RODIN
C’est encore V interview... Sans écouter les sculpteurs, j’ai interrogé les statues. Les statues, ces statues, m’imposent le silence et l’immobilité : Le Gothique français, la Renaissance, les Marbres grecs, les Egyptiens; et je suis allé d’eux à lui. Moi qui tente — ah vainement ! — d’exprimer par la gesticulation discrète, humainement, je résistais à ce que je ne pouvais égaler, à celui que je ne puis entendre pleinement ni rejoindre. Tout à la douceur d’une valse lente, je me défendais.
Rodin est un Clodion tragique; c’est un prince lui aussi, le prince des ténèbres. Ce vainqueur est une victime, ce triomphateur est un martyr. Il est possédé, non dominé.
Ah, son rire ! Ah ! les ((navets» les petits navets des statuaires renommés, des statuaires célèbres, des statuaires illustres, des statuaires mondains ! Ou’a fait aujourd’hui celui-ci pour
la gloire? Il s’est fait la barbe.... Les navets aux déguisements ingénieux; les navets qui jouent la force, les navets qui singent la grâce ! Les navets ratissés, et les plaisants navets rugueux. Ah ! le goût moyen, l’affreux goût moyen, l’arabesque sans l’enlacement, les anses du vase qui ne menacent pas le col !... Ça du bronze, ça du marbre!... Et ces statuaires le mordillent de presque toutes leurs dents presque blanches ! Ils essayent de rendre le grouillement, le piaillement de la vie. Ça la vie, ça la mort ! Il rit, son nez, son formidable nez branle et son masque exprime l’horreur, dégage de la terreur. De sa sensualité, notre paillardise d’homme apaisé ne s’accommode pas sans trouble. Nous sommes lascifs seulement. Ah les mots qu’il dit ! la bouche qui les dit ! Rodin ! l’œuvre de Rodin, c’est l’esprit en rut. Rodin cherche le bénéfice de sa sensualité dont il souffre. Un groupe de Rodin est pris à la seconde phase du viol, à l’instant de la violence acceptée, subie : Une
femme de Rodin est prise à l’immédiat moment qui précède ou suit le forfait Ah femelle !
Devant le Balzac :
— Et si c’était d’un autre ?
— Ce ne peut être d’un autre.
Janvier 1889.