COMTE
Tout le monde connaît, à Tubingue, l'histoire déplorable du seigneur Kasper Évig et du juif Elias Salomon. — Kasper Évig faisait des visites fréquentes à la petite Éva Stromayer ; un soir il trouva chez elle mon ami Elias, et lui détacha, je ne sais sous quel prétexte, trois ou quatre soufflets bien appliqués.
Elias Salomon, qui venait de commencer sa médecine depuis cinq mois, fut sommé par le conseil des étudiants de provoquer le seigneur Kasper en duel... ce qu'il fit avec une extrême
répugnance, car un seigneur est nécessairement très-fort sur les armes.
Gela n'empêcha pas Salomon de se fendre à propos, et de passer son fleuret entre les côtes dudit seigneur... circonstance qui gêna considérablement la respiration de celui-ci, et l'envoya dans l'autre monde en moins de dix minutes.
Le rector Diemer, instruit de ces détails par les témoins, les écouta froidement et leur dit:
« C'est très-bien. Messieurs... Il est mort, n'est-ce pas?... Eh bien qu'on l'enterre, »
Salomon fut porté en triomphe comme un nouveau Matathias, mais bien loin d'en tirer gloire, il fut atteint d'une mélancolie profonde.
Il maigrissait, il gémissait et soupirait ; son nez, déjà si long, semblait grandir encore à vue d'œil, et souvent le soir, lorsqu'il traversait la rue des Trois Fontaines^ on l'entendsdt murmurer :
(( Kasper Évig, pardonne -moi... Je n'en voulais pas à ta vie I — Malheureuse Éva, qu'astu fait?... Par tes agaceries inconsidérées, tu as excité deux hommes intrépides l'un contre
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l'autre... et voilà que l'ombre du seigneur Kasper me poursuit jusque dans mes rêves... Éval... malheureuse É va, qu'as-tu fait?...»
Ainsi gémissait ce pauvre Salomon, d'autant plus à plaindre que les fils d'Israël ne sont pas sanguinaires, et que le Dieu fort. . . le Dieu jaloux... leur a dit:
(c Le sang innocent retombera sur vos têtes de génération en génération ! »
Or, une belle matinée de juillet, que je vidais des chopes à la brasserie du Faucon^ Elias entra, lamine défaite comme d'habitude, les joues creuses, les cheveux épars autour des tempes et le regard abattu. — Il me posa la main sur l'épaule et me dit :
«( Cher Christian, veux -tu me faire un plaisir ?
— Pourquoi pas , Elias ; de quoi s'agit-il ?
— Faisons un tour de promenade à la campagne ; je désire te consulter sur mes souffrances... Toi qui connais les choses divines et humaines, tu pourras peut-être m'indiquer un remède à tant de maux... J'ai la plus grande confiance en toi, Christian. »
Comme j'avais déjà pris mes cinq ou six canettes et mes deux ou trois petits verres de
schnapsy je ne vis pas d'objection à sa demande. D'ailleurs, je trouvais très-beau de sa part d'avoir confiance dans mes lumières.
Nous traversâmes donc la ville, et vingt minutes après, nous montions le petit sentier des violettes, qui serpente vers les ruines antiques de Triefels.
Là, seuls, cheminant entre deux haies d'aubépine à perte de vue, écoutant l'alouette qui s'égosillait dans les nuages... la caille qui jetait son cri guttural au milieu des vignes. . . et gravissant à pas lents vers les hauts sapins du Rôthalps, Elias parut respirer plus librement, il leva les yeux au ciel et s'écria :
« Dans tes nombreuses lectures théologiques, n'as-tu pas trouvé, Christian, quelque moyen d'expiation propre à soulager la conscience des grands coupables ? — Je sais que tu te livres à des recherches curieuses en ce genre... Parle I... Quoique tu me conseilles, pour mettre en fuite l'ombre vengeresse de Kasper Évig... je le ferai I »
La question de Salomon me rendit tout pensif. Nous marchions côte à côte, la tête inclinée, dans le plus grand silence ; lui m'observait du coin de l'œil, tandis que je m'efforçais
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de recueillir mes souvenirs sur cette matière délicate. Enfîn je lui répondis :
(( Si nous habitions les Indes, Salomon, je te dirais d'aller te baigner dans le Gange, car les ondes de ce fleuve lavent les souillures du corps et celles de l'âme ; c'est du moins l'opinion des gens du pays, qui necraîgnent ni de tuer, nid'incendier, ni de voler, à cause des vertus singulières de leur fleuve... C'est une grande consolation pour les scélérats!... Il est bien à regretter que nous ne jouissions pas d'un cours d'eau pareil. — Si nous vivions du temps de Jason, je te dirais de manger des gâteaux de sel de la reine Circé, qui avadent la propriété remarquable de blanchir les consciences noircies, et de vous sauver du remords... — Enfin si tu avais le bonheur d'appartenir à notre sainte religion, je t'ordonnerais de dire des prières... et surtout de donner tes biens à l'Église... Mais dans l'état des temps, des lieux et des croyances où tu te trouves, je ne vois qu'un moyen de te soulager.
— Lequel ? » s'écria Salomon, déjà ranimé d'espérance.
Nous étions alors arrivés sur le Rôthalps, dans un lieu solitaire qu'on appelle Holder-
loch. C'est une gorge profonde et sombre, autour de laquelle s'élèVent de noirs sapins; une roche plate couronne l'abîme, où s'élancent en grondant les flots du Miirg.
Le sentier que nous suivions nous avait conduits là. Je m'assis sur la mousse pour respirer la brume qui s'élève du gouffre, et, dans ce moment même, j'aperçus au-dessous de moi un bouc superbe qui cherchait à saisir quelques touffes de cresson sauvage au bord de la corniche.
Il faut savoir qye les rochers du Holderloch montent les uns par-dessus les autres en forme 'd'escalier; chaque marche peut bien avoir dix pieds de hauteur, mais tout au plus un pied et demi de saillie, et sur ces rebords s'épanouissent mille plantes aromatiques, — du chèvrefeuille, du lierre, de la vigne sauvage, des volubilis, — sans cesse arrosées par les vapeurs du torrent et retombant en touffes de la plus belle verdure.
