‹ Maître Pierre;Chapitre 7 sur 8 · BIJOU AÎNÉ, ronflant sur la table. Rrrrr · texte numérisé non relu

BIJOU AÎNÉ, ronflant sur la table. Rrrrr

LE GENDRE SERRURIER, à M. Darde fils. Voilà pourtant les messieurs de la ville!

DEUXIÈME CONSEILLER MUNICIPAL, à maître Pierre. Garçon ! verse-moi un verre d'eau vinaigrée. (// boit en faisant la grimace.) C'est bon ! Ça ne grise pas! C'est la boisson des vrais Landais ! (il sort.)

LE MAIRE. Ou, pour parler élégamment, le breu> vage national! (A maître Pierre.) Mais comment vas-tu t'y prendre pour reconquérir les terrains que l'eau des étangs a envahis?

l'adjoint. Et pour faire la fortune de plusieurs personnes ?

LE MAIRE. C'est une grande idée, à coup sûr, et rehaussée d'un élément généreux, comme toutes celles du même auteur ; mais peut-être y a-t-il de l'indiscrétion à l'interroger.

l'adjoint. Bah! Il n'a jamais eu de secret pournous.

JEAN XVII, à maître Pierre. Attention ! Ils vont te tirer les vers du nez.

LE MAIRE. Sachez, vieillard incongru, que le vrai génie est comme le soleil. U n'attend pas qu'on lui demande la lumière.

246 MAtTUE PILRRE.

maItrb pibrrb. Au fond, qu'est-ce que ça me fait? Dans cette idée-là, il y a à manger pour tout le monde. Tendez vos assiettes!

PREMIER CONSEILLER MUNICIPAL. Vive maître Pierre !

M. BIJOU aIné. Rrrrr!

M. TOMERT, bas à Marinette. Est-ce qu'il va recommencer sa classe?

MARINETTE. Oui, mousicur.

M. TOMBRT. C'est uu fier original.

MARINETTE. Oui, monsieur.

M. TOMERT. Mais il a du bon.

MARINETTE. Oui , monsicur.

M. TOMERT, riant. Vous êtes adorable.

MARINETTE. Oui, monsicur.

LE MAIRE. Avec votrc permission, monsieur Tomery, je vous rappellerai à l'ordre.

M. TOMERT. Oui, monsicuT.

maItrb PIERRE. On m'a reproché tantôt que l'assainissement des landes doublerait le volume de nos étangs et les ferait déborder sur les communes du littoral. Qui est-ce qui a dit ça?

LE MAIRE. L'a-t-on dit? A coup sûr, ce n'est pas moi.

l'adjoint. Ni moi! Je connais trop..,.

TOUS. Ni moi ! ni moi !

maItre pierre. Allons! ça n'est personne. Mais celui qui me Ta dit avait raison. Il est certain que

le jour où ma besogne sera liaie, tous les villages placés comme Bulos seront perdus. Mais....

l'adjoint. Il a réponse à tout.

LE iiÀiBB. Je ne dis rien, mais vous allez voir!

uAtTRB PIERRE. Mais j*ai pensé à creuser un canal qui déverserait le trop -plein des étangs dans le bassin d'Ârcachon. Nous avons assez de pente.

LE MAIRE. Adopté! Pen fais mon affaire! J'exé< cuterai le canal et il portera mon nom.... Mais pardon! Qu'est-ce que j'y gagne?

maItre PIERRE. Si je me contentais de retirer des étangs l'eau que j'y aurai mise, mon canal sérail déjà un travail d'utilité publique, puisqu'il sauverait nos villages et me permettrait de dessécher les ans sans inonder les autres.

LE MAIRE. Certainement, mais nous aurions plus court à rester comme nous sommes et à laisser les autres comme ils sont.

MAÎTRE PIERRE. Mais si, au lieu de conserver le niveau des étangs, je l'abaisse d'un mètre ou deux! L'eau se retire, pas vrai? Nous gagnons autour de chaque étang une belle bande de terre.

LE MAIRE. Diable! ça vaut la peine.

MAÎTRE PIERRE. Ça n'cst dcn. La grosse affaire, c'est que tous les marais du voisinage se trouvent desséchés du coup.

