I/HKRITAGE DB MON ONCLE CHRISTIAN. TO
Il faudra qu'un autre personnage me fasse signe à plusieurs reprises de venir, pour me forcer de prendre ce chemin- Toutefois, je dois vous avouer que le souvenir de mon séjour au castel de Burckart a modifié singulièrement la bonne opinion que j'avais conçue de ma nouvelle importance... car la vision de cette nuit singulière me parait signifier que si la terre, les vergers, les prairies ne passent pas, les propriétaires passent!... chose qui fait dresser les cheveux sur la tète, .lorsqu'on y réfléchit sérieusement.
Aussi, loin de m'endormir dans les délices de Capoue, je me suis remis à la musique, et je compte faire jouer l'année prochaine, sur le grand théâtre de Berlin, un opéra dont vous me donnerez des nouvelles.
En définitive, la gloire, que les gens positifs traitent de chimère, est encore la plus solide de toutes les propriétés... Elle ne finit pas avec la vie... au contraire... la mort la confirme et lui donne un nouveau lustre !
Supposons, par exemple, qu'Homère revienne en ce monde : personne ne songerait certainement à lui contester le mérite d'avoir fait Y Iliade^ et chacun de nous^'eflbrcerait de
fiO CONTKS DK LA MONTAGNE.
rendre à ce grand homme les honneurs qui lui sont dus... Mais si, par hasard, le plus riche propriélaiie de ce temps-là venait réclamer les champs... les forêts... les pâturages qui faisaient son orgueil... il y a dix à parier contre un qu'il serait reçu comme un voleur, et qu'il périrait misérablement sous le bâton...
A UON AUl JOSEPH-KÉ'JX HALY
Vers les fêtes de Noël de l'année 18.., un matin que je dormais profondément à Thôtel du Cygne^ à Tubingue, le vieux Gédéon Sperver entra dans ma chambre en s* écriant :
« Fritz... réjouis- toi!... je t'emmène au château du Nideck, à dix lieues d'ici... Tu connais Nideck... la plus belle résidence seigneuriale du pays : un antique monument de la gloire de nos pères ! »
CONTKS DK LA MONTAGNK.
Notez bien que je n'avais pas vu Sperver, mon respectable père nourricier, depuis seize ans; qu'il avait laissé pousser toute sa barbe, qu'un im'mehse bonnet de peau de renard lui couvrait la nuque, et qu'il me tenait sa lanterne sous le nez.
c( D'abord, m'écriai-je, procédons méthodiquement; qui êtes-vous?
— Qui je suis!... Comment tu ne reconnais pas Gédéon Sperver, le braconnier du Schwartz- Wald?... Oh! ingrat... Moi qui t'ai nourri, élevé... moi qui t'ai appris à tendre une trappe, à guetter le renard au coin d'un bois, à lancer les chiens sur la piste du chevreuil I... Ingrat... il ne me reconnaît pas! Regarde donc mon oreille gauche qui est gelée.
— A la bonne heure!... Je reconnais ton oreille gauche... Maintenant, embrassonsnous. »
Nous nous embrassâmes tendrement, et Sperver, s'essuyant les yeux du revers de la main, reprit :
« Tu connais Nideck ?
— Sans doute.. . de réputation. . . Que fais- tu là?
— Je suis premier piqueur du comte.
— Et tu viens de la part de qui ?
HUGUBS-LB-LOUP.
— De la jeune comtesse Odile.
— Bon... quand partons-nous?
— A l'instant même. Il s'agit d'une affaire urgente; le vieux comte est malade, et sa fille m'a recommandé de ne pas perdre une minute. Les chevaux sont prêts...
— Mîds, mon cher Gédéon, vois donc le temps qu'il fait : depuis trois jours, il ne cesse pas de neiger.
— Bah! bah! Suppose qu'il s'agisse d'une partie de chasse au sanglier, mets ta rhingrave, attache tes éperons, et en route ! Je vais faire préparer un morceau. »
11 sortit.
« Ah ! reprit le brave homme en revenant, n'oublie pas de jeter ta pelisse par là-dessus. »
Puis il descendit.
Je n'ai jamais su résister au vieux Gédéon; dès mon enfance, il obtenait tout de moi avec un hochement de tète, un mouvement d'épaule... Je m'habillai donc et ne tardai pas à le suivre dans la grande salle.
u Hé! je savais bien que tu ne me laisserais pas partir seul, s'écria-t-il tout joyeux. Dépêche-moi cette tranche de jambon ^^ur le pouce et buvons le coup de l'étrier, car les chevaux
H4 CONTRS DR LA MONT AON Fî.
s'impaiieiitent... A propos, j'ai fait mettre ta valise en croupe.
— Gomment, ma valise?
— Oui, tu n'y perdras rien; il faut que tu restes quelques jours au Nideck, c'est indispensable, je t'expliquerai ça tout à l'heure. »
Nous descendîmes dans la cour de l'hôtel.
En ce n>oment, deux cavaliers arrivaient ; ils semblaient harassés de fatigue ; leui*s chevaux étaient blancs d'écume. Sperver, grand amateur de la race chevaline, fit une exclamation de surprise :
(( Les belles bêtes!., des valaques... quelle finesse! de vrais cerfs... Allons, Niclause... allons donc, dépêche toi de leur jeter une housse sur les reins... le froid pourrait les saisir. »
Les voyageurs, enveloppés de fourrures blanches d'Astrakan, passèrent près de nous comme nous mettions le pied à l'étrier; je découvris seulement la longue moustache brune de l'un d'eux, et ses yeux noirs d'une vivacité singulière.
Ils entrèrent dans l'hôtel.
Le palefrenier tenait nos chevaux en main ; il nous souhaita un bon voyage, et lâcha les rênes.
HrouBs-r.K-i.orp.' rô
Nous vuilà partis.
Sperver montait un mecklembourg pur sang, moi un petit cheval des Ardennes plein d'ardeur; nous volions sur la neige... En dix minutes nous eûmes dépassé les dernières maisons de Tubingue.
Le temps commençait à s*éclaircir. Aussi loin que pouvaient s'étendre nos regards, nous ne voyions plus trace de route, de chemin, ni de sentier. Nos seuls compagnons de voyage étaient les corbeaux du Schwartz-Wald, déployant leurs grandes ailes creuses sur les monticules de neige, voltigeant de place en place et criant d'une voix rauque : Misère!... misère!... misère!...
Gédéon, avec sa grande figure couleur de vieux buis, sa pelisse de chat sauvage, et son bonnet de fourrure à longues oreilles pendantes, galopait devant moi, sifflant je ne sais quel motif du Freysckutz; parfois il se retournait, et je voyais alors une goutte d'eau limpide scintiller, eu tremblotant^ au bout de son long nez crochu.
« Hé! hé! Fritz, me disait-il, voilà ce qui s'appelle une jolie matinée d'hiver !
— Sans doute, mais un peu rude.
— J'aime le temps sec, moi.... ça vous rafraîchit le sang... Si le vieux pasteur Tobie avait le courage de se mettre en route par un temps pareil, il ne sentirait plus ses rhumatismes. »
Je souriais du bout des lèvres.
Après une heure de course furibonde, Sperver ralentit sa marche, et vint se placer côte à côte avec moi.
u Fritz, me dit-il d'un accent plus sérieux, il est pourtant nécessaire que tu connaisses le motif de notre voyage.
— J'y pensais,
— D'autant plus qu'un grand nombre de médecins ont déjà visité le comte.
— Ahl
— Oui... il nous en est venu de Berlin, en grande perruque, qui ne voulaient voir que la langue du malade... de la Suisse, qui ne regardaient que ses urines... et de Paris, qui se mettaient un petit morceau de verre dans l'œil pour observer sa physionomie... Mais* tous y ont perdu leur latin et se sont fait payer grassement leur ignorance...
— Diable ! comme tu nous traites !
— Je ne dis pas ça pour toi, au contraire, je
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le respecte, et s'il nf arrivait de me casser une jambe, j'aimerais mieux me confier à toi qu'à n'importe quel autre médecin ; mais, pour ce qui est de l'intérieur du corps, vous n'avez pas encore découvert de lunette pour voir ce qui s'y passe,
— Qu'en sais-tu ? »
 cette réponse, le brave homme me regarda de travers.
« Serait-ce un charlatan comme les autres?» pensait-il...
Pourtant il reprit :
« Ma foi, Fritz, hi tu possèdes une telle lunette, elle viendra fort à propos, car la maladie du comte est précisément à l'intérieur : c'est une maladie terrible, quelque chose dans le genre de la rage. Tu sais que la rage se déclare au bout de neuf heures, de neuf jours ou de neuf semaines ?
— On le dit, mais, ne l'ayant pas observé par moi-même, j'en doute.
— Tu n'ignores pas, au moins, qu'il y a des fièvres de marais qui reviennent tous les trois, six ou neuf ans. Notre machine a de singuliers engrenages. Quand cette maudite hoiloge est remontée d'une certaine façon, la fièvre, la co-
88 • rONTKS DR LA M(,NTA(iNE.
lique ou le mal de dents vous revienneui à minute fixe.
— Eh ! mon pauvre Gédéon, à qui le distu?... ces maladies périodiques font mon désespoir...
— Tant pis... la maladie du comte est périodique... elle revient tous les ans, le même jour, à la même heure; sa bouche se remplit d'écume, ses yeux deviennent bljincs comme des billes d'ivoire ; il tremble des pieds à la tête et ses dents grincent les unes contre les autres.
— Cet homme a sans doute éprouvé de grands chagrins?
— Non! Si sa fille voulait se marier, ce serait l'hopme le plus heureux du monde. Il est puissant, riche, comblé d'honneurs. 11 a tout ce que les autres désirent. Malheureusement sa fille refuse tous les partis qui se présentent. Elle veut se consacrer à Dieu, et ça le chagrine de penser que l'antique race des Ijjideck va s'éteindre.
— Gomment sa maladie s'est-elle déclarée?
— Tout à coup, il y a douze ans. »
En ce moment le brave homme parut se recueillir; il sortit de sa veste un tronçon de pipe et le bourra lentement, puis l'ayant allumé :
HUGUB^-LK-LoUP.
H Ud soir, dit-il, j* étais seul a\ec le comte dans la salle d'armes du château. Cétait vers les fêtes de Noël. Nous avions couru le sanglier toute la journée dans les gorges du Rhéthàl, et nous étions rentrés, à la nuit close, rapportant avec nous deux pauvres chiens, ëventrés depuis la queue jusqu'à la tête. Il faisait juste un temps comme celuinri : froid et neigeux. Le comte se promenait de long en large dans la salle, la tête penchée sur la poitrine et les msdns derrière le dos, comme un homme qui réfléchit profondément. De temps en temps il s'arrêtait pour regarder les hautes fenêtres où s'accumulait la neige; moi, je me chauffais sous le manteau de la cheminée en pensait à mes chiens, et je maudissais intérieurement tous les sangliers du ^hwartz -Wald. 11 y avait bien deux heures que tout le monde dormait au Nideck, et l'on n'entendait plus rien que le bruit des grandes bottes éperonnées du comte sur les dalles. Je me rappelle parfaitement qu'un corbeau, sans doute chassé par un coup de vent, vint battre les vitres de l'aile, en jetant un cri lugubre, et que tout un pan de neige se détacha. . . De blanches qu'elles étaient, les fenêtres devinrent toutes noires de ce. rôt^.
— Ces détails ont-ils du rapport avec la maladie dé ton maître? , .
— Laisse-moi finir... tu verras. A ce cri, le comte s'était arrêté, les yeux fixes, les joues pâles et la tête penchée en avant, comme un chasseur qui entend venir la bête. Moi je me chauffais toujours, et je pensais : « Est-ce qu'il n'ira pas se coucher bientôt? » Car, pour dire la vérité, je tombais de fatigue. Tout cela, Fritz, je le vois... j'y suis!... A peine le corbeau avait-il jeté son cri dans l'abîme, que la vieille horloge sonnait onze heures. — Au même instant, le comte tourne sur ses talons ; il écoute. .. ses lèvres remuent; je vois qu'il chancelle comme un homme ivre. Il étend les mains... les mâchoires serrées...' les yeux blancs. Moi je lui crie: <c Monseigneur, qu'avez-vous? » Mais il se met à rire comme un fou, trébuche et tombe sur les dalles, la face contre terre... Aussitôt, j'appelle au secours ; les domestiques arrivent. Sébalt prend le comte par les jambes, moi par les épaules , nous le transportons sur le lit qui se trouve près de la fenêtre; et comme j'étais en train de couper sa cravate avec mon couteau de chasse, car je croyais à une attaque d'apoplexie, voilà ^e la comtesse
HUGUKS-LE-LOUP.
entre et se jette sur le corps du comte, eu poussant des cris si déchirants, que je frissonne encore rien que d'y penser! »
Ici, Gédéon ôta sa pipe, il la vida Jentemeut sur le pommeau de sa selle, et poursuivit d'un air mélancolique :
u Depuis ce jour-là, Fritz, le diable s'est logé dans les murs de Nideck, et parait ne plus vouloir en sortir. Tous les ans, à la même époque, à la même heure, les frissons prennent le comte. Son mal dure de huit à quinze jours, pendant lesquels il jette des cris à vous faire dresser les cheveux sur la tète ! Puis il se remet lentement, lentement. Il est faible, pâle, il se traîne de chaise en chaise, et, si l'on fait le moindre bruit, si l'on Vemue, il se retourne... 11 a peur de son ombre. La jeune comtesse, la plus douce des créatures qui soit au monde, ne le quitte pas, mais lui ne peut la voir : « Va-t'en ! Va-t'en! crie-t-il les mains étendues. Oh! laisse-moi ! laisse-moi ! n'ai-je pa^ assez souffert? » C'est horrible de l'entendre, et moi, moi, qui l'accompagne de près à la chasse. . . qui sonne du cor lorsqu'il frappe la bête... moi, qui suis le premier de ses serviteurs... moi, qui me ferais casser la tête pour son service. . . eh bien !
9i CONTES DR LA MONTAGNE.
dans ces moments-là, je voudrais l'étrangler, tant c'est abominable de voir comme il traite sa propre fille ! »
Sperver, dont la rude physionomie avait pris une expression sinistre, piqua des deux, et nous fîmes un temps de galop.
J'étais devenu tout pensif. La cure d'une telle maladie me paraissait fort douteuse, presque impossible... C'était évidemment une maladie morale ; pour la combattre, il aurait fallu remonter à sa cause première, et cette cause se perdait sans doute dans le lointain de l'existence.
Toutes ces pensées m'agitaient. Le récit du vieux piqueur, bien loin de m'inspirer de la confiance, m'avait abattu : triste disposition pour obtenir un succès ! 11 était environ trois heures, lorsque nous découvrîmes l'antique castel du Nideck, tout au bout de l'horizon. Malgré la distance prodigieuse, on distinguait de hautes tourelles, suspendues en forme de hottes aux angles de l'édifice. Ce n'était encore qu'un vague profil, se détachant à peine sur l'azur du ciel; mais, insensiblement, les teintes rouges du granit des Vosges apparurent.
En ce moment Sperver ralentit sa marche et s' écria :
HUorRS-i.iî-i.cK.'p. m
« Frilz, il faut arriver avant la nuit close... Eq avant!... »
Mais il eut beau éperonner, son cheval restait immobile, arc-boutant ses jambes de devant avec horreur, hérissant sa crinière, et lançant de ses nalseaux dilatés deux jets de vapeur bleuâtre,
« Qu'est-ce que cela? s'écria Gédéon tout surpris... Ne vois-tu rien, Fritz V... est-ce que?... »
11 ne termina point sa phrase et m'indiquant, à cinquante pas, au revers de la côte, un être accroupi dans la neige :
tt La Peste-Noire! » fit- il d'un accent si troublé que j'en fus moi-même tout saisi.
£t suivant du regard la direction de son geste, j'aperçus avec stupeur une vieille femme, les jambes recoquillées entre les bras, et si misérable, que ses coudes, couleur de brique,' sortaient à travers ses manches. Quel- * ques mèches de cheveux gris pendaient autour de son cou, long, rouge et nu, comme celui d'un vautour.
Chose bizarre, un paquet de bardes reposait sur ses genoux, et ses yeux hagards s étendaient au loin sur la plaine neigeuse.
rONTKS DB LA MONTAGNK.
Sperver avait repris sa course à gauche, traçant un immense circuit autour de la vieille. J'eus peine à le rejoindre.
« Ah çà! lui criai-je, que diable fais-tu? Cest une plaisanterie?
— Une plaisanterie I non ! non ! Dieu me garde de plaisanter sur un pareil sujet... Je ne suis pas superstitieux... mais cette rencontre me fait peur. »
Alors, tournant la tôte, et voyant que la vieille ne bougeait pas, et que son regard suivait toujours la même direction, il parut se rassurer un peu.
a Fritz, me dit-il d'un air solennel, tu es un savant, tu as étudié bien des choses dont je ne connais pas la première lettre... eh bien ! apprends de moi qu'on a toujours tort de rire de ce qu'on ne comprend pas... Ce n'est pas sans raison que j'appelle cette femme : la Peste- Noire... Dans tout le Schwartz-Wald elle n'a pas d'autre nom; mais c'est ici, au Nîdeck, qu'elle le mérite surtout! »
Et le brave homme poursuivit son chemin sans ajouter un mot.
« Voyons, Sperver, explique-toi plus clairement, lui dis-je, car je n'y comprends rien.
