TBADUCTIOXS ET IMITATIONS DE PATELIN
La farce de Patelin a obtenu les honneurs de la traduction latine au commencement du \\\* siècle» Un jurisconsulte allemand, nommé Alexandre Connibert, publia en 1512 : Patelinus alias veterator^ comœdia nova^ ex peculiari lingua in Romanum traducta eloquium (1).
(O Paris, Guill. Eustace, m-t6, goth., 4 512. Une seconde édition par Simon de Golines en 4543. L*épithète nova ne doit s'entendre que de la version.
Cette version en vers. ïambiques réunit avec assez de bonheur la fidélité de mots et une certaine élégance scholastique; mais l'auteur a eu la funeste idée d'intercaler un personnage qu'il appelle le plaisant, Comicùs. C'est un vrai loustic de régiment qui ne quitte pas un moment la scène, et cependant ne prend aucune part à l'action. Invisible aux autres acteurs, il est là pour faire tout haut ses réflexions, pour mêler au dialogue ses plaisanteries particulières ou ses remarques de goût ; il représente la conscience et l'intelligence du spectateur. L'exécution est encore pire que la conception : — «Voilà qui est très plaisant! » — « Je n'ai jamais vu de farce plus drôle ! » Le marchand parle-t-il de cacher ses écus : — « Pleurez, pauvres écus! vous allez subir une longue éclipse! »• — Tu fais le rimeur en prose, dit Patelin à son client : — « Ce n'est pas de la prose, ce sont des ïambes! » — Il crie, dit quelqu'un, comme si le ciel tombait. — « Ah! si le ciel tombait, que d'oiseaux seraient pris!» Voilà les affreuses platitudes que le jurisconsulle Connibert prend pour d'agréables saillies pleines de sel altique. J'étais curieux de voir comment il se serait tiré de la scène du délire, et s'il aurait traduit les cinq ou
six patois successivement em[)loyés par Patelin. J'espérais que plus rapproché de l'origine, le traducteur aurait pu comprendre ces tirades et nous en donner le sens, sinon exact, du moins traditionnel. Mais mon attente s'est trouvée déçue : toute cette scène est tronquée. On se contente d'y rappeler les premiers vers de chaque jargon. 11 paraît que dès 1512 on n'entendait plus rien à ces divers langages.
Je vois encore û la manière dont il traduit certains endroits, que Connibert n'avait pas entre les mains un meilleur texte que les nôtres : il traduisait sur une des éditions qui nous sont parvenues. Par exemple , dans ce passage :
Et cest advocat portatif. ....
Et tient il les gens pour Guillaumes?
plusieurs éditions mettent : avocat potatif^ par une faute d'intelligence ou de typographie. Le traducteur ne s'en aperçoit pas : il s'imagine que potatif est tiré du lalin potare , et que le drapier traite ici Patelin d'ivrogne :
Et advocatus is Potor bonus crédit ne me stultum fore (1) ?
(1) n faut reconnatlrc pourtant que le vers 1522 pourrait excuser jusqu*à un certain point cette leçon, et par conséquent la traduction.
Avant ce Coniiibert et dès la fin du xv« siècle , la farce de Patelin avait été imitée en Allemagne par le 4îélèbre Jean Reuchlin , qui en fit également une comédie latine. Il faut observer que Reuchlin était venu deux fois en France, la première fois en 1473, comme compagnon du jeune Frédéric, fils du margrave de Bade et depuis évêque d'Utrecht ; il étudia ù Paris la grammaire sous Jean delà Pierre, la rhétorique sous Robert Gaguin, et le grec sous Grégoire Typhemas. On retrouve Reuchlin élève en droit à Orléans en 1478, et à Poitiers , où il se fit recevoir licencié en 1481. C'est durant ce double séjour dans notre pays que Reuchlin dut connaître la farce de Patelin ; probablement il l'avait vu représenter.
Retourné dans sa patrie, il fit jouer par ses élèves une comédie en vers latins et en cinq actes , le 31 janvier 1497, à Heidelberg, en présence et dans le palais même de Jean Camerarius Dalbourg, évêque de Worms, qui régala les acteurs de bagues et de pleines d'or. Je noterai en passant que c'est ici le premier exemple d'une de ces comédies de collèges dont les jésuites adoptèrent si vivement l'usage. On sait à quel point les Jésuites furent possédés de
cette passion de faire jouer la comédie à leurs écoliers; c'était devenu l'un des caractères essentiels de leur enseignement : ils composèrent pour cet objet des centaines de pièces. 11 n'est peutêtre pas indifférent d'observer que le point de départ et la source d'inspiration des bons pères , ce fut le Patelin.
Voici un aperçu de la comédie de Reuchlin. Un paysan appelé Hennon , furetant dans la crèche de ses bestiaux, a déniché le trésor de sa femme : une bourse de huit écus ! 11 s'en empare bien vite , et envoie à la ville son valet Dromon lui acheter du drap avec cet argent, tandis que la fermière désolée, en compagnie de sa voisine, va consulter le devin pour découvrir le sort de ses pauvres écus.
