‹ Maistre Pierre PatelinChapitre 7 sur 200 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

DE l'ancienne comédie.

Qui voudi^a étudier de près le texte de Patelin, il est impossible de ne pas remarquer combien il faut supposer de jeux de théâtre, sans lesquels une foule

d'effets comiques s'évanouissent, et Ton ne corn-

prend rien à renchaînement des scènes ni ùcertxiines

(1 ) Voltaire, Siècle de Louis XI W

parties du dialogue. La plupart de nos pièces modernes ainsi déshabillées deviendraient des énigmes. Les manuscrits ni les éditions de Patelin ne fournissent aucune indication sur ce point si essentiel. La tradition y suppléait comme elle fait encore pour une multitude de détails de l'ancien répertoire; mais de jour en jour la tradition s'efface et disparaît : nos comédiens ne savent déjà plus jouer Molière avec les traditions originelles. Nul doute que principalement les farces, comme Pourceaugnac^ le Médecin malgré lui^ les Fourberies de Scapin^ n'y perdent considérablement. Je me suis donc attaché à retrouver la mise en scène de Patelin , et je l'ai marquée dans mon édition telle qu'elle m'a paru ressortir du texte même. Si j'ai réussi, on reconnaîtra qu'en outre de la verve comique et de l'esprit de mots, l'auteur possédait à un degré peu commun, même aujourd'hui, l'entente dramatique, l'art de faire rendre à une situation tout ce qu'elle renferme, sans la surcharger et la noyer dans les détails. Cette sûreté de tact est un don naturel, mais qui a besoin de se compléter par l'expérience. Je ne serais pas éloigné de croire que l'auteur a joué lui-même un rôle dans sa pièce, comme cela s'est [>ratiqué par

lout pays dans les commenceinens du théâtre. Et si cet auteur est en effet Antoine de La Sale, on ne sera pas embarrassé de lui appliquer ma conjecture : le gouverneur des enfans du bon roi René n'a sans doute pas manqué d'occasions pour s'initier à tous les secrets de l'art des représentations dramatiques : il étudiait sur le vif.

Toutefois distinguons bien entre la farce et le iwt/^tère.

Boileau qui , sauf le respect qu'on lui doit et que je lui porte , n'entendait pas le premier mot à ces questions d'histoire littéraire, nous a accoutumés à regarder comme les fondateurs de notre théâtre ces troupes de pèlerins vagabonds qui représentaient en plein vent ou dans une grange. En vain on fouillerait des milliers de vers de ces énormes et informes rapsodies, dans l'espoir d'y rencontrer un trait pathétique ou un mot spirituel : ce n'est qu'un stérile chaos.

Mais à côté de ces mystères exécutés quelquefois avec un luxe et des frais immenses (1 ), existait la

(4 ) La représentation du Mystère des trois doms, à Romans (4 509), dura trois jours et coûta 1 4,920 francs de notre monnaie. (Voyez le Mémoire de M. Giraud : Lyon, L. Perrin, 1 848.)

farce^ courte, modeste, sans appareil, tirant toute sa valeur de la malice et de la vérité de ses peintures. C'est de cette farce qu'est sortie la gloire réelle et durable du théâtre français, la comédie ; et la comédie d'intrigue aussi bien que la comédie de caractère. Je doute un peu que le Cid et Cinna descendent du Mystère de la passion, mais je suis bien sûr qu'il y a une filiation directe entre la farce de Patelin et le Légataire^ et Tartufe^ et même le Misanthrope, Patelin est un véritable caractère; Agnelet n'est guères moins remarquable. Sans doute les farces en général sont très loin du mérite de celle-ci, mais dans toutes vous admirerez des traits précieux d'observation, de cette vérité comique qui jaillit si abondante dans Molière et dans Cervantes. Voici, par exemple, la veuve résolue à épouser son valet ; elle consulte sa commère qui la détourne d'abord :

Ma commère, on en parlera !

Pensez que Tun l'autre dira :

! elle a espousé son valet, Ce bémy, ce vray sotelet, Ce conale, cet escoUier; Elle Ta trouvé franc du collier.

l^ veuve défend son garçon : il est de bon lignage,

il est honnête et loyal, etc. La voisine alors commence à tourner et finit par donner le conseil <]u'on solli(îite de sa complaisance :

Et viste ! et tost !

Il nous faut mander le vicaire Et les voisins et le curé !

Sus, Robinet, s'écrie la bonne voisine, une chanson ! Et les voilà tous trois à chanter et à danser. Mais au beau milieu de la danse, la veuve s'interrompt; elle fond en larmes : c'est un souvenir qui vient de la mordre au cœur :

Han ! han ! han ! j'ay le cœur marry !

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