Or, mon bouc, le front large, surmonté de ses hautes cornes noueuses, les yeux étincelants comme deux boutons d'or,la barbiche roussâtre, l'attitude sournoise sous ces festons de pampre, et le regard hardi comme un vieux satyre en ma-
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raude... mon bouc s'avançait précisément vers la plus haute de ces marches étroites, et s'en donnait à cœur joie de cette verdure embaumée.
« Salomon, m'écriai -je, l'esprit du Seigneur m'illumine : au moment même où je pense au bouc d'Israël, je le vois... regarde... le voilà ! — L'esprit éternel n'est-îl pas visible dans tout ceci? — Charge ce bouc de ton remords et qu'il n'en soit plus question.»
Salomon me regarda stupéfait :
« Je le voudrais bien, Christian, fit -il, mais comment m'y prendre pour charger ce bouc de mon remords ?
— Rien de plus simple... Comme s'y pre- ^ naient les Romains, pour se débarrasser des
traîtres tout souillés de crimes... Ils les précipitaient de la roche Tarpéienne, n'est-ce pas ? Eh bien ! après avoir lancé ton imprécation sur ce bouc, jette-le dans le Holderloch... et tout sera fini!
— Mais, répondit Salomon. . .
— Je sais ce que tu vas m'objecter, m'écriai-je, tu vas me dire qu'il n'existe aucun rapport entre Kasper Évig, dont l'ombre te poursuit, et ce bouc... Mais prends garde I...
prends garde I... ce serait un raisonnement impie... — Quels rapports y avait-il entre les eaux du Gange, entre les gâteaux de sel de la reine Gircé, entre le bouc d'Israël et les crimes qu'il s'agissait d'expier? — Aucun. — Eh bien ! cela n'empêchait pas les expiations d'être bonnes, saintes, sacrées, efficaces, ordonnées par Brahma, Yichnou, Siva, Osiris, Jéhovah... Donc, charge ce bouc de ton imprécation... précipite-le!... Je te l'ordonne... car l'esprit m'éclaire en ce moment... et je vois, moi, des rappof ts entre le bouc et les péchés des mortels, seulement je ne puis les exprimer... la lumière céleste m'éblouit ! »
Salomon ne bougeait pas... Il me sembla même le voir sourire, ce qui m'indigna :
<( Comment, m'écriai-je, lorequeje t'indique un moyen infaillible et facile d'échapper à la juste punition de ton crime... tu hésites... tu doutes... tu souris!...
— Non, lit-il, mais je n'ai pas l'habitude de marcher sur le bord des rochers, et je crains de tomber dans le Holderloch avec le bouc! . — Ah ! poltron, tu n'as montré de courage qu'une fois dans ta vie... pour te dispenser d'en avoir toujours... Eh bien ! puisque tu re-
fuses d'accomplir le sacrifice que je t'ordonne, je l'accomplirai moi-même. »
Et je me levai.
(( Christian I... Christian!... criait mon camarade, défie-toi... tu n'as pas le pied sur en ce moment...
— Pas Je pied sûr!... Oserais-tu dire que je suis ivre... parce que j'ai bu dix ou douze chopes et trois verres de schnaps ce matin?... Arrière!... arrière!... fils de Bélial. »
Et m'avançant à quelques pieds au-dessus du bouc, la tèle haute et les mains étendues :
« Hazazel! m'écriai -je d'une voix solennelle, bouc de malheur et d'expiation!... je charge sur ton échine velue les remords de mon ami Salomon Elias, et je te dévoue à l'ange des ténèbres ! »
Puis, faisant le tour du plateau, je descendis sur l'assise inférieure, afin de précipiter le bouc.
Une fureur sacrée et presque divine s'était emparée de moi... Je ne voyais pas l'abtme... Je marchais sur la corniche comme un chat.
Le bouc, lui, me voyant approcher, me regarda fixement, puis s'en alla plus loin.
« Hé! m'écriai-je, tu as beau fuir... tu ne m'échapperas pas, maudit... je te tiens!
— Christian ! Christian ! ne cessait de répéter Salomon d*une voix gémissante, au nom du ciel, ne t'expose pas ainsi !
— Tais-toi, incrédule, tais-toi, tu es in-: digne que je me dévoue pour ton bonheur... Mais ton ami Christian ne recule jamais, il faut que Hazazel périsse 1 »
Un peu plus loin, la corniche se rétrécissait et finissait en pointe.
Le bouc, m'ayant regardé pour la deuxième fois, se retira de nouveau devant moi, mais non sans hésiter.
« Ah! tu commences, à comprendre, lui dis-je. Oui, oui, quand je te tiendrai là-bas dans le coin, il faudra bien que tu descendes ! »
En effet, arrivé tout au bout, à l'endroit où la corniche manque, Hazazel parut fort embarrassé. Moi, je m'approchais, transporté d'un saint enthousiasme, et riant d'avance de la belle chute qu'il allait faire.
Je le voyais à quatre pas, et j'affermissais ma main à la souche d'un houx incrusté dans le roc, pour lancer mon coup de pied.
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« Regarde, Salomon, regarde le maudit! n m'écriai-je.
Mais en ce moment, je reçus dans le ventre un coup furieux, un coup de tête qui m'aurait envoyé moi-même dans le Holderloch, sans la racine de houx que je tenais. Ce misérable bouc, se voyant acculé, commençait lui-même Tattaque.
Jugez de ma surprise. Avant que j'eusse eu le temps de revenir à moi, il était déjà debout pour la seconde fois sur ses jambes de derrière, et ses cornes me retombaient dans le creux de l'estomac avec un bruit sourd.
Quelle position 1 — Non, jamais personne ne fut plus surpris que moi. C'était le monde renversé, il me semblait faire un mauvais rêve. — Le précipice, avec ses roches pointues, se mit à danser au-dessous de moi, les arbres et le ciel au-dessus. En même temps, j'entendais la voix perçante de Salomon crier : « Au secours ! . . . au secours ! ... » tandis que les cornes de Hazazel me labouraient les côtes.
Alors je perdis toute présence d'esprit ; le bouc, avec sa longue barbe rousse et ses corhes retombant en cadence, tantôt sur mon ventre, tantôt sur mon estomac, tantôt sur mes cuisses
chancelantes, me produisit l'effet du diable; ma main se détendit, je me laissai aller. Heureusement quelque chose me retint en équilibre, sans qu'il me fût possible de savoir ce qui retardait ma chute : c'était le pâtre Yéri, du Holderloch, qui, du haut de la plate-forme, venait de m' accrocher au collet avec sa houlette.
