A MONSIEUR
J. GHAMBRELENT
INOÉNIEUR DES PONTS ET GBAUSSâBS.
Monsieur,
Lorsque j'ai eu l'honneur de vous rencontrer pour la première fois, j'étais un auteur inutile; du reste, enchanté de mon sort. Je contais des histoires en l'air, comme les mouches bourdonnent, et je ne me souciais de rien que de bourdonner agréablement. Vous m'avez montré dans les landes du Cestas le désert que vous avez rendu fertile. Tandis que j'admirais la prospérité de cette grande culture , vous avez écarté devant moi les voiles de l'avenir, et j'ai vu une population de cinquante mille paysans sauvés par le génie d'un homme. Alors j'ai formé le projet d'être bon à quelque chose , de faire entrer dans les esprits
récalcitrants les grandes idées que vous avez mises en pratique, de prêcher avec vous dans le désert des landes communales, et d'imiter la mouche qui pique récorce des vieux arbres pour y déposer un œuf.
Edmond âbout.
QQ^OIP
C'est par le plus grand des hasards que j'ai fait la connaissance de maître Pierre.
Tout me porte à croire que je n'aurais jamais entendu parler du bonhomme» ni de ses échasses» si j'étais venu à Grenoble par le chemin de Lyon,' qui est assurément le plus court. Lorsque M. Ponsard et M. Emile Augier vont en visite dans le département de l'Isère , ils ne manquent jamais de passer par Lyon : c'est le chemin des académiciens. * J'ai pris par Bordeaux et Marseille, comme un écolier : il en est de tout âge.
J'avais consulté les itinéraires et je m'attendais à perdre trois jours en route, mais je*me trompais de toute une semaine. Gomment prévoir que je rencontrerais maître Pierre, qu'il me promènerait dans les Landes de la Gironde, qu'il me dirait leur hisno a
2 MAlTBE PIERRE.
toire et la sienne, et qu'il m'apprendrait du haut de ses échasses mille choses intéressantes dont je ne me doutais pas, ni vous non plus? Je ne regrette point le temps que j'ai passé dans sa compagnie. Ce que j'ai vu de plus curieux dans mon tour de France, c'est le désert des Landes et maître Pierre son prophète.
Le voyage commença sous les meilleurs auspices, car de Paris à Bordeaux je ne fis qu'un somme. Je m'endormis dans la gare de Paris, précisément à l'heure où Mme Ristori opérait sa rentrée au Théâtre-Italien. Chemin faisant, mes rêves furent interrompus quatre ou cinq fois par le cri des employés qui signalaient à notre admiration les principales villes de France. Orléans, Tours, Poitiers, Ângoulème se ressemblent un peu, lorsqu'on les voit en se frottant les yeux, à la portière d'un wagon. Ces vieilles cités historiques présentent l'aspect uniforme d'un hangar neuf, planté sur des colonnettes de fonte, éclairé au gaz, et peuplé de casquettes brodées qui courent dans tous les sens.
Si j'ai vu quelque chose de plus à Bordeaux, c'est que j'étais descendu de voiture.
Je m'éveillai au bord d'un fleuve énorme » qui serait la parfaite image de la Tamise si les eaux de la Tamise étaient jaunes, ou si le limon de la Gironde était noir. Le pont qui joint les deux rives est long d'un demi-quart de lieue » mais on y voit
courir moins de piétons et de voitures que sur le pont de Londres. Dès le premier pas , on pressent une ville grande et grandiose, mais qui n*estpas dans son plein. On pense à Versailles.
Bordeaux a ^ix kilomètres de long et 150000 habitants : beaucoup de place pour peu de monde. Ce n'est pas que tout le monde y respire à l'aise. Si l'herbe pousse dans les rues et stir les places de la ville neuve, on étouffe un peu dans les vieux quartiers. Les juifs, les petits marchands, les brocanteurs , les pileurs de drogues s'agitent pêle-mêle dans une ruche malpropre et malsaine ; leurs taudis s'alignent tant bien que mal le long des rues étroites et dépavées. On y voit encore bon nombre de ces maisons ventrues , bossues et vermoulues qui font les délices de l'archéologie romantique, et il suffit d'aUer à Bordeaux pour se faire une idée du vieux Paris. Ces jours passés, un homme cheminait paisiblement, la casquette à la main, dans une de ces ruelles ; la corniche d'une maison se détacha en bloc et lui tomba sur la tête. Les témoins de l'accident ne firent qu'un cri d'effroi. Quant à la victime, elle secoua ses oreilles comme un chien mouillé , et poursuivit sa route. L'horrible masse qui l'avait foudroyée ne pesait pas beaucoup plus qu'une poignée de poussière. Grâce au travail des ans» ce n'était plus du bois, mais de l'amadou.
Dans la ville neuve, tout est vaste, rectiligne et
4 maItre piërkë.
monumental : les rues , les places, les avenues, les esplanades , les constructions , rivalisent de splendeur avec ce qu'on admire à Paris. Le Grand-Théâtre, qui ne contient que 1200 personnes, a les dehors imposants d*un cotisée, et un escaher que je souhaiterais à l'Opéra. Les cafés sont des monuments; j*ai vu un établissement de bains tout à fait monumental, aved*un fronton pour les hommes et un autre pour les dames. Toutes ces grandeurs datent de Louis XV et de Louis XVL
En ce temps-là, Bordeaux était une des capitales de la France; car nous en avions plusieurs, et tout ne tendait pas vers Paris. On ne voyait pas nettement, comme aujourd'hui , qu'une nation centuple ses forces en les concentrant. L'Orient avait commercé avec Marseille, et de Paris se souciait fort peu. Le Brésil , les Antilles et toute l'Amérique du Sud plaçaient la France à Bordeaux. Il y avait des liens plus étroits entre Bordeaux et Saint-Domingue qu'entre Bordeaux et Paris. Avec son territoire et son fleuve, ses vins, son port, ses chantiers, ses débouchés, Bordeaux croyait être en état de se suffire. C'est ce qui explique, sans l'excuser, l'erreur des députés de la Gironde. Ils n'auraient jamais songé à affranchir Bordeaux en le séparant de la capitale, s'ils avaient su que c'était affranchir un membre en le séparant du cœur.
Bordeaux est en progrès comme le reste de la
France. Sa population est plus nombreuse que sous Louis XVr, le mouvement du port, l'entrée et la sortie des navires, le chiffre des affaires, tout a augmenté. Cependant, la ville n'a pas gagné tout ce qu'elle se promettait. Les vastes constructions élevées sous Louis XVI dans l'attente d'un peuple immense ne se sont pas remplies; il reste 4es vides à combler, tandis que le Havre, qui n'était rien il y a cinquante ans, fait craquer ses murailles trop étroites. Les chantiers du Havre construisent presque autant de navires que ceux de Bordeaux. En 1856, Bordeaux a chargé et déchargé un million de tonneaux ; le Havre, deux. Aussi les Bordelais, lorsqu'ils se comparent à leurs rivaux, s'accusent de décadence. Ils croient marcher en arrière, parce que l'on court, à côté d'eux. C'est une erreur d'optique assez difficile à éviter. Quand deux trains marchent parallèlement sur un chemin de fer avec une vitesse inégale, les voyageurs qui avancent moins vite s'imaginent qu'on les traîne à reculons.
Pourquoi le Havre a-t-il laissé Bordeaux derrière lui ? Pour bien des raisons. Parce que le Havre est plus près de Paris ; parce que nous commençons à fréquenter l'Angleterre; parce que l'Amérique du Nord a pris le pas sur l'Amérique du Sud ; peut-être aussi parce que le Havre se pousse et que Bordeaux se laisse aller. Les villes ont leurs jours d'abandon et de découragement, comme les hommes.
6 MAÎTRE PIERBE.
n est certain que le peuple et la municipalité de Bordeaux ont échappé à cette fièvre de progrès, cette rage de mieux qui, depuis quelques années, possède la France entière. On ne voit pas de communes qui ne soient travaillées d*une ambition louable, qui n'élèvent des établissements d'utilité ou de dignité publique, qui ne s'imposent, qui n'empruntent, pour se parer, s'étendre ou s'assainir. Paris donne le branle, et tout suit. Les revenus de Bordeaux sont de 600000 fr. au-dessus de ses dépenses, mais les honorables négociants qui forment le conseil municipal administrent le bien de tous comme le leur, avec une étroite économie. Un ministre leur demandait, ces temps passés : < Qu'avez- VQus fait en quatre ans? — Excellence, répondirent-ils, nous avons aligné la rue Sainte-Catherine. »
Je connais peu de grandes villes qui ne fassent marcher de front le commerce et l'industrie. Ce n'est pas tout de vendre et d'acheter , il faut produire. Bordeaux est resté une ville exclusivement commerciale. On y voit ouvrir et fermer des ballots ; on n'y respire pas la fumée des manufactures. Les produits que la Gironde a envoyés à l'Exposition de 1855 annoncent quelques velléités d'industrie ; mais tout reste à faire, ou peu s'en faut. Les Bordelais n'excellent que dans les constructions des navires et la fabrication des vins. Un constructeur
de Bordeaux, M. Arman, Tient d'inventer un système de charpente qui, en mariant le bois et le fer, diminue le pojds des bâtiments, augmente le tonnage et simplifle les réparations.
Les fabricants de vins de Bordeaux n*afQchent pas leur industrie comme ces naifs manufacturiers de Cette qui écrivent sur leur enseigne : « Fabrique de vin de Madère et d'absinthe suisse. » Cependant on assure que les gros vins de la Charente viennent de Bordeaux chercher un baptême qui en qujidruple la valeur. On les revend sous une autre marque au propriétaire qui les a fournis , et voilà comme le vin de Bordeaux gagne à voyager.
Bordeaux n'est pas seulement une ville de commerce : c'est aussi une ville de plaisir. Il est à remarquer que les directeurs de théâtres se ruinent à Rouen et font fortune à Bordeaux. Affaire de climat, et de race surtout. La population de Bordeaux est un des plus jolis échantillons de la nation française. Les femmes ont plus de physionomie que de fraîcheur: mais avec de beaux yeux, de beaux cheveux et des dents blanches , on est toujours bien. Les hommes ont le regard vif, l'esprit éveillé, la parole brillante : ils aiment à s'habiller, à se montrer et à s'ébattre. Ils s'occupent peu de littérature, excepté ùb la littérature dramatique ; et les arts , sauf la musique , les laissent assez indifférents. La comédie les séduit moins que l'opéra , et l'opéra que
le ballet. Les plaisirs qu'ils préfèrent ne sont pas les plus élevés, mais les plus vifs.
On a toujours spéculé à Bordeaux, comme dans toutes les villes de commerce, mais il y a peu de temps qu'on y spécule sur les fonds publics. C'est depuis sept ou huit ans, pas davantage, que les Bordelais s'occupent de la hausse et de la baisse et s'intéressent à la marée du trois pour cent. Des hommes tout jeunes se rappellent encore l'époque où les charges d'agent de change n'y valaient pas beaucoup plus de trois cents francs ; elles en valent aujourd'hui bien près de trois cent mille. On rencontre devant le café de Bordeaux, sur la place du Théâtre, une ribambelle de garçonnets en guenilles qui vendent des allumettes de cire en rêvant au passage de l'Opéra , aux marchés à terme et aux millions gagnés facilement.
Un voyageur enthousiaste écrivait, il y a cent un ans :
« Si vous voulez avoir le tableau de l'abondance, cherchez-le à Bordeaux. A Paris, peu de gens jouissent; le reste n'a de jouissance que l'imitation et la société artificielle de ceux qui jouissent. A Bordeaux, vous trouvez une abondance facile, une abondance généralisée, celle qui en donne le sentiment à toute sorte de spectateurs : on dirait que le Pactole y coule , et coule pour le peuple. »
Il ne manque presque rien à ce tableau. Cepen-
dant je regrette de n'y pas voir les fils des échevins jouant au petit palet avec des rubis et des émeraudes.
Bordeaux, tel que je l'ai vu le 3 avril 1857, ne ressemblait pas précisément au pays d'Eldorado ; mais les ouvriers charpentiers y gagnaient en moyenne 9 francs par jour, et l'on y rencontrait assurément beaucoup moins de mendiants et de frères quêteurs qu'en l'an d'abondance 1756.
Je fis le tour de la place en un jour : on a bientôt tout vu dans un pays où l'on ne connaît personne. Je rentrais à mon hôtel pour plier bagage, lorsque je tombai dans les bras d'un ami. La France est si petite ville, qu'on se trouve partout en pays de connaissance.
Le jeune homme qui m'arrêta sur le seuil de ma porte avait quitté Paris depuis deux ans. Nous avions fait nos premiers pas dans des sentiers parallèles ; nous avions été refusés le même jour par un comité de lecture , et le malheur établit entre les hommes des liens qui ne se rompent jamais.
Mon ami me conta qu'il s'était fixé à Bordeaux et qu'il y dirigeait un grand journal quotidien. Il se mit à ma disposition de fort bonne grâce et offrit de me montrer la ville en détail.
« Grand merci, lui répondis-je. Je suis débarqué de ce matin, et il me semble bien que j'ai tout vu.
— Avez-vous pris un bateau pour faire le tour du port?
, — C'est par là que j'ai commencé , mais j'aurais
iO MAlTRE PIERRE.
pu m'en abstenir. Le port de Bordeaux est une troisième édition de la Tamise à Londres et de la Corne d*or à Constantinople.
— Vous avez vu le Grand-Tliéàtre?
— Ten sors. La salle est riche et parfaitement distribuée. Ce système de balcons est fort ingénieux. Votre directeur a monté le Prophète avec un grand luxe : j'ai compté tout près de deux cents personnes sur la scène. Or, je me souvenais d'avoir vu à Strasbourg le divertissement de Robert le Diable , dansé par quatre nonnes et une abbesse. L'incendie du cinquième acte m'a paru mieux réussi même qu'à l'Opéra. Le rideau tombe moins vite; on voit crouler le palais et pleuvoir les poutres enflammées.
— Et notre musée, qu'en pensez-vous î
— Ce qu'on pense de tous les musées de province. Il y a de bons tableaux, mais perdus dans la foule des mauvais. Quand le public y met les pieds par a(5cident, il ne sait où poser son admiration, et il s'extasie presque toujours à faux. Voilà pourquoi la province a mauvais goût. Il serait bon d'établir partout, comme on l'a fait à Paris, un salon carré, réservé aux chefs-d'œuvre. Il serait bon d'inscrire sous chaque bordure une date et un nom d'auteur. Il serait bon de classer tous les ouvrages suivant les écoles ; enfin , il serait à désirer qu'un tableap de M. Pelacroi^ ne tournât pas le dos
BORDEAUX. il
à la lumière. En sortant du musée J'ai tu l'hôpital et le palais de justice. On a raison de citer votre hôpital parmi les mieux construits et les mieux distribués. Le palais est précédé d'un péristyle dorique parfaitement étudié et qui fait honneur à l'architecte. La salle des pas perdus laisse à redire; mais j'ai vu avec plaisir que la foule ne s'y pressait pas. Les procès deviennent rares à mesure que les idées s'élargissent, qu'on sait le prix du temps, et que la jurisprudence s'établit.
— Nous avons la tour Saint-Michel.
— Ohl je n'ai pas manqué d'y faire une visite. Je suis devenu un touriste attentif et scrupuleux depuis le jour où, voyageant en Normandie pour étudier les monuments gothiques, j'ai traversé la ville de Coutances sans m'apercevoir qu'il y avait une cathédrale. J'ai donc vu la tour Saint-Michel. C'est un charnier plus hideux que les autres, grâce à une cinquantaine de squelettes qui ont gardé un peu de peau sur les os. Le guide qui m'a éclairé de sa chandelle et de son érudition explique que tous ces corps ont été conservés par la nature du terrain où on les avait ensevelis. Au xn* siècle, ce phénomène aurait passé pour un miracle, et l'on aurait brodé de belles légendes sur chacun de ces magots décharnés. Les modernes ont moins d'imagination, et le récit du gardien manque de poésie. Suivant l'état des corps et les
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grimaces des visages, on a trouvé dans ces horribles reliques un officier tué en duel, un portefaix écrasé par ses crochets, une famille empoisonnée par des champignons, et un enfant enterré tout vif. Pauvres inventions, et peu dignes de remplir une tour aussi pittoresque que la tour de la Faim !
— Allons, dit poliment mon interlocuteur, je crois que vous avez tout vu, et assez bien vu. Raison de plus pour que je vous retienne ici, car j'ai encore quelque chose à vous montrer.
— Et quoi donc î
— Nos Landes. »
^alléguai que j'étais pressé, qu'on m'attendait à Grenoble, que j'avais à écrire un volume de mariages . D'ailleurs, je connaissais les landes de Bretagne, et c'est un genre de culture qui se ressemble partout. Il insista : « Vous ne savez pas, me dit-il, que vous êtes dans le département le plus curieux de France. Nous avons, au nord de la Gironde, des terrains d'une fécondité miraculeuse , où l'on ramasse les millions dans des paniers. Au midi , c'est un désert de sable où les hommes marchent sur des échasses, où l'on voit des phénomènes de mirage comme dans le Sahara, où l'on fait la pêche aux canards, où l'on chassait naguère encore le taureau et le cheval sauvages. On y voit des montagnes qui marchent, des villages ensevelis sous le sable, des marais qui produisent la peste, et. des étangs où la tempête est
plus terrible qu'en pleine mer. Tout cela ne vautil pas qu'on se dérange ? D'ailleurs la lande commence aux portes de Bordeaux, et l'on peut la parcourir en trois ou quatre jours. Enfin, sachez qu'il n'est pas de pays plus à la mode. Cette pauvre terre, abandonnée pendant longtemps comme un malade incurable, a trouvé des médecins. Il n'y a pas une ûme dans le département qui ne s'occupe des landes. Chacun fait sa brochure sur les landes : ingénieurs, négociants, propriétaires, et à plus forte raison journalistes, taillent leur meilleure plume pour donner leur avis. C'est une consultation où tout le monde parle à la fois, et cependant on n'est pas loin de s'entendre. Les grands capitalistes accourent au bruit ; les terres les plus incultes sont en hausse ; ce n'est pas les acheteurs qui manquent mais les vendeurs. On vous en parlera à Paris, soyez-en sûr, et voyez un peu ce qu'on penserait de vous, si vous étiez réduit à confesser votre ignorance ou votre indifférence î »
Je m'avouai vaincu, et je dis à mon ami : « Nous partirons demain si vous voulez.
— Non, dit-il, j'ai mon-journal à faire. Qui est-ce qui raconterait l'inauguration du chemin de fer de Toulouse, si j'allais courir les champs pendant trois jours ? Il faudra que vous partiez sans moi.
— Seul?
— On n'est jamais seul dans les Landes. Vous
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n'arrÎTerez pas à quatre lieues de Bordeaux, que mattre Pierre vous aura rejoint pour se cramponner à vous. Il est impossible de trouver un guide mieux informé. MaMre Pierre est l'homme de la lande, ou plutôt c'est la lande faite homme. Il est né sous un njonc, et il a couché plus de trente ans sur un lit de bruyères. Berger, pêcheur, chasseur, bûcheron, résinier, terrassier, laboureur et même arpenteur, il est tout, peut tout et sait tout, excepté Ih-e et écrire. A vingt ans, il adorait la lande telle que Ûieu l'a faite; il ne connaissait rien de plus beau, il ne voulait pas qu'on y touchât du doigt; il était homme à faire un mauvais parti aux défricheurs. Un événement qu'il vous contera lui-même a changé toutes ses idées. Figurez-vous un trappeur, un chasseur de daims, un Bas-de-Cuir métamorphosé en pionnier. Du haut de ses échasses, dont il ne se sépare jamais, il domine tout le pays des Laudes, présent partout, toujours courant, frappant à toutes les portes, conseillant les travailleurs, gourmaiidant les paresseux, louant ses bras à celui-ci, prêtant son expérience à celui-là, jetant par inlcrvalh s un regard sur Bordeaux , surveillant la venue des étrangers curieux ou savants pour les prendre au collet et les convertir à son système. On ne peut pas dire qu'il ait rien inventé de nouveau, mais il a comparé, digéré et concilié les idées de progrès éparses dans tous les bons esprits. Il a fait mieux:
BORDEAUX. i5
il a prêché d'exemple. Vous Terrez les défrichements qu'il a su faire sans autre capital que ses deux bras. Cet enfant du hasard, ce vagabond. sans feu ni lieu a trouvé le secret que les grandes compagnies agri* coles du xvnr siècle avaient cherché en vain. Sur le même sol qui a dévoré tant de millions imprudents, il récollera un beau jour vingt-cinq mille francs de rente. C'est alors qu'il s'achètera des mouchoirs de poche et beaucoup d'autres futilités dont il n'a pas encore senti le besoin. Peut-être aussi prendra-t-il le parti d'épouser Marinette, et, de dénouer sous un toit le roman nomade de sa jeunesse. Si ce jour-là vient à luire, je vous réponds que tous les habitants des grandes et petites landes accourront à la noce, avec leurs femmes et leurs enfants.
— Pardon. Qu'entendez-vous, s'il vous plaît, par Marinette î
— C'est à moi de vous demander pardon. Je croyais que vous deviez la connaître, et j'oubliais que vous êtes débarqué ce matin. Marinette est une jolie fille et un grand problème. Elle fait battre les cœurs de deux départements, et il n'a tenu qu'à elle d*épouser des messieurs ; mais elle reste fidèle à maître Pierre. Il lui a sauvé la vie ; elle l'a conquis à la civilisation, comme la reine Clotilde convertit le sanguinaire Glovis. Cependant elle n'est ni sa sœur, ni sa fille, ni sa femme, ni sa maltresse : elle est son ombre, si vous voulez. Leiu-s échasses sont de même
longueur; ils marchent tous deux du même pas; c'est-à-dire qu'ils sont capables de suivre un cheval au trot. Depuis tantôt douze ans, ils ont vécu ensemble nuit et jour, sans que personne y ait trouvé à redire. Lorsqu'on voit passer le béret rouge, on sait que le foulard jaune n'est pas loin. Vous ne lès rencontrerez pas Tun sans l'autre.
— Mais où lès rencontrerai-je? car enfin je ne peux pas m'aveuturer tout seul dans vos déserts.
— Je m'informerai demain matin, et si vous voulez bien déjeuner avec moi, je vous donnerai l'adresse de maître Pierre. »
ciQ^r^
Le lendemain, j'avais rendez-Vous pour dix heures au café de Bordeaux. Le café de Bordeaux est à Bordeaux ce que le café de Paris était jadis à Paris.
En attendant l'heure du déjeuner, j'entrai chez un libraire et je demandai les dernières publications relatives à la culture des Landes. On m'offrit un ballot de livres et de brochures dont l'énormité me fit honte et peur en même temps. Quoi ! disais-je en moi-même, j'ai failli passer étourdiment devant une question si importante, comme autrefois devant la cathédrale de Goutances! L'expérience est donc inutile aux hommes? Eh 1 que deviendrons-nous, grands dieux ! si nous ne savons pas profiter de nos propres fautes?
