RÉUNION DE TOUTE LA FAMILLE
Histoire de Dorsaiiie.
VoLNis a voit à peine fini le dernier chapitre qu'on vient de lire , loisqu'on entendit le bruit d'un claquement de fouet , qui annonçoit un courrier de poste : la joie fut extrême ^ car, depuis huit jours , on attendoit à chaque jninute Dorsaine et sa famille. On se lève, on se pre'cipite , on court sur le perron j on appelle le courrier. Volnis demande des nouvelles de son frère : on lui répond qu'il est en parfaite santé , ainsi que sa femme et son fils , et qu'ils vont arriver dans un instant. Une des plus belles soirées du mois de juillet détermine aussitôt Volnis à voler audevant de ce frère chéri , dont il étoit séparé depuis quatorze ans , et qu'avant l'époque douloureuse de l'émigration il n'avoit ja-
(1) En gcut'ial ^ bail à cheptel C$1 un bail d'un fonds c'e béuilj il y en a de plusieurs sortes.
mais qulué depuis soa enfance. Elmire, qui aimoit lendrcmeuL Lucie , sa ])elle-sœur, partageoit toute sa joie. Une émotion sympathique a^Mtoit les jeunes cœurs de Charles et de Julie ; cependant ils assuroient l'un et l'autre qu'ils avoicnt parlaitemeut conservé le souvenir do leur oncle , et surtout cekii de leur cousin Félix ; et ils éprouvoient la plus vive impalicnce de revoir des personnes unies de si prcs à leurs parens, et qu'ils étoient si disposés à chérir. Heureux âge où le cœur, sans expérience, se livre avec autant de promptitude que de facilité aux plus tendres allections , où l'on croit , avec si peu de preuves et d'examen, que l'on est aimé passionnément, qu'il semble qu'un instinct secret avertisse que, pour jouir quelques instans de ces douces illusions , il ne faut pas attendre que les premières années du printemps de la vie soient écoulées ! Cependant, comme Volnis, Elmire et leurs enfans marclioient avec beaucoup de rapidité, on entra bientôt dans l'avenue 5 tout-àcoup on entend le bruit de la voiture , on s'élance , on crie 3 des voix entrecoupées répondent , on avance , la voilure s'arrête , s'ouvre , et l'on se trouve confusément dans les bras les uns des autres ; on s'embrasse j des larmes délicieuses se confondent enseml)le : cette réunion si désirée ne produit pas néanmoins un bonheur sans mélange damertume ; la tendresse dont le cœur est rempli, la joie même de se retrouver , rappellent toutes les privations , toutes les douleurs de
l'absence , et tant de beaux jours e'coule's dans l'exil et perdus pour l'amitié' ! . . . . Dans cette avenue , dont les arl^res formoient un ombrage e'pais , l'obscurité' ne permettoit pas de se regarder ; ou dt'siroit et l'on craignoit de se revoir ,• on s'e'toit quitté dans tout l'e'clat de la jeunesse^ et quatorze mortelles anne'es s'e'toient e'coule'es depuis ! Mais Charles, Félix et Julie étoient exempts de cette crainte, et ils rentrèrent dans un salon éclairé, avec une douce curiosité , dont rien ne pouvoit troubler l'attrait piquant ; Julie alors eut le premier regard de Félix , qui rencontra ses yeux atlacbés sur lui : ilsavoient l'un et l'autre toutes les grâces de la jeunesse et ils trouvèrent mutuellement un cliarme inexprimable dans la pensée qu'ils dévoient s'aimer.
Lucie, toujours belle, avoit conservé, à trente-six ans, tout l'éclat d'une figure éblouissante • elle parut à peine changée aux yeux même d'Elmire , quoiqu'à cet égard , ainsi qu'à tant d'autres, une femme ait un coupd'œilsi sur et si pénétrant , que, sans coquetterie et sans jalousie , le plus léger changement sur le visage d'une autre femme ne lui puisse échapper.
Dorsaine, en entrant dans le château, en traversant les cours et les antichambres, s'étoit plus d'une fois écrié douloureusement : Quoi ! tout est neuf, tout est changé! quoi! pas un souvenir!.... Nulle trace de nos premières onctions et du bonheur passé! . . .
Mais lorsqu'il l'ut dans la salon , et qu'après avoir encore embrassé son frère , ses yeux se portèrent sur les objets qui l'environnoient , son ravissement fut extrême , il croyoit recounoîlre le menble qu'il avoit vu jadis broder par sa more • le velours , les couleurs , le dessin, les bois des fauteuils et du canapé, tout éloit absolument semblable ; mais il avoit laissé ce meuble presque usé, et il le retrouvoit tout neuf 1 il apprit , en soupirant, qu'il n'en voyoit qu'une copie , faite par Elmire et sa fille ; mais le modèle sauvé par le bon Girard existoit toujours • couvert d'une belle housse de satin ornée d'un superbe chiffre en or, il étoit placé, avec honneur, au coin de la cheminée. Elmire et Julie enlevèrent la housse et montrèrent à Dorsaine ce fauteuil vénérable, brodé par une main si chère, et dans lequel, durant son enfance, reposant sur le sein de sa mère, il avoit reçu de si tendres caresses maternelles !.,.. Dorsaine mit un genou en terre , et prenant la main de sa femme : « O Lucie , lui dit-il , si celle que j'ai vue tant de fois dans ce fauteuil vivoit encore, combien elle vous béniroit en apprenant tout ce que vous avez fait pour moi ! je crois Feiitondre vous remercier avec tout l'enlhouhiasme de l'admiration, toute l'eflusion de la reconnoissance , d'avoir, en dépit de la fortune , embelli tous les instans de l'existence de son fds !.... » A ces mots, de douces larmes inondèrent le visage de Lucie j dans ce moment , entourée de toute
la famille réunie autour d'elle , Lucie auroit reçu, le prix d'une conduite sublime, si la tendresse de son mari ne le lui eût pas déjà donne' depuis long-temps.
Après cette scène touchante'^, Dorsaiae éprouva un nouveau saisissement , lorsqu'en se retournant il vit en face de la cheminée le portrait de son père !... Il resta long-temps immobile et fixé devant cette image j tout en étoit intéressant pour lui, jusqu'au vieux cadre , devenu gothique , dont elle étoit entourée ! . . . . Cette soirée se passa délicieusement , et cependant elle fut mélancolique. La joie des personnes qui ont beaucoup souffert est toujours mêlée d'une espèce d'attendrissement qui ressemble à la tristesse.
Le lendemain matin , aussitôt que Dorsaine fut levé , il ouvrit ses fenêtres, qui donnoient d'un côlé sur les jardins , et de l'autre sur des prairies , au-delà desquelles on découvroit une rivière, des coteaux, et des points de vue ravissans j situation mille fois préférable à celle de l'ancien château : cependant le premier mouvement de Dorsaine , en jetant les yeux sur cette belle perspective , fut de s'écrier : « Ah ! que cela est triste ! il me semble que je suis dans une habitation étrangère ; je ne reconnois rien de tout ce que je vois. » Dorsaine éprouva le même chagrin en se promenant dans les jardins^ mais le soir, lorsqu'on rentra dans le salon , toutes ces premières impressions douloureuses furent eflacées par le bonheur de se retrouver tous réunis. Alors
Volnls conjura son frère de compléter le charme de celle soirée, en leur conlant de $uile loiitc l'histoire de son expatriation, dont une correspondance souvent interrompue forcément, et un grand nombre de lettres perdues , ne permettoient pas de savoir les détails.