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— Oui, c'est notre gerte à tous, cette sorcière que tu vois là-bas,' c'est d'elle que vient tout le mal... c'est elle qui tue le comte !
— Gomment est-ce possible? comment peutelle exercer une semblable influence?
— Que sais-je, moi? Ce qu'il y a de positif, c'est qu'au premier jour du mal... au moment où le comte est saisi de son attaque... vous n'avez qu'à monter sur la tour des signaux, qu'à promener vos regards sur la plaine, et vous découvrez la Peste-Noire, comme une tache, entre la forêt de Tubingue et le Nideck. Elle est là, seule, accroupie. Chaque jour elle se rapproche un peu, et les attaques du comte deviennent plus terribles; on dirait qu'il l'entend venir! Quelquefois, le premier jour, aux premiers frissons, il me dit : « Gédéon... elle vient ! » Moi, je lui tiens le bras pour l'empêcher de trembler; mais il répète toujours en bégayant... les yeux écarquillés : « Elle vient 1 ho! bol elle vient!... » Alors, je monte dans la tour de Hugues; je regarde longtemps... Tu sais, Fritz, que j'ai de bons yeux. A la fin, dans les brumes lointaines, entre ciel et terre, j'aperçois un point noir. Le lendemain, le point noir est plus gros : le comte du Nideck
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se couche en claquant des dents. Le lendemain, on découvre clairement la vieille, à deux portées de carabine, dans la plaine : les attaques commencent^ le comte crie!... Le lendemain, la sorcière est au pied de la montagne... alors le comte a les mâchoires serrées comme .un étau... il écume... ses yeux tournent... Oh! la misérable !... Et dire que je l'ai eue vingt fois au bout de ma carabine et que ce pauvre comte m'a empêché de lui envoyer une balle. 11 criait : « Non, Sperver, non, pas de sang!... » Pauvre homme, ménager celle qui le tue... car elle le tue, Fritz... Il n'a déjà plus que la peau et les os! »
Mon brave ami Gédéon était trop prévenu contre la vieille pour qu'il me fût possible de le ramener au sens commun. D'ailleurs, quel homme oserait tracer les limites du possible? chaque jour ne voit-il pas étendre le champ de la réalité? Ces influences occultes, ces rapports mystérieux, ces aflinités invisibles, tout ce monde magnétique que les uns proclament avec toute l'ardeur de la foi, que les autres contestent d'un air ironique, qui nous répond que demain il ne fera pas explosion au milieu de nous? Il est si facile de faire
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du bon sens avec l'ignorance universelle!
Je me bornai donc à prier Sperver de modérer sa colère et surtout de bien se garder de faire feu sur la Peste-Noire, le prévenant que cela lui porterait malheur.
u Bah! je m'en moque» dit-il, le pis qui puisse m' arriver, c'est d'être pendu.
— C'est déjà beaucoup trop, pour un honnête homme.
— Hé! c'est une mort comme une autre. On suffoque, voilà tout. J'aime autant ça que de recevoir un coup de marteau sur la tête, comme dans l'apoplexie, ou de ne pouvoir plus dormir, fumer, avaler, digérer, éternuer, comme dans lies autres maladies.
— Pauvre Gédéon , tu raisonnes bien mal pour une barbe grise.
— Barbe grise tant que tu voudras... c'est ma manière de voir... J'ai toujours un canon de mon fusil chargé à balle au service de la sorcière; de temps en temps j'en renouvelle l'amorce, et si l'occasion se présente... »
11 termina sa pensée par un geste expressif.
« Tu auras tort, Sperver, tu auras tort... Je suis de l'avis du comte de Nideck : « Pas de « sang! » Un grand poète a dit: — u Tous les
« flots de rOcéan ne peuvent laver une goutte « de sang humain ! » — Réfléchis à cela , camarade, et décharge ton fusil contre un sanglier à la première occasion. »
Ces paroles parurent faire impression sur l'esprit du vieux braconnier, il baissa la tête et sa figure prit une expression pensive.
Nous gravissions alors les pentes boisées qui séparent le misérable hameau de Tiefenbach du château du Nideck.
La nuit était venue. Comme il arrive presque toujours après une claire et froide journée d'hiver, la neige recommençait à tomber, de larges flocons venaient se fondre sur la crinière de nos chevaux, qui hennissaient doucement et doublaient le pas, excités sans doute par l'approche du gîte.
De temps en temps, Sperver regardait en arrière, avec une inquiétude visible, et moimême je n'étais pas exempt d'une certaine appréhension indéfmissable , en songeant à l'étrange description que le piqueux m'avait faite de la maladie de son maître.
D'ailleurs, l'esprit de Thomme s'harmonise avec la nature qui l'entoure, et, pour mon compte, je ne sais rien de triste comme une
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forêt chargée de givre et secouée par la bise : les arbres ont un air morne et pétriHé qui fait mal à voir.
 mesure que nous avancions, les chênes devenaient plus rares, quelques bouleaux, droits et blancs comme des colonnes de marbre, apparaissaient de loin en loin, tranchant sur le verre sombre des mélèzes, lorsque tout à coup, au sortir d'un fourré, le vieux burg dressa brusquement devant nous sa haute masse noire piquée de points lumineux.
Sperver s'était arrêté en face d'une porte creusée en entonnoir entre deux tours, et fermée par un grillage de fer.
« Nous y sommes! » s'écria-t-il en se penchant sur le cou de son cheval.
11 saisit le pied de cerf, et le son clair d'une cloche retentit au loin.
Après quelques minutes d'attente, une lanterne apparut dans les profondeurs de la voûte, étoilant les ténèbres, et nous montrant, dans son auréole, un petit homme bossu, à barbe jaune, large des épaules, et fourré comme un chat.
Vous eussiez dit, au milieu des grandes ombres, quelque gnome traversant un rêve des Niebelungen.
11 s'avança lentement et vint appliquer sa large figure plate contre le grillage, écarquillant les yeux et s* efforçant de nous voir dans la nuit.
« Est-ce toi, Sperver? fit-il d'une voix enrouée.
— Ouvriras -tu, Knapwurst, s'écria le piqueur... Ne sens-tu pas qu'il fait un froid de loup?
— Ah ! je te reconnais, dit le petit homme. Oui... oui... c'est bien toi... Quand tu parles, on dirait que tu vas. avaler les gens ! »
La porte s'ouvrit, et le gnome, élevant vers moi sa lanterne avec une grimace bizarre, me salua d'un : « Wilkom^ her docter (soyez le bien-venu, monsieur le Docteur), » qui semblait vouloir dire : « Encore un qui s'en ira comme les autres ! » Puis il referma tranquillement la grille, pendant que nous mettions pied à terre, et vint ensuite prendre la bride de nos chevaux.
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En suivant Sperver, qui montait l'escalier d'un pas rapide, je pus me convaincre que le château du Nideck méritait sa réputation. C'était une véritable forteresse taillée dans le roc, ce qu'on appelait château d*embuscade autrefois. Ses voûtes, hautes et profondes, répétaient au loin le bruit de nos pas, et l'air du dehors, pénétrant par les meurtrières, faisait vaciller la flamme des torches engagées de distance en distance dans les anneaux de la muraille.
Sperver connaissait tous les recoins de cette vaste demeure ; il tournait tantôt à droite, tantôt à gauche. Je le suivais hors d'haleine. Enfin il s'arrêta sur un large palier, et me dit :
(c Fritz, je vais te laisser un instant avec les gens du château, pour aller prévenir la jeune comtesse Odile de ton arrivée.
— Bon ! fais ce que tu jugeras nécessaire.
— Tn trouveras là notre majordome, Tobie
Offenloch, un vieux soldat du régiment de Nideck ; il a fait jadis la campagne de France souple comte.
— Très-bien !
— Tu verras aussi sa femme, une Française, nommée Marie Lagoutte, qui se prétend de bonne famille.
— Pourquoi pas ?
— Oui; mais, entre nous, c'est tout bonnement une ancienne cantinière de la grandearmée. Elle nous a ramené Tobîe Offenloch sur sa charrette, avec une jambe de moins, et le pauvre homme Ta épousée par reconnaissance... tu comprends...
— Cela suffit.... Ouvre toujours.... Je gèle.... »
Et je voulus passer outre; mais Sperver, entêté comme tout bon Allemand, tenait à m'édifier sur le compte des personnages avec lesquels j'allais me trouver en relation. 11 poursuivit donc en me retenant par les brandebourgs de ma rhingrave :
« De plus, tu trouveras Sébalt Kraft, le grand veneur, un garçon triste , mais qui n'a pas son pareil pour sonner du cor; Karl Trumpf ; le sommelier, Christian Becker; enfm, tout
hugues-lr-loi:p.
notre monde, à moins qu'ils ne soient déjà couchés ! »
Là-dessus, Sperver poussa la porte, et je restai tout ébahi sur le seuil d'une salle haute et sombre : la salle des anciens gardes du Nideck.
Au premierabord, je remarquai trois fenêtres au fond, dominant le précipice. A droite, une sorte de buffet en vieux chêne bruni par le temps; sur le buffet, un tonneau, des verres, des bouteilles. A gauche, une cheminée gothique à large manteau, empourprée par un feu splendide, et décorée, sur chaque face, de sculptures représentant les différents épisodes d'une chasse au sanglier au moyen âge; enfin, au milieu de la salle, une longue table, et sur la table une lanterne gigantesque, éclairant une douzaine de canettes à couvercle d'étain.
Je vis tout cela d'un coup d'œil, mais ce qui me frappa le plus, ce furent les personnages.
Je reconnus d'abord le majordome à sa jambe de bois : un petit homtne, gros, court, replet, le teint coloré, le ventre tombant sur les cuisses, le nez rouge et mamelonné comme une framboise mûre; il portait une énorme perruque couleur de chanvre, formant bourrelet sur la
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nuque, un habit de peluche vert-pomme, à boutons d*acier larges comme des écus de six livres; la culotte de velours, les bas de soie, et les souliers à boucles d* argent. Il était en train détourner le robinet du tonneau; un air de jubilation inexprimable épanouissait sa face rubiconde, et ses yeux, à fleur de tète, brillaient de profil comme des verres de montre.
Sa femme, la digne Marie Lagoutte, vêtue d'une robe de stoffà grands ramages, la figure longue et jaune comme un vieux cuir de Cordoue, jouait aux cartes avec deux serviteurs, gravement assis dans des fauteuils à dossier droit. De petites chevilles fendues pinçaient l'organe olfactif de la vieille et celui d'un autre joueur, tandis que le troisième clignait de l'œil d'un air malin et paraissait jouir de les voir courbés sous cette espèce de fourches caudines.
(( Combien de cartes? demandait-il.
— Deux, répondait la vieille.
— Et toi, Christian?
— Deux....
— Ha! hal.... Je vous tiens!... Coupez le roi! coupez l'as!... Et celle-ci, et celle-là... Ha! ha! ha! Encore une cheville, la mère! Ça
HUGUBS-LE-LOUP.
VOUS apprendra, une fois de plus, à nous vanter les jeux de France !
— Monsieur Christian, vous n'avez pas d'égards pour le beau sexe.
— Au jeu de cartes , on ne doit d'égards à personne.
— Mais vous voyez bien qu'il n'y a plus de place !
— Bah! bah! avec un nez comme le vôtre, il y a toujours de la ressource. »
En ce moment Sperver s'écria :
(( Camarades, me voici !
— Hé! Gédéon... Déjà de retour? »
Marie Lagoutte secoua bien vite ses nombreuses chevilles. Le gros majordome vida son verre... Tout le monde se tourna de notre côté.
a Et Monseigneur va-t-il mieux ?
— Heu! fit le majordome en allongeant la lèvre inférieure, heu !
— C'est toujours la même chose ?
— A peu près, dit Marie Lagoutte, qui ne me quittait pas de l'œil. »
Sperver s'en aperçut.
« Je vous présente mon fils : le docteur Fritz, du Schwartz-Wald, dit-il fièrement. Ah! tout va changer ici, maître Tobie. Maintenant que
Fritz est arrivé, il faut que' cette maudite migraine s'en ai)Ie. Si Ton m'avait écouté plus tôt... Enfin, il vaut mieux tard que jamais. »
Marie Lagoutte m'observait toujours. Cet examen parut la satisfaire , car, s' adressant au majordome :
(( Allons donc, monsieur Offenloch...; allons donc, s'écria-t-elle, remuez-vous... Présentez un siège à monsieur le docteur... Vous restez là, bouche béante comme une carpe... Ah! Monsieur... ces Allemands!... »
Et la bonne femme, se levant comme un ressort, accourut me débarrasser de mon manteau.
« Permettez, Monsieur,..
— Vous êtes trop bonne, ma chère dame.
— Donnez, donnez toujours... Il fait un temps... Ah! Monsieur, quel pays!...
— Ainsi, Monseigneur ne va ni mieux ni plus mal, reprit Sperver en secouant son bonnet couvert de neige... nous arrivons à temps... Hé! Kasperl Kasperl... »
Un petit homme, plus haut d'une épaule que de l'autre, et la figure saupoudrée d'un milliard de taches de rousseur, sortit de la cheminée :
« Me voici !
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— boni tu vas faire préparer pour monsieur le docteur la chambre qui se trouve au bout de la grande galerie, la chambre de Hugues... tu sais?
— Oui, Sperver, tout de suite.
— Un instant. Tu prendras, en passant, la valise du docteur... Knapwurst te la remettra. Quant au souper...
— Soyez tranquille, je m'en charge.
— Très-bien, je compte sur toi. »
Le petit homme sortit, et Gédéon, après s'être débarrassé de sa pelisse, nous qukta pour aller prévenir la jeune comtesse de mon arrivée.
J'étais vraiment confus de l'empressement de Marie Lagoutte.
a Otez-vous donc de là, Sébalt, disait-elle au grand veneur, vous vous êtes assez rôti, j'espère, depuis ce matin. Asseyez-vous près du feu^ monsieur le Docteur, vous devez avoir froid aux pieds. Allongez vos jambes... C'est cela. »
Puis, me présentant sa tabatière :
0 En usez-vous?
— Non, ma chère dame, merci.
— Vous avez tort, dit-elle en sel)ourrant lé
nez (le tabac, vous avez tort : c'est le charme de l'existence. »
Elle remit sa tabatière dans la poche de son tablier, et reprit après quelques instants ;
<{ Vous arrivez à propos : Monseigneur à eu hier sa deuxième attaque, une attaque furieuse, n'est-ce pas, monsieur Offenloch?
— Furieuse est le mot, fit gravement le majordome.
— Ce n'est pas étonnant, reprit-elle, quand un homme ne se nourrit pas; car il ne se nourrit pas. Monsieur. Figurez-vous que je l'ai vu passer deux jours sans prendre un bouillon.
— Et sans boire un verre de vin, ajouta le majordome, en croisant ses petites mains replètes sur sa bedaine. »
Je crus devoir hocher la tète pour témoigner ma surprise.
Aussitôt, maître Tobie Offenloch vint s'asseoir à ma droite et me dit :
« Monsieur le Docteur, croyez-moi, ordonnezlui une bouteille de markobrûnner par jour.
— Et une aile de volaille à chaque repas, interrompit Marie Lagoutte. Le pauvre *homme est maigre à faire peur.
— Nous avons du markobrûnner de soixante
Hrou Ks-i.R-i.orp. loj
ans, reprit le majordome, et dû johannisberg de Tan xi, car les Français ne l'ont pas tout bu, comme le prétend Madame Offenloch. Vous pourriez aussi lui ordonner de boire de temps en temps un bon coup de johannisberg: il n'y a rien comme ce vin-là, pour remettre un homme sur pied.
— Dans le temps, dit le grand veneur d'un air mélancolique, dans le temps. Monseigneur faisait deux grandes chasses par semaine : il se portait bien; depuis qu'il n'en fait plus, il est malade. '
— C'est tout simple, observa Marie Lagoutte, le grand air ouvre l'appétit. Monsieur le docleur devrait lui ordonner trois grandes chasses par semaine, pour rattraper le temps perdu.
— Deux suffiraient, reprit gravement le ve-. neur, deux suffiraient. Il faut aussi que les chiens se reposent; les chiens sont des créatures du bon Dieu comme les hommes. »
II y eut quelques instants de silence, pendant lesquels j'entendis le vent fouetter les vitres et s'engouffrer dans les meurtrières avec des sifflements lugubres.
Sébalt avait mis sa jambe droite sur sa jambe gauche, et, le coude sur le genou, le
CONTES DK LA MONTA(JNR.
menton dans là main , il regardait le feu avec un air de tristesse inexprimable. Marie Lagoutte, après avoir pris une nouvelle prise, arrangeait son tabac dans sa tabatière, etmoi^ je réfléchissais à l'étrange infirmité qui nous porte à nous poursuivre réciproquement de nos conseils.
En ce moment, le majordome se leva.
«Monsieur le docteur boira bien un verre de vin? dit-il en s' appuyant au dos de mon fauteuil.
— Je vous remercie, je ne bois jamais avant d'aller voir un malade.
— Quoi ! pas même un petit verre de vin ?
— Pas même un petit verre de vin. »
Il ouvrit de grands yeux et regarda sa femme d'un air tout surpris.
«Monsieur le docteur a raison, dit-elle, je suis comme lui... j'aime mieux boire en mangeant... et prendre un verre de cognac après... dans mon pays, les dames prennent leur cognac... C'est plus distingué que le kirsch ! »
Marie Lagoutte terminait à peine ces explications, lorsque Sperver entr'ouvrit la porte et me fit signe de le suivre.
