GILLETTE
Bien qu'il entendît les sanglots contenus de la marquise, Kerguelen, après avoir relu deux fois ces phrases mystérieuses, paraissait éprouver moins d'attendrissement que de colère.
— De grâce, venez à mon secours ! dit Enogate en se tordant les mains. Peut-être qu'on pourrait encore la rejoindre, la ramener !
— Il faut savoir d'abord s'il importe qu'elle soit ramenée, répondit le marin dont le sangfroid contrastait avec l'agitation de sa cousine. Veuillez m'attendre, sans rien dire à qui que ce soit.
Le chevalier connaissait, depuis sa tendre enfance, les coins les plus reculés du château. Par une longue suite de couloirs, il fut bientôt à l'appartement du châtelain, qui occupait une aile séparée.
— Marquis, deux mots ! dit-il en perçant
MAITIIE G R ATI EN Mi
avec bravoure l'effroyable nuage de tabac qui remplissait la pièce.
Un personnage à l'air humble, aux vêtements noirs fort râpés, qui jouait aux échecs avec le haut et puissant seigneur du lieu, s'éclipsa sans une parole, en courbant Téchine. Kerguelen dressant sa taille, un peu au-dessous de la moyenne, mais bien prise dans Tuniforme, son chapeau dans une main, son fouet dans l'autre, très calme, mais très en colère, contemplait son cousin et se mordait les lèvres pour ne pas éclater trop tôt ni trop fort. Mais le marquis n'était pas de ceux que l'on déconcerte aisément. Il tira une bouft'ée de sa longue pipe, se renversa dans son fauteuil et, posant une jambe sur le tabouret que venait de quitter son partner, il demanda :
— Beau cousin, savez- vous à quoi je pense?
Le marin se taisait, non qu'il tut embarrassé pour répondre, mais il n'avait jamais pu s'habituer au cynisme froid et railleur de son parent.
— Je pen^e, reprit ce dernier, que si quelqu'un nous voyait en ce moment sans nous connaître, il s'imaginerait que c'est moi qui
i4 MAITRE OnATlEN
suis le cousin et vous le mari. Vertubleu ! avec votre poil tout héiissé, vous me rappelez certain gentilhomme à lièvres de Concarneau qui me rendit visite, un jour, dans l'état d'exaspération oîi vous êtes, et qu'il me fallut calmer d'un coup d'épée; tout cela parce qu'on me voyait de bon œil dans sa maison.
— Charmante plaisanterie, en vérité I répondit Kerguelen. Tenez! tout bon chrétien que je suis, j'en veux à la Providence de vous avoir donné une femme comme la vôtre, au lieu de vous avoir accouplé à telle gaillarde comme j'en connais, qui aurait dissipé votre bien, qui vous aurait rompu la tête de ses plaintes, qui vous aurait mis sous sa pantoufle, et qui aurait, pour vous achever de peindre, livré votre nom à la risée de chacun.
— Permettez-moi de ne pas dire Amen. Seulement, si vous êtes venu chez moi pour prononcer une homélie, ce brave Le Dantec que vous avez fait fuir n'était pas de trop.
— Société bien choisie pour vous, qu'un contrôleur des salines I
— Obtenez de M. de Voltaire ou de M. Rousseau qu'ils viennent me distraire à Carnoët,
M.MIIU: liRATIli.N' ili
et je donne congé à la gabelle. Mais, si vous n'étiez une façon d'anachorète, quoique officier sur les navires du Roi, vous sauriez que rien n'est insupportable comme de boire seul, si ce n'est de fumer sans compagnon. La solitude, mon enfant, conduit un homme à l'échafaud.
— Je m'étonne, d'après ceci, que vous ayez enlevé Gillette à ma cousine, dont elle était l'unique compagne.
La verve gouailleuse du marquis parut tomber à ces paroles. D'ailleurs, il ne parut nullement surpris et leva les épaules pour toute réponse, tandis que le chevalier continuait en s'animant peu à peu :
— ]\'était-ce donc pas assez de Marie-Anne, la sœur aînée? Celle-là, dans la seconde année qui suivit votre mariage, fut déjà forcée de disparaître. Si bien que les deux filles du vieil intendant des Trémeur, les deux protégées de votre femme, sont devenues vos victimes...
— Sur mon nom, fit Carnoët, Marie-Anne seule aurait quelque raison de m'en vouloir. Je ne nie pas que Gillette et ses dix-sept ans ne m'aient furieusement tenté...
— Et VOUS leur avez bien rendu la tentation, avouez-le !
— Raison de plus pour que cette jeune sainte porte un nimbe d'or autour de sa tête, en plus de l'or de ses cheveux. Car cette ingénue m'a fait quinaud, comme nulle femme n a su le faire depuis une certaine présidente fort conservée... J'étais alors un grand flandrin sortant du collège de Rennes. Vous m'obligerez donc, monsieur mon cousin, en ne mettant pas sur ma pauvre conscience des péchés qu'un autre aura, probablement bientôt, le plaisir de commettre.
— Et voilà qui n'est rien pour vous? Pas même l'ombre d'un souci pour cette malheureuse !
— Je vous l'ai dit, cousin. Je suis un de ces hommes que la solitude rend criminels. Madame de Carnoët m'avait laissé au château, en compagnie de cette petite. Aussi, quelle idée!
— L'idée d'une honnête femme qui, vous jugeant d'après elle-même, vous croit incapable d'une infamie.
— Vous autres marins, vous avez toujours
de gros mots à la bouche. Mais que dit ma femme de ce départ, et, tout d'abord, comment la-t-elle appris?
— En lisant cette lettre. Lisez-la vousmême, et dites si vous n'êles pas touché de voir que Gillette ne fait pas la plus légère allusion aux motifs de son éloignernent.
— Vraiment, déclara le marquis après avoir lu, voilà une délicatesse qu'on ne saurait attendre dune fille de cette condition. D'autres auraient poussé des cris de paon ou, tout au moins, se seraient fait payer leur voj-age. Celle-ci a détalé sans dire un mot, tandis que tout dormait encore.
— Et vous n'avez rien fait pour la rejoindre et la ramener?
— Quelque sot! Voyez-vous les scènes, les pleurs, les explications? Maintenant, tout s'arrange pour le mieux. Gillette Aa retrouver sa sœur. Peut-on- s'étonner qu'une fille de son âge n'ait pu supporter plus longtemps l'existence mortelle- jcle Carnoët?
Le chevalier se promenait à grands pas, ■grondant de colère et serrant les poings à la vue de cet égoïsme odieux.
— Ainsi, demanda-t-il, vous ne songez même pas à savoir ce que deviendra Gillette, aux crochets d'une sœur vivant elle-même des leçons de chant qu'elle donne à Paris?
— Bon! fit Carnoët en levant les épaules, vous croyez aux leçons de chant? Vous ne voyez pas que Marie-Annè, dans ses lettres, écrit l'histoire à l'usage de votre cousine?
— Aimeiiez-vous mieux qu'elle eût crié au monde en général, à ma cousine en particulier, le nom du mécréant qui l'a mise à mal?
— Qui l'a consolée, vous voulez dire. Marie- Anne mourait d'amour quand je vins à son aide. Mais le berger dont l'image faisait palpiter sa blanche poitrine restait sourd à sa plainte. L'ingrat s'obstinait à conduire ses agneaux vers d'autres gazons. Tant et si bien, . mon cher chevalier, que M. de Florian luimême, s'il était ici, ne pourrait s'empêcher de convenir que c'est votre inhumaine froideur qui a causé tout le mal.
Kerguelen, dont les joues pâles s'étaient colorées, interrompit la tirade par un geste.
— Tenez, dit-il, vous me faites penser, non
pas aux moutons de Florian, mais à la statue du commandeur. Sa main de pierre vous emmènera souper, quelque jour, là où vous savez. Pauvre Marie-Anne! Lors de mon prochain voyage à Paris, j'irai la voir afin de lui dire que je l'estime, après tout, pour son silence.
Le marquis se tut un instant et ferma les yeux, avec une grimace où l'on devinait un souvenir importun. Tout à coup il dit, en chassant devant ses paroles un nuage de fumée :
— IVe cherche pas à la revoir, mon fils. Tu en serais pour ta courte honte. Un grand escogriffe, doré sur toutes les coutures, te fermerait au nez la porte de Thôtel...
. — De rh(jtel! Marie-Anne habite un hôtel!
•: — Mon Dieu! Hôtel est excessif, peut-être. Petite maison serait insuffisant. Mais, hôtel ou petite maison, la porte est Lien gardée, vous pouvez m'en croire. Bon ! vous voilà tout suffoqué ! Chevalier de Kërguelen, vous plaît-il de me donner votre parole de garder secrète l'aventure que je vais dire?
— Sur l'honneur, monsieur.
— Promettez-vous, dans la môme forme, de ne pas vous moquer de moi si vous en avez l'envie, et je pense que vous l'aurez?
— Je m'}^ engage.
— Etes-vous prêt aussi à jurer de ne plus me rompre la tête, comme vous faites depuis une heure, avec vos remontrances?... Au fait, non ! Je vous dispense de celui-là. Il ne sera pas dit que j'ai mis un gentilhomme de ma parenté dans le cas de choisir entre le parjure et l'apoplexie à la suite d'un sermon rentré. Seulement, soyez assez bon pour aller fermer le verrou du petit passage. De longtemps, j'ai pensé que ce faquin de Le Dantec doit écouter aux portes.
Carnoët, pendant ce temps-là, se versait un verre de vin d'Espagne pour se donner du cœur et prenait dans son fauteuil une pose encore plus abandonnée, si difficile que la chose pût paraître.
— L'année dernière, commença-t-il, des amis de ce brave La Ghalotais m'ayant demandé d'intervenir en sa faveur, je dus me rendre à Versailles où je déclare que je pensai mourir d'onnui. Vous ne sauriez croire combien le Roi
me parut encore plus maussade depuis qu'il n'est plus Dauphin.
— Attendiez- vous de voir Sa Majesté sauter au cou d'un gentilhomme qui se pique des nouvelles idées?
— Paix ! Vous n'entendez rien à la politique. Fort heureusement la Reine est charmante et l'on s'amuse encore à Ghoisy, bien qu'il y règne de forts courants de pruderie, et qu'on y fasse trop de musique. A propos, connaissezvous la Rosalinde?
— Je sais qu'elle fait fureur. Mais, entre mon service de marin et mes séjours en Brelagne, il ne m'est pas resté le loisir d'aller l'entendre à l'Opéra.
— Moi, mon cher, je l'ai entendue un soir, au concert de la Reine. Devinez ma stupéfaction profonde, lorsque, de l'extrémité de la galerie, après je ne sais combien de harpes, de violes, de clavecins, de miaulements de haute-contre et de mugissements de basse-taille, je fus frappé d'une voix que nous avons entendue bien souvent, vous et moi, dans la chapelle de ma femme. Je crus d'abord m'ètre endormi et rêver, chose qui m'arrive parfois quand j'écoule
de la musique. Je m'approchai autaut qu'il fut possible; je regardai : j'avais sous les yeux Marie-Anne, belle à damner un saint et merveilleuse de parure ! Je demandai d'où sortait cette virtuose incomparable. On me rit au nez. « D'où elle sort? De l'Opéra, parbleu 1 Vous ne connaissez pas la Rosalmde? »
— Voilà une aventure fort imprévue, dit le chevalier, distrait pour un instant d'une aventure moins ancienne. J'admire que vous n'en ayez point parlé.
