enrichissent le sol, l’activité de végétation que procure une humidité modérée,les avantages des arrosemens dont il est facile de se réserver la possibilité, font du desséchement des marais une des améliorations agricoles les plus fructueuses , lorsque les résultats en ont été bien conçus et que l'exécution en est bien dirigée ; sans parler encore du bwt philantropique de ces entreprises qui assainissent le pays et transforment en fertiles guérets des foyers d’exhalaisons insalubres et de fièvres intermittentes toujours perfides pour la population.
Le desséchement des grands marais nécessite des travaux d’art et un ensemble d’opérations pour lesquels l'intervention du gouvernement est obligatoire : ces difficultés, jointes aux capitaux considérables que ces
DESSÉCHEMENT DES MARAIS
belles entreprises exigent, expliquent pourquoi un si petit nombre ont été mises à exécution. Nous ne nous occuperons ici de ces grands travaux que pour les parties qui ont besoin du concours et des lumières des agriculteurs; le surplus dépasse les limites ordinaires de leur capacité, et exige tout à la fois la réunion de puissans capitalistes et de très-habiles ingénieurs. C.B. de M.
ART. 1%. — Observations générales sur les causes de l'existence des marais et sur les moyens de les assainir.
Le choix des moyens qu’on doit employer pour assainir et livrer à la culture les terrains marécageux doit varier suivant les dispositions locales. Nous allons considérer successivement ceux dont l’expérience a le plus éminemment constaté l’utilité.
Quand il y a déclivité quelconque du terrain, on doit en profiter pour diriger les eaux vers le cours d’eau qu’il est le plus facile d’aborder; mais les terrains creux ou sans pente, exposés à subir des inondations ou à recevoir des sources, et dont le sol est de nature à conserver l’eau, peuvent éprouver, de sa stagnation, des préjudices d’autant plus importans et redoutables qu'outre les pertes qui en rejaillissent immédiatenrent sur l’agriculture, il en résulte une insalubrité qui a souvent les suites les plus déplorables pour la santé et méme pour l’existence des hommes et des animaux.
Lorsque le terrain présente de telles disposilions, il faut tâächer de reconnaitre le soussol et la nature des couches inférieures, en recourant à cet effet à des sondages qu’on peut faire aisément au moyen des sondes employées ordinairement dans ce but.
Si on reconnait que les couches imperméables du sous-sol peuvent être traversées jusqu’à ce qu’on arrive à une couche inférieure dont la perméabilité promet de donner l'issue qu’on veut obtenir, il faut pratiquer des foragesque l'expérience arendus faciles,et si le terrain présente une certaine étendue, . on doit recourir à de bons nivellemens pour reconnaître l’inclinaison des couches afin de se régler sur ces inclinaisons.
Si la nature ou l'épaisseur des couches imperméables s'oppose à l'assainissement aa moyen du forage de ces couches, on peut, par suite de bons nivellemens, pratiquer des tranchées à fonds de pierres, dirigées vers une déclivité plus ou moins éloignée,;etrecouvertes ensuite de terres, de sorte que le sol ne perde rien de ce que sa superficie peut offrir à la culture. Quand la pierre est rare, on peut remplir ces tranchées de fascines de mauvais bois, ou méme de paille si le bois est trop cher.
Dans les pays o4 la brique est à bas prix, on en fait qui sont propres à recouvrir les tranchées.
Mais lorsque les marais sont au-dessous des cours d’eau voisins, qu'ils forment ainsi des espèces de lacs, et que le forage ne peut être : employé avec succès, il faut recourir à des épuisemens qui ne s’opèrent généralement qu'avec des ouvrages d’art,lesquelsexigent sou vent de grands moyens et des dépenses dont on doit se rendre préalablement compte, tels
132 AGRICULTURE : OPERATIONS AGRICOLES
que des moulins à vent qui mettent en mouvement des roues à pot où des vis d’Archrméde, placées quelquefois à divers étages superposés pour atteindre le niveau du seuil que les eaux doivent franchir pour trouver leur écoulement.