LE MAIRE. Mais c'est énorme ! J'ai trois cents hoc-

248 MAlTRE PIERRE.

tares entre Hourtins et la Ganau, qui ne m*ont jamais rapporté que du poisson.

l'adjoint. Moi, j'ai une pêcherie de six cents journaux du côté du Porge. On pourrait en faire quelque chose!

maItrb pibrrb. On en ferait quelque chose comme six cents journaux de pâturages. Un joli mouchoir à bœufs !

l'adjoint. Grand homme!

maItrb pibrrb. Je sais bien. Notez qu'il y a des marais à l'infini autour de nos étangs. Entre les étangs d'Hourtins et de la Ganau , j'ai mesuré dans l'eau une plaine de sept kilomètres qui reste inondée six mois par an. Desséchés, les sept kilomètres! Les marais de Bulos, de Batéjin, de Balourtot, de Langrane, de Hourbieil, de Langouarde, desséchés! Les marais de Lillel nous ont donné l'exemple en se vidant tout seuls par le chenal de Lège dans le bassin d'Arcachon.

LB mairb. Mais c'est une Californie !••• s'il ne faut pas trop d'argent pour creuser ce canal-là.

iiaItre pibrrb. Ça dépend. Peu aurai pour cent cinquante mille francs si je n'abaisse qu'un peu le niveau des étangs. La dépense pourra se monter au double, si je fais l'ouvrage à fond.

LB MAiRB. Ne te gène pas, mon garçon : abaisse, abaisse. Je te donne tous les pouvoirs nécessaires.

TOUS. Nous aussi ! nous aussi !

maItre pierre. Voulez-vous faire l'opération de compte à demi avec moi?

LE MAIRE, refroidi. A quoi bon? Tu es le plus capable. Notre temps est pris, à nous autres. Nous sommes des paysans. D'ailleurs il faudrait avoir des capitaux disponibles. Je t'ai promis d'ôtre le parrain de ton canal; je ne m'en dédis pas. Mais c'est toi qui seras son père.

maItre PIERRE. Vous étcs tous du même avis?

LE CHOBDR. Oui ! opi!

maItre pierre. Eh bien, c'est convenu, et je vous remercie de votre générosité.

le maire. Gomment l'entends-tu ?

mâItre pierre. C'est la première fois qu'on aura vu des paysans préférer la dépense à la recette, et abandonner leur argent au lieu de prendre celui des autres. La loi sur les dessèchements est formelle. J'améliore vos marais ; ils ne valent pas trente francs l'hectare au jour d'aujourd'hui : ils en vaudront trois cents dans dix-huit mois, et la loi m'accorde moitié delà plus value.

LE MAIRE. Répète un peu cette loi-là !

maItre pierre. Si j'obtiens la permission de creuser mon canal, je commencerai par faire estimer vos trois cents hectares : ci neuf mille francs. Nous recommencerons l'estimation après dessèchement : ci quatre-vingt-dix mille francs, au bas prix. C'est

250 MAtTRE PIEHRE.

quarante-mille cinq cents francs que vous me redevrez I

ut iiAiRB. Mais y malheureux ! tu vas gagner des millions!

MAtTRB piBRRB. Pourquol avcz-vous refusé de les gagner avec moi?

LE MÀiRB. Mais j'aime encore mieux partager avec toi l'argent des autres que te donner la moitié du mien. J'en suis» de ton canal!

M. DARDE. Un instant, messieurs. Je suis trop juste pour nier l'utilité du projet de M. Pierre. Le canal en question enrichira non -seulement son inventeur, mais toute la population riveraine. Il assainira définitivement le pays que vous habitez; il chassera la pellagre, la fièvre et toutes les maladies du monde, excepté la vieillesse. Mais vous oubliez un point dans la ferveur de votre enthousiasme. Si l'on supprime les marais, que deviendront nos pêcheurs? Il y en a quelques centaines aux environs de Bulos. Un trou creusé dans le marais est tout leur patrimoine; le poisson qui vient s'y prendre est tout leur revenu. Monsieur Pierre n'est pas homme à dépouiller les pauvres pour enrichir les riches,

mâItre PIERRE. Jusqu'ici, monsieur Darde, je n'ui dépouillé personne, et je suis trop vieux pour changer mes manières. Les propriétaires des pêcheries sont presque tous dans le cas de monsieur

Tadjoint ici présent. Il vous a dit qu'il avait une pùcherie de six cents journaux du côté de Porge, J'en 3ii une assez grande aussi dans le voisinage de la Oanau. Nous y récoltons du poisson, faute de mieux; mais quand nous y trouverons des chevaux, des moulons et des vaches, je ne vois qu'un jour de la semaine, à savoir le vendredi, où nous pourrons regretter notre poisson.

LE GENDRE FRANÇOIS. Très-choHf

M. TOMERT. Monsieur Pierre, je crains bien que notre première conversation ne vous ait laissé quelques préjugés contre moi. Je vous aurai fait l'effet d'un oisif incurable et d'un incorrigible mondain. Je ne veux pas vous laisser sous une impression aussi fâcheuse, et, quel que puisse être le résultat de cette entrevue, il ne faut pas que vous me jugiez sur deux ou trois paradoxes en l'air.