— Attendez la fin ; ma discrétion vous étonnera moins. Le morceau achevé, un bruit circula que la Reine avait les yeux fort humides, ce qui mit en branle tous les mouchoirs. Quant à moi, je vous avoue que je songeais à bien autre chose qu'à pleurer, et déjà mon imagination courait la poste... Hélas! quand je pus fendre la presse et arriver jusqu'à la Rosalinde, pendant l'entr'acte, je vis bien que la prospérité ne l'avait pas rendue plus tendre. J'avais pensé que le mieux était de m'approcher sans rien dire, et de lui baiser le bout des doigts avec componction. Quelle femme 1 pas un muscle de sa figure ne bougea, mais elle parut telle-
ment ignorante et surprise, qu'une personne vint à son aide en lui soufflant à l'oreille : « Le marquis de Carnoët, un gentilhomme qui habite ses terres de Bretagne et se montre peu à la Cour. » Ce qui me valut une révérence de menuet. Vous souvient-il, mon cousin, du temps où nous faisions répéter le menuet à Marie- Anne ?
— J'ai toujours trouvé qu'on lui donnait mille talents dont elle n'avait que faire. Mais je ne vois pas jusqu'ici qu'on vous ait fermé la porle au nez, comme vous dites?
— L'accident m'arriva dès le lendemain . Je m'étais renseigné. Je savais que la Rosalinde possède, en la rue Chantereine, un palais en miniature, où il est fort élégant d'être admis. Je savais que la Rosalinde... Mon pauvre chevalier, donnons-nous la main, car nous sommes trahis, oubliés, remplacés; pas vous peut-être, qui fûtes l'Idéal,, mais moi, qui devins la Réalité. Enfin j'aurais eu mauvaise grâce à montrer de la rancune. Le lendemain, donc, je sonnais chez la belle. Un gros suisse me demande si je suis attendu par sa maîtresse. « Depuis cinq ans, mon ami ». Cette réponse
2i MAITREGFIATIEN
est soulignée d'une pistole et le drôle s'éloigne, me laissant dans une cour où j'avise un marmot prenant sa première leçon de manège sur le dos d'un terre-neuve. J'interroge la nourrice : « Monsieur, c'est le neveu de madame!... » Elle me la baillait belle, à moi, avec son neveu!
— Je voudrais savoir si vous avez senti quelque chose remuer là, fit le chevalier en montrant la poitrine de son cousin.
— Trêve aux: railleries sur ce point. Songez que ma maison est vide d'enfants et que je vois approcher la fin de ma race... Oui, certes, la vue de ce « neveu » m'a remué î
Le marquis resta silencieux pendant quelques secondes, puis, d'un ton mélancolique, el, pour ainsi dire, lassé, il continua :
— J'avais pris dans mes bras le jeune écuyer et je l'embrassais de toutes mes forces. Tout à coup une fenêtre s'ouvre au-dessus de ma tète. La Rosalinde apparaît, furieuse, échevelée, criant comme une poule couveuse à la vue d'un épervier. Des laquais accourent au bruit. « Faites sortir cet homme ! » vocifère ma douce amie. La nourrice m'arrache le petit des mains en hurlant plus fort que
les autres. Le suisse rallie ses camarades; on me pousse dehors... et me voici. Jour de Dieu 1 Je vous souhaite du plaisir, si voulez tenter l'aventure. Mais vous voyez qu'il ne faut pas plaindre Gillette. Elle ne court aucun risque d'avoir faim dans la maison de sa sœur.
— Non, répondit le chevalier en se levant pour aller rejoindre sa cousine. Ce n'est pas d'avoir faim qu'elle est menacée... Malgré tout, j'essayerai de la voir à Paris, quand je m'y rendrai dans quelques semaines.
— A votre aise ; mais gardez-moi le secret, chevalier. Ma ^ie n'est déjà pas trop douce dans ce donjon !
— Plût au ciel que vous fussiez le plus malheureux des êlres qui l'habitent ! Xe craignez rien. Je suis trop dévoué à ma cousine pour lui ouvrir les yeux.
En disant ces mots, Kerguelen sortit et regagna le salon par les interminables couloirs, tout en construisant dans sa tête la version qu'il allait conter à la marquise.
La Rosalinde, sœur de lait d'Enogate de Trémeur, élevée dans les mêmes principes sévères, mais aussi, par malheur pour elle, dans les mêmes habitudes aristocratiques, est un objet d'étonnement soit pour ses pareilles, qu'elle tient à distance, soit pour les hommes bien nés, spirituels ou riches, dont elle s'entoure, en les choisissant. Elle a perdu dans le naufrage tout ce qu'elle avait d'estimable et d'honnête; mais elle y a englouti volontairement son passé, son nom, même sa marque d'origine et le souvenir du pays qui Ta vue naître. Elle a gardé ce qui pouvait lui servir:
sa beauté, sa voix, l'usage du monde, le goût dans l'ajustement. Un travail opiniâtre, un génie naturel d'intrigues, une force de volonté toute bretonne, un cœur à tout jamais pétrifié ont fait le reste.
Marie-Anne Audren, fille déclassée d'abord, puis dévoyée, d'un petit intendant de la Gornouaille, ne pouvait être qu'un personnage banal et médiocre. Place à la Rosalinde, fille noble ruinée (elle dissimule fièrement le nom de sa famillej, obligée de chanter pour gagner sa vie et celle d'un neveu orphelin qu'elle a recueilli ! L'histoire fait sourire ses amis, qui ne pèchent point par la naïveté. Qu'importe ! Elle est à la mode; elle chante comme un ange; la Reine l'applaudit; les compositeurs se la disputent pour leurs rôles, car elle a cette beauté tragique, un peu dure, qui convient à la scène. Elle écoute les fadeurs comme une grande dame blasée-; elle jette l'or comme une courtisane; elle compte, à ses heures, aussi serré qu'une bourgeoise; elle peut parler de tout, ayant tout lu, et, n'était qu'on y fait abus de la philosophie et des idées nouvelles, son salon passerait, jusque vers le milieu du
souper, pour celui d'une femme du monde ayant conservé les allures du dernier règne.
Quant à savoir ce qu'elle pense au fond de l'âme, c'est une faveur qu'elle a refusée, môme à ceux qui en ont obtenu d'autres. A vrai dire, elle n'a guère le temps de penser. Elle aime son art pour les ovations qu'il lui procure, et, quand une salle entière l'applaudit frénétiquement, elle songe que toute une existence de vertu dans un vieux château de Bretagne ne lui aurait pas fait connaître une de ces minutes. Mais, peut-ôlre, ce qu'elle aime le mieux dans son art est qu'il l'empôche de grossir le nombre des fdles vulgairement entretenues. Toutefois, l'argent est ce qu'elle préfère à tout le resle, et son art seul ne saurait lui procurer les quatre ou cinq cents louis qui coulent chaque mois à travers ses mains blanches.
Le passé, qui pourrait la faire souffrir, est déjà loin, et, d'ailleurs, elle possède l'art tout féminin d'oublier les épisodes gênants de la vie. Néanmoins sa haine persiste, furieuse, envers l'homme qui l'a sacrifiée aussi facilement qu'il abat, pour son plaisir, un bel
oiseau de mer aux ailes blanches sur la grève du Pouldù. Cette haine vivra autant qu'elle, toujours prête à se tourner en vengeance contre tout ce qui est noble et contre ce qui est resté pur — sauf deux êtres : Kerguelen et Gillette.
Avec l'indomptable énergie qui distingue sa nature, elle a muré ceux-là au fond de son cœur pour ne pas entendre leurs voix qui la font rougir et l'accusent. D'ailleurs Gillette n'était qu'une enfant quand sa sœur aînée est partie. Marie-Anne lui écrit le plus rarement qu'elle peut, laissant croire qu'elle est pauvre et qu'elle gagne sa vie par un rude travail. Grâce lui soit accordée pour ce mensonge ! De vingt années d'innocence et d'honneur, c'est tout ce qui lui reste aujourd'hui...
Gillette répondait avec ponctualité, mais sans intimité et sans tendresse, à ces lettres vagues et longuement espacées. Il va sans dire, d'ailleurs, que la cantatrice n'avait pas donné son adresse véritable, mais celle d'une matrone douteuse qu'elle avait connue dans sa détresse et qui l'avait aidée, le diable sait par quels moyens, à en sortir. La Rosalinde, parvenue
à la fortune, avait gardé liaison avec sa confidente qui lui rendait encore des services et lui prêtait, à l'occasion, son logis modeste mais discret.
Un jour, dissimulée pour quelque aventure sous le costume d'une bourgeoise bien nippée, Marie-Anne descendait d'un mauvais carrosse de louage à la porte du logis occupé par dame Barbe dans les régions, perdues alors, du Gros-Caillou. Elle aperçut une jeune fille en costume breton qui pleurait toutes les larmes de son corps dans le ruisseau déjà gonflé par une récente averse. Comptant sur l'incognito de son déguisement, l'ancienne habitante de Carnoët voulut se donner le plaisir, oublié depuis longtemps, de parler sa langue maternelle. Dans le plus pur dialecte cornouaillais, elle dit à l'éplorée :
— Eh bien! petite? Pourquoi ce déluge?
Avons-nous laissé fuir le serm de notre maîtresse? Ou bien les sergents du Roi ont-ils racolé notre amoureux?
La Bretonne, déjà réconfortée par les rudes consonances qui lui désignaient une compatriote, leva la tête, ouvrit la bouche, écarquilla
les paupières, se frotta les j^eux et, finalement, se jeta au cou de celle qui venait de parler,
— Marie-Anne!... criait-elle en sanglotant plus fort. On prétendait ne pas te connaître dans cette affreuse maison ! Que serais-je devenue si lu n'étais pas rentrée juste à point pour m'accueillir !
La Rosalinde regardait sa sœur sans répondre et, il faut l'avouer, sans manifester aucune joie. L'apparition de Gillette ne pouvait avoir que des causes graves et, peut-être, des conséquences plus graves encore.
— Ne restons pas dans la rue, dit l'aînée. Elles pénétrèrent dans la maison. Dame
Barbe, essoufflée et corpulente, accourait pour s'excuser d'avoir éconduit cette inconnue. La Rosalinde commanda d'une voix brève et impérieuse, que l'enfant ne se souvenait pas d'avoir jamais entendue :
— Laissez-nous, et faites en sorte que nous ne soyons pas dérangées..
Alors, s'asseyant sur une chaise et fixant ses yeux noirs sur le visage pâli et défait de sa sœur, elle commença froidement l'interrogatoire.
32 MAITREGRATIEN
— Qui te permet d'arriver sans m'en prévenir? Pourquoi quittes-tu Carnoët?
— Dans la même demi-heure, j'ai résolu mon départ et je suis partie. Je ne pouvais demeurer là-bas... Ne m'en demande pas plus.
— Je te demanderai ce que j'ai besoin de savoir, fit Marie-Anne, dont les sourcils se froncèrent. Il faut m'obéir ou t'en aller... Est-ce la marquise qui te renvoie?
— Elle a ignoré ma fuite ; je n'ai pu lui dire adieu, répondit Gillette dont les yeux se mouillèrent.
— Qui fuyais-tu, alors? Le marquis? C'est donc qu'il est resté le même 1 Sois franche. Que s'est-il passé entre vous?
— Rien, Mais il m'a fait peur.