Grâce à ce secours , au lieu de descendre dans le gouffre, je m'affaissai le long de la corniche^ et le terrible bouc me passa sur le corps pour s'évader.
« Venez ici, tenez ma houlette solidement! — criait le pâtre ; — moi, je vais le chercher; ne lâchez pas !
— Soyez tranquille, )> répondait Salomon.
J'entendais cela comme dans un cauchemar... j'avais perdu tout sentiment.
Quelques minutes après, j'étais étendu sur la plate-forme. Le pâtre Yéri, haut de six pieds et robuste comme un chêne, était venu me prendre dans ses bras, et m'avait déposé sur la mousse.
£n rouvrant les yeux, je me vis en face de ce colosse, les yeux gris enfoncés sous d'épais sourcils, la barbe jaune, l'épaule couverte
d'une peau de mouton, et je me crus ressujscité au temps d'OEdipe, ce qui ne laissa point de m'émerveiller.
« Eh bien! fit le pâtre d'un accent gut^ tural, ceci vous apprendra à maudire mon bouc! »
Je vis alors Hazazel qui se vautrait contre la jambe robuste de son maître, et me regardait le cou tendu, d*un air ironique ; puis Salomon Elias, debout derrière moi, et se donnant toutes les peines du monde pour ne pas rire.
Mes idées bouleversées se classèrent insensiblement. Je m'assis avec peine, car les coups de Hazazel m'avaient meurtri.
c( C'est vous qui m'avez sauvé? dis -je au pâtre.
— Oui, mon garçon.
— Eh bien, vous êtes un brave homme. Je retire la malédiction que j'ai lancée sur votre bouc. Tenez, prenez ceci.»
Je lui remis ma bourse, qui renfermait environ seize florins.
« A la bonne heure, fit-il ; vous pouvez recommencer si cela vous fait plaisir. Ici, le combat sera plus égal... mon bouc avait trop d'avantages.
— Merci, j'en ai bien assez... — Donnezmoi la main, brave homme, je me souviendrai longtemps de vous. Elias, allons-nous-en. »
Mon camarade et moi, nous redescendîmes alors la côte, bras dessus, bras dessous.
Le pâtre, appuyé sur sa boulette, nous regardait de loin, et le bouc avait repris sa promenade sur les rebords de Tabime. — Le ciel était splendide ; Tair, chargé des mille parfums de la montagne, nous apportait le chant lointain de la trompe et le bourdonnement sourd du torrent.
Nous rentrâmes à Tubingue tout attendris.
Depuis, mon ami Salomon s'est consolé d'avoir tué le seigneur Kasper, et cela d'une façon assez originale.
A peine reçu docteur en médecine, il a épousé la petite Éva Stromayer, dans le but louable d'en avoir beaucoup d'enfants, et de réparer le tort qu'il avait fait à la société, en la privant d'un de ses membres.
Il y a quatre ans que j'ai assisté à ses noces en qualité de garçon d'honneur, et déjà deux marmots joufflus égayent sa jolie maisonnette de la rue Crispinus.
C'est un commencement qui promet.
Dieu me garde de prétendre que cette nouvelle manière d'expier un meurtre soit préférable à celle que nous impose notre sainte religion , — laquelle consiste à donner son bien à l'Église et à réciter beaucoup de prières ; — mais je la crois supérieure à la méthode hindoue, et même, puisqu'il faut tout vous dire, à la théorie fameuse du bouc d'Israël !
Ce qui désole le plus ma chère tante, dit Kasper, après mon enthousiasme pour la taverne de maître Sébaldus Dick, c'est d'avoir un peintre dans la famille !
Dame Catherine aurait voulu me voir avocat, juge, procureur ou conseiller. Ah! si j'étais devenu conseiller comme monsieur Andreus \an Berghum; si j'avais nasillé de majestueuses sentences, en caressant du bout des ongles un jabot de fines dentelles... quelle estime... quelle vénération la digne femme au« rait eue pour monsieur son neveu I Comme elle
aurait parlé avec amour de monsieur le conseiller Kasper ! Comme elle aurait cité, à tout propos, l'avis de monsieur notre neveu le conseiller! C'est alors qu'elle m'aurait servi ses plus fines confitures; qu'elle m'aurait versé chaque soir avec componction, au milieu de son cercle de commères, un doigt de vin muscat de l'an xi, disant :
« Goûtez-moi cela, monsieur le conseiller... Il n'en reste plus que dix bouteilles. »
Tout eût été bien, convenable, parfait de la part de monsieur notre neveu Kasper, le conseiller à la cour de justice.
Hélas! le Seigneur n'a pas voulu que la digne femme obtint cette satisfaction suprême : le neveu s'appelle Kasper tout court, Kasper Diderich; il n'a point de titre, de canne, ni de perruque... il est peintre!... et dame Catherine se rappelle sans cesse le vieux proverbe : « Gueux comme un peintre, » ce qui la désole.
Moi, dans les premiers temps, j'aurais voulu lui faire comprendre qu'un véritable artiste est aussi quelque chose de respectable; que ses œuvres traversent parfois les siècles et ' font l'admiration des générations futures, et qu'à la rigueur, un tel personnage peut bien valoir
un conseiller, y compris sa perruque. Mais j'eus la douleur de ne pas réussir ; elle haussait les épaules, joignait les mains et ne daignait pas même me répondre.
J'aurais tout fait pour convertir ma tante Catherine... tout... mais lui sacrifier Tart, la vie d'artiste, la musique, la peinture, la taverne de Sébaldus... plutôt mourir 1
La taverne de maître Sébaldus est vraiment un lieu de délices. Elle forme le coin, entre la rue sombre des Hallebardes et la petite place de la Cigogne. A peine avez- vous dépassé sa porte cochère, que vous découvrez à l'intérieur une grande cour carrée .entourée de vieilles galeries vermoulues, où monte un escalier de bois ; tout autour s'ouvrent de petites fenêtres à mailles de plomb, à la mode du dernier siècle... des lucarnes... des soupiraux.
Les piliers du hangar soutiennent le toit affaissé.