Aujourd’hui, on emploie même à un but si important la force motrice des machines à vapeur. Pour élever les eaux, ces machines à vapeur mettent en action des roues d’un grand diamètre pourvues d’aubes qui prennent l’eau dans le niveau à dessécher et la font monter et déverser au-dessus du niveau du seuil qu'il faut franchir.
Il est digne d’un gouvernement de s’occuper de tels travaux pour assainiret vivifier des contrées entières,et la Hollande présente des exemples de ces moyens d'amélioration, non moins admirables par la grandeur de leur conception et la perfection de leur exécution, que par l'étendue des avantages et même des bénéfices qui en résultent, malgré les dépenses qu'ils exigent.
Nous avons vu sur les lieux mêmes, et notamment près le beau canal d'Amsterdam au Helder, qui reçoit des vaisseaux de ligne, de vastes lacs convertis ainsi en beaux pâturages, et nous citerons entre autres le lac Burmster dont la superficie était d'environ 10,000 hectares et dont le fond était de 5 mètres audessous de la basse mer.
Du reste, ces grands travaux nécessitent des capitaux et des connaissances que nous ne devons pas supposer aux propriétaires et aux cultivateurs auxquels nous parlons, et par cette raison nous n’entrerons pas à cet égard dans plus de détails. Lorsque ces vastes et belles entreprises ne sont pasexécutées par le gouvernement, elles doivent l’être par de puissantes compagnies de capitalistes, qui s'adressent à des ingénieurs habiles pour dresser les plans et projets et diriger l'exécution des travaux jusqu’à leur perfection ; pour ces entreprises, souvent longues et fort dispendieuses, il faut ordinairement le con cours d’un grand nombre de propriétaires, et lorsqu'on ne peut l'obtenir amiablement, il faut se prévaloir des dispositions de la loi du 16 septembre 1807, qui régle lemode d'exécution des travaux, celui d’acquittement des indemnités dues, et des expropriations dans le cas où elles sont indispensables. On voit encore que ces spéculations sortent du domaine de l’agriculture. Quoi qu’il en soit, lorsque les travaux de desséchement sont achevés et les terrains rendus cultivables , une nouvelle série de travaux véritablement agricoles commence, et nous devrons par ce molifnous y arrêter; ce sera l’objet de l’art. III.
$ 1°". — Desséchemens par remblaiement et par colmates.
Il est un moyen d'assainissement applicable à certaines localités et auquel on donne généralement la dénomination de co/mate.
Avant de nous en occuper plus particulièrement, nous ferons observer que quelquefois certaines localités indiquent comme
moyen d'assainissement le remblaiement du sol par des terres rapportées, qu'on répand sur la surface en quantité et jusqu’à une hauteur telles que le dessus du remblai soit suffisamment élevé pour l'écoulement des eaux pluviales, et supérieur aux eaux courantes qui peuvent le traverser. Ce moyen, toujours très-dispendieux , est souvent impraticable , soit par la grande étendue du sol marécageux, soit par le manque de terres nécessaires pour le comblement : nous l'avons cependant vu employé, en grand et avec succès, à Lyon, près du confluent du Rhône et de la Saône , sur l'emplacement où l’on établit actuellement le beau quartier Perrache.
Le moyen connu plus particulièrement sous la dénomination de colmates, consiste à diriger des eaux troubles dans les fonds où elles peuvent déposer , au moyen de dispositions convenables , les terres qu’elles tiennent en dissolution. Il est très-répandu en Italie, où l'on s'en est servi depuis long-lemps, et où l’on continue d’en faire usage avec beaucoup d’avantace et de profit. Plusieurs auteurs eslimés ont donné des préceples généraux sur la méthode des colmates (1), et nous renvoyons à leurs ouvrages, car il serait difficile d'analyser ce qu'ils ont dit sur cette matière.
Nous nous bornerons à observer que le succès de l'emploi de la méthode des colmates lent principalement à la promptitude avec laquelle on exoulse, du terrain qu’on se propose d’exhausser par alluvion, les eaux limoneuses qui y ont été introduites, lorsque ces eaux , ayant déposé leur limon, sont devenues claires; c’est par la rapidité de cet écoulement qu’on se procure le double avantage et de renouveler le plussouvent qu'il est possible, pendant un temps donné, les eaux troubles sur la surface du sol à colmater, et de réduire à rien ou à très-peu de chose le mélange de ces eaux troubles avec les eaux déjà clarifiées.
