CHAPITRE II. — DE L'ORGANISATION DU SERVICE DU PERSONNEL
Pour résoudre le problème de la production agricole, l’homme doit faire, à Ja fois, usage de l'intelligence et des forces physiques. C’est l'intelligence qui conçoit la création d’un certain produit et qui, par l’application de connaissances acquises antérieurement, fait choix des procédés propres à parvenir à ce but, et ce sont ensuite les forces physiques, dirigées toujours par l'intelligence, qui exécutent tous les travaux pour mettre les procédés en pratique.
Les individus qui prennent une part directe ou indirecte aux travaux qui s’exécutent sur un fonds organisé forment ce qu’on appelle le personnel de l'établissement. Ce personnel se compose, suivant les cas, de l'entrepreneur luimème; 2° d’agens de culture, qui se distinguent en aides, serviteurs, domestiques ou employés, qui louent exclusivement leur travail de l’année à l'établissement et auxquels, pour cet effet, on accorde des gages, la nourriture et le logement, etc.; en manouvriers ou journaliers dont on loue les services vour un tra-
. vail quelconque et qu’on paie à la journée ou à la tâche.
Sur un fonds resserré dans d'’étroites limites, Pentrepreneur suffit pour exécuter la plupart du temps, avec le secours de sa famille, tous les travaux de direction et de culture et est à la fois entrepreneur, agent de culture et manouvrier. C’est dans ces petites exploitations que la quantité de travail dont un homme est susceptible atteint parfois son maximum, et les exemples d'énergie extraordinaire déployée dans ces circonstances ne sont pas rares. Dans le département du Nord, au rapport de M. Scawerz, de petits propriétaires, qui ne possèdent pas d'attelage et qui ne sont pas en position de faire exécuter sur leur fonds les travaux par des attelages étrangeré, travaillent la terre à la main en se servant du hoyau ou de la bêche ; quelques-uns même s’attellent à une petite charrue légère ou a une petite herse. C’est surtout pour la culture du lin, du tabac et du houblon que ces pénibles travaux sont exécutés, et on es-
: Ume que la culture à la main, les jardins ex- ; ceptés, est à celle à la charrue comme 1 est à 10 dans les arrondissemens d’Avesnes et de Cambrai, et même comme 1 est à 6 dans celui de Lille. Les cantons où elle est le plus répandue sont aussi ceux où la propriété est le
plus divisée, la population plus industrieuse et l’agriculture plus productive.
Dans une ferme de moyenne étendue, le fermier prend encore quelquefois une part active aux travaux des champs, mais souvent aussi ses occupations pour la surveillance et l'administration de son établissement sont trop multipliées pour qu’il puisse y participer. Dans ce cas, il fait choix, selon les circonstances, d’un ou plusieurs aides, qu’on nomme quelquefois premiers garçons, maîtres - valets,etc., qui non-seulement mettent la main à l’œuvre, mais sont en même temps chargés de diriger les autres travailleurs sous la haute inspection du fermier. -
Enfin, un fonds peut être assez étendu, la variété et la multiplicité des travaux assez considérables pour que l'entrepreneur ne puisse plus embrasser ceux-ci dans leurs détails et soit obligé de se borner à une surveillance générale. Dans ce cas, s’il veut conduire ses opérations avec régularité, économie et célérité, il doit confier la direction spéciale des diverses branches de son exploitation à un ou plusieurs hommes chargés d’en suivre tous les détails et de les diriger sous ses ordres.
SECTION Ire. — De l'entrepreneur.
Nous connaissons déjà (voy. p. 307) les conditions que doit remplir un entrepreneur d’industrie agricole pour se livrer avec succès à la production, et nous savons qu’il est le principal agent de cette production, tantôt comme propriétaire ou locataire du fonds, tantôt comme régisseur ; et que, sous ce dernier titre, la responsabilité de ses actes vis-à-vis un tiers le place dans une situation particulière dont nous avons déterminé les conditions dans le chapitre III du titre IT; nous n'avons donc plus à revenir sur ce sujet.
C’est l'entrepreneur qui acquiert ou loue, organise et dirige l’établissement rural, et comme ce livre est uniquement consacré à lui enseigner la marche qu’il doit suivre pour remplir ces divers devoirs, nous croyons devoir nous borner ici à quelques considérations générales qui s'appliquent plus spécialement au principal agent de cet établissement.