Dorsaine y consentit avec plaisir , car c'étoit lui proposer de parler de Lucie ; il s'assit entre sa belle-sœur et sa nièce ; s'adressant à son fi^ère , il fit le récit suivant i
« Tu sais que notre vertueux père , lors»qu il nous vit dans l'âge où l'on devoit songer à nous marier , nous tint ce discours , qu'il est bon de répéter à la jeunesse qui nous écoute : « Mes enfans, nous dit-il, quand on autorise des jeunes gens à choisir la carrière dans laquelle ils désirent entrer , suivant leur goût et leurs talens , il est toujours sousentendu que leur détermination ne blessera d'aucune manière la raison et les convenances sociales • de même , quand de bons parens permettent à leur enfant de se choisir une épouse, c'est toujours à condition qu'il ne fera qu'un choix que la sagesse puisse approuver ; plus le rang qu'on occupe dans la société est élevé , et moins on est libre de se livrer à ses affections , car les grades éminens ne sont que des concessions faites par l'amour du repos à l'amour de la gloire. C'est ainsi que l'hymen des rois n'est fondé que sur le bien de l'État. Chaque souverain, en s'unissant à une princesse qu'il n'a jamais vue, agit
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seulement d'abord comme père de ses sujets et comme bienfaiteur de la patrie ^ aussi la solennité' de ses noces , doublement sanctifiée par ces sentimens magnanimes , doit - elle inspirer parmi ses peuples une reconnoissande universelle. Les particuliers ont un destin moins se'vère , ils peuvent jusqu'à un certain point consulter leur inclination • mais l'intérêt de famille doit néanmoins influer sur leur de'cision. Tout homme est responsable à sa famille et à sa poste'rite' du choix d'une épouse. 11 est vrai que l'antipathie suffît pour exclure toute alliance ; mais l'amour seul ne doit point la former, et jamais il n'est nécessaire à sa félicité. Ainsi , guidés par ces principes , cherchez l'un et l'autre celles qui pourront vous rendre heureux , découvrezles vous-mêmes , et soyez sûrs d'avance de mon consentement, alors même que j'aurois eu pour vous en secret quelques vues plus avantageuses. »
i( Ainsi parla notre excellent père • il dut par la suite s'applaudir de sa condescendance , et nous devons tout pardonner à la fortune , puisque, au milieu de ces revers épouvantables , nous avons trouvé dans le choix de nos cœurs toutes les consolations et tous les dédommagcmens.
« Lucie venoit à peine d'atteindre sa dixseptième année , lorsque je reçus sa main ; j'avois vingt-cinq ans ; notre union , formée sous les yjlus heureux auspices , nous promettoit le bonheur ; et l'amour , l'amitié , la
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raison et la fortune sembloient concourir également à l'assurer.
« Lucie, d'origine irlandaise, avoit reçu en France ce qu'on appelle dans le monde l'e'ducation la plus soignée ; elle savoit parfaitement l'anglais, sa langue maternelle; elle aimoit la lecture, elle avoit des talens j mais n'ayant jamais vécu à la campagne, elle ne pouvoit s'y plaire; il faut en connoître les travaux pour en goûter les plaisirs.
(( Lucie , très-ignorante à cet égard , étoit fort loin de dédaigner les bonnes ménagéres ; mais elle pcnsoit qu'avec une place a la cour et de la fortune , il étoit très-inutile de savoir conduire une ferme et une bassecour, J'avois dès lors une opiniez différente; cependant je sentois qu'avec des devoirs trèsétendus de famille et de société, et avec une place à Versailles; il étoit en effet très-difîicile , surtout dans la première jeunesse , de vivre dans ses terres durant une partie de l'année; d'ailleurs, j'avois un régiment, et je ne pouvois guère passer à la campagne qu'un mois de l'automne. Ce temps s'écouloit dans des fêtes; les voisins ennuyoient Lucie, leur conversation lui paioissoit assommante, parce qu'il auroit fallu , pour les comprend dre , demander de longues explications des mots et des choses; les dames de châteaux, de leur côté, ne savoient que lui dire : elles lui faisoicnt des visites contraintes et silencieuses. Lucie croyoit les intimider par son élégance et la grâce de ses manières, mais
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tout simplement elle ne les e'ionnoit que par son ignorance ; la jolie clame de la cour et les provinciales se critiquoient et se déplaisoient mutuellement ; il falloit attirer du monde de Paris , 'on jouoit la come'die , on faisoit de la musique^ on dansoit , et l'on retrouvoit , au fond d'une province , les brillantes soirées du faubourg Saint-Germain.
« J'étois amoureux, et je pardonnois sans effort à Lucie cette apparente frivolité ; il m'étoit si doux de la voir briller dans le monde ! sa conduite d'ailleurs étoit si pure , si dénuée de coquetterie , qu'elle ne pouvoit ni me donner d'ombrage ni même m'inquiéter pour l'avenir, Lucie avoit trop d'esprit et une sensibilité trop profonde pour ns pas préférer au fond de l'âme, à un tel genre de vie habituel , les douceurs et le charme d'une société intime et particulière ; mais elle avoit dans son enfance entendu répéter sans cesse que, pour l'intérêt de son mari et de ses enfans, une femme doit remplir avec exactitude tous les devoirs de société, cultiver la bienveillance des ministres et des gens en place , et rendre sa maison agréable et brillante quand elle le peut. Ces principes , qui , poussés à la rigueur , ont formé tant d'intrigantes , conviennent à beaucoup de femmes j car il est fort commode , en général , de se persuader qu'on est une épouse parfaite et une excellente mère, en se livrant aune dissipation sans bornes. ]Maisenc?ci, comme en toutes choses , Lucie , de la meil-
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leure foi du monde, croyoit ne pouvoir se conduire auLromeut. C'él.oil avec la même idée de remplir un devoir social, utile pour le pre'sent ou pour Tavcuir , qu elle acceptoit une invitation de bal paré , ou qu'elle alloit Taire une visite de cére'monie bien ennuyeuse.
« Entraîne's ainsi tous les deux dans ce tourbillon du monde qui nous arrachoit l'un à l'autre, et qui, sans nous désunir, nous séparoit tous les jours , nous laissions échapper le bonheur! Au milieu de ce tumulte, l'estime restoit inébranlable; mais l'amour, le véritable amour , fondé sur la confiance intime, entretenu par l'enthousiasme; cet amour pur et céleste approuvé parle devoir, et que la vertu fortifie , pouvoit-il ne pas 3'évaporer dans ces vaines dissipations ?....
a Les grandes passions ont besoin de recueillement ; lorsqu'on s'en occupe profondément, on les forme , on les entlamme ; les grands sentimens même ne peuvent s'allier avec des pensées superlicicUes : mais une pensée forte et toujours dominante exalte la sensibilité ainsi que le génie; les longues rêveries sont les méditations de l'amour. Son feu le plus ardent s'éteint bientôt, s'il ne prend soin de l'attiser lui-même.
« On se lasse promptement des seules jo.uissances de la vanité. Au bout de deux ans , je commençois à me blaser sur les aucccs do Lucie, et peu à peu je m'y trouvai presque insensible. Il m'étoit devenu possible d'ad-
mirer d'aulrrs talons^ et de rendre une entière justice à l'esprit et à la beauté' d'une autre femme. Mes yeux ^ dans une fête , se reposoient toujours avec complaisance sur Luciej mais elle ne fixoit plus sur elle mes regards. Dansoit-elle , je pouvois louer la grâce d'une autre danseuse ; enfin, je n'etois plus amoureux. Je puis l'avouer , car je ne voyois en Lucie qu'une femme estimable et cliarmante; je n'avois point d'ide'e de la perfection de son caractère et de la sensibilité de son âme ; je ne connoissois pas ce courage que rien n'affoiblit quand le devoir le commande et le soutient; cette re'signation noble et touchante qui ne cède point avec l'abattement d'un esclave à l'aveugle ne'cessite', mais qui obéit avec espoir et confiance aux de'crets impe'nétrables d'une sagesse suprême et protectrice i je ne connoissois pas cette raison supérieure^ et celte ingénuité d'une vertu sublime, qui ne peuvent voir qu'une conduite simple et nécessaire dans les actions les plus héroïques et les mieux soutenues, dès qu'il est prouvé qu'elles sont à la fois possibles et utiles. Voilà les trésors inépuisables de bonheur que nos revers m'ont fait découvrir ! Oh !
