‹ Maître Pierre;Chapitre 3 sur 8 · LA CAPITALE DE SON ROÎAUME · texte numérisé non relu

LA CAPITALE DE SON ROÎAUME

Le 6 ayrQ, mattre Pierre vint au petit jour me tirer par les pieds. « Habillez-vous vivement, me dit-il ; le temps presse , et nous avons beaucoup à faire aujourd'hui. » Cependant , il ne prévoyait pas tous les événements de la journée.

Un pain bis, une jatte de lait et un rayon de miel nous attendaient dans la salle à manger. Nos hôtes s'étaient levés pour nous dire adieu; Harinette était habillée, coiffée, guêtrée et sous les armes, dès le matin , comme un petit soldat.

On déjeuna sur le pouce ; les maîtres de la maison nous reconduisirent jusqu'au bateau, et je serrai la main à ces amis d'un jour.

Le ciel était gros de nuages, et le vent d'ouest labourait en larges sillons les eaux troublées de l'étang. Maitre Pierre nous annonça la pluie en serrant sa peau de mouton autour de ses épaules; Marinette fit comme lui. Mon manteau m'avait paru

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lourd la Teille et ravant-veille ; je commençai à craindre qu'il ne fût trop léger.

Le mât criait sous Teffort de la voile ; notre ba« teau , affilé de l'avant, embrochait les lames Tune après l'autre, non sans embarquer quelques petites choses. Je vidais l'eau avec une écope et Marinette avec un sabot : tout l'équipage était aux pompes. Nous espérions arriver avant la pluie , mais une rivière tomba du ciel et nous surprit à moitié chemin.

On assure que petite pluie abat grand vent; les grandes pluies n'ont pas le même privilège, car le vent redoubla de force , et je vis le moment où Tétang de la Ganau engloutissait mattre Pierre et sa fortune. Le petit homme ne se croisait pas les bras comme César, en prononçant des sentences, mais il manœuvrait de toutes ses forces et jurait de temps en temps avec une facilité d'élocution qui ne se trouve que dans le Midi.

Il nous tira d'affaire en nous jetant dans les marais; ce ne fut pas sans peine. Le bateau s'engagea dans un chenal où la violence du vent ne se faisait plus sentir. La voile s'abaissa , maître Pierre prit un aviron et me donna l'autre, et Marinette gouverna sur Bulos par les chemins de traverse qui font le tour de l'étang. La pluie ne tarissait pas, nous étions ruisselants comme des divinités marines.

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c Gela Ta-t-il tomber longtemps ? demandai-je à maître Pierre. Est-ce une pluie sérieuse, ou simplement mie giboulée de mars égarée en avril? c n répondit en souriant : « J'espère bien que nous en avons pour deux mois.

— Vous espérez ! ne m*avez-vous pas dit que ces pluies du printemps étaient la ruine du pays?

— Elles sont la fortune de Bulos et de toutes les landes qu'on a pris soin d'assainir. La pluie est fort bonne de soi% lorsqu'on né la laisse pas croupir en place. Du temps qu'elle inondait mes terrains , elle tuait tout : elle fait croître et prospérer mes arbres, depuis qu'elle traverse le sol sans y séjourner. Les arbres sont des créatures comme vous et moi : un verre d'eau nous fait grand bien, mais nous ne vivrions pas longtemps au fond de la rivière.

— Voilà bien des verres d'eau qui tombent sur vos terrains de Bulos.

— n n'en tombera jamais trop, puisque l'eau est aussitôt prise, aussitôt rendue. Vous pouvez vous faire une idée de notre printemps par la journée d'hier V et celle que voici. Nous avons alternativement grande pluie et grand soleil; le chaud et l'humide abondant chez nous. Dans les landes qu'on n'a point assainies, l'humidité ne sert qu'à pourrir les racines, et le soleil ne chauffe rien que la surface de l'eau. Hais du jour où l'écoulement des eaux est assuré, la chaleur et l'humidité font tour à

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tour leur office ; nos arbres sont comme de bons bourgeois» le dos au feu, le Tentre à table ; ces grandes pluies qui étaient xm fléau deyiennent un bienfait du ciel, et la végétation opère ici des miracles que vous n'avez jamais vus ailleurs. Du reste, ouvrez les yeux et jugez par vous-même; nous voici bientôt arrivés. >

Maître Pierre et sa jeune compagne débarquèrent par une pluie battante, aussi tranquillement que si l'averse était tombée à c6té d'eux. Les Landais ont cela du canard; on dirait que Teau ne les mouille pas. Moi qui sentais chaque goutte pleuvoir sur mes os, je n'avais pas l'oreille aux discours de mon professeur ; le froid paralysait xm peu mon attention; une classe en pleine eau ne flattait aucunement mes goûts. Cependant je savais que le quart ^'heure était décisif. J'allais juger par mes yeux si j'avais été instruit par maître Pierre, ou simplement amusé ; si j'étais tombé sur un homme utile ou sur un rêveur agréable ; si la métamorphose des landes était une vérité ou une utopie. Je fis donc un effort héroïque pour ouvrir les yeux sous cette cascade, et je tendis mon esprit comme l'arc d'Ulysse.

On me conduisit à la jeune forêt de maître Pierre, le long d'un fossé large de 2 mètres et profond de 40 centimètres environ. L'eau y coulait à pleins bords, mais saiB se presser nullement. « Voilà, dit mat-

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