DE LA CULTURE DE L'ÉTANG DANS LES ANNÉES D’'ASSEC
sait fréquemment et sur laquelle on placait, pour les nourrir, du pain trempé dans du lait. Il parle encore de carpes transportées à de grandes distances dans des caisses percées de trous et garnies de mousse humide, sur laquelle on les couche après avoir séparé leurs ouies avec des pelures de pommes.
Les poissonniers conservent le poisson dans de grandes caisses de chène, percées de trous, qu’ils placent dans des rivières ou dans des réservoirs. Une tonnette, aussi percée, est un moyen commode de conservalion pour la consommation d'une maison parliculiere.
Le poisson se garde mieux dans le cuivre que dans le bois, ét dans le chène mieux que dans le sapin dont il craint l'odeur et la saveur résineuse. Une poignée de farine de seigle, de la fiente de vache ou de cheval, du jus de fumier, aident à sa conservation. Toutefois, s’il est nombreux dans un vase où l’eau ne se renouvelle pas, il faut la changer souvent, parce que, par son séjour dans la même eau, il se recouvre d’un enduit visqueux qui parait beaucoup lui nuire, surtout si le temps est chaud.
Section XIV.— De la culture de l'étang dans les annéés d’assec.
Dans les étangs à sol très argileux, la culture en labour doit alterner chaque année avec la culture en eau ; deux années d’eau tassent ce terrain de manière à ce que le poisson y profite peu la seconde année, et la troisieme il est trop compacte pour être fécond sur un seul labour. Il est aussi très à propos d'y faire la pèche au commencement de l'hiver, pour que la gelée commence à soulever le sol et prépare le travail de la charrue. Les étangs brouilleux, c'est-à-dire ceux où abonde la brouille ( festuca fluitans), sont dans le même cas et se traitent de la même maniere. On y trouve de plus l'avantage de faire pourrir celte plante aquatique pendant l'hiver.
Les étangs sablonneux doivent rester couverts d’eau jusqu’au moment des semailles. On doit les labourer pendant que le sol est encore humide, pour qu'il conserve plus de consistance. Dans le sol argileux, ce travail doit se faire, autant que possible, quand le terrain est presque sec. Un seul labour en planches de 1m à 1m,30 de large, bombées dans le milieu, et sur lesquelles on donne un coup de herse, suffit pour la semaille. On couvre la semence avec un ou plusieurs hersages. Une deuxième facon à la herse, donnée lorsque la plante est sortie, est souvent très ulile; elle sarcle la céréale, et détruit en grande partie la mauvaise herbe plus tendre et à plus large feuille qui nuirait à la récolte. Les soins que nous venons d'indiquer sont ceux qu'on donne à la semaille d'avoine, qui est le produit le plus fréquent dans les étangs. On sème un quart plus d'avoine qu’on ne sèmerait de froment.
Lorsqu'on veut semer du froment dans un étang, il faut faire la pêche à la fin d'août ou au milieu de septembre. Dans le premier cas, on le Jlaboure à plusieurs reprises, et on le sème en octobre dans la terre bien préparée. Lorsqu'on pêche en septembre, on laisse ressuyer le fond pendant une dizaine de jours, au bout desquels on donne un labour. Après un premier hersage, on sème le froment qu'on recouvre par un deuxième coup de herse. Cette dernière méthode, qui est souvent aussi profitable que l'autre, s'appelle semer sur la boue. En 1835, un étang ainsi semé nous a rendu plus de onze fois la semence.
Les rivières de ceinture sont, comme nous Pavons dit précédemment, éminemment utiles pour la mise en culture des étangs ; elles défendent les récoltes contre l’arrivée des eaux qui leur nuisent beaucoup, lorsqu'elles viennent à les recouvrir, parce qu'elles refroidissent le sol, donnent de la force aux herbes aquatiques et affaiblissent en même temps les jeunes céréales ; l'avoine surtout craint beaucoup cette inondation. Le sol recèle dans son sein des myriades de graines qui ne pourrissent pas sous les eaux, et qui, lorsque l'étang est en assec, poussent et couvrent facilement la surface ; lorsque des inondations viennent à les favoriser, les céréales qui n'ont pas encore eu le temps de prendre de la force, sont étouflees par leur végétation. On sent dans ce cas l’utilite d'un
large canal d'évacuation qui peut, au besoin, être suppléé par un second à travers la chaussée, et auquel on donne le nom de bachasse borgne. Son orifice intérieur se ferme avec un bouchon qu’on recouvre de terre lorsque l'étang est en eau, et qui souvre quand 1l est en assec, pour hâter le débit des eaux d'inondation; toutefois une rivière de ceinture est un moyen plus sûr, plus complet et plus utile, mais ne dispense pas même de la bachasse borgne , lorsque l'étang a plusieurs queues, c'est-à-dire lors qu'il reçoit l'eau de plusieurs bassins.
