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POURQUOI

Le fort de Hunebourg, taillé dans le roc à la cime d'un pic escarpé, domine toute cette branche secondaire des Vosges qui sépare la Mourthe, la Moselle et la Bavière rhénane du bassin d'Msace.

En 1815, le commandement de Hunebourg appartenait à Jean-Pierre Noël, ex-sergentmajor aux fusiliers de la garde, amputé de la jambe gauche à Bautzen et décoré sur le champ de batsdUe.

Ce digne commandant était un homme de cinq pieds deux pouces, très-large des épaules et très-court sur jambes. Il avait upe jolie petite bedaine, de bonnes grosses lèvres sensuelles, de grands yeux gris pleins d'énergie, de larges sourcils toufius, et le nez le plus magnifiquement fleuronné de toute la chaîne des Vosges. Un chapeau à claque, l'habit d'ordonnance à longues basques, la culotte bleue, le gilet écarlate, les souliers à boucles d'argent, composaient sa tenue invariable.

Au moral, le commandant Noël aimait à rire. Il aimait aussi le bourgogne a pelure d'oignon, n le filet de chevreuil, le coq de bruyères truffé, le jambon de Mayence, les carpes du Rhin, et généralement toutes les excellentes choses que le Seigneur a faites pour ses enfants. Quant au Champagne frappé, l'honnête Jean-Pierre n'en parlait qu'avec le plus grand respect; mais la vérité me force à dire que le bordeaux parta- * geait, — avec les andouilles cuites dans leur jus, — ses pluffchères sympathies.

Ce digne commandant avait sous ses ordres

une compagnie de vétérans, la plupart secs et

* maigres comme des râbles, portant de longues

capotes grises et prisant du tabac de contre-

bande. On les voyait errer sur les remparts, regarder dans Tablme, se dessécher au soleil; l'aspect du ciel bleu, de l'horizon bleu, ainsi que l'eau claire de la citerne, avaient imprimé sur leurs fronts le sceau d'une incurable mélancolie.

Il y avait aussi deux sous-ofiiciers envoyés à Hunebourg pour se reposer de leurs fatigues ; l'un s'appelait Cousin, l'autre Fargès; c'étaient deux jeunes gens de bonne famille... Une vocation irrésistible les avait entraînés vers la carrière des armes, et la gloire s'était naturellement fait un plaisir de les couvrir de lauriers. Malheureusement, elle les avait aussi couverts de blessures, et c'est à cette particularité qu'ils devaient l'honneur de servir sous les ordres de Jean-Pierre.

Du reste, ces deux jeunes héros supportaient bravement les injustices de la fortune : ils jouaient aux cartes, fumaient des pipes,, et se racontaient leurs campagnes en buvant des petits verres.

Telle était l'existence pleine de variété des habitants de Hunebourg, lorsque le 26 juin 1815, vers quatre heures de l'après-midi, le commandant Jean-t^ierre donna tout à coup

Tordre de battre le rappel et de faire mettre la compagnie sous les armes. Il descendit ensuite dans la* cour de la caserne, son grand chapeau à claque sur Toreille, ses longues moustaches retroussées et la main droite dans son gilet.

« Mes enfants, s'écria-t-il en s' arrêtant devant le front des troupes, vous êtes dans le chemin de l'honneur et de la gloire. Allez toujours, et vous arriverez, c'est moi qui vous le prédis ! Je reçois à l'instant du général Rapp, commandant le cinquième corps, une dépèche qui m'informe que soixante mille Russes, Autrichiens, Bavarois etWurtembergeois, sous les ordres du généralissime prince de Schwartzemberg, viennent de franchir le Rhin à Oppenheim. Le haut Palatinat est envahi... L'ennemi n'est plus qu'à trois journées de marche. . . Il pat-alt même que les cosaques ont déjà poussé des reconnaissances jusque dans nos montagnes : — Nous allons nous regarder dans le blanc des yeux!...

