‹ Maitre Daniel RockChapitre 9 sur 18 · Monsieur Taubergiste · texte numérisé non relu

Monsieur Taubergiste

excellent appétit... mais nos provisions sont épuisées.

— Épuisées ?

— Oui.

— Toutes?

— Toutes.

— Vous n'avez pas de fromage ?

— Non.

— Pas de beurre ?

— Non,

— Pas de pain?... pas de lait?.

— Non.

— Mais, grand Dieu ! qu'avez-vous donc ?

— Des pommes de terre cuites sous la cendre. »

Au même instant Karl aperçut dans l'ombre, sur les marches de l'escalier, tout un régiment de poules : blanches, noires, rousses, endormies, les unes la tète sous l'aile, les autres le cou dans les épaules ; il y en avait menue une grande, sèche, maigre, hagarde, qui se peignait et se plumait avec nonchalance.

<( Mais, dit Hâfitz, la main étendue, vous devez avoir des œufs?

— Nous les avons portés ce matin au marché de Bruck.

— Oh ! mais alors, coûte que coûte, mettez une poule à la broche ! »

A peine eut-il prononcé ces mots, que la fille pâle, les cheveux épars, s'élança devant l'escalier, s' écriant :

« Qu'on ne touche pas à mes poules. .. qu'on ne touche pas à mes poules... Ho! ho! ho ! qu'on laisse vivre les êtres du bon Dieu I »

L'aspect de cette malheureuse créature avait quelque chose de si terrible, que Hâfitz s'empressa de répondre :

(( Non, non, qu'on ne tue pas les poules... Voyons les pommes de terre... Je me* voue aux pommes de terre... Je ne vous quitte plus! A cette heure, ma vocation se dessine clairement... C'est ici que je reste, trois mois... six mois... enfin le temps nécessaire pour devenir maigre comme un fakir ! »

Il s'exprimait ainsi avec une animation singulière, et l'hôte criait à la jeune fille pâle :

((Génovéva!.. Génovéva... regarde... l'Es^ prit le possède... c'est comme l'autre !.. »

La bise redoublait dehoi*s ; le feu tourbillonnait sur l'âtre et tordait au plafond des masses de fumée grisâtre. Les poules, au reflet de la flamme, semblaient danser sur les

planchettes de l'escalier, tandis que la folle chantait d'une voix perçante unvieil air bizarre, et que la bûche de bois vert, pleurant au milieu de la flamme, l'accompagnait de ses soupirs plaintifs.

Hâfitz comprit qu'il était tombé dans le repaire du sorcier Hecker ; il dévora deux pommes de terre, leva la grande cruche rouge pleine d'eau, et but à longs traits. Alors le calme rentra dans son âme; il s'aperçut que la fille était partie, et que l'homme seul restait en face de l'âtre.

« Herr wirthy reprit-il, menez-moi dormir. »

L'aubergiste, allumant alors une lampe, monta lentement l'escalier vermoulu ; il souleva une lourde trappe de sa tête grise et conduisit Karl au grenier, sous le chaume. *-

« Voilà votre lit, dit-il en déposant la lampe à terre, dormez-bien et surtout prenez garde au feu !.. »

Puis il descendit, et Hâfitz resta seul, les reins courbés, devant une grande paillasse recouverte d'un large sac de plumes.

11 rêvait depuis quelques secondes, et se demandait s'il serait prudent de dormir, car la physionomie du vieux lui paraissait bien

sinistre, lorsque, songeant à ces yeux gris clair, à cette bouche bleuâtre entourée de grosses rides, à ce front large, osseux, à ce teint jaune, tout à coup il se rappela que sur la Golgenberg se trouvaient trois pendus, et que l'un d'eux ressemblait singulièrement à son hôte... Qu'il avait aussi les yeux caves, les coudes percés, et que le gros orteil de son pied gauche sortait du soulier crevassé par la pluie.

Il se rappela de plus que ce misérable, appelé Melchior, avait fait jadis de la musique, et qu'on l'avait pendu pour avoir assommé avec sa cruche Faubergiste du Mouton d'ory qui lui réclamait un petit écu de convention.

La musique de ce pauvre diable l'avait autrefois profondément ému... Elle était fantasque, i» et l'élève de maître Albertus enviait le bohème; mais en ce moment, revoyant la figure du gibet, ses haillons agités par le vent des nuits, et les corbeaux volant tout autour avec de grandes clameurs il se sentit frissonner, et sa peur augmenta beaucoup, lorsqu'il découvrit, au fond de la soupente, contre la muraille, un violon surmonté de deux palmes flétries.

Alors il aurait voulu fuir, mais dans le même

instant la voix rude de l'hôte frappa son oreille :

« Éteignez donc la lumière I criait-il... Couchez-vous, je vous ai dit de prendre garde au feu I »

Ces paroles glacèrent Karl d'épouvante, il s'étendit sur la grande paillasse et souffla la lumière.

Tout devint silencieux.

