‹ Maitre GratienChapitre 7 sur 8 · SI A 1 T II I-: G R A I 1 1£ N · texte numérisé non relu

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rayons de la pleine lune éclairaient voluptueusement le parterre et la pelouse, donnant au gazon, aux ileurs, au feuillage, les couleurs inconnues d'un rêve de féerie. Des parfums de jasmins et de roses, mêlés à l'odeur des fruits mûrs, montaient du sol et venaient des enclos voisins. Elle en fut bientôt toute grisée, plus enivrée encore de sa douleur et de sa tendresse. Une voix étrangement harmonieuse chantait à son cœur :

— Pauvre folle! Jamais tu ne retrouveras une heure pareille! Va! Réveille celui que tu adores et qui t'aime! Venez ensemble vous promener dans ce ruissellement de lumière, ou vous asseoir dans ces ténèbres faites pour les baisers. Que son bras entoure ta taille; que ses lèvres cherchent tes cheveux; que ton corps tout entier frémisse aux paroles que te dira sa bouche! Qu'importe le lendemain? Et que sera-t-il pour toi, ce lendemain que tu prépares?...

Gillette revint à elle une seconde et fut si effrayée de ce qui se passait dans tout son être qu'elle se rejeta en arrière, ainsi qu'elle eût fait au bord d'un abîme prêt à l'engloutir.

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Elle ferma sa fenêtre et tira ses grossiers rideaux pour ne plus voir l'éclat de cette nuit, conseillère funeste. Alors, redevenue maîtresse de sa volonté, elle s'approcha de sa table, ranima la lampe épuisée, mit une page blanche devant elle, et, tremblante comme une feuille au souffle de l'orage qui va l'emporter, elle écrivit cette lettre qui est conservée encore aujourd'hui, noble relique d'amour, parmi les brevets roj'aux et les chartes glorieuses d'une antique famille :

« Vous m'avez reproché que mon cœur est dur et que je ne sais point pardonner. Mon Dieu ! Comment pourrais-je trouver le pardon dans mon cœur, puisque je n'3^ trouve que l'amour !

» Le ciel m'est témoin que j'aurais voulu, non pas vous haïr, mais éprouver la juste horreur soulevée par voire. conduite. Est-il une seule blessure que m'ait épargnée votre main? L'honneur, l'estime des gens de bien, le droit de regarder en face de nobles bienfaiteurs et des amis sans tache qui m'élevaient jusqu'à eux, vous m'avez tout pris! Vous ne m'avez pas même laissé l'heureuse ignorance où j'étais

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d'autres abaissements. Ouvrir sur une sœur aussi tendre qu'infortunée les yeux de sa sœur!... Cette impitoyable barbarie pouvait-elle entrer dan* l'âme d'un gentilhomme?

j> Hélas! Un gentilhomme a pu tromper, se parjurer, mentir! Pouvais-je croire que de pareils forfaits eussent été possibles? Mais je suis coupable d'une folie plus incroyable encore en vous aimant. Je n'ai plus le droit, après cela, de rien blâmer chez les autres. C'est moi qui ai besoin du pardon de mon sexe tout entier!

» Pourtant ce n'est pas ma faute si, du premier jour où je vous ai vu, tout a changé en moi. Qui pouvait me défendre contre vous? A qui pouvais-je demander un secours, des tonéeils? Je n'avais point d'expérience : la vôtre est infinie. Je n'ai jamais su, avant de vous apercevoir, ce que signifie le mot d'amour.

» Ceci me remémore une des douleurs les plus insupportables que vous m'ayez causées. Vous avez cru que j'avais aimé un autre homme! Laissez-moi du moins cette gloire dans ma chute, ce bonheur clans ma désolalion, de n'avoir donné qu'à vous seul même

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une pensée. Le chevalier m'a presque vue naître. Ce qu'il y avait de bon en moi, je le devais à une famille dont il est allié. Voilà tout ce qu'il a pu vous dire, car l'honneur et la vérité ont toujours parlé par sa bouche. Il a raison de croire qu'il m'aurait sauvée. Mais, s'il m'avait sauvée, je ne vous aurais jamais connu!... Ohl que ma main n'achève point d'écrire le blasphème de ce cœur misérable el point encore assez châtié 1

» Ce cœur qui devrait vous maudire ne bat que pour vous. Jouissez donc de votre victoire : jamais vous n'en connaîtrez de plus surprenante. Hélas 1 avant le jour où le destin vous a mis en travers de ma route, il n'y avait pas, sur cette terre, de créature aussi prête que j'étais à mourir pour le devoir et pour Dieu. Ce Dieu m'est témoin que vous n'auriez pu me vaincre, sinon en me promettant ce que vous m'aviez promis... Souvenez- vous de cette parole en reprenant l'anneau de fiançailles que je vous laisse : fatal trophée, que je vous plains d'avoir conquis!

» Ne remportez plus à l'avenir de pareil triomphe. Tenez la promesse que j'ai obtenue

de vous, en faveur des pauvres, des abandonnées, des faibles comme moi. C'est la seule grûce que je vous demande, le seul souvenir que j'espère. Maintenant l'heure est venue de quitter celte maison où je ne saurais demeurer plus longtemps sans être infâme, puisque la fiancée de maître Gratien et la garde-malade du comte de Prémery ont terminé, l'une et l'autre, leur courte carrière.

» Plus longue sera celle de la pauvre Gillette qui s'éloigne, emportant sur ses épaules les vêtements dont vous l'avez couverte, dans sa main le salaire que vous y avez mis un certain jour, pour la punir — ù châtiment immérité! — de ce qu'elle ne vous aimait plus. Quand celte main s'ouvrira pour d'autres oboles moins dures à recevoir, je songerai au maître qui y déposa la première aumône. Vous ne serez pas jaloux de Celui qui vous remplacera!

j> Que Dieu vous bénisse et vous sauve! Moi, vous n'entendrez plus jamais prononcer mon nom. Vous aurais-je écrit l'aveu que je viens d'écrire, si nous devions, si nous pouvions nous rencontrer encore sur cette terre!

» r.ILLETTK. »

Sa lettre achevée, elle la plia en y renfermant l'anneau qui avait quitté son doigt depuis riieure où la lumière funeste avait éclairé sa vie. Elle réunit son maigre bagage en un paquet semblable à celui d'une fillette qui retourne au pays, sans avoir fait fortune. Elle mangea quelques bouchées de pain resté de la veille et but une gorgée d'eau, car l'heure était venue d'être robuste. En môme temps elle ranimait le feu conservé sous les cendres et réchauffait le breuvage qu'elle avait coutume de porter au comte vers la fin de chaque nuit.

L'heure ordinaire était passée quand elle entra dans la pièce, où la faible clarté d'une veilleuse permettait à peine de distinguer les objets. Gratien, qui ne dormait pas, contrairement à l'habitude, lui parla le premier :

— Trois heures sont sonnées, Gillette. Je croyais que vous m'aviez oublié.

— Votre sommeil a-t-il été moins bon cette nuit?

— Je n'ai pas fermé l'œil.

— Êtes- vous plus sou (Iran t ? Sentez-vous quelque retour de fièvre? Je vous supplie de

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ne me rien cacher. Une rechute est toujours à craindre! Peut-ôtre qu'il serait sage de ne pas quitter votre lit de celte journée.

Elle parlait avec tant d'animation que Prémery ne put s'empêcher de dire en souriant :

— Désirez-vous donc si fort de me voir encore malade ?

Gillette ne répondit rien, mais une vive rougeur couvrit ses joues. Retarder son départ de vingt-quatre heures!... C'était une félicité si grande que cette seule pensée avait fait Lattre son cœur à coups précipités. Sans prononcer un mot, elle porta le breuvage aux lèvres du comte. Quand il eut avalé docilement la potion, il dit à sa garde-malade :

— Ce n'est pas toujours la fièvre qui tient les gens éveillés. Ou du moins c'est une fièvre que les médecins ne peuvent pas guérir. Savezvous quelle idée me hantait?

— .\oii, répondit-elle, et point ne veux le savoir. Ce n'est pas l'heure des conversations. Il faut dormir, maintenant.

— Ah ! Gillette, que je voudrais dormir jusqu'au moment où nous serons ensemble,

comme hier ! Attendez-vous à des surprises... Mais j'allais tout trahir. Allons ! Un peu de patience 1 Vous aussi, mon cœur, dormez !

Une dernière fois, elle disposa les oreillers et mit en ordre les couvertures. Ses doigts, par mégarde sans doute, effleurèrent les che- Teux de Gratien. Lui, tranquille, préparé au sommeil par l'insomnie, heureux de vivre, caressant déjà dans un commencement de rêve Dieu sait quelles visions, prit la main de Gillette et y posa ses lèvres sans qu'elle essayât de fuir cette tentative galante. Le fait était si nouveau que le comte en fut frappé, comme d'une faveur trrs significative.

— Gillette!... s'écria-t-il en étendant les bras.

Mais la fugitive refermait déjà la porte. Elle regagna sa chambre et vit que le ciel commençait à rougir des premières coulées d'or du matin. Elle mit sa lettre en évidence sur la table, s'enveloppa de sa mante dont elle rabattit le capuchon, prit son paquet, descendit au jardin et s'échappa sans bruit par une barrière qui s'ouvrait en pleine campagne. Elle endurait la plus cruelle des douleurs, mais elle

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éprouvait ce soulagement qu'éprouve peut-être, tout d'abord, Tàme qui s'échappe du corps crispé par les luîtes de l'agonie. L'horrible minute était passée ! Quelle que fût l'angoisse que la pauvre créature devait encore traverser ici-bas, elle ne connaîtrait plus de minute pareille I

Les premiers pas l'avaient brisée, au point qu'elle crut que ses jambes refuseraient de la porter longtemps. Mais bientôt la fraîcheur de l'air amena une bienfaisante réaction ; alors elle se crut capable de marcher jusqu'au soir sans fatigue. Pendant de longs jours, elle avait médité son plan et fixé ses résolutions. Tout était arrêté fermement dans son esprit, tout lui semblait facile dans sa fuite, tout, sauf le premier pas sur le chemin qui l'éloignait à jamais de Prémery.

Mais, quand elle eut accompli l'effort surhumain, elle se sçntit déchirée d'une autre torture, en songeant à Marie-Anne.

Elle avait décide que 5a première étape matinale serait la porte de sa sœur. Là, sans doute, elle pourrait savoir de quelque voisine si tout allait bien dans la maison. Peut-être

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pourrait-elle envoyer quelque message. Mais elle se garderait bien de révéler sa présence. Que fie temps perdu I Quel avantage donné à Gratien s'il tentait de faire chercher la fugitive!

Hélas ! quand elle arriva au lieu qu'elle voulait revoir, elle se crut tout d'abord victime d'un rêve affreux ou d'une folie soudaine. La construction, à demi détruite, achevait de s'émielter sous la pioche des démolisseurs. La place n'était qu'un chaos poudreux, méconnaissable, désolé !

Après avoir contemplé pendant quelques minutes, dans un muet saisissement, ce spectacle plus imprévu que tout le reste, elle fit un effort et, s'approchant d'un des ouvriers :

— S'il vous plaît, dit-elle, pourriez-vous me dire pourquoi l'on détruit cette maison ?

L'homme suspendit son travail et, regardant à peine celle qui l'interrogeait, il répondit avec l'indifférence du fossoyeur questionné par Hamlet ;

— Pour en faire une plus belle, ma mie. Ceci n'était qu'un logis de comédienne.

— Mais, mon Dieul... qu'est devenue... la

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comédienne? balbutia Gillelle affreusement consternée.

Le compagnon haussa les épaules en signe d'ignorance et reprit sa brouette que le camarade attendait au relais. Quand il revint avec sa brouette vicie, il avait eu le temps de réfléchir.

— Peut-être que vous avez servi chez elle? demanda-t-il.

Prenant pour une affirmation le silence de la jeune inconnue, il continua, tout en mouillant de salive ses mains calleuses :

— Vous voyez ce petit homme debout làbas, avec une toise dans sa main? Il pourra vous renseigner probablement. C'est lui qui nous commande.

Et il s'éloigna encore, accompagné par les grincements réguliers du moyeu, pareils à des plaintes d'animal blessé.

Mais Gillette • n'osait plus rester seule en présence de tous ces manœuvres qui commençaient à la dévisager curieusement. Que cherchaient ils donc sur son visage? N'allaient-ils pas y découvrir qu'elle était la sœur de cette « comédienne » dont ils démolissaient la de-

meure en chantant? Elle se mit à l'écart, ne songeant pas que sa seule beauté lui valait d'être ainsi regardée. Ce dernier coup la laissait étourdie.