Vous le dirai-je encore? il me fâchait un peu d'avoir tant de choses à lire, et je ne me sentais que médiocrement rassuré. Je parcourais d'un regard
i% MAITRE PIERRE.
inquiet les titres divers que le marchand avait étalés devant moi : Les Landes de Gascogne : rouies et canaux;
Assainissement et culture forestière des Landes de la Gironde;
L'amélioration des Landes de Gaseogne et la loi sur les dunes;
A messieurs les membres du conseil général de la Gironde;
Notes sommaires sur les Landes de la Gironde;
De la loi projetée sur la mise en valeur des Landes de Gascogne^ etc., etc.
Avouez qu'on s'effrayerait à moins. Je demandai au marchand s'il était nécessaire de tout lire ? Il ne me fit pas grâce d'une demi-page. Cinq ou six bourgeois de Bordeaux qui étaient venus perdre im quart d'heure dans la boutique m'assurèrent unanimement qu'ils avaient lu tout cela et bien autre chose encore. Us m'apprirent que les grands journaux du département remplaçaient les discussions oiseuses de la politique par un dialogue animé sur la culture des Landes, et que tel rédacteur avait consacré jusqu'à soixante articles à cette étemelle question , sans fatiguer ses abonnés ni lui-même.
Un de ces messieurs, qui me parut manquer d'indulgence, s'étonna qu'un homme de mon ftge pût ignorer une question que tout le monde connaissait si bien. Il assura que je devais venir de loin, de quelque pays perdu, peut-être de Paris I La sévérité
de son langage me piqua au vif, et je répliquai sèchement : « Monsieur, je suis peut-être aussi ignorant que vous le dites; mais, dans tous les cas, je ne le serai pas longtemps, car je dîne ce soir en pleine lande avec maître Pierre. »
Là-dessus, on me fit voir que maître Pierre était un homme vraiment célèbre, car on se mît à le louer et à le blâmer sans mesure, et tous les assistants parlèrent à la fois. L'un vanta sa science et son activité, l'autre en fit un vagabond d'une ignorance crasse. L'un exalta les services qu'il avait rendus, et l'autre prétendit qu'il avait perdu la Lande. On m'apprit qu'il était très-riche et qu'il n'avait pas un sou, qu'il était très-égoïste et trèsbienfaisant, qu'il servait de père à la jolie Marinette et qu'il l'avait honteusement séduite. Je ne savais auquel entendre, et je pensais, en regardant le ballot du libraire : Pourvu que les brochures de ce pays-ci s'accordent mieux que les habitants ! On me conta, pour m'achever, que maître Pierre était capable de tous les crimes, et qu'il avait incendié une forêt dans le voisinage de Dax. Enfin, le mauvais plaisant qui s'était scandalisé de mon ignorance, nous montra sans sourciller que maître Pierre n'existait pas ; que c'était un être mythologique, une personnification du pays des Landes. Il développa ce paradoxe, et l'appuya d'un raisonnement suivi, dans le goût des sceptiques allemands :
«Maître Pierre, nous dit-il, symbolise le sol ingrat de nos déserts, ou plus particulièrement cette ôoucbe pierreuse connue sous le nom A'alios qui s'étend à un demi-mètre au-dessous du sol. On lui donne pour compagne une fille brune, maigre et assez jolie, du nom de Marinette : c'est une Ggure qui représente la terre des Landes, maigre, noire, et cependant assez belle au printemps. Marinette est un nom très-répandu aux environs de Bordeaux , et c'est chez nous que Molière l'a pris. On la coiflfe d'un foulard jaune pour représenter la fleur des ajoncs qui dore la terre. On donne à maître Pierre un béret rouge : c'est la couleur de Yalios. On leur prête à chacun une paire d'échasses pour indiquer que, sans écbasses, ni homme ni femme ne pourrait circuler dans le pays. La vie de maître Pierre, telle qu'on la raconte, est divisée en deux périodes : Tune de chasse, de pèche et de pâture nomade, l'autre de défrichement et de culture. Qui ne reconnaîtrait sous un symbole si transparent les deux âges de nos Landes? Enfin, sachez que plusieurs personnes dignes de foi ont parcouru le département d'un bout à l'autre sans pouvoir mettre la main sur maître Pierre ; que les hommes sérieux n'en tiennent aucun compte, et que son nom, qui court dans toutes les bouches, n'a pas été imprimé une fois dans les li\Tes. »
Je ne sais ce qui fut répliqué, car la pendule
La (lANAù. ^i
sonna dix heures et le déjeuner m'attendait. Je ne pris pas un seul de ces livres où Ton avait omis le nom du pauvre Pierre. Je m'intéressais déjà vivement à ce héros controversé, que ses contemporains traitaient avec trop peu de justice, et dont on niait même l'existence.
Mon amphitryon me dit en m'abordant : « Vous jouez de bonheur. Maître Pierre est à La Canau. Il vous montrera du même coup l'Océan, les dunes, les étangs, les marais et les Landes.
— C'est bien loin?
— Quarante et quelques kilomètres. Mais La Canau est plus près de Bordeaux que bien des villages qui sont à trois lieues d'ici. Vous avez une route empierrée, chose rare, et un fiacre peut vous mener en quatre heures. »
Je lui contai ce que j'avais entendu chez le libraire : il sourit. « Ce soir, dit-il, vous verrez l'homme. Vous lui frapperez dans la main, et vous reconnaîtrez que les symboles n'ont pas les os si durs. Mais commencez par déjeuner à fond, car l'aubergiste de La Canau n'est pas précisément un cordon bleu. Vous avez bien fait de laisser les livres : vous les lirez avec plus de profit au retour , après avoir vu. En attendant , feuilletez maître Pierre ; il ne s'en plaindra pas, ni vous non plus. > 11 voulut lester mon estomac comme pour un ' voyage au long cours, alléguant que c'était unprin-
cipe d*hygiène landaise. Le fait est que les habitants des Landes, lorsqu'ils ont de quoi manger, s'emplissent volontiers jusqu'à la bouche pour fermer la porte au mauvais air.
Midi sonnant» j'escaladai le marchepied d'un de ces énormes carrosses qui sont les fiacres de Bordeaux. Les chevaux étaient deux bêtes imposantes, de la taille des cHevaux du Carrousel. Et je sortis de cette ville monumentale, emporté par un monument.
Le soleil était chaud, le vent firais; un joli temps d'avril. Les bouchons se balançaient à la porte des guinguettes ; les lilas en boutons se dressaient derrière le mur des jardins; les pelouses vertes souriaient au passant à travers les grilles ; on distinguait çà et là, dans un massif de marronniers ou de tilleuls , quelque monument de campagne, consacré aux plaisirs d'un négociant bordelais. Dans l'enclos des blanchisseuses, le long des grandes cordes mal tendues, les serviettes ilottaient comme des itendards et les chemises se gonflaient au vent.
Après une heure de banlieue, au sortir du village de Saint-Médard , je sentis pour la première fois l'odeur pénétrante des pins maritimes. La route courait droit à l'Océan, sans détour , ni montée ni descente, comme un ruban gris tendu en ligne horizontale. Je traversai, trois heures durant, au grand trot de mes deux grands chevaux, une*
plaine merveilleusement unie et monotone, sans un seul accident de terrain. Deux fossés pleins d'eau suivaient la route à droite et à gauche. Il me fut impossible de distinguer si cette eau était courante ou stagnante , tant elle coulait lentement. Les terrains qui bordent les fossés sont cultivés avec assez de soin. Le reste du pays, à perte de vue, est une lande rase , entrecoupée de quelques bouquets de pins. Les ajoncs fleurissaient partout, excepté dans les marécages où la terre trop humide les avait tués. On voyait miroiter çà et là de grandes flaques d'eau jaune. De temps en temps , on rencontrait un troupeau de moutons rabougris, gros comme des agneaux de deux mois. Derrière eux, un berger , monté sur de longues échasses, mar- <;hait comme un héron , en tricotant des bas.
Longtemps avant d'arriver à La Canau, j'aperçus à l'horizon un rang de montagnes rondes dont les cimes se découpaient en festons sur le ciel bleu. C'est la chaîne des Dunes , qui sépare la Lande de l'Océan. Vues d'un peu loin, les dunes boisées paraissent noires , les autres montrent un sable jaune et presque blanc.
Bientôt l'état des cultures qui bordaient la route me fit comprendre que le viUage n'était plus loin. Je vis de beaux seigles, des blés passables, et même une prairie artificieUe semée en trèfle rouge. Un instant après , je distinguai un étang à ma gauche
et un clocher à ma droite. Le village était caché dans les arbres ; la verdure ne manquait point aux environs , et quelques vaches éparses dans les roseaux donnaient à ce coin des Landes un faux air de Normandie.
Quand le fiacre eut dépassé les premières maisons, je regardai de tous mes yeux par toutes les portières , si mon héros et sa compagne n'accouraient pas au-devant de moi. J*étais sûr de les deviner au premier coup d'œil comme de vieilles connaissances. Mais je descendis dans la cour de Fauberge avant d'avoir rencontré personne qui leur ressemblât. L'hôtelier vint m'ôter son bonnet; je ne lui demandai ni chambre ni souper ; je le priai de me servir muttre Pierre.
Il répondit en homme que la demande n'éton-, nait pas : « Vous venez donc voir les curiosités du pays ? Nous vous trouverons maître Pierre. Il était ce matin chez nous pour soigner une vache malade. On l'a fait demander à la fabrique de M. Tessier pour raccommoder quelque chose : voulezvous que je l'envoie chercher?
— Non, lui dis-je, faites-moi conduire : j'y vais moi-même. »
On me conduisit à la fabrique de M. Tessier, et une forte odeur de térébenthine m'apprit dès l'entrée ce qu'on y préparait. Un contre -maître fort poli vint au-devant de moi et offrit de me montrer
LA CATfAU. '2o
Tétablisscmenl, depuis les alambics où Ton distille la résine jusqu'aux jarres où ron xronserve ressence. En toute autre occasion, une offre si obligeante eût alléché ma curiosité, mais je n'avais des yeux que pour chercher maître Pierre.
« Il sort d'ici, me dit le contre -maître, mais je pense que vous le trouverez au moulin. »
J'y courus. Le meunier me renvoya aux charbonniers qui travaillaient dans un bois du voisinage. Les charbonniers me conduisirent à la forge; un forgeron m'assura que maître Pierre était à sa pêcherie, dans les marais. Un marinier m'y transporta dans sa barque , à travers un dédale» de petits chenaux qui sont des sentiers aquatiques tracés dans les joncs et les herbages. J'en fus pour ma promenade.Les filets étaient levés, mais les pêcheurs étaient partis. Mon marinier me montra du doigt une petite voile qui filait sur l'étang dans la direction des dunes. « Les voilà, me dit-il; je reconnais le bateau : j'ai aidé maître Pierre à le construire. Ds coucheront ce soir au Moustique.
— Et quand reviendront-ils ?
— Qui le sait? Peut-être demain , peut-être dans un mois. On les retient tant qu'on peut, mais on ne les a jamais autant qu'on voudrait. Malheureusement, il n'y a que le bon Dieu qui puisse être partout à la fois.
— Ils sont donc bien aimés dans le pays ?
36 BIAtTlVB PIERRE.
— Monsieur, quelqu'un qui serait curieux de mesurer la profondeur de nos étangs n'aurait qu'à dire du mal de maître Pierre. Il irait voir la tête en bas si c'est fond de vase ou fond de cailloux. »
Le brave homme se mit en devoir de me raconter ce que maître Pierre avait fait pour lui, et pour son voisin, et pour la commune, et pour tout le pays des Landes; mais je profitai peu de ce qu'il me dit. Mes oreilles étaient distraites ; j'étais las d'avoir couru de Caïphe à Pilate, je comparais mon expédition à la chasse au chastre, je me sentais mystifié par le hasard, je regrettais ma journée perdue, je songeais que mon fiacre était retourné à Bordeaux ; une fraîcheur humide tombait avec la nuit sur mes épaules; j'avais faim, j'avais sommeil, et une nuée de moustiques fraîchement^ éclos plantaient simultanément leurs trompes aigufis à travers toutes les coutures de mon habit. Je revins fort maussade à l'auberge de La Canau. On me servit une soupe aux anguilles, suivie d'un plat d'anguilles, et je me couchai dans un grand lit à baldaquin dont la courte-pointe, exécutée d'après je ne sais quels tableaux de Le Brun, représentait cinq ou six apothéoses.
Je rêvai que La Canau était une ville aussi grande que Bordeaux, et qu'on y célébrait l'apothéose de maître Pierre. Le héros de la fête s'avançait sur ses échasses et sous la perruque de Louis XIV pour
être admis au rang des dieux. Cet atlirail inusité m'inspira je ne sais quelle réflexion malsonnante ^ et le peuple me prit par les jambes pour me jeter au fond de l'étang, la tète la premiè e. Cepejidant, comme on ne voulait pas attrister la cérémonie , je fus déposé provisoirement dans un cachot humide où les anguilles rampaient par milliers. J'étais fort occupé à défendre mes jambes lorsqu'on frappa deux coups secs à la porte.
c Hutrez ! » criai- je en m'éveillanl,
La porte s'ouvrit, je me frotlai les yeux, et je vis un petit homme très-brun qui tenait un béret rouge à la main. Je le reconnus d*emblée, quoiqu'il n'eût pas ses. échasses, et je m'écriai avec une joie bien naturelle :
— Lui-même, monsieur, et tout à votre service.
— Diable d'homme, allez! vous ne savez pas le tracas que vous m'avez donné. Et Mariuette ?
— Elle nous attend à la cuisine, et je vous, la présenterai quand vous serez habillé. »
Je ne me le fis pas dire deux fois, je sautai dans un pantalon , et ma toilette fut bientôt finie. Maître Pierre me. fit entrer dans la cuisine. Une petite brune aux yeux vifs se leva à notre approche,, et fit mie révérence qui n'était pas maladroite : a Marinette, dit maître Pierre, voici ce monsieur qui a tant couru après nous. > Je saluai. « Monsieur, reprit*il,
S8 MAlTRE PIERRE.
jf VOUS présente Marinetle Gujan, la reine de ce pays comme j'en suis le roi , et la meilleure filie du monde entier, comme j'en suis le meilleur homme.»
C'est ainsi que je fis connaissance avec le seul défaut de maîlre Pierre; mais qui n'a pas un grain de vanité? La sienne était si naïve assaisonnée d'une telle bonhomie, qu'elle ne m'a jamais donné sur les nerfs. La fausse modestie est odieuse, comme tous les genres d'hypocrisie. L'orgueil sonore et redondant, qui trompette à grand fracas ses propres louanges, ne tarde pas longtemps à fatiguer les oreilles. Mais la vanité du brave homme avait je ne sais quoi de familier et d'insinuant qui la rendait agréable au prochain. La gasconnade ïjj^ messeyaît pas à cetlc voix gasconne. D'ailleurs sa parole était si franche, si leste, si vivement lancée qu'il vous disait : « Moi , qui suis grand comme le monde, > sans qu'on eût le temps de s'en étonner.
Au demeurant, c'était un joli couple que Mannette et maître Pierre. On aurait dit que la nature avait pris soin de les assortir et de les appareiller. Us étaient de la môme taille, à quelques centimètres près, et ils se ressemblaient un peu. La jeune fille avait dix-huit ans et son compagnon trente-deux. Maître Pierre était large des épaules, trapu, solide, avec les jambes un peu trop courtes; mais les échas- 3cs corrigeaient ce défaut-là. Marinelte était merveilleusement prise dans sa petite taille ; elle avait le
pied le plus mignon, et ses menottes noires auraient ganté les mitaines d*un enfiinl. Toute sa personne était soignée dans le détail comme un ouvrage d'orfèvrerie. La lumière du soleil glissait joyeusement sur sa peau fine et bien tendue; sa chair était d*un grain serré, comme le bronze d'une statue floren* tine. Ni la maigreur, ni Fembonpoînt, ni les rides de la vieillesse ne devaient trouver aucune prise sur cette svelte, sobre et gaillarde beauté. Sa figure n'était pas de celles qui font retourner les passants de la rue. On n'y remarquait à la première vue que deux grands yeux noirs et des sourcils dessinés comme au pinceau. Mais il ne fallait pas un bien long examen pour admirer le modelé de son front, la finesse de son petit nezaquilin serré entre les deux ailes, le contraste riant de ses dents blanches et de ses lèvres rouges, et la fossette mignonne qui lui piquait le menton. Cette fossette se retrouvait, mais plus large et plus profonde, sur le menton de mattre Pierre. Ses traits étaient ceux de Marinette grossis au microscope. Si les lèvres de la jeune fille étaient un peu charnues, celles de son ami étaient épaisses. Un grand diable de nez aquilin, bien fait d'ailleurs, devançait sa figure. Ses dents aussi blanches que la nacre des perles étaient larges comme des planchettes, et ses beaux sourcils noirs pouvaient passer pour des buissons. Elle était brune, il était presque basané^ Marinette avait les cheveux
30 MAlTRE PIEBRE..
ondes sous son fonlard jaune, maître Pierre était frisé comme l'empereur Titus ; du reste, rasé comme un œuf.
Ces deux jeunes gens, quoiqtfils fussent d'une beaulé peu commune, ne différaient pas sensiblement des piétons que j'avais rencontrés dans les rues de Bordeaux , ou des échassîers que j'avais rencontrés dans la lande. Mafe le type national, diversement perfectionné chez l'un et l'autre, me parut prendre en eux une physionomie particulière. Je ne sais pourquoi, quand Je les regardais un peu longtemps, je pensais aux Sarrasins qui ont envahi le sud de la France, et je me disais que Charles Martel ne les avait pas assommés tous.
Après les premiers compliments, mattre Pierre me dit qu'il était à mes ordres et que bous partirions quand je voudrais.
« J'espère bien, répondis- je, que vous me ferra d*abord l'amitié de déjeuner avec moi. »
Il sourit finement et reprit, avec une familiarité qui ne manquait pas de grandeur : « Mon cher ami, nous allons d'abord traverser l'étang pour voir les dunes, et là vous déjeunerez avec nous. Laissezmoi vous dire une fois pour toutes, afin d'éviter les discussions inutiles, que depuis le moment où je vous ai rencontré jusqu'à l'heure où vous me direz adieu, vous êtes chez moi. Ne craignez pas que je me mette en dépense : mes sujets nous doivent
rhospîtalîté, et partout où noiis irons, nous serons hébergés gralîs. D'ailleurs, les anguilles et le pain noir que je vous ferai manger sont bien peu de chose en comparaison de la denrée précieuse que je vous donne : mon temps ! Songez que mes minutes valent de Tor pour ce malheureux pays. La fortune des Landes serait faite en dix ans si mes journées pouvaient avoir quarante-huit heures. Cependant , usez de moi. Je ne regarde pas comme perdus leslnstants que je passe à instruire les étrangers. Tout ce que je vous demande en retour, c'est de répétera tout le monde ce que je vous aurai appris, et de raconter ce que vous aurez vu.
— Volontiers; d'autant plus que je suis conteur de mon état. »
Il chercha un instant ce que j'avais voulu dire , puis il reprit vivement : « Est-ce que vous faites des livres?
— J'en ai commencé quelques-uns, mais le temps m'a toujours manqué pour les finir.
— Ah! vous faites des livres ! Marinette en lit quelquefois. Moi, j'apprendrai plus tard, quand ma besogne sera faite. »
Il était six heures du matin lorsque nous sortîmes de l'auberge. Maître Pierre et Marinette prirent chacun sous son bras une paire d'échasses longues de deux mètres environ. C'était leur bagage. Je me figurais que Leurs Majestés Landaises devaient monter
32 MAlTRE PIERRE.
sur des échasses d'acajou, pour le moins, et je fus surpris de voir deux grandes laites de pin, accompagnées d'un bâton du même bois.
Maître Pierre prit la tôle et nous conduisit vers un petit embarcadère où son bateau nous attendait.
Qj^^^Or?
Chemin faisant, il s'arrêta au milieu d'un terrain stérile. « Venez ici, me dit-il; il faut, avant tout autre propos, que je vous fasse faire connaissance avec la Lande. » Il prit une de ses êchasses, dessina un carré sur le sol, et me dit: Regardez là dedans, vous y verrez la Lande tout entière , car le pays n'est très-varié. Celle plante épineuse à fleurs jaunes est un ajonc : on n'en fait rien. On pourrait la piler dans un mortier pour la faire manger aux bœufs, mais les bœufs aiment mieux autre chose, et je ne leur donne pas tort. Ces grandes liges cassanles sont ce que nous appelons la brande. Los pâtissiers s'en servent pour chauffer leur four; les paysans en font une litière qui ne vaut rien et qui donne un détestable fumier, parce qu'elle ne pourrit pas. Ceci est une bruyère, vous en avez vu partout. Je dors là-dessus pour des raisons à moi connues et que je vous dirai plus tard,
3^ MAtTRB PIERRE.
maïs un autre s'y trouverait mal couché. Tàtez un peu le bois, et vous verrez que ce n'est pas le lit de tout le monde. Et maintenant baissez- vous pour voir ces quatre brins de verdure coriace qui sortent de terre comme des épingles : vous voyez l'herbe des Landes et la nourriture de nos moutons. Eh bien, monsieur, voilà plus de six mille ans que les Landes n'ont pas produit autre chose.
Il arracha les plantes à pleines mains, sans craindre d'y laisser la moitié de ses doigts, et quand le sol fut dépouillé, il me dit : « Voyons la terre. » Il se baissa et prit dans sa main une poignée de sable fin, noir, serré et plein de racines entortillées. J'en tâtai une pincée, et je me salis le bout des doigts. « C'est du sable pur, me dit-il. Les débris des plantes l'ont coloyé en se décomposant. Le terrain est le même dans tout le pays; en quelque endroit que vous le choisissiez , vous le trouverez partout aussi maigre. Sa profondeur varie entre 60 et 70 centimètres; en moyenne, deux pieds. Voyez plutôt. » Il se mit à creuser la terre avec une dextérité surprenante. A deux pieds de profondeur, il me montra une couche de grès rougeâtre qui avait l'aspect d'un minerai de fer. « Ceci, me dit-il, est ce que nous appelons Y altos. C'est encore du sable, mais collé ensemble par une sorte d'enduit végétal. L'alios forme sous la lande une couche d'un pied d'épaisseur, assez dure pour émousser la pioche la
mieux trempée. C'est ce grès maudit qui est cause de toutes nos misères. Vous comprenez qu'un champ ainsi paré est comme un pot à fleurs auquel on n'aurait pas fait de trou. L'eau s'accumule au fond, et, comme il pleut ici pendant six mois de Tannée , les racines prennent un bain de pied prolongé qui les tue. La terre eçt saturée d'eau pendant tout l'hiver; l'eau regorge jusqu'à la surface , et comme le sol est plat , ou à peu près , les Landeé sont une mare impraticable jusqu^au retour dii beau temps. L'été venu, autre histoire. Vous pensez bien qu'une telle masse d'eau croupie ne s'évapore pas sans empoisonner un peu le pays. Nous récoltons ici toutes les variétés connues de la fièvre , excepté la jaune. Nous avons de plus une maladie qui ne èe trouve pas ailleurs et qui semble avoir été inventée tout exprès pour nous. La fièvre et la pellagre , voilà le plus clair de notre revenu. Attendez; vous n'êtes pas au bout. Quand l'eau s'est évaporée, nous jouissons d'un été caniculaire, et la sécheresse brûle ce que l'humidité n'a pas pourri. Or nous n'avons ni sources, ni eaux courantes. Comme il faut boire cependant et abreuver les hôtes, on va chercher de l'eau sous l'allos. On en irait chercher jusqu'au diable. En brisant la croûte, on trouve une nappe d'eau jaune qui s'est glissée là pendant l'hiver, à travers quelques déchirures. Mais quelle eau, monsieur! Je vous en
ferai boire. C'est moins de l'eau qu'une infusion d'alios, qui manque absolument d*air et qui contient les poisons les plus variés. Les hommes et les moutons la boivent sobrement, comme vous pouvez croire, cependant les moulons en meurent quelquefois. On a pensé aux puits artésiens, et Ton a fouillé plus bas. On n'a trouvé que du sable et toujours du sable, jusqu'à cent mètres de profondeur; si bien qu'on s'est arrêté là.