« Mes enfants, je compte sur vous, comme vous comptez sur moi... Nous ferons sauter la boutique plutôt que de nous rendre, cela va sans dire; mais en attendant il s'agit d'approvisionner la place... Pas de rations, pas de soldats...

les moyens d'existence avant tout... c'est mon principe I Sergent Fargès, vous allez vous rendre, avec trente hommes, dans tous les hameaux et villages des environs, à trois lieues du fort... à Hazebrilck, Wechenbacb, Rosenheim, etc... Vous ferez main basse sur le bétail, sur les comestibles, sur toutes les substances liquides ou solides, capables de soutenir le moral de la garnison. Vous mettrez en réquisition toutes les charrettes pour le transport des vivres , ainsi que les chevaux, les ânes, les bœufs. Si nous ne pouvons pas les nourrir, ils nous nourriront! — Dès que le convoi sera formé, vous regagnerez la place, en suivant autant que possible les hauteurs. Vous chasserez devant vous le bétail avec ordre et discipline, ayant toujours bien soin qu'aucune bête ne s'écarte. •• ce serait autant de perdu. Si par hasard un tourbillon de cosaques cherche à vous envelopper, vous ne lâcherez pas prise... au contraire... une partie de l'escorte leur fera face, et l'autre poussera le troupeau sous les canons du fort. De cette manière, ceux d'entre vous qui seront tués, auront la consolation de penser que les autres se portent bien, et qu'ils conservent des vivres pour soutenir le siège.

On admirera leur conduite de siècle en siècle, et la postérité dira d'eux : u Jacques, André, Joseph, étaient des braves I... »

Des cris frénétiques de : « Vive l'empereur! vive le commandant! » accueillirent cette harangue. — Le tambour battit; Fargès tira majestueusement son briquet, fit ranger sa petite troupe en colonne et commanda le départ.

Les vétérans, pleins d'ardeur, partirent du pied gauche, et Jean-Pierre Noël, les bras croisés sur la poitrine et la jambe de bois en avant, les suivit du regard jusqu'à ce qu'ils eussent disparu derrière l'esplanade.

La petite troupe de Fargès s'avançait à travers les immenses forêts de Homberg, le mousquet sur l'épaule, Tœil au guet, l'oreille au vent, comme il convient à de braves militaires, qui ne se soucient pas de laisser leur peau f ojs le bec crochu des chouettes. Tous étaient

POURQUOI HUNBBOURG NB FUT PAS RENDU. «83

animés du plus vif enthousiasme; d'abord, parce qu'il est toujours agréable de faire ses provisions chez les autres, d'ouvrir les armoires, de décrocher les jambons, de tordre le cou aux volailles, de mettre les tonneaux en perce^ d'explorer la cave, le grenier, la cuisine. Quel que soit votre tempérament, sanguin, nerveux ou même lymphatique, ces choses-là font toujours plaisir... Et puis les Français aiment la guerre : rien que l'espoir d'une bataille leur fouette le sang; ils chantent, ils sifflent, .ils se sentent tout joyeux. Nos gaillards couraient donc comme des lièvres, la giberne au dos, la brette sur la hanche. C'était plaisir de les voir s'enfoncer sous les longues avenues de chênes et de hêtres... se perdre dans les ombres... paraître et disparaître au fond des ravins, i. s'accrocher aux broussailles... et gravir les rochers avec une dextérité merveilleuse.

Fargès marchait à l'arrière-garde de sa colonne, en compagnie du caporal Lombard. Figurez-vous un gaillard de cinquante ans, coiffé d'un immense chapeau à cornes et vêtu d'une grande capote grise. Sa taille large et carrée promettait une vigueur extraordinaire; ses traits fortement accusés, ses favoris roux, le

froDcement contiouel de ses sourcils lui doDnaient un adr dur et farouche. Une longue cicatrice sillonnait sa joue gauche et fendait sa lèvre supérieure, laissant à découvert deux belles dents canines, qui se faisaient jour à travers d'épaisses moustaches, et ne ressemblaient pas mal aux défenses d'un vieux sanglier. Pour comble d'agrément, ce personnage fumait un tronçon de pipe, et des bouffées de tabac s'échappaient par toutes les crevasses de sa joue, depuis l'oreille jusqu'aux lèvres: Benott Lombard avait vingt-neuf ans de service, trentedeux campagnes et dix-huit blessures... Aussi, grâce à sa bravoure et au concours heureux des circonstances, il avait obtenu le grade de caporal.

<( Eh bien! Lombard, dit tout à coup Fargès en allongeant le pas, que pensez-vous de notre expédition? Croyez-vous qu'elle^ réussisse?

— Je pense, répondit le caporal avec im sourire qui déchaussa complètement un côté de sa mâchoire, je pense que si ces gueux de paysans se doutaient de ce qui leur pend à l'œil, ils auraient bientôt évacué leur bétail... Alors, bonsoir la compagnie... Je connais ça,

sergent... En Espagne, il n'y avait qu'un moyen de les attraper...