combien je dois bénir l'adversité ! Ce fut
à celte époque, dans la cinquième année de notre union , que la révolution éclata. Nous élions alors dans une terre ; des scènes effrayantes portèrent au comble les terreurs de Lucie. Bientôt j'eus lieu de craindre que sa raison n'y succombât 5 son âme innocente
et pure navoit point da courage contre le crime : elle ne comprciioit [>as que tles liommes pervers lussent capaJ)le6 de suivre un système , et de ne commettre que les forfaits qu'ils jugeoient nécessaires à leurs intérêts; Lucie ne voyoit en eux qu'une démence furieuse qui menaçoit de tous les excès les plus atroces. Ils viendront , me disoit-elle , ils viendront vous assassiner sous mes yeux et poignarder mon fils dans mes brasj sauvons-^nous , sauvons-nous.... Dans ce moment nous n'avions rien à redouter , j'hésitois a m'expatrier ; mais de nouveaux événemens décidèrent à la fois et ta fuite et la mienne. Tu venois de passer en Angleterre , et je me déterminai subitement à m'embarquer pour l'Amérique. Je ne pouvois emporter qu une modique somme qui devenoit toute ma fortune ; car je partis sans espérance , et avec la pensée accablante que je ne reverrois plus la France î L'idée que Lucie ne s'accoutumcroit jamais à ce bouleversement d'existence mettoit le comble à mes maux. Que pouvois-je attendre dans une telle situation, d une jeune personne ( dont je ne connoissois pas l'admirable caractère) qui , n'ayant pas encore atteint sa vingt-deuxième année , avoit toujours vécu, depuis son enfance , dans le luxe et la dissipation de la cour et du grand monde, et que je venois de voir si épouvantée et si foible dès les premiers orages de la révolution !.,.. Grand Dieu ! medisois-jc;, comment 50Utiendra-t-elle les fatigues et les dangers
d'une première et îon.iîue navigation î Comment snpportera-t-elle l'ennui d'une solitude absolue , et toutes les privations de la pauvreté"?. .. Je sais quelle est sa pieté , sa douceur ange'lique^ elle ne se permettra ni plainte ni murmure , mais elle souffrira; je la verrai mélancolique, abattue , malheureuse; je la verrai dépérir et se flétrir dans la première Heur de sa jeunesse ! Quel tableau déchirant, quel avenir ! et quelle sera ma consolation !.... Ces réflexions désolantes mepercoient le cœur.... Ah! ma vie entière ne sufhra pas pour en expier l'injustice.
u Nous nous embarquâmes au milieu de la nuit , non sans obstacle et sans péril. Lorsque nous fûmes dans le vaisseau, Lucie, qui tenoit Félix contre son sein , se jeta dans mes bras, en s'écriant : « Enfin, nous voilà hors de l'atteinte des médians ! » Je partageai ce mouvement de joie ; mais bientôt le sentiment le plus douloureux oppressa mon cœur, quand je songeai que nous nous applaudissions de pouvoir abandonner sans retour notre patrie, nos amis et notre fortune !- . . ► Des soullrances continuelles et des terreurs inexprimables avoient tellement altéré la santé de Lucie , qu'elle étoit à peine reconnoissable. Elle s'assit sur une jDctite malle qui contenoit toutes nos possessions, et, coucliant son fiîs sur ses genoux , elle ne fut plus occuj)ée que du soin de l'endormir. A la lueux d'une lampe , dont le balancement du vais^ iicau rendoit la clarté si vacillante qu'à cha-
que instant elle paroîssoit prêle à s'eleindre, je rcgardois Uislcmeiil celte jeune inlbilune'e, si pale, si changée, que j'avois vue si brillante de santé et de fraîcheur quelques mois auparavant.... Le vent s'élevoil, tout annonçoil une tempête !.... Je venois de livrer à nos perse'culeurs l'hërilage de mes pères ; j'avois perdu mes biens , mon rani,^ , tous les a va niaises de ma naissance j errant ;, dépouillé, j'ailois chercher un autre monde, et, dans l'espace étroit d'une petite chambre de vaisseau , je conlemplois tout ce que m'avoit laissé la fortune, mon enfant, ma femme, et la cassette légère sur laquelle je la voyois assise!.... Et tout ce qui me restoit dans l'univers , je le confiois à l'onde orageuse , à ce terrible élément, trompeur comme le sort qui nous avoit déçus, et menaçant comme noire avenir!....
« Cependant le vent redoubloit avec furie, et bientôt ses sifllemens dans les cordages, et les craquemens des mâts , produisirent le bruit le plus effrayant. Je vis avec surprise^ sur le visage de Lucie, l'expression du calme et de la sérénité ; elle tenoit toujours dans ses bras son enduit endormi • mais le roulis devint si violent que Félix se réveilla en pleurant ; sa mère alors s'assit à terre • je .me mis à genoux à côté d'elle , pour l'aider à contenir l'enfant , qui s'agitoit avec frayeur. i< Apaise-toi, mon fils, lui dit-elle, Dieu nous protège ; il nous a sauvés dw fer des assasi>ins, nous sommes sous sa garde; nous fuyons
le crime et l'impiëtë ; ali ! bénissons ces vagues soulevées et ces vents impétueux qui nous éloignent d'une terre souillée de meurtres et de sang!.... L'orage n'a rien de redoutable^ puisqu'il nous fait voguer avec plus de rapidité. »
(( La tempête dura plus de vingt-quatre heures , et pendant tout ce temps Lucie ne donna pas le moindre signe d'émolion. Le reste de notre navigation fut parfaitement heureux.
« Comment un Français pourroit-il aborder avec indifférence dans une autre partie du monde ^ avec le projet de s'y fixer à jamais? J'éprouvai , en débarquant , un sentiment indéfinissable ; je n'étois pas insensible au plaisir de voir enfin ma femme et mon fils eu sûreté; mais en me retournant vers la mer , en jetant les yeux sur cet immense océan qui me séparoit de l'Europe , il me scmbloit que j'avois quitté la vie • cet éloignement rompoit pour moi , comme la mort, tous les liens de patriotisme , de famille et de société. Le désir de gloire^ l'amour-propre même , ne pouvoient plus animer mon existence. Qu^importent les applaudissemens d'une multitude étrangère , si l'on est privé de rapprol:)ation de ses concitoyens , et de tous les suffrages qu'on a toujours ambitionnés ?
