‹ Maitre GratienChapitre 8 sur 8 · M A ir n t: g r a 1 1 e n · texte numérisé non relu

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— Goiiimeiit avez- vous pu savoir où j'élais? murmura Gillette.

Elle tremblait de la tète aux pieds et la marquise, que cette scène troublait extrêmement, faisait des signes à Prémery, aiin qu'il n'imposât pas plus longtemps sa présence. Mais celui-ci paraissait ne voir et n'entendre que la chère créature enfin reconquise.

— Une étoile, soudain levée, m'a guidé Jus- (|u'a vous, répondit-il. C'est vous qui m'avez appris son existence. Elle se nomme Taniour; l'amour vrai, sincère, aussi long que la vie. Gillette, votre fiancé vous réclame!

j\[adame de Carnoët, qui avait encore dans les oreilles certaines paroles de sa compagne, frémissait d'avance à la pensée de ce qu'allait entendre le malheureux Prémery. La sainte et vaillante femme ignorait les revireaients étranges que l'amour peut opérer dans un cœur. Aussi, fut-elle toute surprise de voir que Gillette quittait ses bras pour tomber dans ceux du comte, sans répondre une syllabe. La réponse, à vrai dire, en valait une autre, et c'était apparemment l'avis du [)rincipa] intéressé. Gcir, sans plus poser de questions, il

tenait ses lèvres posées sur le front tic l'Iicuruuse entant, qui sanglotait de joie suj* sa poitrine.

Au bout d'un moment, toutefois, il interrompit ses caresses, prit Gillette par la main, et, s'inclinant devant la marquise :

— Vous êtes la seule mère qu'elle ait connue, dit-il. Je vous la demande : bénissez-la.

Bien qu'un peu jeune pour le rôle, Enogalc l'accomplit avec celte gravité douce qu'elle mettait en toutes choses. Puis tous trois causèrent de l'avenir, du passé et — sujet plus mélancolique ! — des absents. Prémery tint à proclamer que les honneurs de la journée revenaient au chevalier, ce qui ne souleva aucune discussion.

Mais, sur un j)oint, Taccord lut plus dillicile. Prémery voulait passer au doigt de sa fiancée l'anneau déjà porté, celui qu'elle avait laissé derrière elle au moment de sa fuite. La marquise insistait pour substituer une de ses [iropres bagues au bijou qui rappelait des >ouvenirs d'amertume. Mais Gillette voulut reprendre, aiii>i qu'elle le disait, les chaînes dont elle avait encore la marque sur son cœur.

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— C'est à « maître Gratien » (lue je me suis promise, dit-elle. C'est à lui que je me donne. Il n'y a sur la terre ni comlc ni roi (jui m'eût fait oublier ma promesse.

— Tu porteras donc deux anneaux pour un, dit Enogate en passant une turquoise au même doigt où brillait déjà le diamant de Prémery.

— Et ce sera justice, conclut ce dernier, puisqu'elle sera aimée deux fois pour une.

Ainsi finirent ces belles accordailles. Le soleil baissait à l'horizon. Gratien, devenu le plus obéissant des lionmies, prit congé de sa future et de la marquise, non sans tourner vingt fois la tête en arrière. En regagnant Quimperlé, il emportait quelques lignes au crayon, informant la Prieure qu'une cellule de son couvent allait rester vide. L'ex-postulante suivit la marquise à Carnoët, qu'elle ne devait quitter qu'au bras de son mari, après avoir reçu la bénédiction nuptiale dans l'oratoire du château.

Quand le comte eut disparu, et que les deux femmes se trouvèrent seules :

— En vérité, dit la châtelaine, je n'attendais

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pas ce qui arrive. Tu m'aviiis prouvé le plus clairement du monde que tu devais rester sourde comme pierre aux supplications de M. de Prémery. Jamais bouche n'a parlé si sagement que la tienne parlait alors.

— Peut-être bien, madame. C'est qu'alors il n'était pas là !

— Et moi qui m'étais donné tant de peine! Décidément je n'entends rien à l'amour!

La fiancée de maître Gratien posa ses lèvres sur la main de sa compagne et lui dit on baissant la voix, avec ui\ sou})ir :

— Hélas! ma chère et sainte maîtresse, comment pourriez- vous entendre quelque chose à l'amour heureux?

Les heures, les jours, les années qui suivirent devaient apporter l'étonnenient à nombre (le personnes.

Pour commencer, chacun se frotia les yeux, au chàleau de ('arnoët, en vo^-anl la marquise rentrer de sa longue promenade appuyée, comme six mois plus tôt, sur le bras de sa fdle adoptive.

Le lendemain, quand le marquis rentra (Tune de ses fréquentes absences, il fut plus surpris encore d'apprendre que le comte de Prcmery allait venir, dans la journée, lui demander la main de sa jolie vassale. Un Beau-

marchais [»uurrait seul conter cette entrevue, où le moindre geste, le moindre mot, le moindre sourire, fut un chef-d'œuvre de fine comédie et de cette indispensable dissimulation qu'apprend l'usage du monde.

Mais, pour rendre justice à chacun, il convient d'ajouter que le bonheur conjugal des deux époux fut la plus grande des surprises que devait causer ce mariage peu ordinaire. Et la surprise dura, jusqu'au jour où les grondements formidables de la Révolution ne laissèrent à personne le loisir de s'occuper du malheur ou du bonheur des autres.

