‹ Maitre Daniel RockChapitre 14 sur 18 · L'HERITAGE DE MON ONCLE CHRISTIAN · texte numérisé non relu

L'HERITAGE DE MON ONCLE CHRISTIAN

et mes oreilles suivaient les pulsations anxieuses démon cœur... le murmure précipité du sang sur lequel l'esprit n'avait aucun pouvoir.

« Comment... comment... repris-je au bout de quelques secondes. . . mon corps, mon propre corps refuse de m'obéir!... Kasper Hâas, le maître de tant de vignes et de gras pâturages, ne peut pas même remuer cette misérable motte de terre qui cependant est bien à lui... 0 Dieu!... qu'est-ce que cela veut dire? »

Et comme je révais de la sorte, un faible bruit attira mon attention; la porte de mon alcôve venait de s'ouvrir : un bomme... un homme vêtu d'étoffes roides, semblables à du feutre, comme les moines de la chapelle Saint- Gualber, à Mayence, le large feutre gris à plume de faucon relevé sur l'oreille... les mains enfoncées jusqu'aux coudes dans des gants de bufileterie... venait d'entrer dans la salle. Les bottes évasées de ce personnage remontaient jusqu'au-dessus des genoux; une lourde chaîne d'or, chargée de décorations, tombait sur sa poitrine... Son visage brun, osseux, aux yeux caves, avait une expression de tristesse poignante et des teintes verdâtres horribles.

Il traversa la salle d'un pas sec, comme le tic-tac d'une horloge, et, le poing sur la garde d'une immense rapière, frappant le parquet du talon, il s'écria : « Ceci est à moi!... à moi... Hans Buckart... comte de ffarth. »

On eût dit une vieille machine rouillée grinçant des mot$ cabalistiques... J'en avais la chair de poule.

Mais au même instant la porte en face s'ouvrit, et le comte de Barth disparut dans la pièce voisine, où j'entendis son pas automatique descendre un escalier qui n'en finissait plus; le bruit de ses talons sur chaque marche allait en s' affaiblissant par la distance, comme s'il fût descendu dans les entrailles de la terre.

'Et comme j'écoutais encore, n*entendant plus rien, voilà que tout à coup la vaste salle se peiiple d'une société nombreuse... Tépinette retentit... on chante... on célèbre l'amour, le plaisir, le bon vin.

Je regarde, et je vois, sur le fond bleuâtre de la lune, des jeunes femmes inclinées nonchalamment autour de l'épinette ; de précieux cavaliers, vêtus, comme au temps jadis, de colifichets sans nombre, de dentelles fabuleuses, assis, les jambes croisées, sur des ta-

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bourets à crépines d'or, se penchant, hochant la tête, se dandinant, faisant les jolis cœurs... le tout si gentiment, d'une façon si coquette, qu'on aurait dit line de ces vieilles estampes à Teau-forte de la très-gracieuse École de Lorraine au XVI* siècle.

Et les petits doigts secs d'une respectable douairière à nez de perroquet claquetaientsur les touches de l'épinette ; les éclats de rire aigus lançaient leurs fusées stridentes à droite, à gauche, et se terminaient par un bruit de crécelle détraquée, à vous faire hérisser les cheveux sur la nuque.

Tout ce monde de folie, de savoir-vivre qiiiatessencié et d'élégance surannée exhalait là ses eaux de rose et de réséda tournées au vinaigre.

Je fis de nouveaux eiïorts vraiment surhumains pour me débarrasser de ce cauchçmar... Impossible! mais au même instant, une des jeunes élégantes s'écria :

« Messeigneurs, vous êtes ici chez vous... ce domaine... »

Elle n'eut pas le temps de Unir... un silence de mort suivit ces paroles. — Je regardai... la fanstamagorie avait disparu !

Alors un son de trompe frappa mes oreilles... Des chevaux piaiTaient au dehors... des chiens aboyaient... et la lune calme, méditative, regardait toujours au fond de mon alcôve.

La porte s'ouvrit comme par l'effet d'un coup de vent, et cinquante chasseurs, suivis de jeunes dames, vieilles de deux siècles, à longues robes traînantes, défilèrent majestueusement d'une salle à l'autre. Quatre vilains passèrent aussi, soutenant de leurs robustes épaules un brancard à feuilles de chêne, où gisait tout sanglant, l'œil terne et la défense écumeuse, un énorme sanglier.

J'entendis les fanfares redoubler au dehors... puis s'éteindre comme un soupir dans les bois... puis... rien!

Et comme je rêvais à cette vision étrange, regardant par hasard dans l'ombre silencieuse, je vis avec stupeur la scène occupée par une de ces vieilles familles protestantes d'autrefois... calmes, dignes et solennelles dans leurs mœurs.