« Maintenant , monsieur, nous pouvons nous remettre en route : vous connaissez aussi bien que moi le sol de notre jardin. Un banc de sable, un banc de grès, uue nappe d'eau sale, et puis du sable jusqu'en enfer. Nous n'avons pas même de la pierre pour bâtir nos maisons, car l'alios, qui est si dur lorsqu'il faut le percer, devient mou comme du coton lorsqu'on veut s'en servir. On trouve par-ci par-là, sous le sable, un peu d'argile pour faire des briques, mais on n'en a pas tant qu'on veut.
« Si les Landes n'avaient qu'une lieue de long, il n'y aurait pas d'inconvénient à les laisser telles que Ja nature les a faites. On cultiverait à côté, et l'on irait les voir par curiosité, comme un bel échantillon de mauvaise terre. Mais nous en avons plus de 600 000 hectares dans nos deux départements. Je ne vous demande pas si vous savez ce que c'est qu'un hectare?
— Sans doute. C'est une surface de dix mille mètres carrés.
— Combien vend-on le mètre de terrain dans voire pays?
— On le vend ce qu'on peut, suivant la place. Dans les villages de la rive gauche, du côté de Sceaux, de Fontenay-aux-Roses^ cela vaut trois francs. Sur la rive droite, dans les beaux quartiers de Neuilly, j'ai vu vendre des terrains à quarante francs le mètre. Dans Paris, les terrains de la rue de Vaugirard valent cent francs; ceux des boulevards vont à cinq cents, et môme jusqu'à mille.
— Eh bien, monsieur, l'hectare de terre, qui vaut trente mille francs à Fontenay, quatre cent mille à Neuilly, un million rue de Vaugirard, et jusqu'à dix millions sur les boulevards de Paris, s'est vendu neuf francs dans les Landes. J'ai vu ça, moi qui vous parle. Aujourd'hui, grâce à moi, il en vaut cent. Dans cinquante ans, toujours grâce à moi, il en vaudra mille. La France possédera un demimilliard de plus qu'à présent ; et le plus beau de mon affaire, c'est que le gouvernement n'aura pas eu un centime à débourser. »
Je ne pus m'etnpêdier de sourire; mais le singulier homme parut charmé de mon incrédulité.
a Vous vous moquez de moi, dit-il; tant mieux! Ceux qui me croient sur parole sont des cerveaux mous; l'idée ne mord pas sur eux. J'aime les es-
prits qui se défendent, parce qu'une fols qu'on les a pris, on lient quelque chose. Plus j'aurai de mal à vous persuader, plus vous serez capable de persuader les autres.
« Je vous disais que, dans mon enfance , la lande rase valait neuf francs. Si elle se vend plus cher aujourd'hui ^ ce n'est pas qu'elle rapporte davantage; c'est tout uniment parce que j'ai prouvé aux incrédules qu'on pouvait la cultiver.
« Aujourd'hui, comme autrefois, l'hectare de lande fournit dans une année la nourriture d'un mouton. Autant d'hectares, autant de moutons. Un homme qui possède un hectare afferme son terrain à un homme qui possède un mouton. Au bout de l'année, le possesseur du mouton paye un fermage de dix sous au propriétaire de l'hectare. Sur celle somme, le propriétaire foncier coupe un centime en cinq et en dépose la cinquième partie dans la caisse du gouvernement. M'avez- vous bien compris? Voilà dix mille pauvres mètres de terrain qui vont travailler toute l'année, souffrir le froid et le chaud, lésée et l'humide, pour donner à l'État la vingtcinquième partie d'un sou, au propriétaire une somme ronde de cinquante centimes, et au fermier le peu de laine et de graisse qu'un mouton maigre et déplumé peut faire en un an !
« C'est une mauvaise affaire pour tout le monde, pour l'État, pour le propriétaire, pour le fermier et
pour les moutons ! Les avez-vous tos nos moutons î Leur laine est bonne à bourrer des matdas , leur viande n'est pas riche ^ et l'on ne s*est jamais amusé à faire du fromage avec le lait des brebis. Pauvres créatures ! avec quoi doue nourriraient-elles leurs agneaux ? Quand on les mène au marché, la plus jolie bête du département vaut douze francs, pas da* vantage, eût-elle un ruban rose autour du cou. Ajoutez que quelquefois le mouton vient à crever avant d'avoir mangé son hectare. Quelquefois, c'est le fermier qui meurt des fièvres avant d'avoir vendu son mouton. En résumé ^ si l'on trouvait le moyen de nourrir le mouton sans lui faire manger un hectare , et d'employer un hectare à quelque chose de mieux que la nourriture d'un mouton , les hectares et les moutons auraient meilleure mine ; l'État, le propriétaire et le fermier ne seraient plus réduits à la nécessité de couper des centimes en cinq. »
Celte dissertation nous avait conduits jusqu'à l'entrée des Marais. Maître Pierre détacha un joli bateau bien construit, marchant à la rame et à la voile, et portant à l'arrière un nom de bon augure : V Avenir. Marinette prit le gouvernail et me fit asseoir à son côté, tandis que maître Pierre, debout à l'avant, nous poussait à grands coups de gaffe entre les rives étroites du chenal. On voyait à droite et à gauche, parmi les ajoncs et les roseaux, une vingtaine de vaches blanches et rousses, pion-
40 MAlTRE PIERRE,
gécs dans la vase jusqu'aux genoux, et ensanglantées çà el là par la piciùre des sangsues.
Au bout d'un quart d'heure, le chenal déboucha dans Télang de La Canau^ et je vis un spectacle dont je nie souviendrai toute ma vie.
Nous étions bien loin des plates horreurs que maître Pierre m'avait décrites. Sous le beau soleil du matin, s'étendait une vaste nappe d'eau bleue, transparente jusque dans ses profondeurs. Les rives de l'étang s'élevaient en amphithéâtre. Les vieilles forêts de pin habillaient de noir la masse énorme des dunes. Quelques montagnes de sable nu imitaient ces sommets couverts de neige qui dominent les Alpes et les Pyrénées. Nous avions changé de place; j'étais étendu à l'avant; maître Pierre et Marinette, assis côte à côte, se tenaient à l'arrière. La voile s'était déployée, et la gaffe reposait le long du bord avec les avirons et les échasscs. Une petite brise nous promenait doucement au pied des bois déserts. Nul bruit de voix, nulle trace de culture, nul travail des hommes ne me rappelait que j'étais en pays civilisé, à quelques heures de Tortoni. On ne voyait que le vol effarouché des sarcelles; on n'entendait que la dent des écureuils qui croquaient les pommes de pin, ou le bec du pivert frappant à coups redoubles le tronc vermoulu ût^s grands arbres. Le costume de mes compagnons, leur attitude et leur silence étaient en harmonie
LES LANDES. 4i
avec le paysage : maître Pierre portait sur ses épaules une peau de moulou hérissée en dehors; deux longues guôlres de inôine étoffe descendaient sur SCS pieds nus. Il tenait l'écoute d'une main, la barre de l'autre, et il allait de l'avant, sérieux comme un sauvage, sans abaisser le regard vers Marinette qui lui souriait tristement, comme une Indienne douce et résignée. La jeune fille était vêtue de gros drap noir. Sa jupe courte laissait voir un pantalon serré sous les genoux et des guêtres de cuir lacées. Son petit pied reposait dans un gros sabot rond, comme un enfant dans un berceau.
J'hésitai quelque temps à rompre le silence, mais je rencontrai les yeux de maître Pierre qui semblaient m'inlerroger, et je lui dis à brûlepourpoint : « Que chantiez- vous donc tout à l'heure? Vous avez calomnie votre royaume. Vous me promettez des pays affreux, et vous m'en montrez de magnifiques! »
Il m'e;;.amina d'un regard inquiet pour voir si je ne me moquais point. La défiance du paysan luisait dans ses yeux noirs. Je repris sérieusement : «* Mon nouvel ami, j'ai vu de beaux pays en ma vie, et je m'en rappelle bien peu qui m'aient fait autant de plaisir. *»
Lorsqu'il vit que j'étais de bonne foi, sa figure s'illumina, ses narines se dib lurent et il huma
4Î MAlTRE PIERRE.
voluptueusement les parfums sauvages de la solitude. « Oui, dit-il, c'est une belle terre et je l'ai bien aimée. Les montagnes qui marchent sur les villages, les élangs qui rampent dans la plaine, les sables mouvants où Ton se noie, le vent salé de rOcéan qu'on respire à pleine goulée, les grands pins qui tombent de vieillesse et de pourriture, la tête dans l'eau, les racines en l'air, ont été mes meilleurs compagnons et mes plus chers amis. La Lande a ses beautés aussi, mais lout le monde ne peut pas les comprendre. En hiver, quand tout nage dans l'eau, on voit les nuages blancs et gris se mirer dans les champs comme des demoiselles dans leur miroir. En été, quand tout brûle, on voit l'air onduler sur la campagne en petites vagues minces et transparentes. Les yeux sont comme ivres de jour; il semble que tout se mette à tourner autour de vous, et au milieu de la plaine déserte on voit croître des châteaux, des jardins et des lacs immenses. Et puis on est grand , on a quinine pieds de haut, on cueille des fleurs sur les toits des maisons, on s'arrête au milieu du chemin comme un géant, tandis que le troupeau défile entre vos jambes. Et la chasse, monsieur! On dit que les rois ont de beaux parcs où le gibier complaisant vient se poser en ligne au bout d'un fusil. Eh bien, je les défie tous dé se procurer des récréations plus royales que les miennes. Mais c'est de Thisloire
ancienne; je ne snis plus cet homme-là. n y a quinze ans, je n*étais qu*un bambin, ^et pourtant si j'avais vu les défricheurs venir ici pour arracher mes ajoncs et mes bruyères , je me serais mis en travers. C'est comme si l'on venait maintenant arracher un cheveu à Marinelte ! *
Marînette le remercia <Jes yeu:x ; il fit une moue singulière et détourna la lêle avec ttn g(»te boudeur.
« Monsieur, me dit-il , est-ce qu'o'n vous a raconté mon histoire?
— Non , mais on m'a donné grande envie de la savoir.
— Ils vous ont bien dit que j'étais enfant trouvé? C'est drôle, n'est-ce pas, pour un roi? Eh bien, ouîj monsieur, on m'a ramassé à terre, par une belle pluie de janvier, en l'an de froidure 18Î5. C'est une chose qui n'arrive pas souvent dans ces pays-ci, parce que les filles aiment mieux nourrir leurs enfants que de les jeter dans la rue. Notre jeunesse ne vît pas mieux qu'ailleurs; elle vit même un peu plus mai, car l'instruction manque et les bons conseils aussi. Les filles sont farouches avec les étrangers et point avec les gens du village. Un monsieur de Bordeaux qui viendrait leur conter des douceurs ou leur ofl'rir des boucles d'oreilles se ferait reconduire à grands coups d'échasses. Mais quand on est ensemble du matin au soir, filles et garçons, perdus dans la Lande, loin des parents et
de tout, au milieu du ménage des brebis, vous pouvez croire qu'on en sait long, et les malheurs sont vite arrivés. Je n'ai jamais su par quelle nécessité ma pauvre mère m'a jclé là, à la porte de M. Blaquière, le médecin de la commune de Bulos. A coup sûr, elle ne voulait pas ma mort, puisqu'elle me mettait sous la protection d'un docteur et d'un brave homme; et pourtant je Ta! échappé belle. Quand la servante du docteur ouvrit la porte, elle trouva un marmot gros comme deux sous de pain, transi jusqu'aux os, rouge comme une écrevisse, et qui aurait claqué des dents, s'il en avait eu. Elle me porta dans la maison, sans savoir qu'elle tenait dans son tablier la fortune des Landes et tout l'avenir de nos pays. Le docteur aurait pu m'envoyer à rhosplce : il était jeune, nouveau venu dans la commun(î, il gagnait bien juste pour nourrir sa servante et son cheval. Cependant il fit la dépense d'une chèvre, et je devins grand et fort en tétant ce lait sauvage et capricieux. Du plus loin qu'il me souvienne, je me vois cabriolant dans les bruyères avec ma nourrice et deux jeunes boucs, mes frères de lait.
« J'avais quatre ans et demi quand M. Blaquière partit de Bulos pour se marier en Espagne. Vous devinez bien que je ne fus pas compris dans ses bagages; un ourson comme moi n'était pas un cadeau de noce à porter à une jeune femme. Mais
avant de s*cn aller, il voulut pourvoir à mon sort. Il me fit mettre mes plus beaux habits et me conduisit chez un propriétaire de la commune qu'on appelait le Sergent. Je me rappelle tous les détails de cette visite, parce que c'est la première fois que j'entendis deux hommes se quereller. Le sergent agitait son bras droit et donnait de grands coups de poing sur la table : quant au bras gauche, il l'avait laissé dans les Pyrénées en 1823. Le docteur, homme doux et pacifique, criait pourtant du haut de sa tôte.
« Je n'en ferai rien ! disait le sergent.
c — Vous le devez, répondait le docteur.
« — Mélez-vous de vos affaires !
« — Commencez par réparer vos fautes! »
« Le sergent cria plusieurs fois : « La recherche « de la paternité! la recherche de la paternité! » Au milieu de la dispute, le docteur, qui s'était fort échauffé, me jeta sur les genoux du sergent en disant : « C'est tout votre portrait. » Ce mot de portrait m'intrigua beaucoup, parce que j'avais vu chez M. Blaquière cinq ou six cadres renfermant des batailles, des arbres et des figures, et la servante m'avait appris que cela s'appelait des portraits. Finalement, le sergent se leva et dit : « J'en « ferai un berger. » Je n'entendis pas bien ce que le docteur lui répondait. Il parla assez longtemps d'un ton moins sévère, puis il m'embrassa sur les deux
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joues et sortit. Le sergent le recîonduisit jusqu'à la porte, et je Teutendis répéter à plusieurs reprises : « Un berger ! rien qu'un berger ! » Lorsqu'il revint vers moi, je me jetai dans ses jambes et je lui distribuai une grêle de coups de pied. C'était mon père.
tt II vivait petitement de sa retraite et de sâ croix, car les biens qu'il avait dans le pays ne rapportaient pas cent francs de rente. Je l'entendais maugréer matin et soir contre la cberté des vivres, la bêtise des gens, l'ingratitude des rois, et le boulet qui l'avait fait invalide à vingt-cinq ans. II paraissait plus vieux que son âge, parce qu'il était souvent malade et toujours de mauvaise humeur. Il passait une partie du jour au cabaret, et le soir, après souper, il fumait dans une pipe eu buvant de l'eau-de-vie.
« Son premier soin fut de m'expédier aux champs avec son berger. Il m'habilla comme vous me voyez aujourd'hui, car je suis resté fidèle à mon premier costume. L^ vieux berger me battait; les autres enfants qui menaient paître des bêtes me faisaient des niches et me donnaient de vilains noms. Le sergent me traitait tantôt bien, tantôt mal, car il était d'humeur très- variable, comme tous les gens* inoccupés. Il me nourrissait de mauvais maïs, de millet mal cuit et de sardines rances ; le tout arrosé de l'eau jaune que vous savez. Mais quelquefois, lorsqu'il se sentait en gaieté, il me prenait sur ses
genoux, me bourrait d'anguilles frites et de pain blanc, me faisait avaler un demi-verre d'eau-devie , riait de ma grimace et me lirait les oreilles pour dessert. Dans un de ces accès d'amitié, il mit le vieux berger à la porte, cl me nomma ^général en chef de ses quarante moutons. J'avais huit ans. Je commençai d'être heureux dès que je pus vivre seul. Pour éviter la compagnie des autres enfants, je menais mes bêtes bien loin du village, tout au bout du communal. Les petits bergers, pour être ensemble et se désennuyer, réunissent cinq ou six troupeaux en un seul. Tout se démêle le soir, au premier coup de cornet, et chaque mouton rejoint sa bande. Moi, je faisais bande à part avec mes bêtes, et je n'étais jamais si content que lorsque je ne voyais personne aux environs. Il me semblait alors que j'étais le maître du pays, et que les Landes m'appartenaient. Vous voyez que j'avais mes petits histincts de roi
« Dans la solitude où je vivais, je fis bientôt connaissance avec les lièvres, les lapins et les perdrix rouges. J'appris à guetter le gibier et à tendre des collets sur son passage. Il aurait fallu se lever bien malin pour trouver ma sacoche vide, et je rapportais toujours quelque chose à la maison. Le sergent se régalait de mon petit braconnage, et il m'en faisait profiter quelquefois; mais il ne se décida ^'amais à me confier son fusil.
48 MAÎTRE PIERBE.
• C'était une arme à deux coups, un bon outil, bien solide, qui m'a servi longlemps et qui a fait diablement d'ouvrage entre mes doigts. En ce temps-là, je le regardais avec convoitise, derrière le pocile où le sergent l'avait suspendu. Quand je faisais mine d'y porter la main, j'entendais un juron terrible suivi de ces mots sacramentels : « Touche pas! ça brûle. » J'avais beau alléguer les loups qui descendaient quelquefois dans la lande et qui faisaient de jolies récoltes de brebis, le sergent ne voulait pas que son fusil servît à personne, depuis qu'il ne pouvait plus lui servir.
« Je pensais bien quelquefois à en acheter un autre, mais on n'en trouvait qu'à Bordeaux, et j'étais bien pauvre pour payer un meuble si précieux. Le sergent, tant qu'il vécut, me traita comme son berger et non comme son fils ; il me donnait des gages. Je reçus d'abord trois écus par an, puis quatre; j'avais quarante sous d'étrennes au 1*' janvier. Comme j'étais logé, vôtu et nourri, et que ma seule passion, la chasse, ne me coûtait rien, j'économisais tout mon argent et je le serrais dans un trou. A douze ans j'avais mis de côté cinq années de gage à douze francs, deux années à seize, et quatorze francs d'élrenjies : total 106 francs que je recomptais en caclielte, sans oser demander à personne quel est le piix d'un fusil. Je savais que la moindre maison coûte plusieurs centaines
d'ccus, et je ne pouvais croire qu'un fusil fût moins cher qu'une maison.
« Sur ces entrefaites, le sergent, qui ne s'était jamais trop bien porté, tomba malade à garder le lit. 11 avait la manie de soigner ses fièvres lui-môme, et il se droguait tout de travers, tantôt laissant reposer la maladie; tantôt prenant des médecines de cheval. Quand je vis qu'il n'en avait plus pour longtemps, je me senlis un peu triste et embarrassé. Je ne savais pourtant pas qu'il fût mon père : c'est une chose que j'ai comprise depuis sa mort. Je me demandais ce que j'allais devenir sans lui, et cette idée-là me brouillait la tète ; mais je ne pouvais pas m'em pêcher de sourire en pensant que, lui mort, personne ne me défendrait plus de toucher au fusil. Voilà les idées que j'avais sur la propriété I
« Il me garda auprès de lui pendant les derniers jours. Mes moutons s'en furent aux champs avec un autre, et je fus grandement privé de ne plus voir les landes ni compter mon argent. Un matin, il me cria, de sa grosse voix que la mort avait bien radoucie : « Hé, clampin! va-t'en au Porge chercher le notaire et ne laisse pas entrer le curé! Il est temps de bquclcr mon sac ; on bat le rappel. » Je fus .bientôt revenu; le village de Bulos est entre le Porge etLaCanau. Mon pauvre sergenteut à pcinele temps de signer les écritures : il trépassa entre les bras du notaire. Moi, j'attendais à côté, dans la cuisine. 280 c
50 MAtTRE PIERRE. '
« On me mit, pour garder son corps, dm*ant la nuit suivante, avec une vieille femme du village. Toutes les fois que la garde ronflait sur ses prières, j*étais tenté de prendre le fusil et de me sauver par la fenêtre ; mais elle s*éveiilait au moindre mouvement, parce que les vieilles gens ont le sommeil léger, c Attendez que je vire de bord. Pare à virer, Mariuettel >
ciQ^qr?
La barque partit au large de l'étang , et mattre Pierre mit le cap sur une habitation assez importante qui venait d'apparaître au pied des dunes, sur la rive opposée. « Nous déjeunerons là-bas , me ditil, au Moustique. C'est là que nous avons couché hier soir. La maison appartient aux ponts et chaussées'; l'homme qui l'occupe est un de nos amis. Vous verrez à sa cheminée le fusil en question. Mais où en étais-je de ma belle jeunesse ?
— Vous étiez à la mort du sergent.
— C'est juste. Eh bien, lorsqu'il fut mort, on le porta en terre. Autant nous en pend à l'œil. Après la cérémonie, le juge de paix, le notaire et les voisins me ramenèrent à la maison. On fit l'ouverture du testament, et l'on vit que le Sergent léguait tous ses biens, meubles et immeubles, à son petit berger. Mon premier mouvement fut de sauter au fusil.
5S MAtTRË PIERRE.
•« L'Inventaire ne dura pas longtemps. Le Sergent possédait en biens-fonds 50 hectares de lande sis à Bulos, et 200 hectares de marais sur la commune de La Canau. La lande valait bien peu de chose et rapportait 25 francs par an; le marais était loué vingt écus, grûce à la pêcherie qu'on vous a montrée hier soir. La maison n'était pas à nous , le mobilier était en bois de pin; on trouva six francs dans les tiroirs, et la vente des quarante moutons devait servir à payer les frais. Le juge de paix nomma un conseil de famille pour admhiistrer mes biens; il fut question d'école, de frais d'éducation , de tuteurs et de subrogés tuteurs ; mais le lendemain au point du jour , je pris le fusil, je déterrai mon argent et je partis.