La grange, les petites tonnes rangées dans un coin; l'entrée de la cave à gauche, une. sorte de pigeonnier qui s'élance en pointe audessus du pignon, puis, au-dessous des galeries, d'autres fenêtres au fond desquelles vous voyez, encadrés dans l'ombre, les buveurs
avec leurs tricornes, leurs nez rouges, pourpres, cramoisis ; les petites femmes du Hundsriick, avec leurs bonnets de velours à grands rubans de moire tremblotants, graves, rieuses ou grotesques. Le grenier 'à foin en Tair sous le toit, les écuries, les réduits à porcs, tout cela, pêle-mêle, attire et confond vos regards. . . C'est étrange. . . vraiment étrange ! . . .
Depuis cinquante ans, pas un clou n'a été posé dans la vieille masure; vous diriez un antique et respectable nid à rats. Et quand le soleil d'automne, ce beau soleil rouge comme le feu, tamise sur la taverne sa poussière d'or; quand, à la chute du jour, les angles ressortent et que les ombres se creusent; quand le cabaret chante et nasille; quand les canettes tintent; quand le gros Sébaldus, son tablier de cuir sur les genoux, passe et court à la cave un broc au poing ; quand sa femme Grédel lève le châssis de la cuisine, et qu'avec son grand couteau ébréché elle racle des poissons, ou coupe le cou de ses poulets, de ses oies, de ses canards, qui gloussent, sanglotent et se débattent sous une pluie de sang ; quand la douce Fridoline, avec sa petite bouche rose et ses longues tresses blondes, se penche à sa
fenêtre pour arranger son chèvrefeuille, et qu'au-dessus se promène le gros chat roux de la voisine, balançant la queue et suivant de ses yeux verts l'hirondelle qui tourbillonne dans l'azur sombre... alors je vous jure qu'il faudrait ne pas avoir une goutte de sang artiste dans les veines, pour ne point s'arrêter en extase, prêtant l'oreille à ces murmures, à ces bruits, à ces chuchotements; regardant ces lueurs tremblotantes, ces ombres fugitives, et pour ne pas se dire tout bas : « Que c'est beau ! »
Mais c'est un jour de fête, un jour de grande réunion, lorsque tous les joyeux convives de Bergzabern se pressent dans la vaste salle du rez-de-chaussée; un jour de combat de coqs, de combat de chiens, ou de lanterne magique... c'est un de ces jours-là qu'il faut voir la taverne de maître Sébaldus.
L'automne dernier, le samedi de la Saint- Michel, entre une et deux heures de l'aprèsmidi, nous étions tous réunis autour de la grande table de chêne : le vieux docteur Melchior, le chaudronnier Eisenloëffel et sa commère, la vieille Berbel Rasimus, Borves Fritz, clarinette à la taverne du Pied-de-Bœuf^ et cinquante autres riant, chantant, criant, jouant
898 CONTES DE LA MONTxVGNK.
au yotikeTy vidant des cbopes, mangeant du boudin et des andouilles.
La mère Grédel allait et venait; les jolies servantes Heinrichen et Lotché montaient et descendaient l'escalier de la cyisine comme des écureuils... et dehors, sous la grande porte cochère, retentissait un bruit joyeux de cymbales et de grosse caisse : « Zing... zing... boum... boum!... Hél bohél grande bataille. Tours des Asturies Bépo et Baptiste le Savoyard, contre tous les chiens du paysl... Boum! boum ! Entrez , messieurs , mesdames ! On verra le bufile de la Calabre et l'onagre du désert... Courage, messieurs... entrez... entrez!...»
On entrait en foule, et Sébaldus, en travers de la porte avec son gros ventre, barrait le passage comme Horatius Coclës, criant :
« Vos cinq kreiUzers, canailles!... vos cinq kreutzersL,. ou je vous étrangle ! »>
C'était une bagarre épouvantable; on se grimpait sur le dos pour arriver plus vite; la petite Brigitte Kéra y perdit un bas, et la vieille Anna Seiler, la moitié de sa jupe. Vers deux heures, le meneur d'ours, un grand gaillard, roux de barbe et de cheveux, coiffé d'un
immense feutre gris en pain de sucre, entr' ouvrit la porte et nous cria :
c( La bataille va commencer. »
Aussitôt les tables furent abandonnées; on ne prit pas même le temps de vider son verre. Je courus au grenier à foin, j'en grimpai l'échelle quatre à quatre et je la retirai après moi. Alors, assis tout seul sur une botte de paille, j'eus le plus beau coup d'oeil qu'il soit possible de voir.
Dieu que de monde ! Les vieilles galeries en craquaient ; les toits en pliaient.. . Il y en avait. . . il y en avait... mon Dieu I cela faisait frémir... On aurait dit que tout devait tomber ensemble ; que lés gens, entassés les uns sur les autres, devaient se fondre entre les balustrades, comme les grappes sous le pressoir.
11 y en avait de pendus en forme de hottes à l'angle des piliers, et plus haut, sur la gouttière; plusbaut, dans le pigeonnier; plus haut, dans les lucarnes de la mairie; plus haut, sur le clocher de Saint-Christophe, et tout ce monde se penchait, hurlait et criait :
« Les ours ! les ours ! »
, Et quand j'eus suffisamment admiré la foule innombrable, abaissant les yeux, je vis sur
3«4 PONTBS DE I.A MONTAGNE.
Taire de la cour uu pauvre âne plus maigre, plus décharné que le coursier fantôme de l'Apocalypse, la paupière demi-close , les oreilles pendantes. C'est lui qui devait commencer la bataille.
« FaUt-il que les gens soient bêtes! » me dis-je en moi-même.
Cependant les minutes se passaient, le tusnulte redoublsdt, on ne se possédait plus d'impatience, lorsque le grand pendard roux, avec son immense feutre gris, s' avançant au milieu de la cour, s'écria d'un ton solennel, le poing sur la hanche :
« L'onagre du désert défie tous les chiens de la ville. »
Il se fit un profond silence, et le boucher Daniel, les yeux à fleur de tête et la bouche béante, regardant de tous côtés, demanda :
« Où donc est l'onagre?
— Le voilà!
— Ça ! mais c'est un âne ! »
Et tout le monde cria :
« C'est un âne! C'est un âne!
— C'est un onagre !
— Eh bien, nous allons voir, » dit le boucher en riant.
II siffla son cbieo, et, lui montrant l'âne :
a Foux... attrape 1 »
Mab, chose bizarre, à peine Fane eut-il tu le chien accourir, qu'il se retourna lestement et lui détacha un coup de pied haut la jambe, si juste qu'il en eut la mâchoire fracassée.