Je saluai l'honorable compagnie, et, comme j'entrais dans le couloir, j'entendis la femme du majordome dire à son mari :
« Il est très-bien, ce jeune homrae, ça ferait un beau carabinier ! »
Sperver paraissait inquiet; il ne disait rien ; j'étais moi-même tout pensif.
Quelques pas sous les voûtes ténébreuses du Nideck effacèrent complètement de mon esprit les figures grotesques de maître Tobie et de Marie Lagoutte : pauvres petits êtres inoffensifs, vivant, comme Tornithomyse, sous l'aile puissante du vautour.
Bientôt, Gédéon m'ouvrit une pièce somptueuse, tendue de velours violet pavillonnéd'or. Une lampe de bronze, posée sur le coin de la cheminée et recouverte d'un globe de cristal dépoli, l'éclairait vaguement. D'épaisses fourrures amortissaient le bruit de nos pas : on eût dit l'asile du silence et de la méditation.
En entrant, Sperver souleva un flot de sourdes draperies qui voilaient une fenêtre en ogive. Je le vis plonger son regard dans, l'abîme et je compris sa pensée : il regardait si la sorcière était toujours là-bas, accroupie dans la neige, au milieu de la plaine; mais il ne vit rien, car la nuit était profonde.
Moi, j'avais fait quelques pas, et je distinguais, au pâle rayonnement de la lampe , une
blanche et frêle créature, assise dans un fauteuil de forme gothique, non loin du malade : c'était Odile de Nideck. Sa longue robe de soie noire, son attitude rêveuse et résignée, la distinction idéale de ses traits, rappelaient ces créations mystiques du moyen âge , que l'art moderne abandonne sans réussir à les faire oublier.
Que se passa-t-il dans mon âme à la vue de cette blanche statue? Je l'ignore. Il y eut quelque chose de religieux dans mon émotion. Une musique intérieure me rappela les vieilles ballades de ma première enfance , ces chants pieux que les bonnes nourrices du Schwartz- AVald fredonnent pour endormir nos premières tristesses.
A mon approche, Odile s'était levée.
<( Soyez le bienvenu. Monsieur le docteur, me dit-elle avec une simplicité touchante ; puis m'indiquant du geste l'alcove où reposait le comte : Mon père est là. »
Je m'inclinai profondément, et sans répondre, tant j'étais ému, je m'approchai de la ?ouche du malade.
Sperver, debout à la tête du lit, élevait d'une main la lampe, tenant de l'autre son large bonnet de fourrure. Odile était à ma gauche. La
HiarKS-LR-LOUP. 113
lumière, tamisée par le verre dépoli, tombait doucement sur la figure du comte.
Dès le premier instant , je fus saisi de l'étrange physionomie du seigneur du Nideck, et, malgré toute l'admiration respectueuse que venait de m'inspirer sa fille, je ne pus m' empêcher de me dire : « C'est un vieux loup 1 »
En effet, cette tête grise à cheveux ras, renflée derrière les oreilles d'une façon prodigieuse, et singulièrement allongée par la face; l'étroitesse du front au sommet, sa largeur à la base ; la disposition des paupières, terminées en pointe à la racine du nez, bordées de noir et couvrant imparfaitement le globe de l'œil, terlie et froid ; la barbe courte et drue s' épanouissant autour des mâchoires osseuses : tout dans cet homme me fit frémir, et des idées bizarres sur les affinités animales me traversèrent l'esprit.
Je dominai mon émotion et je pris le bras du malade... Il était sec, nerveux; la main petite et ferme.
Au npint de vue médical, je constatai un pouls dur, fréquent, fébrile, une exaspération touchant au tétanos.
Que faire ?
Je réfléchissais; d'un côté, la jeune comtesse
anxieuse; de l'autre, Sperver, cherchant à lire dans mes yeux ce que je pensais, attentif, épiant mes moindres gestes... m'imposaient une contrainte pénible. Cependant je reconnus qu'il n'y avait rien de sérieux à entreprendre.
Je laissai le bras, j'écoutai la respiration. De temps en temps une espèce de sanglot soulevait la poitrine du malade , puis le mouvement reprenait son cours... s'accélérait... et devenait haletant... Le cauchemar oppressait évidemment cet homme... Épilepsie ou tétanos, qu'importe?... Mais la cause... la cause... voilà ce qu'il m'aurait fallu connaître et ce qui m'échappait.
Je me retournai tout pensif.
« Que faut-il espérer. Monsieur? me demanda la jeune fille.
— La crise d'hier touche à sa fin , Madame... 11 s'agirait de prévenir une nouvelle attaque.
— Est-ce possible, Monsieur le docteur? » J'allais répondre par quelque généralité
scientifique, n'osant me prononcer d'une manière positive, quand les sons lointains de la cloche du Nideck frappèrent nos oreilles. « Des étrangers! » dit Sperver.
HUGUES-LR-LOUP.
Il y eut un instant de silence.
c( Allez voir! dit Odile, dont le front s'était légèrement assombri... Mon Dieu! comment exercer les devoirs de l'hospitalité dans de telles circonstances?... C'est impossible ! »
Presque aussitôt la porte s'ouvrit; une tète blonde et rose parut dans l'ombre et dit à voix basse :
« Monsieur le baron de Zimmer-Blouderic, accompagné d'un écuyer, demande asile au Nideck... 11 s'est égaré dans la montagne...
— C'est bien , Gretchen , répondit la jeune comtesse avec douceur. Allez prévenir le majordome de recevoir Monsieur le baron de Zimmer... Qu'il lui dise bien que le comte est malade, et que cela seul l'empêche de faire lui-même les honneurs de sa maison. Qu'on éveille nos gens pour le service, et que tout soit fait comme il convient. »
Rien ne saurait exprimer la noble simplicité de la jeune châtelaine en donnant ces ordres. Si la distinction semble héréditaire dans certaines familles, c'est que l'accomplissement des devoirs de l'opulence élève l'âme.
Tout en admirant la grâce, la douceur du regard, la distinction d'Odile du Nideck, son
116 CONTES DK LA MONTAGNK.
profil d'un fini de détails, d'une pureté de lignes qu'on ne rencontre que dans les sphères aristocratiques... ces idées me passaient par l'esprit, et je cherchais en vain rien de comparable dans mes souvenirs.
«Allez, Gretchen, dît la jeune comtesse, dépêchez-vous.
— Oui, Madame. »
La suivante s'éloigna, et je restai quelques secondes encore sous le charme de m'es impressions.
Odile s'était retournée.
« Vous le voyez. Monsieur, dit-elle avec un mélancolique sourire, on ne peut rester à sa douleur; il faut sans cesse se pai'tager entre ses affections et le monde.
— C'est vrai, Madame, répondis-je, lésâmes d'élite appartiennent à toutes les infortunes : le voyageur égaré, le malade, le pauvre sans pain, chacun a le droit d'en réclamer sa part, car Dieu les a faites comme ses étoiles, pour le bonheur de tous! »
Odile baissa ses longues paupières, et Spener me serra doucement la main.
Au bout d'un instant elle reprit :
«Ahl Monsieur, si vous sauvez mon père!...
— Ainsi quej'aieu l'honneur de vous le dire. Madame, la crise est finie. Il faut en empêcher le retour.
— L* espérez-vous î
— Avec l'aide de Dieu, sans doute. Madame, ce n'est pas impossible. Je vais y réfléchir. »
Odile, tout émue, m'accompagna jusqu'à la porte. Sperver et moi nous traversâmes l'antichambre, où quelques serviteurs veillaient, attendant les ordres de leur maîtresse. Nous venions d'entrer dans le corridor, lorsque Gédéon, qui marchait le premier, se retourna tout à coup, et me plaçant ses deux mains sur les épaules :
« Voyons, Fritz, dit-il en me regardant dans le blanc des yeux, je suis un homme, moi, tu peux tout me dire : qu'en penses-tu?
— Il n'y a rien à craindre pour cette nuit. — Bon, je sais cela, tu l'as dit à la comtesse;
mais, demain?
— Demain?
— Oui, ne tourne pas la tête. A supposer que tu ne puisses pas empêcher l'attaque de revenir, là, franchement, Fritz, penses-tu qu'il en meure?
— C'est possible, mais je ne le crois pas.
IIH CONTRS DK LA MONTAGNE.
— Eh ! s'écria le brave homme en sautant de joie, si tu ne le crois pas, c'est que tu en es sûr !»
Et me prenant bras dessus, bras dessous, il m'entraîna dans la galerie. Nous y mettions à peine le pied, que le baron de Zimmer-BIouderic et son écuyer nous apparurent, précédés de Sébalt portant une torche allumée. Us se rendaient à leur appartement, et ces deux personnages, le manteau jeté sur Tépaule, les bottes molles à la hongroise montant jusqu'aux genoux, la taille serrée dans de longues tuniques vert-pistache à brandebourgs et torsades soie et or, le kolbac d'ourson enfoncé sur la tète, le couteau de chasse à la ceinture, avaient quelque chose d'étrangement pittoresque à la lueur blanche de la résine.
« Tiens, ditSperver, si je ne me trompe, ce sont nos gens de Tubingue. Ils nous ont suivis de près.
— Tu ne te trompes pas : ce sont bien eux. Je reconnais le plus jeune à sa taille élancée ; il a le profil d'aigle et porte les moustaches à la Wallenstein. »
Us disparurent dans une travée latérale. Gédéon prit une torche à la muraille et me
HUGURS-LE-LOUP. Uî)
giiida dans un dédale de corridors, de couloirs, de voûtes hautes, basses, en ogive, en plein cintre, que sais-je? cela n*en finissait plus.
« Voici la salle des margraves, disait-il, voici la salle des portraits... la chapelle, où l'on ne dit plus la messe depuis que Ludwig le Chauve s'est fait protestant... Voici la salle d'armes... »
' Toutes choses qui m'intéressaient médiocrement.
Après être arrivés tout en haut, il nous fallut redescendre une enfilade de marches. Enfin, grâce au ciel, nous arrivâmes devant une petite porte massive. Sperver sortit une énorme clef de sa poche, et, me remettant la torche :
« Prends-garde à la lumière, dit-il. Attention! »
En même temps il poussa la porte, et l'air froid du dehors entra dans le couloir. La flamme se prit à tourbillonner, envoyant des étincelles en tous sens. Je me crus devant un gouffre et je reculai avec effroi.
<( Ah! ah! ah! s'écria le piqueur, ouvrant sa grande bouche jusqu'aux oreilles, on dirait que tu as pem-, Fritz!... Avance donc... Ne
crains rien... Nous sommes sur la courtine qui va du château à la vieille tour. »
Et le brave homme sortit pour me donner l'exemple.
La neige encombrait cette plate-forme à balustrade de granit ; le vent la balayait avec des sifflements immenses. Qui eût vu de la plaine notre torche échevelée eût pu se dire : n Que font-ils donc là-haut... dans les nuages!... Pourquoi se promènent - ils à celte heure? »
« La vieille sorcière nous regarde peut-être,» pensai-je en moi-même, et cette idée me donna le frisson. Je serrai les plis de ma rhingrave, et la main sur mon feutre, je me mis à courir derrière Sperver. Il élevait la lumière pour m'indiquer la route et marchait à grands pas.
No\is entrâmes précipitamment dans la tour, puis dans la chambre de Hugues. Une flamme vive nous salua de ses pétillements joyeux : quel bonheur de se retrouver à l'abri d'épaisses murailles !
J'avais fait halte, tandis que Sperver refermait la porte, et, contemplant cette antique demeure, je m'écriai :
HrGUES-LK-I.OrP.
« Dieu soit loué ! Nous allons donc pouvoir nous reposer.
— Devant une bonne table, ajouta Gédéon. Contemple-moi ça, plutôt que de rester le nez en Tair : un cuisseau de chevreuil, deux gelinottes, un brochet, le dos bleu, la mâchoire garnie de persil. Viandes froides et vins chauds... j'aime ça. Je suis content de Kasper ; il a bien compris mes oixires. »
11 disait vrai, ce brave Gédéon : « Viandes froides et vins chauds,» car, devant la flamme, une magnifique rangée de bouteilles subissaient l'influence délicieuse de la chaleur.
A cet aspect, je sentis s'éveiller en moi une véritable faim canine ; mais Sperver, qui se connaissait en confortable, me dit :
« Fritz, ne nous pressons pas, nous avons le temps ; mettons-nous à Taise ; les gelinottes ne veulent pas s'envoler. D'abord, tes bottes doivent te faire mal; quand on a galopé huit heures consécutivement, il est bon de changer de chaussure... C'est mon principe... Voyons, assieds-toi, mets ta botte entre mes jambes... Bien... je la tiens... — En voilà une!... — Passons à l'autre... C'est celai... — Fourre tes pieds dans ces sabots, ôte ta rhingrave, jette-
122 rONTBS DB LA MONTAGNE.
moi cette houppelande sur ton dos.,. A la bonne heure! »
Il en lit autant, puis d'une voix de stentor : « Maintenant, Fritz, s'écria-t-il, à table! Travaille de ton côté, moi du mien, et surtout rappelle- toi le vieux proverbe allemand: — «Si « c'est le Diable qui a fait la soif, à coup sur (( c'est le Seigneur Dieu qui a fait le vin ! »
Nous mangions avec ce bienheureux entrain que procurent dix heures de course à travers les neiges du Schwartz-Wald.
Sperver, attaquant tour à tour le gigot de chevreuil, les gelinottes et le brochet, murmurait la bouche pleine :
u Nous avons des bois ! nous avons de hautes bruyères ! nous avons des étangs I »
Puis il se penchait au dos de son fauteuil, et saisissant au hasard une bouteille, il ajoutait :
(( Nous avons aussi des coteaux... verts au
Hl'GUBS-LR-LOrP. l'23
printemps, et pourpres en automne!... — A ta santé, Frilz !
— A la tienne, Gédéon ! »
C'était merveille de nous voir... Nous nous admirions l'un l'autre.
La flamme pétillait, les fourchettes cliquetaient, les mâchoires galopaient, les bouteilles gloussaient, les verres tintaient, et, dehors, le vent des nuits d'hiver, le grand vent de la montagne, chantait son hymne funèbre, cet hyiime étrange, désolé, qu'il chante lorsque les escadrons de nuages fondent les uns sur les autres, se chargent, s'engloutissent, et que la lune pâle regarde l'éternelle bataille!
Cependant notre appétit se calmait. Sperver avait rempli le viedercome d'un vieux vin de Bremberg, la mousse frissonnait sur ses larges bords... il me le présenta en s' écriant :
«( Au rétablissement du seigneur Yéri-Hans deNideck.... Bois jusqu'à la dernière goutte, Fritz, afin que Dieu nous entende! »
Ce qui fut fait.
Puis il le remplit de nouveau, et répétant d'une voix retentissante :
(( Au rétablissement du haut et puissant seigneur Yéri-Hans de Nideck mon maître! »
121 CONTRS DK LA MONTACJNE.
. 11 le vida gravement à son tour.
Alors, une satisfaction profonde envahit notre être, et nous fûmes heureux de nous sentir au monde.
Je me renversai dans mon fauteuil, le nez en rair,tles bras pendants, et me mis à contempler ma résidence.
C'était une voûte basse, taillée dans le roc vif, un véritable four d'une seule pièce, atteignant au plus douze pieds au sommet de son cintre; tout au fond, j'aperçus une sorte de grande niche, où se trouvait mon lit; un lit à raz de terre, ayant, je crois, une peau d'ours pour couverture; et au fond de cette grande niche, une autre plus petite, ornée d'une statuette de la Vierge, taillée dans le môme bloc de granit etcouronnée d'une touffe d'herbes fanées.
« Tu regardes ta chambre, dit Sperver.
Parbleu ! ce n'est pas grandiose, ça ne vaut pas les appartements du château. iSous sommes ici dans la tour de Hugues; c'est vieux comme la montagne , Fritz : ça remonte au temps de Karl le Grand. Dans ce temps-là, vois-tu, les gens ne savaient pas encore bâtir des voûtes hautes, larges, rondes ou pointues, ils creusaient dans la pierre.
HUGUHS-LR-LOUP. 125
— C'est égal, tu m'as fourré là dans un singulier trou, Gédéon.
— 11 ne faut pas t'y tromper , Fritz : c'est la salle d'honneur. On loge ici les amis du comte, lorsqu'il en arrive, tu comprends... La vieille tour de Hugues, c'est ce qu'il y a de mieux !
— Qui cela, Hugues?
— Eh! Hugues-le-Loup?
— Comment, Hugues-le-Loup ?
— Sans doute, le chef delà race des Nideck... un rude gaillard, je t'en réponds! — Il est venu s'établir ici avec une vingtaine de reiters et de trabans de sa troupe. Hs ont grimpé sur ce rocher, le plus haut de la montagne... Tu verras ça demain. Ils ont bâti cette tour, et puis, ma foi ! ils ont dit : « Nous sommes les njattres! Malheur à ceux qui voudront passer sans payer rançon... nous tombons dessus comme des loups... nous leur mangeons la laine sur le dos. . . et si le cuir suit la laine. . . tant mieux ! D'ici, nous verrons de loin : nous verrons les défilés du Rheethal, delaSteinbach, de la Roche- Plate, de toute la ligne du Schvirartz-Wald... Gare aux marchands! » Et ils l'ont fait, les gaillards, comme ils l'avaient
120 CONTBS DK LA MONTAGNR.
dit. Huges-le-Loup était leur chef. C'est Knapwurst qui m'a conté ça, le soir, à la veillée!