JEAN xvn, entre ses dents. Toi, tu mords aux millions. On ne dira pas que tu as la faim pour excuse !

M. TOMERT. Si je me suis permis quelques plaisanteries contre les hommes de travail et de dévouement, croyez, monsieur Pierre, que l'esprit seul en a fait les frais et que le cœur n'y élait pour rien. Mon père a travaillé honorablement; j'ai travaille moi-même dans ses bureaux quand j'étais q^us Jeune. Si je méprisais le travail, je ne serais pas ici. Peut-être ai-je vécu un peu exclusivement pour moi depuis quelques années, mais je n'ai pas perdu le

252 MAITRE PIEIIRE.

sens moral au point de rester indifférent à Texempie d'un homme qui se dévoue au bonheur de ses semblables.

JEAN XVII. Ouf!

M. TOMSHT. J'ai pu biftmer quelquefois la spéculation, mais seulement la spéculation égoïste qui est étrangère et quelquefois hostile à Tintérét de tous. Quant aux affaires honorables, utiles, populaires, que l'équité conseille, que la loi approuvé, que le public applaudit, je suis homme à les embrasser hardiment, qu'elles soient ou non lucratives.

LB MAiRB. Permettez, monsieur Tomery.

l'adjoint. Il me semble que ce n'était pas pour ça que vous étiez venu ici, vous !

PRBHISH CONSEILLER lIDNIGIPAL. GhaCUn SOU lot!

DiuxiÈMB CONSEILLER MUNICIPAL [rentrant). Nous n'avons besoin de personne.

M. TOMERT, à maître Pierre. Votre projet est grand, je le voudrais gigantesque. Vous comptez la dépense par cent mille francs; j'ai des millions .à vos ordres. Vous me parlez d'une rigole d'écoulement, d'un modeste égout destiné à assainir les landes; je rêve un grand canal de navigation qui transportera les produits de la terre depuis la Gironde jusqu'au bassin d'Arcachon !

LE MAIRE. Des bétisesl

maItre PIERRE, n ne transportera pas grand'chose, monsieur Tomery, attendu que nos récoltes soi^

encore un peu dans Tavenir. Il n'abrégera pas les chemins, s'U va de la Gironde au bassin d'Arcachon, car il ne servira qu'à promener les navires à une distance toujours égale dé Bordeaux. Enfin, il ne desséchera rien du tout, car les canaux de navigation sont toujours élevés au-dessus du sol, et l'eau de notre drainage ne saurait pas monter si haut.

LE MiiiiE. Enfin, monsieur Tpmery, permettezmoi de vous rappeler que nous sommes paysans, et que nos affaires sont nos affaires. Je ne dis pas, si nous manquions de capitaux!

M. TOMERY. Tiens, vous avez des capitaux disponibles!

l'adjoint. Vous croyez donc qu'il n'y a d'argent qu'à Bordeaux !

PREMIER CONSEILLER MUNICIPAL. On VOUS en prêtera, de l'argent!

DEUXIÈME CONSEILLER MUNICIPAL (rentrant.) On vous en donnera!

LE GENDRE FRANÇOIS. Ou VOUS CU....

MARINETTE. Elle se lève et découvre le plat du milieu.

Messieurs, il est peut-être bien tard pour vous offrir des noix.

LE MAIRE, bas à Marinette» Tu en as donc trouvé, sournoise ! [Haut.) Il n'est jamais trop tard.

l'adjoint. Mieux vaut tard que jamais.

MARINETTE, bas au maire. Regardez! ihne me remercie même pas.

254 MAtTRE PIERRE.

LB MAIRE, de même. U faut te foire une raison. L'amour ne se commande point

ut CHOBOR. Des noix! Par ici! Des noix! (Les noix volent de tous côtés sur la table ; tenez de M. Bijou est atteint grièvement.)

M BIJOU AtNi s'éveiltant. Cent louis pour Tomery!

M. DARDE. Toiyours en veine, celui-là !

CIQ^O

Je dormis le lendemain jusqu'à trois heures. Le maire de Bulos entra sur la pointe des pieds, comme une garde-malade , dans la chambre qu'il m'avait* donnée. « Je ne vous réveille pas ? dit-il en s'asseyant à la tête du lit. C'est qu'il est trois heures de relevée , nous sommes tous sur pied depuis midi ; on a mangé la soupe à l'oignon sans vous, et... j'avais peur.

— De quoi?

— Vous n'avez encore rien écrit?

— Ma foi, non ; je ne suis pas somnambule, pour écrire les yeux fermés. Votre souper a duré trop longtemps; je n'ai pas l'habitude de passer les nuits, et j'avais grand besoin de repos.

— Comment! vous êtes Parisien et vous craignez les nuits blanches ! Que faites-vous donc à Paris?