« Vous avez peut-ôlre vu des gens qui pleuraient en quittant leur village. -Eh bien, ceux qui m*ont rencontré ce jour-là ont vu un gaillard qui n'engendrait pas mélancolie. Et pourquoi diable auraisje pleuré? Je ne quittais rien, ni un parent, ni un ami, ni le souvenir d'un bon quart d'heure. La maison du Sergent ne me rappelait que le pain de maïs, les sardines pourries, et mes oreilles tirées. Mon vrai domicile était la lande, et j'entrais en possession. Partout où fleurissaient les ajoncs, j'avais le droit de planter mes échasses; je pouvais faire plus de vingt-cinq lieues sans sortir de chez-moi! Non, je n'oublierai jamais le premier matin de celte
grande et joyeuse escapade qui dura plus de sept années. J*avais douze ans et demi ; j*étais fort comme un homme; il faisait beau; l'argent sonnait dans mes poches, mon fusil ba liait sur mes épaules» et la Hberté chantait dans mon cœur.
« Malgré toul, je n'aurais été heureux qu'à demi s'il avait falki me cacher comme un écolier en fuite. Car j'étais déjà fier, quoique je n'eusse pas encore acquis le droit de l'être. Je médisais, en arpentant le pays à grandes enjambées : Tu ne dépends d'aucun homme; ni le gendarme, ni le maître d'école n'ont rien à te dire; tu n'es pas un vagabond, mais un propriélaire,un rentier voyageant pour son agrément! Je me promettais de ne répondre aux questions et de ne parler aux personnes que lorsque la chose me conviendrait. Je n'étafs en peine ni de mon logement, ni de ma nourriture, car je trouverais partout un fagot de bruyères à mettre sous ma tête et un rôli de gibier à mettre sous ma dent.
m Je m'arrêtai au village du Porge pour acheter des munitions. Nolez, monsieur, que je ne savais pas seulement comment on charge une arme à feu. J'entrai hardiment dans le bureau de tabac, et je demandai d'un ton déhbéré: »» Une livre de poudre, et tout ce qui s'ensuit ! » On me servit de la poudre ; on me fit choisir du plomb, et je ne pris pas du plus petit. Je me laissai donner une botte de capsules, quoique mon fusil ne fût pas à percussion, et je
54 MAtTRE PIF.RRE.
m*informai s'il ne fallait pas d'autre assaisonnement. La buraliste se mit à rire et je sortis de maie humeur. Je craignais dépasser pour un homme qui possède un fusil et qui ne sait pas s'en senrir.
« Pour me réconcilier avec moi-même , je ne fis qu'un saut jusqu'au cabaret. Il s'agissait d'une cerémonie importante, d'un événement longtemps attendu, d'une promesse que je m'étais faite dès la plus tendre enfance : j'allais boire du vinl Les Landais de nos côtés en usent fort peu, mais en ce temps-là ils en usaient encore moins. M. Blaquière ne m'en avait jamais donné, n'en prenant pas luimême, n buvait de l'eau vinaigrée, comme les pauvres gens du pays. Le Sergent ne se régalait qu'avec de l'eau-de-vie, mais il parlait du vin avec admiraration, il chantait des couplets en l'honneur du vin, et lorsqu'il racontait les garnisons qu'il avait faites, il disait, en faisant claquer sa langue : c'est là que le vin était bon! Sur ce qu'il m'avait dit, je me représentais le vin comme une essence miraculeuse qui donnait la force et faisait pousser la barbe» et je ne pensais pas qu'on pût être un homme avant d'avoir bu du vin.
« Je m'assis aucabaret, je frappai du poing sur la table et je demandai une bouteille, en faisant sonner négligemment les écus de toutes mes poches. Le goût du vin ne me plut guère, quoique je fusse décidé à le trouver excellent; mais j'avais trop d'amour-propre
pour faire la grimace. U me [semblait que toiit le monde devait avoir les yeux sur mon verre, et je m'étais condamné à vider la boutdlle jusqu'au fond, de peur de passer pour un homme qui boit pour la première fois. L'opération fut longue et difficile, d'autant plus que mon gosier se serrait à chaque gorgée, comme si l'on m'avait introduit une râpe dans la bouche. Je' tenais mon verre de la main droite et le pied de la table de la main gauche; je fermais les yeux et j'avalais vite, comme celui qui boit une médecine amère. Mais la potion n'était pas plus tôt entrée que je tâchais de tousser militairement et de pousser un bon hum! du fond de ma poitrine, suivant l'exemple que le Sergent m'avait donné. C'est égal; la bouteille me parut joliment grande. Depuis, j'ai vu le temps où je les trouvais trop petites. Maintenant, qu'elles soient petites ou grandes, je m'en moque. Je ne bois plus de ce poison-là.
« Je payai les dix sous ^ je remontai sur mes échasses, plus content de moi que si j'avais gagné bataille. Je me promenai dans tout le Porge, espérant y rencontrer des gens de connaissance, et comme personne ne faisait attention à moi, je passai et repassai plus de dix fois devant la boutique du notaire où j'étais entré l'avant-veille , et je m'essuyais la bouche avec ma manche, pour faire voir que j'avais bu du vin.
56 VAlTRE PlERttE.
« Mais Yoilà que le yin se mit à me travailler la tête, et je sentis ma cervelle qui fermentait. Je fus pris d*un besoin insatiable de parler, de rire, de crier, de mouvoir les bras et les jambes, et de courir contre le vent à travers Timmensité des landes. Je partis comme un échappé, chancelant ici, trébuchant là, sautant les fossés, faisant des tours de force, et cherchant à cueillir les hirondelles dans ^ai^. Quand je rencontrais un troupeau, je courais sur les moutons et je les mellais en déroule , je rossais les pelits bergers qui ne m'avaient rien fait, et je vengeais sur eux les sottises que les autres m'avaient dites; je donnais la chasse aux petites filles ; et quand j'en attrapais une par le cou, j'embrassais comme du pain sa figure noire et mal mouchée. Je n'y trouvais qu'un plaisir de rage, mais je me régalais de les voir fuir et de les entendre crier : je repartais de plus belle, et je disais à travers champs : « Je suis un enfant trouvé; mes père et mère ont pris du bon temps ; eh bien, tant pis ! je ferai comme eux? »
« Je m'éveillai le lendemain matin en pleine lande, de l'autre côté du bassin d'Arcachon : j'avais fait plus de dix lieues dans la journée. La figure me cuisait un peu, d'où je conclus que je n'avais pas été vainqueur sur toute la ligne, et qu'on m'a* vait administré quelques gourmades. Mes jambes étaient fatiguées, et mon estomac encore plus. J'au-
raïs tlonné ma peau pour bien peu de chose tant j'étais mou, faible et découragé. En me soulevant, je sentis comme une longue meurtrissure au milieu du dos, et je vis que, dans la crainte de perdre mon fusil, je m'étais couché dessus. L'idée que je n'étais pas seul et que mon fusil me restait me raccommoda avec la vie.- Je me traînai jusqu'au bourg de Mios, et je déjeunai à l'auberge, mais je n'y pris pas de vin.
€ Ce jour-là et les suivants, je cherchai un homme qui m'apprit à charger mon fusil. La chose n'était pas facile; car, d'un côté, j'avais honte de confesser mon ignorance, et, de l'autre, j'étais trop prudent pour livrer une arme si chère aux mains du premier venu. Je suivais les chasseurs dans la lande et les gardes forestiers sur les dunes, pour observer de loin comment ils s'y prenaient; mais, pour rien au monde, je ne leur aurais demandé conseil ; leurs fusils étaient chargés, et ils pourraient me voler le mien, lorsqu'ils sauraient qu'il ne l'était pas. Les bergers et tous ceux que je rencontrais sans armes ne m'inspiraient guère plus de confiance. D'abord, ils n'étaient peut être pas plus savants que moi; ensuite, ils ne manqueraient pas de me faire des questions embarrassantes; enfin, une fois qu'ils auraient chargé mon fusil, rien ne les empêchait de l'emporter en me couchant en joue. Je me représentais le monde comme une vaste lande où tous
les hommes cherchaient à se procurer an fusil. Je songeai un moment à m*en aller à Bordeaux prendre une leçon chez un armurier ; mais la prudence m'arrêta en chemin : quand mon fusil serait dans la boutique, Farmurier voudrait-il me le rendre? Comment feraîs-je pour prouver qu'il était à moi?
« A la fin de tout, un vieux berger me tira d'affaire : Il me vit passer au loin, et me fit signe de venir à lui : < Petit, me dit-il, je sais un lièvre au gîte ; si tu veux me prêter ton ftisil, je le tuerai, nous le mangerons ensemble, et la peau sera pour moi. » Je le regardai entre les deux yeux, et je vis qu'il avait la figure d'un honnête homme : « Prenez le fusil, lui répondis-je; mais il faudra que vous le chargiez : je viens de tirer les deux coups sur une perdrix. » Je lui donnai la poudre et le reste. Heureusement, il ne connaissait pas l'emploi des capsules ; sans quoi il aurait bien vu que j'avais mepti. Comme je n'avais pas de bourre, il en prit une poignée sur le dos d'un de ses moutons. J'observais tous ses mouvements avec une curiosité ardente, et j'ai presque compté les grains de plomb qu'il mesurait à la main. Pendant ce temps, malgré toute la confiance que j'avais eu lui, je tenais mon couteau ouvert à la hauteur de son ventre : s'il avait tait mine de s'enfuir, il était mort.
» Qe fut le lièvre qui mourut. Je rechargeai moi-
même, sous les yeux de mon professeur, et je vis que /e savais. Mais je ne goûtai pas au rôti; j'étais trop content, je n'avais plus faim. Je m'enfuis vers les étangs, je tirai sur une sarcelle, et je tombai de toute la hauteur de mes échasses : le fusil du Sergent reculait un peu.
« Depuis cette sarcelle-là, monsieur, jusqu'au jour où j'ai rencontré Marinette, mon fusil et moi nous n'avons fait qu'un. Vous jugez si en sept ans nous avons pu nous habituer l'un à l'autre. Au bout d'un mois ou deux, il ne me donna plus de taloches, ou je ne les sentis plus, ce qui revient au même. A la fin de l'année, j'étais le plus joli tireur des deux départements; je tuais tout ce que je voulais. J'ai commencé par guetter le lièvre au gltc, mais bientôt je n'ai plus manqué la perdrix au vol. On m'a souvent ofTert de me donner des chiens ; je n'en ai jamais voulu : c*est moi qui étais mon chien. Ces animaux-là ne servent qu'à gêner les hommes; je n'en veux pas; j'aimerais autant chasser avec un monsieur de Bordeaux! J'allais toujours seul, et voilà comme il faut être. Je voyais le gibier de si loin , et je le devinais si subtilement que j'ai cru un moment que j'avais du nez ! Le fait est que seul, sans chien ni camarade, je n'ai manqué de rien pendant sept ans, et c'est le gibier qui a payé tout. Non-seulement j'avais le rôti à discrétion, mais je trouvais toujours quelques écus dans mes
60 MAtTRE PIERRE.
poches. Je vendais mon superflu, j'approvisionnais Bordeaux! Si vous connaissez M. Lifont, du village de Lége, il vous dira si nous avons fait des affaires ensemble. C'était lui qui portait mon gibier à la ville, et il m'a donné quelquefois plus de trente francs d'un coup.
« Ce qui vous paraîtra peut-être singulier, c'est qu'il reste encore à chasser sur nos terres, et qu'un bourreau de gibier comme moi n'ait pas tout détruit. Mais n'oubliez pas, s'il vous plaît, que mon parc s'étendait depuis la Gironde jusqu'à TAdour, sur une largeur de plus de dix lieues. Entre la mer et les champs cultivés, j'exploitais à coups de fusil trois grandes régions, trois longues bandes de pays variés où le gibier ne tarissait pas : j'avais les dunes au bord de TOcéan, les étangs au pied des dunes, et la lande derrière les élangs. Ne croyez pas que la lande ne nourrisse que des lièvres et des perdrix rouges; j'y ai tué des faisans et des outardes. Vous n'avez jamais vu d'outardes? voilà ce que j'appelle un beau coup de fusil! J'en ai abattu plus de dix, et les messieurs qui en ont mangé ont su ce que ça leur coûtait. Mais je ne les vendais pas toutes, non; j'avais des fantaisies de riche, et je m'oflrais de temps en temps un morceau de roi. Sur les étangs, dans les marais, on trouve de tout, jusqu'à des cygnes. Je ne compte ni les canards, ni les oies, ni les sarcelles, ni les bécasses, ni les bécassines, ni les courlis. Si
UNE ENFANCE ORAGEUSE. di
Tons étiez homme à venir vous enrhumer ici l'hiver prochain, vous feriez de jolies collecUons d'oiseaux dans votre carnassière. On vous montrerait des hérons comme on n'en rencontre guère, des grues et des butors comme vous n'en avez jamais vu. Mais le plus beau de tout, c'est la chasse dans les dunes. Du moins, c'était, car j'ai un peu changé tout ça La première fois que j'y suis monté avec mon fusil, j'ai manqué un chevreuil; le lendemain, j'ai failli me faire éventrer par une laie magnifique, suivie de ses marcassins. Je vous montrerai ici la trace d'un coup décerne; c'est un souvenir de nos taureaux sauvages. Et que de choses ! Si vous ne savez pas l'bisloire du petit cheval gris, je vous la raconterai un de ces jours.
« Nous avions notre bonne part de bètes malfaisantes, mais en ce temps-là je leur faisais plus de tort que de mal. J'aurais trouvé un renard eii arrêt devant une perdrix, j'aurais mangé la perdrix et épargné le renard. Entre chasseurs!... Je ne m'amusais pas à jeter ma poudre aux éperviers, et je laissais les loups courir à leurs affaires. Ils comprenaient cela, ces braves animaux, et ils ne s'enfuyaient pas de moi comme d'un autre. J'ai caressé des chats sauvages qui rentraient leur griffe et qui faisaient ron rdn sous ma main.
c Je vivais au jour le jour, comme les loups, les renards et les autres confrères. Avec un peu d'ordre
es MAITRE PIERRE.
et d*éconoini6, j'aurais pu mettre quelque chose de côté, mais je n'aurais pas été un chasseur. Je serrais ma ceinture dans les mortes saisons, je menais grand train dans la saison des passages.
« L'arrivée des cailles, le retour des palombes, les bandes de canards qui s'abattent sur le bassin d*Arcachon, les nuées de petits oiseaux que l'automne sème à travers les dunes, m'apportaient des jours de bombance dont je faisais profiter mes amis. Je n'invitais pas les gens à dîner mais je m'invitais chez les autres et j'apportais tout, sauf la table et le pain. C'est depuis ce temps-là que mon couvert est mis partout et que j'ai mon écuelle dans chaque maison du pays. J'ai fait manger du faisan et des becfigues à plus de quatre pauvres diables qui n'avaient jamais goûté la viande de leurs moutons. Nous buvions sec ; mon gosier s'était accoutumé à la râpe, et on pot de vin ne me faisait pas peur. Lorsqu'on me voyait entrer avec une cruche dans la main droite et un chapelet de canards sous le bras gauche, jeunes et vieux couraient à moi, la bouche enfarinée. Les jolies filles riaient jusqu'aux oreilles, comme pour m'inviter à compter leurs dents. Elles me connaissaient bien ; elles savaient que je n'étais pas homme à leur refuser un foulard ronge, et que je n'avais pas mon pareil pour vider le ballot du colporteur. Depuis Lesparre jusqu'à Bayonne, j'étais connu comme le loup blanc. Les uns m'ap-
pelaient petit Pierre, par amitié; les autres me donnaient déjà du monsieur Pierre; je n'ai été maître Pierre qu'après avoir mérité l'admiration des savants. Je ne tenais pas longtemps en place : un vrai chasseur ne se repose que si les jambes lui rentrent au corps. J'allais, je venais, je faisais mes dix lieues par jour, pas plus gêné qu'un bourgeois qui se promène dans sa chambre. Mais- j'aimais à repasser souvent par Bulos, à la seule fin de m'7 montrer dans toute ma gloire. Quand je rencontrais mon tuteur avec son troupeau, je lui disais du haut de mes échasses : < Hé bien, quel jour me mettez-vous à l'école? » Je ne le chicanais pas sur le revenu de mes landes et de mes marais; et je lui envoyais de temps en temps un cuissot de chevreuil ou un quartier de taureau sauvage.
« Vous m'excuserez, monsieup, si tous ces détails vous ennuient : pourquoi m'avez-vous mis sur ce chapitre-là? Je n'y repense pas souvent, et il fallait une occasion comme celle-ci pour me faire dévider toute la pelote; mais une fois que je commence, je n'en finis plus. La chose a duré sept ans: j'ai eu froid, j'ai eu chaud, j'ai reçu des averses, des coups de boutoir et des coups de corne, mais je ne me suis pas ennuyé un quart d'heure, aussi vrai que voici une maison là-bas. Certainement je n'étais pas le roi des landes , je n'étais pas même un grand homme, et pourtant je n'aurais pas
64 MAtTRE PIERRE.
échangé mon sort contre une place de statue devant le théâtre de Bordeaux I
— Après? luidis-je.
— Après? vous en voulez encore?
— Parbleu ! je veux tout, sans excepter l'histoire du petit cheval gris que vous m'avez promise. »
Son front se rembrunit, et un souvenir pénible passa sur sa figure, comme un nuage. II se tourna vers Marinette et dit : « J'ai donc parlé de ça ? » Marinelte, qui n'était pas causeuse, répondit par un petit signe afflrmatif. Il reprit avec un effort visible:
« Eh bien, puisque c'est commencé, vous saurez tout. C'est l'histoire d'un meurtre que j'ai commis. Je sais bien qu'il le fallait. Le maire m'en avait prié; tous les conseils municipaux des environs le demandaient depuis longtemps; je devais le faire. Fais ce que dois! c'est bientôt dit; mais tout n'est pas rose dans le devoir. Tenez ! depuis ce temps-là, j'ai mis le feu à une forêt et brûlé plus de vingt hectares de beau bois : je n'en ai pas de remords : tandis que dans l'affaire du petit cheval gris^ je crains d'avoir élé trop loin. »
Peste! répondis-je en moi-môme. Je pensais, à part moi, que mon nouvel ami avait eu de singuliers devoirs à remplir. Cependant je ne pouvais supposer qu'un lionime honorable m'eût placé sous la protection d'un scélérat, et j'attendis à le juger qu'il eût fini son histoire.
Mais le narrateur s'interrompit forcément pour carguer sa voile et prendre les rames : nous étions arrivés.
L'établissement du Moustique^ assis au bord de l'étang sur une petite dune, est la Thébaïde d'un conducteur des ponts et chaussées. Il habite une jolie maison, solide, quoique bàlie sur le sable. De grandes forôls de pins la protègent contre le vent de la mer ; elle ouvre ses fenêtres sur l'étang, les marais et les landes. Dans cette résidence, un mondain périrait d'ennui; un sage y vit heureux. Son bonheur se compose de tous les plaisirs innocents qu'on voit décrits dans les romans de Fénelon : ménagère avenante, habitation commode, jardin richement planté, basse-cour populeuse et table bien servie. Si, comme le poôte Lucrèce, il pensait qu'il est doux de s'asseoir au bord de l'eau pour voir le prochain faire naufrage, rien ne l'empêcherait de contempler de jolies tempêtes et des naufrages parfaits sur le modeste étang de La Canau. L'importunité des moustiques est comme une goutte d'absinthe dans cette coupe de miel, mais les moustiques ne renaissent qu'au printemps, et ce n'est que le soir qu'ils sont vraiment insupportables.
Ce qui me surprit au premier abord, c'est de trouver un employé des ponts et chaussées logé si confortablement dans un pays oà il n'existe ni ponts
66 MAlTRE P1£RRE.
ni chaussées. Maître Pierre m'en donna les raisons, mais plus tard.
Les maîtres du logis nous attendaient au rivage, car on nous avait signalés de loin. Gomme je cherchais des yeux le port où nous allions descendre, maître Pierre me tira d'embarras en m'apprenant que le port du Moustique était encore à construire; on n'aborde pas, on échoue. Lorsque la proue a touché le sable, un homme de l'équipage se jette à l'eau et tire le bateau aussi loin qu'il peut aller. Les autres débarquent en bondissant, comme les moutons de Panurge. Marinette me donna l'exemple : un grillon ne saute pas mieux.
C Qftr)^
m Cest encore nous! dit maître Pierre.
— Et nous rendons grâce au bon vent qui vous amène ! » répondit son hôte en lui serrant la main. Les deux femmes s'embrassaient comme après six mois d'absence»
Maître Pierre me poussa sur le premier plan : c Je vous présente monsieur, dit-il à ses amis. Il vient visiter nos déserts , pour redire h Paris ce qu'il aura vu.
— Nos déserts le remercient Plûrau ciel que la France entière pût les voir 1 Monsieur, vous êtes chez vous. »
Cet accueil me prouva que maître Pierre avait le privilège d'être prophète en son pays.
Marinette et la maîtresse de la maison coururent en avant, donner un coup d'œil au déjeuner. On me Conduisit par le chemin le plus long, pour me montrer les jardhis. L'habitation en a deux : l'un couché au
68 MAlTRE PIERRE.
pied de la montagne, l'autre élagé de bas en haut. Vous savez apparemment que toutes les dunes sont uniformes, et ressemblent à des pains de sucre. Celle du Moustique est un pain de sucre dont a coupé la tète. Le sommet , la circonférence et la base, tout est planté et brillant de verdure. Le maître de ces plantations nous montra son domaine avec une complaisance qui sentait plus Tenlhousiasme du novateur que la vanité banale du propriétaire. Il me fit obs(Tvcr que le terrain se composait exclusivement de sable pur, de ce même sable dont j'avais pu admirer la stérilité dans les Landes.
Ceci posé, il ajouta : < Le sable a une réputation d'ingratitude assez bien établie. Vous n'êtes pas sans avoir entendu dire que l'engrais jeté dans le sable est du bien perdu. Je l'ai cru comme tout le monde, jusqu'au jour où maître Pierre m'a converti. Nous avons ici des bœufs par douzaines. Pendant le jour, ils transportent des semences dans les dunes; le soir, ils rentrent àl'étable : aussi l'engrais abonde chez nous. Maître Pierre m'a persuadé de fumer les grands terrains plats qui s'étendent au pied de ma montagne. J'ai suivi son conseil, et quant au résultat , le voici. »
Il me fit voir une prairie artificielle où la luzerne avait déjà un pied de haut ; un potager où les artichauts , les pommes de terre et les asperges crois-
salent abondamment derrière une large bordure de fraisiers en fleur; un verj^cr où deux cents arbres de sept ou huit ans, poudrant leurs jeunes fronts d'une neige blanche et rose, promettaient un automne chargé de fruits. N'oubliez pas, s'il vous plaît, que nous étions au 5 avril.
Vers une extrémité de ce lieu de plaisance, maître Pierre me monfra malicieusement un petit coin désolé où tous les arbres étaient morts. « Qu'en pensez-vous? me dit-il. Groyez-votis qu'on ait oublié d'y mettre de l'engrais? Pas du tout : il y en a plus que partout ailleurs. Si les racines ont pourri, c'est qu'il reste de l'eau là -dessous. » Il donna du pied sur la terre, le sable fit une grimace, et l'eau vint remplir le vide que son talon avait laissé.