Des éclats de rire immenses s'élevèrent jusqu'au ciel, tandis que le chien se sauvait poussant des cris lamentables.
M Eh bien, cria le meneur d'ours, direz-vous encore que mon onagre est un âne?
— Non, fit Daniel tout honteux, je vois bien maintenant que c'est un onagre.
— A la bonne heure... à la bonuQ heure... Que d'autres viennent encore combattre cet animal rare, nourri dans les déserts... Qu'ils approchent. .. l'onagre les attend ! »
Mais aucun ne se présentait; le meneur d'ours avait beau crier de sa voix perçante :
(c Voyons, Messieurs, Mesdames, est-ce qu'on a peur?... peur de mon onagre? C'est honteux pour les chiens du pays. Allons, courage... courage... Messieurs, Mesdames I »
Personne ne voulait risquer son chien contre cet âne dangereux. Le tumulte recommençait ;
(( Les ours 1 Les ours ! Qu'on fasse venir les oursl »
Au bout d'un quart d'heure, rbomme vit bien qu'on était las de son onagre; c'est pourquoi, rayant fait entrer dans la grange, il s'approcha du réduit à porcs, l'ouvrit et tira dehors, par sa chaîne^ Baptiste le Savoyard, un vieil ours brun tout râpé, triôte et honteux comme un ramoneur qui sort de sa cheminée. Malgré cela, les a]: laudissements éclatèrent, et les chiens de combat eux-mêmes, enferinés sous le porche de la.taveme, sentant l'odeur des fauves, hurlèrent à la mort d'une façon vraiment tragique. Le pauvre ours fut conduit près d'un solide épieu, contre le mur de la buanderie, et se laissa tranquillement attacher, promenant sur la foule des regards mélancoliques.
« Pauvre vieux routier, m'écriai-je en moimême, qui t'aurait dit, il y a dix ans, lorsque tu parcourais seul, grave et terrible, les hauts glaciers de la Suisse, ou les sombres ravins de l'Underwald, et que tes hurlements faisaient trembler jusqu'aux vieux chênes de la montagne... qui t'aurait dit alors qu'un jour, triste et résigné, la gueule cerclée de fer, tu. serais attaché au carcan et dévoré par de misérables
chiens, pour l'amusement de Bergzabern? Hélas ! hélas ! Sic transit gloria mundil »
Et, comme je rêvais à ces choses, tout le monde se penchant pour voir, je fis comme les autres, et je reconnus que l'action allait s'échauffer.
Les limiers du vieux Heinrich, dressés à la chasse du sanglier, venaient de s'avancer à l'autre bout de la cour. Retenus par leur maître, ces animaux écumaient de rage. C'était un grand danois à la robe blanche tachetée de noir, souple, nerveux, les mâchoires déchaussées comme un crocodile... puis un de ces grands lévriers du Tannevald, dont le jarret n'a pas été coupé selon l'ordonnance, les flancs évidés, les côtes saillantes, la tète en flèche, les reins noueux et secs comme uii bambou. Ils n'aboyaient pas ; ils tiraient à la longe, et le vieux Heinrich, son feutre gris à feuille de chêne renversé sur la nuque, la moustache rousse hérissée, le nez mince en lame de rasoir recourbé sur les lèvres, et ses longues jambes à guêtres de cuir arc-boutées contre les dalles, avait peine à les retenir des deux mains, en leur opposant tout le contre -poids de son corps.
<( Retirez-vous! retirez - vous ! » criait-il d'une voix vibrante. Et le meneur d'ours se dépêchait de regagner . sa niche derrière le bûcher.
C'est aIors*qu'iI fallait voir toutes ces figures inclinées sur les balustrades, pourpres, haletantes, les yeux hors de la tête!
L'ours s'était accroupi, ses larges pattes en l'air; il frissonnait dans sa grosse peau rousse, et sa muselière paraissait le gêner considérablement. Tout à coup la corde fut lâchée; les chiens ne firent qu'un .bond d'une extrémité de la cour à l'autre, et leurs dents aiguës se cramponnèrent aux oreilles du pauvre Baptiste^ dont les griffes passèrent autour du cou des limiers, s'imprimant dans leurs reins avec une telle force que le sang jaillit aussitôt... Mais lui-même saignait, ses oreilles se déchiraient... les chiens tenaient ferme... et ses yeux jaunes lançaient au ciel un regard navrant. Pas un cri... pas un soupir... les trois animaux restaient là, immobiles comme un groupe de pierre.
Moi, je sentais la sueur me couler le long du dos.
Cela dura plus de cinq minutes. Enfin le
LR COMBAT D'OURS.
lévrier parut céder un peu; Tours appuya plus fortement sur lui sa serre pesante... Toeil du vieux routier brilla d'espérance... puis il y eut encore un tenops d' arrêt.. « On entendit un hoquet terrible... une sorte de craquement : l'échiné du lévrier venait de se casser... il tomba sur le flanc, la gueule sanglante.
Alors Baptiste embrassa voluptueusement le danois des deux pattes... celui-ci tenait toujours, mais ses dents glissaient sur l'oreille... tout à coup il fléchit et fit un bond en arrière; Tours s'élança furieux... sa chaîne le retint. Le chien s'enfuit, rouge de sang, jusque derrière le veneur qui lui fit bon accueil, regardant de loin le lévrier qui ne revenait pas.
Baptiste avait posé sa griffe sur ce cadavre, et, la tête haute, il flairait le carnage à pleins poumons : le vieux héros s'était retrouvé! Des applaudissements frénétiques s'élevèrent des galeries jusqu'à la cime du clocher... L'ours semblait les comprendre... Je n'ai jamais vu d'attitude plus fière, plus résolue.
Après ce combat, toutes les bonnes gens reprenaient haleine; le capucin Johannes, assis sur la balustrade en face, agitait son
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bâton et souriait dans sa longue barbe fauve. On avait besoin de se remettre... on s'offrait une prise de tabac, et la voix du docteur Melcbior, développant les différentes chances de la bataille, s'entendait de loin. Il n'eut pas le temps de finir son discours, car la porte de la grange s'ouvrit, et plus de vingt-cinq chiens, grands et petits, tous les maraudeurs de la ville, offerts en holocauste pour la circonstance, débouchèrent dans la cour, hurlant, jappant, aboyant... Puis, d'un commun accord, ils se retirèrent dans un coin fort éloigné de l'ours, et de là continuèrent à se fâcher, à s'élancer, à reculer, à faire de l'opposition.