En Dombes, le propriétaire, s'il habite sur les lieux, ou son fermier-général, fait cultiver les domaines à moitié ou les amodie en argent et s'en réserve les étangs. Il les empoissonne à son compte, et, l’année de la culture, il les fait ensemencer à moitié par les fermiers qui fournissent toute la semence et ont pour eux la paille entière avec la moitié du grain. Toutefois les batteurs et moissonneurs prélevent, sous le nom d’affannures, le cinquième ou le sixième du produit total en grains.
Depuis quelques années, on a adopté un cours de culture que l'expérience a prouvé être très profitable, particuliérement dans les sols argileux ; une premiere année d’assec se consacre à une jachère d’été, dans laquelle on laboure profondément, et qui est suivie de seigle ou de froment qui donne une récolte abondante. Le produit en poisson qui lui succède, et l'avoine qui le suit, sont par là beaucoup améliorés. Il serait à désirer que cette jachère püt revenir de temps en temps, parce que la terre se tasse de nouveau sous l’eau et le labour léger de lavoine. Mais cet assolement avec jachère ne peut se suivre que dans les étangs où l’on est maitre à la fois de l'assec et de l’évolage.
Les labours profonds de la jachère ont pour effet spécial de rompre le béton ou la couche de sous-sol que la pression des eaux, la marche des charrues et des animaux de labour ont serrée de manière à rendre difficile toute infiltration; ils sont donc éminemment uliles aux produits de toute espèce des étangs. On conçoit bien que dans les systèmes de culture où on ne laboure jamais, le béton se resserrant de plus en plus, les produits doivent être inférieurs. Dans la Brenne on ne laisse en assec que chaque onzième année, et cette année même ne produit qu'un mauvais päturage et peu de mauvais fourrage, parce qu'il est très difficile de faucher dans ces étangs infestés de mottes, de roseaux et de carrex.
Le tassement des terres sous l’eau ne doit jamais être perdu de vue dans la culture des terres plus ou moins longtemps inondées. Il exige de forts labours pour rendre à sa consistance naturelle soit la partie du sol où la plante doit végéter, soit même le sous-sol qui la porte. Ce soussol tassé, en retenant l’eau, noie les récoltes cultivées ; mais il est surtout un obstacle au succès des plantations des essences qui craignent un sol compacte et humide. Dans ce cas, il ne suffit pas de faire des creux un peu larges etfprofonds, parce que la terre se pénètre d’eau qui ne peut s'échapper par les parois ni par le fond de ce sol imperméable ; mais il faut les approfondir jusqu'à ce qu’on ait percé la couche tassée, et par conséquent effondré le beton.
L'usage de la jachère dans les étangs est regardé comme une grande amélioration, mais il n’est pas ancien en Dombes ; il existe aussi dans le Forez. Il y a en général beaucoup d’analogie dans la conduite des étangs de l’un et de l’autre pays. Le Forez a-t-il pris chez nous, ou lui avons-nous emprunté ses usages, ou bien encore sont-ils dans les deux pays le résultat de l'expérience ? c’est ce qu'il importe peu de savoir; mais ce qui importe plus, c'est que nous prenions chez eux ce qu'ils font mieux que nous; des rapports réciproques sont élablis entre les Sociétés et les hommes des deux pays; mettons-les donc à profit de part et d'autre.