Notre hôte nous proposa de monter à la salle à manger : peut-être avait-il entendu les cris désespérés de mon estomac. Chemin faisant, il me dit : . « Vous avez vu comme le sable profite des engrais, lorsqu'on a pris soin de l'assainir en le desséchant. Maintenant, examinez ces arbres forestiers qui poussent sur la dune et qui semblent grimper avec nous : ils vous montrent ce que le sable peut produire à lui seul, sans une parcelle d'engrais. »
Une surprise m'atlendait au seuil de la maison. Maître Pierre me montra du doigt un chône vert de la plus belle venue, aussi grand que les vieux marronniers du Luxembourg. Je m'arrêtai tQ^t court.
comme on tait en pays étranger, lorsqu'on rencontre un ancien ami qu*on ne s'attendait pas à trou- Yer là. Il y avait longtemps que je ne les avais vus, ces beaux chênes des forêts d'Italie. La dernière fois que je m'étais couché sous leur ombre , c'était à Rome, sur le Pincio, dans les jardins de la villa Hédicis. Ils sont là quelques centaines d'antiques compagnons qui s'appuient les uns contre les autres pour ne pas tomber de vieillesse. Derrière leurs troncs éventrés, au coin des allées étroites, on entend ricaner les faunes de marbre blanc , barbus de mousse jaune ; et dans les taches de soleil qu'ils laissent tomber sur l'herbe, on voit passer de temps en temps quelque large servante romaine, suivie de trois ou quatre enfants babillards.
Le déjeuner était sur la table. Je regardai le bel arbre, je cueillis machinalemenl une de ses feuilles luisantes, et je ne sais quoi de doux et de triste me serra le cœur.
Maître Pierre mangea de bel appétit , et les petites dents de Marinette travaillèrent comme de grandes personnes. Je remarquai que l'ancien chas^ seur s'abstenait de vin et buvait de l'eau vinaigrée. Cependant on nous avait servi du vin de Médoc qui ne venait pas de la Charente.
La maltresse du logis me demanda ce que je pensais de ses jardins. Elle nous raconta que, lorsqu'elle était entrée en possession de son domaine.
eUe avait déchiré bien des robes aux broussailles qui cernaient la maison , et tiré quelques coups de fusil contre les serpents qui réclamaient leur place au feu. La jeune dame était d'autant plus fière de ses petits exploits qu'elle avait toutes les apparences d'une nature frêle et délicate. La métamorphose du désert en jardin lui faisait autant d'honneur qu'à son mari , et elle n'était pas f&chée d'avoir un peu payé de sa personne.
Elle me répéta à deux reprises , comme maître Pierre et comme son mari , que tout ce qu'on, m'avait fait voir avait poussé dans le sable. Je ne m'expliquais pas fort bien cette insistance, et je finis par demander timidement la clefde cette question des sables. Le saMe ne m'avait rien fait; je ne nourrissais aucune animosité contre lui ; je n'en disais de mal à personne, et tout le monde paraissait avoir à cœur de me réconcilier avec le sable !
La jeune dame me répondit : < Si nous aimons à montrer nos jardins, si nous répétons à tout ve* nant que nos légumes, nos fruits, notre pain, notre bois, tout à poussé dans le sable, c'est moins pour faire adnûrer les résultats de notre travail , que pour faire deviner l'avenir de tout ce pays. En faisant l'apologie du sable, nous plaidons la cause des Landes; car enfin, qu'est-ce que les Landes? Une plaine de sable trempé. Lorsque maître Pierre l'aura desséché dans toute son étendue (et il le fera
72 MAtTRE PIERRE.
sans débourser un centime), le sable fournira des grains, des légumes et des fourrages , partout où Ton pourra lui donner de l'engrais ; il nourrira sans engrais les arbres forcsliers que vous avez admirés tout à l'heure, et vous verrez, sur 600 000 hectares de sable, la reproduction exacte de nos deux jardins. N'est-il pas vrai, maître Pierre? »
Le bonhomme était familièrement accoudé sur la nappe, et ses yeux, tournés vers l'avenir, visilaient je ne sais quels pnys inconnus. Mais son esprit ne s'était pas envolé bien loin de la lerre, car il revint sans effort à la conversation : < Ma foll oui, madame, répondit-il ; vous avez bien parlé : nous verrons ces cboses-là ava'nt qu'il soit longtemps. Je ne demande qu'une vingtaine d'années pour prolonger vos jardins jusqu'à Mont-de-Marsan. Ah! ceux qui voient les Landes aujourd'hui ne les reconnaîtront plus guère !
— Certainement, dit Marinette. Moi, qui suis née à Bulos, quand je retourne au village, je ne m'y reconnais déjà plus. »
Je demandai à quelle époque avait commencé la transformation du pays. Maître Pierre répondit simplement : « C'est en l$kk que j'ai rencontré Marinette.
« Le 17 juillet, reprit la jeune fdle en étouffant on soupir. C'est une date que je n'oublierai de ma vie, quand je vivrais un siècle entier. L'année avait
été dure au pauvre monde, surtout au pauvre monde de Bulos. Notre village était en ce temps-là le plus malsain des environs; on l'appelait le Porge du Porge : or vous saurez que porge veut dire cimetière dans notre patois. On y vivait bien mal sur la terre, et Ton se couchait bientôt dessous. Les filles commençaient à perdre leurs dents à quinze ans. Tout ce malheureux peuple pourrissait sur pied , comme des arbres qui ont les racines dans Teau. Pour lors , mon père était berger chez les autres ; il gagnait cent vingt francs par au et dix hectolitres de blé mélangé. Maman nous faisait la cuisine ; c'était bientôt fini , je vous en réponds. Moi, j'avais tout près de six ans, mais j'étais si petite et si chélive que je n'aidais encore à rien. Voilà que la pellagre nous prit tous les trois en même temps. Monsieur ne sait peut-être pas ce que c'est que la pellagre? En ce cas, il est aussi savant que les médecins. C'est une maladie qui vient on ne sait d'où, mais lorsqu'elle s'en ira d'ici, personne ne demandera de ses nouvelles. En attendant, on estime qu'il y a trois mille pellagreux dans les Landes. Les uns disent : c'est l'air; les autres : c'est l'eau; les autres : c'est la nourriture. On accuse le millet , le seigle , le blé de Turquie ; on s'en prend aux sardines et aux anguilles salées. Toujours est-il que c'est une maladie qui n'attaque pas les riches. Elle commence dans Teslonînc , mais elle arrive aussitôt à la surface , 2>o d
74 MAlTRE PitKftE.
comme une mauvaise herbe qui va fleurir partout. Elle a bientôt raison d'une jolie fille, et elle la change si bien que les amoureux se sauvent en la voyant. La peau noh-cit, bourgeonne, se plaque et s'enfarine. Quand les cheveux sont pris, c'est bien une autre affaire. Vous voyez que les miens ne sont pas mal aujourd'hui; en ce temps-là, vous ne les auriez pas touchés. Ma mère dépérit si vite qu'on aurait vu la chandelle à travers son corps. Mon père s'en fut au Porge consulter le médecin, car nous n'en avions plus depuis que M. Blaquière était parti. Le médecin du Porge ordonna le bon vin et la viande rôtie , mais il ne pouvait pas nous en donner, et ma mère s'éteignit comme une pauvre lampe sans huile. Mon père me mit chez une voisine, et continua d'aller aux champs, tout malade et tout fatigué qu'il était. Tous les soirs , il rentrait plus faible et nous essayions de manger, mais nous n'avions goût à rien. Le matin, il ne savait jamais s'il pourrait se tenir sur ses échasses. Ses nerfs étaient si dérangés et sa tôte si faible que quelquefois, voulant aller en avant, il reculait de plusieurs pas en arrière. C'était comme un bateau qui fuit à la dérive quand les avirons ne vont plus. Je sentais bien que son courage était mort , et quand il s'asseyait sur le banc , la tête dans les deux maifts , je voyais quelque chose dsi sombre au fond de ses yeux. Mais je ne savais que lui dire pour le con-
Là PELLAGilÉ. t»
soler de la vie , et je pleurais inutilement sur ses genoux. Enfin, il désespéra plus qu'il n'est permis à l'homme. L'excès du mal le décida à me laisser seule en ce monde , et il devança son heure , qui pourtant n'était pas loin. Je m'éveillai devant son cadavre comme au milieu d'un mauvais rêve , et je me demandai un instant quel était ce fantôme suspendu à la poutre du toit.
ti Les voisins accoururent à mes cris , on m'emporta de la maison, et je fus bien malade. Le premier homme que je vis en rouvrant les yeux, c'est celui-ci. Il revenait de la chasse....
— C'est bon, c'est bon! » interrompit maître Pierre. Il prévoyait que la jeune fille allait parler de lui, et sa modestie se mettait en garde. L'excellent homme n'aimait pas à entendre i^appeler le bien qu'il avait fait. Les seules louanges qu'il pût souffrir étaient celles qu'il se donnait à lui-même. Mais il eut beau se défendre : tout le monde se mit à parler à la fois. On me conta qu'il était arrivé à Bulos le jour oùMarinette devint orpheline; qu'il avait enterré lui-même dans un coin du cimetière le corps du suicidé ; qu'il s'était chargé de l'enfant, qu'il lui avait tenu lieu de père et de mère.
Lorsqu'il vît que le concert de louanges allait durer longtemps, il prit le parti d'achever la narration que Marinette avait commencée.
« Eh bien, oui, dit-il gaiement, en souriant à sa
pupille, j'avais de rambilion, je voulais savoir tous les métiers, et j'ai profité de ta rencontre pour apprendre celui de bonne d'enfant. D'ailleurs, j'allais sur vingt ans, je n'étais plus un petit garçon, il était temps d'aimer quelque chose de moins inanimé que mon fusil; tu m'es tombée sous la main ; tant pis pour toi! tu as payé pour tout le monde. Mais tu m'as donné bien du mal, mauvaise tête ! Figurez-vous que mademoiselle ne voulait pas se laisser soigner; elle demandait à mourir ; il fallait la ramener à ses parents! Gomme je lui aurais donné le fouet!... si elle avait été assez forte pour le recevoir. Elle refusait mes remèdes : des ailes de perdreau nouveau-né et des filets de caneton ! Elle me jetait ma tisane à la figure : une si bonne tisane rouge, extraite des vignes du Médoc! mais ne craignez rien, elle a eu beau faire. Je l'ai forcée de prendre des forces, parce que j'étais le plus fort ! Dans les premiers jours, je ne la quittais guère ; à peine le temps d'aller gagner notre vie à coups de fusil. Lorsqu'elle fut guérie, c'est autre chose : je ne la quittai plus. Il fallut prendre de l'exercice, voir du pays, monter sur de longues échasses et respirer la résine sous les grands pins. Voilà un bon régime pour les poumons des petites filles! Un mois plus tard, comme j'allais rondement en besogne, je la mis à l'équitation. Elle a bien souvent galopé eii croupe derrière moi ; nous avons monté le petit che-
val gris.... maïs ne parlons pas de ça. Lorsque nous courions un peu trop vite, Ja peur la prenait, et elle s'accrochait à mes cheveux en cnant : « Maman ! >» Maman ! voilà bien des idées de petite fille. Cela me paraissait si drôle que j'en riais à pleurer tout le long de mes joues. D'autant plus que ce mot-là, voyez-vous, je n'ai jamais eu la consolation de le dire à personne.
« On vous a peut-être raconté que du jour où j'ai rencontré cette petite j'étais devenu un agronome de première force. Voilà comment on arrange les histoires I Non^ monsieur; tout changement demande un peu de temps, et un homme ne se refond pas en vingt-quatre heures, pas plus qu'une lande ne se cultive en un jour. J'ai continué ma vie jusqu'à l'hiver, eri compagnie de Marinette. Quand j'allais à la chasse, elle trottait sur mes talons. Ce petit voisinage ne m'accommodait pas toujours, moi qui ne peux pas même chasser avec un chien. Le soir, nous dormions ensemble, un jour ici, l'autre là, quelquefois dans une maison, plus souvent dans un parc abandonné. La litière était toujours assez bonne pour moi. Quant à l'enfant, elle avait mon bras pour oreiller et ma veste pour matelas. J'étais si content de la tenir près de moi, que je m'éveillais la nuit pour la regarder dormir. Le moment où elle ouvrait les yeux me semblait tous les jours une fête nouvelle, et ma prière du matin était une malédic-
tion contre la pellagre qui avait pensé me ravir ce trésor-là. Vous supposez bien qu'à vingt ans je n'en étais pas à faire connaissance avec la pellagre. Je l'avais rencontrée un peu partout dans mes promenades, et j'avais vu plus décent échantillons de son ouvrage. Mais comme elle ne m'avait rien fait, et que je me souciais du prochain comme de la fumée de mon fusil, je ne m'étais jamais avjsé de la prendre en haine. Un bourgeois de Paris ne veut aucun mal aux loups ; mais supposez un père à qui les loups ont mangé son petit garçon ! Plus je sentais qu'il me serait impossible de vivre sans la petite, plus ce nom de pellagre me faisait grincer les dénis.
« L'hiver approchait, les grandes pluies commençaient à tomber, et je prévoyais déjà le moment où cette eau maudite s'évaporerait pour empoisonner les environs. Chaque fois que j'entendais annoncer la mort de quelqu'un, je m'en prenais à la pellagre. Qnand je rencontrais un enterrement, j'ôtais mon béret au pauvre mort, et je montrais le poing à la pellagre. Je rabâchais entre mes dents un proverbe qui dit :
Tant que Lande sera lande, La pellagre te demande.
« Je défiais la hideuse maladie, je me colletais en songe avec elle. Je me sentais de force à bouleverser la terre et le ciel pour la chasser de chez nous.
Je me disais : Rien rie me coûtera, et s'il n'y a pas d'autre moyen de nous délivrer, eh bien ! je changerai la face du pays; la Lande ne sera plus lande! •« Comme j'étais ignorant de toutes choses, et que, la somme de mes idées aurait tenu dans la cervelle d'un lapin, je pris le parti d'aller jusqu'à Bordeaux consulter un homme de science. Je confiai Marinette à une brave femme que je connaissais, et je m'en fus à la ville avec un jambon de sanglier ; car le Landais n'a pas coutume de demander rien pour rien. En arrivant aux allées de Tourny, je déposai mes échasses dans une maison, et je me promenai, le jambon sous le bras, jusqu'au théâtre, arrêtant les passants pour demander l'adresse du plus savant homme de Bordeaux. Les uns me riaient au nez, car j'avais bien l'air d'arriver de mon village ; les autres me disaient : « Que lui veux-tu, au plus savant « homme de Bordeaux? » je répondais : « Je veux « lui porter un jambon pour qu'il m'enseigne tout ce c qu'il sait. » Alors on me tournait le dos. Cependant, comme j'étais bien décidé à ite pas remporter mon jambon, je finis par trouver un jeune homme de quinze à seize ans qui m'envoya chez son professeur, dans les environs du Beffroi. Je donnai mon jambon à la servante, et elle me fit entrer dans une chambre toute pleine de livres : il y en avait dans les armoires, et sur les tables, et sur les chaises, et par terre et partout. L'homme de là dedans était
80 MAlTRE PIERRE.
assis au fond d'un grand fauteuil, n avait bien quatre-vingts ans sonnés, et je me dis qu'il devait être assez savant s*il avait passé tant d'années au milieu de tant de livres. Il m'invita poliment à prendre une chaise, mais je restai sur mes pieds, de peur d'écraser un auteur ou deux, et j'exposai l'affaire qui m'amenait. Dès les premiers mots il m'arrêta pour me dire que je m'étais mal adressé, qu'il n'entendait rien à la pellagre, et qu'il était professeur de vieux latin. Je compris que le petit jeune homme s'était moqué de moi, et je regrettai d'être venu, d'autant qu'il n'y avait pas à espérer qu'on me rendit le jambon. Cependant, comme la dépense était faite, je restai le plus longtemps que je pus, afin de tirer quelque chose du vieux savant. U avait une bonne ligure et deux petits yeux plus jeunes que lui. Le malheur est qu'il mâchait ses paroles entre ses gencives, et qu'on n'entendait pas trop bien ce qu'il disait. Mais moi, je tendais l'oreille de toutes mes forces, et j'appliquais mon esprit aussi vigoureusement que ce fameux jour où le vieux berger me chargea mon fusil.
« Mon garçon, me dit le professeur, je n'ai guère « étudié les choses de notre temps , et je ne t'ap- « prendrai que-des yérités vieilles comme le monde, •t On assainit un pays en desséchant les marais, en « défrichant la terre, en coupant les arbres lors- « qu'il y en a trop, en lés plantant lorsqu'il n'y en a
« pas assez. La terre est une jalouse qui tue ceux « qui la négligent. Malheureusement on n'en a ja- « mais pris assez de soin, parce que les imbéciles, « qui sont la niajeure partie de notre espèce, crai- « gnent de se déshonorer en touchant à la charrue. « Vois-tu ce petit livre-ci î il a été écrit, il y a dix- « neuf cents ans, par un grand poëte et sous un « grand empereur, à la seule fin de persuader aux « gens qu'il n'y a rien de plus noble que Tagricul- « ture; mais cela n'a pas converti grand'monde. Il y a « treize cents ans, saint Benoit, dont tuas peut-être « entendu parler, s'est mis à prêcher d'exemple avec « tous ses moines; mais ils ne pouvaient pas piocher • toute la terre , et il est resté bien de l'ouvrage « après eux. Voici quatre-vingt-dix volumes écrits « il y a une centaine d'années par un homme bien « malin et bien respectable, à qui les bonnes actions < ne coûtaient pas plus que les bonnes plaisanteries. « Ce que j'estime avant tout dans ses qtiatre-vingt- « dix volumes, c'est une petite sentence que tu feras « bien de retenir : « Cultivons notre jardin. » V « cultiver ton jardin, mon garçon; tu y trouveras « ta santé et la santé de ceux que tu aimes. Marie- « loi de bonne heure, tâche d'avoir beaucoup d'en- « fants; fais-en des cultivateurs, et pour cela, ne « leur apprends à lire que lorsqu'ils sauront la^ t bourer. »
€ Quand ij ept fini de parler, je lui dis : « Mon
Si MAtTRE PIERRE.
« brave monsieur , j'étais presque fâché d'avoir « donné le jambon, mais à présent, si j'ai un regret, « c'est de n'en pas avoir apporté deux. Vous avez « beau n'être qu'un professeur de vieux latin, vous « m'avez appris des choses que je retiendrai loule « ma vie. Je m'en retourne à Bulos dessécher les ma- « rais, défricher mes cinquante hectares, et planter « autant d*arbres qu'ils en pourront contenir. Si, « après tout ça, la pellagre s'en prend à nous , elle « sera dans son tort. N'ayez pas peur, je soignerai « mon jardin, comme dit l'autre. Comment l'appe- « lez- vous , ce cultivateur-là? » Il se mit à rire et à tousser si fort que je n'en eus pas de réponse; mais j'achetai une pioche avant de revenir au pays.
« Vous croyez peut-être que je n'ai eu qu'à m'y mettre et que l'ouvrage a marché tout seul? Ah! bien oui! D'al)ord il fallait vivi-e, et par conséquent chasser : je ne défrichais qu'à mes moments perdus. Ensuite, nous étions en hiver, ma propriété touchait aux marais et l'eau me gênait beaucoup. Enfin, je ne tardai pas à reconnaître qu'il me faudrait un siècle pour arracher les bruyères, les brandes et les ajoncs sur un kilomètre de long et cinq cents métrés de large. Je me fis aider par tous ceux qui avaient du temps à perdre. Quelques-uns me donnèrent un cou*l) de main par amitié : je leur avais rendu service. Je payai les autres sur ma chasse. Ce défrichement-là a coûté la vie à bien des sangliers.
Au mois de février, la place était nelle :j'y semai du pin et du chéue.
« Mais j'avais attrapé mes vingt ans, sans m'en apercevoir, et il s'agissait de tirer au sort. Lorsqu'on m'en fit souvenir, je sentis comme une maison qui me tombait sur la tête. J'étais trop bien constitué pour me faire réformer, et trop fier pour aller me cacher dans les dunes. Vous qui êtes riche, puisque vous demeurez à Paris, vous vous seriez acheté un homme. Mais en ce temps-là» mes cinquante hectares tout défrichés ne valaient pas un remplaçant. Je pris donc mon parti en brave, et, quand le moment fut venu, je me rendis au canton avec la petite, qui. justement n'allait pas trop bien depuis l'hiver. Je savais que si le sort tournait contre moi elle n'avait pas longtemps à vivre, et rien que de penser à ça, j'avais le cœur dans un étau. Elle marchait sans rien dire le long de mes échasscs, car elle n'a jamais beaucoup bavardé ; c'est moi qui parle pour deux. Je lui disais : * Ma pauvre enfant, nous allons jouer « une grosse partie. Tâche que j'aie un bon nu- « méro; il y va de tout pour toi. S'il faut que je d^-
* campe avec les conscrits , le colonel ne me per- « mettra pas de t'emporter sur mon sac. Si tu étais « un garçon, ou seulement un petit chien, on pour- « rait voir; mais les filles ne sont pas adnjises à sui- « vre le régiment. Et qui est-ce qui prendra soin de
• toi quand je ne serai plus là? Tu n'es niême
%k MAITRE PIERRE.
« pas assez forte pour aller aux champs avec les « moulons. Il n'y aura plus de pain pour tes petites « dents, et il faudra que tu fasses comme si la fin du* « monde était arrivé trop tôt. » Que vouliez-vous qu'elle répondît à ça? Elle pleurait ; mais il n*y a pas de larmes de femme qui effacent un mauvais numéro!