« Oh! les lâches!... Oh! la canaille!.,, criaient les gens courageux de la galerie, oh ! les misérables!... »
Eux levaient le nez et semblaient répondre en jappant :
« Âllez-y donc vous-mêmes I »
L'ours cependant se tenait sur ses gardes, quand, à la stupeur générale, Heinrich revint avec son danois.
J'ai su depuis qu'il avait parié cinquante florins contre le garde-chasse Joseph Kilian,
de le faire reprendre. 11 s'avança donc le caressant de la main, puis lui montrant Tours :
« Courage, Blitz! » s'écria-t-il.
Et le noble animal, malgré ses blessures, recommença Tattaque.
Alors, tous les poltrons^toute la canaille des roquets, des caniches, des tournebroches accourut à la file, et le pauvre vieux Baptiste en fut couvert; il roulait dessus, hurlant, grognant, écrasant Tun, estropiant l'autre, se débattant avec fureur.
Le brave danois se montrait encore le plus intrépide; il avait pris l'ours à la tignasse et roulait avec lui les pattes en l'air, tandis que d'autres lui mordaientles jarrets... d'autres ses pauvres oreille; saignantes... Cela n'en finissait plus.
« Assez! assez! » criait-on de toutes parts.
Quelques-uns cependant répétaient avec acharnement :
(( Sus! sus!... courage!... »
Heinrich, en ce moment, traversa la cour comme un éclair; il vint saisir son chien par la queue, et le tirant de toutes ses forces :
(( Blitz! Blitz!... làcheras-tu? »
Bah I rien n'y faisait. Le veneur réussit enfin
à lui l'aire lâcher prise par jun coup de fouet terrible, et rentrainant aussitôt, il disparut à l'angle de la porte cochëre.
Les roquets n'avaient pas attendu son départ pouf battre en retraite... quatre ou cinq restaient sur le flanc... Les autres, efljarés, écloppés, courant, boitant, cherchaient à grimper aux murs. Tout à coup l'un d'eux, le carlin de la vieille Rasimus, aperçut la fenêtre de la cuisine, et plein d'un noble enthousiasme, il enfila l'une des vitres. Tous les autres, frappés de cette idée lumineuse, passèrent par là sans hésiter... On entendit les soupières, les casseroles, toute la vaisselle tomber avec fracas, et la mère Grédel jeter des cris aigus :
« Au secours ! ... Au secours I »
Ce fut le plus beau moment du spectacle : on n'en pouvait plus de rire... on se tordait les côtes...
« Haï haï haï la bonne farce I... »
Et de grosses larmes coulaient sur les joues pourpres des spectateurs... les ventres galopaient à perdre haleine...
Au bout d'un quart d'heure, le calme s'était rétabli... On attendait avec impatience le terrible ours des Asturies.
a L'oui*s des Asturiesl L'oui^s des Asturies!... »
Le meneur d'ours faisait signe au public de se taire, qu'il avait quelque chose à dire... Impossible... les cris redoublaient :
(( L'ours des Asturies!... L'ours des Asturies!... »
Alors cet homme prononça quelques paroles inintelligibles, détacha l'ours brun ei le reconduisit dans sa bauge , puis , avec toute sorte de précautions, il ouvrit la porte du réduit voisin , et saisit le bout d'une chaîne qui traînait à terre... Un grondement formidable se fit entendre à l'intérieur..• L'homme passa rapidement la chaîne dans un anneau de la muraille et sortit eu criant :
« Hé ! vous autres, lâchez les chiens ! »
Presque aussitôt un petit ours gris, court, trapu, la tête plate, les oreilles écartées de la nuque, les yeux rouges et l'air sinistre, s'élança de l'ombre, et, se sentant retenu, poussa des hurlements furieux. Évidemment cet ours avait des opinions philosophiques déplorables... Il était, en outre, surexcité au dernier point par les aboiements et le bruit du combat qu'il \e-
nait d'eoteodre... et son maître faisait très-bien de s'en défier.
« L&chez les chiens ! criait le meneur en passant le nez par la lucarne de la grange* lâchez les chiens ! »
Puis il ajouta :
« Si Ton n'est pas content... ce ne sera pas de ma faute... Que les chiens sortent... et l'on va voir une belle bataille I »
Au même instant» le dogue de Ludwig Korb, et les deux chiens - loups du vannier Fischer de Hirschiand, la queue traînante, le poil long, la mâchoire allongée et Foreille droite, s'avancèrent ensemble dans la cour.
Le dogue, calme, la lète pesante, bâilla en se détirant les jambes et fléchissant les reins... Il ne voyait pas encore l'ours, et semblait s'éveiller... Mais après avoir bâillé longuement... il se retourna... vit l'ours... et resta immobile, comme stupéfait. L'ours i*egardait aussi, l'oreille tendue, ses deux grosses serres crispées sur le pavé, ses petits yeux étincelants comme à l'alTiit.
Les deux chiens-loups se rangèrent derrière le dogue.
Le silence était tel aloi*s, qu'on aurait en-
tendu tomber une feuille; un grondement sourd, grave, profond comme un biiiit d'orage, donnait le frisson à la foule.
Tout à coup le dogue bondit, les deux autres le suivirent, et, durant quelques secondes, on ne vit plus qu'une masse rouler autour de la chaîne, puis des entrailles vertes et bleues, mêlées de sang, couler sur les dalles*., puis, enfm , l'ours se relever, tenant le dogue sous sa serre tranchante... balancer sa lourde tète avec un soupir et bâiller à son tour... car il n'avait plus de muselière... elle s'était détachée dans le combat !
Un vague chuchotement courait autour des galeries... On n'applaudissait plus;* on avait peur 1 — Le dogue râlait; les deux autres chiens en lambeaux ne donnaient plus signe de vie... dans les écuries voisines, de longs mugissements annonçaient la terreur du bétail... des ruades ébranlaient les murs... Et pourtant Tours ne bougeait pas... il semblait jouir de la terreur générale...
Or, comme on était ainsi, voilà qu'un faible craquement se fit entendre... puis un autre : les vieilles galeries vermoulues commençaient à fléchir sous le poids énorme de la foule I...
