‹ Maitre GratienChapitre 1 sur 8 · RUE AUBER · texte numérisé non relu

RUE AUBER

Les bouffées prinlanières du commencement d'avril 1776 remplissaient de bourgeons veiis et de chants d'oiseaux la belle forêt de Garnoët, (|ui couvre encore aujourd'hui la rive droite de l'Ellé, entre Quimperlé et la mer. Sur la route, peu fréquentée alors et très sauvage, ouverte à travers les futaies et les taillis, un jeune homme portant la petite tenue des officiers de la marine royale cheminait au pas de sa monture. Il était absorbé dans une profonde rêverie et, d'après les expressions changeantes de son visage, on pouvait voir que le chagrin et la joie, l'énergie et l'abattement, se disputaient

sa pensée. Néanmoins, comme il passait devant une clairière au fond de laquelle se dressait la petite église de Lolhéa, curieusement surchargée de sculptures et d'ornements, le chevalier de Kerguelen tourna la tète vers le vieux sanctuaire et souleva son chapeau, en fidèle Breton qu'il était.

Ce mouvement lui permit de remarquer une berline d'aspect vénérable, abandonnée à ellemême dans la clairière. Les chevaux, tranquilles et gras, décapitaient du bout des dents les jeunes pousses d'ajoncs qui tendaient vers eux leurs boulons pareils à des pépites d'or. A quelques pas, le cocher et le laquais, agenouillés sur la première marche du perron, courbaient dévotement leurs tètes, dont la longue chevelure tombait sur leurs épaules. Le costume breton le plus pur, veste courte de drap bleu, culotte bouflanle de toile, bas de laine noire, leur tenait lieu de livrée.

En voj^ant cet équipage, qui avait grand air malgré toute cette simplicité, le marin quitta la route, lui aussi, et, mettant pied à terre, laissa son bidet de Cornouaille brouter à sa fantaisie, sachant par expérience que l'animal

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n'abuserait pas de sa liberté. 11 s'approcha des deux serviteurs, qui avaient tressailli au bruit de ses pas, car le lieu, toujours désert pendant la semaine, était à souhait pour servir de promenade aux Korrigans. Mais, à la vue du chevalier, ils se levèrent avec respect. Le nouveau venu demanda en breton :

— Madame la marquise de Carnoët prie sans doute dans la chapelle?

— Oui, monsieur le chevalier, répondit l'un des hommes. Nous rentrons à Carnoët, venant de chez madame la douairière de Rustéphan, où nous avons demeuré trois jours. Madame ne passe jamais à Lolhéa sans descendre de voiture pour faire ses dévolions.

— La marquise est seule ?

— : Toute seule. Mademoiselle Gillette, la demoiselle de compagnie, est restée au château, ainsi que M. le marquis.

A ces paroles, on aurait pu voir les larges épaules do Kerguelen se soulever imperceptiblement. Mais il n'eut pas le temps de pousser plus loin son interrogatoire : la marquise paraissait sur le seuil.

C'était une jeune femme au visage fier, doux

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et triste, aux grands yeux noirs très souvent dirigés en haut, comme pour rejoindre une ])ensée ou fuir un regret. Sa taille élevée se devinait souple et parfaite sous la mante de voyage qui la couvrait. Yves de Kerguelen, son parent et son ami d'enfance, lui avait dit un jour :

— Vous êtes une objection vivante contre les lliéologiens qui affirment que Dieu n'a rien fait sans raison. Car il vous a faite belle pour habiter un pays perdu, spirituelle pour passer votre vie dans la solitude, gracieuse et séduisante pour être délaissée par le pire des maris, tendre, charitable et dévouée pour n'îiimer personne.

— Mon cousin, avait-elle répondu, nous sommes de trop bons chrétiens, vous et moi, pour perdre temps en discussions théologiques, l'arlons d'autre chose.

Car, avec tout le monde, la marquise évitait de parler de son mari. Avec son cousin, elle évitait de parler d'amour.