« Je comptais qu'elle pourrait bien tirer pour moi et que sa main me porterait bonheur; mais on me dit que cela n'était pas permis, et j'entrai tout seul dans la salle. Vous pouvez penser si l'on me regarda : j'étais si célèbre ! On savait déjà dans tous les environs que j'avais défriché mes landes et fait des semis. Les gens du bureau me lorgnaient du coin de l'œil. Ils n'auraient pas été fâchés de me voir amener le numéro 1 ; et, de fait, un chasseur comme moi aurait été le premier soldat du royaume. Quand le maire appela mon nom, je n'étais point pâle comme les autres : j'étais vert. Mais je tirai 86; il n'y en avait pas un meilleur dans le sac ! Je ne fis qu'un saut jusqu'à la porte , et je ramassai ma pauvre petite créature qui s'était mise à genoux devant la mairie, et qui priait, les bras en croix. »
En écoutant ce récit de maître Pierre, je m'amusais à en suivre les reflets sur le visage de Marinette. La jolie landaise avait une de ces physionomies mobiles quicliangent dix fois dans un instant. Sa figure ouverte était comme l'eau d'une source
fjrr^r*
qui réfléchit en courant tout ce qui passe sur ses bords. Elle avait surtout un petit nez mutin comme un écolier en vacances, et qui parlait plus souvent qu'à son tour. Le nez le plus parfait dépare une jolie tête s'il a l'immobilité stupide du carton peint. Celui de Marinette exprimait mille passions diverses par des mouvements si délicats que l'esprit les percevait avant que la vue les eût saisis. J'attachais mon attention à ce joli truchement de ses pensées, et j'écoutais de tous mes yeux son langage muet. C'était pour moi comme la lecture d'un livre curieux, mais écrit dans une langue qu'on entend mal : on y trouve , au milieu d'un passage le plus clair , une phrase inintelligible. Le souvenir amer des mauvais jours, l'orgueil des épreuves noblement subies, la reconnaissance des services rendus, l'admiration de la faiblesse pour la force se lisaient, pour ainsi dire, à livre ouvert; mais on devinait à des signes obscurs une tristesse voilée sous le rire , une passion refoulée par la crainte , un manque dans le bonheur présent, un doute des félicités à venir. Aux dernières paroles de maître Pierre, la jeune fille, vaincue par une émotion que nous partagions tous , oublia sa réserve habituelle au point de s'écrier tout haut : « Ah ! mattre Pierre ; vous m'aimiez bien ! »
Il répondit d'un ton d'amitié bourrue : « Est-ce que je ne t'aime pas comme en ce temps-làî »
86 MAtTRE PIERRE.
Elle ne répliqua rien, mais ses narines se gonflèrent , et voici comme je traduisis sa petite grimace, au risque de faire un contre-sens : « Je ne suis plus ce que j'étais alors , et peut-être serait-il raisonnable de m'aimer un peu différemment. »
« Je ne vous ai pas fini l'histoire de mes semis , poursuivit brusquement maître Pierre. La chose ne marcha point comme j'avais espéré. Pour bien faire, mes chênes et mes pins auraient dû lever en mars« Mais la graine des arbres n'est pas comme celle des poissons qui germe dans l'eau. En mars, avril et mai, ma terre était inondée, comme à peu près tout le pays. Le soleil avait beau chauffer de toute sa force, ses rayons s'éteignaient dans, une mare. Chênes et pins montrèrent le nez quand tout fut sec, vers les premiers jours de juin ; mais les chênes furent grillés par les chaleurs de juillet. Us étaient encore trop faibles pour tenir bon; ils auraient vécu s'ils avaient pu lever deux mois plus tôt. Les pins , qui sont plus durs à cuire , végètent à peu près en toute saison; mais végéter est le vrai mot: les miens ne devinrent pas bien forts. Ils ont rattrapé le temps perdu depuis les travaux que j'ai faits, mais je veux vous en laisser la surprise : vous les verrez demain matin. Finissez de prendre votre café, après quoi je vous montrerai les dunes. »
On m'avertit de plier ma serviette, car nous devions diner et coucher au Moustique.
Nos hôtes prirent leurs chapeaux : ils étaient de là partie. Le but de notre promenade était une dune élevée, d'où l'on apercevait l'Océan.
Je remarquai que maître Pierre se mettait en route avec ses écliasses sous le bras, et je pris la liberté de lui demander à quoi ces meubles incommodes lui serviraient dans la montagne?
« A me rappeler que ma tâche n'est pas finie, répondit-il en souriant. C'est un vœu que j'ai fait , ne vous en moquez pas. Jusqu'au jour où tous les Landais dormiront sur des matelas, je coucherai sur la bruyère. Je boirai de l'eau vinaigrée jusqu'à ce que mon peuple ait du vin à boire, et je ne descendrai de mes échasses que lorsqu'on pourra mar^ cher à pied sec dans les deux départements. Je suis le capitaine de vaisseau, qui débarque le dernier l quand tous les marins ont quitté le bord. »
88 MAlTRE PIERRE.
n nous conduisit le long des dunes, par des chemins tracés à mi-côte , où les chariots et les hœufs avaient laissé des omières.*A droite et à gauche, de grandes forêts de pins croissaient et multipliaient dans le sable. De temps en temps , à travers une éclaircie, nous apercevions sous nos pieds quelque vallée profonde , entrecoupée de flaques d'eau , tapissée de longues herbes et parcourue par des chevaux entravés.
« Voilà, me dit maître Pierre, ce que nous appelons nos lètes. On y trouve des pâturages délicieux qui ont nourri pendant bien des années mes troupeaux sauvages. Mais les voyageurs font bien de ne pas s'y aventurer ; c'est là qu'on tombe dans les sables mouvants. »
Après une heure de promenade qui mit un peu de sable dans nos chaussures, notre petite caravane s'arrêta au point culminant de la chaîne , sur une hauteur de cinquante mètres environ. On voyait d'un côté l'Océan déferlant sur la plage; de l'autre, une plate immensité de marais et delandes. Les duness'allongeaient comme une arête entre la mer et le pays.
Maître Pierre étendit le doigt vers l'Océan et nous dit:
« Voici le grand ennemi de nos contrées. Il n'y a rien de plus inhospitalier , de plus dur et de plus implacable que cet océan-là. Non-seulement il secoue les navires comme un vanneur son blé , mais
il boucl)C tous les ports où ron trouverait refuge. Le cap Breton avait un port, il n'en a plus : le Vieux- Boucau avait presque une rade, on n'en voit plus la marque. Les grands vaisseaux ont remonté autrefois jusqu'à Bayonne, et maintenant les petits n'y vont pas sans peine. Le bassin d'Arcachon se ferme peu à peu ; il y a six cents ans que le port Saint- Vincent est fermé. Il s'appelle aujourd'hui l'étang de la Canau, vous l'avez traversé ce matin, et il est à dix kilomètres de la mer. Si la Gironde n'est pas bouchée, c'est qu'une masse d'eau comme celle-là sait toujours se faire de la place.
« Vous me direz que c'est vm. compte à régler entre l'Océan et les matelots : patience ! voici qui nous touche de plus près. Ce même Océan qoi se heurte là-bas tout le long du rivage, croyez-vous qu'il n'y jette que de l'écume î Vous le supposeriez moins généreux qu'il n'est. Chacune de ses vagues apporte une pelletée de sable qui s'accumule le long de la côte. Le total de ses libéralités se monte à un million deux cent quarante-cinq mille mètres cubes, ou, si vous l'aimez mieux, un milliard deux cent quarante-ciifq millions de litres par an. Je ne parle que de la Gascogne. H a ensablé vingt-cinq kilomètres en cinquante-six ans dans le Finisterre ; mais ceci regarde les Bretons. Notre part se compose de cent mille hectares du sable le plus pur, aligné en petites montagnes sur la frontière de mes Etats.
90 HAtTRE PIERRE.
C'est ce que nous appelons la chaîne des dunes. Le gravier qui est dans vos souliers est un cadeau de rOcéan.
< Je vous ai dit que le vent de mer nous lapportait tous les ans six mois de grande pluie. C'est l'Océan qui nous envoie ses vagues par l'entremise du ciel. Notre pays est fort plat; cependant, comme il existe après tout une légère pente vers la mer, cette eau-là saurait bien s'écouler en partie et retourner à sa source; mais les dunes arrivent fort à propos pour lui barrer le passage. Voilà comment nous avons des marais au pied des dunes. Celui qui a pris soin de nous inonder ne pouvait pas négliger d'enfermer l'eau chez nous.
«r Ce n'est pas encore tout, et si vous étiez ve^u ici il y a cinquante ans, j'aurais pu ajouter un beau paragraphe à mon réquisitoire. En ce temps-là, les dunes marchaient contre la terre, à la façon d'une armée, en poussant les marais devant elles. On ne s'était pas encore avisé de les fixer sur place en y plantant des arbres, si bien que le sable était libre de sa personne comme la poussière des chemins. Le vent de mer l'emportait par poignées pour le jeter plus loin, et les dunes déménageaient en détail. Elles ne couraient pas comme des lièvres, mais elles faisaient leurs vingt mètres par an, une denulieue par siècle. Rien ne les arrêtait : on élevait des barrières, et les barrières étaient enjambées. Elles
escaladaient bien autre chose, et je sais plus d'une place où, en grattant la terre avec le doigt, on retrouve le coq d'un clocher. Nos paysans s'ingéniaient à sauver leurs villages : quelquefois, quand la brise soufflait de terre, ils se rendaient tous ensçmble sur la dune avec des paniers pour jeter le sable au vent et le renvoyer d'où il était venu. Mais les pauvres diables n'avançaient pas à grand'chose , pacce que chaque homme a cinquante occupations, tandis que l'Océan n'en a qu'une. Non-seulement nos landes y auraient passé, mais encore le Languedoc et les plus belles plaines de France ; et les marais poussés par les dunes, les dunes poussées par le vent ne se seraient arrêtés dans leur marche que lorsqu'il aurait plu à l'Océan de garder son sable pour lui.
« Mais rOcéan a trouvé son maître dans la personne de M. Brémontier ( ici maître Pierre ôta pieusement son béret, comme Newton lorsqu'il prononçait le nom de Dieu). Cet homme-là est mon précurseur et mon modèle ; il a fait sur les dunes le miracle que j'ai commencé dans les landes, et je n'accepterai une statue d'argent que lorsqu'il en aura une d'or. Il a commencé sa besogne à la fin du dernier siècle, et il était ingénieur des ponts et chaussées. C'est lui qui a eu l'idée de planter ces belles forêts qui maintiennent les dunes à leur place. Il a cherché un arbre assez rustique pour résister au voisinage de l'Océan ; il a trouvé le pin maritime,
92 MAtTRË PIERRE.
que la brise la plus salée nourrit au lieu de rincommoder. C'est un arbre qui ne s'enfonce dans la terre que pour rester en place; ses racines ne sont pas gourmandes. Il s'alimente dans le ciel comme les hirondelles; il se nourrit de sel comme les moutons, et de l'air du temps comme les amoureux. En attendant, ce qu'il lient entre ces griffes, il ne le lâche pas. Ses racines, larges et^ profondes, domptent le sable et compriment vigoureusement la mobilité du sol. Si l'on pouvait semer du pin sur les vagues de la mer, la mer serait fixée et les flots ne bougeraient plus.
« M. Brémontier n'a pas réussi sans peine, ni moi non plus. On s'est d'abord moqué de lui, ensuite on lui a fait des niches, car les Landais sont farceurs, je crois vous l'avoir dit. Plus d'une fois il a trouvé du charbon sur pied à la place où il avait laissé des arbres. Mais le gouvernement a compris qu'il était dans le vrai, et les secours ne lui ont pas manqué. L'État s'est mis à ensemencer les dunes qui étaient du domaine, en exhortant les autres propriétaires à faire comme lui. Les particuliers n'ont pas décroisé les bras: on devait s'y attendre. Mais Napoléon entendait les affaires, et comprenait qu'il est aussi flatteur de mettre une bride à l'Océan que de frotter une douzaine d'armées. Il a dit aux propriétaires: « Puisque vous ne voulez pas em- « ployer le bon moyen pour arrêter vos dunes qui
« me mangent mon territoire, je vais mettre la main « dessus. Je les ferai planter par mes ingénieurs, «et Ton vous les rendra quand je serai rem- •i bourse de mes frais. • Voilà, en trois mots, le décret de 1810. Tous nos paysans le connaissent bien, car il n'y a pas besoin d'être Normand pour savoir la loi.
< Depuis ce temps-là, le gouvernement a enterré tous les ans une jolie somme dans les dunes. On est parti de cent mille francs, on est allé jusqu'à cinq cent mille. Mais cet argent-là a si bien profité que, même après avoir arrêté les dunes, on n'a pas arrêté les frais. On s'est aperçu qu'en prenant une mesure de salut national on avait fait une excellente affaire, et l'on continue par spéculation ce qu'on avait entrepris par nécessité. Lorsque M. Brémontîer s'est mis à l'ouvrage, les dunes étaient sans aucune valeur, comme n'importe quel fléau, la grêle, par exemple : on ne porte pas la grêle au marché. Or, en 1844, le ministre des finances disait à la chambre des députés qu'il ne les donnerait point pour quarante millions. Vous m'en offririez cent millions, à moi, que vous ne les auriez pas.
« Je conviens avec vous que le pin est du bois blanc et qu'on n'a pas mal de bois blanc pour cent millions ; mais regardez-moi cet arbre-ci. Il a vingtcinq fi^ns d'âge et douze mètres de haut. On a fait dans son écorce une entaille qui descend jusqu'au
^4 MAtTRE PtERftE.
pied et qui s'arrête ici, à cette petite cavité pleine de résine. Il va saigner sans interruption pendant une quarantaine d'années. On rafraîchira de temps en temps la blessure, en la prolongeant dans la hauteur. Lorsqu'on sera arrivé en haut, on recommencera de l'autre côté, puis à droite, puis à gauche. Enfm,le jour où l'arbre aura fait son temps, onle saignera à mort, sur les quatre côtés à la fois, comme un homme à qui l'on ouvre les quatre veines.
« La résine, c'est de l'or en barriques. On en fait du brai, de la colophane, des essences, des vernis, et tout ce qu'on veut. Pour le quart d'heure, elle se vend à Bordeaux 6S francs les 220 litres ; mais elle n'en restera pas là, car elle est demandée et on lui trouve tous les jours un emploi nouveau. Un pin donne 25 ou 30 centimes de résine par an. Quand je n'en aurais que deux cents sur un hectare, et si chacun ne me rapportait que cinq sous, j'aimerais mieux toucher 50 francs que 50 centimes, et je dirais qu'il vaut cent fois mieux élever des pins que des moutons. Hais nous av/)ns le bois par-dessus le marché. Si on le brûle sur place, on fait du charbon à plein sac et du goudron à pleine tonne. Si on renvoie à Bordeaux, on livre à la marine un bois parfaitement égoutté, bien sec, bien ferme, bien élastique, et dont les charpentiers se lèchent les doigts. Aussi l'hectare de pins vaut 500 francs à vingt-cinq ans, 600 à trente et 1200 à soixante. ,
LES DUNES. d5
« Lorsqu'on a vu que le pin avait bien pris, on a dil ? • Si nous essayions un peu du chêne ! > On a donc semé des glands. Mais voici bien un autre miracle. Dès la première année, on s'aperçoit que le chêne ne se plaît que dans le sable, qu'il a été créé et mis au monde pour vivre là, que telle est sa vocation, et que si on l'a.semé jusqu'ici dans d'autres terrains , c'était par ignorance de ses appétits. Mon vieil ami, ici présent, peut vous édifier là-dessus. L'administration ne l'a pas établi dans les dunes pour offrir à déjeuner aux aimables voyageurs, mais surtout pour semer des pins et des chênes; il vous dira si la pousse des chênes nous a tous étonnés. Tout le monde s'attendait qu'un arbre lancé si vite serait mou, creux ou léger, une mauvaise herbe enfin. Eh bien, non : le chêne des dunes a trouvé le secret de grandir comme le saule et de durcir comme le fer. C'est une chose qu'il faut voir pour y croire. Les ingénieurs de la marine sontvenusici, ils n'ont pu que vérifier les faits, ôter leur chapeau, et donner leur langue au chat. Le chêne est bon , le chêne n'est pas du bois blanc, il se vend cher sur la place de Bordeaux. Un hectare de chêne peut donner jusqu'à 150 francs de revenu; s'il rapporte 150 francs, il en vaut 3000 : voyez-vous les millions?
< Ce n'était pas l'argent qui me tracassait quand je suis venu étudier par ici; vous vous en souvenez bien. Je n'avais que la pellagre en tête; je voyageais
^!Wi
pour la santé de Marinelte, et je voulais savoir si Ton trouvait des pellagreux en pays sec et planté. Chaque fois que je rencontrais un résinier ou un bûcheron, un charbonnier ou un garde, je lui demandais des nouvelles de la pellagre, et il me riait au nez. Ces gaillards-là , monsieur , se portent comme leurs arbres. Je compris alors que les feuilles vertes distillent la santé sur la tête des hommes, et que le vieux savant ne m'avait pas menti. Mais la vue de ces beaux millions qui poussaient sur les dunes me donna des idées nouvelles. Tous les Landais ne savent pas lire , mais vous n'en trouverez pas un qui ne sache compter. M. Brémontier avait créé des capitaux lorsqu'il ne songeait qu'à construire des remparts. Je m'avisai, moi, qu'on pourrait chasser par la même porte la pellagre et la misère, et qu'il n'en coûterait pas plus pour enrichir les Landes que pour les assainir. Depuis que je ne vivais plus comme un bohémien, et que je n'étais plus le camarade des loiips, je sentais ma pauvreté et celle des autres. La belle couleur des ajoncs , 'qui m'avait fait tant de plaisir, commençait à me faire pitié ; je boudais cette misérable terre que j'avais tant aimée ; je lui reprochais de n'être bonne à rien , parce que je me sentais bon à quelque chose. Je repensais toujours à notre éternel mouton grignotant notre éternel hectare. Lorsque je sortais dans la campagne avec la petite , je lui disais : « Veux-tu manger dans Tar-
gent, marcher sur des tapis, te faire Servir par des domestiques, et porter des foulards de dix francs sur ta tête? Trouve-moi un bon moyen de dessécher ce sable-là. Ce qui nous rapporte tous les ans dix sous de laine et de viande rendra cinquante francs en résine ou cinquante écus en bois de chêne. Et nous ne perdrons même pas lés dix sous, car le mouton pourra brouter ses quatre épingles au pied des grands arbres!»
« En attendant, mon patrimoine allait bien mal / depuis que j'en avais chassé les moutons. Les cinquante hectares du Sergent avaient payé fidèlement leurs dix sous par tète jusqu'au jour où je les avais mis en culture; défrichés et semés, ils ne rendaient plus rien du tout. C'est au plus si ma peine et mon argent avaient laissé trace sur la terre. Les mauvaises herbes repoussaient avec une vigueur merveilleuse sur un sol ameubli et remis à neuf, mais les pins jaunes et rabougris disaient assez par leur mauvaise mine qu'ils avaient les pieds mouillés. J'allais les voir tous les jours et je ne riais guère , car mon idée ne me sortait pas de la tête, et j'étais buté., Comme il fallait gagner ma vie et nourrir la petite, j'essayais de tous les métiers. Je péchais sur l*étang, et je n'avais pas la main malheureuse ; je travaillais avec Randoz , qui construit des bateaux , j'allais dans les dunes avec les résiniers, je faisais quelques journées à la Canau, dans la fabrique d'es- 280 •
^nce; mais je ne tenais pas en place et je revenais tonjoursà mes semis. Monancien tuteur me rencontrait quelquefois en menant pattre ses moutons, et c'était à son tour à se moquer de moi. c Qu*est*ce que tu cherdws-lif me disait-il; tu as Tair d'un âne devant un pont Eh bien, gargou/nous avons donc fait le fils de famiOe ? Nous avons résilié 'nos baux, congédié nos fermiers, administré nos biens nous-méme. Yoilà bien la jeunesse! on croit en savoir plus que les anciens; on veut changer ce que le bon Dieu a &it, et l'on perd vingt-cinq bonnes livres de T&aie ! Je suis bien fâché que ce malheurlà soit tombé sur toi , mais espérons que l'exemple ne sera pas perdu pour le pays !» Je ne pouvais pas me mettre en colère contre un homme d'âge. Je lui répondais : «G'estbon! c'est bon! Attendezseulement que j'aie retiré l'eau qui est là-dessous. — Qu'est-ce que tu en feras? me disait-il ; veux-tu la boire ?» Et il s'en allait content de lui, parce que le Landais aime bien à plaisanter. Tout le village s'égayait aux dépens de mes pauvres pins malades; on venait les voir en partie de plaisir, histoire de rire un bon moment; la lande du Sergent avait changé de nom : on l'appelait la Folie-Pierre. Moi, je m'attachais à mes ar* bres comme un père à ses enfants , en raison du mal que j*avais à les élever.
« n y a dans les Landes, à 15 kilomètres de Bordeaux, une propriété aussi célèbre par les soins
t£S DUNES. M
qu'elle a coûtésque par les résultats qu'elle a four-» nis. PaTais passé par là plus d'une fois» du temps que je vagabondais le fusil sur l'épaule : mais alors je ne regardais la terre que pour chercher les perdreaux. Je savais que le propr^taire avait fiait là des dioses surprenantes, et de fait, c'est un jardin miraculeux. Si vous avies le temps d'y aller voir» on vous montrerait des pins, des cèdres et des chênes de tout pays, des magnolias de vingt mètres, des cyprès de vingt-cinq et des tulipiers de vingt-huit Je pris le parti d'aller m'y mettre à l'école et de voir par mes yeux s'il me serait possible d'en faire autant. Le vieux jardinier qui menait tout, me donna de l'ouvrage et ne me refusa pas ses leçons. Je lui racontai que mes pauvres arbres étalent bien malades, et il me montra que je pourrais les sauver, si j'étais seulement millionnaire. C'était prescrire une potion d'or pur à l'enfiBuot d'un pauvre homme.
« Voici comme on s'y prend là-bas pour cultiver ht lande. On commence par défricher proprement un hectare, ensuite on le plie en deux. Si vous ne comprenez pas comment on peut plier un hectare, prêtez-moi votre mouchoir de poche, et je vous ferai toucher la chose du doigt. »
Je donnai mon mouchoir à ce singulier prestidigitateur qui se vantait d'escamoter, comme une muscade, la misère de deux départements. H éten-
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dit le carré de toile sur le sol, et poursuivit ainsi son discours : « Vous savez que la terre des Landes u'a pas plus de deux pieds de profondeur au-dessus de Talios. Le mouchoir vous représente un hectare de terre d*une profondeur de deux pieds, étalé par la nature sur un hectare de grès. Si je plie le mouchoir en deux, vous aurez d'un côlé double étoffe, et, de l'autre, le grès tout nu. Par ici, un demihectare où les arbres pourront enfoncer leurs racines dans quatre pieds de terre; par là un demihectare d'alîos qui ne produira jamais rien. Reprenez votre mouchoir; je n'en ai plus besoin si voua m*avez compris.
• « Le vieux jardinier, homme d'expérience et de savoir, în'apprit que si mes arbres étaient malades, (Tétait parce que le sol manquait de profondeur. Il lîie conseilla, puisque le Sergent m'avait laissé cinquante hectares, d'en prendre délicatement vingt-cinq et de les porter sur les vingt-cinq autres ; à ce prix, mes arbres iraient bien. Que si je voulais faire profiler tout le pays dubénéfice de sa découverte, c'était un total de trois cent mille hectares à transporter à la pelle sur les trois cent rnillè autres, qui ne manqueraient pas de prospérer» surtout avec de l'engrais.
