SCENE VI LES MÊMES, MOINS LILY
ALICE, tout en ouvrant des lettres et les parcourant.
Il n'y a encore rien de tel que le sentiment pour dicter la solution de tous les conflits.
REBÉRAND
Vous ne voudriez pas cependant que ce soit le sentiment qui rapproche les partis à la Chambre?
ALICE
C'est pour cela que vous préconisez d'y introduire les deux sexes?
DARIEUX
Je vois bien aussi le sentiment pénétrant dans cette Chambre, masculine et féminine, mais un sentiment qui rapprocherait les députés les uns des autres et non point leurs partis ou leurs idées.
REBÉRAND Ce serait déjà quelque chose.
ALICE Vous êtes cynique.
REBÉRAND Pratique, tout au plus.
ALICE
Tiens, une lettre du Président !
(Elle lit et manifeste une violente émotion.)
DARIEUX due te veut-il ?
ALICE, tf'es hésitante avant de se décider. Lis.
DARIEUX, après quelques instants. Il éclate de rire. Ah ! celle-là est bonne !
ALICE Tu ris, toi?
DARIEUX
Dame : Cela en vaut la peine. Rebérand, je vous fais juge. Nous pariions tout à l'heure de l'affaire Garnier-de Marnaffe. Savez-vous à qui l'on propose la défense de Louise Garnier?
ALICE, très sérieuse. Mais à moi, c'est assez naturel.
DARIEUX, toujours riant.
Rebérand, voilà le thème d'un joyeux propos fantaisiste pour le G7'and Radical : Jean Darieux ayant sa femme pour adversaire.
REBÉRAND
Mais il n'y a rien d'officiel encore dans votre décision de plaider pour les de Marnaffe.
ALICE
La cause de Louise Garnier offre des côtés de subtilité, de délicatesse sentimentales qu'une femme seule est à même de saisir et d'exploiter au profit de l'accusée.
DARIEUX
Mais comme il n'y a pas de femme inscrite au barreau pour prendre cette cause en mains...
ALICE Comment, il n'y a pas de femme?
REBÉRAND Maître Alice Hénaut ne figure-t-elle pas toujours
au tableau de l'Ordre et n'est-elle pas toujours du nombre des stagiaires à qui le Président distribue les défenses d'office?
ALICE
Il n'y a même qu'elle; elle est la seule avocate susceptible de plaider.
DARIEUX, soudain très grave.
Voyons, voyons, ce n'est pas sérieux?
ALICE
Mais c'est toi, mon ami, qui n'es pas sérieux. Il n'y a que toi qui aies ri.
DARIEUX
Tu ne songes pas à accepter la mission qu'on te propose?
ALICE
On ne me la propose pas : on me la confie. Je n'ai ni à la refuser ni à la discuter.
DARIEUX Le Président n'a pas réfléchi. Je lui parlerai.
ALICE
Tu n'as rien à lui dire. Tu es le conseil d'une des parties.
DARIEUX Il ne le sait pas encore.
ALICE Tu ne peux peser sur le choix de ton adversaire.
REBÉRAND Le Président serait en droit de se formaliser...
DARIEUX
Je vous entends, je vous vois tous les deux et c'est énorme d'inconséquence. Mais j'abandonnerai la partie civile, je passerai la cause à un autre, j'interviendrai en tout cas : il ne se peut que tu plaides. J'invoquerai l'importance, la gravité de la cause.
ALICE Tu me crois incapable de la mener à bien ?
DARIEUX
Tu ne t'es pas présentée à la barre depuis deux ans, depuis que tu t'es mariée.
REBERAND
La rentrée fera d'autant plus d'effet, vous serez fier du succès de votre femme.
DARIEUX Au prix de ma défaite?
REBERAND Maître, Maître, c'est de l'égoïsme cela!
ALICE
Et puis, je répète que nos convenances personnelles ne sont pas en jeu. Il n'y a ni fierté, ni égoïsme qui tiennent.
REBERAND, galant avec intention, à Alice.
Maître, vous me réserverez vos interviews, promettez-le moi ?
DARIEUX
Assez, je vous en prie. S'il le faut j'userai de mes droits, mais ma femme ne plaidera pas pour Louise Garnier.
Tes droits ?
DARIEUX Oui, certes, les droits de l'époux.
ALICE
Peuvent-ils quelque chose contre le devoir de l'avocat?
REBÉRAND
Madame, et vous, Darieux, puisque le hasard m'a fait le témoin de ce débat certes difficile, permettez que je vous donne un conseil. Ne prenez aucune décision, ni l'un ni l'autre, sous le coup de l'énervement de la surprise. Remettez à demain toute solution de cet incident qui ne peut manquer de s'aplanir.
DARIEUX Oh ! la solution est très claire.
REBÉRAND
Permettez-moi de venir prendre des nouvelles et de noter pour mes lecteurs ce que vous voudrez bien me dire de ceci qui va défrayer la chronique et les potins.
DARIEUX C'est un incident d'intimité qui ne regarde au con-
traire que nous et que je vous saurais gré de tenir secret.
ALICE
Pardon, Monsieur Rebérand a raison : c'est un conflit auquel les époux que nous sommes demeurent étrangers et qui n'a rien que de professionnel.
REBÉRAND
C'est au Palais qu'il s'élève, cher collègue, et non pas au foyer conjugal.
DARIEUX
Le foyer conjugal est partout où les époux sont en présence. Je vous prie à nouveau, de ne donner à notre conversation aucune espèce de publicité ; je vous y invite même.
REBÉRAND, vexé.
Soit; mais peut-être les événements me dégagerontils eux-mêmes de ma promesse.
DARIEUX Je ne crois pas.
REBÉRAND
Madame, mes hommages. {En souriant :) Ou bien, cher Maître !
ALICE A vous revoir, Monsieur Rebérand.
REBÉRAND
La nuit vous sera de bon conseil, vous verrez, mon cher Darieux.
{Ils se sentent la main, Darieux très froid.)
DARIEUX
Marnix, voulez-vous reconduire Monsieur Rebérand?
{Rebérand et Matmix sortent.)