MORICAUDE
« Vivre sans bruit console dt vivre sans gloire. »
LE RÉEL
L’IMAGINÉ
Le père est las, triste et Jeanne veut des histoires de poupées, de belles histoires de malades qui guérissent, qui guérissent vile Jeanne — « qui guérissent tout de suite. » Elle choisit l'heure, les gens, et le conte qu’elle entend est d’elle-même, ainsi, maîtresse de sa joie .
Dans cette histoire de M oricaude , il y a une
Dame, une belle jeune Dame. On frappe.
J eanne m c'est la Dame.» La Dame entre: «El le vient dîner avec nous, comme cela, sans prévenir et il n'y a rien ! Cherchons dans le buffet : ah, des œufs! » Jeanne : — « Et du beurre. » — « Du fromage. » / eanne : « Du petit salé! » — « Une pomme». Jeanne — « Une orange. » La Dame qui a des servantes a cette grâce d’être très maladroite : Elle veut se rendre utile et elle se coupe le doigt; elle veut allumer les fourneaux et elle se brûle. Jeanne — : « Pour rire. » Elle est venue la Dame dans une voiture de la campagne traînée par un cheval... Jeanne : — « Par un âne... Les chevaux sont méchants. » — « Les (Levaux ne sont pas méchants, ils n’aiment pas les gens qui font du mal aux bêtes. » Jeanne : — « Ils écrasent des enfants.» — Les enfants leur donnent des coups de pied.» J eanne — « La bonne voisine a été mordue par un cheval. » — Il l’aura prise pour une autre, *> Moncaude . Il faut inviter la voisine
et sa petite fille. (Et pour ce père, cette petite fille gentille, c’est Jeanne, encore, Jeanne à un autre instant.) On frappe - - Jeanne: — « C’est
la voisine. »
(La voisine a de ces bonnes mains de ménagère qui sentent les quatre-z-herbes.) ce La pe tite fille gentille, a cinq ans. » — Jeanne : — (( Trois ans et demi, » — Elle aime Moricaude
à Moricaude qui était venue la voir elle a dit: — « Pourquoi que tu f en ailles? » On dîne et la Dame dit ; — « Il y a trop,., il en restera.., il y a encore quelque chose après mon os. » — On coupe les pommes en deux...
J eanne : « Et l’orange en quatre. »
- La petite fille gentille a une poupée avec ie beaux cheveux noirs... Jeanne : — « Avec de beaux cheveux blonds. » — « De beaux cheveux blonds qui frisent.v. » Jeanne : - — <( Elle parle. » — - « Elle ne dit pas tout, personne ne sait tout dire » Jeanne : — « Elle parle mieux qu’un enfant de six mois. » — La petite fille gentille dort dans une autre pièce
et la bonne voisine chante,./»' — Jeanne :
« Elle chante La Marjolaine . » — à La bonne voisine chante, et, en chantant elle se perche pour écouter si la petite fille ne s’est pas éveu- Iée... La bonne voisine avait envoyé sa fille malade à la campagne. Et quand la petite fille a été partie, la mère pour dire quelque chose a dit : La maison est grande et on n'est pas gène ... Elle explique : En marchant, je réveillais... Mes souliers faisaient trop de bruit dans le monde . Elle pleurait... Elle n’a pas fait sortir la chèvre et Moricaude a dit : « Le chagrin ça dure un jour, nous reviendrons demain ». Jeanne : — Et le lendemain elle a fait sortir la chèvre... » — Déjà la petite était mieux...» Jeanne. — « La petite était guérie.»
— <( La Dame doit partir et cela lui fait de la peine (c’est déjà un peu ancien). On lui dit : Partez donc . On lui dit : Allez-vous-en et on lui tient les mains et on lui tire les bras. La Dame part, enfin part, part bien tard, part trop tard. Et ce père dit à Moricaude qui
boude : Je suis fâché je ne t’apporterai pas un beau livre à images demain. Et le lendemain il dit : J’ai du caractère... Quand j’ai dit quelque chose... Hier je t’ai dit : Je ne t’apporterai pas demain un livre à images et je ne t’apporte pas de livre... Jeanne : — « Mais, je ne t'ai pas dit : Je ne t’apporterai pas demain un sac de bonbons. » — « Non, il ne l’a pas dit. » — Jeanne . — « Et il lui donne un sac en satin blanc. » — <( Avec des fleurs. » — Jeanne — « Et des oiseaux. »
Moricaude dit : « Il est bien tard et la Dame ne vient pas.» — « Son cocher ne sait plus la route. »
Ce père dit au bon chien Riquet : « Votre conduite est mauvaise, vous mordez votre maître, je crois.)) Le bon chien Riquet se dresse et crotte son maître. « Vous m’offensez gravement. » Riquet s’éloigne la tête basse. Jeanne — a Qu’il pardonne. » — « Vous êtes toi t de même un loyal camarade. » Riquet revient et lèche, — « Vous êtes vulgaire, vraiment !... »
Moricaude — « N’est-ce pas qu’elle est gentille la Dame? » — « Oui, très gentille.» — « Il n’y en a pas une autre. » — « Il n’y en a peut-être pas une autre.» — Tu dis « ou: » comme ça... tu as l’air de dire « non ». Que fait donc la Dame ?» — - « Elle cueille des fleurs. » (( Le chat est mort hier et si le chien était mort on n’en pourrait pas parler, on peut parler du chat : « C’était là sa place. » - - Jeanne — ((On ne connaissait pas ses griff-s » Moricaude — « Que fait donc la Dame? »
(( Elle chante . »
« Le père de Moricaude n’est pas méchant, à la moindre pâleur de sa fille, il traîne chez lui tous les médecins. » Jeanne. — « Et lui?» — (( Il va au chaud et au froid. Rien n’est assez bon pour sa fille Jeanne. — Et pour lui ? » (( Il ne sait pas ce qu’on lui sert. » Il veut qu’elle ait toujours une robe nouvelle »
aEt lui? » — « Il ne sait l’habit qu’il
prend. »
Moricaude. — « Mais que fait la Dame ?»
— (( Elle écoute chanter. » Moricaude bien triste va dormir : — « Elle est gentille... la Darne... gentille!... « — Oui... gentille.... »
Jeanne lassée pose sa tête sur l’épaule du père et le père lui dit — : « Tu es bien? » — « Oui... bien ».
Anniversaire : Octobre 1884 — octobre
Pour deux, pour deux au moins j’ai eu de la peine, que pour deux, elle et moi, elle ait de la joie.
Quinze ans, elle a quinze ans et je suis consolé.