Ses yeux se fixaient, pleins de larmes, sur un ornement sculpté que les décombres commençaient à recouvrir. C'était la clef de voûte de la porte d'entrée, portant l'emblème de Marie-Anne, cette rose surmontée d'un rossignol que Gillette avait vue reproduite sur tant d'objets dans la maison de sa sœur. Elle était brisée la rose ! Mais où s'était envolé l'oiseau mélodieux '?... Pour le savoir, Gillette entra dans quelques échoppes qui tenaient lieu de boutiques à ce quartier encore nouveau. Partout, quand on pouvait lui répondre quelque chose, la réponse était la môme :

— La Rosalinde avait des créanciers. On a saisi son mobilier, vendu sa maison. Ellemême s'est enfuie ou, plutôt, quelque riche adorateur l'aura enlevée.

Une revendeuse aux principes austères ajouta, en frappant sur l'épaule de la jeune inconnue qui l'interrogeait:

— Dieu vous garde, mignonne, d'apprendre

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que tout n'est pas rose dans le métier d\u\ii jolie fille à Paris!

Hélas! l'expérience fatale n'étail plus à faire! ^ïais, pressée elle-même de fuir, pouvait-elle espérer de découvrir les traces d'une autre fugitive? Non; rien ne la retenait plus à cette heure. Elle chargea son paquet sur son épaule et voulut contempler encore une fois les murailles croulantes, dernier abri de ce qui était déjà pour elle la jeunesse passée. Des larmes de tendresse mouillèrent ses yeux au souvenir des bienftiils qu'elle y avait reçus.

« Pauvre sœur! murmura-t-elle. Tu as fait pour moi tout ce que tu pouvais faire. Que Dieu t'en tienne compte ici-bas et plus tard ! »

Au tronc d'un peuplier voisin, elle brisa un rameau pour lui servir de bâton de voyage ; puis elle s'éloigna, revoyant dans son souvenir la rose voluptueusement épanouie et le chanteur ailé dont le bec entr'ouvert semblait jeter au vent des notes joyeuses. Un autre écusson lui ppparut alors comme dans une vision lointaine. Celui-là, austère et glorieux, • fouillé dans le granit par un ciseau inhabile, ornait le porche d'un vieux manoir sur les

bords du majestueux Océan. Par un choc instantané, rame qui flottait sans force et sans direction, comme une épave à la dérive, sembla se redresser et s'orienta vers un point, non pas visible, hélas ! mais, du moins, certain et connu.

Ce n'était })oinl que Gillette espérât d'être sauvée. Après la tempête où elle s'était perdue, le salut ne pouvait être pour elle qu'un mot dépourvu de sens. Mais là-bas, sous un regard attendri et miséricordieux, en vue du port d'où elle s'était follement éloignée, la pauvre petite barque pouvait disparaître doucement, s'enfoncer pour toujours dans le sable à peine léché par les vagues, au lieu de s'engloutir sans être pleurée, sans être plainte, au sein des espaces ignorés.

Là-bas, sur le vieux sol breton où les choses . durent toujours, on était sur de trouver la noble demeure encore debout, après tant de siècles. Anathème sur ce Paris néfaste, où les logis de pierre sont emportés plus vite que la hutte de roseaux d'un pêcheur cornouaillais ! Anathème sur ce lieu où le mal triomphe, où l'injustice est victorieuse, où le mensonge est

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le maître, où la bonne volonté ne suffit pas à donner la paix !

Absorbée clans ces réllexions, Gillelte marchait d'un pas rapide, ne s'apercevant pas qu'elle se trouvait déjà depuis quelque temps en pleine campagne. Afin de ne laisser aucune trace, elle n'avait pas demandé son chemin. Elle savait d'ailleurs que la dernière ville traversée par le coche qui l'amenait avait été Versailles. C'était vers la résidence royale qu'elle portait ses pas. Au sommet d'une colline, sur le point d'entrer dans une forêt, elle se retourna, devinant qu'elle allait perdre de vue pour toujours le frais coteau où blanchissait le village d'Auteuil. Que faisait-on, que pensait-on à cette heure dans une des plus petites maisonnettes du village où, sans doute, on s'était aperçu déjà du départ de la fugitive?...

« Voici le dernier souvenir que je donne volontairement au passé, songea-t-clle. Désormais, je ne rouJrai plus qu'une chose : oublier. Adieu, jeunesse! Adieu, amour! Adieu, es- - poir humain ! »

Elle envoya ses trois adieux en trois baisers

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vers la demeure fatale et chérie qu'elle laissait en arrière, trois baisers au lieu de l'anathème prononcé deux heures plus tôt. En un cœur de femme blessé par l'amour, le dernier mot est à l'amour, non pas à la haine.

Tout était consommé ! Gillette reprit sa roule et voulut prier en marchant, comme font les pèlerins de Keranna. C'était un long et dur pèlerinage qu'elle venait d'entreprendre, mais, du moins, elle ne connaîtrait pas les fatigues du retour. Soudain, comme elle approchait d'une grande roule sillonnée d'équipages, elle vit paraître un peloton de cavaliers et ses jambes reslèrcnt immobiles, car elle reconnaissait l'uniforme du cornette qui le commandait. Sans doute elle était trompée par son imagination en crovant revoir l'officier lui-même, ce jeune homme qu'elle avait trouvé, un soir, près de Gratien baigné dans son sang.

Elle songea que les deux amis se rencontreraient quelque jour, bientôt peut-être ; qu'ils parleraient une fois de la pauvre petite garde-malade disparue... Hélas ! en parleraientils? De combien d'autres femmes prononceraient-ils le nom avec des rires joyeux? Tant

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qu'elle piil voir le cornette, elle le suivit du regard, pressant d'une main tremblante sa poitrine où brûlaient déjà, sans qu'elle y prît garde, la soif et la faim. Sentant son corps chanceler, elle gagna une auberge très pauvre qui balançait à son pignon de terre battue le traditionnel faisceau de branches de houx. Quand elle eut réparé ses forces, elle expliqua qu'elle retournait en Bretagne, son pays, et qu'elle cherchait un moyen de transport économique. La cabaretière se montra d'autant plus attentive que la clientèle lui laissait du loisir.

— Une voiture va passer qui vous mettra, sans grosse dépense, au faubourg de Chartres, sur les huit heures du soir. Ce n'est pas beaucoup que vingt lieues sur tout le voyage, et vous n'irez pas d'un train de poste. Mais les malles-postes ne sont pas faites pour les jolies filles qui n'ont pas voulu, comme tant d'autres, s'enrichir sans travailler. N'ai-je pas deviné, ma colombe? Votre histoire est écrite sur votre honnête figure.

Gillette n'était déjà plus à la conversation; la fatigue l'avait terrassée ; elle dormait. Une

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heure de moins sur les heures du voyage de la vie, encore si long pour elle!... Tout à coup, elle sentit qu'on la secouait un peu rudement.

— Allons ! belle endormie, lui disait la cabaretière. Voici la palache ! Tout est plein, mais on vous permet de vous étendre sous la bâche. Quinze sols au lieu de quarante. C'est moi qui ai fait le prix.

La bonne femme n'ajoutait pas qu'elle avait enlevé l'affaire en faisant le sacrifice de son vin le moins mauvais.

— Jarni ! ma poulette, s'écria le vieux postillon, en s' essuyant avec sa manche. Vingt ans plus tôt je vous aurais rabattu toute la somme pour un baiser sur ces belles joues-là. Mais, à mon âge, on ne connaît plus d'autre monnaie que celle du Roi. Montez vite et nichez-vous dans la paille, sans avoir peur de mon chien. Il est comme son maître : pas si méchant qu'il en a l'air; mauvais poil mais bon cœur ; plus de puces que de louis. Allons! Hue la Souris ! Hue l'Hirondelle !

A peu près au même instant où Gillette s'endormait dans la misérable auberge de la route de Versailles, Antoine entrait chez son maître pour l'éveiller. A force d'aller prendre au logis parisien du comte les objets propres à son utilité ou à son agrément, le serviteur avait changé le campement d'Auteuil en un séjour où l'on devinait des habitudes rafïinées. Déjà ce premier moment de la journée de Gratien ressemblait davantage à la cérémonie du lever d'un jeune seigneur au xvni*^ siècle, opération minutieuse et fort longue, incompatible avec les mœurs de notre époque pressée

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et misérable. Celait à coup sûr du temps perdu ; mais les gens du grand monde considéraient alors comme vulgarités également avilissantes, l'obligation de compter avec le temps et celle de compter avec la fortune. Cent ans plus tard, nos grandes dames se vantent qu'elles n'ont plus le temps d'écrire, sinon dans leur voiture, et qu'elles lisent pendant que le couturier leur fait faire antichambre.

Antoine, lui aussi, reprenait ses habitudes et recommençait à causer avec son maître, tout en l'assistant à sa toilette. Ce jour-là, il saisit l'occasion de s'acquitter d'un message dont l'avait chargé pour le comte de Prémery le propriétaire de la maisonnette. A l'époque où nul ne souiiçonnait les surprises de la destinée, cette bicoque avait été louée pour huit jours. Tout récemment un autre locataire avait donné des arrhes et réclamait la mise en possession des lieux, dont l'état de santé de Gratien lui permettait à cette heure de déguerpir.

— Fort bien ! Tu diras à ce brave homme qu'il cherche un autre loyer.

Telle fut la réponse.

— Mais, monsieur, il a un bail.

— Que le diable l'emporlc, lui et son bail ! Mui j'achète.

Antoine était un personnage de sang-froid et d'expérience. Au lieu de protester et de lever les bras au ciel, il répondit simplement :

— Monsieur, je crois que vous auriez tort. On se lasse de tout. Vous vous lasserez du logis, sans parler du reste. Mettons, si vous voulez, que vous tiendrez bon jusqu'aux premières gelées. Que ferez-vous alors de votre emplette? Que de tracas pour trouver un autre acquéreur !

— Vous ne savez pas une chose, messire Antoine. C'est qu'aucun être humain, après moi, n'entrera dans celte maison. Elle est sacrée et, si je devais la quitter ce soir, j'y mettrais le feu de mes propres mains, avant que d'en fermer la porte. Qu'est-ce à dire, maraud ! Je crois, Dieu me pardonne, que vous avez envie de rire!

— Monsieur le comte peut voir que je résiste de mon mieux à l'envie.

— Et bien vous faites, coquin! Morbleu! je vous raserais les oreilles de plus près que vous

ne m'avez rasé la barbe! Vous m'avez entendu? Qu'on aille, au plus tôt, me quérir un notaire et les deux témoins, sans oublier le vendeur. Soyons de bonne foi, mon ami. Le cœur ne se soulève-t-il pas à l'idée de quelque drapière enrichie venant écumer son pot entre ces murailles... faisant sécher ses cottes sous cette charmille?... Peux-tu imaginer une profanation plus révoltante, plus monstrueuse?

Antoine, qui connaissait son maître comme les marins connaissent le temps, comprit que le temps était au bavardage et à la confidence.

— Ah! monsieur, répondit-il, je suis bien forcé d'imaginer quelque chose de plus monstrueux, de plus bizarre, de plus inattendu, de plus invraisemblable! Monsieur le comte amoureux! Monsieur le comte subissant à son tour la loi commune !...

— La loi commune! Je te croyais plus d'esprit. Quoi ! tu découvres quelque chose de commun et d'habituel dans ce qui se passe sous tes yeux depuis que nous sommes ici! N'est-ce pas un bouleversement des lois communes? .\imé tant qu'on m'a cru pauvre et

obscur, je trouve un cœur de marbre aussitôt que j'ai repris ma fortune et mon rang! Quant à moi, c'est à l'heure où l'on oublie d'ordinaire que je commence à trop me souvenir! Je n'ai plus rien à souhaiter, et me voici malheureux, inquiet, jaloux, ravagé de désirs timides! Je veux bien être pendu si, depuis un mois, j'ai seulement songé à la jupe d'une autre femme!

— Monsieur, dit Antoine qui avait commencé la coiffure de son maître, si vous vous agitez comme vous faites, je ne saurai venir à bout du ruban de votre queue. Pour vous donner de la patience, laissez-moi vous dire une histoire...

— Écoute, mon brave; en ce moment je serais incapable de supporter un hémistiche.

— Mon histoire est en prose, monsieur, et je connais des gens qui la peuvent méditer avec fruit. Donc j'ai connu, avant l'époque de mes malheurs, un jeune homme de bien, le plus charmant du monde, sauf qu'il ne dégrisait, quelquefois, d'un dimanche à l'autre. Un jour, sortant de chez moi, il tomba dans l'escalier, accident pour lequel je ne mérite

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aucun blâme, car je l'avais régalé seulement de quelques douzaines de rimes, faute d'argent pour faire mieux. Par malheur il avait pris ses précautions d'avance. L'ayant relevé, je fus tout surpris de voir qu'il n'avait aucune blessure et, plus encore, de le trouver aussi peu ivre qu'un nourrisson à la mamelle : le bon sens lui était revenu comme par miracle. Dès le lendemain il reprit ses occupations; mais croiriez-vous qu'il sentait des nausées quand il apercevait dans son verre autre chose que de l'eau? Un vieux docteur qui nous voulait du bien me dit alors : « Cet homme-là est bien malade! J'aimerais mieux pour lui le pire symptôme que ce renversement soudain de ses habitudes! » Peu de jours après, l'exbuveur fut ramassé froid et raide au coin d'une rue, et les carabins ayant ouvert «on corps découvrirent une lésion intérieure qu'il s'était faite dans sa chute, encore que nul ne s'en fût avisé. Eh bien monsieur ! j'ai peur que nous ne soyons en présence d'un cas du même genre. Votre conversion subite au parfait amour ne me dit rien qui vaille quant à votre état de santé, et je pourrais vous appli-

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quer ce quatrain ([ue j'improvisai sur la mésaventure de mon pauvre ami...