— Knapwurst?
— Le petit bossu... tu sais bien... qui nous a ouvert la grille... Un drôle de corps, Fritz... toujours niché dans la bibliothèque.
— Ah 1 vous avez un savant au Nideck ?
— Oui; le gueux!... au lieu de rester dans sa loge, il est toute la sainte journée à secouer la poussière des vieux parchemins de la famille. . . Il va et vient sur les rayons de la bibliothèque... On dirait un gros rat... Ce Knapwurst connaît toute notre histoire mieux que nous-mêmes... C'est lui qui t'en débiterait, Fritz... Il appelle ça des chroniques!... ha! ha! ha! »
Et Sperver, égayé par le vieux vin, se mit à rire quelques instants sans trop savoir pourquoi.
« Ainsi, Gédéon , repris-je, cette tour s'appelle la tour de Hugues... de Hugues-le-Loup?
— Je te l'ai déjà dît, que diable!... ça t'étonne?
— Non!
— Mais si, je le vois dans ta figure, tu rêves à quelque chose... A quoi rêves-tu?
— Mon Dieu... ce n'est pas le nom de cette
HITOURS-LE-I.orP.
tour qui m'étonne? ce qui me fait réfléchir... c'est que toi, vieux braconnier, toi, qui dès ton enfance n'as vu que la flèche des sapins, les cimes neigneuses duWald-Horn... les gorges duRheethal... toi qui n'as fait, durant toute ta jeunesse, que narguer les gardes du comte deNideck... courir les sentiers du Schwartz-Wald... battre les broussailles... aspirer le grand air... le plein soleil... la vie libre des bois... je te retrouve ici, au bout de seize ans, dans ce boyau de granit rouge. Voilà ce qui m'étonne... ce que je ne puis comprendre... Voyons, Sperver, allume ta pipe el raconte-moi comment la chose s'est faite. »
L'ancien braconnier tira de sa veste de cuir un bout de pipe noir; il le bourra lentement, recueillit dans le creux de sa main un charbon qu'il plaça sur son brûle-gueule ; puis, le nez en l'air, les yeux fixés au hasard, il répondit d'un air pensif :
« Les vieux faucons, les vieux gerfauts , et les vieux éperviers, après avoir longtemps battu la plaine, finissent par se nicher dans le trou d'un rocher! — Oui, c'est vrai... j'ai aimé le grand air... et je l'aime encore; mais, au lieu de me percher sur une haute branche, le
soir, et d'être ballotté par le vent... j'aime à rentrer maintenant dans ma caverne... à boire un bon coup... à déchiqueter tranquillement un coq de bruyère , et à sécher mes plumes devant un bon feu. Le comte de Nîdeck ne méprise pas Sperver, le vieux faucon, le véritable homme des bois. Un soir, il m'a rencontré au clair de lune et m'a dit : « Camarade qui chasse tout seul, viens chasser avec moi ! Tu as bon bec, bonne griffe. Eh bien! chasse, puisque c'est ta nature ; mais chasse par ma permission, car, moi, je suis l'aigle de la montagne, je m'appelle Nideck! »
Sperverse tut quelques instants, puisil reprit :
« Ma foi ! ça me convenait. Je chasse toujours, comme autrefois, et je bois tranquillement avec un ami ma bouteille de rudèsheim, ou de... »
En ce moment, une secousse ébranla la porte. Sperver s'interrompit et prêta l'oreille.
« C'est un coup de vent, lui dis-je.
— Non, c'est autre chose. N'entends-tu pas la griffe qui racle?... C'est un chien échappé. Ouvre, Lieverlé! ouvre, Blitz! » s'écria le brave homme en se levant; mais il n'avait pas fait deux pas, qu'un danois formidable s'élançait
iirrtiiKs-i.K-Loup.
dans la tour, et venait lui poser ses pattes sur les épaules 9 lui léchant, de sa grande langue rose, la barbe et les joues, avec de petits cris de joie attendrissants.
Sperver lui avait passé le bras sur le cou et, se tournant vers moi :
« Fritz, disait-il, quel homme pourrait m'aimer ainsi?... Regarde-moi cette tête, ces yeux, ces dents. »
11 lui retroussait les lèvres et me faisait admirer des crocs à déchirer un buffle. Puis le repoussant avec effort, car le chien redoublait ses caresses :
c( Laisse-moi , Lieverlé ; je sais bien que tu m'aimes. Parbleu! qui m'aimerait, si tu ne m'aimais, toi? »
Et Gédéon alla fermer la porte.
Je n'avais jamais vu de bête aussi terrible que ce Lieverlé ; sa laille atteignait deux pieds et demi. C'était un formidable chien d'attaque, au front large, aplati, à la peau fine; un tissu de nerfs et de muscles entrelacés; l'œil vif, la patte allongée ; mince de taille, large du corsage, des épaules et des reins... mais sans odorat. Donnez le nez du basset à de telles bêtes, le gibier n'existe plus!
n» CONTKS DK LA MONTAGNE.
Sperver étant revenu s'asseoir, passait la main sur la tète de son Lieverlé avec orgueil, et m*en énumérait les qualités gravement.
Lieverlé semblait le comprendre,
« Vois-tu, Fritz, ce chien-là vous étrangle un loup d'un coup de mâchoire. C'est ce qu'on appelle une bête parfaite sous le rapport du courage et de la force. Il n'a pas cinq ans, il est dans toute sa vigueur. Je n'ai pas besoin de te dire qu'il est dressé au sanglier. Chaque fois que nous rencontrons une bande, j'ai peur pour mon Lieverlé : il a l'attaque trop franche, il arrive droit comme une flèche. Aussi, gare les coups de boutoir... j'en frémis ! Couche-toi là, Lieverlé, cria le piqueur, couche-toi sur le dos. »
Le chien obéit, étalant à nos yeux ses flancs couleur de chair.
(( Regarde, Fritz, cette raie blanche, sans poil, qui prend sous la cuisse et qui va jusqu'à la poitrine : c'est un sanglier qui lui a fait ça! Pauvre bète!... il ne lâchait pas l'oreille... nous suivions la piste au sang. J'arrive le premier. En voyant mon Lieverlé, je jette un cri, je saute à terre, je l'empoigne à bras le corps... je le foule dans mon manteau
et j'arrive ici... J'étais hors de moi... Heureusement, les boyaux n'étaient pas attaqués. Je lui recouds le ventre. Ah! diable! il hurlait!... il souffrait!... mais, au bout de trois jours, Use léchait déjà : un chien qui se lèche est sauvé! Hein, Lieverlé, tu te le rappelles? Aussi, nous nous aimons... nous deux! »
J'étais vraiment attendri de l'affection de l'homme pour ce chien, et du chien pour cet homme ; ils se regardaient l'un l'autre jusqu'au fond de l'âme... Le chien agitait sa queue, l'homme avait des larmes dans les yeux.
Sperver reprit :
« Quelle force!... Vois-tu, Fritz, il a cassé sa corde pour venir me voir... une corde à, six brins; il a trouvé ma trace! Tiens, Lieverlé, attrape! »
Et il lui lança le reste du cuisseau de chevreuil. Les mâchoires du chien, en le happant, firent un bruit terrible, et Sperver, me regardant avec un sourire étrange, me dit :
« Fritz, s'il te tenait par le fond des culottes^ tu n'irais pas loin !
— Moi comme un autre, parbleu ! »
Le chien alla s'étendre sous le manteau de la cheminée, allongeant sa grande échine
ia-2 CONTES DK LA MONTAGNE-
maigre, le gigot entre ses pattes de devant... Il se mît à le déchirer par lambeaux. Sperver le regardait du coin de l'œil avec satisfaction. L'os se broyait sous la dent*: Lieverlé aimait la moelle I
« Hé! fit le vieux braconnier, si Ton te chargeait d'aller lui reprendre son os, que dirais-tu ?
— Diable ! ce serait une mission délicate. »
Alors nous nous mîmes à rire de bon cœur. Et Sperver, étendu dans son grand fauteuil de cuir roux, le bras gauche tendu par-dessus le dossier, l'une de ses jambes sur un escabeau, l'autre en face d'une bûche qui pleurait dans la flamme, lança de grandes spirales de fumée bleuâtre vers la voûte.
Moi, je regardais toujours le chien, quand, me rappelant tout à coup notre entretien interrompu :
« Écoute, Sperver, repris-je, tu ne m'as pas tout dit. Si tu as quitté la montagne pour le château, c'est à cause de la mort de Gertrude, ta brave et digne femme. »
Gédéon fronça le sourcil; une larme voila son regard; il se redressa, et, secouant la
cendre de sa pipe sur T ongle du pouce :
a Eh bien ! oui, dit-il, c'est vrai; ma femme est mortel... Voilà ce qui m*a chassé des bois... Je ne pouvais revoir le vallon de la Roche-Creuse, sans grincer des dents.... J*ai déployé mon aile de ce côté; je chasse moins dans les broussailles, mais je vois de plus haut... et quand, par hasard, la meute tourne là-bas... je laisse tout aller au diable... je rebrousse chemin... je tâche de penser à autre chose. »
Sperver était devenu sombre. La tête penchée vers les larges dalles, il restait morne; je me repentais d'avoir réveillé en lui de tristes souvenirs. Puis, songeant à la Peste-Noire accroupie dans la neige, je me sentais frissonner.
Étrange impression I un mot, un seul, nous avait jeté dans une série de réflexions mélancoliques. Tout un monde de souvenirs se trouvait évoqué par hasard.
Je ne sais depuis combien de temps durait notre silence, quand un grondement sourd, terrible, comme le bruit lointain d'un orage, nous fit tressaillir.
Nous regardâmes le chien. II tenait toujours son os à demi rongé entre ses pattes de de-
CONTRS DK LA MONTAONK.
vant ; mais, la tête haute, l'oreille droite, l'œil élincelant, il écoutait... il écoutait dans le silence, et le frisson de la colère courait le long de ses reins.
Sperver et moi, nous nous regardâmes tout pâles... pas un bruit, pas un soupir... au dehors, le vent s'était calmé. Rien, excepté ce grondement sourd, continu, qui s'échappait de la poitrine du chien.
Tout à coup, il se leva et bondit contre le mur avea un éclat de voix sec, rauque, épouvantable : les voûtes en retentirent comme si la foudre eût éclaté contre les vitres.
Lieverlé, la tête basse, semblait regarder à travers le granit, et ses lèvres, retroussées jusqu'à leur racine, laissaient voir deux rangées de dents, blanches comme la neige. Il grondait toujours. Parfois, il s'arrêtait brusquement, appliquait son museau contre l'angle inférieur du muret soufflait avec force, puis il se relevait avec colère et ses griffes de devant essayaient d'entamer le granit.
Nous l'observions sans rien comprendre à son irritation.
Un second cri de rage, plus formicTable que le premier, nous fit bondir.
HUGURS-LR-LOUP. 135
a Lieverlé! s'écria Sperver en s' élançant vers lui, que diable as-tu? Est-ce que tu es fou? »
Il saisit une bûche et se mit à sonder le mur, plein et profond comme toute l'épaisseur de la roche. Aucun creux ne répondait, et pourtant le chien restait en arrêt.
« Décidément, Lieverlé, dit le piqueur, tu fais un mauvais rêve. Allons, couche-toi, ne m'agace plus les nerfs. »
Au même instant, un bruit extérieur frappa nos oreilles. La porte s'ouvrit, et le gros, r l'honnête Tobie Offenloch, son falot de ronde d'une main, sa canne de l'autre, le tricorne sur la nuque, la face riante, épanouie, apparut sur le seuil.
« Salut! l'honorable compagnie, dit-il, hé! que faites-vous donc là?
— C'est cet animal de Lieverlé, dit Sperver; il vient de faire un tapage!... Figurez-vous qu'il s'est hérissé contre ce mur... Je vous demande pourquoi?
— Parbleu ! il aura entendu le tic-tac de ma jambe de bois dans l'escalier de la tour, » fit le brave homme en riant.
Puis déposant son falot sur la table :
« (ja vous apprendra, maître Gédéon, à faire attacher vos chiens. Vous êtes d'une faiblesse pour vos chiens, d'une faiblesse! Ces maudits animaux finiront par nous mettre à la porte. Tout à l'heure encore, dans la grande galerie, je rencontre votre Blitz ; il me saute à la jambe ; voyez : ses dents y sont encore marquées ! une jambe toute neuve 1 Canaille de bête !
— Attacher mes chiens!... la belle affaire! dit le piqueur. Des chiens attachés ne valent rien; ils deviennent trop sauvages. Et puis, est-ce qu'il n'était pas attaché, Lieverié? La pauvre bête a encore la corde au cou.
— Hé! ce que je vous en dis, ce n'est pas pour moi... Quand ils approchent, j'ai toujours la canne haute et la jambe de bois en avant... C'est pour la discipline : les chiens doivent être au chenil, les chats dans les gouttières, et les gens au château. »
Tobie s'assit en prononçant ces dernières paroles, et, les deux coudes sur la table, les yeux écarquillés de bonheur, il nous dit à voix basse, d'un ton de confidence :
« Vous saurez, Messieurs, que je suis garçon ce soir.
— Ah bah !
UrOUES-LE-LOUP. Vil
— Oui, Marie- Anne veille avec Gertrude dans rantichambre de Monseigneur.
— Alors, rien nç vous presse?
— Rien ! absolument rien I
— Quel malheur que vous soyez arrivé si tard, dit Sperver, toutes les bouteilles sont vides! »
La figure déconfite du bonhomme m'attendrit. Il aurait tant voulu profiter de son veuvage! Mais, en dépit de mes efforts, un long bâillement écarta mes mâchoires.
(c Ce sera pour une autre fois, dit-il en se relevant. Ce qui est différé n'est pas perdu I »
Il prit sa lanterne.
« Bonsoir, Messieurs.
— Hé! attendez donc, s'écria Gédéon, je vois que Fritz a sommeil, nous descendrons ensemble...
— Volontiers, Sperver, volontiers; nous irons dire un mot en passant à maître Trump le sommelier, il est en bas avec les autres ; Knapwurst leur raconte des histoires.
— C'est cela... Bonne nuit, Fritz.
— Bonne nuit, Gédéon ; n'oublie pas de me faire appeler, si le comte allait plus mal.
— Sois tranquille... — Lieverlé!... pstt! »
Ils sortirent... Comme ils traversaient la plate -forme, j'entendis l'horloge du Nîdeck sonner onze heures.
J'étais rompu de fatigue.
Le jour commençait à bleuir l'unique fenêtre du donjon, lorsque je fus éveillé dans ma niche de granit par les sons lointains d'une trompe de chasse.
Rien de triste, de mélancolique, comme les vibrations de cet instrument au crépuscule, alors que tout se tait, que pas un souffle, pas un soupir ne vient troubler le silence de la solitude; la dernière note surtout, celte note prolongée, qui s'étend sur la plaine immense... éveillant au loin... bien loin... les échos de la montagne, a quelque chose de la grande poésie, qui remue le cœur.
Le coude sur ma peau d'ours, j'écoutais cette voix plaintive, évoquant les souvenirs des âges féodaux. La vue de ma chambre, de cette voûte.
basse, sombre, écrassée... antique repaire du loup de Nideck... et plus loin... cette petite fenêtre à vitraux de plomb, en plein cintre... plus large que haute, et profondément enclavée dans le mur, ajoutait encore à la sévérité de mes réflexions.
Je me levai brusquement, et je courus ouvrir la fenêtre tout au large.
Là m'attendait un de ces spectacles que nulle parole humaine ne saurait décrire, le spectacle que l'aigle fauve des hautes Alpes voit chaque matin au lever du rideau pourpre de l'horizon : des montagnes ! — des montagnes! — et puis des montagnes! — flotsimmobiles qui s'aplanissent et s'effacent dans les brumes lointaines des Vosges et du Jura ; — des forêts immenses, des lacs, des crêtes éblouissantes, traçant leurs lignes escarpées sur le fond bleuâtre des vallons cornblés de neige... Au bout de tout cela, l'infini !
Quel enthousiasme serait à la hauteur d*un semblable tableau ? ,
Je restais confondu d'admiration. A chaque regard, se multipliaient les détails : hameaux, fermes, villages, semblaient poindre dans chaque pli de terrain ; il suffisait de regarder pour les voir !
110 rONTKS DE LA M<)NrA(J.\K.
J'étais là depuis un quart d'heure, quand une main se posa lentement sur mon épaule ; je me retournai : la figure calme et le sourire silencieux de Gédéon me saluèrent d'un :
« Gouden tâg^ Fritz ! »
Puis il s'accouda près de moi, sur la pierre, fumant son bout de pipe. — 11 étendait la main dans rinfjni et me disait :
« Regarde, Fritz... regarde... Tu dois aimer ça, fils du Schvvartz-Wald ! Regarde là-bas... tout là-bas... la Roche-Creuse... La vois-tu? Te rappelles-tu Gertrude?... Oh ! que toutes ces choses sont loin ! »
Sperver essuyait une larme ; que pouvais-je lui répondre?
Nous restâmeslongtempscontemplatifs, émus de tant de grandeur. Parfois, le vieux braconnier, me voyant fixer les yeux sur un point de l'horizon, me disait :
<( Ceci, c'est le Wald-Horn ! ça, le Tienfenthaï! Tu vois, Fritz, le torrent de la Steinbach; il est arrêté, il est pendu en franges de glaces sur l'épaule du Harberg; un froid manteau pour l'hiver ! — Et là-bas, ce sentier, il mène à Tubingue. — Avant quinze jours, nous aurons de la peine à le retrouver. »
Ainsi se passa plus d'une heure. — Je ne pouvais me détacher de ce spectacle. — Quelques oiseaux de proie, Taile échancrée, la queue en éventail, planaient autour du donjon ; des hérons filaient au-dessus, se dérobant à la serre par la hauteur de leur vol.