Il est donc manifeste que l’établissement d'un système de colmates suppose l’élablissement préliminaire d’un système d’écoulement, et que la réussite du premier dépend absolument de la perfection du second; bien entendu que les eaux destinées à former les alluvions satisfont encore à d’autres conditions indispensables.
D'un autre côté, on concevra aisément, avec quelques réflexions, que, lorsqu'un système d’écoulement est établi conformément aux principes exposés ci-dessus,rien n'est plus aisé, si on le juge convenable, que de s’en servir pour faire des colmates, soit sur Ja surface entière du sol à bonifier, soit sur quelques parties de cette surface, l'introduction et l’expulsion des eaux troubles n’exigeant que la construction de quelques ouvrages faciles et bien connus , qu’on exécute sans rien changer d’ailleurs au système des canaux et des fossés d'écoulement.
Nous avons vu sur les lieux mêmes de beaux exemples de résultats obtenus en France par l'emploi des colmates, surtout dans le midi; nous citerons entre autres lattérissement progressif de l'étang de Capestang (caput
(1) Les traités de GUGLIELMINI, Natura de’fiumi; de ZENDRINI, Leggi e fernoment dell'ucque correntis de FOSSOMBRONIT, Memorce idraulico-storico sopra la Val-di-Chiana, etc.
CHAP. à°.
stagni), dont la superficie était de près de 2,000 hectares et qui est situé à environ 12,000 mètres de la ville de Narbonne et 1200 du canal du Midi. Par suite de mesures prises relativement à ce beau canal et au desséchement de cet élang qui était d'une grande insalubrité, on dérive à volonté les eaux de l'Aude, lorsque ses crues lui font charrier des troubles considérables et rendraient l'approche de cette rivière dange-
reuse pour le canal , et on introduit alors les eaux de Aude dans l'étang de Capestang ,
avec des moyens combinés de manière à effectuer le plus efficacement possible le dépôt des troubles que charrie cette rivière dans ses crues.
. Nous citerons, dans le prolongement de Ja même ligne navigable, latlérissement progressif de l'étang de Mauguio, autrefois traversé par le canal des Etangs qu'on en a séparé , et qui s’attérit par le dépôt des eaux du Vidourle; cette rivière torrentielle, lors de ses crues, charrie et dépose dans cet étang les troubles qu’elle recoit dans son cours à artir des montagnes des Cevennes, et le comle ainsi progressivement. — Nous citerons encore les beaux allérissemens qui se font par des moyens analogues et des colmates, à l'embouchure du canal de Beaucaire à Aigues- Mortes,ancien port où s'embañqua saint Louis pour la Terre-Sainte, et maintenant séparé de la mer par un espace de 12,000 mètres d’attérissemens déposés par les torrens dont les crues se dirigent sur ce point.
Nous devons citer pour exemple de desséchement par un moyen opposé, par celui de l'écoulement, l'étang de Marseillette dont la superficie était de plus de 2,000 hectares, et qui, entièrement assaini maintenant, voit prospérer dix-huit fermes ou métairiessur son sol autrefois entièrement sous l’eau (1). Nous pourrions citer de nombreux exemples de ce genre, praliqués en France depuis l’édit d'Henri IV et les mesures prises par ce bon roi pour les desséchemerns; mais, comme ce qu'il y a de plus important ici est d'exposer les systèmes ou moyens reconnus les plus avantageux, nous allons en donner les principales idées.
$ II. — Desséchement par un système de.canaux.
Pour les desséchemens des grands marais qui se trouvent généralement dans des vallées ayant peu de pente, où affluent des rivières , des torrens et des ruisseaux qui n’ont pas de lil, ou qui en ont d'insuffisans pour le débit de leurs eaux, le problème à résoudre consiste à ouvrir un canal principal el des canaux secondaires qui soienl capables d’écouler les plus grandes eaux, et de les maintenir au-dessous des terrains les plus bas à dessécher.