Le fripon de valet achète le drap, mais à crédit ; puis il dit à^on maître : — Le marchand a voulu vous apporter lui-même le drap que je lui ai payé. De cette façon il garda tout : argent et drap.
L'explication ne tarda pas à s'ensuivre : le drapier, furieux, traduit le valet en justice. Ici commence l'imitation de la pièce française.
Dromon confesse tout à son avocat, lequel, pour
plus de conformité, se nomme Pierre, comme Patelin. L'avocat se charge de tirer d'aflaire le voleur, à condition d'avoir sa part du larcin : deux écus. Soit. — Je dirai que tu as l'oreille dure et que lu es muet ; toi , à tout ce c|u'on te pourra dire ou demander, ne réponds que 6te, 6/e, 6/e. Venus au pied du tribunal, la scène se passe comme dans la pièce française : le juge Minos persiste à interroger le prétendu muet, qui pratique fidèlement la leçon de son avocat et se voit acquitté.
Au cinquième acte vient naturellement la dernière scène d'Agnelet et de Patelin. A toutes les réclamations de l'avocat pour arracher les deux écus promis, Dromon ne répond que 6te, We, ble.
Le fourbe est dupé par un plus fourbe que lui. Il y a un dénouement postiche qui tombe des nues : Dromon confesse toute l'afiaire à son maître et à sa maîtresse, et il épouse leur fille dont il était amoureux.
Il serait superflu sans doute d'insister sur la faiblesse de cette imitation décolorée. Reuchlin n'a pas su même transporter dans sa copie le trait le plus comique de son modèle, celui qui est demeuré proverbe : la confusion du drap et des moutons. Er\
revanche, il larde au travers de sa chétive intrigue des chœurs à la manière antique. Cette association de l'art grec à la naïveté du moyen âge ne suppose pas un goût hien rafiiné ni une profonde intelligence de Tun ni de Tautre. Reuchlin pouvait avoir trentedeux ans lorsqu'il composa ce pastiche prôné à son apparition comme un chef-d'œuvre et un miracle. Il s'en fit en dix-huit ans (1497 à 1515) neuf éditions, qui furent suivies de beaucoup d'autres. J'ai sous les yeux celle de 1519, à laquelle un certain Jacques Spiegel, de Schélestadt , attacha un commentaire vingt fois au moins plus volumineux que le texte : rudis indigestaque moles. Dans ce chaos pédantesque d'archéologie, de philologie, de philosophie , de droit, de grammaire et d'enthousiasme , Jacques Spiegel cite abondamment Aristote , . Homère , Ulpien , Virgile , Hippocrate , Tertullien , Festus , Columelle , tout l'univers , excepté , bien entendu , la pièce intéressante , c'est-à-dire /a farce de Patelin, C'est le seul livre qu'il ne connaisse pas, ou ne veuille pas connaître. On est tenté de lui crier à chaque instant : Eh ! pédant, die, quceso^ de tribus capeltis! — revenons à nos moutons.
Patelin ne voyagea pas plus heureusement en Italie qu'en Allemagne. On trouve dans le Domenichi rhistoire d un berger qui, ayant voulu frauder la douane, voit son troupeau confisqué parles douaniers. Le pauvre homme a recours à un illustre nommé Luca Gallina. Parles conseils de ce Gallina, le berger cité en justice, au lieu de répondre aux charges de Taccusation, regarde en l'air et se met à siffler. Gallina plaide la folie de l'accusé et gagne. Lorsque ensuite il réclame ses honoraires, son client se remet a siffler ; l'autre prend patience, « maledi- » cendo la malvagita del villano e replicando più » volte il dette dl quel Greco : Maledictus corvus v qui tam maios genuit pullos (1). »
Cette historiette , fort platement contée , prouve au moins que Domenichi, mort en 156/i, avait connaissance de la farce de Patelin , qu'il ^e garde bien de citer en la défigurant.
Je ne parlerai guère que pour mémoire de deux imitations de la farce de Patelin en français ; toutes deux, à mon avis, postérieures de beaucoup à l'original, et plus inférieures encore en mérite.
( t ) Domenichi , Facétie , moUi e hurle , Venetia , apprcsso Domenico Farri, 4 068^ p. 226.
li PATELIN ET LA VIEILLE COMÉDIE.
L'une s'intilule le Testament dePathelin, à quairo personnages, c'est a sravoir : Pathclin, Guillemettc, rapothicaire et messire Jean, le curé. L'autre, le Nouveau Pathelin^ à trois personnages, qui sont Patelin, le pellelier et le prêtre.