— Je fais comme vous : je me lève le matin et je me couche le soir.

f56 MAITRE PIERRE.

— Allons ! allons ! vous vous gaussez de moi , mais on ne m'en fait pas accroire. Je sais que les hommes de plume écrivent de minuit à six heures du matin sur une table de café ou sur les genoux d'une danseuse , en buvant des petits verres de liqueur. Mais vous me dites que vous aveif reposé ; la politesse m'ordonne de vous croire. Quand vous raconterez l'histoire de ce souper, je vous fournirai des notes. Ne vous pressez pas; il faut se garder de la première impression, comme disait un conseiller général. Si vous preniez au sérieux tout ce que pialtre Pierre nous a conté, vous pourriez prêter à rire aux personnes compétentes. On a bientôt fait de se couvrir de ridicule, et le sage doit tourner sept fois sa plume dans sa bouche.

« Car enfin, ce projet de canal que maître Pierre a fait sonner si haut n'est pas, à proprement parler, une merveille. L'idée première est bonne ; j'aurais mauvaise grâce à dire le contraire, attendu qu'elle est de moi. Je l'ai émise autrefois dans la conversation, sans y attacher beaucoup d'importance. Il Ta recueillie comme les enfants ramassent des clous sur la route , et il Ta accommodée à sa façon pour nous la servir au dessert. Vous avez vu que tout le monde en a paru étonné , excepté moi. J'ai même porté la main à mon chapeau, comme pour saluer une vieille connaissance. Si j'ai offert de donner mon nom à ce nouveau canal, c'est que j'avais mes

CHAGRINS D'AMOl'R. 257

raisons. L'homme doit signer ses œuvres, comme dit un haut fonctionnaire de l'antiquité. Mais nous n'en sommes pas encore là. n y a des difficultés à lever, des obstacles à aplanir, des complications administratives et autres à dénouer. Pai déjà causé ce matin avec maître Pierre , et je lui ai suggéré des idées nouvelles. Au moment où je vous parle , il trotte dans le marais et moi je suis assis : ne convient-il pas que les membres s'agitent et que là tête reste en place ? C'est une idée à développer, et si j'avais le temps d'être auteur j'en ferais quelque chose. Croyez-moi, monsieur le Parisien, vous aurez tout profit à travailler sous mon inspiration. Un autre vous dirait peut-être des choses vraies ; celles que je vous conterai seront en outre officielles. Et puis, soit dit entre nous, je connais les auteurs, au moins de réputation. On est un peu panier percé, pas vrai? comme les artistes ! On a quelques petites dettes à son café ? Ah I la jeunesse I Eh bien, je vous conterai mes affaires, vous me conterez les vôtres, et n'ayez pas peur mous nous arrangerons toujours. Il y a bien de l'argent à gagner avec mon canal ; chacun de nous aura sa part.

— Même maître Pierre ?

— Oh ! maître Pierre ne tient pas à l'argent. Il en parle beaucoup , il le manie quelquefois , il ne le garde pas. C'est un original , je vous l'ai déjà dit«

— Je Tai bien vu. Gomment va Marinette ce malin?

— Petitement; elle a les yeux rouges. Est-ce d'avoir pleuré ou d'avoir veillé? Personne ne peut le dire. Je ne sais pas ce qu'elle fait de ses chagrins, car elle ne les partage avec personne. Je crois qu'elle s'en nourrit. Ces messieurs sont partis au sortir de table, pendant qu'on vous menait coucher. Ils ont regagné Bordeaux sans traverser le village ; les gamins auraient couru après la voiture en criant : A la noix ! Vous croyez peut-êlre qu'après ça maître Pierre s'est jeté dans les bras de Marinette? Ah ! bien oui! comme les chats se jettent à l'eau ! II l'a honorée d'un bonsoir tout sec, et il est allé s'étendre, comme un lâche, sur la bruyère. Monsieur, je ne suis pas meilleur qu'un autre; mais si j'avais l'honneur d'être employé dans les bureaux du journalisme, j'écrirais un feuilleton pour fléirir cette conduile-là. Si Pierre est un honnête homme, il doit épouser Marinette. Voici dix ans qu'il la compromet et qu'il l'empêche de se marier avec d'autres. D'ailleurs, je vous le demande, ,ne vaut-il pas cent fois mieux qu'il s'établisse à demeure , avec sa femme et ses enfants , dans ma commune, où il est né, où il a travaillé, où il a tant à faire, au centre de l'administration de mon nouveau canal? Je lui destine une position conforme à ses goûts et à son éducation première : quelque