« Mon premier établissemoit fut à Boston, ville riche et commerçante, et dans une situation ravissante et pittoresque. Après
avoir passe* quelques jours dans une auberge , je résolus d-^ me mettre en pension chez une bonne veuve , nommée madame Muller. Un honnête négociant, qui m'avoit donné ce conseil , me conduisit chez madame Muller, pour me servir d'interprète, car elle ne parloit que l'anglais, dont alors je ne savois pas un mot. Je n'avois pas voulu charger Lucie, qui parloit si bien l'anglais, de faire cet arrangement, persuadé qu'au fond de l'âme il lui déplairoit. J'allai chez madame Muller^ je trouvai en elle une vieille femme dont on me vantoit la bonté, mais de la tournure la moins distinguée, et qui me parut excessivement bavarde et ennuyeuse. Quelle société pour Lucie ! car il fut convenu que nous partagerions le dîner et le souper de madame Muller, et que j)ar conséquent nous passerions une grande partie de la journée avec elle. Je me rappelois avec un extrême chagrin l'ennui qu'avoîent fait éprouver à Lucie nos anciennes voisines de province, dont plusieurs cependant éloienl fort aimables ,• et je pensois qu'elle ne pourroit supporter une femme qui ne l'entreliendroit que de son ménage et de sa cuisine, qu'elle faisoit en grande partie ellemême. Enfin j'annonçai à Lucie, et non sans embarras, que nous aUions passer quelques mois chez madame Muller, et que nous y resterions jusqu'à ce que j'eusse trouvé une petite habitation à la campagne aux environs de Boston^ car^ décidé à cultiver un jardiu
un peu étendu, c'etoit ainsi que je voulois placer le peu d'ari,^ent que j'avois pu sauver. Lucie me répondit avec sa douceur accoutumée , et le jour même nous lûmes installe's chez madame Muller. Je vis aussitôt cette dernière parler à Lucie avec une inconcevable volubilité'. Lucie lui disoit de temps en temps quelques mots, et paroissoit l'e'couter attentivement • Je ne doutois pas qu'elle ne se fit une violence mortelle j et ces conversations , qui se renouvelèrent constamment avec la même vivacité' , pendant quatre mois, me faisoient souffrir au-delà de toute expression. Cependant^ au milieu de ces peines secrètes, j'êprouvois une grande consolation eu voyant Lucie reprendre de l'embonpoint, de la fraîcheur, et enfin toute sa beauté' et une santé parfaite. Je n'attribuai cet heureux changement qu'à sa jeunesse, au genre de vie si re'gle' que nous menions, et à la joie qu'elle ressentoit d'être de'livre'e des terreurs dont elle avoit tant souffert : et je restai toujours convaincu qu elle e'ioit excëde'e du commérage et du Imvardage de madame Muller. Lucie me protestoit en vain, non-seulement le contraire, mais qu'elle avoit une ve'ritable amitié' pour cette bonne femme , et qu'elle se plaisoit avec elle. J'êtois oblige' de sortir tous les jours pour mes affaires , pour prendre des informations sur les chaumières à vendre , et même pour acque'rir quelques counoissances relatives à la culture d'un jardinj
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quand je rentrois, je ne tiouvois jamais Lucie seule; elle ctoit toujours ou dans sa chambre avec madame Mallcr, ou renferme'e chez madame Muller. Quand je voulois mcUre un terme à ces impoituuile's si constantes de madame Muller, Lucie s'}' opposoit fortement; tantôt je ne voyois dans cette conduite quune aimable indulgence, et tantôt je me pcrsuadois qu'au fond elle aimoil mieux la plus ennuyeuse socie'të qu'une entière solitude. Et j'allois la confiner pour jamais au fond d'une chaumière! j'allois ensevelir sans retour tant de grâces, de charmes et de talens! — et je n'étoij pas même en ëtat de lui donner une compagne subalterne ! Je ne pouvois prendre qu'un seul domestique pour m'aider dans mes travaux de jardinage , et qui fût capable aussi d'apprcter nos frugals repas. Que deviendroit Lucie dans cet humble asile 5 que feroit-elle tandis que je serois occupé pendant des heures entières à cultiver mon jardin ! quels seroient nos entretiens , quelle confiance ou quelle correspondance de goût et d'occupations pourroit les animer! Elle me dissimuleroit ses ennuis! je lui caclierois mes chagrins, notre commerce n'auroit plus ni les charmes de l'amour, ni les douceurs de l'amitié'; une contrainte insupjDOrtable devoit à l'avenir en empoisonner tous les instans. Notre enfant même deviendroit peut-être entre nous un sujet de discorde. Lucie s'occuperoit trop de lui donner des talens agréables , des goûts et une élé- IV. 25
gance de manières qui ne convcnoient plus à noire situation; moi, je le destinois à des études se'vères , et je ne voulois lui inspirer que le goût de l'agriculture. Telles étoient mes pensées , elles me constern oient ; elles firent naître en moi mille fois le regret le plus sincère de n'avoir pas e'pouse' une bonne campagnarde , de'pourvue d'esprit et de tout agrément, mais qui iauroit pu se trouver heureuse en s'occupant de son me'nage. Je savois SU]3porter tous les revers de la fortune , je ne supportois pas l'ide'e de ne pouvoir plus faire le bonheur de la compagne de ma vie, ]Xous étions depuis plus de quatre mois chez aiiadame Muller, et l'intimité entre cette dernière et Lucie éioit toujours la même. Xia bonne veuve adoroit Lucie, et souvent, en lui secouant la main et en me regardant, elle sécrioit : Happj husband ! happj huslancl (1) ! Helas ! j'étois bien loin alors d'être lieureuxl. . . . Enfui, j'achetai à une petite demi-lieue de Boston une chaumière avec un grand jardin. Je fis l'acquisition d'un nègre de quarante ans, bon jardinier, que j'élevai en outre au grade de cuisinier, car il m'assura ^'Af croit très-lien cuire de la viande et des légumes. J'achetai quelques meubles grossiers , une petite charrette et un^ vieux cheval qui , conduit par Joseph ( c'étoit le nom de mon nègre ), devoit, deux ou trois fois la semaine, aller au marché vendre nos fruits et nos légumes , et en même temps
(i) Heureux époux.
nous rapporter de la ville noire petite provision de pain et de viande.
« Ce fut sur la fin du mois d'août que nous quittâmes madame Mullcr pour aller nous établir dans notre nouvelle propriété. Madame MuUer et même sa servante Belzy fondirent en larmes en recevant les adieux de Lucie, qui, de son coté^, étoit vivement attendrie • madame MuUer répéta mille fois en sanglolant : happj hashand, et nous partîmes.
« Il me seroit impossible de dépeindre ce qu se passa dans mon âme et dans mon imai>ination , en approchant de ma chaumière. Je l'avois trouvée agréable et commode la veille, et maintenant elle me paroissoit triste, affreuse : j'allois y renfermer Lucie ! . . . Je me représentois notre ancienne habitation , et je me sentois humilié comme si j'eusse été coupable du bouleversement de notre fortune. Je n'osois regarder Lucie , dans la crainte de remarquer quelque altération sur son visage,... La voiture s'arrêta, nous descendîmes, et nous entrâmes dans la chaumière ! . . , . Lucie alors m'embrassa en disant : Le ciel soit béni , il nous donne un doux asile ! . . . . Je connus au son de sa voix qu'elle pleuroit. Je pris cet attendrissement pour des regrets et de la douleur ; cette idée me glaça et m'inspira je ne sais quel mouvement de colère qui ferma mon cœur à toute sensibilité. Néanmoins je me hâtai de la conduire dans son petit appac-
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tement et dans un cabinet heaucoup plus orne' que le reste de la maison j elle y trouva des porcelaines et des fleurs. Elle s'apercevoit non de mon humeur , mais de ma tristesse, et voulant me distraire : Mon ami, ditelle en souriant, voilà du luxe, je n'approuve pas cela. Disposé à l'aigreur, je trouvai dans ce mot luxe l'ironie la plus déplacée, et je ne répondis rien. Lucie vit un piano : Ah ! dit-elle, voilà une chose qui me paroît utile, parce qu'elle pourra vous amuser quelquefois 31' amuser! repris-je avec amertume ; non , mes amusemeus désormais seront tous dans des travaux nécessaires. Lucie, sans comprendre l'espèce de reproche contenu dans cette réponse , s'assit devant le piano, et se mit à jouer. Dans ce moment je la regardai et je l'écoutai en tressaillant.... Jamais un beau morceau de musique, exécuté par une femme charmante, n'a pu produire une impression plus pénible Elle
jouoit un rondeau délicieux que j'avois aimé passionnément, et qui me rappeloit nos beaux jours passés, et c'étoieut les siens que je rei^Tcttois avec désespoir î.... Je ne l'avois pas entendue jouer du piano depuisla révolution... je la vojois aussi jeune, aussi belle.... Sa vue, cette douce mélodie, me transportoient dans un brillant salon à Paris ! le passé se rctraçoit à moi , se renouveloit , pour me faire mieux sentir tout le malheur de notre situation présente • en l'écoutant , en la contemplant , je chorcliois en vain autour de
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moi mon frci c , son épouse , leurs cnfans ,
mes amis \ JV'lois seul, et dans une
chaumière, et à deux mille lieues de mon pays î.... J'e'prouvai un loi saisissement, quG toul-à-coup, ne pouvant plus nie contenir ;, je sortis avec précipitation.