Nous ne quitterons pas ce sujet sans remarquer que cette couche de terre tassée ou bétonnée est plus ou moins épaisse, plus ou moins serrée, suivant la nature du sol; qu'elle est plus tassée dans le sol argileux et plus profonde dans Le sol léger; qu'eile est plus serrée vers la chaussée où la charge d’eau est plus forte, et qu’elle l'est moins à mesure qu'on s’en éloigne. Nous remarquerons
LIV, Ve
encore que ce sol ne retient l’eau que lorsqu'il en est lui-même pénétré et saturé ; son imperméabilité, comme nous l'avons établi, est donc loin d’être absolue, puisqu'il y a pénétration de la masse et une sorte d'équilibre dans la saturation de ses parties. |
Cet effet se fait plus ou moins remarquer sur les plateaux de sol argilo-siliceux; tous les travaux de culture et de labour tendent à serrer de plus en plus le sous-sol ; les labours profonds y ont donc une grande importance, et c'est le plus souvent le contraire qui a lieu. Mais lorsqu’une forte pression, comme celle d’une colonne d’eau, vient encore à charger ce sol, et que des labours, exécutés toujours à la même profondeur sur un sol encore pénétré d’eau, ont battu plus spécialement la couche sur laquelle repose la tranche labourée, ce terrain prend alors les qualités de celui de la clave de la chaussée qui intercepte plus fortement tout passage d’eau. La couche supérieure se détasse bien (si je puis m'exprimer ainsi) par l'effet de la gelée; mais comme elle ne pénètre pas jusqu’au soussol, il conserve son tassement et par conséquent son imperméabilité.
On conçoit donc que dans les grandes pluies les végétaux de la surface se trouvent dans une couche noyée et ne doivent pas réussir. Nous revenons ici à dessein sur la question difficile et peu connue de l’imperméabilité du sol argilo-siliceux et de la couche tassée qui se forme dans le sous-sol ; et nous ajouterons ici une remarque à l'appui de ce que nous avons dit précédemment, que cette imperméabilité est loin d’être absolue, et que les eaux traversent encore, quoique lentement, lalluvion argilo-siliceuse ; c’est que les bassins profonds des petits cours d’eau qui prennent naissance dans ce plateau sont remplis de sources dont les eaux proviennent évidemment des infiltrations du plateau qui les entoure; et puis sur les bords de ce platèau, du côté de la Saône comme du côté du Rhône et de l'Ain, il sort un grand nombre de sources très abondantes qui ne peuvent avoir d’autre origine.
Secrion XV.— Du päturage et de la chasse dans les étangs.
Lorsque les étangs sont en eau, leur pâturage offre une assez grande ressource : ce sont ceux surtout où abonde la brouille (festuca fluitans) qui offrent le plus d’avantages; au premier printemps cette graminée tapisse la surface des eaux; les bêtes à cornes et les chevaux en mangent avidement les pousses nouvelles et se remettent par ce moyen assez promptement de la disette de fourrage qu'ils ont presque toujours éprouvée pendant l'hiver. Au milieu de l'été, lorsqu'elle monte en graine, ses tiges durcissent et cessent d’être recherchées par les bestiaux ; mais la graine alors devient utile au poisson. En Pologne, où cette plante est très abondante, on en recueille la graine sous le nom de manne de Pologne, et on en fait des potages très savoureux ; Ja sève d'automne, après la fructification, fait pousser à la brouille de nouvelles tiges, consommées de nouveau avec profit par les bestiaux comme au printemps : cette graminée repousse, en général , avec une grande vigueur et presque à mesure que ses tiges sont consommées.
Nos étangs produisent encore le fenouil d’eau (phellandrium aquaticum ), plante qui est un poison pour
| l'homme, et qui est cependant très recherchée par les animaux. Il croît au milieu des étangs les plus profonds, et les bestiaux vont l'y chercher à la nage ; 1l semble aussi utile au poisson : du moins les étangs qui le produisent donnent de plus gros produits.
Dans quelques-uns se trouve en abondance une variété de scirpus maritimus; les cochons sont tres friands de sa racine ; ils la recherchent avidement et dévastent, si on n’y prend garde, les étangs en avoine.
La chasse des étangs offre aussi de l'importance ; il est tel grand fonds où, le jour de la chasse, on tue plusieurs centaines de têtes de gibier, qui se composent de morelles, de sarcelles et de canards. La chasse se fait au fusil et dans des bateaux. Le canard fuit au premier coup de fusil, mais les morelleg ne font que changer de place et se laissent détruire sur l'étang pendant tout le
cap. 9€.
jour de la chasse ; la nuit, celles qui ont échappé au carnage se rassemblent pour partir et ne plus revenir. Ces oiseaux sont généralement de passage, et, à l'exception de quelques canards, nichent peu dans le pays.