Du reste, pas un nuage : toute la neige était à terre. La trompe saluait une dernière fois la montagne.
(( C'est mon ami Sébalt qui pleure là-bas, dit Sperver, un bon. connaisseur en chiens et en chevaux, et, de plus, la première trompe • d'Allemagne... Écoute-mol ça, Fritz, comme c'est moelleux !... — Pauvre Sébalt ! il se consume depuis la maladie de Monseigneur... il ne peut plus chasser comme autrefois. Voici sa seule consolation : tous les matins, au lever du jour, il monte sur l'Altenberg et sonne les airs favoris du comte. Il pense que ça pourra le guérir I »
Sperver, avec ce tact de l'homme qui sait admirer, n'avait pas interrompu ma contemplation ; mais quand, ébloui de tant de lumière, je regardai dans l'ombre de la tour:
« Fritz, me dit-il, tout va bien ; le comte n'a pas eu d'attaque. »
Ces paroles me ramenèrent au sentiment du réel.
« Ah ! tant mieux... tant mieux !
— C'est toi, Fritz, qui lui vaut ça.
— Comment, moi ? Je ne lui ai rien prescrit !
— Eh 1 qu'importe ! tu étais là !
— Tu plaisantes, Gédéon; que fait ici ma présence, du moment que je n'ordonne rien au malade ?
— Ça fait que tu lui portes bonheur. »
Je le regardai dans le blanc des yeux, il ne riait pas.
« Oui, reprit-il sérieusement, tu es un /;or/rbonlieury Fritz ; les années précédentes notre seigneur avait une deuxième attaque le lendemain de la première, puis une troisième, une quatrième. Tu empêches tout cela, tu arrêtes le mal. C'est clair !
— Pas trop, Sperver ; moi je trouve, au contraire, que c'est très-obscur.
— On apprend à tout âge, reprit le brave homme. Sache, Fritz, qu'il y a des /;or/^bonheur dans ce monde, et des porte-malheur aussi. Par exemple, ce gueux de Knapwurst est mon porte-malheur à moi. Chaque fois que
je le rencontre, en partant pour la chasse, je suis sûr qu'il m* arrivera quelque chose : mon fusil rate... je me foule le pied... un de mes chiens est éventré... Que sais-je? Aussi, moi, sachant la chose, j*ai soin de partir au petit jour... avant que le drôle, qui dort comme un loir, n'ait ouvert l'œil... ou bien je file par la porte de derrière, par une poterne, tu comprends !
— Je comprends très-bien ; mais tes idées me paraissent singulières, Gédéon.
— Toi, Fritz, poursuivit-il sans m'écouter, tu es un brave et digne garçon ; le ciel a placé sur ta tête des bénédictions innombrables ; il suffit de voir ta bonne figure, ton regard franc, ton sourire plein de bonhomie, pour être joyeux... enfin tu portes bonheur aux gens, c'est positif.. .je l'ai toujours dit, et la preuve... en veux-tu la preuve?...
— Oui, parbleu! je ne serais pas fâché de reconnaître tant de vertus cachées dans ma personne.
— Eh bien ! fit-il en me saississant au poignet... regarde là-bas! »
Il m'indiquait un monticule à deux portées de carabine du château.
« Ce rocher enfoncé dans la neige, avec une broussaille à gauche, le vois-tu?
— Parfaitement.
— Regarde autour, tu ne vois rien ?
— Non.
— Eh ! parbleu ! c'est tout simple, tu as chassé la Peste -Noire. Chaque année, à la deuxième attaque , on la voyait là, les pieds dans les mains. La nuit elle allumait du feu, elle se chauffait et faisait cuir des racines. C'était une malédiction ! Ce matin, la première chose que je fais, c'est de grimper ici. Je monte sur la tourelle des signaux, je regarde... partie ! la vieille coquine! J'ai beau me mettre la main sur les yeux, regarder à droite, à gauche, en haut, en bas, dans la plaine, sur la montagne... rien! rien! Elle t'avait senti, c'est sûr. »
Et le brave homme , m'embrassant avec enthousiasme, s'écria d'un accent ému :
(( Ohl Fritz... Fritz.... quelle chance de t' avoir amené" ici! C'est la vieille qui doit être vexée... Ha! ha! ha! »
Je l'avoue, j'étais un peu honteux de me trouver tant de mérite, sans m'en être jamais aperçu jusqu'alors.
« Ainsi, Sperver, repris-je, le comte a bien passé la nuit ?
— Très-bien !
— Alors, tout est pour le mieux, descendons. ))
Nous traversâmes de nouveau la courtine, et je pus mieux observer ce passage, dont lès remparts avaient une hauteur prodigieuse ; ils se prolongeaient à pic avec le roc jusqu'au fond de la vallée. C'était un escalier de précipices, échelonnés les uns au-dessus des autres.
En y plongeant le regard, je me sentis pris de vertige, et, reculant épouvanté jusqu'au milieu de la plate-forme, j'entrai rapidement dans le couloir qui mène au château.
Sperver et moi, nous avions déjà parcouru de vastes corridors, lorsqu'une grande porte ouverte se rencontra sur notre passage ; j'y jetai les yeux et je vis, tout au haut d'une échelle double, le petit gnome Knapwurst , dont la physionomie grotesque m'avait frappé la veille.
La salle elle-même attira mon attention par son aspect imposant : c'était la salle des archives du Nideck, pièce haute, sombre, poudreuse, à grandes fenêtres ogivales prenant au sommet de
la voûte et descendant en courbe, à trois mètres du parquet.
Là se trouvaient disposés, sur de vastes rayons, par les soins des anciens abbés, nonseulement tous les documents, titres, arbres généalogiques des Nideck, établissant leurs droits, alliances, rapports historiques avec les plua illustres familles de l'Allemagne, mais encore toutes les chroniques du Schwartz-Wald, les recueils des anciens Minnesinger , et les grands ouvrages in-folio sortis des presses de Gutenberg et de Faust, aussi vénérables par leur origine que par la solidité monumentale de leur reliure. — Les grandes ombres de la voûte, drapant les murailles froides de leurs teintes grises, rappelaient le souvenir des anciens cloîtres du moyen âge, et ce gnome, assis tout au haut de son échelle, un énoime volume à tranche rouge sur ses genoux cagneux, la tête enfoncée dans un mortier de fourrure, l'œil gris, le nez épaté, les lèvres contractées par la réflexion, les épaules larges, les membres grêles et le dos arrondi, semblait bien rhôte naturel, le famulns^ le rat, comme l'appelait Sperver, de ce dernier refuge de la science au Nideck,
HUOUBS-LK-LOIJP. 147
Mais ce qui donnait à la salle des arcliives une importance vraiment historique, c'étaient les portraits de famille, occupant tout un côté de l'antique bibliothèque. Ils y étaient tous, hommes et femmes, depuis Hugues-le-Loup jusqu'à Yéri-Hans, le seigneur actuel depuis la grossière ébauche des temps barbares jusqu'à l'œuvre parfaite des plus illustres maîtres de notre époque.
Mes regards se portèrent naturellement de ce côté.
Hugues I*', la tète chauve, semblait me regarder comme vous regarde un loup au détour d'un bois. Son œil gris, injecté de sang, sa barbe rousse et ses larges oreilles poilues, lui donnaient un air de férocité qui me fit peur.
Près de lui, comme l'agneau près du fauve, une jeune femme, — l'œil doux et triste, le front haut, les mains croisées sur la poitrine supportant un livre d'Heures à fermoir d'acier, la chevelure blonde, soyeuse, abondante, partagée* sur le milieu de la tète, et tombant en nattes épaisses, de chaque côté de la figure, qu'elles entouraient d'une auréole d'or, — m'attira par son caractère de ressemblance avec Odile de Nideck,
Rieû de suave et de charmant comme cette vieille peinture sur bois, un peu roide et sèche de contours, mais d'une adorable nsuveté.
Je la regardais depuis quelques instants, lorsqu'un autre portrait de femme, suspendu à côté, attira mon attention. Figurez-vous le type wisigoth dans sa vérité primitive : front large et bas, yeux jaunes, pommettes saillantes, cheveux roux, nez d'aigle.
«Que cette femme devait convenir à Hugues ! » me dis-je en moi-même.
Et je me pris à considérer le costume ; il répondait à l'énergie de la tête. La main droite s'appuyait sur un glaive; un corselet de fer serrait la taille.
Il me serait difficile d'exprimer les réflexions qui m'agitèrent en présence de ces trois physionomies ; mon œil allait de l'une à l'autre avec une curiosité singulière. Je ne pouvais m'en détacher.
Sperver, s'arrêtant sur le seuil de la bibliothèque, avait lancé un coup de sifllet aigu. Knapwurst le regardait de toute la hauteur de son échelle sans bouger.
a Est-ce moi que tu siffles comme un chien? dit le gnome.
— Oui, méchant rat, c'est pour te faire honneur.
— Écoute, reprit Knapwurst d'un ton de suprénoe dédain, tu as beau faire, Sperver, tu ne peux cracher à la hauteur de mon soulier ; je t'en défie ! »
Il lui présentait la semelle.
« Et si je monte ?
— Je t'aplatis avec ce volume. »
Gédéon se mit à rire et reprit :
(( Ne te fâche pas, bossu, ne te fâche pas. Je ne te veux pas de mal ; au contraire, j'estime ton savoir ; mais que diable fais-tu là de si bonne heure auprès de ta lampe? On dirait que tu as passé la nuit.
— Q'est vrai; je l'ai passée à lire.
— Les jours ne sont-ils pas assez longs pour toi?
— Non, je suis à la recherche d'une question grave; je ne dormirai qu'après l'avoir résolue.
— Diable !... Et cette question?
— C'est de connaître par quelle circonstahce Ludwig du Nideck trouva mon ancêtre, Otto le Nain, dans Iqs forêts de la Tburinge. Tu sauras, Sperver, que mon aïeul Otto n'avait
% rX) CONTKS DK LA MONTAGNK.
pas une coudée de haut : cela fait environ un pied et demi. Il charmait le monde par sa sagesse, et figura très-honorablement au couronnement de l'empereur Rodolphe. Le comte Ludwig Tavait fait enfermer dans up paon garni de toutes ses plumes : c'était l'un des plats les plus estimés de ce temps-là, avec les petits cochons de lait, mi-partie dorés et argentés. Pendant le festin, Otto déroulait la queue du paon, et tous les seigneurs, courtisans et grandes dames, s'émerveillaient de cet ingénieux mécanisme. Enfin Otto sortit, Tépée au poing, et d'une voix retentissante il cria : «Vive l'empeœur Rodolphe de Hapsbourg! » ce qui fut répété par toute la salle. Bernard Hertzog mentionne ces circonstances; mais il ne dit pas d'où venait ce nain... s'il était de haut lignage... ou de basse extraction... chose du reste peu probable.. • le vulgaire n'a pas tant d'esprit, p
J'étais stupéfait de l'orgueil d'un si petit être ; cependant une curiosité extrême me portait à le ménager : lui seul pouvait me fournir quelques renseignements sur le premier et le deuxième portraits à la droite de Hugues.
« Monsieur Knapv^urst, lui dis^je d'un ton
HrorRs-LR-r.orp.
respectueux, auriez-vous l'obligeance de m'éclairer sur un doute ? »
Le petit bonhomme, flatté de mes paroles, répondit :
« Parlez, Monsieur; s'il s'agit de chroniques, je suis prêt à vous satisfaire. Quant au reste, je ne m'en soucie pas.
— Précisément, ce serait de savoir à quels personnages se rapportent le deuxième et le troisième portraits de votre galerie.
— Ah ! ah ! fit Knapwurst, dont les traits s'animèrent, vous parlez d'Edwige et de Huldine, les deux femmes de Hugues! »
Et déposant son volume il descendit l'échelle pour converser plus à l'aise avec moi... Ses yeux brillaient; on voyait que les plaisirs de la vanité dominaient le pçtit homme : il était glorieux d'étaler son savoir.
Arrivé près de moi, il me salua gravement. Sperver se tenait derrière nous, fort satisfait de me faire admirer le nain du Nideck. Malgré le mauvais sort attaché, selon lui, à sa personne, il estimait et glorifiait ses vastes connaissances.
(c Monsieur, dit Knapwurst en étendant sa longue main jaune vers les portraits, Hugues
von Nideck, premier de sa race, épousa, en 832, Edwige de Lutzelbourg, laquelle lui appoila en dot les comtés de Giromani, du Haut-Barr, les châteaux du Geroldseck, du Teufels-Horn, et d'autres encore. Hugues-le-Loup n'eut pas d'enfants de cette première femme, qui mou- •rut toute jeune, en l'an du Seigneur 837. Alors Hugues, seigneur et maître de la dot, ne voulut pas la rendre. Il y eut de terribles batailles entre ses beaux- frères et lui... Mais cette autre femme, que vous voyez en corselet de fer, Huldine, l'aida de ses conseils. C'était une personne de grand courage... On ne sait ni d'où elle venait, ni à quelle famille elle appartenait; mais cela ne l'a pas empêchée de sauver Hugues, fait prisonnier par Frantz de Lutzelbourg. Il devait être pendu le jour même, et l'on avait déjà tendu la barre de fer aux créneaux, quand Huldine, à la tête des vassaux du comte qu'elle avait entraînés par son courage, s'empara d'une poterne, sauva Hugues et fit pendre Frantz à sa place. Hugues-le-Loup épousa cette seconde femme en 8A2 ; il en eut trois enfants.
— Ainsi, repris-je tout rêveur, la première de ces femmes s'appelait Edwige, et les des-
HUGUBS-LB-LOUP.
ceodants du Nideck n'ont aucun rapport avec elle?
— Aucun.
— En êtes-vous bien sûr?
— Je puis vous montrer notre arbre généalogique. Edwige n'a pas eu d'enfants... Huldine, la seconde femme, en a eu trois.
— C'est surprenant 1
— Pourquoi?
— J'avais cru remarquer quelque ressemblance...
— Hé ! les ressemblances, les ressemblances I... fit Knapwurst, avec un éclat de rire strident... Tenez... voyez-vous cette tabatière de vieux buis à côté de ce grand lévrier : elle représente Hans-Wurst, mon bisaïeul. Il a le nez en éteignoir et le menton en galoche; j'ai le nez camard et la bouche agréable : est-ce que ça m'empêche d'être son petitfils?
— Non, sans doute.
— Eh bien ! il en est de même pour les Nideck. Ils peuvent avoir des traits d'Edwige, je ne dis pas le contraire, mails c'est Huldine qui est leur souche-mère. Voyez l'arbre généalogique, voyez. Monsieur! »
Nous nous séparâmes, Knapwurst et moi, les meilleurs amis du monde.
« C'est égal, me disais-je, la ressemblance existe... faut-il l'attribuer au hasard?... Le hasard... quest-ce, après tout?... un nonsens... ce queThomme ne peut expliquer. Il doit y avoir autre chose I »
Je suivais tout rêveur mon ami Sperver, qui venait de reprendre sa marche dans le corridor. Le portrait d'Edwige, cette image si simple, si naïve, se confondait dans mon esprit avec celle de la jeune comtesse.
Tout à coup, Gédéon s'arrêta ; je levai les yeux ; nous étions en face des appartements du comte.
« Entre, Fritz, me dit-il ; moi, je vais donner la pâtée aux chiens; quand le maître n'est pas là, les valets se négligent ; je viendrai te reprendre tout à l'heure. »
J'entrai, plus curieux de revoir Mademoiselle Odile que le comte; je m'en faisais le reproche,
mais riûtérèt ne se commande pas. Quelle fut ma surprise d'apercevoir dans le demi-jour de l'alcôve le seigneur du Nideck, levé sur le coude, et me regardant avec une attention profonde! Je m'attendais si peu à ce regard, que j'en fus tout stupéfait.
« Approchez, Monsieur le docteur, me dit-il d'une yoix faible, mais ferme, en me tendant la main. Mon brave Sperver m'a souvent parlé de vous... j'étais désireux de faire votre connaissance.
— Espérons, Monseigneur, lui répondis-je, qu'elle se poursuivrasous de meilleurs auspices. Encore un peu de patience, et nous viendrons à bout de cette attaque.
— Je n'en manque point, fit-il. Je sens que mon heure approche.
— C'est une erreur, Monsieur le comte.
— Non, la nature nous accorde, pour dernière grâce, le pressentiment de notre fin.
— Combien j'ai vu de ces pressentiments se démentir! » dis-je en souriant.
11 me regardait avec une fixité singulière, comme il arrive à tous les malades exprimant un doute sur leur état. tJ'est un moment difficile pour le médecin : de son attitude dépend
la l'orce morale du malade; le regard de celui-ci va jusqu'au fond de sa conscience : s'il y découvre le soupçon de sa fin prochaine, tout est perdu ; l'abattement commence, les ressorts de l'âme se détendent, le mal prend le dessus.
Je tins bon sous cette inspection ; le comte parut se rassurer; il me pressa de nouveau la main, el se laissa doucement aller, plus calme, plus confiant.
J'aperçus seulement alors Mademoiselle Odile et une vieille dame, sa gouvernante sans doute, assises au fond de l'alcôve, de l'autre côté du lit.