« Nous nous rejoii,MiHnes pour le souper ; je n'eus pas, ce soir-là, le cruel embarras de la détestable cuisine de Joseph , parce que j'avois apporte' de Boston un souper froid. Ayant encore plusieurs affaires à terminer à la ville , j y allai le lendemain à la pointe du jour, en annonçant à Lucie que ]e ne reviendrois qu'à Fheure du dîner. Mes affaires étant terminées promptement , je revins long-temps avant l'heure à laquelle Lucie m'attendoit. J'étois accablé de tristesse, en pensant que j'allois lui donner à dîner l'apprentissage de notre cuisinier, qui ne savoit, en effet , que faire cuire dans de l'eau de la viande et des légumes. Assurément cette mauvaise chère m'étoit bien indifférente pour moi ; mais il me i^aroissoit affreux d'y condamner une jeune personne si délicate et accoutume'e à un genre de vie si différent!.... J'entrai dans la chaumière avec un serrement de cœur inexprimable ; je me disois que j'ailois y retrouver , non une épouse heureuse et satisfaite, mais une innocente victime d'un sort déplorable , une compagne infortunée , résignée, soumise, et en même temps succombant sous le poids des regrets et de l'ennui !....
« Je demandai Lucie. Joseph me répondit
qu'elle e'toit clans une petite chambre à côte' de la cuisine : la porte en ëtoit entr'ouverte; j'entre doucement^ et figurez-vous ma surprise en voyant par-derrière une charmante paysanne j ayant pour vêtement un jupon court d'une e'iofïë grossière, un grand tablier, un juste de bure, et des souliers de cuirj une taille parfaite , de beaux cheveux blonds , des bras nus d'une blancheur éblouissante , ne me permeltoient pas de me'connoitre Lucie!.... Mais pourquoi ce costume, que faisoit-elle ? Je l'ignorois , j'avance ; Lucie entend du bruit, se retourne, et je vois qu'elle pétrit du pain!.... Je reste immobile, avec un battement de cœur qui me force à m'appuyer contre le mur.... Lucie, joignant les mains d'un air suppUant, s'écrie avec un sourire angélique : « Mon ami , ne vous moquez pas de moi.... Ce n'est pas mon coup d'essai 'j je vous assure que je sais faire le pain aussi bien que Betzy.... » Je tombe à ses pieds en fondant en larmes. Elle croyoit faire une action si simple, que ce mouvement la confondit. « Mais, mon ami, disoit-elle, aije songé à vous remercier de travaillera notre jardin? vous pouvez bêcher, je puis faire du pain • de quoi vous étonnez-vous »?
« O Providence impénétrable! m'écriai-je, par quel chemin m'as-tu conduit à ce degré de bonheur!.... et j'ai murmuré 1.... Je puis donc ne plus repousser le souvenir de nos beaux jours passés ! ce moment efface tout !.... Fortune , grandeurs j biens matériels , à quel
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point je vous méprise!.... O ma Lucie, te voilà donc parce de ta seule vertu! ce n'est donc plus que ton ame céleste qui donne à ta ravissante fi.^'ure ce charme unique iait pour elle^ qui rond incomparables et ta grâce et ta beauté ! Ah ! que je bénis le sort qui m'a tout ôté, pour te donner tout, pour t é~ lever au-dessus de toutes les femmes, et pour leur servir à jamais de modèle!.... » Pendant ce discours , prononcé avec un accent passionné et une véhémence queLuciene m'avoit jamais vue, elle m'écoutoit avec une surprise égale à son profond attendrissement j de douces larmes inondoient son visage; elle me fit asseoir à côté d'elle , et serrant mes mains dans les siennes : (( Ta reconnoissance , me dit- elle, me touche jusqu'au fond du cœur, mais je ne la conçois pas ; dans tout ce que nous faisons l'un pour l'autre , quel mérite pouvons -nous avoir?.... Tu penses peut-être que ces nouvelles occupations me paroissent pénibles , tu te trompes -, d'abord, elles ne me fatiguent point , et ensuite je me sais beaucoup phis de gré d'avoir , en quatre mois , si bien profité des leçons de la bonne madame Muller et de sa servante , que d'avoir appris, en dix ans, à jouer du piano. D'ailleurs, il j a un charme réel attaché à tout ce qu'on fait de véritablement utile; ce charme augmente quand ce qu'on fait est nécessaire , et il devient inexprimable lorsqu'on travaille pour ce qu'on aime. Ne l'éprouves-tu pas en cidlivant ton jardin?
Mon ami, je sens que dansrinlërieur de celtejolie peliLe habitation je serai mille fois plus heureuse que je ne l'ai jamais e'të. Je n'aurai pas un moment d'oisivetë, de contrainte et d ennui • il y aura un accord déUcieux dans nos goûts, dans nos occupations, dans cet e'change continuel de services rendus ;, dans ce besoin mutuel l'un de l'autre j enfin, dans cette création d'ime nouvelle destine'e , si noble et si douce. »
« Tandis qu'elle parloit avec cette sensibilité' enchanteresse , je la contemplois avec extase; je ne l'avois jamais vue si belle que sous cet habillement rustique , et même indépendamment de l'admiration passionne'e qu'elle m'inspiroit, cela devoit être. Lorsque jadis, dans une féte brillante, je l'avois comparée à d'autres femmes, j'avois pu trouver quelquefois une beauté égale à la sienne j mais dans ce costume, quelle villageoise pouvoit lui ressembler? quelle paysanne pouvoit avoir ce maintien , ces grâces, ce langage et cette élégance de n)anières f enfin , avoiton vu jamais des mains si délicates et d'une blancheur si éblouissante pétrir du pain?..,.
« Quel changement dans mon sort ! quelle puissance divine que celle de la vertu unie à la sensibilité ! Cette chaumière qui me pa— roissoit si triste quelques instans auparavant venoit de s'embellir à nos yeux ! jv rctrouvois, avec l'amour, la paix , la joie et la sécurité pour l'avenir !.... u 0 toi ! disois-je, toi^ qui viens de me dévoiler une âme si tendre ,
(les sentimens si sublimes, il me semble que de cet instant seul notre union commence ! Le jour fortune de notre hymen fut célébré avec pompe et magnificence ; une froide estime , un amour vulgaire nous persuadèrent que nous étions lieurcux ! Non, Lucie, non^ ce nœud sacré n'enchaîna que notre destinée; mais cet amour si pur, que cliaque réflexion exalte , et que le temps ne peut atloiblir , c'est ici qu'il vient de naître ; cette union intime de deux âmes créées l'une pour l'autre, c'est ici qu'elle vient de se former !.... Le monde nous séparoit, nous empéchoit de nous connoître , pourrions-nous le regretter!... » « Nous nous oubliâmes long- temps dans cet entretien , dont le souvenir enchanteur ne sortira jamais de ma mémoire. Enfin , Lucie se leva en disant :« J'avois heureusement préparé notre dîner; mais il faut que j'aille l'achever.... — L'achever! comment? — Oui , mon ami , je fais aussi fort bien la cuisine.... — Se peut-il?.... — Si tu savoîs comme toutes ces choses-là sont aisées, quand on y met de l'application et un peu d'intelligence ! Il faut un temps énorme pour faire une cuisinière d'une servante bien stupide et bien maladroite ; mais je t'assure que toutes les choses frivoles dont ou nous fait des occupations sont mille fois plus difficiles que tous les travaux du ménage. Allons , mon ami, va nous cueillir une salade, et moi je vais à ma cuisine. » En disant ces mots , elle m'embrassa^ j.e la serrai contre mon coeur,
sans pouvoir proférer une parole. Elle s'e'chappa de mes bras; je restai, un cîiarme invincible me retenoit attache' à la place qu'elle venoit de quitter -, j'avois besoin de me recueillir, de me calmer, afin de penser à mnn bonheur. J'ëprouvois une espèce d'ivresse qui m'empéchoit d'en considérer tous les de'tails ; je ne pouvois que le sentir , je ne pouvois que regarder ces pains qu'elle venoit de pétrir, et que répéter ; Son cœur répond au mien î — elle sera heureuse ! je ne la verrai point languissante, abattue; elle sera heureuse !....