Ce problème peut avoir un grand nombre de solutions : la meilleure estcelle qui atteint le but désiré avec la moindre dépense possible, et qui lègue à l’avenir des ouvrages slables et d’un entretien peu dispeadieux.
DESSÉCHEMENT DES MARAIS
Pour arriver à ces résultats, il faut commencer par reconnaitre, niveler et jauger les dif- Jérens cours d’eau dans toutes les saisons de l'année; il faut en étudieravec soin le régime, examiner les surfaces inondées et la nature du sol, et dresser ur plan général de nivellement et de sondes de tout l'ensemble des marais. Cela fait, il faut s ‘occuper d'écouter les affluers principaux en les isolant autant que possible des eaux locales, et en débouchant celles-ci dans les premières le plus en aval possible, ou assez loin pour que les accrues ou remous ne se fassent pas sentir Jusque sur les parties basses à assainir. C’est par le même motif que l’on a éloigné, à Lyon, l’embouchure de la Saône dans le Rhône, à Grenoble, l'embouchure du Drac dans l'Isère, et à Avignon, l'embouchure de la Durance dans le Rhône.
On doit diriger les canaux des affluens le plus directement que faire se peut, vers le débouché général des marais, et éloigner ces affluens des parties basses pour les élablir au contraire sur les faites ou parties hautes. Par ces dispositions importantes , les canaux principaux ont une pente plus forte et mieux soutenue, les eaux ont plus de vitesse et moins de section, les déblais sont diminués et rendus plus faciles : on se crée la faculté de pouvoir le plus souvent établir des prises d’eau pour des usines, des arrosages , et des chasses sur les canaux secondaires; l’on évite enfin les changemens trop brusques de pente où il se forme des attérissemens qui exigent des curages difficiles et continuels.
L'idée qui se présente d’abord d'ouvrir un canal principal à travers les parties les plus basses des marais à dessécher , est donc généralement la plus mauvaise, puisqu'elle aurait pour résultat de porter sur ces parties basses des eaux étrangères qu’il faut au contraire en éloigner, et que l’on ne pourrait ensuile évacuer convenablement qu’en donnant au canal, ayant alors naturellement peu de pente, une grande section très-profonde, et en baissant considérablement le seuil du débouché des marais; ce qui amènerait des difficultés immenses en pure perte, puisqu'on peut les éviter en se pénétrant bien de l’idée principale, que nous avons exprimée ci-dessus, qui est d'isoler autant que possible des marais les eaux affluentes qui les inondent. Cette idée capitale, qui n’a pas malheureusement toujours été mise en pratique, a été très-bien sentie en 1642 par Jean DE VAN- Exs, Hollandais, conseiller de Louis XIII, el auteur du desséchement des marais d’Arles. Il a conduit, à travers les marais, jusqu’à l'étang du Galéjon, communiquant avec la mer, le cours d'eau considérable appelé Vigueirat, débitant environ 25 mètres cubes d’eau par seconde dans le Crau, et a créé à cet effet un grand canal en remblai de 39,000 mètres de longueur , ayant 0" 10 de pente par 1,000 mèlres; il a fail passer sous ce canal, de la rive droite à la rive gauche, par des aquéducs à syphon appelés zocs en hollandais, et boties en italien, différens
.(f On peut consulter, pour de plus amples détails sur les desséchemens qu’on vient de citer, ce qui est dit dans notre ouvrage sur les canaux navigables, publié en 1822, in-4° de 600 pages, accompagne d’un
atlas, chez M°° Huzard.