— Paix! monsieur Antoine, interrompit Gralien en se levant pour se mirer. Une chose doit calmer vos craintes, c'est que je n'ai pas changé dans mon goût pour la poésie. Et maintenant partez pour la ville et n'oubliez rien de ce que j'ai dit, à commencer par le notaire. Je veux que la plus adorable des amies trouve à souper, sous sa serviette, le titre en forme (le sa nouvelle propriété.

— Fort bien, monsieur. Je suis le valet; vous êtes le maître. Si cette personne à l'humeur sauvage, pour ne rien dire de plus, nous fait commandement d'aller dormir à la belle étoile, vous me permettrez de rire, peut-être.

r— Assez de conseils! Me voici prêt à descendre. Avant de partir grattez à la porte de Gillette, et lui demandez si elle veut bien me donner son bras.

Antoine disparut. Prémery regarda le ciel qui était fort beau et respira l'air qui était délicieux.

a Encore une belle journée! songea-t-il ! Ah! Gillette! Je t'aimerais seulement pour avoir

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connu par toi ce que j'éprouve! Mon cœur bat plus vite en regardant cette porte par oii tu vas paraître... »

La porte s'ouvrit, mais ce fut Antoine qui montra sa tête effarée.

— Elle ne fait aucune réponse... Nicole ne Ta pas vue d'aujourd'hui! Ah! monsieur!

Qu'allons-nous devenir, si elle s'est tuée!

Déjà Gratien était au seuil de la chambre de Gillette. Plusieurs fois il cria le nom chéri d'une voix de plus en plus tremblante. Alors il tourna Tolive d'un effort brusque : la porte céda sans résistance.

Tout était rangé dans la pièce avec un ordre minutieux qui en faisait ressortir la pauvreté. Ou aurait dit que personne n'y était entré depuis la veille et on y respirait comme une atmosphère de désolation et de deuil. Cependant Prémery, pâle comme un mort, savait bien que Gillette ne s'était pas tuée. Il se souvenait des paroles qu'il avait entendues la veille : « Et personne, plus jamais, n'entendit parler de la biche blessée ». La menace était bien claire... Mais qui aurait pu croire qu'elle dût être exécutée si vite?

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— Monsieur!... Une lettre... dit Antoine qui s'était risqué dans la ch:imbre à la suite de son maître.

De son doigt étendu, le valet, tout paie lui aussi, montrait un papier plié, mis en évidence sur la table : Gratien rompit le cachet improvisé et, dans sa première émotion, ne put déchifl'rer une ligne. Peu à peu les caractères prirent à ses yeux une forme moins confuse. Bientôt une expression radieuse et très -douce, qu'on n'avait pas vu sur ce visage depuis bien des années, y ramena la couleur et la vie.

— Laissez-moi, ordonna le comte.

Antoine sortit et, derrière lui, son maître

verrouilla la porte. Il lui semblait qu'il n'aurait jamais assez de temps, jamais assez de calme, pour arriver au bout de celte longue lettre, lui habitué jadis à ne lire que la dernière phrase des missives amoureuses, afin de voir seulement pour quelle heure était le rendez-vous, dans quel lieu. Il ne s'était pas trompé d'ailleurs; il lui fallut longtemps pour arriver au bout de sa lecture, car il ne pouvait se lasser de relire chacune des lignes de

ce testament de tendresse, qui lui laissait en héritage un cœur plein de lui seul et déchiré par lui.

« Gillette! ma Gillette! soupira- t-il. De quoi es-tu donc pétrie pour m'aimer ainsi? ip

D'abord il fut tout à cette joie si grande, si peu attendue. Il baisa la lettre et. après avoir longuement considéré l'anneau qu'on lui rendait, il le mit à son petit doigt avec un étrange sourire. Et cependant Gillette s'était enfuie. Mais retrouver la fugitive, quelle tâche aisée auprès du miracle inespéré qui venait de s'accomplir! Déjà Prémery était redevenu l'homme pour qui rien n'est impossible quand il s'agit d'amour. Il sortit de la chambre, et, (Tune voix forte, appela son valet.

— Qu'on m'amène une voiture sans tarder! commanda-t-il. Nous allons de ce pas chez le lieutenant de police. .

En attendant que l'équipage fût trouvé, le comte procéda aux premières investigations. ÎSicole, appelée par lui, se présenta toute tremblante; c'était la première fois que ce haut et puissant seigneur lui adressait la parole. A force do patience et (l'elTort pour rassurer

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cette soubrette mal ébauchée, il en apprit tout ce qu'elle pouvait savoir. Gillette avait importé son mince paquet de bardes; elle avait mangé le reste d'un pain et bu un verre d'eau : enfin la porte donnant sur le grand chemin n'avait pas été ouverte. C'était donc par la porte du jardin que la facile évasion avait eu lieu. Gratien s'y transporta. Un arc de circonférence marqué de frais sur le sable laissait voir qu'on avait écarté la palissade quelques heures plus tôt. Sur la poussière de la venelle peu fréquentée, quelques empreintes d'un petit pied se dirigeaient vers Paris. Une idée pénible vint à l'esprit du comte.

« Elle aura voulu tout d'abord voir sa sœur. La pauvre enfant ne sait rien. Quel choc douloureux quand elle se sera trouvée en face de la maison abandonnée ! »

Cependant la voiture commandée pour Prémery l'attendait sur le chemin. Il s'y jeta, laissant quelques pièces d'or dans le tablier de Nicole et lui recommandant de faire bonne garde jusqu'à son retour, qui aurait lieu sans doute le soir même, p'était une prévision que

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l'événement devait démentir, ainsi qu'on le verra bientôt. Antoine reçut l'ordre de se placer près de son maître ; l'intelligence d'un pareil compagnon n'était pas à dédaigner dans la conjoncture, et d'ailleurs le comte avait besoin de causer avec quelqu'un.

Au moment où le cocher fouettait ses chevaux, on changea l'itinéraire. Avant de se rendre à l'hôtel du lieutenant de police, il était sage de passer d'abord à l'ancien logis de la Rosalinde où, selon toute probabihté, on trouverait, encore fraîches, les traces de la fugitive.

L'aspect de celte demeure à demi bouleversée parut à peine émouvoir Gratien. Pour tout le reste du monde, sauf pour une seule personne, il restait toujours le Prémery d'autrefois. Que lui importaient la lichesse ou la pauvreté, la vie ou la mort d'une fille d'Opéra? D'ailleurs il apprit des choses dignes d'absorber son intérêt. Une jeune fille, non moins remarquable par sa beauté que par ses allures étranges, avait été vue en ce même endroit presque au point du jour. Elle avait entretenu plusieurs personnes, puis elle s'était éloignée

MAlTlîi; (j II ATI EN 310

dans la direction o[)posée à la ville, d'un pas ferme et assuré, bien qu'elle parût souiïrir quelque peine cuisante.

C'était là, pour un policier de profession, un merveilleux commencement d'enquête.

Mais cependant les difficultés apparaissaient puisque Gillette avait quitté Paris depuis cinq ou six heures. Qu'allait dire M. Lenoir quand on lui demanderait de lancer des agents non plus seulement dans l'intérieur de la ville, mais jusque dans la banlieue ou môme jusqu'en province? La démarche ferait du bruit; sans doute on en parlerait à Versailles où, probablement, la disparition de Prémery était déjà commentée. Il en fallait moins pour découvrir l'aventure du duel et, en mettant les choses au pire, pour amener la ruine des espérances de Kerguelen...

Kerguelcn !... Ce nom, en traversant l'esprit du comte, lui suggéra le meilleur parti qu'il avait à prendre. Le chevalier lui donnerait sûrement les ipoyens de retrouver la fugitive, puisqu'il en connaissait l'histoire. D'ailleurs, si troublé qu'il fût, le comte de Prémery conservait quelques lueurs de raison. Au point

OÙ il en était, une conversation sérieuse avec l'homme qui avait vu naître Gillette devenait au moins fort utile. Mais V Inconstante n'avaitelle pas déjà quitté Rochefort?

Gratien, après avoir ordonné à Antoine d'aller l'attendre dans son appartement, se fit conduire en toute hâte chez le Surintendant de la Marine. Les bureaux étant moins bien organisés qu'aujourd'hui, les recherches prirent quelques minutes à peine. Le comte fut informé que, deux jours plus t(jt, le courrier portant les dernières instructions au jeune commandant avait quitté Paris. Comme la frégate était armée jusqu'à sa dernière tonne de lard, son appareillage devait être désormais une question de vent et de marée.

Gratien nuirnmra un lemoreiement et se lit reconduire chez lui bride abattue. Sa résolulion prise, il avait retrouvé tout son calme et chacun eût pensé, en le voyant descendre de voiture, qu'il retrouvait son logis après une heure d'absence, tant il paraissait indifférent à ce luxe et à cette élégance dont il était privé depuis un mois. Antoine, tout au contraire, se

plongeait dans les jouissances du retour avec la satisfaction d'un sybarite assaisonnée par les réflexions d'un philosophe. Il essayait successivement les fauteuils moelleux, frôlait d'une caresse les riches tentures, adressait des sourires narquois aux portraits de femmes ainsi qu'à d'anciennes connaissances, dont il aurait pu, d'un mot, exciter l'humeur, sinon la jalousie. En voyant le comte entrer d'un pas tranquille et lui donner son chapeau et son épée d'un geste mesuré, le valet augura bien de l'avenir. Il dit, en affectant un ton enjoué :

— Monsieur, ne vous semble-t-il pas que nous revenons chez nous après une campagne où rien n'a manqué au programme, ni les gîtes incommodes, ni la nourriture à la diable, ni même les mauvais coups? Je ne dirai rien des amourettes de garnison, par égard pour toutes ces belles damés ; et encore, je gagerais qu'elles se doutent que nous les avons furieusement trompées. Ne voyez-vous pas l'ironie moqueuse de ces regards assassins? Pour moi, tout en vous attendant, il me semblait assister à quelque dialogue aigre-doux entre certain amant prompt à l'oubli et certaines beautés

jtiomptes à la consolation. Malgré moi les rimes sont venues... Ce sont ces dames qui commencent...

Sans même entendre celte tirade engageante, (iratien avait pris une feuille de papier où il traçait quelques lignes. Le billet achevé, il dit à Antoine, qui resta sot, la main en aile de pigeon et la bouche ouverte :

— Cours chez mon notaire qui te remettra cent louis. De là, tu te rendras à la poste pour commander une chaise et des chevaux, immédiatement. Tandis qu'on attèlera, tu reviendras au plus vile pour préparer mon portemanteau... Qu'est-ce que tu regardes?

— Ma foi ! monsieur, c'est vous que je regarde, afin de m'assurer si vous n'êtes pas fou. Courir la poste avec un emplâtre de charpie !...

— Antoine!... fit seulement le comte, avec des yeux qui sentaient la canne, pour parler le langage métaphorique d'Antoine lui-même.

Vers huit heures du soir, le même jour, Gratien avalait quelques cuillerées de potage à Étampes, durant les cinq minutes nécessaires pour changer les chevaux. A cette même heure, Gillette mettait le pied sur le pavé des Chartres, ayant passé une longue journée sous une bâche de cuir au parfum écœurant, pliée en deux, éloufTant dans une température brûlante. Pour celle-ci, les cinq sixièmes du chemin restaieut à faire, et, chose plus grave, elle avait eu tout le. temps de calculer que ses rares pièces d'argent, don ironique de son malade, ne la conduiraient pas à beaucoup près jusqu'à destination.

324 MAITRE Cr.ATlEX

Quant à ce malade lui-même, il éprouva pour son propre compte des inquiétudes encore plus sérieuses. Déjà sa blessure avivée par les cahols d'une course rapide le faisait souffrir cruellement. De toute la nuit il ne p;it fermer l'œil, et, lorsqu'il fut au relais de Tours, vers les onze heures du matin, la vue des alimenls qu'on lui présentait lui donna des nausées. Peu s'en fallut qu'il ne tombât en syncope.

— Monsieur, lui dit Antoine, ce serait une folie d'aller plus loin. Il faut vous mettre au lit et demander un médecin, puisque nous avons la chance d'être arrivés dans une grande ville.