« Joseph vint m'arracher à ma rêverie pour m'avertir que le dîner éloit servi. J'arrivai dans notre petite salle, à manger au moment où Lucie , suivie de Félix , posoit un pain sur la table; sa blancheur éclatante étoit rehaussée encore par le vif incarnat qui colo-
roit ses joues , et un certain air enfantin de
triomphe , de satisfaction et de gaîté répandu sur toute sa personne formoit un contraste piquant avec l'expression naturelle de douceur et d'ingénuité de sa pliysionomie. Quel dîner délicieux! quel enchantement!.... « Cher ami , me dit Lucie , voilà un pain que j'ai mis au four ce matin , vois comme il a bonne mine!.... Et mon diner^ qu'en dis-tu?.... » En parlant ainsi, elle assejoit Félix à table , et elle se hâta de couper un morceau de so7i pain pour le lui donner ; Félix aussitôt en mangea en disant d'un petit ton sérieux et sentimental : // est bien bon, maman.... Puis
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il ajouta , en me rci<aidaiil : C'est maman qui l'a fait. Lucie aUendrie sourit , et ses yeux se remplirent de larmes.... Je pris avec transport Félix sur mes genoux : « Que je t'aime! lui dis-je^ toi qui parois déjà sentir le bonheur d'avoir une telle mère 1 oli . comme je te chérirai quand tu seras en âge d'apprécier véritablement tant de vertus j quand nous parlerons d'elle , et que nous pourrons l'adorer ensemble !.... » Le dîner étoit excellent;, mais je ne mangeai que pour plaire à Lucie. J'étois si ému , si oppresse par un attendrissement que chaque minute sembloit accroître , que je n'étois même pas en état de parler.
« Après le dîner , nous allâmes dans le jardin, et Lucie s'assejant surun banc : « H faut , me dit-elle , qu'à présent tu saches tout. Je t'ai caché jusqu'ici tous ces détails , parce que je craignois à cet égard ton incrédulité : tu n'aurois pas cru qu'il fût aussi facile d acquérir en quelques mois' toute la science de la bonne madame Muiler ; vingt fois, dans les derniers temps , tu as mangé , sans le savoir , des ragoûts de ma cuisine et du pain fait par moi ; si je te l'eusse dit , tu aurois toujours cru que l'on m'avoit aidée ; et d'après cette idée je me déterminai à ne te montrer mes nouveaux talens que lorsque nous serions dans notre habitation. » Ici, j'interrompis Lucie pour lui dire que j'étois décidé à renvoyer Joseph , afin de prendre à sa place u.ne servante sachant faire un peu de oui-
sine et du pain : « Dumoins^ conlinuai-je , elle t'aidera, et Joseph en est incapable; quant au jardin , je vois que j y puis suffire tout seul. » A ces mots , Lucie se re'cria : « Non , non , repondit-elle , je te serois beaucoup moins utile , et je ferois tout avec moins de plaisir. Je charge Joseph des gros ouvrages, et c'est tout ce qu'il me faut. Je compte faire bien d'autres choses , et tous ces soins de ménage me prendront à peu près chaque jour le temps que tu consacres au jardinage, c'est-à-dire environ quatre heures. JNou-s remplirons le reste de nos journées par d'agre'ables promenades et par nos anciennes occujjations , nous dessinerons , nous lirons-,
}*e ferai de la musique , nous causerons , et e temps, qui pesé si cruellement à l'oisiveté , s'e'coulera pour nou^ avec le charme et la tranquillité' des songes heureux de l'innocence ! le souvenir en sera doux , mais si monotome et si dénué d'événemens , qu'en nous rappelant des années entières , il semblera ne nous retracer qu'un beau jour!.... Ecoute,, mon amî, poursuivit-elle, je dois te faire un aveu ; j'ai vendu tous ces vétemens inutiles que nous avions apportés de France , et ]'ai aclieté un bon trousseau de ménagère....— Quoi, tu seras toujours mise ainsi?... — Et pour quelles visites et quelles cérémonies serois-je forcée de m'habiller autrement ? Mais j'ai un habit des dimanches; il est tout blanc, bien fait à ma taille, d'une jolie forme,- il te plaira»... Écoute, ce n'est pas tout; mes
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liahîts de jardinière n'ont pas employé tout l'argent de mes belles robes ; en outre , j'ai vendu quelques petits bijoux qui me restoient, et de tout cela j'ai pu acheter une bonne vache et des poules.... Ne te re'crie pas; par les soins de Betzy, je sais traire une vache, faire des fromages et conduire une petite basse-cour. Notre petit pre' nourrira parfaitement notre vache et notre vieux cheval ; nous ferons une excellente chère ; j'irai moimême deux fois la semaine sur la charrette au marché de Boston vendre nos fruits et nos légumes ; pendant ce temps , tu ne seras point privé de Joseph , qui pourra travailler avec toi ; nous vivrons dans l'aisance , ne manquant de rien de ce qui peut même matériellement rendre la vie agréable ; et puis, cher ami , la paix de l'âme et de la conscience, les. doux épanchemens du cœur, la tendresse mutuelle....; et notre enfant , si joli, si bien né, qui ne connoîtra, qui n'aimera que nous, qui croîtra sous nos jeux, loin de la corruption et des mauvais exemples.... Ali ! si nous ne sentions pas toute l'étendue de notre bonheur, combien nous serions ingrats envers la Providence, qui, dans CCS temps désastreux , a daigné pour nous réahser ainsi l'âge d'or!.... « Elle prononça ces mots d'une voix entrecoupée, elle me serra la main ; j'appuyai mes lèvres sur la sienne, et je la baignai de pleurs!.... O délices d'un amour légitime formé par la vertu, qui pourra jamais vous décrire ! . . . . Au
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milieu des vaines dissipations du monde, mon amour avoit pu s'afFoiblir^ et l'enthousiasme de la plus juste admiration le rallumoit avec une ardeur dont je n'avois jamais eu l'idée ! c'e'toit le feu sacre' éteint par des mains profanes, et se ranimant aux rayons si purs d'une flamme céleste.
(' Nous eûmes la joie le lendemain de voir arriver madame Muller, c'e'toit le seul tiers qu'il me fût possible de ne pas trouver importun j elle savoit appre'cier Lucie ^ elle me secoua les mains avec plus de force que jamais, elle répéta mille fois liappj hushand : mais quelle expression pouvoit peindre à quel point j'étois heureux!.... Lucie voulut absolument, comme elle l'avoit- dit, aller elle-même au marché vendre les produits de notre jardin ; elle avoit jadis à la campagne mené avec succès des calèches , et elle n'eut pas de peine à conduire notre pacifique cheval. Vêtue de son habit le plus grossier , ayant sur sa tcte un grand chapeau dé'^ paille, et à son bras un panier rempli d'herbages , belle comme un ange, et avec un maintien de vierge et de reine , elle monta , dès la première fois, sur sa charrette , et s'y établit au milieu d'un monceau de choux et de carottes, avec l'aisance ettoulela simplicité que pourroit donner une longue habitude. Ce qu'il y avoit de plus étonnant en elle, n'étoit pas sa conduite incomparable, mais la naïveté, la bonhomie sublime qui accompagnoicnt toutes ses actions : elle eut en effet une vache et des
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poules, clic fit tout ce qu'elle avoit annoncé; une servanlc n'entra jamais dans la chaumière que pour faire la lessive sous ses ordres. Lucie avoit puisé toutes ses connoissanccs non-seulement dans les entretiens et les leçons de madame Mullcr, mais encore dans des livres qu'elle avoit achetés et qu'elle relisoit sans cesse , enlr'autres la Bonne Fermière de M. Parmentier. Que j'aimois ces vertueux auteurs qui n'empioyoient leur esprit, leur instruction et leurs veilles qu'à tacher d'inspirer des goùls qui peuvent donner dans le malheur des ressources si honorables !
u Lucie suffisoit à tout, et sans paroître un instant surchargée ; l'emploi de ses journées étoit réglé avec tant d'ordre et d'intelligence qu'elle n'avoit , dans aucun moment , l'air affairé. Je jouissois d'autant mieux de tout ce qu'elle laisoit, que je ne voyois jamais en elle l'apparence de la fatigue ou la plus légère altération d'iiumeur. Sa douce gaîté étoit toujours égale; je remarquois même que sa santé étoit extrêmement fortitiée, et son teint, toujours éblouissant, avoit acquis un degré de plus d'éclat et de fraîcheur.