petits canaux d'écoulement qu’il a fait déboucher plus ou moins loin, suivant les cas, dans un second grand canal nommé Vidange, ayant 38,000 mètres de longueur , une pente beaucoup plus faible que celle du Vigueirat, se développant sur la ligne du Thalweg, débouchant aussi dans l’étang du Galéjon, et débitant dans les plus grandes eaux jusqu’à 35 mètres cubes par seconde à sa partie inférieure. Il s’est aussi ménagé la faculté de jeter en plusieurs points à sa volonté, tout ou partie des eaux du Vigueirat dans le Rhône ou dans la Vidange, et celles de la Vidange dans le Rhône; eufin, pour mieux abaisser les eaux de plusieurs petits lacs et autres parties basses, il a ouvert différens petits canaux qu'iln’apointévacués immédiatement sur la Vidange , mais bien à quatre ou cinq mille mètres en aval, en se réservant de les y verser à volonté en chemin au moyen de marteillères, ou petites écluses à vannes. Si tous ces travaux ne produisent plus aujourd’hui leur effet , il ne faut point en accuser le génie de Van-Ens, mais la négligence qu'on a mise à entretenir son œuvre admirable.
Dans la recherche du volume des eaux à dé-
biter par les différens canaux, et surtout par le canal principal, lorsque les localités le demandent,il fautavoiraitention que les grandes eaux des affluens qui viennent de très-loin, n'arrivent dans les canaux de desséchement que lorsque les crues des cours d’eau plus rapprochés se sont écoulées, et que, par conséquent, le canal principal ne doit pas débiter toutes les eaux en masse, mais les évacuer successivement. Un fait qui vient à l’appui de notre observation, c’est qu'avant le desséchement des marais de Bourgoin, les crues de la rivière de Bourbr , qui traverse ces marais, s’élevaient, en aval de leur débouché, considérablement plus haut qu'après l'exécution des travaux; ce que l’on explique en faisant remarquer qu'avant le desséchement tous les petits affluens s’accumulaient dans les marais, et n’arrivaient à l'issue générale qu'après avoir donné aux grands cours d’eau le temps de les y joindre, tandis que maintenant les eaux locales s’écoulent successivement et sont déjà évacuées lorsque les eaux éloignées arrivent. La Bourbre débite à son entrée dans les marais, lors des crues, 50 mètres cubes par seconde, et environ 60 mètres cubes àsa sortie. La pente du grand canal, réunissant toutes les eaux, est de 0 * 45 par 1,000 mètres.
Tous les principes exposés ci-dessus ne sont
as également susceptibles d'application sur Le différens marais; il suffit d’en avoir signalé l'esprit pour que l’on puisse en tirer le meilleur parti possible dans l’occasion.
Les canaux principaux doivent être ouverts les premiers, en tout ou en parte, suivant les cas. La marche des travaux n’est pas non plus indifférente : elle doit être étudiée et prescrite avec soin. Il ne faut s'occuper des canaux secondaires et autres que lorsque les eaux courantes sont dans les grands canaux, pour
w’elles puissent entrainer alors les vases qui s’'accumuleraient sans cette attention au débouché des canaux latéraux.
Pour activer aussi l'évacuation de ces vases,
AGRICULTURE : OPERATIONS AGRICOLES
LEV. 1er,
il est important que le canal principal soit plus profond sur son axe qu’au pied des berges. Cette disposition a encore l’avantage de rendre le curage plus facile. Il faut également se ménager la faculté, autant que faire se peut, de détourner les eaux d’un canal dansun autre , afin de faire des chasses dans ce dernier, et de pouvoir curer le premier plus commodément. On doit enfin choisir, par motif de salubrité, l’hiver ou les temps pluvieux pour déboucher les eaux des plages inondées et marécageuses.
On doit encore éviter de faire passer les canaux sur les parties tremblantes ayant une grande profondeur de vase:lorsqu’on ne peut faire mieux, il faut s'attendre à de grandes difficultés d'exécution , parce que les rives des tranchées se rapprochent, que la croûte flottante s’affaisse el se crevasse à une grande distance , et que l’on ne parvient à dessiner l'ouvrage qu’en l’ouvrant à plusieurs reprises au milieu des éboulis, et à travers les remblais en bonne terre que l’on est obligé d’y faire. Le parti de rapporter ainsi des terres dans les ouvertures des canaux éboulés, réussit aussi très-bien sur les marais qui sont formés d’une couche de gazon reposant sur un fond indéfini de sable. Si le terrain, sans être sablonneux, n’a cependant point assez de consistance pour résister au courant des eaux, on consolide les berges avec des fascines et clayons, en laissant libres et oscillantes du côté de l’eau les extrémités des branches, lesquelles divisent alors le courant, lui font abandonner les matières en suspension, et occasionent des dépôts là où il y aurait eu des affouillemens; si, enfin, le cours d’eau est trop rapide, on diminue sa pente au moyen de chutes convenablement disposées.