— Quel moyen, Lombard?

— Nous les attendions dans leurs villages... entre quatre murs... ils venaient quelquefois la nuit pour faire cuire le pain... car, voyezvous, sergent... il faut un four pour cuire du pain... Alors nous leur mettions la main sur la nuque, et nous les confessions... tout doucement... vous comprenez...

— Oui, caporal, mais nous ne sommes pas en pays ennemi...

— Voilà justement pourquoi il faut tomber dessus comme une bombe... Il faut les surprendre agréablement... empoigner tout... sans leur faire de mal... mais c'est difficile, sergent, c'est difficile...

— Gomment ça, Lombard?

— D'abord, le paysan est malin; il tient à garder ce qu'il a, sans s'inquiéter de l'honneur de la patrie... Ensuite, depuis 181 A, il se défie de nous...

— Vous croyez? dit Fargès d'un air de doute.

— Sergent, prenez garde à ce que je vous dis... Les paysans ne sont pas bêtes! Ils se

rappellent que l'année dernière nous avons fait un tour dans les villages, pour approvisionner les places, et je suis sûr qu'en apprenant l'invasion , la première chose qu'ils vont faire, ce sera d'aller cacher leurs bestiaux dans les forêts. »

Tout en causant de la sorte, ils gravissaient les pentes boisées du Homberg. 11 était alors environ huit heures, le jour baissait à vue d'œil, et les hautes grives, perchées sur le bouton des sapins, s'appelaient l'une l'autre, avant de -plonger dans l'épaisseur des bois.

Lorsque la tète de colonne déboucha sur le plateau du Rpthfels, tout couvert de buissons et de sapinettes impénétrables, la nuit était tellement noire, qu'on pouvait à peine distinguer le sentier. Fargës ordonna de faire halte.

(( Je ne vois pas d'inconvénient, dit-il, à ce que chacun fume sa pipe et se livre à ses opinions individuelles... mais sous les autres rapports : motus ! 11 s'agit de nous remettre en route quand la lune se lèvera. »

Après cette improvisation, deux sentinelles furent placées, l'une du côté de la gorge, l'autre sur le versant de la montagne dominant une longue file de rochers à pic.

Les vétérans, exténués de fatigue, s'étendirent voluptueusement sur la mousse, au milieu des genêts en fleur, tandis que Fargès et Lombard, gravement assis au pied d'un arbre et le fusil entre les jambes, discutaient leur plan d'attaque.

Or, la lune commençait à poindre derrière les sapins de TOxenleier, et Fargès songeait à donner le signal du départ, lorsqu'une clameur confuse monta subitement des profondeurs de la vallée. Le sergent* se leva tout surpris et regarda Lombard ; celui-ci, rapide comme la pensée, mit un genou en terre et colla son oreille contre le pied d'un arbre. A le voir, immobile au milieu des ténèbres, retenant son haleine pour saisir le moindre murmure, on eût dit un vieux loup à l'affût.

Cependant nul autre bruit que le vague frémissement du feuillage ne se faisant entendre, il allait se relever, quand un soufile de la brise

appoita de nouveau du fond de la gorge le tumulte qu'ils avaient perçu d'abord, mais cette fois beaucoup plus distinct. C'était le roulement confus que produit la marche d'un troupeau, accompagné des sons champêtres d'une trompe d'écorce.

Le caporal se releva lentement... un éclat de rire étouffé fendait sa bouche jusqu'aux oreilles, et ses yeux scintillaient dans l'ombre :

«Nous les tenons! dit-il... hé! hé! hé! nous les tenons!

— Qui ça?

— Les paysans, morbleu !... ils arrivent...»

Puis, sans autre commentaire, il se glissa presque à quatre pattes entre les broussailles. On vit les vétérans se dresser un à un, saisir leurs fusils et disparaître derrière les sapins. Les sentinelles imitèrent ce mouvement, et rien ne bougea plus dans le fourré.

La petite troupe se tenait cachée depuis un quart d'heure, lorsque trois montagnards parurent au fond des pâles clairières. Us gravissaient le ravin à pas lents. Quand ils eurent atteint la roche plate, ils s'arrêtèrent

pour respirer et reprendre la suite d'une conversation interrompue.

Lombard put alors les examiner à son aise. Le premier était grand et maigre; il avait une capote de ratine noire usée jusqu'à la corde« de longues jambes sèches comme des fuseaux, un immense parapluie sous le bras gauche, des souliers ronds à boucles de cuivre, un tricorne pittoresque posé sur l'occiput, et le profil d'un veau qui tette : le caporal jugea que ce devait être quelque maire du voisinage.