Mieux que tous les discours, les grands yeux purs de la jeune fille disaient éloquemment qu'elle fuyait un danger, mais non pas un remords. LaRosalinde eut un sourire étrange. Dans ses dents de jeune lionne elle murmura :
— Toutes les deux, c'eût été trop, vraiment 1 Puis, tout haut, avec une sorte d'ironie :
— Et tu es venue le réfugier chez moi ?
— Où serais-je allée?...
Un silence de mort régna. Aucune des deux sœurs ne devait oublier cette minute, qui décida de leur vie ; mais Marie-Anne était la seule à comprendre qu'il fallait choisir entre ces deux résolutions : fermer sa porte à sa sœur, ou introduire des modifications considérables dans son existence. Car cette pécheresse mérite du moins d'être louée pour n'a\oir pas songé, la durée d'un éclair, à tout concilier en perdant Gillette ! Le sacrifice, malgré tout, était dur ; il devait être plus dur encore que La Rosalinde ne l'attendait.
— Écoute-moi, fit- elle soudain. Peut-être que tu as agi trop vite. Ne serait-il pas mieux de retourner là-bas et de tout raconter à la marquise? Elle te défendrait contre le seigneur du lieu.
— Plutôt mourir que d'allumer la guerre sous le toit de notre bienfaitrice ! Le fardeau qu'elle porte est déjà trop lourd. D'ailleurs, n'ai-je pas suivi ton exemple? Crois-tu que je n'ai pas compris, à une certaine heure, pourquoi tu es partie, pourquoi tes lettres sont rares, pourquoi chacun évite de prononcer ton nom?
— SoUe, que parles-tu de comprendre, à ton âge? fit la Kosalinde en frappant du pied le pavé de briques. Tu as dix-sept ans, et tu ne sais rien de la vie ! Crois-en mon expérience ; retourne là-bas.
Gillette, après un instant d'hésitation, se mit à genoux devant sa sœur et la prit dans ses bras.
~ Ohl Marie-Anne, fit-elle. Je ne t'ai pas vue depuis cinq ans ! Si tu savais quel voyage terrible je viens de faire pour arriver jusqu'à toi ! Mais surtout, si tu savais comme je suis heureuse de te voir 1 Je t'aime tant I Nous sommes seules au monde. Cruelle ! Tu ne m'as pas encore embrassée.
Une des deux pierres sépulcrales qui dormaient dans le cœur de Rosalinde se souleva. Depuis cinq ans, elle n'avait pas senti autour de son cou l'étreinte d'une tendre et pure caresse d'amitié. Elle serra la jeune fille sur sa poitrine, toute reconnaissante envers cette nouvelle venue qui lui apportait un plaisir oublié et, cédant à Thabitude do savourer la joie présente sans songer à l'heure qui doit suivre, elle dit :
— Chère petite sfœur! Moi aussi je t'aime. Ne parlons pas encore de nous quitter. Ensemble, à loisir, nous déciderons ce qu'il faut l'aire. Mais, si tu veux passer quelques jours chez moi, compte sur bien des surprises.
Gillette, se méprenant aux paroles qu'elle entendait, faisait des yeux le tour de la pièce, médiocrement meublée.
— Ne te gêne pas pour moi, dit-elle. Un matelas dans quelque coin...
La Rosalinde se mit à rire. Gillette venait de gagner sa cause, en étant amusante, non moins qu'elle n'avait fait par le pathétique. Confondre par mille éblouissemenls celte jeune provinciale ignorante, assister à ses extases, la voir, à chaque nouvelle révélation, émerveillée, charmée, charmante, quelle distraction rare pour celle dont la vie se passait à distraire les autres I C'était comme un intermède de candeur et d'ingénuité aii milieu d'une fête galante. L'heure venue, Gillette regagnerait la Bretagne et la Rosalinde retournerait à des distractions moins enfantines. En attendant, il ne fallait compromettre ni l'ingénuité de la plus jeune des deux sœurs, ni les intérêts de
36 MAITRE GRAïIEN
l'autre. C'était une difficulté à vaincre, un plaisir de plus !
— Gillelle, écoute-moi bien, fit la cantatrice en prenant, comme elle eût fait au théâtre, un air de préoccupation et de sévérité. Veux-tu que je te remette dans la rue et que je te laisse tendre la main, jusqu'à l'heure où tu seras conduite, avec les mendiantes, à Saint-Lazare ou aux Madelonnettes?
L'enfant ne répondit que par un frisson qui n'était pas joué.
— Alors, continua la Rosalinde, il faut devenir muette avec les autres, et ne me questionner moi-môme que quand il me plaira. En toute chose, il faut m'obéir comme une esclave. Pour commencer, tu n'es plus ma sœur, mais ma filleule.
— Je ne suis plus ta sœur?
— Petite sotte! Je parle de la comédie que nous allons jouer devant le monde. Oui, ma chère, nous allons jouer la comédie. Et d'abord, quitte cette coiffe qui te ferait montrer au doigt.
La Rosalinde avait une réserve d'ajustements chez dame Barbe, en cas d'aventure.
Gillette, au bout d'un quart d'heure, se vit transformée en jeune bourgeoise. La marraine et lu filleule montèrent dans le fiacre qui s'ébranla pesamment.
— Oîi allons-nous? demanda la nouvelle venue qu'un commencement de vertige troublait déjà.
— Nous allons chez moi, répondit Marie- Anne.
Et, sans entrer dans des détails superflus, elle conta comme quoi, la chance aidant, elle a;vait fait fortune à force de chanter devant le monde. Dès lors, chacune des minutes de Gillette fut un étonnement ou un rêve. Dans la cour, en présence du suisse, elle fut saisie d'admiration, et, si Marie-Anne ne l'eût pincée jusqu'au sang, elle aurait fuit une révérence. Au même instant, un marmot de quatre ans qui partait pour la promenade vint se jeter dans ses jupes en lui demandant son nom.
— Quel est ce, bel enfant? questionnu-t-elle tout bas.
— Un neveu que j'ai adopté.
— Un neveu ? Nous avons un neveu?
38 M A rr R E G R A T I E N
— Gillette, fit la Rosalinde avec un éclair dans les yeux, je vois bien que tu désires coucher cette nuit sous un des ponts de la Seine!
Et, satisfaite par l'effet de cette menace, elle ajouta d'un ton plus doux :
— Le temps i)rcsse. Viens dans mon cabinet. Tu m'y attendras pendant que j'annoncerai ton arrivée à madame de la Curbiniùre.
La petite maison de la rue Chantereine avait été offerte toute meublée à Marie-Anne, quelques jours après ses débuts, par un financier dont elle avait repoussé les hommages... tant qu'ils étaient restés au-dessous du niveau assigné par elle-même à son mérite. En même temps cet homme avisé, las de pensionner une cousine pauvre qu'il nourrissait à moitié, et qui gagnait le reste Dieu sait comme, l'avait comprise dans le mobilier, en la faisant, de son chef, dame de la Corbinicre, de Dorothée Corbin qu'elle était.
La Rosalinde comprit bientôt qu'elle se
trouvait ainsi chargée d'entretenir l'espion commis à sa garde. Mais qu'y faire? Le financier, qui parlait peu, se faisait entendre à demimot. Sa belle amie dut plier, sous peine de complications qu'elle n'était pas encore à même d'envisager sans crainte.
Mais voilà qu'une belle nuit ce pauvre diable de millionnaire mourut, alors qu'il ne pensait qu'à jouir de la vie. Dès le lendemain, après une explication qui lui lit voir la Rosalinde sous son vrai jour, madame de la Corbinière était devenue l'àme damnée de la cantatrice. Du même coup, elle fut élevée aux fonctions de dame de comi>agnie et ]>asf=a, dans l'entourage un peu mêlé, pour la veuve ruinée d'un cadet de famille mort aux Grandes-Indes, ce qui était pure légende, car elle n'avait jamais connu ni fortune ni mari. Le plus fort, c'est qu'elle était vieille fille dans l'acception du mot la plus étendue. Aussi, comme chien de warde, avait-elle le sommeil léger et les dents longues. On peut croire qu'à la vue de Gillette elle avait failli mourir de curiosité. Sa maîtresse, en la faisant appeler presque aussitôt, mit fin au travail de son imagination
MAITRE r, RATIEN 41
— Ma chèi'c Corbiii, dit-elle, voilà qu'il nie tombe du ciel, ou plutôt de la province, une fdleule que je n'avais pas vue depuis sept ans. Ses parents sont d'une branche cadette de ma famille, braves gentilshommes perdus en Bretagne, arriérés à faire frémir. L'enfant est jolie, et je sens qu'elle m'amusera par sa naïveté, qui dépasse l'imaginable. Elle ignore que j'ai dû... aborder le théâtre pour combler les vides fait à ma fortune. Bien mieux, elle n'a jamais vu un théâtre : elle est débarquée dé ce malin. Ne seraif-il pas plaisant de la conduire à l'Opéra, tout à l'heure, sans l'avertir, et de voir sa figure quand je m'avancerai au-devant de la scène pour chanter?
— L'idée est plaisante, en effet, répondit la duègne. Reste à savoir si elle est prudente. Vous êtes belle, madame, et encore jeune. Dieu merci! Mais la plus belle des femmes ne doit jamais aller au-devant d'une comparaison. Les hommes sont si étranges dans leurs engouemenifj !
— Trêve aux sermons, vieille pie ! Celte petite n'est ici qu'en passant, et je veux qu'elle reparte innocente comme elle est arrivée.
Tenez-le pour dit. Vous savez ce que parler signifie, quand c'est moi qui parle. Voici l'heure où je dois relire mon rôle. Donc, chargez-vous de mademoiselle Gillette, et faiteslui passer une de mes robes. Pas de bijoux sur celte peau fraîche. Arrivez dans ma loge d'avant-scène pour le lever du rideau. Porte fermée à double tour, et pas de visites pendant les enlr'actes. Si l'on vous questionne dans les couloirs, soyez muette comme un terme. Allons! tâchez d'éveiller celle mignonne qui dort sans doute, car elle est épuisée.
Gillette ne dormait pas toutefois, tant la surprise l'emportait encore sur la fatigue. C'était la seconde fois qu'une révolution soudaine s'opérait dans la vie de cette orpheline, qui n'avait jamais connu ses parents. Cinq ans plus tôt, on l'avait tirée brusquement du couvent des Ursulines de Qn imper, où se faisait son éducation, pour l'amener au château de Carnoët. Là, en quelques phrases volontairement incomplètes, on lui avait appris du même coup que sa sœur aînée avait quitté le pays, et qu'elle-même allait In remplacer dans les faveurs de la marquise.
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Ce n'est pas chez les religieuses qu'on prend l'habitude des objections ou des questions. Gillette rendit de son mieux les baisers qu'on lui donnait et reçut, avec une résignation attendrie, un déluge de larmes qui s'adressaient surtout à l'absente. Puis, dans l'espace de quelques heures, son costume de pensionnaire, envolé Dieu sait où, fut remplacé p>ir les atours pittoresques des jeunes Gornouaillaises de condition aisée. Depuis lors, elle n'avait plus quitté la noble châtelaine, cousant, lisant, priant avec sa bienfaitrice, grandissant dans le vieux manoir, où elle sentait peser sur ses épaules comme une atmosphère de chagrin. Bientôt elle comprit qu'elle ne devait plus apercevoir sa sœur, et même qu'il suffisait de prononcer le nom de Marie-Anne pour voir toutes Ic^ figures, notamment celle du marquis quand il était là, s'allonger d'une façon significative. De loin en loin on lui remettait, non sans l'avoir lue d'abord,' une lettre de quelques lignes, où l'absente donnait vaguement de ses nouvelles à sa cadette, sans la charger d'aucun message pour aucun habitant du château.