(( Je ne me suis jamais blasé sur le plaisir de la suivre et de Ja contempler dans ses diverses occupations, dans la cuisine, dans la laiterie, dans la basse-cour, ou dans son cabinet, peignant une iicur que j'avois cultivée pour elle, ou jouant du piano. Combien ses talens donnoienL de prix à ses travaux de ménage, et combien les soins et les
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connoissances de la plus parfaite ménagère embellissoient ses talens !....
c( De mon côté, avec quel courage et quel plaisir je cultivois mon jardin! Souvent Lucie , assise sous un berceau de vigne , me regardoit travailler en faisant un ouvrage à l'aiguille • notre enfant , muni d'une petite bêche ^ s'exerçoit déjà sous mes yeux à m'imiter^ et de temps en temps, rappelé par sa mère , il alloit recevoir une tendre caresse qu'il me rapportoit en courant !....
« J'avois une petite bibliothèc[ue qui faisoit nos délices : presque tous les soirs nous lisions alternativement tout haut ; un genre d'ouvrage qui, jadis, nous avoit paru toujours fade, et souvent faux, étoit devenu celui que nous aimions le mieux : les églogues, les pastorales et toutes les descriptions de la vie champêtre , ce n'est pas que ces peintures me parussent parfaites, je ne les Irouvois plus chimériques", ou exagérées; quel portrait d'une bergère de Virgile ou de Gessner pouvoit me paroître embelli , quand je regardois ou quand j'écoutois Lucie ? et notre vie entière n'étoit-elle pas une idylle que le poète vertueux de Zurich eût chantée , s'il en eût connu les détails? Mais il me sembloit au contraire, en relisant ces ouvrages, que les sentimens les plus vrais y étoient toujours foiblcment exprimés, ou qu'ils manquoient de développement, et que Tamour, surtout, ne s'y montroit jamais sous les traits d'une profonde sensibilité. Un jour
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qne Je faisois cette remarque : « C'est, me re'ponditLucic, que ces poètes n'ont jamais peint l'amour conjugal. — Oui, repris-j.e, un amour fonde' sur la plus vive admiration j un amour denuë de jalousie, d'inquiétudes, ressemble au feu divin dont brûlent les esprits célestes;, et qui oseroit peindre celui-là l. ... — Cependant la véritable sensibilité ne peut se trouver que dans les affections légitimes j car celles-là seules sont solides et durables. En elles, tout est noble et généreux : dans les autres, tout est égoïsme ; on y sacrifie l'honneur, le repos et la gloire de ce qu'on aime ! Qu'ils sont fragiles les penchans que la raison condamne ! une réflexion juste et frappante suffît pour y faire renoncer. Ah !combien il est affreux pour une âme élevée et sensible de soufïiir le tourment de les cacher ou de supporter la honte d'eu
convenir ! — Aussi même,, en voulant
décrire la véhémence d'un amour coupable,, on n'en dépeint que le malheur ; on l'appelle un délire 1^. . . Nous n'avons point de délire, ma Lucie, et grâce au ciel^ car plus la raison nous éclaire, et plus nous sommes heureux! Je ne pourrois t'aimer davantage que si mou âme acquéroit un degré de plus d'élévation et de générosité! Si je deviens meilleur, tu me trouveras plus sensible encore ! Je ne^ pourrois me refroidir pour toi sans me pervertir; il n'y a point de prestige, point d'illusion dans un tel amour ! il embellit également le printemps et le déclin de l'âge,
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et son souvenir est doux comme celui de la vertu. Mais, dis-moi, Lucie, aurois-tu cette conduite admirable et touchante si tu n'avois point d'amour? — Oui, répondit-elle, car je crois que dans toutes les choses essentielles le devoir commande à une femme tout ce que pourroit inspirer l'amour.... — Tu serois moins heureuse?.... ■ — Je connoîtrois un autre genre de bonheur, j'aurois quelque me'rite à mes yeux , et je n'en ai point avec toi; je ne me reproche rien, j'ai la paix de l'innocence; mais quand, pour agir, je n'ai besoin ni d'efforts , ni de re'flexions , ni deraisonnement , ai-je même le droit de me trouver vertueuse ? Ah ! je ne puis que m'ap plaudir de mon bonheur!.... »
« C'est ainsi qu'elle se jugeoit !.... et c^est ainsi qu'au milieu de tant de sujets de s'enorgueilfir , son incomparable sensibilité conservoit en elle cette humble et touchante modestie !
(( Il manquoit à mon bonheur quelques témoins de sa conduite et de ses vertus ■ i'avois un besoin inexprimable de parler d'elle et de l'entendre louer. Souvent, dans les entretiens de nos soirées, elle me disoit toutà- coup : (( Oh ! si ton frère et sa famille étoient là!... » Combien de toutes manières je partagcois ce désir ! si nous avions pu nous emliarqucr ensemble , quelle félicité eût
égalé la mienne! Mais d'ailleurs tout
sembloit concourir à la douceur et à l'enchantement de notre vie^ l'amour; la ym-
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nesse , la santé , les aiïoctions les plus vives et les plus tendres , la tranquillité' la plus parfaite ! Nous e'tions dans cette heureuse médiocrité^ fruit d'un noble travail, où les désirs ne pourroient s'étendre sans devenir aml)itieux : nous savions apprécier notre douce obscurité, en songeant aux infortunés qu'une célébrité funeste exposoit à tant de calomnies et de persécutions ! Nous vivions chez un peuple hospitalier , brave , généreux, ami des vertus pacifiques j chez un peuple dont les lois sages et nouvelles étoient suivies avec le zèle et l'exactitude que devoit produire le consentement unanime et récent qui veuoit de les former. Ailleurs on se soumettoit aux lois ; mais là , en y obéissant on ne faisoit que suivre sa propre volonté, consacrée par un acte solennel. L'océan, il est vrai , nous séparoit de la terre natale , mais il nous séparoit aussi du crime et de la turbulente et sanguinaire anarchie. Enfin, nous habitions la partie ta plus riante de ce beau pays j rien n'est comparable à l'agrément et à la richesse des environs de Boston. Nous ne nous lassions pas de les parcourir ensemble. J'aimois à comparer Lucie aux rustiques bergères que nous rencontrions ^ avec un costume absolument semblable , et comme elles tenant une quenouille, elle s'asseyoit souvent sur un roclier, ou sur le bord d'un torrent- et là , en filant, elle chantoit des romances anglaises^ les pâtres, pour l'entendre, accouroient de toutes parts; leurs
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groupes dispersés , et la naïveté de lelir ad^ miration, ibrmoient à mes yeux, le &pectacle le plus intéressant; leurs troupeaux, oubliés par eux, erroient confondus et mêlés ensemble sur les collines et sur les rochers : quand Lucie cessoit de clianter, les bélemcns des brebis rappeloient les pâtres à euxjnémes; il y a voit alors un grand tumulte , il s'agissoit de réunir chaque troupeau : on coui'oit, on s'agitoit, on crioit; les bergers fatigués se reprochoient une imprudente curiosité , et quelques jours après une romance nouvelle les attiroit encore.