— Écoule, mon ami, répliqua le comte d'une voi.\: faible, tu es un brave garçon; je t'ai fait du bien et t'en ferai plus encore. Exécute lidèlement mes ordres. Je veux retrouver celle qui est partie, et tu sais comment je veux les choses. Le seul homme qui pourra me la rendre est le chevalier de Kerguelen, dont le navire peut mettre à la voile d'une heure à l'autre. Donc, fais en sorte que je gagne Rochefort au plus vile, si mal en point que je puisse être. Une fois arrivés, dans le

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cas où je ne pourrais agir moi-même, lu courras au port sans attendre qu'on ait dételé. Tu diras au commandant de VInconstanle qu'il faut que je lui parle, ne fût-ce qu'une minute, et cela pour l'amour de Gillette. N'oublie pas de lui rapporler ces paroles textuellement. Tu m'as compris? Xe l'occupe désormais que de presser les postillons, et lâche qu'ils évitent les plus grosses pierres. Chaque secousse me donne un nouveau coup d'épée, d'une épée qu'on aurait fait rougir avant de me l'enfoncer dans la poitrine... Mon Dieu! Ces valets de poste n'en Uniront pas! Crie-leur de se hâter. Comment ne sommes-nous pas encore partis?

Antoine se sentait malade lui-même de consternation. A Châtellerault, il n'essaya plus do faire manger son maître; il aurait plutôt songé à le faire confesser. En attendant mieux, il courût chez un apothicaire qui lui donna, sur ses explicalions, un tonique capable d'opérer des merveilles. De fait, Prémery ne se sentait pas plus mal, ce qui ne veut pas dire bien, quand il atteignit Poitiers. Enfin, sur les deux heures après midi

326 MAITRE GIIATIEN

du jour suivant, son postillon mettait au pas, pour franchir la double enceinte de Rochefort. C'était un peu moins de quarante-huit heures pour un peu plus de cent vingt lieues. Mais, comme le disait le comte lui-même, le purgatoire de l'autre monde où, avec un peu de chance, il pouvait espérer d'avoir une place, n'avait rien qui put Teffrayer après celui qu'il venait de subir.

Tandis que les gens du meilleur hôtel de la ville, où sa chaise s'était arrêtée, le tiraient tant bien que mal du véhicule, déjà il demandait des nouvelles de V Inconstante. Aux premiers mots de la réponse il se crut guéri, tant il éprouvait de joie. La frégate ne devait appareiller qu'à la marée de la nuit. Comme il parlait déjà de se faire jjorter à bord, il apprit des choses moins satisfaisantes. Le navire, depuis la veille, n'était plus au port, mais au mouillage du Vergerou, eu bas de la rivière. Trajet : six lieues en canot. Le commandant de,Kerguelen ne devait plus revenir à terre.

— Ah ! monsieur ! encore six lieues ! soupira Antoine.

— Mon ami, si lu étais à ma place, tu pré-

M A 1 T a E ou A T I E N 327

férerais cent lieues sur l'eau à cent loises de route [javoe.

— Mais la marée nioiile. Les rameurs pourront-ils gaj^ner sur le flot '?

— Je sais le moyen de leur donner des muscles, morbleu ! Je suis si content de n'être point arrivé trop tard, que je prendrai un aviron moi-même, s'il en est besoin.

Cependant, bien que les muscles des rameurs eussent été soumis au meilleur traitement du monde, Prémery pensa qu'on n'atteindrait jamais l'embouchure de la Charente. Le soleil était bien bas sur l'horizon quand une dernière langue de terre, qui semblait fuir à la dérive, laissa voir à peu de distance la masse allongée de VInconstante et sa mâture, dont les vergues et les agrès se détachaient sur le ciel doré en lignes sèches, comme les rameaux d'une forêt sans feuilles. Gratien ne quittait pas des yeux le navire, plus pressé de poser le pied sur ces planches qu'un voyageur ne peut l'être, à la fin d'une longue traversée, de fouler le sol natal.

Mais il n'était pas au bout de ses tribulations. A vingt toises de VInconstante, le patron

du canot fit lever les rames. Le pavillon du départ était hissé; toute communication avec le bord était interrompue. A ces mots, Prémery crut voir, dans une hallucination, la frégate fuir devant ses yeux. Il s'agita, poussa des cris, fit des signes et l'on dut, pour le calmer, lui faire voir les chaînes des ancres tendues comme des fils de soie par l'effet du courant qui portait encore à (erre. Cependant, pour accoster, la permission spéciale du commandant était nécessaire. Le comte cria son nom à l'homme de vigie, pensant qu'on allait s'empresser ; mais le matelot, sans remuer de sa place, répondit que l'équipage et Tétatmajor faisaient la prière. Il ajouta, que, dans moins de cinq minutes, on irait prendre les ordres du commandant.

Certain désormais d'atteindre le but de son voyage, le comte se laissa retomber sur les coussins dont on avait garni l'arrière de la barque à son intention. Il s'enveloppa de son manteau, car une brise plus fraîche arrivait de la côte, apportant la salutaire émanation des plantes marines déposées sur la grève par le reflux. Pour la première fois depuis de Ion-

MAITRE GKATIK.X 329

gues heures, le convalescent éprouvait une impression de bien-être physique et moral qui lui paraissait délicieuse par le contraste. Après le mouvement désordonné de la voiture, le claquement du fouet, les cris des postillons, le bruit cadencé et métallique des grelots, il se trouvait tout à coup transporté au milieu du silence de l'Océan, majestueusement soulevé par la houle allongée des grands calmes. Il était brisé de fatigue, mais il ne sentait plus ses souffrances et, surtout, la détente des nerfs lui causait une émotion qu'il avait peine à contenir.

Une autre jouissance inconnue envahissait son âme malgré le chaos de pensées qui s'y agitait : il admirait la nature, symptôme toujours significatif dans les êtres portés jusqu'alors vers le côté terrestre des jouissances. D'ailleurs, le spectacle qu'il avait sous les yeux est un des plu-s beaux qu'il soit donné d'apercevoir de nos rivages. Sur sa droite, la pointe de Fouras, dorée par les rayons du couchant, étendait le tapis velouté de ses pins sombres, à peine taché à cette époque de quelques maisons blanches de pêcheurs. Devant

lui, l'horizon liquide semblait s'ouvrir on une large porte, gardée par les bastions menaçants et les donjons massifs de l'île d'Aix. A gauche, le soleil touchait déjà de son disque rouge les dentelures pittoresques d'Oléron, perdues au loin dans la brume rose qui commençait à flotter sur la haute mer.

Toutefois, parmi ces splendeurs, rien n'était plus imposant que la vue de la frégate. Cette muraille noire, coupée par les deux bandes blanches des batteries où les sabords formaient un colossal damier, reposait lourdement sur l'eau comme une masse que rien ne saura jamais mouvoir. Et déjà, pourtant, le navire commençait à pivoter d'un mouvement insensible, masquant toute une partie du paysage à ceux qui étaient dans le canot.

— Voilà VInconstante qui évite, remarqua lé patron. Dans deux heures elle sera par le travers d'Aix.

Un vieux marin assis à l'avant, et qui maintenait l'embarcation en place par un mouvement continu des avirons, murmura sans tourner la tèlc :

— Si nous sommes là dans deux ans, au

retour de la frégate, nous ne verrons pas les cabarets aussi peins qu'ils étaient avant-hier soir. Plus d'un de ceux qui partent ne sait pas qu'il a bu, l'autre nuit, sa dernière tasse de cidre.

— Ce sont les Bretonnes qui porteront leur deuil, fit observer un jeune homme par manière de consolation. Tous de Lorient ou de Quimper ! Le commandant n'a voulu inscrire que des pays, et choisis homme par homme I

— Ce commandant-là est sûr de mourir dans la peau d'un amiral, s'il en revient encore cette fois, décida le patron.

Un murmure général d'assentiment fut la seule réponse, et Gratien, l'homme de plaisir et d'oisiveté, s'étonna de sentir une sorte d'intimidation en se demandant quel accueil Kerguelen, ce héros, allait lui faire.

Tout à coup, au milieu du silence recueilli de la nature prête à s'endormir, un chant mélancolique, lent et très doux, s'éleva gravement, poussé par plus de cent poitrines humaines. Dès les premières notes, Gratien avait tressailli. Bientôt il mit la tète dans ses mains et ses yeux se mouillèrent, tant il se déga-

332 MAI! KL I.ISATIEN

geait une force toute-puissante des émotions diverses de ces cent hommes pleurant leur patrie, tout ce qu'ils aimaient au monde, mais inébranlables dans leur courage et confiants dans leur foi. Et, par une prompte succession de pensées, Gratien fut ramené au souvenir d'un autre départ : celui de Gillette, Comme elle avait dû pleurer aussi, combattre, lutter, gémir avant de commencer son voyage, la pauvre enfant qui s'éloignait, sans avoir, comme ces marins, l'espoir de revenir!...

Un roulement de tambours qui annonçait la fin de la prière fit cesser la rêverie de Gratien. Mais cette minute n'avait pas été perdue pour lui: plus que jamais la grande résolution était pi-ise. A cette heure, la pensée de son entrevue avec Kerguelen ne l'intimidait plus. Il était sûr d'éveiller la sympathie de ce cœur vaillant et noble par un mot qu'il allait dire.

— Ho ! du canot. Accoste 1 cria une voix rude.

Les rameurs n'eurent qu'à donner quelques couj^s d'aviron et l'embarcation frôla le bordage de la frégate. Prémer}' donna son nom et fit savoir qu'il arrivait de Paris tout exprès

MA lin E i.IiATILN 333

pour voir le commandant. Presque aussitôt un coup de sifllet modula un ordre; l'échelle déjà rentrée retomba le long du bord. Le comte la gravit non sans beaucoup de peine, malgré l'aide d'un vigoureux matelot. Mais il aurait traversé les flammes pour connaître ce qu'il allait apprendre au sommet de ces marches mouvantes. Le commandant, cachant un peu d'émotion sous son apparente froideur, attendait, chapeau bas, cette visite qui avait au moins de quoi l'étonner. Le regard, le franc sourire de Gratien, la main qu'il tendait sans hésitation, suffirent à dissiper tous les nuages.

— Monsieur, dit Kerguelcn, ce m'est une joie extrême de vous revoir en bonne santé.

— La santé n'est pas encore ce qu'elle était avant la dernière partie que nous jouâmes

.ensemble, ré{)ondit Gratien. Permettez que je m'appuie sur votre bras ; j'espère que c'est celui d'un ami.

— De tout mon cœur ! dit vivement le chevalier.

Il s'aperçût seulement alors que son visiteur se soutenait à peine.

Sans parier, dominant avec effort une cu-

334 MAITRE GllATIEN

riosité facile à comprendre, Kerguelen entraîna son nouvel ami vers la poupe du vaisseau. Les nombreux officiers qui avaient obtenu la faveur insigne d'être joints à Texpédition se rangeaient, chapeau bas, sur le passage de leur capitaine. Au delà du grand mât, on dislinguait la masse confuse des matelots, tous présents sur le pont à cause de la manœuvre imminente de l'appareillage. Déjà, sur le gaillard d'avant, le bruit circulait qu'un envoyé du Roi venait d'apporter l'ordre de surseoir au départ.

Cependant Prémery avait pénétré sous la dunette, et s'asseyait sur le divan qui régnait au fond de la pièce d'honneur. Une porte coupait le siège circulaire en deux parties, pour donner accès sur un balcon assez spacieux dominant les flots endormis. Des livres, des cartes, des instruments garnissaient les rayons et les murs d'acajou ; mais les yeux se portaient naturellement vers la table, où de gros bouquets de roses protégeaient d'une voûte embaumée le portrait d'une belle jeune femme, aux traits nobles et mélancoliques. Gratien, tout en s'asseyant, eut un regard de

connaisseur pour le portrait. Il n'était pas encore si bien converti qu'il pût passer inattentif près d'un joli visage.

« Par ma foi 1 songea-t-il en reportant ses yeux sur Kerguelen, en voici un qui est comme Gillette. Il aime, et il part ! »

— Chevalier, tout d'abord une question, commença Prémery. Combien de temps pouvezvous me donner?

— Une demi-heure, vingt minutes peutêtre. Quand la frégate aura fini d'éviter, nous lèverons l'ancre avant que la nuit devienne sombre. Le service du Roi n'attend pas.

— Bon. Cela suffit, en économisant les paroles. Je n'ai d'ailleurs qu'une question à vous adresser, une prière, pour mieux dire. S'il en était besoin, je vous montrerais ma lettre de créance. Vous êtes, paraît-il, le meilleur ami de celle qui l'a écrite.

Le visage mat de Kerguelen se teignit d'une vive rougeur, et le comte surprit le regard, plus rapide qu'un éclair, qu'il tourna vers la miniature.