Gillette n'avait pas eu besoin qu'on lui fît la
leçon pour comprendre qu'elle devait écrire avec la même concision froide. Tout se bornait, en apparence, à l'échange éloigné de ces peu intéressantes missives. Mais, au fond du cœur, la petite gardait une passion véritable pour cette sœur qu'elle avait à peine connue. Ainsi se passèrent les deux premières années. Vers cotte époque, un jeune officier de marine, cousin de madame de Carnoët, parut au château, durant un congé qui l'arrachait pour quelques mois à ses courses dans les mers lointaines. Gillelte se prit d'amitié et d'admiration pour lui, d'autant qu'elle était toujours présente à l'entretien quand madame Enogate recevait le jeune homme. Tantôt le marin faisait le récit de combats terribles contre les Anglais, tantôt il racontait les visites qu'il avait faites à des terres inconnues, dont les habitants dévorent la chair de l'étranger qu'ils peuvent saisir. Plus souvent il restait près de sa cousine presque sans parler, appelant de ses yeux gris ombragés de sourcils noirs un regard qui s'obstinait à ne se point lever sur lui. Quand il reprenait la mer, Enogate était toute pûle pendant plusieurs jours. Quand il
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revenait, les roses i'ei)aruissaieut aux joues de la marquise. Et lorsque l'enfant se trouvait seule, après certaines visites, où, précisément, le chevalier et la marquise n'avaient guère rompu le silence, un étrange besoin de soupirer gonflait sa jeune poitrine, comme ?.i elle venait de se nourrir d'un air trop embrasé pour ses poumons. Rarement Kerguelen s'était occupé de Gillette, car, en présence de la châtelaine, il donnait peu d'attention au reste du monde. Et cependant, pour plaire à « monsieur le chevalier », l'enfant eût affronté, la nuit, tous les loups garous et tous les Korrigans de la forêt. Tout au contraire, le marquis lui causait une profonde antipathie, malgré les cadeaux et les caresses dont il l'accablait. Ce gentilhomme colossal et rubicond, à la voix retentissante, toujours prêt à plaisanter et à rire, la ligeait d'une froideur instinctive. Bien qu'elle fît voir, dès sa quinzième année, autant d'esprit naturel que d'aisance acquise à bonne école, ni les plaisanteries du marquis ne pouvaient tirer d'elle un franc éclat de rire, ni ses cadeaux un remerciement bien exprimé. Au début, cette sauvagerie ne faisait qu'amuser
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et que distraire le châtelain. Mais peu à peu les grands yeux étonnés de Gillette produisirent leur effet sur celui qu'on tenait, depuis qu'il était revenu du collège de Rennes, pour le plus grand fléau des vertus d'alentour. Enogate, qui continuait à voir une enfant dans sa protégée, ne s'aperçut de rien. Il faut dire que, sans aller jusqu'à faire de son mari un personnage vertueux, elle était loin d'être éclairée sur sa valeur morale, tant cette pureté poussait jusqu'à l'aveuglement son ignorance de toute souillure.
Quoi qu'il en soit, ainsi qu'on l'a vu, elle commit un jour la lourde faute de laisser Gillette au château, tandis qu'elle-même allait faire une visite à sa vieille tante de Ru<téphan, qui détestait la jeunesse, depuis qu'elle avait vu mourir, à l'îlge de quinze ans, sa fille unique. Gillette se trouva tout à coup vivement pressée par un admirateur peu platonique; mais comme elle était la vertu même, ce qui aurait fait perdre la tête à une autre lui rendit toute la sienne. Elle se dégagea, courut au balcon, et jura sur la Vierge à son agresseur qu'elle sauterait dans l'Ellé, qui
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coule au pied de la tour, s'il ne quittait la place à l'instant même. Carnoët obéit; mais, avant de sortir, il considéra longuement la jeune héroïne, et, d'un ton paternel qu'on ne pouvait guère altendre dans la conjoncture, il dit ces paroles qui étaient, sans qu'il en sût rien, une prophétie :
— Va ! petite, ferme la fenêtre ! Et prends garde qu'il vienne une heure oîi l'amour t'empêchera de la rouvrir, en présence d'un autre homme.
Cependant, tel avait été l'effroi de la jeune fille que ce mouvement de retraite plus ou moins définitive fut impuissant à la calmer. Au petit jour, elle partit, n'emporlant que sa maigre l)Ourse, et, tandis que tout dormait encore au château, elle prenait, à la sortie de Quimperlé, la diligence de Rennes. Tout son espoir, désormais, était en sa sœur; son affection pour Marie-Anne s'était réveillée tout à coup; peut-être aussi son admiration et son estime, car elle devinait, à cette heure — elle ne devinait, hélas ! qu'à moitié — pourquoi la fugitive était partie.
Elle n'aurait }m dire elle-même comment
elle atteignit le but de son voyage, ni quelle en fut exactement la durée. A peine elle avait pu fermer les yeux dans l'incommode machine roulante. Sans doute, elle n'aurait pas mangé, si ses compagnons de route, intéressés et émus, ne s'étaient empressés de lui venir en aide. Mais, après cette fatigue effroyable, de nouvelles péripéties avaient achevé le désarroi dans cette pauvre cervelle. Repoussée rudement du logis de dame Barbe, quand elle croyait tomber dans les bras de sa sœur, interpellée tout à coup par celle-ci, introduite après mille recommandations bizarres dans un palais, le palais de cette Marie-Anne qui passait pour gagner sa vie au jour le jour, l'infortunée Gillette avait senti sa tète tourner et ses jambes manquer sous elle.
Madame de la Corbinière la trouva presque évanouie dans une bergère, bras de ci, bras de là, ses petits pieds étalant sur les rosaces du tapis leurs chaussures dévastées, sa chevelure blonde roulant, comme un flot d'or, sur la soie du coussin. La duègne, qui se connaissait en jolies personnes, fut frappée d'admiration et, s'oubliant à monologuer sui-
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vaut son habitude de vieille, elle murmura :
— Si j'étais à la place de l'autre, voilà une fdleule qui roulerait déjà dans le coche pour regagner son village I
— Qui ètes-vous, madame? dit Gillette en sortant de sa léthargie au bruit vague de celte voix.
— Dorothée de la Corbinière, pour vous servir, ma colombe. Madame votre marraine, empêchée par quelques soins, vous confie à moi qui suis une autre elle-même. Courage! Tout ira bien. Pour commencer, nous allons choisir là-haut, dans la chambre d'atours, une toilette qui fera de vous, en deux heures, la plus jolie femme de la ville, — après madame s'entend.
— S'il vous plaît, madame Dorothée, j'aimerais mieux manger quelque chose, dit la jeune fdle en étouffant un bâillement qui laissait voir ses dents blanches. Ma s ma marraine m'excusera si je suis indiscrète; mais j'ai si faim !
— C'est de vôtre âge, mon cœur, soupira la duègne qui croyait avoir affaire à une fringale d'après-midi, non pas à une famine de
plusieurs jours. Vous allez avoir, dans un instant, du chocolat et quelques pâtisseries, Cette taille que voilà n'est pas de celles qui exigent qu'on jeûne avant que de lacer le corps de baleines.
— Oh I madame, quand j'aurai mangé, ne me ferez-vous point la grâce de me laisser dormir ?
— Mademoiselle, j'ai des ordres tout diiïérents. Si, comme j'imagine, vous connaissez madame Rosalinde, vous n'ignorez pas que ni vous ni moi ne trouverions notre compte à lui désobéir.
Gillette ouvrit la bouche pour demander qui élait cette madame Rosalinde, mais, au même instant, une soubrette entra portant un i»lateau où, sauf le chocolat et les biscuits, tout n'était que vermeil et porcelaine de Chine. La pauvre affamée ne remarqua qu'une chose dans tout ce luxe : la petitesse de la lasse et la rareté des biscuits.
Gillclte savait, à n'on pas clouter, qu'elle faisait un songe depuis quelques heures. Chose étrange ! Elle se répétait : ^( Je rêve ! » Et cette conscience de la non-réalité ne l'éveillait pas, comme il lui arrivait d'ordinaire sous ses rideaux blancs de Carnoét.
Elle avait rêvé successivement chocolat, tartines de beurre, confitures des lies, le tout arrosé de sirop de framboises. Preuve que tout cela n'était que de vains fantômes, elle se sentait, dans son cauchemar, l'estomac plus tiraillé que jamais.
Ensuite elle avait rêvé bain parfumé, linge
de linon, bas de soie, mules de satin ; et des mains légères, magnétisantes, promenées dans sa chevelure ; et des plis de gaze rose l'enveloppant de leur prinlanière caresse ; et des dentelles frissonnant sur ses frissonnantes épaules.
Puis un carrosse où l'on élait balancé comme dans les barques de pêche de l'anse du Pouldû. Puis une grande façade, devant laquelle se heurtait une marée de carrosses avec des cris étourdissants.
Puis un escalier plus grand que celui de Carnoët, par oîi montait une foule de dames et de gentilshommes plus parés qu'aucun do ceux que Gillette avait vus dans sa vie. Et cependant tous ces gens du beau monde, qui la regardaient passer, n'avaient pas l'air plus étonnés de sa présence que si elle eût été madame Enogate, au lieu d'être Gillette.
Mais la partie la plus folle de son rêve s'était déroulée dans une salle éblouissante de lumière, où elle avait pris place dans un fauteuil de velours à côté de madame de la Corbinière dont toute l'attention semblait concentrée sur un seul point : à savoir que sa compagne se tînt droite. C'était un théâtre, mais non pas
un théâtre en toile éclairé par des lampions fumeux, comme celui de* la foire de Quimper. Le mur, le plafond, disparaissaient sous l'or et les peintures. Vainement on essayait de compter les bougies, dont l'éclat se confondait avec celui des pendeloques de cristal. Au lieu du biniou criard, on entendait le céleste murmure d'un nombre inCni d'instruments qui semblaient retenir leurs sons, de peur de blesser les oreilles.
Soudain le rideau se leva, laissant voir une scène peuplée de princesses, de seigneurs et de guerriers, dont les armes et les bijoux lançaient un éclat qui ne se pouvait soutenir. Tout ce monde chantait de façon à charmer les anges eux-mêmes. Bientôt il se fit un silence, à peine troublé d'une symphonie qui ressemblait à un frisson d'attente. Puis la porte du palais s'ouvrit, et laissa passer une femme merveilleusenient parée. Ce devait être une reine, car toutes les dames groupées sur sa route lui liront une révérence qui les submergea dans leurs jupes, ainsi que dans des vagues de soie, et les courtisans s'inclinèrent au point qu'on se demandait s'ils n'allaient
pas loucher la terre du front. Et cette reine, sans honorer d'un regard cette foule prosternée, s'avança jusqu'à la rampe et, avec un singulier sourire, elle lixa les yeux sur Gillette. L'enfant rougit, toute confuse; mais, soudain, un faible cri s'échappa de sa poitrine : dans cette créature majestueuse, d'une beauté surhumaine, elle reconnaissait Marie-Anne!