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chose de subalterne et d'honorable, un emploi actif et même, jusqu'à un certain point , lucratif. Et, si l'ambition lui vient en vieillissant, j'ai de quoi le satisfaire. Je lui garde le titre de premier ouvrier de Bulos , comme La Tour d'Auvergne était le premier grenadier de France ! »

Au milieu de ces propos, je fis ma toilette comme je pus, avec une serviette grande comme un mouchoir et un demi-litre d'eau dans une aiguière de faïence. Habillé, j'entrai dans la cuisine où un déjeuner frugal m'attendait. Marinette m'y attendait aussi, mais je passai d'abord auprès d'elle sans la reconnaître. Accroupie sur un tabouret, à l'ombre de la haute cheminée, elle avait plongé sa tète dans ses petites mains brunes. Ses pieds saupoudrés de cendre écrasaient machinalement les braises éteintes , sous le talon de leurs sabots. Ses cheveux n'étaient point épars, et l'invariable foulard jaune retenait ses bandeaux à leur place ; son habit était en ordre comme l'uniforme d'un soldat bien noté ; il n'y manquait pas une épingle. Ses yeux étaient sans regard, mais sans larmes. Aucun sanglot ne soulevait les petits rochers do sa poitrine. Pas un cri, pas un mot, pas un soupir. Ce n'était pas la douleur abandonnée d'une femme qui ne se possède plus et qui jette au dehors un flot tumultueux de sentiments et de pensées ; c'était le désespoir contenu et précis d'un petit être inteUi-

rent, logique et décidé, qui veut une seule chose du monde , et qui a résolu de l'avoir ou de mourir.

Elle se leva sans affectation , me tendit la main comme une bonne petite fille, et me servit mon repas. Le maire se promenait de long en large dans la cuisine. Tantôt il insistait pour me faire manger deux fois du même plat ; tantôt il sanglait quelque consolation maladroite dans la figure de Harinette. Il me disait que l'armoire était pleine pour huit jours, et que je serais forcé de rester à Bulos jusqu'à la consommation des viandes : c Car enfin , ajoutait-il, vous n'avez pas la prétention de nous faire manger vos restes ! » Il disait à la jeune fille : « Ne te mets pas en peine ; les femmes ne meurent pas de chagrin; c'est bon pour les hommes.

Vous pleurez, vous autres ; il n'y a qu'un robinet à tourner, et toutes vos tribulations s'écoulent en eau, »

Marinette ne songeait pas plus à pleurer qu'à répondre. Elle profita d'un instant où le maire avait le dos tourné pour se pencher à mon oreille et me dire : < Demandez.à voir les chalets ; il faut que je vous parle. » Je ne saisis pas à première vue le rapport qui pouvait exister entre ses chagrins et les chalets de Bulos. Si elle voulait se ménager un tèteà-tête avec moi , l'échappatoire me semblait mal choisie, carie maire ne céderait à personne le plai-

sir de me vanter son ouvrage. Cependant je risquai l'aventure, et je demandai si Ton ne profiterait pas du beau temps pour me montrer le village neuf. Le maire se mit à mes ordres, comme je l'avais prévu, et Marinette se joignit à nous.

Le nouveau Bulos commence à vingt pas de la maison du maire. L'église et la mairie, construites en pierre, s'élèvent au milieu de l'ancien village , qui est resté passablement laid ; mais je n'ai jamais rien vu de plus propre et de plus élégant que la grande avenue où les charpentiers ont aligné deux rangs de constructions économiques. On y compte une centaine de maisons, petites et grandes, dont la plus chère n'a pas coûté plus de dix mille francs. Elles reposent sur des cubes de pierre , et le plus souvent sur des pilotis qui élèvent le plancher à quelques centimètres au-dessus du sol. Les murailles de bois qui les protègent contre le froid et le chaud n*ont pas plus d'un décimètre d'épaisseur, et cependant il est facile d'y entretenir à peu de frais une température égale. Ces édifices ont l'avantage de se construire en toute saison et d'être habitables aussitôt que construits : il n'y a point de plâtres à sécher ni de rhumatismes à prendre. Le maire nous fit entrer dans deux ou trois maisons et dans une demi-douzame d'étables. Bêtes et gens étaient satisfaits de leur habitation ; du moins, les gens me le dirent. Le seul défaut visible de tous ces loge-

±61 MAfTIlE PltRRÉ'.

inents est une sonorilé excessive ; mais les paysans s'en inquiètent assez peu. Ils se couchent tous à la même heure, ne se plaignent pas d'être éveillés au chanl du coq et passent la journée dans les champs. Un autre inconvénient , moins sensible au premier coup d'oeil , mais plus sérieux et plus terrible, c'est qu'une allumette mal phicée peut effacer Bulos de la carte de France. Le maire accueillit en se rengorgeant cette objection que je croyais sans réplique.