Et ce bruit, dans le silence de l'atiente,.. ce faible bruit avait quelque chose de si terrible, que moi-même, à l'abri dans mon grenier, je me sentis froid subitement... Aussi, promenant les yeux sur les galeries en face, je vis toutes les figures pâles, d'une pâleur étrange... Quelques-unes, la bouche béante... les autres, les cheveux hérissés... écoutant, retenant leur haleine. Les joues du capucin Johannes, assis sur la balustrade, avaient des teintes verdâtres, et le gros nez cramoisi du docteur Melchior s'était décoloré pour la première fois depuis vingtcinq ans... Les petites femmes grelottaient sans bouger de leur place, sachant que la moindre Secousse pourrait entraîner la chute générale.
J'aurais voulu fuir; il me semblait voir les vieux piliers de chêne s'enfoncer dans la terre. .. Était-ce une illusion de la peur? Je l'ignore... mais au même instant la grosse poutre fit un éclat, et s'aiTaissa de trois pouces au moins. Alors, mes chers amis, ce fut quelque chose d'horrible : autant le silence avait été grand, autant le tumulte, les cris, les gémissements devinrent affreux. Cette masse d'êtres amoncelés dans les galeries, comme dans une hotte
immense, se prirent à grimper les uns par-dessus les autres, à se cramponner aux murs, aux piUers, aux balustrades, à se frapper même avec rage, à mordre. .. pour fuir plus vite. . . Et, dans cette épouvantable bagarre, la voix plaintive de Thérésa Becker, prise tout à coup de mal d* enfant, s'entendait comme la trompette du jugement dernier.
Oh Dieu! rien qu'à ce souvenir, je me sens encore frissonner.,. Le Seigneur me préserve de revoir jamais un pareil spectacle I
Mais ce qu'il y avait de plus terrible, c'est que l'ours se trouvait précisément attaché tout près de l'escalier de la cour qui monte aux galeries.
Je me rappellerais mille ans la figure du capucin Johannes, qui s'était fait jour avec son grand bâton, et mettait le pied sur la première marche, lorsqu'il aperçut, au bas de l'escalier, Beppo accroupi sur son derrière, la chaîne tendue et l'œil réjoui... prêt à le happer au passage I
Ce qu'il fallut alors de force à maître Johannes pour se cramponner à la rampe et retenir la foule qui le poussait en avant, nul ne le sait... Je vis ses larges mains saisir les mon*
tants de l'escalier..* son dos s'arc- bouter comme celui du géant Atlas^ et je crois qu*il aurait lui-même, dans ce moment, porté le ciel sur ses épaules.
Au milieu de cette bagarre, et comme rien ne semblait pouvoir conjurer la catastrophe, la porte de l'étable s'ouvrit brusquement, et le terrible Horni, le magnifique taureau de maître Sébaldus, le fanon flottant comme un tablier, le mufle couvert d'écume, s'élança dans la cour.
C'était une inspiration de notre digne maître de taverne... il sacrifiait son taureau pour sauver le public. Eu même temps la bonne grosse tête rouge du brave homme apparaissait à la lucarne de l'étable, criant à la foule de ne pas s'effrayer... qu'il allait ouvrir l'escalier intérieur qui descend dans la vieille synagogue... et que tout le monde pourrait sortir par la rue des Juifs.
Ce qui fut fait deux ou trois minutes plus tard, à la satisfaction générale I
Mais écoutez la fin de l'histoire.
A peine l'ours avait-il aperçu le taureau, qu'il s'était élancé vers ce nouvel adversaire d'un bond si terrible, que sa chaîne s'était
cassée du coup. Le taureau , lui, à la vue de Tours, s* accula dans l'angle de la cour, près du pigeonnier, et, la tête basse entre ses jambes trapues, il attendit l'attaque. '
L'ours fit plusieurs tentatives pour se glisser contre le mur, allant de droite à gauche; mais le taureau, le front contre terre, suivait ce mouvement avec un calme admirable.
Depuis cinq minutes, les galeries étaient vides; le bruit de la foule, s' écoulant par la rue des Juifs, s'éloignait de plus en plus, et la manœuvre des deux adversaires semblait devoir se prolonger indéfiniment, lorsque tout k coup le taureau, perdant patience, se rua sur l'ours de tout le poids de sa masse. Celui-ci, serré de près, se réfugia dans la niche du b&cher... la tête du taureau l'y suivit et le cloua sans doute contre la muraille, car j'entendis un hurlement terrible, suivi d'un craquement d'os... et presque aussitôt un ruisseau de sang serpenta sur le pavé.
Je ne voyais que la croupe du taureau et sa queue tourbillonnante... On eût dit qu'il voulait enfoncer le mur, tant ses pieds de derrière pétrissaient les dalles avec fureur. Cette scène silencieuse au fond de F ombre avait
quelque chose d'épouvantable. Je n'en attendis pas la fin... Je descendis tout doucement Téchelle de mon grenier, et je me glissai hors de 1^ cour comme un voleur. Une fois dans la rue, je ne saurais dire avec quel bonheur je respirai le grand air, et traversant la foule réunie devant la porte autour du meneur d'ours, qui s'arrachait les cheveux de désespoir, je me pris à courir vers la demeure de ma tante.
J'allais tourner le coin des arcades, lorsque je fus arrêté par mon vieux maître de dessin, Conrad Schmidt.
« Hé! Kasper, mè cria-t-il, où diable courstu si vite ?
— Je vais dessiner la grande bataille d'ours I lui répondis-je avec enthousiasme.
— Encore une scène de taverne, sans doute? fit-il en hochant la tête.
— Hé! pourquoi pas, maître Conrad? Une belle scène de taverne vaut bien une scène du forum ! »
J'allais le quitter... mais lui, s' accrochant à mon bras, poursuivit d'un ton grave :
« Kasper!... au nom du ciel, écoute-moi... Je n'ai plus rien à t' apprendre : tu dessines
mieux que Schwaan, et tu peins comme Van Berghem... Ta couleur est grasse, bien fondue, harmonieuse... Il faut maintenant voyager... Remercie le ciel de t' avoir donné 1,500 florins de rente... Chacun ne possède pas cet avantage... Il faut aller voir l'Italie... le ciel pur de la belle Italie... au lieu de perdre ton temps à courir les tavernes I Tu vivras là en société de Raphaël, de Michel-Ange, de Paul Véronèse, du Titien et de maître Léonard, le phénix des phénix! Tu nous reviendras grandi de sept coudées, et tu feras la gloire du vieux Conrad I
— Que diable me chantez-vous là, maître Schmîdt? m'écriai -je, vraiment indigné.
