LE TISSERAND DE LA STEINBACH
vait au bout de mon pied, et je la balançais doucement... comme pour rire... »
Ici Heinrich fit une pause... il était trèspaie... Au bout de quelques secondes, il reprit :
(( Voyez-vous, maître Christian, on a beau dire le contraire, la chasse est une passion diabolique... elle développe les instincts de destruction qui se trouvent au fond de notre nature, et finit par nous jouer de mauvais tours. — Si je n'avais pas été habitué à verser le sang depuis plus de trente ans, il est positif que l'idée seule que je pouvais écraser un de ces malheureux zigeiners, m'aurait fait dresser les cl^veux sur la tête. — J'aurais quitté la place sur-le-champ, pour ne pas succomber à la tentation... mais Thabitude de tuer rend cruel... Et puis, il faut bien le dire, une curiosité diabolique me retenait.
Je me représentais les bohémiens, consternés... la bouche béante... courant à droite et à gauche... levant les mains... poussant des cris... et grimpant à quatre pattes au milieu des rochers... avec des figures si drôles... des contorsions si bizarres... que, malgré moi, mou pied s'avançait tout doucement... tout
doucement... et poussait Ténorme pierre sur la pente...
Elle partit!
D'abord elle fit un tour... lentement... J'aurais pu la retenir... Je me levai même pour m' élancer dessus, mais la pente était si roide en cet endroit, qu'au deuxième tour elle avait déjà sauté trois pieds... puis six... puis douze!... Alors, moi, debout, je sentis que je devenais pâle et que mes joues tremblaient. Le rocher montait, descendait, juste en face de la flamme... Je le voyais en l'air.... puis retomber dans la nuit... et je l'entendais bondir comme un sanglier... C'était terrible!
Je jetai un cri... un cri à réveiller la montagne... Les bohémiens levèrent la tête... il était trop tard! Au même instant, le rocher parut en l'air pour la dernière fois... et la flamme s'éteignit... »
Heinrich se tut, me fixant d'unœil hagard..; La sueur perlait sur son front. — Moi, je ne disais rien... j'avais baissé la tôte... Je n'osais pas le regarder !
Après quelques instants de silence, le vieux braconnier reprit :
« Voilà ce que j'ai fait, maître Christian, et
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VOUS êtes le premier à qui j'en parle depuis ma confession au vieux curé Gottlieb,deSchirmeck«». deux jours après le malheur. — Ce curé me dit : — « Heinricb, l'amour du sang vous a perdu... vous avez tué une pauvre vieille femme, pour une envie de rire... C'est un crime épouvantable... Laissez là votre fusil, travaillez au lieu de tuer, et peut-être le Seigneur vous pardonnera- 1- il un jourl... Quant à moi, je ne puis vous donner l'absolution... » Je compris que ce brave homme avait raison, que la chasse m'avait perdu. Je donnai mon chien au sabotier du Chêvrehof... J'accrochai mon fusil au mur... Je repris la navette... et me voilà I »
Heinricb se tut.
Nous restâmes longtemps assis en face l'un de l'autre, sans échanger une parole. La nuit était venue... un silence de mort planait sur le hameau de la Steinbach... et tout b^x loin... bien loin... sur la route de Saverne, une lourde voiture, lancée au galop, passait avec un cliquetis de ferrailles.
Vers neuf heures, la lune, commençant à paraître derrière le Schnéeberg, je me levai pour sortir. — Le vieux braconnier m'ac-
compagna jusqu'au seuil de sa cassine.
a Pensez-vous que le Seigneur me pardonnera, maître Christian? » dit-il en me tendant la main.
Sa voix tremblait.
<( Si vous avez beaucoup souffert... Heinrichl... Souffrir, c'est expier. »
Il me regarda quelques instants sans répondre...
« Si j'ai beaucoup souffert? fit-il enfin avec amertume... Si j'ai beaucoup souffert? — Ah I maître Christian, pouvez-vous me demander cela! — Est-ce qu'un épervier peut jamais être heureux dans une cage? Non, n'est-ce pas... On a beau lui donner les meilleurs morceaux, ça ne l'empêche pas d'être triste... Il regarde le ciel à travers les barreaux de sa cage... ses ailes tremblent... il finit par mourir I — Eh bien! depuis dix ans, je suis comme cet épervier! m
Il se tut quelques secondes... puis, tout à coup, comme entraîné malgré lui :
« Oh! s'écria-t-il, les hautes montagnes I... les grandes forêts!... la solitude!... la vie des bois!... »
Il étendait les bras vers les pics lointains
LB TISSERAND DE LA STEINBACH. Il
des Vosges, dont les masses noires se dessinaient à l'horizon, et de grosses larmes roulaient dans ses yeux.
<{ Pauvre vieux! me dis-je en le quittant, pauvre vieux ! »
Et je remontai tout pensif le petit sentier qui longe la côte, au milieu des bruyères.
LB
CORTS FAMTABTIQ17B
Karl Hâfitz avait passé six ans sur la méthode du contre-point ; il avait étudié Haydn, Gluck, Mozart, Beetbowen, Rossini ; il jouissait d'une santé florissante et d'une foi1;une honnête qui lui permettait de suivre sa vocation artistique ; en un mot, il possédait tout ce qu'il faut pour composer de grande et belle musique... excepté la petite chose indispensable : l'inspiration.
Chaque jour, plein d'une noble ardeur, il
CONTES DK LA MONTAtiNR.
portait à son digne maître Albértus Kilian de longues partitions très-fortes d'harmonie... mais dont chaque phrase revenait à Pierre, à Jacques, à Christophe.
