ACTE CINQUIÈME
levant et passant au milieu.) Un notaire ne psiit. pas avoir d'homme de paille : savez-vous pourquoi? Parce qu'on ne tient ces genslà que par des contre-lettres, et qu'un notaire qui se prévaudrait d'une contre-lettre dans une opération usuraire comme la vente de VaUaneuse serait cassé par la chambre dans les vingt-quatre heures.
MADAME GUÉRIX, à Louis.
Tu vois !
LOUIS
Est-ce qu'il ne peut pas y avoir d'autres moyens que des contre-lettres ?
GUÉRIX.
Lesquels? Vous m'obligeriez de me les indiquer, car je ne les connais pas...
MADAME GUÉRIX, à Louis.
Tu vois !
LOUIS
Enfin, comment le château figure-t-il dans ma dot?
GUÉRIN
C'est bien simple; j'ai prêté de l'argent à Brénu, qui m'a donné en nantissement le marché Desroncerets ; or, Brénu ne sera pas en mesure de me rembourser, et, par conséquent, le gage me restera.
MADAME GUÉRIX, à Louis.
Tu vois bien !
Mais en vous faisant céder un marché usuraire, vous venez de le dire...
GUÉRIN, à sa femme.
11 ne comprend pas qu'il y a là deux affaires très-distinctes, . l'une entre Desroncerets et Brénu, qui est usuraire; l'autre entre Brénu et moi, qui ne Test pas.
LOUIS
Combien donc avez-vous prêté à Brénu ?
i36 MArXRE GUÉRIN.
GUÉRIN
Cent cinquante mille francs, la valeur du château... Veuxtu voir son billet ? il est là.
LOUIS
Et vous prêtez cent cinquante mille francs sur un gage qu'on peut raclieler cent mille à votre débiteur?... Je ne reconnais pas voire prudence.
GUÉRIN
Comme s'il n'était pas notoire que Desroncerets est insolvable !
LOUIS
Lui , mais sa fille ?
GUÉRIN. '
Sa fille comme lui.
LOUIS
Qu'en savez-vous?
Je suis conseil de la compagnie d'assurance où elle a placé son bien à fonds perdu.
LOUIS
Sur la tête de son père.
GUÉRIN
Tu le sais aussi?... Tu vois donc bien que mon gage no pouvait m'échapper. — Assez d'interrogatoire comme cela. Tu n'as plus de doutes? Non. Eh bien! tuons le veau gras! (a iq
cantonade, à droite.) FrançoisO, CS-tU là?
MADAME GUÉRIN, passant près de son fils. Elle est sortie. (Guérln s'assied à droite de la table et ouvre le journal. LOUIS, prenant sa mère par la main et s'avançnnt vers son père.
Mon père, ma mère et moi nous vous supplions de restituer Valtaneuse à M. Desroncerets.
GUÉRIN
Restituer ? qu'entends-tu par là ?
ACTK CiNOL IKME. lS7
LOUIS
Je suis convaincu que vous seriez désespéré d'avoir forfait à l'honneur; mon devoir est de réveiller votre conscience étourdie en cette occasion par l'ambition paternelle. Je vous suis reconnaissant de l'intention; mais le bonheur même me serait odieux, si je devais l'acheter par un remords dans votre vie.
GUÉRIN
Un remords!... Où diable veux-tu que je le prenne en tout ceci ?
Ne vous faites pas plus longtemps illusion à vous-même ; un homme de paille est un homme de paille, qu'on le tienne par une contre-lettre... ou par un billet fictif.
GUERIN, se levant,' arec colère.
Avec cette petite différence, mon bon ami, qu'on est dans son tort derrière l'une, et dans son droit derrière l'autre.
LOUIS
3Iais ne sentez-vous pas qu'au fond c'est la même chose ?
GUERIN, arpentant la scène, furieux.
Le fond... oh ! oh! le fond ! apprends pour ta gouverne que le seul moyen d'avoir une règle fixe en ce monde, c'est de s'attacher à la forme, car les hommes ne sont d'accord que là-dessus.
LOUIS
Prenez garde, mon père...
GUÉRIN
Prends garde toi-même! ta conscience a des élégances ruineuses, mon garçon; contente-toi de suivre simplement le droit chemin de la légalité; il ne faut pas être plus royaliste... que la loi !
LOUIS
Wais la loi même, vous la tournez.
138 3IAITRE GUÉRIN.
GUÉP.IN.
Donc, je la respecte!... Oh! ne te mets pas martel en tête... Je suis aussi soigneux de ma réputation que n'importe qui, et, en toute occasion, j'ai pratiqué cette belle maxime, que le premier devoir d'un honnête homme est d'assurer les derrières de son honneur.
LOUIS
Ah ! vous êtes habile, mon père!...
Trop habile!...
GUÉRIN
Va bien te prend que je le sois, car le petit-fils de ton grandpère n'était pas destiné à épouser une Valtaneuse.
LOUIS, vivement.
Si ce mariage est le seul but de votre manœuvre, elle est inutile, renoncez-y : je n'aime plus madame Lecoutellier, et je ne l'épouserai pas.
Tu ne l'aimes plus?
GUÉRIN
Tu ne l'épouseras pas?
LOUIS
Non, mon père.
GUÉRIN
Vous reprendrez donc votre parole, monsieur de la conscience?
LOUIS
C'est madame Lecoutellier qui me la rendra.
MADAME GtlÉRIN.
Quel bonheur!... Je ne serai donc pas séparée de toi!
LOUIS
Séparée?... Klait-ce aussi une de ses conditions?