* Bon Dieu ! Que ce marin est donc riche en amies ! » songea Prémery,

Mais, en homme bien élevé, il se garda de sourire et se contenta de dire tout haut :

— Ne jouons plus, cette fois, au jeu des énigmes, car je ne pourrais aujourd'hui retirer mon gage. Venons au fait. Il y a trois jours, j'étais encore dans mon lit après certain coup d'épée... Mais, à propos, savez- vous pour qui nous nous sommes battus?

— Dame!... pour Javotte, il me semble.

— Non, mon cher chevalier, pour Gillette.

— Pour Gillette! Vous connaissez Gillette?

— Beaucoup. C'est elle qui m'a soigné nuit et jour pendant un mois. Je la connais si bien qu'il m'éitait désagréable d'entendre dire que vous étiez si fort son ami. N'en parlons plus. Nous nous sommes serré la main tout à l'heure; mais, morbleu! maintenant que nous sommes seuls, il faut que je vous embrasse.

Prémery, joignant l'action à la parole, tenait déjà Kerguelen dans ses bras.

— Vous pensez que je suis fou? continuat-il en se rasseyant. Vous allez voir que non. Tout d'abord ôtez en esprit cet uniforme et cette épée. Revêtez le froc d'un de ces moines que j'ai aperçus tout à l'heure dans l'ombre.

MAlTUi: G n ATIKX 337

En un mot, écoutez ma confession. Je doute que le plus achevé des sacripans qui montera tout à l'heure dans vos hunes ait rien d'aussi lourd sur la conscience.

Kerguelen paraissait abasourdi. Ses yeux, dilatés parla surprise, ne pouvaient se détacher du visage de Gratien.

— Je vous écoute, murmura-t-il, mais ne perdez pas de temps.

— Soyez tranquille. En cinq minutesj'aurai dit mes péchés, du moins ceux qui concernent Gillette, car si j'entamais les autres... Permettez seulement que je vous demande un verre de viji dEspagne en guise d'eau bénite. Voici trois jours qu'il ne m'est entré dans le corps que d'affreuses drogues, et je vois les solives de votre plafond se balancer comme si nous étions au large, par grosse mer.

Provisoirement réconforté, Pi'émery se hâta de conter l'hisoire, peu édiûante. Sa conduite déloyale, sa retraite forcée, son changement soudain, son attendrissement, puis son désespoir eu se voyant abandonnée de celle qu'il avait abusée, il rapjiela tout, sans rien oublier.

338 MAITRE G R ATI EN

— Et maintenant, demanda-t-il pour conclure, où puis-je espérer de rejoindre Gillette?

— La rejoindre? Pourquoi? fit le marin d'une voix devenue sévère. J'ai le droit de vous poser la question puisque vous m'avez pris pour confesseur.

Gratien ne répondit que trois mots, trois mots qui devaient valoir un long discours, tant la figure du chevalier devint sérieuse.

— Vraiment? Sur l'honneur? insista-t-il.

— Sur l'honneur ! reprit Prémery. Ah ! Dieu 1 Épargnez-moi tout ce que vous me pourriez dire à propos de l'honneur. Est-ce ma faute si le monde a inventé cette casuistique effroyable? J'ai pris à une pauvre femme plus que sa vie : je conserve mon écusson intact. Si je vous avais menti, à vous, pour la valeur d'un louis, je deviendrais un gentilhomme félon. Mais écoutez-moi, chevalier. Je viens de faire plus de cent lieues sans prendre une heure de repos, souffrant comme un damné de ma blessure, mais plus malade encore de la crainte d'arriver trop tard. Par l'âme du diable, si j'étais parti à la poursuite de

MAITRE r.RATlEN 339

Gilletteavecdes intentions. . . purement profanes, je n'aurais pas poussé plus loin que le premier relais !

— Je vous crois, répondit Kerguelen après un moment de silence. Je vais vous dire oîi, sans doute, vous trouverez Gillette; mais je vous dirai — ce qui vaut mieux encore — de quelles mains il faudra obtenir Gillette.

Alors, prenant la parole à son tour, le chevalier fît passer rapidement sous les yeux de Gratien les souvenirs du château de Carnoët, Marie-Anne, Gillette, le peu scrupuleux marquis, la sainte et infortunée marquise. Une fois arrivé à cette partie de son sujet, il devint légèrement prolixe et singulièrement animé. Ce fut au point que son auditeur devina bien des choses, même le nom de la belle personne qui semblait répondre à Kerguelen, du fond de sa retraite fleurie, par le regard tendre et fier de ses yeux.

— Et maintenant, conclut le chevalier, que Dieu vous assiste et vous éclaire dans vos desseins ! Ce n'est pas moi qui vous blâmerai de faire ce qu'un autre hésiterait à faire. J'ai trop aimé dans ma vie, j'ai trop souffert de

3^0 M A n II E li R A T 1 1: N

Tamour, j'en souffre trop à rinstant où je vous parle, pour m 'étonner des miracles que peut faire l'amour. Que ce soit l'adieu que je vous laisse ! Quand à Gillette, voici mon conseil : allez à Carnoët. Je suis sûr, comme si je la voyais, qu'elle s'y traîne à cette heure, de même que l'oiseau blessé retourne mourir au nid. Allez à Carnoët. Vous verrez la marquise...

Le commandant de V Inconstante , le vaillant que rien ne faisait reculer, interrompit son discours à ces mots et sortit sur la galerie d'arrière, comme pour voir si tout allait bien dans l'évitage de la frégate. Son interlocuteur se garda bien de le suivre, devinant que le marin avait besoin de raffermir sa voix pour terminer ce qu'il avait à dire. Bien lot Kerguelen reprit un siège en évitant, celte fois, de se mettre en face de la miniature.

— Vous verrez madame de Carnoët, répétal-il. Quand vous l'aurez vue, quand elle vous aura parlé, vous comprendrez la chose étonnante qui vous arrive. Il n'y a pas au monde une seconde marquise de Carnoët. Mais si les murailles qu'elle habite, si les objets que sa

MAITIÎ K MIATIE.N 341

main touche reroivent de sa bontc et de sa grâce un charme et une séduction, que faut-il penser de Gillette qui fut, pendant bien des années, sa compagne de toutes les heures'? Et maintenant, vous m'excusez, n'est-ce pas?... Gratien se mit debout, admirant l'énergie simple de cet homme qui restait calme et plein de courtoisie en un pareil moment. Ils se tendirent les deux mains, puis, d'un mouvement spontané, se jetèrent de nouveau dans les bras l'un de l'autre. Kerguelen dit en souriant :

— Je laisse quelque part un testament qui contient fort peu de legs, pour les meilleures raisons du monde. Mais j'y avais mis une phrase pour vous demander de ne point me garder rancune. Dieu merci ! la phrase devient inutile.

— De la rancune! C'est moi qui ai couru audevant de ce coup d'épée, mon cher chevalier. Oui plus est, toute ma vie, j'espère bien vous en rendre grâce. Puissions-nous, vous et moi, trouver ce que nous cherchons !

— Hélas I soupira Kerguelen, vous seul cherchez le bonheur !

— Mais vous, la gloire vous attend, une gloire certaine. Les noms de vos pareils sont assurés de ne point mourir.

Déjà ils se dirigeaient vers la porte. En passant devant la table, Prémory s'arrêta et, sans rien dire, s'empara d'une rose qu'il cacha dans sa poitrine. Comme le chevalier, d'un air surpris, le regardait agir:

— C'est, dit-il gravement, pour la donner bientôt à une noble dame que je verrai en Bretagne, la terre des fidèles amours. Soyez tranquille : je lui dirai où je l'ai prise.

Quelques minutes plus tard, le comte avait repris sa place dans le canot qui avait peine à s'éloigner malgré l'ofïort des rames, car le jusant, à cette heure, portait vers la haute mer. Bientôt les ailes crises des focs se déplièrent à l'avant de la frégate. En même temps la chaîne de l'ancre s'apiquait sous l'effort du cabestan actionné par quarante hommes, au bruit des fifres qui marquaient la mesure d'un air joyeux.

La musique se tut ; l'ancre était à pic. Un silence régnait, très solennel, comme une dernière seconde laissée au recueillement de

MAITRE liRATIEN 313

l'adieu. Puis on entendit la voix sonore de Kerguelen partir du banc de quart. Un effort suprême du cabestan... une secousse... la frégate avait dérapé. A ce moment le commandant tira son épéo et fit un signe. Un cri formidable s'éleva, poussé par tous ces hommes dont aucun ne pouvait dire s'il aurait jamais le bonheur de revoir la belle France :

— Vive le Roi !

Premery, les yeux mouillés, la poitrine gonflée par l'enthousiasme, était debout dans son canot et saluait. Kerguelen lui répondit et, se tournant un peu, inclina son épée dans la direction du nord-ouest. Alors le comte tirant la rose de la poitrine l'éleva en l'air. Une dernière fois, les deux adversaires réconciliés venaient de se comprendre.

Cependant le vaisseau qui était devenu quelque chose de léger et de très vivant pivotait sur lui-même, d'un mouvement de [)lus en plus rapide. En peu de minutes, les mûls, à leur tour, s'étaient garnis de voiles et presqu'aussitôt cette masse énorme sembla diminuer et devenir plus confuse. L'Inconstante était en route.

34 i M A 11 RE GRATIE.N

Piémery, impatient d'arriver au but du voyage, ne comptait prendre qu'une nuit de repos. Mais la fatigue, l'irritation de sa blessure, la fraîcheur de la nuit et, par-dessus tout, les émanations dangereuses des marais de Rochefort lui donnèrent une forte fièvre. Pendant trois semaines il fut aussi malade qu'il l'avait été dans la pauvre maison d'Auteuil. Certes, la vieille sœur de charité qui le soigna, dépassait en expérience la jeune gardemalade aux mains tremblantes d'amour.

Et cependant l'ingrat gentilhomme, quand la religieuse s'approchait de son lit, fermait les yeux pour ne pas la voir et appelait tout bas Gillette.

Celle-ci, moins heureuse, n'avait eu personne pour remplacer son cher Gratien, et Dieu sait quelle détresse, parfois, lui causait sa solitude. Ce n'était pas que son épreuve eût été plus dure qu'elle ne devait l'attendre. Sa gentillesse et son bon ange aidant, Gillette avait trouvé sur tout le chemin ou peu s'en faut, jusqu'à Rennes, de braves gens pour la voiturer, qui dans une patache dégarnie de voyageurs, (jui sur un char de roulier, qui dans une carriole de fermier revenant de la foire. Les uns l'acceptaient i)our rien, les autres pour un prix proportionné à la mai-

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greur de sa bourse. Avec l'instinct merveilleux des animaux dépourvus et abandonnés, elle devinait ceux dont elle avait du bien à espérer, nul mal à craindre.

Mais, quand elle eut dépassé de quelques lieues la vieille cité parlementaire, la voyageuse ne trouva plus dans celte région pauvre, que des paysans marchant à pied ou chevauchant leur bidet avec leur femme en croupe. Elle dut marcher, elle aussi, bravant le soleil ou la pluie, assez riche encore pour payer son pain quand il le fallait, trop près de son dernier sou pour protester quand une villageoise charitable, après lui avoir ouvert son écurie pour la nuit, mettait dans son sac, au matin, une crêpe de blé noir encore chaude.

Cinquante lieues lui restaient à faire ainsi ; mais une chose la soutenait : elle était en Bretagne, dans son pays, et n'entendait plus parler cette langue des Parisiens qui lui rappelait des malheurs et des joies dont elle fuyait également le souvenir. Son costume de petite bourgeoise parisienne la servit mal d'abord, en la faisant passer pour étrangère aux yeux des gens à qui elle devait s'adresser. Mais elle

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n'avait qu'à parler pour se faire reconnaître comme compatriote et, quant à son costume, la poussière et le délabrement ne tardèrent pas à y mettre bon ordre : les haillons n'ont point de patrie.

Son extrême fatigue, les humiliations de chaque jour, les catastrophes qui n'avaient rien laissé de vivant dans son cœur, si ce n'est un nom, tout se réunissait pour la plonger dans un engourdissement moral qui lui ôtait le sentiment réel des choses. Quand elle s'arrêtait le soir pour la nuitée, elle éprouvait un vague contentement d'avoir diminué de quelques lieues la distance qui la séparait du but. Le réveil était le pire moment de la journée. Il lui fallait se remettre debout sur ses jambes endolories, rattacher un misérable reste de chaussure autour de ses pieds sanglants, reprendre son bagage de mendiante, recommencer à vivre. Vivre! Pourquoi? Dans quel espoir?.,.