Elle devint toute rose en voyant ce dernier, mais il faut dire ([u'il suffisait du bond de quelque chevreuil elîarouché, pour faire courir

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plus vite le sang généreux d'une vieille race sous cette peau Une et transparente.

— C'est vous? dit-elle en tendant sa main. Vous allez à Carnoët? Avez-vous reçu la réponse que vous attendiez?

Kerguelen, sans parler, baisait avec une sage lenteur les doigts vertueusement parfumés à l'eau de Cologne qui s'échappaient d'une mitaine noire. Quand la petite main se fut retirée de ses lèvres, il dit :

— Je vais à Carnoët. J'en ai le droit, puisque mon cousin s'y trouve par hasard. Quand il n'y est pas, votre porte m'est fermée...

— Comme à tout autre, monsieur.

— Oh! je ne suis point si fat que de croire à une préférence. Malheureusement pour moi, le marquis de Carnoët passe trois jours par semaine à Lorient et deux, sinon plus, à la chasse ou ailleurs.

II aurait pu ajouter qu'en revanche le moins jaloux des cousins restait loule la journée dans son appartement, à Ijoire, dormir ou fumer, quand il était sous le toit conjugal, ce qui mén-ageait de longs tête-à-tète entre le visiteur et la châtelaine. Mais déjà celle-ci, prenant ce

que Kerguelen appelait « son air terrible », disait en regagnant son carrosse dont les chevaux broutaient toujours :

— Mon mari a le droit d'aimer la chasse. Il ne vous défend pas d'aimer l'Océan et les longs voyages 1

Le chevalier tourna sur la jeune femme un regard qui la remerciait de ce reproche indirect; mais elle flattait l'encolure du cheval de selle, accouru pour chercher le morceau de sucre dont ces belles mains le régalaient souvent. Il était à observer que la jeune marquise ne donnait jamais de sucre ni de caresses à aucun animal, si ce n'est à Groquart, le double bidet rouan de son cousin.

— Certes, voilà une défen ; que personne ici-bas ne songe à me faire, dit le marin. Aussi, depuis sept ans que vous êtes mariée, ma petite maison de Quimperlé ne m'a guère aperçu. Et je vais lui dire encore un long adieu !

— Vous avez votre commandement ? interrogea madame de Carnoët qui perdait son air terrible, et dont les joues, au contraire, devenaient fort pâles.

— Je Tai reçu ce matin. M. de Sartine, le nouveau ministre, est mon parent. Il me donne V Inconstante qui est à Rochefort, avec l'ordre d'armer sans relard. Enfin Ton s'avise qu'il est temps d'imiter- Cook, avant qu'il ait fait flotter les couleurs anglaises sur le dernier des îlots restant à découvrir dans le Pacilique. Toutes les terres nouvelles du ^lobe portent des noms étrangers. L'Espagne, la Hollande, l'Angleterre, sillonnent les antipodes. Nous n'avons que Bougainville ! Bougainville ! Heureux mortel ! Son nom est inscrit pour jamais au flanc de notre planète. Hélas! Dira-t-on quelque jour : « l'île de Kerguelen? »

Tandis qu'il parlait ainsi, les yeux du jeune marin s'animaient, sa voix devenait vibrante. Madame deCarnoët lui dit; sans s'apercevoir du ton étrange, presque mordant qu'elle prenait :

— Vous étiez fait pour la gloire, chevalier ! Ces mots suffirent pour changer toute la

contenance de Kerguelen. Il répondit en regardant sa cousine avec une tendresse désespérée :

— Non, ma cousine; j'étais fait pour vous imer. Je vous aime depuis le jour où l'on

m'a conduit, tout enfant, près du berceau qui

venait de recevoir la petite Enogate. Je n'ai jamais aimé que vous. Je vous aimerai toujours. Si Dieu n'avait pas fait de moi un pauvre cadet sans fortune, et de vous une riche héritière!... Souvenez-vous de nos promenades à cette chapelle, quand nous ne songions qu'à poursuivre les papillons dans la clairière, et, plus tard, quand les papillons volaient autour de nous, sans que nous prissions garde à eux...