Dans la première nous voyons Patelin devenu vieux, toujours occupé de sacs et de procès, tomber malade entre les bras de sa femme. L'apothicaire lui apporte dés drogues; messire Jean vient lui donner les sa(Temens, et il meurt après avoir fait un testament satirique dans le genre de celui de Villon. Cette forme de plaisanterie fut longtems à la mode et paraît avoir été très goûtée de nos bons aïeux du moyen âge. Il est aisé de voir que c'est ici le bel endroit de la pièce, composée tout exprès pour amener ces excellentes railleries :
Après à tous bons gaudisseurs Bas percez, gallans sans soucy, Je leur laisse les roustisseurs, Les bonnes tavernes aussv.
Aussy aux quatre grans convens, Cordeliers, Carmes, Augustins, Jocopins, soient hors ou soient ens, Je leur laisse tous bons lopins.
Item, je donne aux filles Dieu, A saint Amant et aux béguines (I) Et à toutes nonnains le jeu Qui se fait à force d'eschines.
Item, je laisse à tous sergens Qui ne cessent jour et sepmaine De prendre et de tromper les gens, A tous une fiebvre quartaine.
A tous chopineurs et yvrongnes Noter je vueil que je leur laisse Toutes gouttes, crampes et rongnes, Au poing, au costé, à la fesse. Etc..
Le no uveau Patelin est moins mauvais : il y a de l'esprit dans les détails, Tidée en est prise du second chapitre des Repues franches : « la manière comment » ils eurent du poisson. » Tout le monde connaît cette industrieuse friponnerie de maître Villon s'en allant acheter une provision de marée, et mettant le portepanier aux prises avec le pénitencier de Notre-Dame, qui s'imagine avoir affaire à un fou et veut à toute force le confesser, tandis que l'autre réclame obstinément le prix de son poisson. Le qui-pro-quo avait été préparé par Villon qui s'esquive et court se
(4) Ce vers semble indiquer que Fauteur était Flamand.
74 PATFXIN ET LA VIEILIK COMÉOIE.
régaler et rire avec ses amis aux dépens de Tune et de Vautre dupe :
C'estoit la mère nourricière De ceulx qui n'avoient point d'argent ; A tromper devant et derrière Estoit un homme diligent!
A Villon substituez Patelin ; au marchand de poisson, un pelletier ; le personnage du prêtre demeure comme dans le conte, et vous avez la farce du nouveau Pathelin . La première partie en est calquée servilement surTancien Patelin, moins le rôle de Guillemette qui disparaît ici. Le patelinage auprès du pelletier pour emporter ses fourrures à crédit est le même exactement qui avait escroqué son drap à Guillaume Jousseaume. Patelin se forge de même une parenté avec sa victime; il l'invite de même à dîner, seulement Toie proverbiale est ici remplacée par une belle grosse anguille : rien ne manque à l'imitation, que la verve et le trait de l'original. La gcène de la confession, qui forme la seconde partie, pouvait être comique, mais elle n'est qu'ennuyeuse à force de prolixité. Tout ce verbiage d'ailleurs ne la fait point avancer d'un pas : c'est toujours la même chose. CependanI, à défaut d'autre mérite, l'auteur a
celui d'une versification facile ; parfois il rencontre un vers heureux, un mot fin ou naïf. En un mot, le Nouveau Pathelin me semble très supérieur au Testament de Pathelin. Il pourrait être, comme les Repues franches^ l'ouvrage d'un disciple de Villon, mais on n'y saurait reconnaître la main de Villon luimême, à qui Gueulette essaie de l'attribuer dans la préface de son édition du Nouveau Patelain {sic)^ donnée en 1748. Au surplus, Gueulette ne produit pas le moindre argument à l'appui de son hypothèse.
J'ai dit plus haut ce que je pensais de ce procédé critique , qui fonde une probabilité voisine de la certitude sur une convenance plus que douteuse.
Tout le monde connaît l'Avocat Patelin de Bruevs et Palaprat ; c'est avec le Grondeur^ dit Voltaire, le seul ouvrage de génie qu'ils aient composé ensemble. Mais ce que Voltaire oublie et qu'il est juste de remarquer, c'est que tout ce qui porte le cachet du génie dans V Avocat Patelin^ est Httéralement copié de la Farce de maistre Pierre Pathelin^ caractère et dialogue. Brueys ne s'est donné d'autre peine que d'ajuster tant bien que mal au sujet une intrigue d'amour en partie carrée : sa part d'invention se réduit à avoir créé une fille à Patelin et un
fils à Monsieur Guillaume, afin d'avoir au dénouement le mariage obligé, et ce mariage est doublé de celui d'Agnelet avec la servante de l'avocat. Assurément ce n'est pas dans cette conception que réside le génie de la pièce! Cependant ôtez lui r Avocat Patelin^ Brueys n'a plus d'autre titre que le premier acte du Grondeur, Grâce à l'Avocat Patelin. Bruevs brille au premier rang de nos auteurs dramatiques : il vivra « tant qu'il y aura un théâtre en France (1). »> Et le véritable auteur de Patelin nous est inconnu. Voilà les justices de la fortune ! Sic vos non vobis! s'écriait Virgile sortant de dévaliser à son profit Catulle et Théocrite.