Elles me saluèrent d'une inclination de tète.
Le portrait de la bibliothèque me revint subitement à l'esprit.
« C'est elle, me dis-je; elle... la première femme de Hugues... Voilà bien ce front haut, ces longs cils, ce regard moite de langueur, ce sourire d'une tristesse indéfinissable. — Oh I que de choses dans le sourire de la femme ! — N'y cherchez point la joie, le bonheur. Le sourire de la femme voile tant de souffrances intimes, tant d'inquiétudes, tant d'anxiétés poignantes! Jeune fille, épouse, mère, il faut toujours sourire, même lorsque le cœur se
HUCiUBS-LB-LOUP. Iô7
comprime, lorsque le sanglot étouile... C'est tou rôle, ô femme! dans cette grande et amëre comédie qu'on appelle l'existence humaine I »
Je réfléchissais à toutes ces choses, quand le sefgneur^du Nideck se prit à dire :
tt Si Odile, ma chère enfant, voulait faire ce que je lui demande ; si elle consentait seulement à me donner l'espérance de se rendre à mes vœux, je crois que mes forces reprendraient. »
Je regardai la jeune comtesse ; elle baissait les yeux et semblait prier.
« Oui, reprit le malade, je renaîtrais à la vie; la perspective de me voir entouré d'une nouvelle famille, de serrer sur mon cœur des petits enfants, la continuation de notre race, me ranimerait. »
A l'accent doux et tendre de cet homme, je me sentis ému.
La jeune fille ne répondit pas.
Au bout d'une ou deux minutes, le comte, qui la regardait d'un œil suppliant, poursuivit :
(f Odile, ne veux-tu pas faire le bonheur de ton père? Mon Dieul je ne te demande qu'une espérance, je ne te fixe pas d'époque. Je ne veux pas gêner ton choix. Nous irons à la cour ;
r»8 CONTKS DE LA M0NTAC3NE.
là, cent partis honorables se présenteront. Qui ne serait heureux d'obtenir" la main de mon enfant? Tu seras libre de te prononcer, n
Il se tut.
Rien de pénible pour un étranger cotnme ces discussions de famille; tant d'intérêts divers, de sentiments intimes, s'y trouvent engagés, que la simple pudeur semble nous faire un devoir de nous dérober à de telles confidences... Je souffrais... J'aurais voulu fuir..* Les circonstances ne le permettaient pas.
(c Mon père, dit Odile comme pour éluder les instances du malade, vous guérirez; le ciel ne voudrait pas vous enlever à notre affection. . . Si vous saviez avec quelle ferveur je le prie!
— Tu ne me réponds pas, dit le comte d'un ton sec. Que peux-tu donc objecter à mon dessein? n'est-il pas juste, naturel? Dois-je donc être privé des consolations accordées aux plus misérables? ai-je froissé tes sentiments? ai-je agi de violence ou de ruse?
— Non, mon père...
— Alors, pourquoi te refuser à mes prières?. . .
— Ma résolution est prise... c'est à Dieu que je me dévoue! »
Tant de fermeté dans un être si faible me
fit passer un frisson par tout le corps. Elle était là, comme la Madone sculptée dans la tour de Hugues, frêle, calme, impassible.
Les yeux du comte prirent un éclat fébrile. Je faisais signe à la jeune comtesse de lui donner au moins une espérance, pour calmer son agitation croissante : elle ne parut pas m' apercevoir.
« Ainsi, reprit-il d'une voix étranglée par l'émotion, tu verrais périr ton père ; il te suffirait d'un mot pour lui rendre la vie, et ce mot, tu ne le prononcerais pas?
— La vie n'appartient pas à l'homme, elle est à Dieu, dit Udile ; un mot de moi n'y peut rien.
— Ce sont de belles maximes pieuses, fit le comte avec amertume, pour se dispenser de tout devoir. Mais Dieu, dont tu parles sans cesse, ne dit-il pas : « Honore ton père et ta mère ! »
— Je vous honore, mon père, reprit-elle avec douceur, mais mon devoir n'est pas de me marier. »
J'entendis grincer les dents du comte. Il resta calme en apparence, puis il se retourna brusquement.
laO fONTKS DK LA MONTAGNE.
« Va-t-en, fit-il... ta vue me fait mai!... » Et s' adressant à moi, tout pâle de cette scène :
« Docteur, s'écria-t-il avec un sourire sauvage, n*auriez-vous pas un poison violent?... un de ces poisons qui foudroient comme Téclair?. .. Oh I ce serait bien humain de m'en donner un peu...* Si vous saviez ce que je souffre 1... »
Tout ses traits se décomposèrent... il devint livide.
Odile s'était levée et s'approchait de la porte.
« Resté! hurla le comte, je veux te maudirel... m
Jusqu'alors je m'étais tenu dans la réserve, n'osant intervenir entre le père et la fiUe-, je ne pouvais faire davantage.
(( Monseigneur, m'écriai-je, au nom de votre santé ^ au nom de la justice, calmez -vous, votre vie en dépend I
-^ Eh! que m'importe la vie? que m'importe l'avenir? Ah! que n'ai-je un couteau pour en finir! Donnez-moi la mort! »
Son émotion croissait de minute en minute. Je voyais le moment où, ne se possédant plus de colère, il allait s'élancer pour anéantir son
HUGUES-tB-bOUP. 161
enfant. Celle-ci, calme, pâle, se mit à genoux sur le seuil. La porte était ouverte, et j'aperçus, derrière la jeune fille, Sperver les joues contractées, Tair égaré. Il s'approcha sur la pointe des pieds, et s'inclinant vers Odile :
« Oh! Mademoiselle, dit-il, Mademoiselle... le comte est un si brave homme I Si vous disiez seulement : a Peut-être... nous verrons... plus tard!... »
Elle ne répondit pas et conserva son attitude.
En ce moment, je fis prendre au seigneur du Nideck quelques gouttes d'opium ; il s'affaissa, exhalant un long soupir, et bientôt un sommeil lourd, profond, régla sa respiration haletante.
Odile se leva, et sa vieille gouvernante, qui n'avait pas dit un mot, sortit avec elle. Sperver et moi nous les regardâmes s'éloigner lentement. Une sorte de grandeur calme se trahissait dans la démarche de la comtesse : on eût dit l'image vivante du devoir accompli...
Lorsqu'elle eut disparu dans les profondeurs du corridor, Gédéon se tourna vers moi :
« Eh bien ! Fritz, me dit-il d'un air grave, que penses-tu de cela? »
HW rONTKS DE LA MONTAONR.
Je courbai la tête sans répondre : la fermeté de cette jeune fille m'épouvantait.
Spei-ver était indigné.
(c Voilà ce qu'on appelle le bonheur des grands ! s'écria-t-il en sortant de la chambre du comte. Soyez donc seigneur du Nideck, ayez des châteaux, des forêts, des étangs, les plus beaux domaines du Schwartz-Wald, pour qu'une jeune fille vienne vous dire de sa petite voix douce : « Tu veux ? Eh bien ! moi, je ne veux pas! Tu me pries? Et moi je réponds : C'est impossible! » Oh! Dieu!... quelle misère!... Ne vaudrait-il pas cent fois mieux être venu au monde fils d'un bûcheron, et vivre tranquillement de son travail? Tiens, Fritz..., allons-nous-en... Cela me suffoque. J'ai besoin de respirer le grand air! »
Et le brave homme, me prenant par le bras, m'entraîna dans le corridor.
Il était alors environ neuf heures. Le temps, si beau le matin, au lever du soleil, s'était
HUGURS-LE-LOUP. I-Ki
couvert de nuages, la bise fouettait la neige contre les vitres, et je distinguais à peine la cime des montagnes environnantes.
Nous allions descendre Tescalier qui mène à la cour d'honneur, lorsqu'au détour du corridor nous nous trouvâmes nez à nez avec Tobie Offenloch.
Le digne majordome était tout essoufflé.
« Hé ! fit-il en nous barrant le chemin avec sa canne, où diable courez-vous si vite?... et le déjeuner !
— Le déjeuner!... quel déjeuner? demanda Sperver.
— Comment, quel déjeuner? ne sommesnous pas convenus de déjeuner ensemble ce matin avec le docteur Fritz ?
— Tiens! c'est juste, je n'y pensais plus. » Offenloch partit d'un éclat de rire qui fendit
sa grande bouche jusqu'aux oreilles.
<( Ha! ha! ha! s'écria-t-il, la bonne farce! et moi qui craignais d'arriver le dernier ! Allons, allons, dépéchez-vous ! Kasper est en haut, qui vous attend. Je lui ai dit de mettre le couvert dans votre chambre ; nous serons plus à Taise. Au revoir. Monsieur le docteur. »
Il me tendit la main.
« Vous ne montez pas avec nous? dit Sperver.
— Non, je vais prévenir Madame la comtesse que le baron de Zimmer-Blouderic sollicite l'honneur de lui présenter ses hommages avant de quitter le château.
' — Le baron de Zimmer?
— Oui,, cet étranger qui nous est arrivé hier au milieu de la nuit.
— Ah 1 bon, dépêchez-vous.
— Soyez tranquille... le temps de déboucher les bouteilles, et je suis de retour. »
Il s'éloigna clopin-clopant.^
Le mot <( déjeuner » avait changé complètement la direction des idées de Sperver.
<( Parbleu ! dit-il en me faisant rebrousser chemin, le moyen le plus simple de chasser les idées noires est encore de boire un bon coup. Je suis content qu'on ait servi dans ma chambre ; sous les. voûtes immenses de la salle d* armes, autour d'une petite table, on a l'air de souris qui grignotent une noisette dans le coin d'une église. Tiens, Fritz, nous y sommes; écoute un peu comme le vent siffle dans les meurtrières. Avant une demi-heure, nous aurons un ouragan terrible. »
Il poussa la porte, et le petit Kasper, qui tambourinait contre les vitres, parut tout heureux de nous voir. Ce petit homme avait les cheveux blond-filasse, la taille grêle et le nez retroussé. Sperver en avait fait son factotum; c'est lui qui démontait et nettoyait ses armes, qui raccommodait les brides et les sangles de ses chevaux, qui donnait la pâtée aux chiens pendant son absence, et qui surveillait à la cuisine la confection de ses mets favoris. Dans les grandes circonstances il dirigeait aussi le service du piqueur, absolument comme Tobie veillait à celui du comte. II avait la serviette sur le bras, et débouchait avec gravité les longs flacons de vin du Rhin.
0 Kasper, dit SpeiTcr en entrant, je suis content de toi... Hier, tout était bon : le chevreuil, les gelinottes et le brochet... Je suis juste... Quand on fait son devoir, j'aime à le dire tout haut. Aujourd'hui, c'est là même chose : cette hure de sanglier au vin blanc a tout à fait bonne mine, et cette soupe aux écrevisses répand une odeur délicieuse... N'est-ce pas, Fritz?
— Certainement.
— Eh bien! poursuivit Sperver, puisqu'il
CONTKS DE LA MONTAGNK.
en est ainsi, tu rempliras nos verres... Je veux t' élever de plus en plus, car tii le mérites! »
Kasper baissait les yeux d'un air modeste; il rougissait, et paraissait savourer les compliments de son maître.
Nous prîmes place, et j'admirai comment le vieux braconnier, qui jadis se trouvait heureux de préparer lui-même sa soupe aux pommes de terre, dans sa chaumière, se faisait traiter alors en grand seigneur. Il fût né comte de Nideck, qu'il n'eût pu se donner une attitude plus noble et plus digne à table. Un seul de ses regards sufTisait pour avertir Kasper d'avancer tel plat ou de déboucher telle bouteille.
Nous allions attaquer la hure de sanglier, lorsque maître Tobie parut; mais il n'était pas seul, et nous fûmes tout étonnés de voir le baron de Zimmer-Blouderic et son écuyer debout derrière lui. ^
Nous nous levâmes. Le jeune baron vint à notre rencontre le front découvert : c'était une belle tête, pâle et fière, encadrée de longs cheveux noirs. Il s'arrêta devant Sperver.
u Monsieur, dit-il de cet accent pur de la Saxe, que nul autre dialecte ne saurait imiter, je viens faire appel à votre connaissance du
HU(iUES-LR-L(U'P.
pays. Madame fa comtesse de Nideck m'assure que nul mieux que vous ne saurait me renseigner sur la montagne.
— Je le crois, Monseigneur, répondit Sperver en s'inclinant, et je suis à vos ordres.
— Des circonstances impérieuses m'obligent à partir au milieu de la tourmente, reprit le baron en indiquant les vitres floconneuses. Je voudrais atteindre le Wald-Horn, à six lieues d'ici.
— Ce sera difficile, Monseigneur, toutes les routes sont encombrées de neige.
— Je le sais... mais il le faut!
— Un guide vous serait indispensable :
moi, si vous le voulez, ou bien Sébalt-Kraft, le grand veneur du Nideck... il connaît à fond la montagne, depuis Unterwald en Suisse jusqu'à Pirmesens, dans le Hundsruck.
— Je vous remercie de vos offres, Monsieur, et je vous en suis reconnaissant; mais je ne puis les accepter. Des renseignements me suffisent. »
Sperver s'inclina, puis s' approchant d'une fenêtre, il l'ouvrit tout au large. Un coup de vent impétueux chassa la neige jusque dans le corridor, et referma la porte avec fracas.
Je restais toujours à ma place, debout, la main au dos de mon fauteuil; le petit Kasper s'était elTacé dans un coin. Le baron et son écuyer s' approchèrent de la fenêtre.
a Messieurs, s'écria Sperver, la voix haute, pour dominer les sifflements du vent, et le bras étendu, voici la carte du pays. Si le temps était clair, je vous Inviterais à monter dans la tour des signaux... nous découvririons le Schwartz- Wald à perte de vue... mais à quoi bon? Vous apercevez.d'ici la pointe de TAltenberg, et plus loin, derrière cette cime blanche, le Wald-Horn où l'ouragan se démène! Eh bien ! il faut marcher directement sur le Wald-Horn. Là, si la neige vous le permet, du sommet de ce roc en forme de mitre, qu'on appelle la Roche-Fendue» vous apercevrez trois crêtes : la Behrenkopf, le Geierstein et le Triefels... C'est sur ce dernier point, le plus à droite, qu'il faudra vous diriger. Un torrent coupe la vallée de Reethal, mais il doit être couvert de glace... Dans tous les cas, s'il vous est impossible d'aller plus loin, vous trouverez à gauche, en remontant la rive, une caverne à mi-côte : la Roche- Creuse... Vous y passerez la nuit, et demain, selon toute probabilité, quand 1q vent tom-
HUGUBS-LE-LOUP.
bera, vous serez en vue du Wald-Horn.
— Je vous remercie, Monsieur.
— Si vous aviez la chance de rencontrer quelque charbonnier, reprit Sperver, il pourrait vous enseigner le gué du torrent ; mais je doute fort qu'il s'en trouve dans la haute montagne par un temps pareil. . . D'ici, ce serait tro{^ difficile... Seulement ayez soin de contourner la base du Behrenkopf, car, de l'autre côté, la descente n'est pas possible : ce sont des rochers à pic. »
Pendant ces observations j'observais Sperver, dont la voix claire et brève accentuait chaque circonstance avec précision, et le jeune baron, qui l'écoutait avec une attention singulière. Aucun obstacle ne paraissait l'elTrayer. Le vieil écuyer ne semblait pas moins résolu.
Au moment de quitter la fenêtre, il y eut une lueur, une éclaircie dans l'espace, un de ces mouvements rapides où l'ouragan saisit des masses de neige et les retourne comme une draperie flottante. L'œil alla plus loin : on aperçut les trois pics derrière l'Altenberg. Les détails que Sperver venait de donner se dessinèrent, puis l'air se troubla de nouveau.
« C'est bien, dit le baron; j'ai vu le but, et,
170 rONTBS DE LA MONTAtJNB.
grâce à VOS explications, j'espère l'atteindre. »
Sperver s'inblina sans répondre. Le jeune homme et son écuyer, nous ayant salués, sortirent lentement.
Gédéon referma la fenêtre, et s' adressant à maître Tobie et à moi :
^ <( 11 faut être possédé du diable, dit-il en souriant, pour sortir par un temps pareil. Je me ferais conscience de mettre un loup à la porte. Du reste, ça les regarde. La flgure du jeune homme me revient tout àfait; celle du vieux aussi. Ah çà! buvons! Maître Tobië, à votre santé I »
Je m'étais approché de la fenêtre, et comme le baron de Zimmer et son écuyer montaient à cheval, au milieu de la cour d'honneur, malgré la neige répandue dans l'air, je vis à gauche, dans une tourelle à hautes fenêtres, un rideau s'entr'ouvrir, et Mademoiselle Odile, toute pâle, glisser un long regard vers le jeune homme.
« Hé 1 Fritz, que fais-tu donc là ? s'écria Sperver.
— Rien, je regarde les chevaux de ces étrangers.
— Ah! oui, des valaques; je les ai vus ce matin à Técurie : de belles bêtes ! ))
HUGUES-LB-LOUP. ni
Les cavaliers partirent à fond de train. — Le rideau se referma.
Plusieurs jours se passèrent sans rien amener de nouveau. Mon existence au Nideck était fort monotone; c'était toujours le matin l'air mélancolique de la trompe de Sébalt, puis une visite au comte, puis le déjeuner, puis les réflexions à pertç de vue de Sperver sur la Peste- Noire, les bavardages sans fin de Marie Lagoutte, de maître Tobie et de toute cette nichée de domestiques, n'ayant d'autres distractions que boire, jouer, fumer, dormir. Knapwurst seul avait une existence supportable; il s'enfonçait dans ses chroniques jusque par- dessus les oreilles, et le nez rouge, grelottant de froid au fond de la bibliothèque, il ne se lass^dt pas de curieuses recherches.