Or, malgré sa résolution de ne pas fermer l'œil, à force d'entendre le vent gémir, les oiseaux de nuit s'appeler dans les ténèbres, les souris trotter sur le plancher vermoulu, vers une heure du matin, Hâfitz dormait profondément , quand un sanglot amer, poignant , douloureux, l'éveilla en sursant... Une sueur froide couvrit sa face.

Il regarda et .vit dans l'angle du toit un homme accroupi : c'était Melchior le pendu ! Ses cheveux noirs tombaient sur ses reins décharnés, sa poitrine et son cou étaient nus... On aurait dit, tant il était maigre, le Squelette d'une immense sauterelle : un beau rayon de lune, entrant par la petite lucarne, l'éclairait doucement d'une lueur bleuâtre, et tout autour pendaient de longues toiles d'araignée.

Hâfitz silencieux, les yeux tout grands ouverts, la bouche hiëante, regardait cet être bizarre, comme on regarde la mort debout derrière les rideaux de son lit, quand la grande heure est proche.

Tout à coup le squelette étendit sa longue main sèche et saisit le violon à la muraille ; il l'appuya contre son épaule, puis, après un instant de silence, il se prit à jouer.

Il y avait dans sa musique. •• il y avait des notes funèbres comme le bruit de la terre croulant sur le cerceuil d'un être bien aimé... — solennelles comme la foudre des cà^ades traînée par les échos de la montagnes... — majestueuses comme les grands coups de vent d'automne au milieu des forêts sonores*.. — ^et parfois tristes... tristes comme l'incuralfle désespoir. — Puis, au milieu de. ces sanglots, se jouait un chant léger, suave, argentin, comme celui d'une bande de gais chardonnerets volti* géant sur les buissons fleuris... — Ces trilles gracieux tourbillonnaient avec un ineffable frémissement d'insouciance et de bonheur, pour s'envoler toutàcoup, effarouchés par la valse... folle. . . palpipante, éperdue; — amour. . . joie. . . désespoir... tout chantait... tout pleurait...

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ruisselait pèle - mêle sous Tarchet vibrant...

Et Karl, malgré sa terreur inexprimable, étendit les bras et criait :

» 0 grand... grand... grand artiste!... 0 génie sublime... Oh! que je plains votre triste sort... Être pendu !... pour avoir tué cette brute d'aubergiste, qui ne connaissait pas une note de musique... Errer dans les bois au clair de lune... N'avoir plus de corps et un si beau talent... Oh! Dieu !... »

Mais comme il s'exclamait de la sorte, la voix rude de l'hôte l'interrompit :

« Hé !' là-haut... vous tairez-vous, à la fin? Êtes -vous malade. .. ou le feu est -il à la maison 7 »

Et des pas lourds firent crier l'escalier de bois, une vive lumière éclaira les fentes de la porte, qui s'ouvrit d'un coup d'épaule, laissant apparaître l'aubergiste.

a Ah ! herrwirlky cria Hâfitz, A^rr wirtk y que se passe -t-il donc ici ? D'abord une musique céleste m'éveille et me ravit dans les sphères invisibles... puis voilà que tout s'évanouit comme un rêve. »

La face de l'hôte prit aussitôt une expression méditative.

« Oui, oui, murmura-t-il tout rêveur...

J'aurais dû m'en douter... Melchior est encore venu troubler notre sommeil... il reviendra donc toujours I... Maintenant notre repos est perdu ; il ne faut plus songer à dormir. . . Allons, camarade, levez-vous... Venez fumer une pipe avec moi. »

Karl ne se fit pas prier ; il avait hâte d'aller ailleurs. Mais quand il fut en bas, voyant que la nuit était encore profonde, la tète entre les mains, les coudes sur les genoux,* longtemps, longtemps, il resta plongé dans un abîme de méditations douloureuses.

L'hôte, lui, venait de rallumer le feu ; il avait repris sa place sur la chaise effondrée au coin de Tâtre, et fumait en silence.

Enfin le jour grisâtre parut... Il regarda par les petites fenêtres ternes, puis le coq chanta... les poules sautèrent de marche en marche.

(( Combien vous dois-je? demanda Karl en bouclant son sac sur ses épaules et prenant son bâton.

— Vous nous devez une prière à la chapelle de raU)aye Saint-Biaise, dit l'homme d'un accent étrange... une prière pour l'âme de mon fils

Melchior, le pendu... et une autre pour sa fiancée... Génovéva la folle !

— C'est tout?

— C'est tout.

— Alors, adieu; je ne l'oublierai pas. »

En effet, la première chose que fit Karl en arrivant à Fribourg, ce fut d'aller prier Dieu pour le pauvre bohème et pour celle qu'il avait aimée... — Puis il entra chez maître Kilian, l'aubergiste de la Grappe^ déploya son papier de musique sur la table, et Vêtant faitapporter une bouteille de rikevir^ il écrivit en tète de la première page : « Le Violon du Pendu I » et composa, séance tenante, sa première partition vraiment originale. .

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