Le second, également coiffé d'un tricorne faisait face à Lombard, et la lune éclairait en plein sa figure fine et astucieuse : son nez pointu, ses yeux petits et vifs, ses lèvres sarcastiques et tout l'ensemble de sa personne, annonçaient quelque diplomate de village que des circonstances malheureuses avaient empêché d'atteindre au faite de la gloire; il portait un grand habit de peluche verte à larges manches retroussées jusqu'aux coudes, et taillé sur le patron du dernier siècle ; ses cheveux d'un roux ardent tombaient jusque sur ses épaules, et formaient un gros bourrelet tout autour de sa nuque ; il affectait un air doctoral , mais ses gestes rapides déroutaient à

chaque minute ses prétentions à la gravité.

Le troisième était tout bonnement un pâtre de la montagne, vêtu de la rouliëre bleue, du pantalon de toile grise et coiffé du bonnet de coton lorrain; il tenait d'une main sa trompe d'écorce, et de l'autre un énorme bâton feri-é.

(( Monsieur le maire, dit le petit homme roux au grand maigre, vous avez tort de vous chagriner... Il vaut mieux tenir que courir... Nos bestiaux sont bien à nous, je pense; nous les avons achetés et payés.

— Ça, c'est sûr, Daniel, c'est sûr... à beaux deniers comptants... mais que veux-tu, mon garçon, c'est si agréable de s'entendre appeler « monsieur le maire, » gros comme le bras... de se voir tirer le chapeau jusqu'aux souliers... Voilà tantôt six ans que Pétrus Schmitt reluque ma place et. . .

— Eh bien!... eh bien!... votre place, elle est à vous, il ne l'aura pas, votre place.

— Ça dépend, Daniel, il pourra dire que j'ai emmené les bestiaux du village pour empêcher la garnison d'avoir des vivres... et pour la faire périr de famine...

— Ah bah ! vous n'y êtes pas. . . Écoutez, monsieur le maire. .. Si le roi, — ici le petit homme

souleva son chapeau d'un geste respectueux,

— si notre bon roi revient, vous direz : a J'ai sauvé les bestiaux du village, pour que la garnison ne puisse pas les avoir... et qu'elle rende la place aux armées de notre bon roi Louis!...» Alors, monsieur le préfet dira : « Oh! le brave homme... le brave homme... qui aime l'honneur de son vrai maître! » On vous enverra la croix... voilà... c'est sûr!

— La croix, Dani^l ?... la croix avec la pension 7

— Je crois bien... avec la pension...

— Oui... mais, — balbutia le maire, — si... si l'autre enfonce notre bon roi... notre vrai roi... notre...

— Halte! halte-là... monsieur le maire, il sera roi pour de vrai, s'il est le plus fort... mais si notre grand empereur enfonce les ennemis de la patrie... Eh bien, vous direz : «J'ai sauvé les bestiaux du village^ pour que les kaiserlicks... les Cosaques ne puissent pas les avoir!... » Alors le préfet du grand empereur,

— nouveau salut , — dira : « Oh ! le bon maire... l'honnête citoyen... il faut lui envoyer la croix ! » Et ça fait que vous aurez toujoura la croix, et que nous garderons nos bestiaux.»

Lombard se rongeait les moustaches ; il eut grand'peine à ne pas lancer un coup de baïonnette au diplomate, mais la certitude de ne rien perdre pour attendre lui fit maîtriser sa colère.

« Tu as raison, Daniel... je vois que tu as raison, reprît le grand maigre d'un air convaincu... Pourquoi est-ce que je n'attraperais pas la croix tout comme un autre... puisque je sauve les bestiaux ^e la commune.

— Pardieu, monsieur le maire, il y en a plus d'un qui ne Ta pas gagnée autant que vous... et c'est le Schmitt qui sera vexé !...

— Hé! hé! hé! il aura un bec comme ça, fit le maire, en appliquant la pomme de son parapluie au bout de son nez.

— Bien sûr, monsieur le maire, bien sur... Mais reste à savoir où nous allons conduire les bestiaux... 11 faudrait un endroit... un endroit bien couvert, garni déroches, avec un pâturage au fond pour laisser paître les bêtes... un endroit où le diable ne pourrait pas aller sans connaître le chemin... Tenez, .par comparaison... le précipice de la Salière... c'est noir... c'est

lointain les grands arbres pendent tout

autour; quarante bœufs se promèneraient là

dedans sans se gêner... il n'y a qu'un petit sentier pour descendre, et l'eau ne manque point.