La petite Bretonne, prête à défaillir de stupéfaction, tremblait à la pensée que, peut-être, sa sœur allait lui commander de venir près d'elle, en face de cette foule qui, chose singulière, ne semblait nullement étonnée. Mais Marie-Anne s'était mise à chanter, et l'on eût dit que sa voix, si légère et si chantante, lutlait avec la plainte du hautbois et le soupir des flûtes. Seule contre tous ces instruments, n'allait-elle pas être vaincue? Tout le tenips qu'elle chanta, le cœur de Gillette fut serré d'une douloureuse angoisse, bien qu'elle rencontrât souvent les yeux de sa sœur fixés sur elle, comme pour la rassurer. L'air s'acheva, laissant après lui un murmure d'admiration qui s'élevait de la salle, et, chaque fois que la reine avait chanté, le murmure, de nouveau.
lui répondait, ainsi que le bruit des vagues au son harmonieux du vent. Gillette n'aurait pu dire combien de temps dura le rêve, combien de temps Marie-Anne chanta. De plus en plus ses idées flollaicnt dans sa cervelle, devenue grande et sonore comme la nef d'une (''glise. Enfin, le rideau tomba. Tout le public, debout, criait : Rosalindc ! lîosalinde ! Et ce fut Marie-Anne qui apparut, belle de fierté satisfaite, souriante, émue, se baissant pour charger ses beaux bras des fleurs qui tombaient sur elle ainsi qu'une pluie. Elle remerciait la foule, par signes; mais ses yeux, qui cherchaient sans se lasser ceux de Gillette, semblaient dire à l'enfant :
— A cette heure, tu sais qui est Rosalinde!
Le rideau, enfin, tomba pour la dernière fois, et la foule ne songea plus qu'à sortir. Mais alors une autre hallucination pesa sur Gillette. Elle rencontra, fixés sur elle, cent regards d'hommes chargés d'une fascinante obstination, au- point qu'un vertige la [)rit et qu'elle eut peur de tomber dans le gouflre béant du parîerre. Où donc avait-elle connu déjà des regards semblables? Elle se souvint.
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C'est ainsi que le marquis de Garnoët la contemplait.,, quand la marquise n'était pas là. Tout en la regardant, les hommes se parlaient à voix basse. Elle ne pouvait distinguer leurs discours, et cependant elle aurait pu répéter, d'après le mouvement de leurs lèvres, ce que disaient ces jeunes seigneurs, plus beaux, plus galants, mieux parés encore que ceux qui venaient parfois, de Lorient ou de Quimper, rendre hommage à la châtelaine de là-bas. Oh! le rêve fantastique! Gilletle admirée par l'élile du beau monde de Paris, elle qui pleurait dans la rue, quelques heures plus tôt, parce qu'elle avait faim et ne savait sur quelle pierre on lui permettrait, cette nuit-là, de poser sa tête !
Elle tressaillit au contact d'un doigt qui se posait sur son épaule.
— Mademoiselle, lui disait respectueusement Dorothée, ne pensez- vous pas qu'il est temps de regagner la maison?
Elle sortit de la loge, appuyée au bras de la duègne. Elle marchait entre deux haies de curieux, ne s'apercevanl pas du mouvement de ses jambes, ses grands yeux ouverts sans voir.
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Quand elle eut disparu, des conversations s'engagèrent dans chacun des groupes qui s'étaient formés sur les marches de l'Opéra.
— Qui est-ce?... Une amie de la Rosalinde?... Peut-être une parente, puisque Dorothée la chaperonnait... Rosalinde, en effet, se dit de bonne famille... Aucune ressemblance entre les deux... Un mystère... On n'a reçu personne pendant les entr'actes... L'air d'une vierge... Rusée commère!... Demain je le saurai...
Un vieillard de grande mine, auquel un groupe d'hommes très jeunes servait d'escorte, s'était redressé, au passage de Gillette, comme un vétéran qui a senti la poudre. Quelqu'un demanda :
— Que pense monsieur le marquis de Louvois de celte nouvelle venue?
—^ Je pense, ou le diable m'emporte, que les jeunes gens d'aujourd'hui deviennent timides, grommela le marquis. Morbleu! messieurs, vous dégénérez! De mon temps, cette friponne à la figure d'ange ne serait sortie de céans que pour aller souper avec l'un de nous — je ne veux pas dire avec moi, de crainte
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de passer pour fal. Dirai l-on pas que c'est une chanoinesse de Remiremont qui s'éloigne au bras de la vertueuse Dorothée? Gageons que cette charmante n'emporte même pas une déclaration, dans cette jolie cachette à billets doux que lui a donnée la prévoyante nature !
Tous les jeunes gens se taisaient, contemplant avec une sorte de respect ce modèle devenu rare des viveurs de la grande époque, marié depuis peu à la quatrième des infortunées qui avaient porté son nom. A ce moment, un homme remarquablement beau, qui i»araissait avoir la trentaine, se détacha d'un groupe et, saluant celui qui venait de parler:
— Monsieur, dit-il froidement, ne gagez pas: vous perdriez. Ma déclaration est à la poste.
Le marquis de Louvois se retourna pour voir l'auteur de cette protestation pleine d'assurance.
— Ohl ohl s'écria-l-il en riant, si j'avais su que le comte de Prémery était là, je me serais montré moins aflirmatif. Vous, mon cher, vous avez conservé les grandes traditions
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A la bonne heure! Voilà qui s'appelle arborer prestement le pavillon sur une découverte, et je félicite l'enfant d'être si bien tombée.
— Monsieur, elle pouvait tomber mieux, riposta le comte en s'inclinant de nouveau.
— Jeunes gens, fit Louvois s'adressant à la galerie, prenez une leçon de politesse envers les vieillards. C'est ainsi qu'on devrait toujours leur parler.
— Vieillards! Il a dit: vieillards. Marquis, je vous somme de retirer le mut, sans quoi je vais conter tout haut ce qui faisait pleurer madame de Louvois, que j'eus l'honneur de rencontrer il y a deux ou trois jours.
— J'espère qu'elle se portait bien, questionna l'époux septuagénaire, qui était un époux terriblement à la mode.
— Non, monsieur; elle se portait fort mal eu vérité. Je la trouvai pleurant toutes les larmes de son corps, dans le cabinet de madame l'amirale de Pontussan, ma vénérable tante. « Ah! si, j'avais su à quelle sorte d'honmie j'allais m'unir! » gémissait la marquise. Madame de Pontussan qui croyait deviner la cause de ces larmes, gourmandait sa
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jeune amie. « Vous saviez du moins l'âge de celui que vous épousiez, disait-elle. Fallait-il pas que la Providence vous fît voir des miracles 1 » A quoi madame de Louvois répondit: « Hélas! j'en ai vu un, ce matin, que je n'aurais pas dû voir. C'est donc que les prières de ma fille de chambre valent mieux que les miennes!... » Que dites-vous, messieurs, de ce vieillard qui trompe sa femme, après trois mois de mariage?
— Ahl mon cher Prémery, soupira le septuagénaire tout ravi de l'indiscrétion; je commence à croire que j'étais fait pour rester célibataire. Croyez-moi; ne vous mariez jamais!
— Soyez tranquille, monsieur de Louvois, répondit le jeune homme. En cela seulement, je suis sûr d'avoir quatre fois plus d'esprit que vous.
Sur ce, la bande joyeuse se dispersa devant la façade encore encombrée des porteurs de flambeaux, qui faisaient pleuvoir des averses de cire sur les habits des malheureux passants, trop petits bourgeois pour jouer de la canne avec autorité.
Presque en même temps, Gillette arrivait à
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la maison ilc la rue Ghanlercine, .•^ans avoir repris la notion de la réalilé. Marie-Anne l'attendait di'jà, vètne d'un peignoir très simple, contente de sa soirée plus qu'elle n'avait été depuis longtemps.
— Laissez-nous, ordonna-t-elle à Dorothée. Je me charge de mademoiselle pour ce soir. Qu'on ferme les portes, et que chacun s'aille mettre au lit.
— Madame oublie qu'elle a du monde à souper, fit observer la duègne.
La Rosalinde frai)[)a du pied et, foudroyant du regard l'imprudente :
— Si quelqu'un pénètre chez moi ce soir, je chasse mes gens jusqu'au dernier, dit-elle. Faites-le savoir à chacun.
(iillelte considérait sa sœur, les yeux brillants de fièvre, ne voyant rien autre chose, n'entendant rien. Quand elle fut assise sur le canapé où la cantatrice l'avait entraînée, elle lui ji'ta les bras autour du cou, et ne put dire que ces mots qui exhalaient tous ses étonnements de la journée, toutes ses angoisses des jours passés, toutes ses espérances des jours
à venir:
— Oh! Marie-Anne! Marie-Anne! Comme je t'aime!...
Puis sa tète tomba sur l'épaule de sa sœur. L'enfant dormait: il était temps! Ce rêve qu'elle faisait tout éveillée, se prolongeant une heure de plus, l'aurait rendue folle.
Marie-Anne resta longtemps immobile, contemplant ce front pur comme la neige nouvelle, écoutant le souffle léger qui bruissait à peine sur ces lèvres roses. A cette heure, les convives qui devaient souper ce soir-là chez la Rosalinde, brusquement renvoyés, se demandaient quel caprice nouveau leur fermait les portes du sanctuaire. Quel étonnement s'ils avaient pu voir ce tableau innocent! Quelle stupéfaction s'ils avaient lu dans les [tensées de cette reine du plaisir! Le regret d'une existence honorée, le souvenir d'un impossible rêve d'amour, le ressentiment furieux pour un irréparable oulrage,^ le dégoût d'une âme blasée, la soif, l'espoir d'un intérêt nouveau qui ne serait mélangé d'aucune infamie, toutes ces impressions bouillonnaient à la fois dans une âme ardente et mobile, que les amis les plus intimes n'avaient jamais pénétrée.
Elle-même n'aurait pu dire combien de temps dura cette méditation tout à la fois douce et amène. Se distraire à la vue des (Honnemenls de Gillette, s'amuser pendant quelques jours de cette enfant naïve comme d'une poupée, la renvoyer intacte, mais transportée d'admiration, dans ce château qui l'avait vue elle-même meurtrie de dédains et souillée par l'outraj^e, telle avait été d'abord l'idée de Marie-Anne. Mais les lèvres de sa sœur ne s'étaient ouvertes que pour une seule parole, qui était une parole de tendresse. Oh! la pure et douce musique oul^liée depuis si longtemps !...
« Hélas! pensa la cantatrice. Combien de jours, de semaines, pourrai-je la garder près de moi ? Pourrai-je la rendre assez heureuse pour lui ùler le regret de Carnoët? »
D'autres pensées plus sombres mirtMil un pli sur son front et la firent soupirer. Un soulTIe déraison lui murmura qu'il fallait faire partir au matin celle vierge ignorante de tout mal... ^lais quoi! se priver de celle joie d'être aimée par une sœur! Ne plus la voir sourire dans son sommeil ! Ne plus se rafraîchir l'Ame
par des heures pareilles à celte heure délicieuse !