Là se trouvaient le patriarche à tête blanche, lisant la grande Bible ; la vieille mère, haute et pâle, filant le chanvre du ménage, droite comme un fuseau, le collet monté jusqu'aux

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oreilles, la taille serrée de bandelettes de ratine noire, puis les enfants joufllus, Fa-il rèvear, accoudés sur la table dans le plus profond silence, le vieux chien de berger attentif à la lecture, la vieille horloge dans son étui de noyer, comptant les secondes... et plus loin, dans Vombre, quelques figures de jeunes filles, quelques bruns visages de jeunes gens à feutre noir et camisole de bure, discutant sur rhistoire de Jacob et de Rachel, en forme de déclaration d'amour.

Et cette honnête famille semblsdt convaincue des vérités saintes; le vieillard, de sa voix cassée, poursuivait l'histoire édifiante avec attendrissement :

« Ceci est votre terre promise... la terre tt d'Abraham.... d'Isaac et de Jacob... laquelle a je vous ai* destinée depuis Torigine des siè- « clés... afin que vous y croissiez et multipliiez « comme les étoiles du ciel... — Et nul ne a pourra vous la ravir, car vous êtes mon « peuple bien-aimé... en qui j*ai mis ma conu fiance... »

La lune, voilée depuis quelques instants, venait de se découvrir; n'entendant plus rien, je tournai la tète... ses rayons calmes et froids

éclairaient le vide de la salle: plus une figure, plus une ombre... la lumière ruisselait sur le parquet, et, dans le lointain, quelques arbres découpaient leur feuillage sur la côte lumiineuse.

Mais, subitement, les hautes murailles se tapissèrent de livres... l'antique épinette fit place au bureau de quelque savant, dont l'ample perruque m' apparut au-dessus d'un fauteuil à dossier de cuir roux. J'entendis la plume d'oie courir sur le papier. L'homme, perdu dans les profondeurs de sa pensée, ne bougeait pas : ce silence m'accablait.

Mais jugez de ma stupeur lorsque, s'étant retourné, l'érudit me fit face, et que je reconnus en lui le portrait du jurisconsulte Grégorius, consigné sous le n'*253 de la galerie de Hesse-Darmstadt.

Grand Dieu! comment ce personnage s'était-il détaché de son cadre?

Voilà ce que je me demandais, quand d'une voix creuse il s'écria :

« Dominium^ ex Jure Qutritio , est jus ulendi et tibutendi quatenus naturalis ratio patitur. »

A mesure que celle formule s'échappait de

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ses lèvres, sa figure pâlissait... pâlissait... Au dernier mot, elle n'existait plus !

Que vous dirai-je encore, mes cbers amis ? Durant les heures suivantes je vis vingt autres générations se succéder dans l'antique castel de Hans Bure kart : des chrétiens et des juifs, des nobles et des roturiers, des ignorants et des savants, des artistes et des êtres prosaïques... Et tous proclamaient leur légitime propriété, tous se croyaient maîtres souverains et définifs de la baraque! — Hélas! un souffle de la mort les mettait à la porte.

J'avais fini par ra'habituer à cette étrange fantasmagorie. Chaque fois que l'un de ces braves gens s'écriait : « Ceci est à moi ! » je rae prenais à rire et je murmurais : « Attends, camarade, attends, tu vas t' évanouir comme les autres ! »

Enfin, j'étais las, quand au loin, bien loin, le coq chanta : le chant du coq annonce le jour; sa voix perçante réveille les êtres endormis.

Les feuilles s'agitèrent, un frisson parcourut mon corps ; je sentis mes membres se détacher de ma couche, et me relevant sur le coude, mes regards s'étendirent avec ravissement sur

la campague silencieuse... mais ce que je vis n'était guère propre à me réjouir.

En effet, le long du petit sentier qui mène au cimetière, montait toute la procession des fantômes que j'avais vus pendant la nuit. EUe s'avançait pas à pas vers la porte vermoulue de l'enceinte, et cette marche silencieuse, sous les teintes vagues, indécises du crépuscule naissant, avait quelque chose d'épouvantable.

Et comme je restais là, plus mort que vif, la bouche béante, le front baigné de sueur froide, la tête du cortège sembla se fondre dans les vieux saules pleureurs.

H ne restait plus qu'un petit nombre de spectres, et je commençais à reprendre haleine, quand mon oncle Christian, qui se trouvait le dernier, me parut se retourner sous la vieille porte moussue et me faire signe de venir... Une voix lointaine... ironique, me criait :

u Kasper.. Kasper... viens... cette terre e^t à nous!... »

Puis tout disparut.

Une bande de pourpre étendue â l'horizon annonçait le jour.

Il est inutile de vous dire que je ne profitai pas de l'invitation de maître Christian Hâas...

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