— Bien trouvé, Daniel, bien trouvé... Va pour la Salière.

— Alors, en route!... en route!... s'écria le petit homme en se tournant vers le pâtre. Gotlieb... appelle les bêtes... Hue!... hue!.. . pas de temps à perdre... Ces vauriens de Hunebourg ont déjà pris la clef des champs... mais ils trouveront les oiseaux dénichés... Hue! »

Le pâtre, s' avançant alors à la pointe de la roche, emboucha sa trompe... Ces notes douces et plaintives planèrent un instant sur la vallée silencieuse, et descendirent d'échos en échos... Une autre y répondit de Tablme... Le troupeau se remit en marche, et l'on entendit de sourds beuglements dans les profondeurs du défilé.

Tout à coup, deux bœufs superbes débouchèrent sous le dôme des grands chênes; ils marchaient de ce pas grave et solennel qui semble indiquer le sentiment de la force, fouettant l'air de leur queue et tournant parfois leur belle tête blanche tachée de roux, comme pour contempler leur cortège; puis arriva lentement

une longue file de génisses, de vaches, de chèvres, mugissant, bêlant et nasillant à faire pleurer de tendresse le brave caporal... Enfin, la moitié du village d*£chbourg, femmes, vieillards, petits enfants : les uns accroupis sur leurs vieux chevaux de labour, les autres à la mamelle ou pendus à la robe de leur mère... Les pauvres gens avançaient clopin-clopant... ils paraissaient bien las... bien tristes... mais à la guerre comme à la guerre... on ne peut pas avoir toujours ses aises.

La troupe atteignit enfin le plateau... il ne restait plus qu'un petit nombre de traînards dispersés sur la pente du ravin... c'était le moment de faire- main basse. Fargës et Lombard échangèrent un coup d'œil dans l'ombre... ils allaient donner le signal, lorsqu'un cri de détresse... un cri perçant vola de bouche en bouche jusqu'au sommet de la côte, et glaça d'épouvante toute la caravane :

« Les cosaques ! ... les cosaques ! . . . » Alors ce fut une scène étrange ; Fargès s'élança derrière le rideau de feuillage pour distribuer de nouveaux ordres... On entendit le bruit sec et rapide des batteries, pub de ce côté tout rentra dans le silence.

QuaDt aux fugitifs, ils n'avaient pas bougé ; immobiles, se regardant l'un l'autre la bouche béante, n'ayant ni la force de fuir, ni le courage de prendre une résolution, ils offraient l'image de la terreur. Le diplomate seul ne perdit pas sa présence d'esprit, et courut se blottir sous une roche creuse, de sorte qu'on ne voyait plus au dehors que ses souliers et le bas de ses jambes.

Presque aussitôt Lombard reconnut aux environs le cri rauque des cosaques; ils accouraient en tous sens, à travers taillis, halliers, broussailles... A les voir bondir au clair de lune sur leurs petits chevaux bessarabiens, l'œil en feu, les naseaux fumants, la crinière hérissée, on les eût pris pour une bande de loups affamés enveloppant leur proie... Les bœufs mugissaient, les femmes sanglotaient, les pauvres mères pressaient leurs enfants sur leur sein, et les Baskirs resserraient toujours le cercle de leurs évolutions, pour fondre sur ce groupe. . . Enfin, ils se massèrent et partirent en ligne en poussant des hourras furieux. Tout à coup le sombre feuillage s'illumina comme d'un reflet de foudre, un feu de peloton étendit sa nappe rougeâtre sur le plateau,

et la montagne parut frissonner de surprise... Quand la fumée de cette décharge se fut dissipée , on vit les Cosaques en déroute chercher à fuir dans la direction du Grauftbâl, mais là s'étendait une barrière de rochers infranchissables.

« En avant, morbleu ! — Pas de quartier ! ... » hurla le caporal.

Les vétérans, animés par sa voix, se précipitèrent à la poursuite des fuyards... Le combat fut court... Acculés à la pointe du roc, les SQldats de Platoff firent volte-face et chargèrent avec la furie du désespoir... Cinquante coups de lance et de baïonnette s'échangèrent en une seconde; mais dans cet étroit espace, les Cosaques, ne pouvant faire manœuvrer leurs chevaux, furent bientôt écrasés... Un seul résista jusqu'au bout... Grand, maigre, à la face terne et cuivrée, véritable figure méphistophélique, il était recouvert de plusieurs peaux de mouton... Lombard en enlevait une à chaque coup de baïonnette.