Au marais de Bourgoin, la rivière de Bourbre entrait dans les marais avec une pente de cinq mètres par 1,000 mètres. On a réduit cette pente à moitié au moyen de plusieurs chutes.
Les canaux de ceinture que l’on recommande ordinairement dans les projets, sont rarement exécutables, parce que le périmètre qu’ils devraient parcourir est presque toujours trop irrégulier, et composé de contre-pentes plus ou moins rapides. Il faut donc renoncer à ces canaux etse contenter de ceindre les marais par de simples fossés.
Des francs-bords doivent accompagner tous les canaux ; aux iarais de Bourgoin, déjà cités, ils ont été fixés sur chaque rive, ainsi qu’il suit : une berme de deux mètres pour les grands canaux, une berme d’un mètre et demi pour tous les autres; et généralement pour tous une levée ayant à sa base la largeur du canal à sa superficie.
$ III. — Observations sur les travaux d’art nécessaires dans les desséchemens.
L'exécution d’un grand desséchement exige souvent des ouvrages d’art assez difficiles, tels que digues, aquéducs, chutes, barrages, ponts, canaux d'irrigation, etc., etc., qui nécessitent presque toujours les connaissances de l'ingénieur, et sur lesquels par conséquent nous ne croyons pas devoir nous étendre dans cetouvrage.Cependant, à cette occasion; nous
cHAP. 5°
allons consigner ici quelques faits qui peuvent attirer l’attention des ingénieurs aussi bien que des agriculteurs.
Si l'on est dans le cas de battre des picux dans des lits de rivière à fond de gravier, comme sont, par exemple, ceux de l'Isère, du Drac et de la Durance, il est bon d’être prévenu qu'on ne peut les y faire entrer que d'environ 4 mètres, et que lorsqu'ils doivent prendre une fiche plus grande, il faut draguer Fhiééeinent de manière à ce que les pieux n'aient plus à entrer dans le gravier que de 4 mètres en contre-bas du fond de la fouille. Pour n'avoir pas connu ce fait d’expérience; l’auteur du pont de Bon-Pas, sur la Durance, n’a pu donner aux pieux des palées une fiche suffisante en contre-bas de la superficie du gravier, en sorte que plusieurs de ces palées ont été emportées , et que l’on n’a sauvé les autres, déjà plus ou moins affaissées , qu’en défendant leur pied par de solides enrochemens en fortes dalles perdues d’environ 2 mètres de longueur, de 0" 66 de largeur et de 0 ® 33 d'épaisseur, qui sont capables de résister à une vitesse de 15 mètres par seconde (voyez Gauthey, page 272,tome IT). Ainsi dans les enrochemens exposés à l’action d’un courant destructeur, il ne faut point employer des masses rondes et informes , mais des blocs minces et longs (1).
Quelquefois, sous le gravier, les pieux atteignent un banc de roche : si l’on continue alors à battre , le bout des pieux s’émousse, sort du sabot, se barbelle comme un champigoon; l’on compte sur une fiche que l’on n’a pas, et l'ouvrage est emporté à la première
rande crue qui remue le gravier jusqu’au ond solide. C’est ce qui est arrivé, le 26 mai 1813, au pont de Furan, à peine terminé, dans le département de l'Isère.