— Va, ma bien-aimée, ne crains rien! L'art cl le travail te donneront seuls le pain que tu mangeras chez ta sœuri
En prononçant tout haut le serment qu'elle devait tenir aux dépens du repos matériel de sa vie, elle embrassa Gillette au front. L'enfant sourit, mais n'ouvrit point les yeux. Alors Marie-Anne, rassemblant ses forces qui dépassaient l'ordinaire, prit la jolie dormeuse dans ses bras et l'emporta dans la chambre préparée, d'après ses ordres, pour « la jeune parente de madame ». Ce corps inerte, brisé par tant de secousses de tout genre, semblait tellement soustrait à l'influence de sa propre volonté, que Marie-Anne songea aux expériences d'un Italien, nommé Cagliostro, qui avait tout récemment confondu de terreur, après un souper, les convives do la fameuse Rosalinde.
Comme Marie-Anne se mettait en devoir de déshabiller sa sœur, elle s'aperçut (pi'une des mains de l'enfant était crispée sur un objet mystérieux qui, dégagé doucement des doigts insensibles, se trouva être un l)illet encore
ferrriL^ Quelques instants après, lorsque Gillette, pour la première fois depuis bien dos jours, reposait dans un bon lit, son ainée, en vertu des |)rérogalives de l'ûge, déplia le pa- {)ier (jui lui sennblait suspect à juste litre.
Sans même déchiffrer les trois lignes tracées au crayon, elle courut à la signature qui s'étalait largement, comme si l'auteur avait prévu que son nom devait faire, à lui seul, plus d'effet que sa prose.
— Le comte de Prémery!.,. Déji! s'écrial-iîlle avec un geste de douleur et de colère.
Le lendemain de nouveaux plaisirs attendaient Marie-Anne. Après avoir pénétré vingt fois dans la chambre où dormait sa sœur, elle eut enfin la joie de la voir s'éveiller, heureuse, reposée, souriante, Quels baisers saluèrent ce n'îveil! Mais, presque aussitôt, l'estomac de Gillette réclama contre l'oubli dont il souffrait depuis la veille. Tandis que Marie-Anne servait elle-même la charmante affamée, elle songeait:
« Aloi aussi, j'ai eu faim, et ce n'est pas une sœur qui m'a nourrie! »
— Comme tu es sérieuse! dit Gillette quand elle fut restaurée. Te voilà de nouveau avec
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ta mine sévère d'hier matin. Hélas! j'ai bien compris que la surprise do mon arrivée n'était pas tout entière une bonne surprise.
— Tais-loi! Ce qu'il faut comprendre, c'est qu'il y a dans ma vie autre chose que le bonheur de cette minute, autre chose que le succès dont tu fus hier le témoin.
— Oh! cette soirée!... s'écria Gillette. Est-ce que j'en passerai souvent de pareilles?
— Jamais! T'avoir montrée à tout ce monde dans ma loge! Pardonne-moi; j'étais folle. Ma pauvre sœur, je le suis quelquefois... Mais, maintenant que lu es là, je ne dois plus l'être. Ixoule : réponds-moi comme à un prêtre. D'où t'est venu ce billet que tu tenais dans la in;iin, hier soir, tout endormie?
— Je l'ignore, car — lu Tas dit toi-nième — je marchais tout endormie au milieu de cette foule.
— Chère Gillette! 11 faut apprendre à marcher bien éveillée au milieu de ce monde cruel et mauvais. Donc lu n'as pas vu celui qui l'a donné cette lettre?
— Non... J'ignorais môme la lettre. Tu connais celui qui Ta écrite?
68 MAITRE GR AT lEN
— Je l'ai renconlré quelquefois, dil Marie- Anne qui sembla soulagée par la réponse de sa sœur.
Brusquement elle changea de conversation et parla de Garnoët, avec un singulier mélange d'attendrissement et de colère qu'elle s'efforçait également de contenir. Tantôt elle pressait Gillette de questions et semblait se livrer tout entière. Tantôt elle évitait de répondre aux questions les plus naturelles. Tout à coup, passant à ce qui paraissait la préoccui)cr davantage :
— Ainsi, tu ne savais pas que je chante à l'Opéra?
— De qui l'aurai-je appris? Quelqu'un le sait-il là-bas?
— Oui, quelqu'un le sait, dit la Rosalinde, qui songeait à la visite du marquis.
Ce fut pour Gillette une profonde surprise, mais elle devinait déjà de douloureux secrets dans la vie de sa sœur, et sa résolution était prise de les respecter avec une craintive prudence. L'entretien finit par ces mots :
— M. le chevalier de Kerguelen continue ses visites?
MAITRE G R ATI EN G9
— Oui, quand il n'est pas à la mer. J'ai entendu dire qu'il partira bientôt pour un voyage long et dangereux.
Marie-Anne se tut et rêva quelque temps, le menton dans la main, le coude appuyé sur le géridon qui portait les restes du repas de Gillette. Tout à coup elle murmura, se parlant à elle-même, sans songer qu'elle n'était pas seule:
— Trois amours malheureuses ! Trois existences perdues!
Le bruit de ses propres paroles la fit tressaillir. Elle se leva, portant sur son visage l'expression révoltée et sombre qui, plus d'une fois déjà depuis la veille, avait épouvanté sa sœur.
— Ne parlons plus jamais de Garnoët, ditelle en manière de conclusion. Plus jamais !
Là-dessus, elle regagna ses appartements, fit comparaître madame de la Corbinière en sa présence, et, sans répondre au bonjour obséquieux de la tremblante Dorothée :
— Tenez-vous- à rester chez moi? demandal-cllc sans autre préambule.
La duègne, terrifiée, joignit les mains et balbutia :
iO MAITRE GRATIEN
— Grand Dieul Que deviendrais-je, privée des bontés de ma maîtresse?
— Ce que vous deviendriez, ma chère, vous le savez aussi bien que moi. La chose a un nom. Si le métier vous fait peur, écoutez ce que je vais vous dire. Il faut, à compter de cette minute, imaginer, nonobstant l'invraisemblance, que vous êtes femme de bien, la plus sévère de Paris. Une jeune fille est arrivée chez moi. Je vous confie sa garde.
Un mélange d'ennui, de stupéfaction et d'envie de rire plissa les lèvres de la tluègne en une grimace qui fut toute sa réponse.
— Ne me croj'cz pas plus sotte que je suis, continua la Rosalinde. J'ai connu dans mon enfance un gentilhomme qui choisissait, pour garder sa forêt, les pires biaconniers du pays. Mais il avait l'œil sur eux : ainsi ferai-je. D'ailleurs Gillette n'est pas une fille qu'il faut garder. Une seule vertu lui fait défaut : l'ex- [)érience. Vous en avez pour deux.
— Je l'ai gagnée à servir madame, répondit Dorothée avec une révérence équivoque. J'attends qu'on me trace mes devoirs; je les suivrai fidèlement.
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— Ce que j'ai dit vous les montre assez. Il ne vous reste plus qu'un mot à entendre : vous connaissez le comte de Prémery? Si j'apprends que cet homme a trouvé le moyen d'adresser la parole à Gillette, une heure après vous aurez quitté ma maison.
— Hélas! soupira la duègne; autant dire (jue je suis dans la rue. L'ange de Tobie luimême n'aurait pas préservé son pupille de toute mésaventure dans les couloirs de l'Opéra.
— Aussi ne verra-t-on plus Gillette ni au théâtre, ni dans aucun lieu où rodent les galants.
— Pauvre petite! soupira la compatissante Dorothée. Faudra-t-il donc l'enfermer dans ea chambre, à l'heure où madame reçoit ses amis?
— Je ne recevrai plus personne, répojidit Marie-Anne d'un ton qui n'admettait pas la réplique. Et maintenant laissez-moi, car il faut, plus que jamais, que je travaille.
Pour le coup, madame de la Corbinière leva les bras au ciel et parut consternée. Quand elle fut seule dans sa chambre, on aurait pu l'entendre génriir :
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— Plus de visites! Dieu sait ce que vont (lire les bonnes langues! Que nous avons un sentiment ou que nous commençons à vieillir. C'est de quoi nous mettre sur la paille avant la fin de l'année. Heureusement, parole de femme et parole d'évani;ile font deux!
En ceci du moins la clairvoyante personne se trompait. La Rosalinde ferma sa porte et la laissa bel et bien fermée, s'inquiétant peu qu'on l'accusât d'être amoureuse ou de se sentir moins jeune. D'ailleurs, ces deux accusations n'étaient pas sans quelque vérité. Marie-Anne venait de découvrir qu'elle aimait sa sœur et que cet enfant l'adorait d'une tendresse passionnée. En même temps, la fatigue du plaisir et la fatigue du travail se faisaient sentir prématurément, comme il arrive à ceux qui ont apporté dans une carrière plus de parti pris que de dons naturels. Au fond, la Rosalinde n'était par tempérament ni une grande artiste ni une grande vicieuse. Elle était surtout une remarquable intelligence au service d'une indomptable volonté, et, pour obtenir les succès inégalement estimables qui l'avaient conduite à la fortune, elle avait dû
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faire violence aux instincts de sa race, non moins qu'aux habitudes de ses vingt preniières années.
Un quart de siècle plus toi, l'atmosphère de plaisir qui enivrait toute une partie de la société l'aurait sans doute rendue incapable d'un retour sur elle-même. Il n'en était plus ainsi. Au contraire, les esprits les plus ardents commençaient à se refroidir au souffle de cette brise aigrement pénétrante qui semble s'élever à la fin des grands siècles, pareille à la fraîcheur subite qui marque le soir d'une chaude journée. Déjà, sur les murs de la salle du festin, apparaissait mystérieusement ce seul mot plus fatal — nous le savons — à la joie de vivre que les trois anathèmes de Baltiiazar : Pourquoi? Déjà ces sybarites de haute allure s'agitaient nerveusement sur leur couche. Déjà toute une phalange de philosophes et d'écrivains s'évertuaient à découvrir, à expliquer, le douloureux mystère du pli de la feuille de rose. Plus d'un ami de Voltaire et de Rousseau, plus d'un précurseur de Mirabeau et de La Fayette, avaient soupe chez la Rosalinde et, dans un esprit porté d'avance à
l'analyse de tout, même des jouissances les moins discutées, ni Tencens des triomphes ni la fumée du plaisir ne conservaient leur parfum. En somme, elle était à ce point du voyage de la vie où la première forte secousse amène le voyageur à se demander si les dégoûts de la route sont compensés par le paysage.
A coup sur, il faut la louer de ce qu'elle savait encore rougir d'elle-même, et de ce qu'elle était sincèrement décidée à ne pas rougir devant sa sœur. Toutefois, ce serait outrepasser les bornes que de crier à la conversion. En pareille occurrence, la comédienne Zoë avait commencé par vendre sa maison et ses bijoux pour en donner l'argent aux pauvres. La Rosalinde se contenta de décider qu'elle maintiendrait son existence — tout en la rendant plus modeste — avec son seul talent. C'était moins méritoire, à coup sûr, mais plus difficile que d'imiter la sainte Égyptienne, à une époque où les roulades de la meilleure cantatrice d'opéra n'étaient pas payées aussi cher que de rauques flonflons de guinguette ne sont aujourd'hui. Mais cette moitié de convertie se
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lançait tlaiis son aventure avec sa sœur, comme quelques-unes de ses pareilles s'étaient lancées dans une aventure avec un amant pauvre : sans regarder l'avenir.
Les premiers jours de cette lune de miel touchante furent les plus heureux qu'elle eût connus depuis longtemps, et, comme il arrive d'ordinaire, la plus heureuse des deux fut celle qui se sacrifiait. Quelle joie de courir les rues de Paris avec Gillette, toutes deux « en chenille », c'est-à-dire vêtues comme des femmes de qualité qui ne veulent pas être remarquées! On évitait les promenades à la mode et les lieux trop fréquentés par les gens du bel air, mais, malgré tout, il arrivait parfois que la cantatrice était reconnue.