« Canaille I murmurait-il, je finirai pourtant par t'attaquer le cuir... »

Il se trompait!... Le cosaque bondit audessus de sa tète, en lui assenant avec la crosse

de son pistolet un coup terrible sur la mâchoire... Le caporal cracha debx dents, arma son fusil, ajusta le Baskir et fit feu... Mais attendu que l'arme n'était pas chargée, l'autre disparut sain et sauf, en ayant encore Fair de se moquer de lui par un triple hourrah !

C'est ainsi que l'intrépide Lombard, après vingt-huit ans de service et trente-deux campagnes, eut la mâchoire fortement ébranlée par un sauvage d'Ekatérinoslof, qui ne possédait pas même les premiers principes de la guerre.

« Sang de chien, dit-il avec rage, si je te tenais I n

Fargès, en raffermissant sa baïonnette toute gluante de sang, promena des regards étonnés autour du plateau ; les habitants d'Echbourg avaient disparu... Leurs bœufs erraient à l'aventure dîms les halliers. . . Quelques chèvres grimpaient le long de la côte... et sauf une vingtaine de cadavres étendus dans les bruyères, tout respirait le calme et les douceurs de la vie champêtre. Les vétérans eux-mêmes semblaient tout surpris de leur facile triomphe, car excepté Nicolas Rabeau, ancien tambourmajor au 14* de ligne, prévôt d'armes, de danse

et de grâces françaises, lequel eut la gloire d'être embrocHi par un cosaque et de rendre l'âme sur le champ d'honneur... à cette exception près, tous les autres en furent quittes pour des horions.

(( Âh çà ! camarades, dit Fargës, il ne s'agit pas de nous abandonner à des réflexions plus ou moins quelconques... Ce grand pendard de cosaque qui vient de s'échapper pourrait gâter nos affaires... Nos provisions sont complètes... Ce qu'il y a de plus simple, c'est de réunir le bétail et de gagner le fort, avant que l'ennemi ait eu le temps de nous barrer le passage. »

Tout le monde se mit aussitôt à l'œuvre, et, dix minutes après, la petite colonne, poussant devant elle le troupeau, reprenait le chemin de Hunebourg.

Vers six heures, elle éidit sous les canons du fort.

On peut se figurer la satisfaction de Jean- Pierre Noël, lorsque ayant entendu crier les chaînes du pon t-levis, et s'étant mis à sa fenêtre, en simples manches de chemise, il vit défiler, d'abord les bœufs... puis les vaches laitières suivies de leurs veaux... puis les génisses... les

chèvres trottant menu... les porcs... les chevaux... enfin toute la râf2:zi'âr... marchante avec ordre et discipline » comme il avait eu soin de le recommander à Fargës.

Le caporal Lombard, gravement assis sur une vieille rosse à moitié grise, son grand chapeau à claque sur l'oreille, et le fusil en sautoir, formait & lui seul F arrière-garde de la colonne.

Le brave commandant ne se sentait plus de joie; aussi lorsque trois jours plus tard Farchiduc Jean d'Autriche, à la tête d'un corps de six mille hommes, fit sommer la place de se rendre, avec menace de la bombarder et de la détruire de fond en comble en cas de refus... Jean-Pierre ne put s'empêcher de sourire. Il fit dresser un état récapitulatif de ses provisions de bouche, et l'adressa sous forme de réponse au général autrichien, ajoutant :

« Qu'il regrettait de ne pouvoir être agréable à Son Altesse... mais qu'il était beaucoup trop gourmand pour quitter une place aussi bien approvisionnée. 11 priait, conséquemment Son Altesse de vouloir bien l'excuser... etc., etc.

(( Quant à votre menace de bombarder la forteresse et de la détruire de fond en comble,

aOO CONTES DE LA MONTAGNE.

disait-il en terminant, je m*en soucie comme du roiDagobert! »

L'archiduc Jean d'Autriche entendait trèsbien le français... Il avait, de plus, un faible pour la cuisine, et comprit les scrupules de Jean-Pierre. Aussi, dès le lendemain, il remonta tranquillement la vallée de la Zorne... après avoir fait demi-tour à gauche I . . .

Et voilà pourquoi Hunebourg ne fut pas rendu.

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