Maître Albértus, assis dans son grand fauteuil, les pieds sur les chenets, le coude au coin de la table, tout en fumant sa pipe, se mettait à biffer l'une après l'autre les singulières découvertes de son élève. Karl en pleurait de rage, il se fâchait, il contestait... mais le vieux maître ouvrait tranquillement un de ses innombrables cahiers et le doigt sur le passage disait :
« Regarde, garçon! »
Alors Karl baissait la tête et désespérait de l'avenir.
Mais un beau matin qu'il avait présenté sous son nom, à maître Albértus, une Fantaisie de Baccherini variée de Viotti, le bonhomme jusqu'alors impassible se fâcha.
« Karl, s'écria-t-il, est-ce que tu me prends pour un âne? Crois-tu que je ne m'aperçoive pas de tes indignes larcins ?. . Ceci est vraiment trop fort ! »
Et le voyant consterné de son apostrophe :
u Écoute, lui dit-il, je veux bien admettre
que tu sois dupe de ta mémoire, et que tu prennes tes souvenirs pour des inventions... mais décidément tu deviens trop gras... tu bois du vin trop généreux, et surtout une quantité de cbopes trop indéterminée... Voilà ce qui ferme les avenues de ton intelligence. 11 faut maigrir I
— Mdgrir !
— Oui!... ou renoncer à la musique. La science ne te manque pas... mais les idées... et c'est tout simple... Si tu passais ta vie à enduire les cordes de ton violon d'une couche de graisse, comment pourraient-elles vibrer?»
Ces paroles de maître Albertus furent un trait de lumière pour Hâfitz :
« Quand je devrais me rendre étique, s'écriat-îl, je ne reculerai devant aucun saorifice. Puisque la matière opprime mon âme, je maigrirai ! »
Sa physionomie exprimait en ce moment tant d'héroïsme, que maître Albertus en fut vraiment touché ; il embrassa son cher élève et lui souhaita bonne chance.
Dès le jour suivant Karl Hàfitz, le sac au dos et le bâton à la main, quittait l'hôtel des Trois Pigeons et la brasserie du Boi GambrinusçoMT entreprendre un long voyage.
Il se dirigea vers la Suisse.
Malheureusement, au bout de six semaines son embonpoint était considérablement réduit, et l'inspiration ne venait pas davantage.
« Est-il possible d'être plus malheureux que moi ? se disait-il. Ni le jeûne, ni la bonne chère, ni l'eau, ni le vin, ni la bière, ne peuvent monter mon esprit au diapason du sublime... Qu*ai-je donc fait pour mériter un si triste sort? Tandis qu'une foule d'ignorants produisent des œuvres remarquables, moi, avec toute ma science, tout mon travail, tout mon courage, je n'arrive à rien... Ah ! le ciel n'est pas juste... non, il n'est pas juste ! »
Tout en raisonnant de la sorte, il suivait la route de Bruck à Fribourg; la nuit approchait, il traînait la semelle et se sentait tomber de fatigue.
En ce moment il aperçut, au clair de lune, une vieille masure embusquée au revers du chemin, la toiture rampante, la porte disjointe, les petites vitres effondrées, la cheminée en ruines. De hautes orties et des ronces croissaient autour, et la lucarne du pignon dominait à peine les bruyères du plateau où soufflait un vent à décomer des bœufs.
Karl aperçut en même temps, à travers la brume, la branche de sapin flottant au-dessus de la porte.
« Allons se dit-il, l'auberge n'est pas belle, elle est même un peu sinistre, mais il ne faut pas juger des choses sur l'apparence. »
Et, sans bésiter, il frappa la porte de son bâton.
tt Qui est là ?. . que voulez-vous ? fit une voix rude de l'intérieur.
— On abri et du pain.
— Ah ! haï bon... bon !.. »
La porte s'ouvrit brusquement, et Karl se vit en présence d'un homme robuste, la face carrée, les yeux gris, les épaules couvertes d'une houppelande percée au coude, une hachette à la main.
Derrière ce personnage brillait la flamme de l'âtre, éclairant l'entrée d'une soupente, les marches d'un escalier de bois, les murailles décrépites, et, sous l'aile de la flamme, une jeune fille pâle, frêle, vôtue d'une pauvre robe ^ de cotonnade brune à petits points blancs. Elle regardait vers la porte avec une sorte d'effroi; ses yeux noirs avaient une expression de tristesse et d'égarement indéfinissable.
Karl vit tout cela d'un coup d'œil, et serra instinctivement son bâton.
« Eh bien !.. entrez donc, dit Thomme, il ne fait pas un temps à tenir les gens dehors. »
Alors lui, songeant qu'il serait maladroit d'avoir l'air effrayé, s'avança jusqu'au milieu de la baraque et s'assit sur un escabeau devant l'âtre.
«Donnez-moi votre bâton et votre sac, »> dit l'homme.
Pour le coup, l'élève de maître Albertus tressaillit jusqu'à la moelle des os... mais le sac était débouclé, le bâton posé dans un coin, et l'hôte assis tranquillement près du foyer, avant qu'il fût revenu de sa surprise.
Cette circonstance lui rendit un peu de balme.
« Herr wirih^^ dit -il en souriant, je ne serais pas fâché de souper.
— Que désire monsieur à souper ? fit l'autre, gravement.
— Une omelette au lard, une cruche de vin, du fromage.
— Hé 1 hé 1 hé 1 Monsieur est pourvu d'un