— Quoi! c'est vous, charmante! Enfin! on vous retrouve ! Ingrate! cruelle ! je m'attache à vos pas. Je ne vous quitte point que vous ne m'ayez dit ce que l'Amour vous a fait ou ce que vous avez fait à l'Amour, pour être ainsi brouillés ensemble. Croyez- vous en être quitte avec lui en vous laissant applaudir de loin et couvrir de bouquets par-dessus la rampe? Dites, belle mystérieuse! quand aurez-
VOUS fini de vous cacher? Quel jour, quel heureux jour, soupons-nous ensemble?
Une pareille rencontre mettait Marie-Anne en colère pour le reste du jour. Quant à Gillette, elle ouvrait de grands yeux, mais déjà elle n'avait plus envie de faire des questions, sentant, par un étrange et douloureux instinct, la nécessité de se taire.
Bientôt, les belles journées du milieu de mai étant venues, Marie-Anne eut un prétexte naturel pour changer le but des promenades et les diriger hors de Paris. Là, du moins, l'incognito était assuré, et si, parfois, quelque jeune clerc de procureur ébauchait une aventure avec deux [)impantes grisettes, surprises dans les sentiers déserts de la forêt de Boulogne ou sous les ombrages de Meudon , la Rosalinde pouvait s'en amuser sans crainte de complication fâcheuse. Mais, par contre, le tèle-à-tète de ces excursions pesait lourdement sur Gillette condamnée à la réticence presque sur tous les sujets, i)articulièrement sur les plus chers de tous.
Cette àme épanouie et tendre commençait à souffrir de la sceptique amertume qui fermcn-
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tait à côté d'elle. Marie-Anne saisissait toutes les occasions de critiquer l'ordre établi en ce bas monde, ne crai-inant pas de s'attaquer à tout ce que l'enfant considérait en son cœur comme ir.violable et sacré. Certaines diatribes, fréquemment répétées, contre la noblesse, les prêtres, le roi, produisaient sur elle la même impression de terreur que ferait aujourd'hui le blasphème d'un athée sur une jeune dévote.
Le pire, c'est que les réponses qu'elle essaj^ait de faire tournaient contre elle. Si, pour montrer qu'il y a des gentilshommes bons, loyaux, généreux, elle citait le nom de Kerguelen, c'étaient des mouvements d'épaule indignés, pleins d'ironie, avec d'étranges éclairs dans les regards.
— Le chevalier? Que vient-il faire au château, près de sa cousine, depuis qu'elle est mariée?...
— Marie-Anne ! Qu'oses-tu dire? Ne sais-tu pas comme moi que la marquise est un ange ?
— Oui ! Elle est un auge parce qu'elle est marquise. Elle a un mari, une fortune, un
château. Si Dieu Favait fait naître dans la maison d'un petit intendant de domaine, ou si le diable avait planté en sa poitrine les crocs de la faim, nous verrions si elle serait un angel Puisses-tu ne jamais découvrir ce qu'il y a sous les rubans bleus et les plaques d'ordres de tous ces beaux seigneurs, sous les diamants et les corps de baleine de toutes ces poupées!... Mais patience! Ils auront leur tour!....
Plus que tout le reste, ces vagues prophéties, renouvelées au moindre prétexte, causaient une désolante angoisse à la jeune fille. Tel un voyageur, aventuré pour la première fois sur la haute mer, qui entend parler d'une voie d'eau, ouverte au flanc du navire.
« Hélas î songeait dans son cœur la fidèle enfant. Combien ma pauvre sœur a dû souffrir!... »
Cette compassion douloureuse et attendrie l'empêchait de se détacher de Marie- Anne. Il faut ajouter qu'elle en était chérie et soignée comme par une mère. La cantatrice faisait deux parts de sa vie, l'une que les deux sœurs passaient ensemble, l'autre, celle du théâtre, dont elle ne parlait pas volontiers, et pendant
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laquelle Gillette restait enfermée seule dans sa chambre. Quant au « neveu », dès le lendemain de l'installation de Gillette, il avait disparu, expédié à la campagne chez sa nourrice.
Dorothée, ainsi qu'on peut le prévoir, inspirait une médiocre sympathie à sa pupille, et son rôle auprès d'elle — circonstance qui devait faire sourire le financier dans sa tombe — se bornait à l'accompagner chaque matin, pendant que Marie-Anne reposait encore, à la chapelle d'un couvent voisin, situé en pleine campagne. Une seule fois la jeune fille avait dit à son aînée :
— Est-ce que tu ne pries plus? N'as-tu donc rien gardé de la chère Bretagne?
— Plût au ciel ! avait répondu la cantatrice. Mais que demanderais-je à Dieu? Des miracles? Crois-tu qu'il pourrait me faire redevenir un doux chérubin au giron de sa mère? Voilà de quel miracle j'aurais besoin. Si tu penses qu'il est possible, je^ veux bien prier avec toi, le front sur la pierre, comme ces pèlerins d'Auray auxquels, jadis, nous nous mêlions.
Malgré l'heure matinale de ces pieuses ex-
cursions, et quoique le trajet se fît alors par des sentiers perdus, Dorothée marchait l'œil attentif à chaque buisson, l'oreille ouverte au moindre bruit, pareille à un chef d'escorte convoyant, sur le territoire ennemi, un fourgon chargé de sacs d'or. Dans la chapelle, c'était bien pis. Le mendiant qui tendait la main pour l'aumône, le donneur d'eau bénite, le bedeau circulant avec sa tirelire, l'enfant de chœur distribuant le pain bénit, tout, jusqu'à la vieille dévote égrenant son chapelet sur la chaise voisine, prenait une apparence équivoque aux yeux exercés de la duègne. Elle ne rêvait que billets doux, tombant en pluie drue et serrée sur la pauvre Gillette qui, par parenthèse, n'avait pas môme lu le seul qu'elle eût reçu dans toute sa vie, Dorothée ne s'en croyait pas moins tenue de lui faire des morales à convertir un troupeau de pécheresses, non point par un zèle hypocrite pour la vertu, mais parce que les terrifiantes menaces de la Rosalinde étaient restées dans sa mémoire.
Ce n'étaient que récits salutaires et préservateurs de cerveaux tournés, de promesses fallacieuses envolées au vent, d'infortunées
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jeunesses réduites au désespoir el mourant à l'hôpital. Dieu sait que Tédifianle personne n'avait pas besoin d'inventer ses histoires. Elle les racontait d'un accent de vérité qui les rendait plus navrantes encore; elle avait connu, aimé, sermonné, pleuré, toutes ces malheureuses ; elle les pleurait encore et Gillette elle-même, tout en marchant, soupirait à fendre l'âme.
— Mon Dieu ! quel endroit que ce Paris ! gémissait-elle. Comment, dame Dorothée, eûtesvous le courage d'y rester, puisque vous n'y êtes pas née?
— J'y suis restée par dévouement pour les autres, mademoiselle.
— Pauvre de moi ! Que leur a servi ce dévouement, puisque toutes, à ce que j'ai pu voir, finirent le plus mal du monde?
— Hélas! ne leur jetez pas la pierre! Ce lieu est étrangement corrompu et malsain pour quiconque est jolie. Œillades, soupirs, protestations, tendres serments, lettres d'amour, semblent sortir de terre sous nos pieds, comme mites de la laine d'un tapis, quoi qu'on fasse pour s'en défendre.
« En vérité, pensait Gillette dans la bonne foi de sa modestie, c'est une grande commodité que de n'être point belle, pour vivre à Paris. »
Jusqu'à cette heure, on a pu ranger le comte de Prémery au nombre de ces galants à tête légère qui lâchent un billet doux sur une inconnue, de même qu'ils brûlent une charge de poudre sur une hirondelle, sans se préoccuper ensuite de la femme ou de l'oiseau. Tout au contraire, cependant, le gentilhomme passait pour le plus obstiné comme pour le plus heureux dos séducteurs, et cette renommée lui assurait un pouvoir quasi diabolique sur beaucoup de femmes.
. — Désir donné à Prémery, disait-on dans le monde léger d'alors, vaut ceinture dénouée.
Mainte anecdote conservée dans les Mémoires du temps ou dans la correspondance privée d'alors, montrerait ce héros peu édifiant sous son vrai jour, s'il ne devait se faire connaître lui-même dans les événements qui vont suivre. Grande dame, petite bourgeoise, comédienne, grisette même, tout lui était bon, pourvu que la victime choisie fût d'une beauté parfaite. Peu à peu, dédaignant les faciles victoires, il en était venu à trouver la perfection de la volupté dans les convulsions éperdues de la conscience humaine, criant son remords au milieu de l'ivresse du plaisir. Les murs d'un couvent n'étaient pas pour son audace une barrière infranchissable. Ce Ijlasé avouai 1 — parole qu'on ose à peine redire — avoir trouvé dans le sacrilège des émotions que l'orgie lui avait refusées. Maître d'une fortune considérable, sans proches parents, sans amis intimes, il n'était retenu i)ar aucun frein. Le trait caractéristique de sa nature était moins l'emportement dans la passion que l'exaspération, allant jusqu'à la folie, en face d'une résistance.
Tel était l'homme qui avait remarqué Gil-
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lelte à l'Opéra et qu'un voyage dans ses domaines, probablement aussi d'autres aventures prêtes au dénouement ordinaire, avaient empêché pendant un mois de suivre la piste de la petite Bretonne. Mais lorsque, rentrant au Palais-Royal pour la première fois depuis son départ, il entendit chanter la Rosalinde, sa mémoire et son désir s'éveillèrent.
Il s'informa : nul n'avait revu l'apparition fugitive, et la petite maison de la rue Ghantereine était close à tout le monde.
— A propos, dit Louvois, qu'a-t-on répondu à votre billet? Quand nous faites-vous souper avec votre infante?
Prémery ne répondit rien, mais il eut un singulier sourire et, pendant l'entr'acle, il gagna la loge de la cantatrice. On devine qu'il y. fut accueilli froidement.
— Çà, ma reine, demanda-t-il après quelques phrases galantes, qu'avez-vous fait de cette pupille, de cette amie, de cette parente, ou le diable sait quoi, dont nous eûmes tous la tête coilïee, un certain soir? Ne pensezvous pas qu'il est imprudent de l'enfermer et qu'il serait sage d'ouvrir vos portes, si mieux
n'aimez qu'on les enfonce, pour voir l'objet merveilleux qu'elles dérobent?
— Où prenez-vous qu'elles dérobent autre chose qu'une pauvre femme fatiguée par son art et lasse du monde ? Je ne vous comprends pas, mon cher comte.
— Bon I Mais qu'avez-vous fait aussi de la vertueuse Dorothée? Elle me comprendrait sans doute, puisqu'elle était l'ange gardien de cet autre ange blond.
— L'ange blond s'est envolé.
— Ma mie, vous oubliez que je ne suis point un béjaune. Avouez plutôt que cette débutante — car elle avait encore je ne sais quel ragoût de province — attend de se voir équipée et instruite pour entrer en campagne. Vive Dieu ! Que de temps perdu pour les amours 1 Avec ces yeux-là, on se passe des robes et des coiffures de la Berlin. Sérieusement, ma belle, il faut que je meure ou que je la revoie.