« Je vous attendais là , me dit-il. Sachez que j'ai trouvé le secret de rendre le bois incombustible. »

Marinette me dit à l'oreille : Il Ta trouvé... à Paris I

« Oui, monsieur, poursuivit le maire d'un «ton de charlatan , il existe une eau miraculeuse qui met le bois, l'étoffe et même le tulle à l'abri des flammes dévorantes. Grâce à cette préparation, dont j'ai donné le secret à mes habitants de Bulos, une planche peut séjourner un quart d'heure au milieu du feu le plus ardent sans être seulement entamée. On peut brûler une montagne de copeaux dans la chambre où nous sommes, une meule de foin sous le hangar d'à côté, une botte de paille dans l'écurie d'en face , sans endommager ni la chambre , ni le hangar, ni l'écurie. Bulos ne sera jamais incendié, grâce à la Uqueur que je lui ai donnée et qui porte mou nom.

— Vous savez donc la chimie? » lui dis-je pour rembarrasser. Il répondit avec un certain bon sens: •« Je n'ai pas besoin de l'apprendre, si j'ai des gens qui la savent pour moi. »

Je l'avoue à ma honte, les chalets incombustibles me souciaient moins pour le moment que le chagrin de Marinette, et je me dépitais de ne pouvoir écouter à loisir, dans une maison de pierre ou de bois, sa petite confidence. Elle avait compté que le maire nous abandonnerait un instant à nous-mêmes pour deviser avec ses administrés sur les événements de la veille. Mais l'homme important croyait ajouter à son prestige en s'enfermant dans le silence. On le tiraillait deçk 9 delà , à droite et à gauche , qui par la manche, qui par le pan de son habit ; mais les plus persévérants n'obtenaient de lui qu'une demi-confidence, un mot en Tair, une indiscrétion monosyllabique. A la fin cependant, lorsqu'il se fut assez amplement fait valoir à mes yeux, la démangeaison de mentir lé Uvra sans défense aux curieux du village. Il nous]fiissa sur le seuil d'une maison neuve dont il avait la clef dans sa poche ; il ouvrit la porte , pria Marinette de me faire les honneurs , et demeura emprisonné dans un cercle de notables. J'ai su depuis qu'il leur avait conté que j'étais un rédacteur du Siècle envoyé par le gouvernement pour lui demander quelques avis.

Marinette ne fut pas plutôt seule avec moi qu'elle se jeta dans mes bras sans façon.

« Ah ! monsieur, dit- elle, il faut que vous me sauviez. J'en mourrai, pour sûr, et de ma main. Ça n'étonnerait personne , allez ! on sait que nous ne craignons pas la mort dans la famille. Expliquezmoi cet homme-là I Vous avez plus d'esprit que nous autres , puisque vous demeurez à Paris. Que veut-il? A quoi songe-t-ilî Est-ce qu'il m'aima? Pourquoi ne me le dit-il pas ? Si vous saviez combien il est bon ! Il m'a tenu lieu de tout quand j'étais petite. Croyez-vous qu'il m'aurait soignée si bien pour me donner à un autre? Dans le temps, c'était lui qui me mangeait de caresses. Je le laissais faire, moi; ça me semblait bien bon. Voilà trois ans qu'il ne me permet plus de dormir sur son bras. Un matin, que nous couchions sur le foin , dans une grange, il m'a réveillée en m'embrassant; moi , je lui ai rendu ses caresses , comme c'était bien juste; il est devenu tout rouge, et il m'a battue. Maintenant, quand je vais pour l'embrasser sur la bouche, il se détourne malhonnêtement, et j'attrape sa joue qui me pique. Si je veiit lui baiser la main , il me rudoie en me disant que ça ne se fait pas. Dans les premiers temps, j'ai été si confuse de ses bourrades que j'ai craint d'avoir quelque défaut caché. Mais je sais que je suis aussi bien que pas une. Quand je m'habille avec d'autres filles et