Si les marais étaient longés par un cours d’eau contre lequel il fallût les défendre , comme les marais d'Arles qui sont voisins et en contre-bas du Rhône, ou s'ils étaient traversés par un torrent considérable ou une rivière torrentielle, il faudrait diguer ou encaisser ces cours d'eau. Le meilleur mode, selon nous, serait d'imiter en partie celui qui est en usage dans le Midi, sur la Durance et le Rhône, lequel consiste, suivant que les localités s’y présentent, à former un lit mineur propre à écouler les eaux ordinaires et les pelites crues, au moyen de berges solides submersibles en enrochemens ou en fascinages; à border ce lit par deux ségonneaux ou bandes de terrain également submersibles, et à terminer le tout par deux fortes levées en terre surmontant les plus hautes eaux et formant le lit majeur. Les ségonneaux ne sont point pour cela enlevés à l’agriculture, ils sont seulement exposés aux inondations.
Dans les ségonneaux de la Durance, il y a des terrains plantés en vignes el cullivés en céréales, et dans ceux du Rhôneoutrouve même des bâtimens d'exploitation.
L'aspect effrayant du Lit des torrens ne doit point faire préjuger un volume d’eau trop considérable en rapport avec la vaste étendue
DESSECHEMENT DES MARAIS. 135
des terrains submergés; il faut jauger le volume d’eau aussi bien que possible, et ne pas craindre ensuite de réduire le nouveau lit, s'il doit être encaissé, à la faible largeur nécessaire pour le débit des plus grandes eaux. La détermination de cette largeur demande de longs détails que les bornes de cet article ne nous permettent pas de développer ici; il nous suflira de dire, comme résultats d’une grande expérience, qu'une trop grande lar- £eur a les plus graves inconvéniens, et que l'endiguement des torrens est soumis à de nombreuses considérations importantes et délicates qui méritent toute l’attention des ingénieurs.
Comme exemples frappans du peu de largeur que l’on peut donner aux lits encaissés des grands cours d’eau, nous citerons : 1° Z Drac, torrent considérable qui a son embouchure dans l'Isère, un peu en aval de Grenoble, et débite jusqu’à 4,000 mètres cubes d’eau par seconde. En aval du pont de Claix, d’une seule arche de 47 mètres d’ouverture, il a 3 mètres de pente par 1000 mètres, et un lit de 130 mètres de largeur entre les digues insubmersibles; tandis qu’en amont dudit pont où sa pente est de 4 à 5 mètres par 1000 mètres, il occupe une largeur de 2,000 à 3,000 mètres.
2° L’Isère, qui, avant d’entreren France, sillonne et inonde une grande surface, débite dans Grenoble 2,000 mètres cubes au moyen d’un lit de 90 mètres de largeur et d’une pente d’un mètre par 1,000 mètres, et avec la même pente, après avoir recu le Drac, écoule ses eaux, ayant alors un débit de près de 6,000 mètres, au moyen d’un canal de 240 mètres de largeur, formé par des digues insunmersibles. \
3° Le Rhône, dont le lit vague et très-large en amont de Lyon, débitant environ 4,000 mètres cubes, passe sous le pont Morand, de 200 mètres d'ouverture, conserve cette même largeur au pont de Sainte-Colombe, à Vienne, quoiqu’ayant reçu la Saône fournissant 2,000 mètres, el a encore la même largeur au pont de Valence, après avoir recu l'Isère;
4Enfin,/a Durance, à laquelle nous avons reconnu qu’en avant du pont de Bon-Pas, ayant 546 mètres d’ouverture, un lit encaissé de 300 mètres de largeur serait suffisant, avec une pente de 2 * 50 par 1,000 mètres pour écouler les plus grandes eaux évaluées au maximum à 6,000 mètres cubes; tandis que le lit actuel entre Mirabeau et le Rhône a une largeur variable de 1,000 à 2,000 mètres.
Les digues doivent être assez larges à leur couronnement pour recevoir des approvistonnemens de prévoyance destinés à leur entretien et à la réparalion des avaries; pour permettre en outre le passage d'une ou deux voitures, et pour recevoir sur le talus extérieur une ou deux lignes de plantations d’arbres qui sont d’un grand secours en cas de
rupture des levées.
(1) Voir, pour plus de développement, l'ouvrage de M. DE PRONY, sur les marais Pontins; l'extrait qui en a été fait par M. NAvIER dans les Annales de physique et de chimie, tome XI, an 1819 ; et le