— Je me souviens de tout, répondit Enogate dont les lèvres tremblaient. Vous ne savez pas combien de fois je suis revenue, toute seule, prier ici pour l'ami dévoué de mon enfance, alors exposé aux périls affreux de l'Océan. J'y reviendrai chaque jour, car il faut un miracle de Dieu pour sauver votre vie dans les hasards que vous allez courir.

La voix lui manquait. Elle porta son mouchoir à ses yeux, et ses épaules charmantes frémirent d'angoisse.

— Chère Énogate 1 lui dit le chevalier en s'efTorçant de sourire. Faites un signe; je renonce à ma carrière, à ma gloire, à mon île, à tout, pour vivre et mourir obscur dans ma petite maison que je trouve la plus belle

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du monde, puisqu'elle est seulement à deux lieues de Carnoët...

Mais déjà la marquise était redevenue maîtresse d'elle-même. Elle répondit en s'essuvant les yeux :

— Nous faisons notre devoir; que Dieu nous garde! Et maintenant remontez à cheval et, encore une fois, escortez Ja dame de vos pensées jusqu'en son manoir, où elle attendra, en filant la laine, que son preux chevalier revienne des paj's d'oulre-mer.

— Hélas I pauvre amie î quelle existence est la vôtre dans cette maison sans joie, sans enfants... et sans mari !

— Chut ! fit-elle en mettant un doigt sur ses lèvres. iVe me plaignez pas ; j'ai ma chère Gillette !

Une minute après, la berline roulait sur le grand chemin, suivie du cavalier, à qui l'état des ornières ne permettait pas de caracoler à la portière de la marquise. Et Kerguelen songeait que le chemin de la vie ressemblait, pour lui, à cette roule si bien connue de Carnoët. Il devait y marcher, bien longtemps encore, séparé de son amiel

A deux cents toises du château, le jeune officier quitta la route et prit au galop uu sentier qui coupait la lande pour gagner les communs. Cette manœuvre, qu'il accomplissait pour la millième fois, lui permit de confier son cheval à un garçon d'écurie et de se trouver dans la cour d'honneur assez tôt pour aider sa cousine à quitter son carrosse. Ils pénétrèrent ensemble dans le salon immense, dont le parquet de chêne disparaissait par endroits sous des peaux de loup et de renard, tapis primitif dont les hôtes de la forêt voisine faisaient tous les frais. Enogate remit sa mante

et son chapeau à la femme de chambre qui s'était présentée pour recevoir sa maîtresse et, tout en faisant le tour de l'appartement désert, elle demanda :

— Où est mademoiselle Gillette?

— Voici une lettre pour madame la marquise, répondit sans autre explication la soubrette bretonne, qui se hâta de disparaître.

Madame de Carnoët, fort étonnée, prit la lettre déposée en évidence sur la table, près d'un énorme vase rempli de genêts en fleurs. Mais, dès la première ligne, la surprise fit place à l'inquiétude, puis à la plus amère douleur. Le chevalier ne perdait pas des yeux le visage de sa cousine et, par une sorte de magnétisme, semblait partager toutes ses émotions. Quand elle eut achevé sa triste lecture, Enogate, pâle comme une morte, donna le papier à son cousin et tomba dans un fauteuil en murmurant d'une voix éteinte :

— Oh I mon Dieu!... Partiel... Elle aussi!... Le billet de Gillette ne contenait que ces mots:

« Jladame, ma seconde mère, pardonnezmoi la peine que je vous cause, mais il faut

que j'aille rejoindre Marie-Anne. Je suis et serai toujours digne de vous. Que je meure demain ou que je vive cent ans, votre nom sera le premier dans mon cœur et le dernier sur mes lèvres.

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