On peut se figurer mon ennui. Sperver m'avait fait voir dix fois les écuries et le chenil ; les chiens commençaient à se familiariser avec moi. Je savais par cœur toutes les grosses plai-
santerie3 du majordorme après boire , et les répliques de Marie Lagoutte... La mélancolie de Sébalt me gagnait de jour en jour, j'aurais volontiers soufflé dans son cor pour me plaindre aux montagnes et je tournais sans cesse les yeux vers Tubingue.
Cependant la maladie du seigneur Yéri-Hans poursuivait son cours. C'était ma seule occupation sérieuse. Tout ce que m'avait dit Sperver se vérifiait : parfois le comte, réveillé en sursaut, se levait à dçmi, et, le cou tendu, les yeux hagards, il murmurait à voix basse :
« Elle vient ! elle vient ! »
Alors Gédéon secouaijt la tète, il montait sur la tour des signaux ; mais il avait beau regarder à droite et à gauche, la Peste-Noire restait invisible.
A force de réfléchir à cette étrange maladie, j'avais fini par me persuader que le seigneur de Nideck était fou : l'influence bizarre que la vieille exerçait sur son esprit, ses alternatives d'égarement et de lucidité, tout me confirmait dans cette opinion.
Les médecins qui se sont occupés de Taliénatiot) mentale savent que les folies périodiques
ne sont pas rares; que les unes se manifestent plusieurs fois dans Tannée : au printemps, en automne, en hiver... et que les autres ne se montrent qu'une seule fois. Je connais à Tubingue une vieille dame qui pressent elle-même, depuis trente ans, le retour de son délire : elle se présente à la maison de çanté... On l'enferme... Là, cette malheureuse voit chaque nuit se reproduire les scènes effrayantes dont elle a été témoin pendant sa jeunesse : elle tremble sous la main du bourreau... elle est arrosée du sang des victimes... elle gémit à faire pleurer les pierres... Au bout de quelques semaines, les accès deviennent moins fréquents... On lui rend enfin sa liberté... sûr de la voir revenir l'année suivante.
« Le comte de Nideck se trouve dans une situation analogue, me disais-je,' des liens inconnus de tous l'unissent évidemment à la Peste-Noire... Qui sait? — Cette femme a été jeune... elle a dû être belle. » Et mon imagination, une fois lancée dans cette voie, construisait tout un roman. Seulement, j'avais soin de n'en rien dire à personne, Sperver ne m'aurait jamais pardonné de croire son maître capable d'avoir eu des relations avec la vieille, et quant
174 CONTKS DE LA MONTAONR.
à Madeaioiselle Odile, le seul mot de folie aurait suffi pour lui porter un coup terrible.
La pauvre jeune fille était bien malheureuse. Son refus de se marier avait tellement irrité le comte qu'il supportait difficilement sa présence ; il lui reprochait sa désobéissance avec amertume et s'étendsdt sur l'ingratitude des enfants. Parfois même des crises violentes suivaient les visites d'Odile. Les choses ea vinrent au point que je me crus forcé d'intervenir. J'attendis un soir la comtesse dans l'antichambre, et je la suppliai de renoncer à soigner le comte; mais ici se présenta, contre mon attente, une résistance inexplicable. Malgré toutes mes observations, elle voulut continuer à veiller son père comme elle l'avait fait jusqu'à ce jour.
« C'est mon devoir, dit-elle d'une voix ferme , et rien au monde ne saurait m'en dispenser.
— Madame, lui répondis-je en me plaçant devant la porte du malade, l'état de médecin impose aussi des devoirs, et, si cruels qu'ils puissent être, un honnête homme doit les remplir : votre présence tue le comte. »
Je me souviendrai toute ma vie de l'altération subite des traits d'Odile.
A ces paroles, tout son sang parut refluer vers le cœur; elle devint blanche comme un marbre, et ses grands yeux bleus, fixés sur les miens, semblèrent vouloir lire au fond de mon âme.
(c Est-ce possible ?••• balbutia- t-elle. Vous m'en répondez sur l'honneur.... n'est-ce pas, Monsieur?...
— Oui, Madame.... sur l'honneur! »
11 y eut un long silence;... puis, d'une voix étouffée :
« C'est bien, dit-elle.... Que la volonté de Dieu s'accomplisse I... »
Et, courbant la tête, elle se retira.
Le lendemain de cette scène, vers huit heures du matin , je me promenais dans la tour de flugues, en songeant à la maladie du comte, dont je ne prévoyais pas l'issue, et à ma clientèle de Tubingue^ que je risqusds de perdre par une trop longue absence, lorsque trois coups discrets, frappés contre la porte, vinrent m'ar* racher à ces tristes réflexions.
a Entrez I »
La porte s'ouvrit, et Marie Lagoutte parut sur le seuil, en me faisant une profonde révérence.
L'arrivée de la bonne femme me contrariait beaucoup ; j'allais la prier de me laisser seul ; mais l'expression méditative de sa physionomie me surprit... Elle avait jeté sur ses épaules un grand châle tartan rouge et vert ; elle baissait la tête en se pinçant les lèvres, et ce qui m' étonna le plus, c'est qu'après être entrée, elle ouvrit de nouveau la porte, pour s'assurer que personne ne l'avait suivie.
« Que me veut-elle? pensai-je en moi-même. Que signifient ces précautions? »
J'étais intrigué.
« Monsieur le docteur , dit enfin la bonne femme en s' avançant vers moi, je vous demande pardon de vous déranger de si grand matin , mais j'ai quelque chose de sérieux à vous apprendre.
— Parlez, Madame, de quoi s'agit-il?
— 11 s'agit du comte.
— Ah !
— Oui, Monsieur, vous savez sans doute que c'est moi qui l'ai veillé la nuit dernière.
— En effet. Donnez-vous donc la. peine de vous asseoir. »
Elle s'assit en face de moi, dans un grand fauteuil de cuir, et je remarquai avec étonne-
ment le caractère énergique de cette tête, qui m'avait paru grotesque le soir de moii arrivée au château.
<( Monsieur le docteur, reprit-elle après un instant de silence, en fixant sur moi ses grands yeux noirs, il faut d'abord vous dire que je ne suis pas une femme craintive; j'ai vu tant de choses dans ma vie, et de si terribles, qu'il n'y a plus rien qui m'étonne : quand on a passé par Marengo, Austerlitz et Moscou, pour arriver au Nideck, on a laissé la peur en route.
— Je vous crois. Madame.
— Ce n'est pas pour me vanter que je vous dis ça; c'est pour bien vous faire comprendre que je ne suis pas une lunatique et qu'on peut se fier à moi quand je dis : « J'ai vu telle chose. »
— Que diable va-t-elle m'apprendre ? me demandai-je.
— Eh bien I donc, reprit la bonne femme, hier soir, entre neuf et dix heures, comme j'allais me coucher, Offenloch entre et me dit : (( Marie, il faut aller veiller le comte. » D'abord cela m'étonne. « Comment ! veiller le comte? est-ce que Mademoiselle ne veille pas son père elle-même? — Non, Mademoiselle est
malade, il faut que tu la remplaces. — Malade! pauvre chère enfant I j'étais sûre que ça finirait. ainsi. » Je le lui ai dit cent fois, Monsieur, mais que voulez-vous? quand on est jeune, on ne doute de rien, et puis c'est son père! Enfin, je prends mon tricot, je dis bonsoir à Tobie, et je me rends dans la chambre de Monseigneur. Sperver, qui m'attendait, ya se coucher. Boni me voilà seule. »
Ici, la bonne femme fit une pause, elle aspira lentement une prise et parut se recueillir. J'étais devenu fort attentif.
tt II était environ dix heures et demie, repritelle, je travaillais près du lit, et je levais de temps en temps le rideau pour voir ce que faisait le comte : il ne bougeait pas; il avait le sommeil doux comme celui d'un enfant. Tout alla bien jusqu'à onze heures. Alors je me sentis fatiguée. Quand on est vieille, Monsieur le docteur, on a beau faire, on tombe malgré soi, et d'ailleurs, je ne me défiais de rien, je me disais : « Il va dormir d'un trait jusqu au jour. » Vers minuit, le vent cesse, les grandes vitres qui grelottaient se taisent. Je me lève pour voir un peu ce qui se passe dehors. La nuit était noire comme une bouteille d'encre;
HUOUES-LE-LOUP. 179
fioalement, je reviens me remettre dans mon fauteuil ; je regarde encore une fois le malade, -je vois qu'il n'a pas changé de position . . . je reprends mon tricot; mais au bout de quelques instants, je m'endors... je m'endors... là... ce qui s'appelle... bien! Mon fauteuil était tendre comme un duvet, la chambre était chaude... Que voulez-vous?... Je dormais depuis environ une heure, quand un coup d'air me réveille en sursaut. J'ouvre les yeux, et qu'est-ce que je vois? La grande fenêtre du milieu ouverte, les rideaux tirés, et le comte en chemise, debout sur cette fenêtre !
— Le comte ?
— Oui.
— C'est impossible... il peut à peine remuer.
— Je ne dis pas non... mais je l'ai vu comme je vous vois ; il tenait une torche à la main... la nuit était sombre et l'air si tranquille, que la flanMne de la torche se tenait toute droite. »
Je regardai Marie-Anne d'un air stupéfait.
— D'abord, reprit-elle après un instant de silence, de voir cet homme, les jambes nues, dans une pareille position, ça me produit un
effet... un effet... je veux crier... mais aussitôt je me dis: «Peut-être qu'il est somnambule?si tu cries... il s'éveille... il tombe... il est perdu !.. » Bon ! je me tais et je regarde, avec des yeux !.. vous pensez bien !.. Voilà qu'il lève sa torche lentement, puis il l'abaisse... il la relève et l'abaisse enfin trois fois, comme un homme qui fait un signal... puis il la jette dans les remparts... ferme la fenêtre... tire les rideaux... passe devant moi sans me voir... et se couche en marmottant Dieu sait quoi I
— Êtes -vous bien sûre d'avoir vu cela, Madame?
— Si j'en suis sûre!...
— C'est étrange !
— Oui, je le sais bien; mais que voulezvous? c'est comme ça ! Ah! dame! dans le pre-r mier moment ça m'a remuée..., puis, quand je l'ai revu couché dans son lit, les mains sur la poitrine... comme si de rien n'était, aloi's je me suis dit : « Marie-Anne, tu viens défaire un mauvais rêve.... ça n'est pas possible autrement, » et je me suis approchée de la fenêtre; mais la torche brûlait encore, elle était tombée dans une broussaille, un peu à gauche de la troisième poterne... on la voyait briller comme
une étincelle... Il n'y avait pas moyen de dire non. »
Marie Lagoutte me regar/La quelques secondes en silence :
(( Vous pensez bien, Monsieur, qu'à partir de ce moment-là, je n'ai plus eu sommeil de toute la nuit. J'étais comme qui dirait sur le qui-vive. A chaque instant, je croyais entendre quelque chose derrière mon fauteuil. Ce n'est pas la peur, mais, que voulez-vous? j'étais inquiète, ça me tracassait ! Ce matin au petit jour, j'ai couru éveiller Offenloch et je l'ai envoyé près du comte. En passant dans le corridor, j'ai vu que la première torche à droite manquait dans son anneau, je suis descendue, et je l'ai trouvée près du petit sentier du Schwartz- Wald ; tenez, la voilà. »
Et la bonne femme soitit de dessous son tablier un bout de torche qu'elle déposa sur la table.
J'étais terrassé.
Comment cet homme, que j'avais vu la veille si faible, si épuisé, avait-il pu se lever, marcher, ouvrir et refermer une lourde fenêtre ? Que signifiait ce signal au milieu de la nuit? Les yeux tout grands ouverts, il me semblait
assister à cette scène étrange, mystérieuse, et ma pensée se reportait involontairement vers la Peste-Noire. Je m'éveillai enfin dé cette contemplation intérieure, et je vis Marie Lagoutte qui s'était levée et se disposait à sortir.
c( Madame, lui dis-je en la reconduisant, vous avez très-bien fait de me prévenir et je vous en remercie... Vous n'avez rien dit à personne de cette aventure 7
— A personne. Monsieur ; ces choses-là ne se disent qu'au prêtre et au médecin.
— Allons, je vois que vous êtes une brave personne. »
Ces paroles s'échangeaient sur le seuil de la tour. En ce moment Sperver parut au fond de la galerie, suivi de son ami Sébalt.
« Eh ! Fritz! cria-t-il en traversant la courtine, tu vas en apprendre de belles 1
— Allons... bon! me dis-je, encore du nouveau... Décidément le diable se mêle de nos affaires ! »
Marie Lagoutte avait disparu. Le piqueur et son camarade entrèrent dans la tour.
Hrfîi'Rs-i.K-Lorp. \m
La figure de Sperver exprimait une irritation contenue, celle de Sébalt une ironie amère. Ce digne veneur, qui m'avait frappé le soir de mon arrivée au Nideck par son attitude mélancolique, était maigre et sec comme un vieux brocart; il portait la veste de chasse, serrée sur les hanches par le ceinturon, — d'où pendait le couteau à manche de corne, — de hautes guêtres de cuir montant au-dessus des genoux, la trompe en bandoulière de droite à gauche, la conque sous le bras. Il était coiffé d'un feutre à larges bords, la plume de héron dans la ganse, et son profil, terminé par une petite barbe rousse, rappelait celui du chevreuil.
« Oui, reprit Sperver, tu vas apprendre de belles choses I »
Il se jeta sur une chaise, en se prenant la tète entre les mains, d'un air désespéré, tandis que Sébalt passait tranquillement sa trompe par-dessus sa tète, et la déposait sur U table.
« Eh bien ! Sëbalt , s'écria Gédéon , parle donc! »
Puis, me regardant, il ajouta :
« La sorcière rôde autour du château. »
Cette nouvelle m'eût été parfaitement indifférente avant les confidences de Marie Lagoutte, mais alors elle me frappa. Il y avait des rapports quelconques entre le seigneur du Nideck et la vieille; ces rapports, j'en ignorais la nature, il me fallait, à tout prix, les connaître.
« Un instant. Messieurs, un instant, dis-je à Sperver et à son ami le veneur; avant tout, je voudrais savoir d'où vient la Peste-Noire. »
Sperver me regarda tout ébahi.
« Eh! fit-il. Dieu le sait!
— Bon ! A quelle époque précise arrivet-elle en vue du Nideck?
— Je te l'ai dit : huit jours avant Noël; tous les ans.
— Et elle y reste ?
— Dé quinze jours à trois semaines.
— Avant on ne la voit pas? même de passage ? ni après ?
— Non.
— Alors, il faut s'en saisir absolument, m'é-
criai-je ; cela n'est pas naturel I II faut savoir ce qu'elle veut, ce qu'elle est, d'où elle vient.
— S'en saisir! fit le veneur avec un sourire bizarre, s'en saisir I »
Et il secoua la tête d'un air mélancolique.
« Mon pauvre Fritz, dit Sperver, sans doute ton conseil est bon... mais c'est plus facile à dire c(u'à faire... Si l'on osait lui envoyer une balle... à la bonne heure... on pourrait s'en approcher assez près de temps à autre, mais le comte s'y oppose... et, quant à la prendre autrement... va donc attraper un chevreuil par la queue! Ecoute Sébalt, et tu verras! »
Le veneur, assis au bord de la table, ses longues jambes croisées, me regarda et dit :
(( Ce matin, en descendant de TAltenberg, je suivais le chemin creux du Nideck« La neige était à pic sur les bords. J'allais, ne songeant à rien, quand une trace attire mes yeux : elle était profonde, et prenait le chemin par le travers... il avait fallu descendre le talus, puis remonter à gauche. Ce n'était ni la brosse du lièvre qui n'enfonce pas, ni la fourchette du sanglier, ni le trèfle du loup : c'était un creux profond, un véritable trou. — Je m'arrête... je
186 CONTES DE LA MONTACiNE.
déblaye, pour voir le fond de la piste, ei j'arrive sur la trace de la Peste-Noire I
— En êtes-vous bien sûr?
— Comment, si j'en suis sûr? je connais le pied de la vieille mieux que sa figure, car moi, Monsieur, j'ai toujours l'œil à terre... je reconnais les gens à leur trace... Et puis un enfant lui-même ne s'y tromperait pas.
— Qu'a donc ce pied qui le distingue si particulièrement?
— Il est petit à tenir dans la main, bien fait, le talon un peu long, le contour net, l'orteil très-rapproché des autres doigts, qui sont pressés comme dans un brodequin. C'est ce qu'on peut appeler un pied admirable ! Moi, Monsieur, il y a vingt ans, je serais tombé amoureux de ce pied-là. Chaque fois' que je le rencontre, ça me produit une impression!... Dieu du ciel, est-il possible qu'un si joli pied soit celui de la Peste-Noire ! »
Et le brave garçon, joignant les mdns, se prit à regarder les dalles d'un air mélancolique.
(( Eh bien ! ensuite, Sébalt ? dit Sperver avec impatience.