Ploërmel, Josselin, Locminé, Hennebont, furent ses dernières étapes. Elle évita Lorient, ville de matelots, dangereuse pour une pauvre abandonnée de son âge.. Sûre désormais de ne pas perdre sa route, elle coupa tout droit par

la plaine, dans la direction de Carnoët où elle pensait arriver à la nuit tombante. Mais, comme elle venait de quitter Kerbastic où, sans la reconnaître, les gens du château lui avaient permis de s'asseoir au bas bout de leur table, Gillette se trouva tout à coup sur une éminence d'où la vue dominait le cours de l'Ellé, jusqu'à son embouchure éloignée à peine de trois lieues. Pour la première fois, depuis cet exil qui lui semblait avoir duré toute une vie, elle pouvait contempler de nouveau la nappe azurée de l'Océan coupée de la longue bande verte de l'île deGroix, vaguement tachetée vers l'ouest par des points à peine visibles, qui étaient l'archipel des Glénans. Mais ce panorama, si bien fait pour l'émouvoir, ne semblait pas exister pour elle. Ce qui attirait ses j'cux, au point qu'on l'aurait crue pétrifiée par une sorte de fascination, c'était le manoir de Carnoët dressé en face d'elle, sur l'autre rive de l'Ellé, au milieu de la vieille forêt qu'elle avait si souvent parcourue avec la marquise. Une pente toute jaune de genêts à descendre, quelques coups de rame dans la barque d'un pêcheur, quelques cen-

laines de pas sous les grands chênes et, pour toujours, la voyageuse à bout de forces allait déposer son bâton et sa besace de mendiante, s'ensevelir dans l'oubli, après avoir jeté aux pieds de sa maîtresse le lourd fardeau de sa peine ! Hélas ! tant de lieues parcourues n'étaient rien auprès de cette dernière lieue ! Quel retour ! Quel récit à faire entendre ! Quel pardon à obtenir! Quel douleur dans les jeux de madame Enogate ! Quelle ironie méprisante sur le visage du châtelain qui, désormais, ne songerait plus à rien entreprendre sur celte pâle victime! Tout ce qui semblait de loin consolant, facile, désirable apparaissait, l'heure venue, comme une épreuve au-dessus du courage humain. Longtemps Gillette pleura et gémit, sans étouffer le bruit de ses plaintes que nulle oreille ne pouvait entendre parmi ce désert. Plusieurs fois elle quitta le bloc de granit qui lui servait de siège, décidée à vaincre la honte et la terreur qui la retenaient. Mais elle voyait devant elle deux yeux sévères, un front pur qui n'avait jamais connu le remords, d'une faute, et, de plus en plus brisée, elle retombait sans force.

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Tout à coup elle se leva et, pour ne plus voir la tour massive de Cariioët, elle s'engagea dans un sentier qui se dirigeait vers la mer, en suivant la rive gauche de l'EUé. Sa résolution était prise. Encore une nuit elle dormirait sur la paille comme une mendiante. Le lendemain, dût-elle mourir, elle affronterait la marquise...

Mais, le lendemain soir, elle était encore étendue, sans intelligence et sans voix, sur le monceau de varech où des pêcheurs compatissants lui avaient permis de se coucher, dans un coin de leur maisonnette.

Le surlendemain, un gas du Pouldù, en allant porter son poisson aux cuisines de Carnoët, raconta qu'une jeune mendiante agonisait chez eux. Arrivée deux jours plus tôt, nul ne savait de quelle direction, elle s'était laissée tomber comme une masse inerte, sans dire une parole, sans accepter une bouchée de nourriture. Son costume était d'une étrangère, et cependant elle murmurait en breton, au milieu de son délire, des phrases que nul ne pouvait comprendre.

Les gens du manoir, qui connaissaient la

charité de leur maîtresse, ne furent pas longs à rapporter ce qu'ils venaient d'entendre. Peut-être qu'Enogate conçut quelques soupçons de la vérité. Quoi qu'il en soit, une heure après, elle partait à cheval, suivie d'un vieux domestique, pour secourir l'inconnue s'il n'était pas trop tard. Et ce fut dans l'ombre en lu niée d'une chaumière misérable qu'eut lieu cette entrevue qui causait tant de fra^^eur à la pauvre Gillette. L'enfant respirait encore, mais paraissait incapable de penser, de voir et d'entendre. On devine quel fut le saisissement de celle qui la pleurait depuis tant de moisi

La marquise ouvrait déjà la bouche pour ordonner que la moribonde fût transportée au château. Mais, après avoir songé un instant, cette femme aussi sage que bonne garda le silence et ne parut plus occupée que de donner à la pauvre créature les soins que lui suggérait son expérience. Avant de la faire reparaître au château, elle voulait connaître l'odyssée de sa fdie d'adoption dont elle devinait déjà les poignantes vicissitudes.

Le soir même, la malheureuse, portée

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comme un corps privé de vie, quittait une barque dans laquelle ont l'avait amenée sans secousses jusqu'à Quimperlé. Peu d'instants après, elle reposait sur la couchette aux rideaux blancs d'une cellule, au fond d'un couvent fermé à tous les regards. Et lorsqu'elle ouvrit les yeux, sa tête s'appujait sur la poitrine de sa chère maîtresse.

Elle eut besoin d'une longue minute pour ressaisir sa raison et ses pensées. Alors, comprenant tout, se souvenant de tout, elle fit un effort pour fuir la miséricordieuse caresse et murmura péniblement, avec une sorte d'horreur d'elle-même :

— Oh ! non !... Pas là !... Je n'en suis plus digne !

Mais, d'un geste très doux et très fort, la marquise la retint.

— Gillette! Mon enfant! Tu peux être malheureuse, mais tu ne peux pas être indigne, murmura-t-elle en posant ses lèvres sur le front de sa compagne bicn-aimée.

Peu de jours après, la malade était debout, mais ce fut seulement quand elle eut repris toutes ses forces que la plus généreuse des

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confidentes voulut écouter son histoire. Gillette révéla humblement tout son cœur, les espoirs évanouis, les tromperies découvertes, les rêves d'avenir faisant place aux trop réelles misères. Gillette n'avait plus qu'une frayeur. Elle tremblait que la marquise ne lui fît celte question :

— Pourquoi m'as-tu quittée ?

Mais Enogate n'ignorait plus le rôle, égal dans l'intention sinon dans le fait, qu'avait joué son mari dans la destinée des deux sœurs. Le chevalier de Kerguelen, dans une lettre récente qui contenait ses derniers adieux, avait écrit toute la vérité à son amie :

« Je ne vous verrai plus avant deux années, avait-il ajouté. Nul motif indigne de vous et de moi ne saurait donc me pousser à vous ouvrir les yeux sur le triste compagnon de votre vie. Mon seul but est de justifier ou d'excuser, dans la mesure équitable, deux infortunées dont -vous fûtes la bienfaitrice. Que ne puis-je faire quelque chose de plus pour elles! Si, seulement, je pouvais vous a[»prendre où leur désespoir se cache ! »

Quand Gillette eut fini de parler, madame de Carnoët resta silencieuse, et la jeune péni-

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tente crut d'abord que les paroles de pardon hésitaient à venir sur ces chastes lèvres. Mais, après une longue minute de rêverie, la marquise demanda:

— Une chose demeure inexplicable. Pourquoi cet horrible comte s'est-il battu avec M. de Kerguelen? Quoi de commun pouvait exister entre ces deux hommes? Et s'il l'avait tué!...

— Oh! madame, balbutia Gillette; comment vous dire!... Je crois qu'il reprochait à M. le chevalier d'avoir eu de l'amitié pour moi... Ne me maudissez pas, madame ! Si vous saviez combien de fois j'ai remercié Dieu d'avoir protégé... l'innocent.

Jamais la pauvre enfant n'avait eu tant de peine à venir à bout d'une phrase. La marquise elle-même paraissait fort troublée et, comme pour clore un chapitre délicat, elle embrassa Gillette.

— Maintenant, repose-toi, lui dit-elle. Je reviendrai demain, et, cette fois, nous ne parlerons plus du passé, mais de l'avenir, qu'il faut préparer.

— L'avenir est tout préparé, madame. Il

semble que vous avez lu dans mon cœur en m'amenant ici. Vous m'avez épargné l'effort suprême du sacrifice, l'angoisse du dernier moment. Cette maison est presque la vôtre par les bienfaits que vous y répandez. Une parole de vous m'obtiendra d'y terminer ma vie. C'est mon désir et mon espoir; je les remets dans vos mains. Ouvrez-moi l'asile de ceux qui ont souffert et ne peuvent être consolés en ce bas-monde.

— Je veux ton bonheur comme si tu étais ma fille, répondit Enogate. Mais il faut être calme et patiente. A demain!

En disant ces mots, celle qui souflrait du plus noble des amours prit congé de la victime de l'amour égoïste et coupable. Qui peut dire si la commune souffrance ne rapprochait pas ces deux cœurs plus que n'avait fait une pureté commune? Qui peut dire même, si la grande dame en ce moment ne portait pas envie à l'humble roturière, pour qui l'éternel repos allait commencer dès ce monde? Oubliée de tous, déjà, cette désespérée de dix-sept ans pourrait vivre et mourir derrièie ces saintes murailles, sans qu'aucune tentation vînt l'y

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chercher, sans qu'aucun être humain y connût sa présence. Rien ne troubterait pour elle ces deux grandes joies des cœurs blessés : le souvenir et la prière...

Ainsi songeait la marquise dans sa lourde berline, parmi les cahots des rudes chemins. De plus en plus elle se confirmait dans sa résolution première de ne rien tenter sur Gillette pour la rappeler dans le monde. Et, peu à peu, ses pensées quittèrent la cellule et sa frêle habitante pour rejoindre — à combien de centaines de lieues déjà! — le navire frayant sa route vers des régions mystérieuses.

Comme elle descendait de son écjuipa^û, madame de €arnoët fut avertie qu'un gentilhomme étranger — on voulait dire par là qu'il n'était pas Breton — sollicitait l'honneur de l'entretenir. Le marquis n'était pas au château, ce qui entrait de plus en plus dans ses habitudes ; mais le moins jaloux des maris — en cela du moins il rendait justice à sa femme — avait habitué celle-ci à dédaigner quelques-unes des timidités conventionnelles (le la province. Tandis que ses suivantes la débarrassaient de sa toilette ternie par la poussière du chemin, elle fit demander le nom du

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visiteur inconnu. Ce nom, rapporté aussitôt, lui fit pousser un cri de surprise, auquel succéda une exclamation voisine de la colère. Mais déjà la noble châtelaine avait repris son cnlme et faisait prier le comte de Prémery de vouloir bien attendre qu'elle fût prèle à le recevoir.

Bien des femmes de IVige et de la figure d'Enogate auraient couru soit à leur miroir, soit à leur bénitier, en apprenant quel démon sonnait à leur porte. Mais, pour la marquise, éloignée des bruits du grand monde, ce beau Prémery n'était qu'un débauché sans foi ni loi, un vautour poursuivant sans doute jusqu'à son nid la colombe échappée de ses serres. Elle ne savait de Gratien que ce qu'elle venait d'entendre de la bouche de Gillette. On devine ce qu'elle pensait de l'homme !

Toutefois, en réfléchissant, elle sentait son indignation faire place à une vague terreur. Gillette, qui n'avait jamais menti, venait de jurer que Gratien ignorait même qu'elle fût née en Bretagne. Qui donc avait pu renseigner cet audacieux? Quelle infernale révélation l'avait informé du refuge de sa victime? Comment connaissait-il ce que la marquise croyait

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èlre seule à connaître? Quelles odieuses réclamations peut-être allait-il faire entendre? De quelle audace ne devait pas être capable un pareil monstre?

Pendant une minute elle se demanda s'il était sage d'affronter l'entrevue. Mais il s'agissait de défendre ce qu'elle avait promis de sauver. D'un pas ferme elle descendit au salon où, tout d'abord, elle n'aperçut que le dos d'un homme affaissé sur une chaise, les coudes >ur les genoux, la tête dans ses mains, paraissant brisé de fatigue. Au bruit, Gralien tourna la tète et se leva. Qu'il était loin, le beau Prémery dont les yeux lançaient la flamme et troublaient les moins timides!

Celui-ci paraissait le frère aîné de l'autre, vieilli , pâli , amaigri , avec des vêtements froissés par un lonji voyage. Le vautour aussi avait perdu bon nombre de ses plumes !

Cette vue rassura la marquise et la rendit plus calme, sans la rendre moins sévère.

« Pauvre Gillette ! songea-t-elle. Comme l'amour l'avait aveuglée ! »

Ce}tendant elle s'étûit assise et, d'un signe, avait permis au comte de reprendre son siège.

Il obéit ; mais il semblait chercher ses paroles. Suivant alors le plan qu'elle s'était tracé, la marquise lui dit :

— Jamais, avant ce jour, monsieur, je n'avais entendu votre nom. Seriez-vous, sans que je le sache, connu de M. de Carnoët?

— Madame, répondit Gratien, je n'ai point cet honneur, et je rougis de me présenter devant vous en cet équipage misérable. 3Iais j'invoque, pour me faire espérer votre indulgence, la protection d'un de vos serviteurs qui, pour son malheur et pour le mien, n'a pu m'accompagner : car il se trouve, à celle heure, bien loin de la France.