« Je craignis que ce mode de culture ne fût trop coûteux pour de pauvres gens comme nous, et je prévis que nous ne serions jamais assez riches pour
LES DUNES. lui
faire fortune. Mais on me parla d'un monsieur de Paris qui était venu dans les Landes pour essayer le drainage. Je m'en allai frapper à sa porte et il ne fut pas mécontent de m'avoir pour ouvrier. Les bras sont rares dans le pays, surtout les bras comme les miens. Je passai tout une année à ouvrir des tranchées, à placer des tuyaux, et à établir sur la terre un système d'égouts plus compliqué que celui qui s'étend sous les rues de Bordeaux. L'hiver survint, il plut comme à l'ordinaire, mais il n'y parais-» sait pas à l'endroit où nous avions drainé. L'eau traversait le sable comme la lumière traverse une vitre; le champ s'égonttait dans les tuyaux, les tuyaux se vidaient dans les fossés, la terre était sèche comme sous un parapluie. On y sema des chênes ; ils levèrent en mars et se gardèrent bien de mourir en juillet. Le propriétaire était aux anges.
« Je lui fis une visite d'adieu, et je lui dis : « Monsieur, nous avons fait une bien grande bê- Use. D'abord nous avons dépensé deux cent cinquante francs par hectare dans une terre qui n'en valait pas cinquante : il ne faut pas que la façon coûte cinq fois plus cher que le drap. Ensuite nous avons planté des arbres au-dessus de nos tuyaux, comme .si les arbres ne devaient jamais avoir de facines : avant deux ans, les tuyaux seront cassés ou déplacés, et tout notre ouvrage démoli. Vous
lot MAtTRE PIERRE.
en serez poar tos Irais, et personne ne tous imitera dans le pays, d'autant plus que nous n'avons pas de terre glaise pour fabriquer des tuyaux* Mais je ne regrette pas l'argent que ça vou6 coûte, car j'ai trouvé ici le secret que je cberchais. Je vais guérir mes arbres, chasser la pellagre, enrichir le pays, gagner de l'argent gros comme moi; et faire une belle dot à Marinette. »
Mattre Pierre s'arrêta brusquement, comme sises dernières paroles lui étaient restées à la gorge. Use leva, remit son béret, et descendit dans la lète par un chemin escarpé : toute la compagnie le suivit. Marinette venait derrière moi; je ne me rappelle plus ce que j'avais à lui dire, mais, enioumant la tète de son côté, je vis qu'elle s'essuyait les yeux du revers de la main.
cuç^or?
HISTOIEE DU PETIT CHEVAL GBIS.
La lète où maître Pierre nous conduisit était une étroite vallée, longue d'une demi-lieue, sur une largeur de trois cents mètres au plus. A peine y eûmesnous fait quelques pas, que notre guide se détourna en nous criant de regarder ce qu'il allait devenir. Au même instant, il entra dans le sol comme un acteur dévoré par une trappe : le sable avait manqué sous lui. Nous le vîmes noyé jusqu'aux aisselles ; le haut de son corps surnageait seul, avec les échasses qu'il tenait sous le bras. Vous auriez dit un naufragé qui se sauve sur un aviron. Mon premier mouvement fut de courir à son aide, mais on me retint par les basques de mon habit. Le conducteur des ponts et chaussées me dit : « Laissez-le donc; vous voyez bien qu'il fait sa classe. U n'amène aucun voyageur dans les dunes sans plonger au moins une fois pour donner à ses hôtes le spectacle des sables mouvants. Avouez qu'il est difficile de
104 MAlTRE PIERRE.
faire plus généreusement les honneurs de son pays et de sa personne ! »
En effeti maître Pierre semblait moins occupé de se ravoir que de m'instruire. Il se mouvait lentement et s'expliquait vite, combinant ses gestes et ses paroles de manière à faire durer l'accident aussi longtemps que la leçon. Je soupçonne pourtant qu'il était mpins à son aise qu'un professeur en chaire.
« Voici, me disaîl-il, comment la chose s'est passec. Il y a une flaque par ici. Vous ne la voyez pas, mais je là sens : il fait humide autour de moi. Le vent de mer (déjà nommé)a semé du sable sur l'eau : le sable est resté à la surface au lieu d'aller au fond. Vous savez qu'on peut faire nager une aiguille, en la posant délicatement. Il s'est donc formé une couche de sable , assez épaisse pour tromper les yeux. Les gens du pays devinent le danger à la couleur du terrain, mais il ne faut pas s'y fier: les animaux s'y laissent prendre, quoiqu'ils aient plus d'instinct que nous. Si jamais vous tombez dans un mouvant , ne vous débattez pas , ne vous amusez pas à nager en chien ; vous pourriez vous noyer. Le mieux est de prendre patience ; de sortir peu à. peu, lentement, par petits efforts, et de s'arrêter après chaque mouvement pour laisser au sable le temps de se tasser.
« C'est ce que je viens de faire tout en causant.
et me Toilà dehors. Capendant, quelquefois la mare est profonde, il y a de la vase au fond, et l'on y reste. »
U secoua le sable humide qui s'était collé à ses vêtements, et il nous mena sans autre incident vers un petit troupeau de chevaux et de bœufs. Boeufs et chevaux étaient comme des forçats au bagne; on avait pris soin de les entraver. <« Voici, me dit maître Pierre , le gros bétail des Landes : je n'ai pas besoin de vous faire remarquer comme il est petit* Vous voyez des animaux qui, de père en fils, n'ont jamais mangé tout leur soAl. Ils sont braves pourtant, et ne craignent pas la peine : bons ouvriers, monsieur, quoique mal nourris. Ces chevaux qui ressemblent à des poulains, sont bien pris dans leur petite taille , et beaucoup plus forts que vous ne supposez. Ils jettent du feu sous la cravache comme la pierre sous le briquet. Croyez qu'ils rendraient des points aux grandes rosses allemandes qui trottent sur le pavé de Bordeaux. Ils ne ressemblent pas plus aux chevaux des villes qu*un chat sauvage à l'angora d'une marchanda. Si je leur ôtaîs leurs entraves , ils prendraient la clef des champs, ils s'élabliraient à leur compte, et, si Therbe venait à leur manquer, ils aimeraient mieux mourir de faim que d'aller mendier à la porte d'une écurie. Il y a de l'avenir dans cette race-là. Laissezraoi le temps de greffer mes sauvageons et de leur
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mettre im pea de sang arabe ou anglaii dans lef veines ; Toas verrez si la cavalerie légère ne viendra p»8 se remonter chez nous I En ce temps-là nous aurons des routes roulantes, et les carrioles feront trois Uenes par heure i la queue d'un petit cheval landais.
« Pour le moment, nous employons le bienf aux charrois comme au labourage. Nos chemins sont encore si mauvais que les chevaux y perdent pa« lience et cassent leurs traits. Le bœuf est un partieolier plein de raison et de sagesse, qui ne sort jamais de son sang-froid et vient à bout de tout par la lenteur. Un en£ant le conduit sans danger : on n'ra peut pas dire autant à la louange du cheval. Si sobres que soient nos chevaux, nos boeufs le sont encore davantage. Leur déjeuner se compose d'un tampon de paille saupoudré d'une poignée de son ou d'une pincée de sel. Ainsi bourrés , ils remercient leur maître, et retournent à l'ouvrage. Et puis nous sommes pauvres, et l'équipage des bœufs coûte moins cher que le harnais des chevaux. Enfin les bœufs donnent plus d'engrais et de meilleur.
c Vous m'excuserez, si je prends la liberté de parler d'engrais devant un homme de la ville. Mais si vous vous intéressez à nos Landes, il importé que vous sachiez tout. Je me suis chargé d'assainir le pays sans demander un centime au Gouvernement, ^t d'élever partout des pins ejt des chênes ; voilà ce
HISTOrRE DU PETIT GHEYAL GRIS. 107
que je peuxfaire sans engrais. Maisen resterons-nous là, et n'y a-t-il pas quelque chose de mieux ? Quand j'aurai donné à la France une forêt de six cent mille hectares, je lui aurai fait un assez jdi cadeau. Les hommes en profiteront sans doute; moîQS pourtant que les renards et les écureuils. Je ne serais pas fâché de voir nos deux départements se peupler comme les autres , et le jour où nous compterons plus de yingt hahitants par lieue carrée , ce n*est pas moi qui irai porter plainte à Paris. On a remarqué que les forêts n'attirent pas la population, bim au contraire : cela tient sans doute à ce que l'homme ne se nourrit plus de glands. Youi Toyes s'il y a de belles forêts sur les dunes ; cependant les anciens villages qui y dorment sous le sable n'ont pas Cdt mine de s'éreiller. Si nous voidoot accroître ou seulement conserver la populalioa des Landes, il faut que chaque commune ait sous k main son blé, ses légumes et ses fruits. Et comme ces denréeslà ne poussent pas dans le sable pur, il tàut bon gré mal gré que je trouve de l'engrais*
« Je sais bien où l'on en vend. -Quand vous pas* serez sur le port de Bordeaux, vous ven^ débarquer des sacs jaunes qui empestent la ville et les faubourgs. Saluez par respect et bouchez-vous les narines par prudence. C'est le guano ^ un engrais sublime, qui arrive en droite ligne du Pérou* Mal* heureusement, la lande est trop pauvre pour goftter
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de ce paln-I&, et le guano n*est pas fait pour notre nez. On ne nourrit pas les porcs avec des amandes, et Ton ne sème pas des louis de vingt francs pour récolter des pièces de dix sous. J*ai plaisanté le monsieur de Paris qui dépensait deux cent cinquante francs pom* drainer un hectare de cinquante; que dirait- on de moi si Ton me voyait étaler milk francs de guano sur un hectare qui en vaut cent ? C'est pourquoi je m'en tiens au fumier de mes bœufs.
« Mais un hectare de froment dévore le fumier de cinq bêles à cornes, et le bétail n'abonde pas chez nous. Vous voyez ici nos meilleurs pâturages. L'herbe y est excellente, mais rare en diable : on la mange sur pied , mais de foin pas un mot. La disette de fourrage est si grande que nous reprochons à nos bœufs la paille qu'ils avalent en hiver.« Ne vaudrait-il pas mieux l'envoyer à Bordeaux pour emballer des bouteilles ? Dans un pays oh la paille vaut 25 francs le mille, c'est presque une prodigalité de la donner aux bêtes.
« Si j'avais quelques bonnes prairies au lieu des plaques d'herbes que vous voyez là, je serais tout rassuré sur l'avenir de mes villages. Les prairies nourrissent les bœufs ; les bœufs labourent la terre et donnent l'engrais; l'engrais nourrit les blés, et les blés nourrissent le peuple. U ne faut pas plus d'un hectare de pré pour fournir à tous les besoins de trois bcéufs. Donnez-moi vingt mille hectares de
HISTOIRE DU PETIT CHEVAL GRIS. i09
bons herbages, j'enlrcticns un supplément de soixante mille bêtes à cornes qui fumeront tous les ans douze mille hectares de blé. »
Je répondis à maître Pierre que je regrettais sincèrement de n'avoir pas vingt mille hectares de prairies à lui offrir.
« Merci, dit-il, je les ai trouvés.
— En Normandie?
— Plus près d'ici, mais dans un endroit où personne n'aurait eu l'idée de chercher.
— Où donc?
— Sous l'eau sale de nos marais. Ne riez pas : les vingt mille hectares y sont, et je ne demanderai de subvention à personne pour les tirer de là.
—Et quand verrons-nous cette merveille?
— C'est l'affaire de deux ans : un an pour obtenir lôs permissions nécessaires, un an pour exécuter la besogne.
— Eh bien, je viendrai voir cela dans deux ans, mais à une condition.
— Dites.
— C'est qu'après m'avoir montré vos troupeaux dans vos prés neufs, vous me fournirez l'occasion de tirer un bœuf sauvage. »
Il me glissa un regard en dessous et répondit d'un ton quelque peu bourru : « Les bœufs sauvages? Vous savez bien qu'il n*y en a plus : j'ai tout tué. Pourquoi me remettez-vous encore sur le cha-
iiÛ * NAITRE PIERRE.
pitre de ma jeunesse? Je n'en parle jamais que le cœur ne me saigne. Ne voyez-vous pas qu*il y a en moi deux hommes différents et contraires , dont Fun retourne la tète vers le passé» tandis que l'autre se précipite vers l'avenir? Quand ma tâche sera finie, on admirera tout uniment ce que j'ai fait, sans me tenir compte de mes regrets et de mes larmes. Tai sacrifié tous mes goûts à la prospérité de ee pays, moi qui étais créé pour cultiver les champs comme un ajonc pour produire des pommés. Oui, ce qui me place au-dessus des autres bienfaiteurs de rhumanité, c'est que j'aurai eu plus de mal à me défricher moi-même qu'à labourer six cent mille hectares!
« Mais j'ai promis que vous sauriez tout ; je ne m'en dédis pas. Aussi bien, vous avez écouté patiemment mes discours sur la résine et sur les en* grais, et toute peine est digne de loyer. Quand les enfants ont été bien sages à Técole, on leur conte une histoire à la fin de la classe.
« La première fois que je me suis trouvé face à face avec un taureau, j'avais treize ans d'âge, six mois de chasse et peu d*habilucle de mon fusil. Je trottais à pied dans les dunes, entre la mer et rétang de Carcans. Un lapin me part entre les jambes, je le tire, je le manque; un mugissement effroyable s'élève au milieu des jeunes pins, et je vois sortir un mufle noir, deux gros yeux rouges et
deux cornes pointues. Je vous avoue franchement que j'eus peur. Je ne sais pas ce qu'un petit Parisien de treize ans aurait fait à ma place, mais je jetai mon fusil comme un méchant fantassin, et je pris mes jambes à mon cou. La bête courut-elle après moi? je n'en sais rien; mais je crus entendre un bruit de sabots et même un soufQe haletant derrière mon dos. Je n'aurais pas retourné la tête pour un empire. Finalement, je me laissai choir sur le nez quand je fus au bout de mes forces. Mes oreilles tintaient comme deux cloches d'église et l'efOroi chatouillait désagréablement la racine de mes cheveux.
« Si j'avais été un enfant élevé comme les autres, j'aurais dit : « Tai vule diable et il m'« poursuivi de ses cornes parce que je lui avais mis un grain de plomb dans l'œil. » Mais je n'avais jamais fréquenté les catéchismes et je ne savais rien de rien, sinon que dans les dunes on rencontrait des taureaux sauvages. D y en avait eu de tout temps, et on les avait toujours vus par petites bandes, suivis de leurs vaches et de leurs veaux. Personne ne les réclamait; ils n'appartenaient qu'à eux-mêmes et à celui qui savait les prendre. Il n'y avait pas moyen de les confondre avec le bétail des troupeaux, parce qu'ils étaient plus petits, et surtout parce qu'ils couraient sur l'homme sans attendre que l'homme courût sur eux.
112 MAlTRE PIEURE.
« Je demeurai deux jours dans la position du soldat sans armes. La peur de revoir un taureau à mes trousses était plus forte que la tentation d*aller quérir mon fusil. On a beau être chasseur de naissance, on a aucune vocation pour le rôle de gibier. Cependant je pris mon courage à deux mains et je retournai dans les bois où le pauvre fusil se rouillait en attendant son maître. Je le cherchai longtemps ; peut-être avais-je les yeux un peu troublés. Les visions les plus cornues m'arrêtaient à chaque pas, et je voyais tous les buissons lever le museau pour me donner la chasse. Je suis pourtant, modestie à part, l'homme le plus brave que j^aic jamais connu.
« A partir de ce moment, je rêvai bœuf, et cela nuit et jour. La prudence me prit comme une maladie, révîtai les dunes, de peur de mauvaise rencontre, et je me cantonnai dans la lande. Sur les dunes, les échasses ne servent de rien : dans les landes, j'avais triples jambes, et d'ailleurs j'étais chez moi. Mais la chasse était si belle dans les dunes, que je ne me consolais pas d'en être exilé. Certes, je ne chômais ni de lièvres ni de perdrix, et pourtant j'étais aussi triste qu'un épervier réduit à gober des sauterelles. Je maudissais les taureaux et toute leur famille, et ma haine pour eux se compliquait d'ambition et de convoitise. Je me disais quelquefois qu'il est bien noble et bien avantageux
de tuer trois cents livres de viande d'un seul coup. J'aurais voulu planer sur une lète et fusiller mes ennemis du haut des airs : il n'y a pas d*homme qui n'ait jamais envié les ailes de l'oiseau. Si du moins j'avais eu un cheval !
• Voilà comment l'idée me vint de faire alliance avec les chevaux sauvages : il en restait une vingtaine dans les dunes. Leur histoire était bien connue. On se rappelle encore le temps où tous les chevaux du pays pâturaient librement dans les Jètes, sans entraves aux pieds. Ils vivaient à leur fantaisie, mangeaient ce qui se rencontrait sous leur dent, s'accouplaient suivant leur caprice, et dégénéraient à qui mieux mieux. Les pouliches étaient pleines à dix-huit mois, quelquefois même à un an : c'est ainsi que la race est devenue si chétive.Nos paysans ne faisaient pas la dépense d'un pasteur pour surveiller ce petit monde-là. Chacun savait le compte de ses bétes, et chaque béte portait la marque de son mattre. Chaque poulain qui naissait était pris, marqué et renvoyé à la mère. Lors^ qu'un homme avait besoin de ses chevaux, il les démêlait dans la foule et les emmenait chez lui. Les plus gais faisaient quelques façons pour se laisser prendre ; mais , comme ils n'étaient pas en révolte ouverte, on en venait bientôt à bout. Il suffisait de les séparer des autres , de les pousser dans un canton qu'ils ne connaissaient pas, ou de
les fatiguer i la course : au pis aller, on leur lançait quelque chose dans les jambes.
« Lorsqu'on yit clairement que les chevaux, du train dont ils se gouvernaient, finiraient bientôt par ressembler à des rats, on changea de méthode. Les riches bâtirent des écuries , les pauvres fabriquèrent des entraves ; on décida une battue générale et Ton prit tout le troupeau d*un seul coup de filet. Il en échappa cependant cinq ou six qui, traqués de toutes parts et harcelés nuit et jour, devinrent tout à fait sauvages et prirent en horreur la figure humaine. Ils vécurent comme des brigands poursuivis par la gendarmerie ; ce qui ne les empêcha pas de croître et de multiplier. Du plus loin qu'ils flairaient homme ou femme, ils se donnaient du champ , et le plus fin coureur du pays aurait usé ses jambes jusqu'aux genoux avant de les rejoindre. On leur tendit des embuscades et Ton put en attraper quelques-uns, mais ce n'était pas un jeu d'enfant. Vous auriez dit que les coquins avaient juré de mourir plutôt que de se rendre. Ils lançaient des ruades à casser un homîne en deux, ils mordaient l'ennemi jusqu'aux os, et U ne faisait pas bon se trouver à leur portée lorsqu'ils boxaient des pieds de devant. Le vieux garde-champêtre de Bulos porte encore leurs marques : c'est un coup de poing de cheval qui lui a fendu le front jusqu'au nez.
c Tels étaient les alliés avec qui je comptais déclarer la guerre aux taureaux sauvages, ils habitaient dans ces environs-ci, je connaissais leurs retraites, et je les ai vus plus d*une fois, mais de loin. C'était surtout avec le chef de leur république que je désirais lier amitié : quelque chose me disait que je n'aurais plus môA ég^al au monde si je parvenais à monter le petit cheval gris.
« Pour peu que vous restiez dans nos contrées, vous entendrez réciter bien des légendes sur le petit cheval gris, mais personne que moi ne peut vous conter son histoire. Il avait sept ans lorsque jeTai connu, et c'était Tauimal le mieux fait, le plus leste et le plus vigoureux de sa race. On aurait pu écrire sa généalogie ; on savait de quel père et de quelle mère il était né, et il appartenait à plusieurs propriétaires; mais il ne portait la marque de personne. Son grand-père était un cheval du Porge, et une de ses grand'mères avait été chez un homme de la Ganau : c'est pourquoi bien des gens réclamaient quelque droit sur lui. Celui qui l'aurait mis dans son écurie aurait dû rembourser plus de dnquante écus à ses copropriétaires , car la bêle valait de l'argent. Les parts se vendaient, s'achetaient à toutes les fohres, i tous les marchés, et dans tous les cabarets ^e dimanche. H n'y avait pas de paysan qui n'eût acquis ou cédé, moyennant finance, un dixième ou un vingtième du petit cheval
116 VAtTRË PIERRE.
gris. Pendant tout ce trafic, la noble bète promenait sa bande à travers les dunes, choisissait les campements, plaçait des sentinelles sur les hauteurs, et veillait au salut de ce peuple à quatre pattes.
« Je préparai les choses de loin pour être admis en sa présence. Si j'étais allé de but en blanc lui crier: Ami! il aurait détalé avec tout son monde, du plus loin qu'il m'aurait vu. La démarche ne m'eût rien rapporté , pas môme un coup de pied dans l'estomac. Je m'avisai donc qu'il valait mieux le prévenir de ma visite en lui détachant quelque personne de son espèce qui parlât en ma faveur et lui dît quel homme j'étais. Pour celle ambassade délicate, je choisis une petite créature de trois ans, qui semblait d'humeur hbre et aventureuse : c'était la jument noire d'un propriétaire de Bulos. Je la visitai régulièrement pendant deux mois dans le champ où elle était entravée. Je la comblai de politesses, je la bourrai de morceaux de sucre et je lui prouvai par mes libéralités que j'étais un bienfaiteur juré de sa race. Lorsqu'elle fut bien accoutumée à moi et qu'elle me reconnut de loin , je guettai le moment favorable , et un soir qu'elle hennissait mélancoliquement, les naseaux tournés vers les dunes, je lui déliai les pieds. Tant pis pour le propriétaire !
« Huit jours après, je vins rôder autour du troupeau sauvage pour voir si ma commission était
filSTOlRE bu PETIT CHEVAL GRIS» H?
faite. Je reconnus de loin Fambassadrice en grande conversation avec le petit cheval gris : je ne sais pas si elle lui parlait de mes afifaires. Toujours est-il qu'elle me vit ou me flaira de loin , car elle partit d*un petit galop coquet pour me rejoindre. Son camarade la suivit du même pas, et toute la bande accourut derrière eux. Mon cœur battait bien fort et le temps me parut long jusqu'à leur arrivée. J'étais cloué derrière un buisson de genêts, n'osant ni avancer ni reculer d'une semelle, je ne savais point si j'avais affaire à des amis ou à des ennemis, si l'on me recevrait comme un allié ou comme le garde champêtre de Bulos. Le moindre pas en avant pouvait efifaroucher ces nouvelles connaissances; la fuite me rendait suspect et me livrait aux pieds des chevaux.
€ Le chef galopait d'un air d'arrogance et portait haut la tête, comme pour me demander ce que je venais faire chez lui. Le peuple étonné suivait son prince avec une obéissance inquiète, les oreilles droites, le nez au vent. Il était facile de voir que ma figure déplaisait à ces gens-là, et si l'on m'avait proposé de l'échanger, pour un moment, contre une tête de cheval, j'aurais encore donné du retour.