Quelques mois après leur union, les deux époux vinrent à Paris et la prédiction de madame de Carnoët fut démentie. Car la Reine, informée des romanesques incidents qui avaient fait apparaître d'une façon si rare le courage et la vertu de la jeune femme, voulut que la comtesse de Prémery lui fût présentée. Lesdivers papiers de famille, où le narrateur de cette histoire a ])uisé si largement, conservent le moindre détail de cette solennité. Il faut dire d'ailleurs qu'elle eut peu de suites au

point de vue de l'existence mondaine du ménage, retiré peu après, pour n'en plus guère sortir, dans le domaine de Prémery.

Ce jour-là, parmi les gentilshommes qui se trouvaient au cercle de Marie-Antoinette, on remarquait le vieux marquis de Louvois. Ce dernier voulut voir de près l'étonnante femme qui avait été un certain soir, entre lui et le plus roué des viveurs d'alors, le sujet de la conversation édifiante que l'on n'a point oubliée. Gratien, plus fier de sa défaite qu'il n'avait été d'aucune de ses victoires, présenta le marquis en ces termes :

— Madame, voici mon professeur d'inconstance qui meurt d'envie de connaître mon professeur de fidélité.

— Oh ! bien, marquis, répondit Gillette, j'ai entendu dire qu'il vous reste assez d'élèves. Ne m'en veuillez donc pas d'en avoir débauché un, d'autant que je ne vous en prendrai pas d'autre.

Ils causèrent longtemps, chacun d'eux également charmé de l'esprit qu'il trouvait en son interlocuteur.

Comme le vieux Louvois prenait congé, en

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portant ù ses lèvres la main de la comtesse :

— S'il vous plaît, madame, me ferez-vous la g;ràce de m'apprendre une seule phrase de votre langue bretonne?

— Laquelle, monsieur?

— Comment dit-on : je vous aime, en co dialecte?

— Hélas! fit Gillette avec une révérence, vous jouez de malheur. Cette phrase est précisément la seule que j'ignore, puisque mon mari ne parle pas breton.

Ce mot, répété à la Reine et applaudi par Sa Majesté, mit la comtesse de Prémerj à la mode pendant huit jours.

Toutefois, elle en dit un autre, quelque quinze ans plus tard, qui fut encore plus utile à son mari. Gomme on jugeait ce dernier en qualité de suspect, devant le tribunal révolutionnaire de sa province, et qu'il prenait fort le chemin d'être condamné à mort pour crime d'aristocratie, on vit l'intrépide Gillette s'avancer à la barre.

— Lui, aristocrate ! s'écria-t-elle. Citoyens, il m'a pris pour femme, encore que j'aie eu pour grand-père un homme qui poussait la

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charrue, et que j'aie demandé raumône moimême sur les grands chemins. Sont-ce là des façons d'aristocrate? Voilà ma plaidoirie : qu'on me rende mon homme !

Ce ménage de sans-culottes sortit do l'audience, bras dessus bras dessous, couvert dos applaudissements de l'assistance.

Moins heureux, le marquis de Carnoët se fit prendre à Paris, où les émigrés d'Angleterre l'avaient envoyé en mission secrète. Condamné à mort et conduit à la guillotine, il reconnut, du haut de la charrette, une mégère qui vociférait plus fort que les autres, au pied de l'échafaud.

— Qu'est-ce que tu fais là, ma pauvre Marie-Anne? dit-il doucement.

Celle qui avait été la Rosalinde ouvrit de grands yeux et poussa un cri terrible, en reconnaissant à son tour l'homme qui avait fait d'elle une créature indigne du nom de femme.

On pourrait croire qu'elle savoura délicieusement sa vengeance. Mais, soit que le remords se fût emparé d'elle à cette vue, soit que la fumée du vin eût troublé sa raison, elle vou-

lut, tout an contraire, mourir avec celui qui avait été son premier amant. Elle posa le pied, ce pied autrefois si charmant, sur le moyeu de la roue.

Alors, dominant la populace, de cette voix qui avait soulevé l'enthousiasme des foules élégantes, elle cria :

— Vive le Roi !

Le marquis put voir, avant d'expirer, ce pauvre corps mis en lambeaux par les furie>i de la guillotine.

Kerguelen avait été emprisonné, au retour de son voyage fécond en belles découvertes, sur la dénonciation d'un officier jaloux qui l'accusait d'avoir causé la mort de plusieurs matelots. Il n'en avait pas moins eu la gloire si désirée de donner oon nom à l'une des terres reconnues par lui. Mais il est douteux qu'un seul des lecteurs de cette histoire ait jamais l'occasion do saluer 1'//^ de Kerquelen, située dans la- partie la moins visitée do rOcéan Austral, par cinquante degrés de latitude Sud ot soixante-huit degrés do longitude Est.

Sa captivité, assez douce d'ailleurs, se pro-

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longea jusqu'à la fin de l'époque sanglante et lui sauva peut-être la vie. Devenu libre, il rentra pauvre, vieilli, désabusé, dans sa petite maison qui n'avait tenté personne. Mais, en revoyant Enogate, toujours belle sous les frimas d'une chevelure blanchie longtemps avant la vieillesse, il sentit la généreuse flamme d'antan se réveiller dans son cœur fidèle. Ensemble ces deux êtres si longtemps malheureux finirent leur vie. Cette fois, les vieux murs de Carnoët, passés en possession de Tancienne marquise, furent témoins du boidieur de deux époux.

Que si de telles amours paraissent aujourd'hui invraisemblables et fabuleuses, il faut songer à la date de cette histoire. Le lourd poids d*un siècle a nivelé depuis longtemps toutes ces tombes.

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