Enogate devint pâle comme un 13's, puis vermeille comme une rose à ces paroles mystérieuses, d'autant que le comte s'était lu et l'examinait avec une attention respectueuse mais imperturbable. Sentant qu'elle devait dire quelque chose, elle répondit avec moins d'assurance :

— Je cherche de qui vous parlez...

— Du chevalier de Kerguelen, madame.

La marquise jugea [qu'il était bon de froncer les sourcils et de prendre un air de défiance pour donner le change.

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— Mais le chevalier est en mer depuis longtemps, dit-elle.

— En ellet, madame. 11 y aura, vienne le coucher du soleil, dix-sept jours, heure pour heure, que je l'ai vu mettre à la voile par le plus beau temps du monde. Que Dieu lui conserve les mêmes vents favorables jusqu'au retour !

La pauvre marquise était loin de compte avec ses prévisions. Celait bien un secret qu'elle avait à défendre, mais ce n'était plus le secret de Gillette. Elle balbutia :

— Vous l'avez vu mettre à la voile?...

— Je suis la dernière personne étrangère à son bord dont le capitaine de V Inconstante ait serré la main, avant de perdre de vue les terres de France. Je l'ai quitté comme son équipage virait au cabestan pour lever l'ancre.

Madame de Carnoët, à cette heure, ne songeait i>lus à soutenir un rôle quelconque. Son étonnement immense, qui l'emportait même sur .son émotion, parlait au naturel, sur. son visage et dans ses yeux. L'homme qui était devant elle se trouvait à Uochefort dix-sept jours plus lot et, presque en même

362 MAITRE G R A T i E N

temps, GilleLle le laissait, faible et souflVant encore, dans la petite maison d'Aulcuil !

— Qu'y a-t-il donc là d'étrange ? demanda Prémery qui croyait la marquise moins instruite qu'elle n'élait. J'avais besoin de voir le chevalier pour apprendre de lui une chose qu'il pouvait seul me dire, et qu'il m'a dite. C'est par lui que je sais votre nom. C'est lui qui m'envoie vej'S vous, afin que vous m'aidiez à retrouver... celle que je cherche.

— Ahl le malheureux! Qu'a-t-il fait! s'écria la marquise oubliant toutes ses résolutions de prudence.

Le comte pâlit et porta la main à son cœur.

' — Pardonnez-moi de me montrer si faible, murmura-t-il. Je viens d'être bien malade et j'ai peur de défaillir, mais c'est la joie. . car vous savez tout, madame : et, pour que vous soyez si bien informée, il faut que vous ayez vu... Gillette!

— Il faut qu'un mauvais génie vous aveugle, dit Énogale en se levant, si vous ne comprenez pas que ce seul nom, prononcé par vous devant moi, est un outrage.

— Ah ! madame, je ne comprends qu'une

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chose : vous avez vu Gillelle; Je ^uis sauvé! Accablez-moi de reproches; couvrez-moi de votre mépris ; chassez-moi! Qu'importe? Elle existe... Je l'ai retrouvée... Cher Kerguelen! Il me l'avait bien dit! « Allez à Garnoët ! »

La marquise n'en croyait pas ses oreilles. De la part du monstre qu'elle avait sous les yeux, rien ne devait l'étonner. Mais que le chevalier fût devenu le complice de cette poursuite inqualifiable, c'était une chose dont l'idée même ne se pouvait soutenir. Elle restait debout, le visage sévère, les sourcils froncés, cherchant en vain des paroles capables d'exprimer ce qu'elle ressentait.

— Mon Dieu ! soupira Gratien, ne pourrai-je donc plus me faire croire de personne? Gillette m'a donc peint tel que je suis, non pas Ifl que me voient ses yeux d'amante? Gar cet ange m'aime encore, madame !

— De cet ange, répondit Énogale, vous avez fait une martyre. Pauvre enfant ! Que n'avezvous perdu sa trace à tout jamais! Non, je l'avoue, je ne puis croire que le chevalier de Kerguelen se soit fait votre allié contre elle. Voilà ce qui me confond et m'indigne.

364 MAITRE GKATIEN

— Ah I s'éci'ia Prémery, je vous forcerai l)ien à me croire. Faut-il vous prouver ([ue j'arrive bien de Rochefort ? Écoutez-moi. J'ai risqué ma vie pour joindre le chevalier avant son départ. Il était temps : Vlnconstanie était en rade. Je suis monté à bord. Le capitaine m'a conduit dans son appartement. Que servirait de vous décrire ce salon flottant où nous avons causé pendant une demi-heure? Vous ne le connaissez pas. D'ailleurs nul objet intéressant n'y a frappé mes yeux, si ce n'est, sur une table, j'allais dire sur un autel couvert de lleurs, le portrait d'une belle jeune femme... Si vous connaissez son nom, ne le prononcez pas, madame. Il n'est point sorti des lèvres de Kerguelen. Je l'ignorerai toujours.

Gratien s'arrêta pour reprendre haleine, car Témotion et la fatigue l'oppressaient visiblement. Madame de Garnoët, incapable elle-même de parler, s'était rassise. Elle était d'une extrême pâleur, mais son indignation et sa surprise avaient disparu. Toute son âme semblait, avoir passé dans ses oreilles et dans ses yeux.

— Vous ne doutez plus, continua Prémery,

M A I T rt F G R A T I F N SOo

que je n'aie vu les choses dont je parle? Ce n'est pas tout. Comme je prenais congé du capitaine, au dernier moment, l'idée m'est venue de m'emparer d'une des roses qui dérobaient aux yeux indiscrets le cadre d'or enrichi de fines ciselures. Ne vous étonnez pas ({ue Kerguelen m'ait permis de toucher cette fleur devenue sacrée ; je lui avais dit que je la prenait pour la metlrc à vos pieds. Madame la marquise, recevez-la, et faites grâce au messager qui vous l'apporte, en souvenir du plus fidèle ami que vous ayez au monde.

Gratien, en disant ces paroles, avait tiré de sa poitrine une rose desséchée, et, fléchissant le genou, il la présentait à madame de Carnoët. Celle-ci, les yeux pleins de larmes, incapable de répondre un seul mot, tendit sa main au comte qui la baisa. Puis, parlant presque à demi-voix, comme s'il efit senti qu'Enogate n'était plus étrangère pour lui à cetle heure, il continua :

— Vous le voyez, madame, c'est Kerguelen

.qui m'envoie. C'est par lui que j'ai connu le

nom de Carnoët, par lui et non par une autre.

Celle qui aurait pu m'apprendre ce nom avait

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jugé qu'elle n'était plus digne de le prononcer, que je n'étais pas digne de Tentendre. « Allez à Garnoët, m'a dit le chevalier. Gillette y reviendra, de môme que roiseau blessé retourne mourir au nid. •<> Voilà ses propres paroles.

— Cependant Gillette n'est pas dans celte maison, fit Enogate. Elle n'y rentrera pas. Sans doute elle ne verra plus ici-bas le visage d'un homme. Tel est son désir, et je n'ai rien tenté pour le changer. De grâce, monsieur, épargnez désormais cette malheureuse. Ne cherchez pas à la voir. Que lui diriez-vous? Que vous l'aimez? C'est une parole qu'elle no doit plus entendre. Que votre cœur est ému par le repentir? Je me charge de le lui faire savoir, car je le crois. Mais, hélas ! vous ne pouvez plus rien pour elle, désormais, puisque Dieu seul est assez puissant pour lui donner l'oubli.

— Madame, répondit Gratien avec une sorte de joie étrange dans les yeux, considérez s'il vous plaît le voyage que je viens de faire. Dix fois, entre Paris et Rochefort, une blessure mal guérie s'est rouverte. A Rochefort, la

MAITRE r.RAiri'N 367

lièvre m'a pris et m'a tenu deux semaines couché. En quittant mon lit, je suis monté dans ma chaise pour venir à Carnoët. Si je suis encore vivant, c'est que j'ai l'àme cl)evillée. De bonne loi, madame, pensez-vous que j'aie sup- |)orté le martyre d'un pareil voyage pour tourner bride en arrivant?

— Et vous, dit la marquise en frappant du pied, pensez-vous que je ne défendrai pas une infortunée contre celui qui veut achever sa perte?

— Par ma foi, madame, si modeste que je puisse être, je ne trouve pas que j'achèverai sa perle en l'épousant !

La marquise, en entendant ces mots, fut saisie d'une terreur véritable et se demanda si elle n'ét.iit pas enfermée depuis une heure avec un fou. Une pareille mésalliance était une invraisemblance pure chez un gentilhomme ordinaire. Mais songer que le comte (le Prémery, le raffiné, le mondain, l'homme de Cour, ferait cette folie sans être poussé ni par la séduction de l'argent, ni par l'entraî- .nement d'une passion non satisfaite! Une cervelle farcie de romans pouvait seule accepter ce rêve, et Dieu sait s'il enirait des romans ;i

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Carnoël! Aussi la marquise demeurait fort embarrassée, tournant dans ses doigts la rose de Kerguelen, n'osant pas regarder le comte, ni lui dire qu'elle le jugeait dérangé d'esprit, encore moins qu'il avait raison et qu'elle l'admirait. Gratien ne fut pas long à démêler cette inquiétude ; mais il savait, à cette heure, le pouvoir de certain talisman. De nouveau, il invoqua le patron qui l'avait si bien servi tout à l'heure.

— Il faut donc, reprit-il, que le chevalier ait l'âme moins dure que la vôtre. Quand il connut mon dessein et qu'il me vit étonné tout le premier du parti que j'allais prendre, c'est lui-même qui prit soin de me rassurer: « Quand vous aurez vu la marquise, me dit-il, quand elle vous aura parlé, vous comprendrez la chose étonnante qui vous arrive. » Le chevalier avait raison. Depuis une heure il me semble que j'ai retrouvé Gillette. Son charme qui m'a conquis, est l'émanation du vôtre. Elle agit, elle pense, elle parle comme vous, et je no m'étonne plus, maintenant, qu'il ne lui manque, pour être une femme de qualité, que le hasard de la naissance !

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La marquise continuait à se taire et, déjà, la nature impatiente de Prémery se réveillait. Il reprit d'un ton où perçait l'amertume :

— Je ne m'attendais pas à échouer si près du port. Mais j'imagine qu'on trouve des notaires en Bretagne. Qu'on aille quérir un de ces messieurs! Qu'on dresse un engagement do mariage en bonne forme ! Peut-être qu'on en croira ma signature.

— Monsieur, répondit enfin la marquise, Dieu me garde de douter de vous ! Ce sont mes propres oreilles que je ne puis croire, et j'ai peur que vous n'aperceviez pas bien quelle chose grave pour un gentilhomme vous voulez faire.

— D'où vient que Kerguelen a paru trouver cette chose toute naturelle? Cependant sa maison vaut la mienne, et je suis payé pour savoir qu'il n'est pas de ceux que l'honneur laisse froids. Mais, sans doute, certaines souffrances l'ont rendu plus humain. Sans doute il ne se trouverait pas, à cette heure, au milieu de l'Océan, s'il n'y avait entre lui et la femme qu'il aime d'autre barrière que la naissance ! Quant à moi, si le chevalier, au lieu de me

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dire ce que j'ai entendu, m'avait prouvé que Gillette ne sera jamais ma femme, je vous jure que je serais resté avec lui sur V Inconstante .

Et, comme la marquise rappelait qu'il fallait se défier de certaines conversions trop promptes :

— Hé ! madame. Que pouvez-vous savoir en fait de conversions? reprit le comte. Vous n'avez jamais eu besoin de vous convertir. Ma mère, une autre sainte, dont Dieu ait l'âme, prévo^^ait sans doute qu'il en serait autrement pour son fils, qu'elle a quitté trop tôt. Bien souvent elle me conta l'histoire d'un mien grandoncle, qui se fit moine sur l'heure pour avoir retrouvé, morte et défigurée, une belle dame qu'il avait quittée fort vivante. Gela n'empêche que l'abbé de Rancé mourut dans son froc, sans avoir connu l'ombre d'une rechute.

— S'il ne s'agissait pour vous que d'une robe de bure, je serais moins inquiète répondit la marquise. Mais il s'agit d'épouser Gillette!... Oh ! ce qui soulève mes doutes, ce n'est pas la cérémonie. Vous épouserez: il n'y a qu'à vous voir ! Que ferez-vous le lendemain du

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mariage? Voilà ce qui m'inquièle pour cette enfant. La laisserez-vous dans quelque château pour y pleurer ses fautes et les vôtres, sa vie durant?

— Laisser Gillette en province I Vive Dieu! madame ; j'entends que notre hôtel soit le plus couru de tout Paris !

— Prenez garde que bien des gens vous feront voir, en vous tournant le dos, qu'il n'est ]tas bon pour un gentilhomme d'épouser une roturière !

— Je saurai bien faire en sorte que ces gens-là me montrent leur figure.

— Ce seront batailles sans fin. Quelle vie pour Gillette !