«Hais la jument noire, après une cabriole en mon honneur, vint chercher le niorceau de sucre que j'avais dans la main. Le petit cheval gris allongea
^18 MAITRE PIEHRE.
la tête à son tour, et je lui payai ma bienvenue. Je m'étais armé d'une livre de sucre dans mes poches et d'un litre de vin dans ma gourde, et les animaux sont toujours pris par leurs vices, exactement comme nous.
c Le petit cheval gris n'était pourtant pas un animal ordinaire. C'était un être dans mon genre» mieux doué que ses pareils et supérieur à son espèce. Nous n'étions parfaits ni l'un ni l'autre, mais ses défauts mêmes le distinguaient des chevaux. U buvait sec, et plusieurs fois nous nous sommes grisés en téte-à-tête, sans dire un mot, comme deux Anglais. Il s'accoutuma facilement à manger la viande cuite et crue, et quand nous avions couru la grosse bête, il faisait la curée à lui tout seul. Aussi fallait-il voir de quelle ardeur il m'emportait à la chasse, de quel courage il abordait le taureau ! Quand il voyait l'ennemi à portée, je n'avais rien à lui dire : il se plantait sur ses quatre pieds, et ne bougeait non plus qu'une pierre, tandis que mon coup de fusil éclatait entre ses deux oreilles.
« Je le montais à cru, car il refusa obstinément la bride et le mors, mais il ne refusait ni le danger ni la fatigue. Il obéissait un peu à la voix, un peu à la pression des jambes et beaucoup à son caprice. Quand j'essayais de lui passer une corde autour du nez, il ne se privait point de me mordre les bras. Si je le serrais entre mes jambes un peu plus fort
qu'à son appétit, il se cabrait jusqu'à terre, et nous roulions sur le dos. Voilà comme il me rappelait de temps en temps que uous n'étions pas un maître et un valet, mais deux puissances alliées galopant ensemble à la guerre.
•« Il y a des gens qui vont jusqu'en Espagne pour voir vingt hommes et autant de chevaux s'acharner contre une bête à cornes. On la fatigue enfuyant devant elle, et on lui plante un grand couteau dans l'épaule lorsqu'elle demande grâce et qu'elle n'en peut plus. C'était bien autre chose chez nous, je vous en donne mon billet ! L'homme qui vous parle s'est vu seul avec un ftisil à deux coups dans un cercle hérissé de cornes menaçantes. Et je ne suis pas mort ; et me voici ! Personne n'était là pour applaudir le vainqueur et recoudre le vaincu ; je m'applaudissais tout seul et me recousais moimême. Je l'ai recousu bien souvent aussi, ce pauvre pelit diable qui galopait, la mort dans le ventre, quand ses boyaux pendaient sous lui. Ah! j'aurais bien mieux fait de le laisser mourir d'un coup de corne : je me serais épargné le chagrin de lui casser la tête.
a Nous étions une vraie paire d'amis. Je pouvais m'éloigner, courir à mes affaires et le laisser plusieurs mois sans nouvelles ; je le retrouvais toujours tout prêt à me servir. Je ne sais pas ce qu'il faisait en mon absence, car je ne lui demandais
120 MAlTUE PJEaHE.
pas compte de l'emploi de son temps; mais je parie qu'il chassait de son côté et qu'il s'amusail à forcer quelques lièvres. Il était devenu carnassier comme un chat depuis que je l'avais fait mordre à la viande; et s'il mangeait quelquefois une touffe d'herbe, c'était comme un plat de légumes à la fin de son dîner. Quand je revenais de voyage, il accourait à moi, la bouche sanglante.
« Il avait malgré tout un grand fonds de douceur et de bonté, car il ne lui arriva jamais de me mordre jusqu'au sang. Lorsque je lui présentaila petite, il se laissa caresser de bonne grâce et il ne se fâcha point de porter une personne de plus. Vous auriez bien ri de voir Marinette au milieu des chevaux sauvages. Vous croyez peut-être qu'un enfant devait être en danger dans cette singulière compagnie où l'on plaisante à coup de pied et où il y a toujours quelques ruades dans l'air? Eh bien, mes animaux montrèrent des attentions maternelles pour la petite fille. On dit que les chevaux écrasent quelquefois les enfants : ce n'est pas les chevaux, c'est les cochers. Une bête attelée ne s'appartient plus ; elle va brutalement, comme une machine, partout où le fouet la pousse et la bride la conduit. Mais les chevaux en liberté se rangent devant un enfant, et lorsqu'un troupeau hennissant traverse au galop la grande laie d'un village, on voit de petites figures rouges sourire au milieu des croupes énor-
HISTOIRE DU PETIT CHEVAL GRIS. i2i
mes, et de petits pieds nus courir entre les sabots ferrés.
• Vous savez, monsieur, que les meilleurs amis se perdent de vue. Je passai Tannée 1846 à apprendre le drainage à deux cent cinquante francs, le drainage des riches : le petit cheval gris m'attendit longtemps. Je revins chez nous au commencement de Thiver pour assainir le pays à ma façon et essayer sur mes cinquante hectares le drainage des pauvres. Mon ancien tuteur, qui était devenu maire de Bulos, me prit par l'oreille et me dit : < Gomme fonctionnaire municipal, je dois t'encourager : les circulaires de M. le Préfet me l'ordonnent positivement. Mais, comme un ami, je trouve que tu vas recomm^cer tes bêtises. Si tuas quelques sous d'économie, enterre-les dans un trou, suivant l'exemple que nos parents nous ont donné ; ne sème pas ton argent sur un terrain qui ne t'en rendrait pas la monnaie. Pourquoi laisser ton fusil au clou, toi qui es le premier chasseur de France et des environs? Tu nous as débarrassés des taureaux sauvages qui étaient une grande contrariété pour le pays et un véritable écueil : j'ai approuvé d'autant plus sincèrement cette mesure, que tu m'as régalé de chasse et approvisionné de cuir pour mes souliers. Mais il te reste une bonne besogne à faire. L'administration supérieure a décidé formellement qu'il y avait trop de loups et que les loups mangeaient trop de moutons : par ainsi, qu'il 380 /
122 MAllHE PIERRE.
serait accordé une prime de vingt-cinq francs par tète de loup, morte ou vive, dont la patte devra être transmise par mes soins au siège du gouvernement. Règle-toi là-dessus et décroche ton fusil : les devoirs de ma charge respective ne me laissent pas le temps de t'en dire plus long. »
« Gomme le drainage de mes cinquante hectares allait me coûter près de quinze cents francs et que je n*en avais pas plus de mille, je suivis le conseil de M. le maire en ce qui concernait les loups. Cet hiver-là, monsieur, fut peut-être le plus heureux de ma vie, parce que j'eus de quoi satisfaire en même temps l'homme nouveau et le vieil homme. Tous les jours je livrais bataille à mes anciens camarades les loups, je resph-ais la fumée de la poudre, je buvais à pleins poumons la vapeur résineuse des forêts, et, comme les loups d'hiver ne sont pas timides, je m'enivrais du plaisir sauvage de braver et de vaincre le danger. Tous les dimanches, je revenais à Bulos, et l'on me faisait fête. Je comptais mes pattes de loups, j'empochais un sac d'argent blanc, je payais mes ouvriers comme le premier entrepreneur venu, je visitais mon champ qu'on ne trouvait plus si ridicule, et je me promenais à pied sec dans mes cinquante hectares, au milieu d'un pays inondé. Le soir, je soupais chez le maire et je faisais danser Marinette sur mes genoux. Mais le petit cheval gris n'était d'aucune de ces parties. La première fois que
j*essayai de Tenrôler dans la louveterie, il s'enfuit comme un lâche en m'oubliant par terre. Que voulez-vous? on n'est pas parfait. De même que les plus grands héros sont hommes par quelque côté, il devenait un cheval ordinaire par la peur horrible qu'il avait des loups. J'entrepris deux ou trois fois de le ramener à la charge, et toujours avec le même succès, si bien qu'il se mit du froid entre nous. Nous nous accusions l'un l'autre d'avoir violé nos traités d'alliance : il me reprochait de lui demander l'impossible; je ne lui pardonnais pas de m'abandonner sur le pavé. Les coups de cravache intervinrent dans notre amitié, les ruades ne se firent guère attendre, et de tous les bons sentiments qui nous avaient unis autrefois il ne resta qu'une estime réciproque assaisonnée de beaucoup d'aigreur.
c C'est alors que le maire de Bulos me fit comparaître en sa cuisine, devant le conseil municipal assemblé, car la maison commune n'était pas encore bâtie : « Pierre, me dit-il avec toute la gravité que son écharpe lui prétait, les administrateurs de Bulos, réunis extraordinairement dans le local ordinaire de leurs séances, sont heureux de récompenser votre conduite par une allocution mémorable et élogieuse. En détruisant les animaux rédhibitoires qui portaient ombrage à la prospérité de nos troupeaux, vous avez purgé le pays. Non content d'avoir donné cette garantie à la sécurité publique dont vos
124 MAlTRE PIERRE.
concitoyens étaient perpétuellement menacés, vous avez élevé un monument au progrès en faisant couler l'eau qui infectait le patrimoine de vos ancêtres, suivant ainsi les leçons d'une expérience qui n'avait pas encore été pratiquée et les conseils de vos administrateurs ici présents. Et ce qui ajoute au prix de vos belles actions, c'est que vous étiez un simple enfant de rien, fils de je ne sais qui, nourri dans le vagabondage, et destiné peut-èlre à finir surl'échafaud, comme nous sommes prêts à le certifier à votre honneur. Courage donc, jeune homme, et cueillez le laurier qui manque encore à votre couronne civique. Ramenez sous le toit de leurs maîtres légitimes.... ramenez.... ramenez, tu sais bien ce que je veux dire, et, si j'ai oublié la phrase, il n'y a pas de quoi faire l'étonné. Ton petit cheval gris nous ennuie, et j'en ai assez du troupeau sauvage. Va-t'en mettre le grappin sur ces animaux-là, et flanque-moi-les tous à l'écurie. Rondement. »
« Ce discours avait été rédigé par le magister de la Canau, car nous n'avions pas encore une école à Bulos. Tous les conseillers municipaux appuyèrent la proposition du maire, et Ton me fit savoir des communes voisines que je satisferais tout le monde en obéissant à mon tuteur. Je ne sais d'où le mot d'ordre était parti, mais il n'y avait qu'une voix contre les chevaux sauvages, et surtout contre mon ancien ami. Vous connaissez le proverbe : « Qui veut noyer
HISTOIRE DU PETIT €HEVAL GRIS. iSS
son chien, l'accuse de la rage. » On accusait le petit cheval gris de manger les troupeaux et les bergers, et de faire à lui seul la besogne de trois loups. Je défendais sa réputation, tout en avouant qu'il avait pu changer depuis que nous ne nous voyions plus. Cependant, si l'on m'avait demandé de le mettre à mort, j'aurais refusé tout net. Il fallut que ses propriétaires me promissent de le traiter avec tous les égards qui lui étaient dus, et de lui assurer les invalides pour sa vieillesse. Alors je partis pour le chercher, et je me vantai de l'amener au galop jusque dans l'écurie du maire, qui en avait pour soixante francs. Pendant tous ces pourparlers, les actions avaient monté, et, tel qui s'était procuré une part au prix de dix francs, ne l'aurait plus donnée pour dix écus.
c Je me mis en route sans mon fusil pour inspirer plus de confiance au pauvre petit camarade, et lui prouver que nous n'allions pas faire la chasse aux loups. Il se fit chercher assez longtemps, car il s'était établi avec tout son monde dans les environs d'Ares, pour n'avoir plus le chagrin de me rencontrer. Je vous assure, monsieur, que l'homme qui aurait assisté à notre dernière entrevue en eût été touché. On ne se fit point de reproches, on ne dit pas un mot des querelles passées, on oublia quelques griefs réciproques pour ne se rappeler que les bons jours. Nous picotions tous les deux :
iîO MAITRE PIBRRE.
lui, du plaisir de me revoir; moi de Fidée que j'ai* lais le trahir. Je sautai sur son dos, et il s'y prêta de bomie grâce ; je le flattai des deux mains, il se mita hennir joyeusement, et partit au petit galop. Toute sa bande était là, attendant mon bon plaisirs car nous allions tantôt seuls, tantôt escortés de vingt chevaux. Je leur as signe de venir avec nous, et ils galopèrent à notre suife en si bon ordre, que j'avais l'air d'un capitaine de hussards à la tète de vingt cavaliers invisibles.
c Tout alla bien jusqu'à cinq cents mètres de Bulos. Les paysans étaient rentrés chez eux de peur d'effaroucher les bètes. Mon petit cheval gris ne témoignait aucun soupçon, quoique étonné de sortir de ses dunes et de parcourir un pays inconnu. Lorsqu'il vit que nous courions droit au village, il retourna deux ou trois fois la tète vers moi, et le regard de ses gros "yeux ronds troubla quelque peu ma conscience. Mais comme j'étais allé trop loin pour reculer, j'affermis mon assiette, je serrai ses flancs entre mes mollets, et je lui sanglai un coup de bâton le long de l'épaule. Mais, va te promener ! il se roula par terre comme un chien gêné par les puces. Je sentis craquer tous mes os, et je fus aussi meurtri qu'un grain sous la meule. Lorsqu'on vint me ramasser, je croyais être en miettes et qu'on me porterait au village dans trois paniers. Quant aux chevaux, serviteur! ils étaient loin.
c Mais j'étais piqué dans mon amour-propre, et l'affaire ne pouvait pas en rester là. Je pris trois semaines de repos, juste le temps qu'il fallait pour soigner ma courbature ; après quoi je montai une expédition dans toutes les règles. Je rassemblai les meilleurs chevaux et les meilleurs cavaliers du pays/ je choisis les positions, j'occupai les défilés, je disposai des relais de distance en distance, je taillai à chacun sa besogne, et quand tout fut prêt pour fatiguer, dépayser et cerner l'ennemi, je jetai mon fusil sur mon épaule et je mis le pied dans l'étrier.
« Vous ne le croiriez pas si vous le lisiez dans un livre, mais la poursuite dura huit jours. Je courais comme un Cosaque, bride abattue, sans manger ni dormir. Quand mon cheval tombait sous moi, je sautais sur un autre, et j'en fatiguai plus de trente avant de joindre le troupeau. Mes compagnons entraînés par l'exemple, étaient comme des fous. Ils galopaient, ils criaient, ils déchiraient les flancs de leurs montures à grands coups d'éperons, ils déchargeaient leurs fusils en l'air pour exciter les chevaux et s'étourdir eux-mêmes. Quant au petit cheval gris, c'était bien le général le plus étonnant qui eût jamais commandé une armée. Il fit des prodiges pour ménager son monde et pour nous mettre sur les dents. Il fuyait savamment par les chemins les plus courts et les plus faciles, jusqu'à ce qu'il vit ses gens en sûreté. Lorsqu'il les avait installés à bonne distance
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et dans un joli pâturage, il leur disait : « Mangez, soufflez et reposez-vous; moi, je veille. » Aussilôl il montait sur quelque dune élevée, et il nous regardait venir. Savez- vous ce que nous lui avons pris de monde en huit jours? trois poulains fourbus et une vieille jument écloppée, D s'arrêta pourtant, à la fin, recini de fatigue et haletant à faire peine. Nous accourions comme une volée de canards, en poussant de grands cris : il nous attendit de pied ferme, cloué sur ses quatre jambes comme un cheval de bois. Ses camarades harassés ne pensaient plus à fuir, et broutaient l'herbe çà et là autour de lui.
« Je me fis apporter un licol, et je vins prendre possession dé mon prisonnier en détournant un peu la tête, car je n'osais pas trop le regarder en face. Il me laissa venir à portée, et, au moment où je m'y attendais le moins, il se cabra de toute sa hauteur et m'appliqua un de ces formidables coups de poing dont on ne se relève pas toujours. Je ne me souviens pas de ce qui s'est passé ensuite, mais un homme qui a la tête fendue n'est point maître de sa colère, et je crois que les vieilles armes dont on s'est servi dix ans vous partent toutes seules entre les mains. Quand je revins à moi, le sang me coulait dans le cou, et je vis par terre un grand corps aplati, allongé, difforme, et qui ressemblait plus à une loque qu'à mon beau , mon noble , mon vaillant cheval gris.
« Les autres se laissèrent prendre sans résistance. Chaque propriétaire démêla son bien, et il y eut quelques bêtes de plus dans les écuries de Bulos et de la Ganau. Le maire me dit que j'avais bien mérité delà commune, quoiqu'il y fût pour vingt écus de sa poche. Quelques-uns me firent des compliments, d*autres me reprochèrent ma maladresse et fMirlèrent de réclamer Fargent que je leur coûtais. Moi, je savais bien que j'avais fait une chose utile en effaçant les dernières traces de la barbarie; mais je fis vœu de ne plus tirer un coup de fusil. Et maintenant, quand je reviens faire une promenade dans les dunes avec des messieurs et des dames, je suis fier de leur apprendre qu'ils n'ont plus rien à redouter, ni de la dent des loups, ni de la corne des taureaux. Je leur montre avec orgueil comme tous les chevaux qui paissent dans les lètes ont de belles entraves aux pieds; et l'on a l'indulgence de me dire que j'ai changé la face du pays. C'est égal, il me ferait un rude plaisir celui qui me rendrait, seulement pour un quart d'heure, mes vingt ans, mes taureaux sauvages, mes loups et la brave petite bête qui galopait si bien et qui m'aimait tant! »
Maître Pierre nous ramena au Moustique sans ajouter un seul mot; vous aiwiez dit que l'émotion des souvenirs lui coupait la parole. En traversant une lète, il s'arrêta auprès d'un petit cheval pommelé, hii prit la tète dans ses mains, le re-
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garda quelque temps et se remit en route après lui avoir frappé doucement sur l'épaule. Rentré à la maison, il nous précéda au salon et décrocha un vieux fiisil suspendu, avec d'autres, à un beau massacre de cerf. C'était une arme de pacotille qui pouvait avoir coûté trente francs en fabrique. Le canon était en fer, de fort calibre; la crosse devait être en mauvais noyer. Il effaça sur le bois quelques taches déposées parles mouches, et gratta un point de rouille qui s'était fixé sur la batterie. Puis il remit les choses en place, et vint dîner avec nous.
Le repas fut d'abord assez triste; cependant on s'égaya sur le tard. Notre hôtesse nous conta quelques-uns des anciens usages du pays ; maître Pierredonna un regret à ces vieilles coutumes locales qui coloraient autrefois la vie des provinces et qui s'effacent tous les jours sous l'uniformité dû progrès. Avant qu'il soit vingt ans, la naissance , le mariage et la mort se célébreront partout avec les mème§ cérémonies , ou plutôt se passeront sans cérémonie. On voit déjà plus d'une famille landaise enterrer ses mcrts sans. improvisation funèbre, sans cortège de pleureuses, sans hurlements renouvelés des Grecs. Les mariages se font à peu près de même à Bulos et à Paris : il y a dix ans , c'était bien un autre cérémonial! Voici comment on s'y prenait pour demande^* la mai|i d'une fille, he galant, paré
de sa peau de moulon la plus neuve, allait chercher deux camarades. H leur confiait à chacun une cruche de vin ou de piquette, et les trois compagnons bras dessus bras dessous, se présentaient à l'heure du souper chez les parents de la fille. Ils posaient le vin sur la table ^ et l'on ajoutait trois couverts pour eux, car une politesse en vaut une autre. On soupait jusqu'au matin , en vidant les cruches à petits coups et en devisant de toutes choses, excepté du mariage. Aux premières lueurs de l'aube, la jeune fille se levait de table et allait prendre le dessert dans la grande armoire en bois de pin. C'est alors qu'on ouvrait l'œil, et que le cœur battait à tout le monde 1 Quand la demoiselle apportait un . plat de noix, le galant savait à quoi s'en tenir : il était congédié dans les formes, et il n'avait qu'à le-^ ver le camp avec ses deux amis et les deux crudies vides. Si elle servait du fromage , des amandes, des raisins secs, et tout ce qui se trouvait dans l'armoire , excepté des noix , les épousailles ne tardaient guère. De cette façon, la main d'une fille était demandée, accordée, refusée sans nul embarras de paroles. Les cruches de vin clairet se chargeaient de la demande; un plat de noix répondait.
Je me mis à conter à mon tour, et j'appris à mes hôtes que cette façon de traiter les attires était vieille comme la Gaule. II. y a quelques milliers
13Î MAtTRE PIERRE.
d'années, un navire grec, battu par les vents du Midi , se réftigia dans le plus beau port de la Pro* Yence.Lecapitaineyjeuneetsouriantcomme les dieux de son pays» vint demander Thospitalité au brenn gaulois qui régnait sur la côte. « Soupe avec nous , répondit l'homme à la grande barbe. C'est demain que je marie ma fille Marseille, et cette nuit, après boire, elle fera son choix entre les prétendants. » Le* Grec et ses matelots assistèrent à la fête. Les jeunes Gaulois témoignèrent la violence de leur amour en vidant les brocs , en jurant dans leur patois et en frappant la table à coups de poing. Le Grec savait peu la langue du pays, mais ses yeux parlaient un langage qui se fait comprendre par toute la terre. Quand le jour fit pâlir la lumière des torches, la jeune Marseille prit une coupe devin généreux, parsemé de feuilles de roses, et tourna lentement autour ^e la table pour faire son choix. Elle dédaigna les jeunes chefs qui se retournaient vers elle en lissant leur moustache rousse et en écarquiUant leurs gros yeux bleus, et elle s'arrêta auprès de l'étranger, qui ne la regardait plus. Elle lui posa le doigt sur l'épaule et lui tendit la coupe en détournant la tète, plus rouge que les nuages d'été par un beau coucher de soleil. Les Gaulois frémirent de jalousie; mais le Grec n'en fit aucun compte, n prit la coupe dans sa main gauche en appuyant la droite sur la garde de son épée. Le
même jour, il épousa la fille du brenn, et il ne retourna jamais aux rivages de l'Ionie , où sa mère l'attendait en filant de la laine ; et les arts de la Grèce fleurirent glorieusement autour de lui; et la place où il b&tit la maison de sa femme s'appelle encore aujourd'hui la ville de Marseille.
n y avait longtemps que j'avais lu cette légende dans l'histoire de H. Henri Martin, et je la racontai comme elle me revint en mémoire. Mais mon récit obtint un succès que je n'avais nullement prévu. Marinette s'était levée matin, et sa journée , comme la nôtre, avait été bien remplie. A mesure que je parlais , ses paupières brunes s'abaissaient lentement sur ses grands yeux. Je la vis dodeliner de la tète , comme pour approuver ce que je disais ; puis ce jeune corps s'entassa mollement au fond du fauteuil, puis elle s'endormit de ce sommeil doux et silencieux qu'on aime à contempler chez les enfants.
Maître Pierre l'emporta tout endormie, avec tant de délicatesse que ses mains n'auraient pas froissé une feuille de rose. Il la déposa dans la chambre où elle couchait d'habitude , et laissa à la maîtresse de la maison le soin de la déshabiller. Il me conduisit ensuite au dortoir qui nous attendait et où l'on avait préparé un bon lit pour moi , un tas de bruyère pour Sa Majesté le roi des Landes.