qu'elles me montrent comme elles sont, je n'ai pas besoin de lunettes pour voir que je suis plus belle. Mon haleine sent les fraises, jugez plutôt! M. Tomery n'est pas le seul qui ait voulu m'épouser; il y en a bien d'autres. Je les ai renvoyés tous, parce que j'aurais été malheureuse et que je n'aurais pas pu vivre avec eux. Eh bien, il n'a pas l'air de me savoir gré des sacrifices que je lui ai faits. Que craint-il? Que je l'empêche de travailler? mais il ne travaille que depuis que nous sommes ensemble. Il n'aurait été qu'un fainéant sans moi, et peut-être un mauvais sujet. Je suis encore bonne pour l'aider dans tout ce qu'il voudra entreprendre , et si nous avons des enfants , ils feront comme nous I Est-ce parce qu'il est un grand homme et moi une petite paysanne? Oh! ce n'est pas par ambition , croyez-le bien, ni par l'orgueil de m'entendre appeler Mme Pierre. Mon ambition, c'est qu'il m'aime, qu'il me le dise , qu'il me permette de l'aimer à mon aise et de l'embrasser tout mon soûl. Il n'a pas besoin de m'épouser pour ça, quoique le mariage soit toujours une chose plus honnête. Mais ça m'ennuie , à la fin , d'être montrée au doigt comme une fille qui court à la suite d'un homme; de passer pour Dieu sait quoi,' quand je souffre mort et martyre , de chercher toujours cette paire de grands méchants beaux yeux qui se sauvent de mon regard; de donner la chasse

à celte vilaine main noire qui ne veut pas se laisser embrasser; enfin de n'être ni fille, ni femme, ni mère, ni rien de ce qui a un nom en ce monde, mais une pauvre petite curiosité comme on en montre à la foire !

— Belle jeunesse ! cria le maire, l'heure de la retraite a sonné; et monsieur notre ami se dérobedepuis assez longtemps k la sympathique admiralion de ma foule.

Marinelte n'eut que le temps de s'essuyer les yeux , car elle pleurait cette fois. Ses secrets et ses pleurs longtemps contenus s'échappaient en même temps, et ses paroles rapides coulaient avec un torrent de larmes ; le revers gauche de ma redingote fut trempé de cette confidence. Le maire ne s'aperçut de rien : le madré paysan n'avait d'yeux que pour ses intérêts d'argent ou de gloire ; les peines et les plaisirs d'autrui ne le souciaient nullement. 11 revint à nous avec ce sourire olympien qui semblait avoir élu domicile sur sa figure de faune* L'auréole burlesque qui brille au front des parvenus ne s'éteignait jamais sur son chef branlant.

Il nous jeta dans une foule de dix-huit ou vingt notables, car il n'y a que des notables dans la riche commune de Biilos. « Monsieur, me dit-il, je vous présente mes administrés. Administrés, je vous présente monsieur. »

J'éprouvai un véritable plaisir à considérer de

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près un groupe un peu nombreux de paysans des Landes. De tous les sujets d'étude que le voyageur rencontre sur son chemin, le plus curieux comme le plus varié, c'est l'homme. Non-seulement les peuples diffèrent entre eux, mais chaque fraction d'un grand peuple se distingue par une physionomie propre et quasi personnelle. Les traits de cette figure à mille tètes échappent aisément à l'observateur qui s'établit dans une localité pour y finir sa vie ; il est placé trop près pour voir les gens dans leur ensemble ; il connaît trop bien les individus pour saisir l'aspect de la foule : c'est un myope condamné à ne percevoir que les détails. Mais le voyageur qui passe vite, sacrifiant de parti pris tout le menu des choses, embrasse d'un coup d'œil les traits généraux d'une population comme les grandes lignes d'un paysage. M. Prosper Mérimée n'a fait que traverser la Corse, et il nous l'a rapportée en bloc dans Colomba. Henri Beyle, esprit puissant, observateur profond , nous a rapporté l'Italie en miettes, parce qu'il y avait demeuré trop longtemps.

Ceux qui ont eu l'avantage de voir la France h vol d'oiseau ont dû remarquer comme moi une douzaine de variétés bien distinctes dans le peuple le plus spirituel du monde. Il est impossible de traverser l'Alsace sans rendre grâce à la nature qui a pris soin d'aligner sur la frontière du Rhin toute

une armée de cuirassiers solides, faits pour monter à cheyal et courir à la guerre aveuglément, sans demander pourquoi. Il est difficile de parcourir la basse Bretagne sans regarder aved curiosité ces grands Celtes blonds, derniers restes du pur sang de la Gaule, qui marchent au progrès quand on les y pousse, et retournent à chaque instant la tête en arrière, comme s'ils avaient oublié quelque chose. Les grands appétits des paysans de la Flandre , la finesse traînarde et pesante des villageois normands, l'entreprise et l'entregent des Comtois, le nonchaloir élégant des Tourangeaux, la violence sanguine des riverains du Rhône , sont des traits que la civilisation égale d'un pays centralisé n'a pas encore efTacés dans les campagnes. Les habitants de la Creuse, lorsqu'on les voit chez eux , paraissent créés et mis au monde pour manger des châtaignes et bâtir des maisons ; et il y a peu de villageois en Auvergne qui ne semblent prédestinés aux travaux de la chaudronnerie. Les Landais de la Gironde , autant que j'ai pu saisir leur physionomie générale, forment une des populations les plus françaises de la France. Bien faits et bien pris, quoique la nature ait un peu ménagé l'étoffe, spirituels même quand ils ne savent pas lire, courageux avec une pointe de forfanterie gasconne , vifs sans être violents, ardents au travail, infatigables au plaisir, ils portent légèrement le poids de leurs misères

CHAGRINS D*AlfOUll. t69

passées, et la faim qu'ils ont soufferte pendant plusieurs siècles n'a pas imprimé sur leurs tètes fières un sceau d'abrutissement. Ils sont tous taillés plus ou moins exactement sur le patron de maître Pierre- Us ne sont donc point parfaits , et comme aux Athéniens d'avant Périclès, il leur reste quelque chose à gagner.