C'est ma tante Catherine qui vous a soufQé cela, pour ra'éloigner de la taverne de Sébaldus Dick ; mais il n'en sera rien I Quand on a eu le bonheur de naître à Bergzabern, entre les superbes vignobles du Rhingau et les belles forêts du HundsrUck, est-ce qu'il faut songer aux voyages? Dans quelle partie du monde trouvet-on d'aussi beaux jambons qu'aux portes de Mayence... d'aussi bons pâtés que sur les rives de Strasbourg. •• de plus nobles vins qu'à Rûdesheim, Markobrunner, Steinberg... de plus
jolies filles qu'à Pirmasens, Kaisersiautern, Anweiler, Neustadt?... Où trouve-t-on des physionomies plus dignes d'être transmises à la postérité, que dans notre bonne petite ville de Bergzabern? Est-ce à Rome... à Naples... à Yenise?... Mais tous ces pêcheurs, tous ces lazzarones, tous ces pâtres se ressemblent... On les a peints et repeints cent mille fois... Ils ont tous le nez droit , le ventre creux et les jambes maigres. Tenez, maître Conrad, sans vous flatter, avec votre petitnez rabougri, votre casquette de cuir et votre souquenille grise barbouillée de couleur, je vous trouve mille fois plus beau que l'Apollon du Belvédère...
— Tu veux te moquer de moi! s'écria le bonhomme stupéfait.
— Non, je dis ce que je pense... Au moins, vous n'avez pas les yeux dans le front, et les jambes sèches comme une chèvre... Et puis, allez donc trouver dans vos antiques une tête plus remarquable que celle de notre vieux docteur Melchior Hâsenkopf, sa perruque jaune clair tortillée sur le dos, le tricorne sur la nuque, et la face empourprée comme une grappe en automne I — Est-ce que votre Hercule Farnèse, avec sa peau de lion et sa mas-
sue, vaut notre bon, notre gros, notre digne maître de taverne Sébaldus Dick,.avec son grand tablier de cuir déployé sur le ventre, depuis le triple menton jusqu'aux cuisses, la face épanouie comme une rose, le nez rouge comme une framboise, les yeux bleus à fleur de tète comme une grenouille, et la lèvre humide avancée en goulot de carafe?... Regardezle de proiii, maître Conrad, quand il boit... Quelle ligne magnifique, depuis le haut du coude, le long des reins, des cuisses et des mollets!... Quelle cascade de chair! Voilà ce que j'appelle un chef-d'œuvre de la création I Maître Sébaldus ne tue pas des hydres, mais il avale huit bouteilles de johannisberg et deux aunes de boudin dans une soirée; il aime mieux tenir un broc que des serpents... Est-ce une raison suffisante pour méconnaître son mérite? — Et notre brave capucin Johannes donc!... avec sa grande barbe fauve, ses pommettes osseuses, ses yeux gris, ses noirs sourcils joints au milieu du front comme un bouc... Quel air de grandeur, de majesté, quand il entonne d'une voix sonore le chant sublime : Buvons! buvons! buvons! Comme sa main musculeuse presse le verre, comme son œil étincelle!... N'est-ce pas
de la couleur, cela, de la vraie couleur, solide et franche, maître Conrad ? — Et trouvez-moi donc, dans tous vos antiques, deux plus jolies créatures que cette Roberte Weber et sa sœur Éva, les deux chanteuses de carrefour, lorsqu'elles vont de taverne en taverne, le soir, l'une sa guitare sous le bras, l'autre sa harpe pendue à l'épaule, et qu'elles traînent derrière elles leurs vieilles robes fanées, avec toute la majesté de Sémiramis... Voilà ce que je nomme des modèles!... de vrais modèles!... Oui, toutes déguenillées qu'elles sont, avec leurs vieilles robes flétries, Éva et Roberte parlent à mon âme ; leurs yeux noirs, leur teint brun, leur profil sévère m'enthousiasment... Je les estime plus que toutes les Vénus de l'univers.. • Au moins elles ne posent pas! — Et quant à tous ces paysages aridéb... ces paysages à grandes lignes qu'on nous envoie d'Italie... qufint à leurs golfes, à leurs ruines... le moindre coin de haie où bourdonne un hanneton... le plus petit chemin creux où grimpe une rosse étique traînant une charrette... les roues fangeuses... le fouet qui s'effile dans l'air... un rien... une mare à canards... un rayon de soleil dans un grenier... une tête de rat dans
l'ombre, qui grignote et se peigne la moustache... me transportent mille fois plus que vos colonnes tronquées, vos couchers de soleil et vos effets de nuit ! Voyez- vous, maître Conrad, tout cela c'est de l'imitation... les païens ont accompli leur œuvre... Elle est magnifique.. • je le reconnais... Mais, au lieu de la copier platement... il s'agit de faire la nôtre!... On nous assomme avec le grand style, le genre grave... l'idéal grec... Moi, je ne veux être d'aucune académie et je suis Flamand... J'aime le naturel et les andouilles cuites dans leur jus... Quand les Italiens feront des saucisses plus délicates, plus appétissantes que celles de la mère Grédel... et que les personnages de leurs bas-reliefs et de leurs tableaux n'auront pas l'air de poser, comme des acteurs devant le public... alors j'irai m'établir à Rome. En attendant je reste ici... Mon Vatican à moi, c'est la taverne de maître Sébaldus! C'est là que j'étudie les beaux modèles, et les effets de lumière en vidant des chopes... C'est bien plus amusant que de rêver sur des ruines... »
J'en aurais dit davantage, mais nous étions arrivés à ma porte.
« Allons... bonsoir, maître Conrad, m'é-
criai-je en lui serrant la main, et sans rancune. — De la rancune ! fit le vieux maître en souriant, tu sais bien qu'au fond je suis de ton avis... Si je te dis quelquefois d'aller en Italie, c'est pour faire plaisir à dame Catherine... Mais suis ton idée, Kasper... Ceux qui prennent l'idée d'un autre ne font jamais rien. »