(( Tels étoient nos plaisirs , et nous en avions de plus doux, celui de pouvoir faire du bien , et avec mille fois plus de goût et de charmes que dans le temps de notre opulence. Lucie, deuxfoisla semaine, faisoit un pain pour une pauvre veuve chargée de trois petits enfans ; j'ajoutois à ce don quelques bottes de légumes, et nous soutenions ainsi l'existence d'une famille infortunée ; la veuve n'avoit d'autre ressource pour vivre que le produit du lin qu'elle fiioit, et ce travail, joint à nos secours, lui assuroit une honnête subsistance. EJle habitoit une petite cabane délabrée , à peu de distance de la nôtre, et que nous avions réparée de notre mieux, Joseph et moi , et du moins la pluie ne pouvoit plus y pénétrer. Lucie s'étoit plu à former peu à peu l'humble ménage de Molly ( c'étoit le nom de cette pauvre femme);tantôt elle lui portoit quelques uslensileSf
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crëtain, et tantôt quelques vases de terre ou de verre. En arrivant dans la cabane , Lucie rangeoit elle-nicme ses présens sur dos planches, ensuite elle se reculoit pour les considérer en perspective, avec une satisfaction ingénue, dont il seroit impossible de peindre l'aimable expression ! Cette contemplation finissoit toujours par un soupir dont je devinois seul le motif : Lucie trouvoit qu'il manquoit encore plusieurs choses à cette collection • elle remarquoit bien des places vides sur les planches , malgré le soin qu'elle avoit pris d'étaler chaque chose de manière à former un beau coup-d'œil. Elle se représentoit l'effet qu'auroieiit produit quelques vases de plus , et elle regrettoit de ne pouvoir les donner sur-le-champ : tandis que Molly restoit saisie^, extasiée de reconnoissance et d'admiration, Lucie combinoit dans sa tête comment elle pourroit compléter ses bienfaits j alors, en rentrant dans notre chaumière , j'étois sue de la voir rôder un quart-d'heure dans la. cuisine ou dans la laiterie, examinant toute sa poterie, pour en contrôler plusieurs pièces,, afm de pouvoir raisonnablement, sous prétexte d'inutilité ou d'une dimension incommode , en réformer quelques-unes au profit, de la pauvre veuve. Charité touchante qui vouloit éluder ce précepte si froid , que , pour faire le bien solidement et long-temps,, il faut le faire avec mesure. Lucie éprouvoit, que pour les bons cœurs la véritable mesure j dans ce cas ^ est toujours celle de la;
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possibilité actuelle. « Mon ami^ me disoitelle, nous donnions autrefois de l'or avec plaisir ,• mais combien j'en ai davantage quand je donne à Molly un petit pot de terre, ou un panier d'osier , et surtout quand je vois ses pauvres petits enfans accourir à moi les bras ouverts , et ensuite manger en nous caressant le pain que j'ai pe'tri, et les légumes que tu as cultivés de tes mains!.... Oli ! combien la Providence est adorable 1 Quels dédommagemens , quelles jouissances inconnues elle réserve aux âmes sensibles dans sa bonté, et même au milieu des revers particuliers et des calamités publiques ! » C'est ainsi que s'écouloit ma vie embellie et sanctifiée par la créature angélique c[ue le ciel m'avoit donnée pour compagne.
« Nous étions depuis plus de deux ans en Amérique, lorsque M. de T*** vint aussi se réfugier dans cette partie du monde. ZSous l'avions beaucoup vu jadis à Paris , et avec l'intérêt qu'inspirera toujours la réunion de tant d'esprit , de douceur dans le caractère et de grâce originale et piquante dans la conversation : il ignoroit que nous fussions en Amérique. La révolution et Téloigncment avoient depuis long-temps rompu toutes nos relations avec lui. Un matin, en passant dans le marché de Boston , il aperçut, dans une charrette arrêtée à la file d'une multitude d'autres , une jeune paysanne dont l'éclat et la beauté le frappèrent; il trouva qu'elle ressembloit d'une manière si extraordinaire
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à madame Dorsaine , qu'il voulut la voir de près^ il s'approche de la charrette^ Lucie le reconnoît dans l'instant et le salue. M. de T***, stupéfait , lui demande ce f|u'elle fait là : « J'attends mon tour pour passer, répondit Lucie, et pour aller , comme les autres , vendre mes légumes. » Dans ce moment , les charrettes s'ébranlèrent ; Lucie fouetta son cheval , en invitant M. de T*** à nous venir voir , et en lui indiquant le village près duquel nous demeurions; et elle laissa ]\L de T*** très -surpris de cette vision. Il vint , en effet, le lendemain dans notre chaumière j ma joie fut extrême de voir enfin une personne digne d'apprécier Lucie, et d'entendre parler d'elle. Nous eûmes mutuellement un plaisir , souvent répété dans les romans , celui de nous conter réciproquement nos aventures. Au milieu de la conversation la plus intéressante, Joseph, mon nègre, entre subitement , s'avance vers Lucie , et lui dit , en lui tournant le dos : Maîtresse , raccommode mon casaque qui vient de décliirer. Lucie , qui parloit dans ce moment, ne s'interrompit point ; elle prend son aiguille , et raccommode la casaque de Joseph tout en causant , avec un charme de simplicité à la fois attendrissant et comique,
« En nous quittant , M. de T*** me dit : (.( Il est naturel de vous plaindre à l'aspect de cette chaumière ; mais quand ou en connoît l'intérieur, comment ne pas vous envier! Jouissez de voire bonheur 3 la fortiuie et les
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révolutions des empires ne peuvent ôter celui-là, »
« Oui , }e savois sentir tout le prix d'un sort si doux et si rare !.... Dans cette vie , si constamment uniforme, nous avions toutes les semaines et chaque jour dos époques charmantes, que le temps et l'habitude n'ont jamais fait que nous rendre plus agréables et plus chères. JNotre déjeuner fut toujours pour nous un moment cliarmant , surtout en été, sous notre berceau de viorne : j'en faisois seul les honneurs et les frais. Les fruits sont en Amérique d'une beauté merveilleuse; et avec quel plaisir j'ofFrois à Lucie les fraises de mes bordures ou les superbes pêches de mes espaliers!» Quelle diflérence, disoit Lucie, de ces déjeùners-là à ceux que nous faisions autrefois avec les fruits achetés à la Halle ! n
« J^ ne me suis jamais mis à table sans éprouver un mouvement de joicj le travail aiguise tellement l'appétit ! et le dîner étoit préparé par Lucie ! Chaque mets nouveau , inventé ou perfectionné jDar elle , étoit un événement. G'étoit ainsi que les plaisirs les plus vulgaires et \es plus matériels s'augmentoient et s'ennoblissoient par les sentimens les plus purs. Et les jours de marché, à llieure où Lucie revenoit, quelle impression produisoit sur moi le bruit de la voiture que J'entendois du jardin! Aussitôt je courois au-r devant d'elle ; je m'élqiiçois hors de la chaumière avec mon petit Félix trépignant et sautant de joie à mes côtés ! Lucie nous apcr-;-
MAISON RUSTIQUE. 3l3
ccvoit de loin , et nous l'entendions presser son cheval et du fouet et de la voix.... Pour l'aider à descendre de la charrette, je la recevois et je la retcnois dans mes bras , tandis que Félix, impatient d'obtenir un tendre baiser, et se haussant sur la pointe de ses pieds , s'accrochoit à son tablier, en s'écriant : El moi , maman ?,...
« Quel intérêt toujours croissant dans les entretiens de nos veillées , dans cette communication de nos pensées les plus intimes ! .. .. Enfin , lorsqu'une journée si douce se terminoit je voyois toujours avec la même émotion Lucie aller se mettre à genoux auprès du berceau de son fils endormi, et commencer ses prières par une bénédiction maternelle , qui demandoit , et qui , sans doute , attiroit sur lui toutes celles de l'Eternel!.... Avec les années , une nouvelle occupation, nous rendit plus chère encore notre solitude, celle d'élever mon fils ; je lui enseignois le latin , la géographie et l'histoire ; sa mère lui donnoit des leçons de dessin : il assistoit à nos lectures , dont sa présence augmeutoit pour nous l'intérêt , et son application , son bon naturel , nous récompensoient de nos soins. Il adoroit sa mère , je pouvois enfin lui parler d'elle , lui conter tout ce que son enfance l'avoit empêché de connoître ; il savoit m'écouter et me comprendre, et il étoit pour moi l'enfant le plus chéri et le confident le plus aimable.
« Enfin , au bout de quatorze ans, je fus,