Rosalinde, qui s'attendait à cette visite, pensait avoir fait provision de sagesse et de patience. Mais cette mise en demeure cynique et assurée la mit hors d'elle-même.
— Si c'est la réponse à votre billet (luc vous
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cherchez, dit-elle au comte, vous prenez une peine inutile.
— Qui sait? Une jolie femme a toujours quelque chose à répondre à la déclaration d'un honnête homme.
— Encore faut-il qu'on l'ait lue...
Elle se leva et, prenant un papier dans le tiroir de sa toilette :
— Voici votre poulet, monsieur le comte. Reprenez-le. Il pourra vous servir en pareille rencontre.
. A ce défi imprudent, les yeux gris du comte se fermèrent comme sous l'impression aiguë d'une douleur physique, tant la contradiction était pour lui une torture insupportable. Il se remit toutefois et, prenant d'un geste mesuré le billet que lui tendait la Rosalinde, il répondit :
— Dragon de vertu, cette novice est-elle donc votre sœur que vous voulez en faire une femme de bien à votre image?
— Les femmes comme moi n'ont pas de sœurs, fit la cantatrice avec une douceur soudaine qui ressemblait à l'humilité.
Mais en vain elle croyait pouvoir obtenir la paix en déposant les armes. Prémery se leva et.
posant sa main sur l'épaule de Marie-Anne, sans s'apercevoir qu'il en froissait l'épiderme satiné :
— Femme, dit-il, j'emporte mon billet. Le reste est mon affaire. Un jour vous recevrez de moi ce même papier, et vous comprendrez alors que j'ai obtenu la réponse... telle que je la désire. Souvenez-vous ! Et maintenant, bonsoir. Que diraient vos admirateurs si la Rosalinde manquait son entrée?
Ce soir-là, Marie-Anne, au lieu d'embrasser sa sœur qui venait à sa rencontre, lui saisit les poignets et, la regardant dans les yeux :
— Écoute bien le nom que je vais dire ; le comte de Prémery ! Tu m'as entendue? Si jamais tu vois cet homme devant toi, prends la fuite, comme si tu apercevais le diable. Prémery a peuplé l'enfer de ses victimes. Il connaît tous les moyens; il les emploie tous... Ah ! Gillette, que cet autre malheur s'éloigne ^ (le nous I
La jeune fille ouvrait de grands yeux et se demandait si sa sœur n'était pas folle.
— Qu ai-je à craindre de lui ? répondit-elle doucement. Quelle apparence qu'il me voie jamais?
— Hélas 1 II ne t'a que tro[) vue! gémit sa sœur. Te souviens-tu de ce billet?... C'est lui qui l'avait glissé dans ta main. Ah ! pourquoi l'idée folle de te montrer -à tout ce monde m'a-t-elle traversé le cerveau? Mais, à l'avenir, et tant qu'il ne t'aura pas oubliée, tu ne mettras pas le pied hors d'ici. Gourons, de ce pas, donner des ordres à Dorothée.
Cependant, les jours s'écoulaient sans incident nouveau. Le vieux marquis de Louvois, qui commençait à rabâcher légèrement, n'épargnait pas les plaisanteries à Gratien.
— Eh bien ! jeune homme, lui demanda-t-il un jour, quand jugorez-vous le moment venu de nous faire voir la nouvelle maîtresse que vous nous avez annoncée?
— Monsieur de Louvois, repartit le licntilhomme au comble de l'agacement, il sufïira que je vous la montre la veille du jour où je n'en voudrai plus..
Mais le vieillard mit les rieurs de son côté.
— Messieurs, fit-il en prenant son air le plus goguenard, voilà qui s'appelle entonner les Grâces avant d'avoir dit le Benedicile.
Sans se laisser endormir par l'inaction appa-
rente de rennemi, la Rosalinde faisait bonne garde. En même temps des réformes signiiicatives s'opéraient dans son existence. Pour la première fois, peut-être, dans ce siècle, Paris avait sous les yeux le spectacle d'une fille d'Opéra devenue économe et paraissant vertueuse.
Mais des nouveautés plus bizarres encore se faisaient voir dans les façons d'agir de la plus fantasque des cantatrices. Elle ne manquait pas une répétition, pas une représentation à son théâtre, elle qui, autrefois, ne passait pas le mois sans désespérer les auteurs et les directeurs par quelque frasque. Elle travaillait comme si elle eût été réduite à faire excuser son visage par l'éclat de son mérite. Et cependant, quand elle s'enfuyait, ainsi qu'une voleuse, après la dernière note de son rôle, on recueillait par brassées les bouquets sur la scène, et le couloir qui conduisait à sa loge était bordé d'une haie de soupirants aux abois.
La solitude et une sorte de terreur sourde pesaient sur la petite maison de la rue Ghantereine, d'où s'envolaient jadis les éclats de rire, les chansons légères, les bruits d'instruments. La raison au visage morose y rempla-
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çait la folie et le luxe. Depuis quelque temps déjà, le suisse majestueux d'autrefois avait disparu, laissant, comme un gage fallacieux de retour, sa hallebarde appuyée au mur. Le personnel des domestiques, non moins épuré qu'éclairci, n'aurait pas étonné dans la maison de quelque robin de province bien renié. Enfin, le carrosse, les chevaux, le cocher non moins gras qu'eux, voituraient à cette heure un chanoine entre son appartement de la place du Parvis et sa maison de campagne de Montrouge. Qui pourrait dire où se remisa pour la dernière fois ce char des Grâces, présent de l'opulence, dont les panneaux portaient les armoiries parlantes de la Rosalinde : un rossignol sur une branche chargée de roses I
Toutes ces réformes dans les dépenses ne pouvaient manquer de frapper Gillette, bien qu'elle fût trop innocenle pour deviner quels troubles la vertu de sa sœur apportait dans le budget des recettes. Mais elle comprenait aisément qu'il ne fallait pas aborder avec Marie-Anne ce sujet de conversation.
.Une fois, pourtant, elle lui dit :
— Ma pauvre sœur! Tu fais des économies
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à cause de moi! Hélas! si j'avais su!... Que ne puis-je, du moins, voir la fin de tous ces embarras !
Ce fut la première occasion où Marie-Anne laissa échapper une pensée qu'elle avait depuis quelque temps.
— La fin! Pour toi, elle est facile à découvrir. Un bon mari... Quelque brave procureur, jeune, laborieux, qui t'aimerait de tout son cœur et te rendrait heureuse...
Nul ne peut dire quelle était, au fond, la pensée de Gillette, mais elle ne fit pas d'oi)joption. Elle répondit seulement :
— Un mari!... Ce serait bien si nous étions en Bretagne. Là, une fille peut se marier sans autre richesse que ses deux bras. Mais à Paris!... Mon Dieu! Si je pouvais seulement gagner ma vie comme tu la gagnais d'abord.
La Rosalinde eut un de ces éclats brusques dont sa sœur restait troublée pour des heures.
— J'aimerais mieux te voir morte! dit-ell'' en quittant la pièce, avant que Gillette pût faire un signe pour la calmer.
Le lendemain de ce jour, comme elle entrait en scène, la Rosalinde aperçut Kerguelen au premier rang des spectaleurs. Elle sentit que ses joues devenaient blanches sous son fard et, tout d'abord, elle fut sur le point de demander qu'on baissât le rideau, car sa voix semblait s'être réfugiée au fond de sa gorge.
Et pourtant, que de fois elle avait rêvé cette rencontre! Des princes, de grands seigneurs, l'avaient applaudie. En quelques occasions, chantant à la Cour, elle avait obtenu ce triomphe inespéré de faire éclore les larmes dans les yeux de la plus belle des reines. —
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Heureux temps où les musiciens parlaient au cœur !
Mais, à ces souvenirs glorieux, elle avait toujours souhaité ardemment qu'un autre vînt se joindre. Chanter devant celui qui avait été le maître de son cœur ! Voir le visage du seul homme qu'elle eût aimé, ce beau visage si lier, si froid (sauf quand il regardait une certaine femme), le voir ému par son art! Voir, peut-être, un attendrissement humecter ces yeux clairs, profonds comme la mer dont ils semblaient garder toujours l'horizon lumineux 1...
Hélas I elle n'eut pas besoin de regarder longtemps Kerguelen — quand elle put le regarder de nouveau — pour voir que son rêve, une fois de plus, se dissipait trop tôt. Le chevalier semblait être venu pour l'entendre, pour la juger, pour la condamner. Quelle sévérité, quelle sentence dans ces yeux austères! Quelle tristesse! Quels reproches! Et, malgré tout, quelle captivante douceur 1
Un élan désespéré, quelque chose comme un frisson de folie, secoua l'être tout entier de la cantatrice. Elle se dit en elle-même :
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ce II faut que, ce soir, l'un de nous deux soit vaincu. Je vais mourir, ou je vais faire pleurer cet homme I »
Dès lors, toutes ses forces, tout son talent, revinrent à elle comme par miracle. Pour un seul auditeur parmi cette foule, la Rosalinde chanta, et les raffinés qui lui reprochaient le caractère impérieux, rude, rebelle aux sentiments tendres qu'elle apportait dans ses personnages, furent étonnés de trouver en elle une autre femme. Elle fut sublime de douleur, d'humilité, de repentir. Elle devait, d'après son rôle, se traîner sur les genoux, supplier, implorer grâce pour sa vie. Elle fit tout cela en regardant le chevalier; pour lui, devant lui, elle tordit ses mains, souillant l'or de ses vêtements dans la poussière des planches ; vers lui, comme si la salle n'eût renfermé qu'un spectateur, elle tournait son visage baigné de pleurs véritables. Pour la première et pour la dernière fois de ?;a vie, la Rosalinde venait d'atteindre les hauteurs les moins accessibles de l'art.
Il faut comprendre ce qu'était le théâtre à cette époque, où la vérité scénique n'existait
pas,pour imaginer l'étonnement, puis l'émotion, et enfin l'enthousiasme affolé du public.
Le rideau tombé, les hommes, les femmes, debout, applaudissant, poussant des cris d'admiration, forcèrent l'artiste, brisée de passion, à reparaître. Elle s'avança jusqu'à la rampe, non pas avec le sourire d'orgueil qu'elle avait à ses jours de triomphe, mais avec une sorte d'angoisse qui altérait ses traits. A ce moment, elle rencontra les yeux de Kerguelen baignés de larmes. Alors, transfigurée, elle poussa un profond soupir, et tout à coup, cachant son visage dans ses mains, elle éclata en sanglots. Le rideau, baissé promi)tement, mit fin à cette scène inexprimable.
On devine les conversations échangées sous le péristyle, pendant que les laquais faisaient avancer les carrosses.
— Qu'est-ce qui lui est arrivé? elle tourne à la folie !
— Non, elle a des peines de cœur.
— Ou, peut-être, des peines d'argent. L'un ne va guère sans l'autre chez ces dames.
— Morbleu 1 quelle soirée ! criait le vieux marquis. J'en suis tout remué, et je ne sais
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rien d'aussi propre à faire perdre la raison qu'une jolie femme qui pleure.
— Prenez garde I riposta le rancuneux Gratien. Si vous aimez les femmes qui pleurent, n'est-ce point un signe que vous ne savez plus les faire rire?
Cependant la cantatrice recevait dans sa loge cette ligne, qu'elle n'osait espérer :
« Je voudrais vous parler quelques minutes seul à seule.