SCÈNE VIII DARIEUX, ALICE
DARIEUX Tu écriras tout de suite au Président.
ALICE C'est impossible.
DARIEUX
Alice, je t'en prie. Ce que tu vas dire, ce que tu vas décider est grave au-dessus de tout. Réfléchis.
ALICE
Tu donnes à un fait normal et logique une interprétation irraisonnable.
DARIEUX
Je tâche à rappeler à ma femme quelle compagne elle fut pour moi durant deux années ; je tâche à lui rappeler que de notre amour est né un petiot que nous adorons...
ALICE
T'aimerai-je moins, serai-je moins bonne mère parce que j'aurai fait œuvre de solidarité féminine! Tu admirais en moi ma vaillance, jadis ; tu m'as aimée, tu m'as peut-être épousée pour cette ardeur que j'ai mise à me faire autre que les fades et ignorantes poupées que sont les jeunes filles, ou les coquettes et les vicieuses que sont les jeunes femmes d'aujourd'hui.
Je t'ai voulue mon associée et non ma rivale, même mon adversaire.
ALICE
Y a-t-il inimitié, au sortir de l'audience, entre deux avocats, unis par des liens d'affection, que le hasard d'un procès a mis cependant face à face ?
DARIEUX
Tu discutes, Alice, moi je sens, je sens cruellement au fond de mon cœur. Mon être tout entier se révolte, et le tien se met au contraire en défense.
ALICE
Tu me demandes ce que personne ne demanderait au soldat prêt à affronter le feu de l'ennemi.
DARIEUX Un soldat tire-t-il sur son frère?
ALICE Un soldat tire si on le lui ordonne.
DARIEUX
C'est pour ne pas enfreindre un ordre que tu veux accepter de plaider contre moi pour Louise Garnier ?
ALICE
C'est parce qu'en prêtant serment, devant la loi, il y a trois ans, j'ai juré d'accomplir une mission.
DARIEUX Il y a deux ans, tu as fait d'autres serments.
5o MAITRE ALICE HENAUT
Les uns et les autres ne sont pas contradictoires.
DARIEUX
Ils le sont. Je te demande pour la dernière fois d'écrire cette lettre au Président.
ALICE
Je ne puis pas l'écrire. Je ne puis accepter un caprice que rien ne justifie.
DARIEUX
Le caprice vient de toi bien plutôt. Tu ne mets dans ta volonté qu'une coquetterie, une ambition, une vanité même.
ALICE, ironique.
C'est Maître Jean Darieux qui estime aussi noblement l'émulation, le zèle du défenseur de la veuve et de l'orphelin? Pourquoi m'épousas-tu si c'était pour m'interdire ensuite l'exercice d'une profession que tu admettais, que tu m'admirais même d'avoir conquise ?
DARIEUX
J'admets encore, comme je l'admettais à l'époque dont tu parles, et j'admire qu'une femme soit avocat,
MAITRE ALICE HÉNAUT 5l
médecin, que son esprit s'adonne à l'étude, que sa volonté soit de se montrer utile et laborieuse.
ALICE Eh ! bien, alors?
Mais si cette femme se marie, elle accepte un autre rôle.
ALICE
C'est cela : tu as travaillé, tu as donné ta jeunesse à l'étude. Un homme te plaît qui veut faire de toi sa femme. Jette tes livres au feu, oublie toutes tes ambitions légitimes, redeviens, comme les autres, une passive et obscure et soumise et ignorante mère pot-au-feu. Au lieu de lire, brode des colifichets ou fais de la pyrogravure. Au lieu d'être utile à tes pareilles, potine, flirte, et préoccupe-toi de chiffons et d'amants. Et c'est toi, Jean, c'est toi qui penses ainsi que tous les autres hommes?
DARIEUX
Je ne t'ai jamais dit de cesser tes travaux, tes études.
ALICE Tu me dis : te voilà mariée !
DARIEUX
Oui, te voilà mariée, c'est-à-dire que nul de tes actes, rien de tes pensées ne doit être en rivalité, en contradiction avec les actes, avec les pensées de ton mari. Oui, j'admire la femme qui s'élève au-dessus de ses pareilles et qui conquiert un diplôme tel que le tien. J'approuve qu'elle l'utilise sans restriction tant qu'elle est seule et libre. Mais le jour où elle prend le nom d'un homme et partage sa vie de chaque heure, elle se doit de ne se servir plus de ce diplôme et de ne travailler plus qu'en union intime et constante avec son mari. Tu es avocate, je le suis aussi : nous devons constituer une véritable association, n'avoir que des causes communes à défendre, des intérêts solidaires à sauvegarder. Nous n'avons qu'un foyer, nous n'avons qu'un cœur, nous ne pouvons plus avoir qu'une seule pensée, qu'un seul esprit.
ALICE
Rebérand a eu tout à l'heure un mot peut-être plus vif, mais plus exact : il a dit que tu craignais l'égoïste dépit du plaideur vaincu?
DARIEUX
Rebérand eût fait preuve de plus de tact en se taisant.
ALICE
Rehérand a tort, puisqu'il n'est pas de ton avis., c'est naturel.
DARIEUX Il ne devrait y avoir qu'un seul avis ici.
ALICE Le tien?
DARIEUX Non, le nôtre.
ALICE Je ne puis rien pour qu'il n'en soit plus ainsi.
DARIEUX Alice, tu vas briser nos deux vies.
ALICE Je ne vois pas en quoi?
Tu les briseras si tu ne choisis pas entre ton
caprice vaniteu?c et ton mari, ton enfant, ton foyer. Et puis, c'en est assez. Je ne veux plus rien entendre sur ce sujet. Je ne dirai plus qu'un mot. Alice, tu sais si je t'aime, tu sais si je t'aime du meilleur et du plus profond de mon être. Tu le sais, tu le crois, n'est-ce pas? Eh bien! si tu devais t'entêter dans ce projet de paraître à la barre et surtout d'y paraître pour cette fille contre qui, moi, je vais plaider, je n'hésiterais pas à t'ordonner de quitter cette maison, tu me deviendrais étrangère et hostile. Choisis.
ALICE
Je n'ai pas à choisir, je n'ai que mon devoir à remplir. Tu t'égares dans des préjugés que je n'attendais point de toi.
DARIEUX Alice!...
ALICE
Je vais répondre à cette lettre.
(Avajit de sortir, elle va pour embrasser Darieux. Il veut la retenir par la main. Elle se dégage doucement.)
ALICE Allons, voyons, sois raisonnable...
(Elle sort. Darieux la laisse aller, la suit des yeux, et il fait un geste de colère décidée au moment où elle franchit la porte.)
Fin du premier acte.