Tout homme qui entreprend de diriger pour son compte une exploitation ruräle doit, dès l’origine, se tracer un plan général de
cHaP, 2°. ORGANISATION
conduite qui lui servira de guide dans la carrière qu'il se propose de parcourir. Ce plan embrassera en quelque sorte toutes ses actions et toute son existence active ; il réglera ses goûts, ses penchans et ses besoins divers et sera tracé de manière à fortifier en lui les bonnes habitudes de travail, de sobriété et d’économie, à développer les qualités morales et les dispositions personnelles qui sont indispensables à celui qui administre un établissement rural et qui veut prospérer.
Le plan de conduite doit contenir un aperçu de la distribution des forces de l'entrepreneur, c'est-à-dire la répartition annuelle et journalière de ses forces morales et physiques, tant à des objets d'administration ou d'instruction qu'à des travaux manuels ou de surveillance. On y trouvera en outre des règles toutes tracées pour la direction du ménage domestique et les dépenses qu’il nécessite, des instructions sur l'accumulation et le placement des bénéfices, sur la conduite à tenir en cas d’accidens ou d’événemens graves, sur les mesures générales d'ordre propres à assurer la prospérité de l’établissement, le bien-être du cultivateur et de sa famille et de ceux qui le secondent avec zèle dans ses travaux.
Pour un jeune agriculteur qui débute, un plan de conduite bien conçu doit toujours contenir des règles bien précises sur la nécessité et les moyens de contracter une union conjugale aussitôt qu’il sera en état de subvenir aux besoins d’une femme et d’une famille. Un agriculteur célibataire éprouve toujours des embarras sérieux pour organiser et diriger son ménage, et est souvent trompé par les personnes qu’il charge de ce soin. Personne ne peut conduire un ménage avec autant d'économie, d'attention et de vigilance que la femme du maître. et la vie de garçon, pour un individu placé à la tête d’un établissement rural, entraîne à des inconvéniens trop graves pour ne pas compromettre souvent le succés de l’entreprise.
Dans une ferme, la ménagère joue un rôle fort important et quelquefois difficile à rempliv;c’est sur elle que pèse entièrement toute la charge des affaires du ménage domestique, de la nourriture et de l’entretien de la famille ou des serviteurs; c’est elle qui dirige presque toujours les travaux de la laiterie, ceux de la basse-cour, et qui commande aux servantes employées au service personnel du fermier. Ces fonctions variées et qui se composent en grande partie de détails minutieux exigent, pour qu’elle s’en acquitte convenablement, des connaissances pratiques nombreuses, un esprit d'ordre et d'économie, une surveillance de tous les instans, de l’expérience et une infatigable activité. Une bonne ménagère, surtout sur les petites fermes, concourt pour une part fort importante au succès général de l’établissement, par l’habileté avec laquelle elle tire des profits d’une foule de produits qui ont peu de valeur et par la rigoureuse économie qu’elle apporte dans toutes les dépenses du ménage. Dans les grands établissemens son concours n’est pas moins utile par le bon ordre qu’elle établit au sein des services infiniment variés dont elle est chargée, et par sa surveillance active, qui maintient dans la ligne du devoir tous les agens
DU PERSONNEL. 389 placés sous son obéissance, prévient de leur part les infidélités ou met un frein aux désordres de tous genres auxquels ils pourraient se livrer, au grand détriment de létablissement.
Dès qu’on a adopté, après de müres ré.
flexions, un plan de conduite qu’on croit con: forme à ses intérêts, il faut s’y attacher avec fermeté et persévérance et n’y faire de modifications que celles que le temps et l'expérience rendent indispensables, et que la raison approuve et justifie. Rien, en effet, ne porte un plus grand préjudice à un établissement que la marche sans cesse incertaine et vacillante du maitre, et rien ne s’oppose davantage à ce qu'il puisse tirer un parti avantageux de ses facultés et de ses capitaux.
SECTION II. — Des aides ou domestiques agricoles.
Les zides ou domestiques sont, ainsi que nous l’avons dit, des serviteurs engagés à l’année pour exécuter les travaux que nécessite l’exploitation d’un fonds et qui recoivent en échange des gages, la nourriture et le logement.
Nous allons nous occuper ici, d’une manière générale, du choix de ces agens, de leur nombre sur un établissement rural et du mode d'organisation qu’il convient de donner à cette partie du service.
$ Ier. — Du choix des aides agricoles.