— Ah ! c'est juste. Je reconnais donc cette
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trace, et je me mets aussitôt en route pour la suivre. J'avais l'espoir d'attraper la vieille au gîte ; mais vous allez voir le chemin qu'elle m'a fait faire. Je grimpe sur le talus du sentier, à deux portées de carabine du Nideck ; je descends la côte, gardant toujours la piste à droite : elle longeait la lisière du Rhéethal. Tout à coup, elle saute le fossé du bois. Bon, je la tiens toujours; mais voilà qu'en regardant par hasard, un peu à gauche, j'aperçois une autre trace, qui avait suivi celle de la Peste-Noire. Je m'arrête... Serait-ce Sperver? ou bien Kasper Trumph?... ou bien un autre? Je m'approche, et figurez-vous mon étonnement : ça n'était personne du pays I Je connais tous les pieds du Schwartz-Wald, de Tubingue au Nideck... Ce pied-l& ne ressemblait pas aux nôtres... Il devait venir de loin... La botte, — car c'était, une sorte de botte souple et fine , avec des éperons qui laissaient une petite raie derrière, — la botte, au lieu d'être' ronde par le bout, était carrée ; la semelle, mince et sans clous, pliait à chaque pas. La marche, rapide et courte, ne pouvait être que celle d'un homme de vingt à vingt-cinq ans. Je remarquai les coutures de la tige d'un coup d'œil;
je n'en ai jamais vu d'aussi bien faites.
— Qui cela peut-il être ? »
Sébalt haussa les épaules, écarta les mains et se tut.
« Qui peut avoir intérêt à suivre la vieille? demandai-je en m'adressant à Sperver.
— Eh I fitril d'un air désespéré, le diable seul pourrait le dire. »
Nous restâmes quelques instants méditatifs.
« Je reprends la piste, poursuivit enfin Sébalt; elle remonte de l'autre côté, dans l'escarpement des sapins, puis elle fait un crochet autour de la Roche-Fendue. Je me disais en moi-même : « Oh ! vieille peste, s'il y avait beaucoup de gibier de ton espèce, le métier de chasseur ne serait pas tenable ; il vaudrait mieui travailler comme un nègre I n Nous arrivons, lés deux pistes et moi, tout au haut du Schnéeberg. Dans cet endroit, le vent avait souillé; la neige me montait jusqu'aux cuisses: ' c'est égal, il faut que je passe ! J'arrive sur les bords du torrent de la Steinbach. Plus de traces de la Peste I Je m'arrête, et je vois qu'après avoir piétiné à droite et à gauche, les* bottes du Monsieur ont fini par s'en aller dans la direction de Tiefenbach : mauvais signe. Je
irr,iK<-LK-Lorp. it^
regarde de l'autre côté du torrent : rien! La vieille coquine avait remonté ou descendu la rivière, en marchant dans l'eau pour ne pas laisser de piste. Où aller? A droite... ou à gauche? — Ha foi! dans l'incertitude, je suis revenu au Nideck.
— Tu as oublié de parler de son déjeûner, dit Sperver.
— Âh ! c'est vrai. Monsieur. Au pied de la Roche -Fendue, je vis qu'eUe avait allumé du feu... la place était toute noire... Je posai la main dessus, pensant qu'elle serait encore chaude, ce qui m'aurait prouvé que la Peste n'avait pas fait beaucoup de chemin... mais elle était froide comme glace... Je remarquai tout près de là un collet tendu dans les broussailles...
— Un collet?...
— Oui; il paraît que la vieille sait tendre des pièges... Un lièvre s'y était pris; sa place Vestait encore empreinte dans la neige, étendue tout au long. La sorcière avait allumé du feu pour le faire cuire: elle s'était régalée!
— Et dire, s'écria Sperver furieux en frappant du poing sur la table, dire que cette vieille scélérate mange de la viande, tandis
que, dans nos vil(ages, tant d'honnétbb gens se nourrissent de pommes de terre ! Voilà ce qui me révolte, Fritz... Âh! si je la tenais!... »
Mais il n'eut pas le temps d'exprimer sa pensée v il pâlit, et, tous trois, nous restâmes immobiles, nous regardant l'un l'autre, bouche béante.
Un cri... ce cri lugubre du loup par les froides journées d'hiver... ce cri qu'il faut avoir entendu, pour comprendre tout ce que la plainte des fauves a de navrant et de sinistre... ce cri retentissait près de nous ! Il montait la spirale de notre escalier, comme si la béte eût été sur le seuil de la tour !
On a souvent parlé du rugissement du lion grondant le soir dans l'immensité du désert... Mais si l'Afrique, brûlante, calcinée, rocailleuse, a sa grande voix tremblotante comme le roulement lointain de la foudre, les vastes plaines neigeuses du Nord ont aussi leur voix étrange, conforme à ce morne tableau de l'hiver, où tout sommeille, où pas une feuille ne murmure... et cette voix, c'est le hurle* ment du loup !
A peine ce cri lugubre s' était-il fait entendre, qu'une autre voix formidable, celle de
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soixante chiens, y répondait dans les remparts du Nideck. Toute la meute se déchaînait à la fols : les aboiements lourds des limiers, les glapissements rapides des spitz, les jappements criards des épagneuls, la voix mélancolique des bassets qui pleurent, tout se confondait avec le cliquetis des chaînes, les secousses dés chenils ébranlés par la rage, et, par-dessus tout cela, le hurlement continu, monotone, du loup, dominait toujours : c'était le chant de ce concert infernal !
Sperver bondit de sa place, courut sur la plate-forme, et plongeant son regard au pied de la tour :
c( Est-ce qu'un loup serait tombé dans les fossés? » dit-il.
Mais le hurlement partait de l'intérieur. Alors, se tournant de notre côté :
« Fritz ! . . . Sébalt ! . . . s'écria-t-il, arrivez ! ... » Nous descendîmes les marches quatre à quatre et nous entrâmes dans la salle d'armes. Là, nous n'entendions plus que le loup pleurant sous les voûtes sonores; les cris lointains de la meute devenaient haletants; les chiens s'enrouaient de rage; leurs chaînes s'entrelaçaient; ils s'étranglaient peut-être.
Sperver tira son couteau de chasse, Sébalt en fit autant ; ils me précédèrent dans la ga- ' lerie.
Les hurlements nous guidaient vers la chambre du malade. Sperver, alors, ne disait plus rien... il pressait le pas. Sébalt allongeait ses longues jambes. Je sentais un frisson me parcourir le corps : un pressentiment nous annonçait quelque chose d'abominable.
En courant vers les appartements du comte, nous vknes toute la maison sur pied : les gardes-chasse, les veneurs, les marmitons, allaient au hasard, se demandant :
« Qu'est-ce qu'il y a? D'où viennent ces cris? » i
Nous pénétrâmes, sans nous arrêter, dans le couloir qui précède la chambre du seigneur du Nideck, et nous' rencontrâmes dans le vestibule la digne Marie Lagoutte, qui seule avait eu le courage d'y entrer avant nous. Elle tenait dans ses bras la jeune comtesse évanouie, la tète renversée, la chevelure pendante, et l'emportait rapidement.
Nous passâmes près d'elle si vite, que c'est â peine si nous entrevîmes cette scène pathétique. Depuis elle m'est revenue en mémoire,
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et la tête pâle d'Odile retombant sur Tépaule de la bonne femme m' apparaît comme l'image touchante de l'agneau qui tend la gorge au couteau sans se plaindre, tué d'avance par l'effroi.
Enfm nous étions devant la chambre du comte.
Le hurlement se faisait entendre derrière la porte.
Nous nous regardâmes en silence, sans chercher à nous expliquer la présence d'un tel hôte; nous n'en avions pas le temps; les idées s'entrechoquaient dans notre esprit.
Sperver poussa brusquement la porte, et, le couteau de chasse à la main, il voulut s'élancer dans la chambre; mais il s'arrêta sur le seuil, immobile comme pétrifié.
Je n'ai jamais vu pareille stupeur se peindre sur la face d'un homme : ses yeux semblaient jaillir de sa tête, et son grand nez maigre se recourbait en griffe sur sa bouche béante. ^
Je regardai par-dessus son épaule, et ce que je vis me glaça d'horreur.
Le comte de Nideck, accroupi sur son Ut, les deux bras en avant, la tête basse, inclinée
SOUS les tentures rouges, les yeux étincelant^i, poussait des hurlements^ lugubres !
Le loup... c'était lui!...
Ce front plat... ce visage allongé en pointe... cette barbe roussâtre, hérissée sur les joues... cette longue échine maigre... ces jambes nerveuses... la face, le cri, l'attitude, tout... tout... révélait la bête fauve cachée sous le masque humain !
Parfois il se taisait une seconde pour écouter, et faisait vaciller les hautes tentures comme un feuillage, en hochant la tête... puis il reprenait son chant mélancolique.
Sperver, Sébalt et moi, nous étions cloués à terre, nous retenions notre haleine, saisis d'épouvante.
Tout à coup le comte se tut ; comme le fauve qui flaire le vent, il leva la tête et prêta l'oreille.
Là>bas ! . . . là-bas ! . . . sous les hautes forêts de sapins chargées de neige, un cri se faisait entendre ; d'abord faible, il semblait augmenter en se prolongeant, et bientôt nous l'entendîmes dominer le tumulte de la meute : la louve répondait au loup !
Alors Sperver, se tournant vers moi, la face
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pâle et le bras étendu vers la montagne, me dit à voix basse :
ce Écoute la vieille ! »
Et le comte, immobile, la tête haute, le cou allongé, la bouche ouverte, la prunelle ardente, semblait comprendre ce que lui disait cette voix lointaine perdue au milieu des gorges désertes du Schwartz-Wald, et je ne sais quelle joie épouvantable rayonnait sur toute sa figure.
En ce moment, Sperver, d'une voix pleine de larmes, s'écria :
« Comte de Nideck, que faites-vous ? »
Le comte tomba comme foudroyé. Nous nous précipitâmes dans la chambre pour le secourh-...
La troisième attaque commençait : — elle iut. terrible !
Le comte de Nideck se mourait!
Que peut l'art en présence de ce grand combat de la vie et de la mort? A cette heure
dernière où les lutteurs invisibles s'étreignent corps à corps, se pressent haletants, se renversent et se relèvent tour à tour... que peut le médecin?
Regarder, écouter et frémir 1
Parfois la lutte semble suspendue ; la vie se retire dans son fort, elle s'y repose, elle y puise le courage du désespoir. Hais bientôt son ennemi l'y suit. Alors, s'élançant à sa rencontre,' elle l'étreint de nouveau. Le combat recommence plus ardent, plus près de l'issue fatale.
Et le malade, baigné de sueur froide, Tœil fixe, les bras inertes, ne peut rien pour luimême. Sa respiration, tantôt courte, embarrassée, anxieuse, tantôt longue, large et profonde, marque les différentes phases de cette bataille épouvantable.
Et les assistants se regardent... Us pensent : c( Un jour, ôette même lutte aura lieu pour nous... Et la mort victorieuse nous emportera dans son antre, comme l'araignée la mouche. Mais la vie... elle... l'âme, déployant ses ailes, s'envolera vers d'autres cieux en s'écriant : c( J'ai fait mon devoir... j'ai vaillamment combattu ! »> Et d'en bas, la mort, la regar-
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dant s'élever, ne pourra la suivre : elle ne tiendra qu'un cadavre I — 0 consolation suprême 1 . . . . certitude de l'immortalité. . . . espérance de justice... quel barbare pourrait vous arracher du cœur de l'homme?...»
Vers minuit, le comte de Nideck me semblait perdu, l'agonie commençait : le pouls brusque, irrégulier, avait des défaillances... des interruptions... puis des retours soudains...
11 ne me restait plus qu'à voir mourir cet homme... je tombais de fatigue; tout ce que l'art permet, je l'avais fait.
Je dis à Sperver de veiller... de fermer les yeux de son maitre.
Le pauvre garçon était désolé ; il se repro-chait son exclamation involontaire : a Comte de Nideck, que faites -vous 7 » et s'arrachait les cheveux de désespoir.
Je me rendis seul dans la tour de Hugues, ayant à peine eu le temps de prendre quelque nourriture ; je n'en sentais pas le besoin.
Un bon feu brillait dans la cheminée. Je me jetai tout habillé sur mon lit et le sommeil ne tarda pas à venir ; ce sommeil lourd, inquiet,
que Ton s'attend à voir interrompre par des gémissements et des pleurs.
Je dormais ainsi, la face tournée vers le foyer, dont la lumière ruisselait sur les dalles.
Au bout d'une heure le feu s'assoupit, et, comme il airive en pareil cas, la flamme, se ranimant par instants, battait les murailles de ses grandes ailes rouges et fatiguait mes paupières. '
Perdu dans une vague somnolence, j'entr' ouvris les yeux, pour voir d'où provenaient ces alternatives de lumière et d'obscurité.
La plus étrange surprise m'attendait :
Sur le fond de l'âtre, à peine éclairé par quelques braises encore ardentes, se détachait un profil noir : la silhouette de la Peste!
Elle était accroupie sur un escabeau, et se chauffait en silence.
Je crus d'abord à une illusion, suite naturelle de mes pensées depuis quelques jours... je me levai sur le coude, regardant, les yeux arrondis par la crainte.
C'était bien elle : calme, immobile, les jambes recoquillées entre ses bras... telle que jeVavais vue dans la neige... avec son grand
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COU replié, son nez en bec d'aigle, ses lèvres contractées.
J'eus peur!
Comment la Pesle-Noire était-elle là? — Comment avait-elle pu arriver dans cette haute tour, dominant les abîmes?
Tout ce que m'avait raconté Sperver de sa puissance mystérieuse me parut justifié!... — La scène de Lieverlé grondant contre la muraille me passa devant les yeux comme un éclair!... — Je me blottis dans l'alcôve, respirant à peine, et regardant cette silhouette immobile, comme une souris regarderait un chat du fond de son trou.
La vieille ne bougeait pas plus que le montant de la cheminée taillé dans le roc... ses lèvres marmotaient je ne sais quoi !
Mon cœur galopait, ma peur redoublait de minute en minute, en raison du silence et de l'immobilité de cette apparition surnaturelle.
Cela durait bien depuis un quart d'heure, quand, le feu gagnant une brindille de sapin, il y eut un éclair : la brindille se tordit en sifflant, et quelques rayons lumineux jaillirent jusqu'au fond de la salle.
Cet éclair suffit pour me montrer la vieille
revêtue d'une antique robe de brocart à fond pourpre tournant au violet et roide comme du \;arton ; un lourd bracelet à son poignet gauche; une flèche d'or dans son épaisse chevelure grise tordue sur la nuque.
Ce fut comme une évocation des temps passés.
Cependant, la Peste ne pouvait avoir d'intentions hostiles : elle aurait profité de mon sommeil pour les exécuter.
Cette pensée, commençait à me rassurer un peu, quand tout à coup elle se leva... et, lentement... lentement... s'approcha de mon lit, tenant à la main une torche qu'elle venait d'allumer.
Je m'aperçus alors que ses yeux étaient fixes, hagards...
Je fis un effort pour me lever, pour crier : pas un muscle de mon corps ne tressaillit, pas un souffle ne me vint aux lèvres !
Et la vieille, penchée sur moi, entre les rideaux, me regardait avec un sourii*e étrange... Et j'aurais voulu me défendre, appeler... mais son regard me paralysait, comme l'oiseau sous' l'œil du serpent.
Pendant cette contemplation muette, chaque
seconde avait pour moi la durée de réternité...
Qu'allait^elle entreprendre?
Je m'attendais à tout.
Subitement , elle tourna > la tète , prêta l'oreille, puis, traversant la salle à grands pas, elle ouvrit la porte.
Enfin j'avais recouvré une partie de mon courage... La volonté me mît debout comme un ressort. .. Je m'élançai sur les pas de la vieille, qui d'une main tenait sa torche haute et de l'autre la porte toute grande ouverte.
J'allais la saisir par les cheveux, lorsqu'au fond de la galerie, sous la voûte en ogive du château donnant sur la plate-forme, j'aperçus, qui?
Le comte de NÎdeck lui-même!
Le comte de Nideck, — que je croyais mourant, — revêtu d'une énorme peau de loup, dont la mâchoire supérieure s'avançait en visière sur son front, les griffes sur ses épaules, et dont la queue traînait derrière lui sur les dalles.
Il portait de ces grands souliers formés d'un cuir épais cousu comme une feuille roulée ; une griffe d'argent. serrait la peau autour de son cou, et, dans sa physionomie, sauf le re-
•i02 C(JN TES DR LA MONTAGNK.
gard terne, d'une fixité glaciale, tout annonçait l'homme fort, l'homme du commandement : — le maître !
En face d'un tel personnage, mes idées se heurtèrent, se confondirent. La fuite n'était pas possible. J'eus encore la présence d'esprit de me jeter dans l'embrasure de la fenêtre.
Le comte entra, regardant la vieille, les traits rigides. Us se parlèrent à voix basse, si basse qu'il me fut impossible de rien entendre, mais leurs gestes étaient expressifs : la vieille indiquait le lit I
' Ils s'approchèrent de la cheminée sur la pointe des pieds... Là, dans l'ombre de la travée, la Peste-Noire déroula un grand sac en souriant.
A peine le comte eut-il vu ce sac, qu'en trois bonds il fut près du lit, et y appuya le genou... les rideaux s'agitèrent... son corps disparaissait sous leurs plis... Je ne voyais plus qu'une de ses jambes encore appuyée sur les dalles et la queue de loup ondoyant de droite à gauche.
Vous eussiez dit une scène de meurtre I
Tout ce que la terreur peut avoir de plus affreux, de plus épouvantable, ne m'aurait pas