SecriON XVI. — Du produit comparé des étangs.
Dans le département de lAin, on estime en moyenne, dans la pêche à deux ans, à 50 francs par an le produit paï cent d’empoissonnage, en y comprenant les tanches et les brochets. La pêché à un an vaut peut-être un
. peu plus de 60 franes par cent d’empoissonnage, surtout
si les brochets ont réussi; il faut déduire, pour la pêche à deux ans, 10 à 12 francs par cent d’empoissonnage assorti, et pour la pêche à un an, 15 à 20 francs; ce qui réduit le produit annuel en argent à 40 ou 45 francs par hectare dans l’un et l'autre cas.
Dans un étang de bonne qualité, la carpe en deux ans augmente dans la proportion de 1 à 16, c’est-à-dire qu'une carpe de 60 grammes arrive à 1 kilogramme, le brochet de 125 grammes arrive à 1K,500, la tanche quadruple ou quintuple son poids. Mais il y a dans tous ces produits bien du hasard ; rarement se réalisent-ils dans les fonds mêmes de bonne qualité; dans notre évaluatiou des produits en argent, la même que celle donnée dans la statistique, nous avons donc dû nous tenir beaucoup au-dessous de ce résultat pour les fonds de qualité moyenne, qui sont ceux dont nous voulions apprécier le produit; et notre moyenne est encore beaucoup au-dessus de celui des mauvais fonds : lorsque le sol se tasse facilement, ou qu'il est de mauvaise qualité, il peut n'être souvent que moitié de celui que nous venons de donner comme terme moyen. Dans le temps où l'on voulait tout mettre en étangs, on agit comme dans toute circonstance où l'engouement tient lieu de raison ; on fit de très grandes dépenses pour mettre en étangs des fonds qui produisent tres peu de poissons, et qui auraient pu produire de bons bois, ou être labourés et cultivés avec quelque avantage ; les chaussées qui environnent ces fonds, souvent de trois côtés, coùteraient maintenant beaucoup plus à faire que les fonds n'auraient de valeur vénale.
Dans les fonds de qualité moyenne dont nous avons parlé, le produit de l’avoine est de 20 à 25 hectolitres par hectare, dont il faut déduire les labours et frais de semailles, et en outre ceux de moisson et de battage, qui seuls coûtent, eu égard à la nourriture des batteurs et moissonneurs, plus du quart du produit brut en grains.
Dans le Forez, le produit en poisson donné par M. Durand est plus considérable. Les frais d’empoissonnage sont aussi plus forts. L’empoissonnage d’un an y pèse 13 à 15 grammes, tandis qu'il ne pèse que moilié dans l'Ain. Le produit brut en poisson y serait de 100 francs par hectare et par an, dont on ôte moitié pour frais d’empoissonnage, de garde et de pêche; il resterait en produit net 50 francs. Le produit de la pêche de seconde année s’évalue à un huitième de moins que celui de première. Le produit en assec, au contraire de ce qui se passe dans le département de PAin, est regardé comme inférieur à celui du poisson, en sorte que le produit net moyen annuel de l’hectare de terrain en étang serait de 40 francs. Les étangs s’y sont relativement moins accrus que dans l'Ain. Cela s'explique, parce qu'ils offrent un moindre produit, que le sol moins ondulé y présente moins de positions favorables, et que les pluies moins abondantes offrent moins de moyens de les remplir.
M. de Morogues évalue en Sologne le produit annuel à. 50 kilogrammes de poisson par an et par hectare. Si on compte les 50 kilogrammes de 25 à 30 francs, et qu’on ôte moitié pour l’empoissonnage et le chômage, ce qui est sans doute beaucoup, on aurait 12 à 15 francs par an pour le pe net moyen de l'hectare d’étang ; Cependant aileurs il ne porte ce chiffre qu’à 5 francs. Ces deux valeurs, données par un propriétaire qui habite le pays, seraient assez difficiles à concilier ; on pourrait, jusqu'à un cer-
. ain point, l'expliquer par la grande différence de prix du
poisson dans les différents cantons de la Sologne. Ces résultats, en prenant mème le plus fort, prouvent donc sur-