Pour peu qu’on réfléchisse à l’importance des valeurs capitales, telles que des troupeaux, des attelages, des récoltes, etc., qu'on est journellement obligé de confier à la fidélité et à la discrétion des aides agricoles, valeurs qui peuvent courir les plus grands risques, éprouver de graves avaries ou même périr entièrement par suite de leur négligence, de leur mauvaise foi ou de leur impéritie; quand on pense combien les travaux des champs, pour être exécutés avec cette perfection qui est un des élémens du succès en agriculture, réclament de vigilance, d’activité et d’application, on ne tarde pas à se convaincre de la nécessité d'apporter tous ses soins, toute sa sagacité et toute la pénétration dont on est capable dans le choix des agens qui doivent vous seconder.
Le défaut de bons agens secondaires est un des plus grands obstacles qu’on puisse rencontrer dans l’organisation d’un domaine, et un des plus rebutans dans la pratique de J'agriculture.
Les qualités qu'on doit rechercher dans un aide agricole sont nombreuses; et ce serait un projet chimérique que d'espérer qu'on rencontirera des sujets qui les réuniront toutes à un degré éminent; ce qu’il importe principalement, c'est de faire choix de ceux qui sont doués des plus importantes, ou qui approchent le plus du modèle d’un bon serviteur.
La qualité à laquelle on doit peut-être attacher le plus grand prix, c’est la probité. Par homme probe nous n’entendons pas seulement celui qui ne se livre à aucune infidélité par lui-même, mais leserviteur plein de zèle pour les intérêts de son patron, qui veille à ce qu'il
ue soit commis aucun délit qui puisse porter atteinte à sa propriété ou à ses droits, qui s’acquitte avec conscience de la tâche qui lui est imposée et remplit tous ses devoirs avec exactitude et loyauté. Des aides sur la fidélité desquels on ne peut compter exigent que le fermier prenne une foule de précautions , ou établisse des moyens de surveillance qui fatiguentsonaltention,l'empèchent,ausein d’une vie de soupçons et de défiance et au milieu d’une lutte continuelle entre lui et ses agens, de se livrer avec abandon à des améliorations utiles, entravent la marche accélérée des travaux et occasionnent des frais qui chargent inutilement la production. D'ailleurs, la vigilance la plus attentive ne prévient pas toutes les soustractions et ne parvient jamais à faire naitre le zèle chez des hommes sans conscience et sans probité.
La moralité est aussi une qualité fort désirable dars un aide agricole, et l'expérience journalière démontre combien des habitudes d’ivrognerie et de débauche nuisent aux travaux ruraux et exposent souvent la propriété de l'entrepreneur aux plus redoutables sinistres. Il suffit souvent qu’un seul agent ait une conduite irrégulière pour porter le désordre et le trouble dans tout le personnel d’un établissement.Cette qualitéet la précédente paraissenttellement précieuses aux yeux de certains agriculteurs qu’ils n'hésitent pas à donner la préférence à l’homme probe, loyal et sobre, füt-il moins habile et moins actif, sur le serviteur intelligent, adroit, mais dégradé par des vices.
Quand aux qualités précédentes, un aide joint encore l'intelligence et une instruction conforme à sa condition ou au service auquel on veut l’employer, il réunit à peu près toutes les dispositions morales qui constituent un bon serviteur. Un homme intelligent, qui a déjà des connaissances de pratique assez étendues, comprend mieux les services qu'on exige de lui et peut être avec plus de sécurité abandonné à ses propres moyens; d’ailleurs, il est plus facile de lui faire sentir les avantages d’une conduite régulière, de l’ordre, du travail et de l’économie. Trop souvent les hommes ignorans sont opiniâätres, indociles, difficiles à diriger et imbus de préjugés qu'il est impossible d’extirper.
Les qualités physiques qu’on doit rechercher dans un aide agricole sont l’habileté et la force. L’habileté, dans les travaux mécaniques, est le résultat de l’adresse et de la force mises en action par l'intelligence. L'adresse est le fruit de l’exercice ou de la pratique chez uu individu conformé régulièrement et doué de bons organes.
Les travaux agricoles sont, la plupart du temps, si pénibles que la force est une qualité physique désirable dans un serviteur. On suppose qu’un homme fort résiste mieux à la fatigue et qu'il fait plus d'ouvrage dans le même temps; mais, à cet égard, c’est moins le développement musculaire des individus qu'il
faut considérer que leur énergie et leur acti- |
vité. Les travailleurs chez qui on rencontrera ces dernières qualités feront certainement plus d'ouvrage que des hommes plus forts et plus puissans qu'eux , mais indolens et sans énergie. Sous ce rapport, les populations et