— Gillette n'a pas peur d'une saignée un peu forte; elle a fait ses preuves. Non, madame, si vous voulez m'cffrayer, peignez-moi des périls d'une autre sorte. La Cour et la Ville seront aux pieds de ma femme ; voilà ce qui me pend à l'oreille.

— Ne voyez-vous pas, tout au contraire, qu'il vous faudra oublier le chemin de la Cour?

— Madame, dit le comte en se levant, je vous supplie de ne pas mo pousser au déses-

poir. Je veux Gillette : je l'aurai. Je devine qu'elle est cachée dans quelque couvent. Eh ! bien, je fouillerai tous les couvents de la contrée, je les brûlerai au besoin, jusqu'à ce que j'aie trouvé celui qui la renferme. Vous ignorez quel homme je suis. En grâce, laissez-vous fléchir. Ne vaut-il pas mieux que je reçoive ma femme de votre main ?

La marquise était fort agitée. Les arguments de Prémery, ou plutôt ses boutades, ne pouvaient convaincre si vile une femme pliée, dès l'enfance, à mettre l'idée de race immédiatement après la crainte de Dieu. Mais, par bonheur pour Gratien, il y avait en elle une autre femme, une femme ignorée de tous. Celle-là pouvait croire aux miracles de la tendresse, car l'amour, donné et reçu dans un chaste silence, avait été le seul bonheur de sa vie. L'amour, qui promettait de faire plus réellement le bonheur d'une autre, allait vaincre le préjugé dans la conscience d'Énogate. Quand il s'était agi d'elle-même, le devoir et l'honneur avaient vaincu l'amour.

— Monsieur, dit-elle tout à coup, votre visite serait pour moi un soulagement, alors

niO-me que nous ne devrions jamais nous revoir. Maintenant je sais contre quel adversaire a lutté ma fille d'adoption ; je la condamne moins sévèrement. Toutes les armes vous sont bonnes pour triompher. Vous êtes venu à moi sous les auspices du plus loyal des hommes ; vous m'avez émue de compassion sur vous-même ; ensuite c'était de brider et d'escalader qu'il s'agissait. Mais, si vous ne m'aviez convaincue que vous aimez Gillette, rien n'y ferait. Or, je crois à cet amour. C'en est assez pour décider ma conscience. Vous verrez celle que vous avez fait tant souffrir. Hélas! préparez-vous à la trouver fort changée. Elle vient de supporter les fatigues d'un voyage de cent cinquante lieues. Elle en a fait une grande partie à pied, en demandant laumône. Si le hasard ne m'avait conduite dans une misérable hutte où je l'ai trouvée agonisante, privée de raison, plus triste à voir que la dernière des mendiantes, c'est sur sa tombe que je vous conduirais aujourd'hui, et tout ce martyre serait votre œuvre I

Le comte avait le visage dans ses mains et ne prononçait pas une parole, mais on pou-

vait juger de ce qui se passait en lui, au tremblement qui agitait ses épaules. Sans relever la tôle, il dit d'une voix sourde :

— Me pardonne-t-elle encore?

— Elle vous eût pardonné en mourant.

Mais, s'il faut vous l'avouer, je crains qu'elle ne soit morte pour vous. Après avoir tout souffert, tout perdu, elle a du moins trouvé le repos suprême. Qui peut dire si ceux qui dorment dans leur tombe feraient sagement d'en sortir pour recommencer la vie?

Une mélancolie si désespérante accompagnait ces paroles que Gratien sentit toute sa confiance lui échapper.

— Mon Dieu! s'écria-t-il. Je suis perdu si vous l'indisposez contre moi!

— Je m'engage à n'en rien faire, dit Énogate. Mais, à votre tour, faites-moi un serment. Si vous ne parvenez pas à fléchir sa décision, il faut qu'elle vive et qu'elle meure cachée sous son voile, sans que nul soupçonne que Gillette respire encore. Jurez-moi que vous ne ferez pas un mouvement pour lui ôter sa liberté, que vous ne direz pas une parole [)Our dissiper l'ombre qui l'enveloppe !

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— Je le jure. Ainsi Dieu me soit en aide ! répondit Gratien.

Alors il prit congé de la marquise, après toutefois, qu'ils furent convenus du lieu et de l'heure pour le rendez-vous du lendemain.

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Le jour suivant, à hi grande surprise de Gillelle, madame de Carnoët, au lieu de l'entretenir au parloir, lui proposa de faire ensemble une promenade.

— Mes promenades sont Unies pour toujours, (lit la jeune recluse. Je voudrais qu'il me fût permis de ne plus sortir de cette maison.

La marquise insista.

— Viens : je désire visiter encore avec toi la chère forêt. Ne te souviens-tu pas des vieux chênes qui ont vu passer le connétable Duguesclin, et sous lesquels nous avons erré tant

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de fois, en cuoillant des fleurs sauvages? Ne veux-tu pas leur dire adieu?

— Un adieu qu'il faut dire, mémo aux choses inanimées, est toujours cruel.

— Chère enfant, ne m'aideras-tu point à tenir une promesse que j'ai faite? Ne viendrastu pas réciter avec moi un dernier rosaire devant la Vierge de Lothéa?

Elle ne disait pas, la bonne marquise, à quel saint fort peu canonisé elle avait fait cette promesse! Quoi qu'il en soit, Gillette ne résista pas plus longtemps. Les deux femmes quittèrent le couvent par une porte qui s'ouvrait sur la lande. Bientôt, sans avoir été vues, elles s'engageaient à pied dans la forêt, choisissant les plus étroits sentiers, qui n'avaient pas de secrets pour elles. Une heure après, courbant leurs tailles souples pour éviter les branches du fourré, elles débouchaient au fond de la clairière silencieuse où s'élève encore la chapelle.

Knogate marchait la première, cherchant do

.Td-'il un personnage qui ne devait pas être

loin. Soudain, elle nperçut le comte. II était

debout, appuyé contre un chêne, à quelques

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centaines de pas. Mais, au lieu d'admirer les sculptures naïves du portail, il tournait ses regards avec anxiété vers la route par où il était venu lui-même, comptant que la marquise arriverait par cette direction.

Celle-ci, à la vue de Gratien, sentit son cœur battre à coups pressés dans sa poitrine, comme si l'avenir de sa propre existence et non celui d'une autre allait se décider pour toujours. Quant à sa compagne, elle prêtait peu d'attention aux objets extérieurs, possédant déjà cette paix que donne le renoncement aux joies de la vie ou la perte résignée de tout espoir humain.

— Ah! chère vieille église!... soupira-t-elle en suivant madame de Carnoët qui faisait un détour, afin de placer l'édifice entre Prémery et Gillette.

Les deux femmes s'assirent sur un banc de mousse qui entourait un arbre énorme, dont le tronc séculaire était criblé cVex-voto.

— Madame, dit la plus jeune, vous souvenez-vous du dernier pardon de Lothéa où nous VHimes ensemble? Voici plus d'un an, car... je n'étais pas avec vous le lundi de la Pente-

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rote dernière... Ce jour-là, suivant la coutume, des centaines de marchands d'oiseaux étaient dans la clairière, offrant leurs doux prisonniers aux gens venus de Quimperlé, de Pont-Aven, de Pont-Scorff et jusque de Lorient. Nous fîmes choix de deux bestioles : un rhardonneret, que je baptisai Marie-Anne; un pinson, qui fut nommé par vous Gillette. Mais le chardonneret mourut, ce que voyant, nous décidâmes d'ouvrir la cage, de peur que l'autre mignon n'eût le même sort. Celui-ci, qui était mien, s'envola et nous le pensions perdu, quand il revint, tout défait par un autour. Et je vis bien que vous étiez frappée comme moi, bien que vous blâmiez la superstition, d'un présage aussi fâcheux. Sans doute, le pauvre petit pinson n'est plus en vie?

— Tout au contraire. Il a repris ses plumes, -a chanson et sa beauté. 11 est heureux; sa cage est ouverte"; à chaque instant il la quitte pour venir becqueter dans ma main ou fourrager mes cheveux. Toi aussi, Gillette, le voilà redevenue belle et toute pleine de vie. Avec (•elte robe que je t'ai donnée, tu as l'air de ma jeune sœur. Qui sait? Peut-être qu(; la cage

380 MAITnF. G R ATI EN

restera ouverte, pour toi aussi, mon doux oiseau aimé! Pour toi aussi, de belles miettes de bonheur et d'amour peuvent tomber de la main de Dieu !

— Aimer ne dois, être heureuse ne puis, soupira Gillette en secouant doucement la têle. Formons tôt la cage, après que j'aurai fait ma prière à la Bonne Dame de Lothéa.

— Que lui demanderas-tu?

— Un miracle : la grâce d'oublier!

— Et moi, j'en demanderai un autre : In gnkc de voir celui que tu aimes à tes genoux, et t'appelant sa femme.

— Hélas! ma chère maîtresse. Le monde irait encore plus mal qu'il ne va, si Dieu nous écoutait toujours! A cette heure j'ai ma raison et je vois les choses clairement. Je quitte le monde avec un seul regret : le regret de mes fautes, .l'ai connu, par mon propre cœur, les tortures et les joies qu'on éprouve en aimant, .l'ai connu la joie d'être aimée...

— Si peu de temps! Un mois à peine!

— Un mois! répéta Gillette avec un soupir. Oh! non, madame! Pas un mois, pas une semaine... Un jour, un seul jour; le dernier

.MAllUK liUATIE.N o^Sl

que j'ai passé près de lui. A ce iiionient, son cœur s'est ouvert, coninie un ciel orageux pour une radieuse apparition de soleil. J'ai vu dans ses yeux le rayon pur et brillant; j'ai senti sur ma main le seul baiser que j'aurais voulu recevoir de ses lèvres. Je lui pardonne tous les autres à cause de celui-là. C'est celui-là que j'emporte...

Elle s'arrêta, sentant que la voix allait lui manquer. La marquise, désolée de la voir inébranlable, lui demanda :

— Quoil Tu te contenterais d'un jour! Enfant! C'est trop peu de toute la vie pour aimer et pour être aimée!

— Toute la vie! reprit Gillette en joignant les mains. Toute la vie!... Hélas! madame, c'est à mon tour de sourire. Si vous connaissiez celui dont je parle, vous m'estimeriez heureuse d'avoir éveillé en lui, même pour une heure, l'amour sincère. Mais il ne faut pas demander d'autre miracle. Que dis-je! Si le miracle avait lieu, si vous voyiez à mes genoux l'homme cher et fatal, vous devriez, vous qui fûtes ma bienfaitrice et mou amie, iiientraîner loin de lui, et me sauver du malheur suprême. Car

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vous savez, ma noble et sainte maîtresse, ce que Ton souffre d'être enchaînée, pour toujours, à un époux sans tendresse et sans fidélité. Madame de Carnoët, ne trouvant rien à répondre, baissait la tète. Son espoir, son désir de gagner Gillette à Prémery, avaient disparu. Sa défiance, vaincue pendant quelques heures par une éloquente passion, commençait à la ressaisir, et pourtant elle sentait son co'ur serré à la pensée de ce qu'allait souffrir cet homme qui comptait les minutes, à quelques pas, en attendant son sort.

— Enfant, dit la marquise en quittant le siège de mousse, allons prier 1 Quand on a souffert au delà do certaines limites, nul remède humain ne peut amener Toubli et rendre la confiance. N'oublie pas, toutefois, qu'il y a des hommes fidèles!

— Il y en a un ! répondit Gillette à demivoix.

Puis, portant la main d'Enogate à ses lèvres, comme pour lui demander pardon de cette })arole trop hardiej elle la suivit jusqu'à l'entrée de la chapelle. ]\[ais, le jour n'étant pas férié, il se trouva que la porte était close.

M A n H E G l\ A II E N 'àS'A

Alors It's deux l'emiues s'ai^enouillèrent sur les ilalles du porche désert et, courbant le front sur leurs mains jointes, se recueillirenl quelques minutes en silence. Tout à coup, l'humble lille |trête à quitter le monde lit tout haut cette [trière, sachant bien que c'était aussi la prière de la noble dame condamnée à y rester :

« Mon Dieu, protégez celui auquel je pense. Donnez-lui la part de bonheur dont vous m'avez privée, afin qu'il soit heureux sans moi, puisqu'il est impossible que nous soyons heureux ensemble. »

— Amen, murmura la marquise en effleurant d'une caresse la main de sa compagne.

En ce moment le bruit d'un pas étouffé par le gazon frappa les oreilles de Gillette. Elle se détourna et, ne doutant point qu'elle n'eut sous les yeux le fantôme de Prémery, elle se leva en poussant un. cri terrible. Sans la mar- (juise dont le bras la soutenait, ses jambes se fussent ployées sous elle.

— Ne craignez rien, dit le comte en s'agenouillant. Je ne suis venu que pour votre bonheur et pour le mien. (>h ! pourquoi m'avezvoiis fui?

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