Le maire faisait la roue au milieu de son peuple, en homme heureux de s'étaler dans toute sa gloire. Il s'entretenait familièrement, tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre; mais quel que fût son interlocuteur, il parlait assez haut pour être entendu de tout le monde. Je crus remarquer dans la contenance de ses sujets un singulier mélange du respect qu'on doit à l'autorité et de la malice qui se prend aux ridicules de l'homme. L'assistance lie se composait plus de gens acquis et enrégimentés comme les convives de la veille. C'était le public de$ secondes représentations, celui qui ne reçoit point de mot d'ordre et qui paye le droit de juger librement. Aussi le nom de maître Pierre revenait-il souvent sur le tapis, quoique le président ne l'eût pas inscrit à l'ordre du jour.

« Oui, mon cher contemporain, disait le maire h un vieillard de son âge, on parlera de nous à Paris, et monsieur que voici racontera aux indigènes de la capitale les belles choses que nous avons faites à Bulos.

270 MAtTRE PIERRE.

— Nous ! répondit le vieillard : ce n*est pas à nous que l'honneur en revient. Tout ce que nbus avons fidt de mieux, c'est de laisser faire. M'est avis , au uiolnB.

— Nous 9 moi, toi , lui ; le pronom pronominal est de peu de conséquence.

— Lui , à la bonne heure. Ah ! monsieur, poursuivit le bonhomme en se tournant vers moi, qui est-ce qui aurait prévu ça, le voyant si petit! Il était gros comme le poing, que j'avais déjà un fils à l'armée. Encore un peu, c'était moi qui le ramassais à la porte du docteur. J'ai passé quand la servante le tenait dans ses bras en criant : « A qui l'enfant? » Paufre petit Pierre!

— C'est bon ! c'^st bon ! interrompit le mah*e. Tu nous as déjà conté cela, vieux répétiteur! » Il se tourna vers un jeune homme et lui dit : « Vous êtes heureux, vous autres bambins ! Vous trouvez votre pain tout cuit, dans ma commune.

— Oui , monsieur le maire , et le petit roi des landes nous a planté du bois pour chauffer le four.

— Roi toi-même, galopin! » Le mah^e se rejeta sur moi et me dit : c Celui-ci sait lire, écrire et compter; c'est un érudit dans mon genre. La jeune génération cherche à s'instruire , et sauf un certain nombre d'illettrés qui font tache....

. —Mon Dieu! monsieur le maire, dit un petit

CHAGRINS D'AMOUR. 27 f

homme à figure réjouie, c'est bien heureux pour nous tous que maître Pierre n'ait pas su compter !

— Certainement , reprit un autre. Il serait plus riche et nous le serions moins.

— Tu ne sais pas ce qu'il a, d'abord. Est-ce que tu as compté avec lui ?

— Pas phis qu'avec vous, monsieur le maire.

— Qui est-ce qui te dit qu'il n'est pas plus riche que moi?

— Au fait , c'est bien pos^ble. Faut qu'il soit plus riche que vous , puisqu'il est plus donnant.

— Ils sont gais, me dit le maire à demi- voix ; je . les entretiens en belle humeur, et je ne dédaigne pas de rire moi-même avec eux. Je ne sais pas si le maire de Paris trouve le temps de rire avec ses administrés. J'ai bien peur que le temps lui manque. Mais à Bulos, c'est tout à fait campagne, comme vous voyez.

— Monsieur le maire, lui demanda un des assistants, c'est donc vrai que le fils Tomery de Bordeaux voulait nous enlever Marinette ?

— Oui, mes enfants, mais moi je vous l'ai conseiTée.

— Oh! n'ayez pas peur, maître Pierre ne l'aurait pas laissée partir. Pauvre fille! C'est elle qui aurait été malheureuse à Bordeaux ! Vous savez qu'ils ferment les femmes?

— Vraiment? fit l'assistance.

27S MAtTRE PIERRE.

— Oui. Ils commencent par lem* ôter leurs échasses, pour qu'elles ne puissent plus se sauver. Ils les font garder par des domestiques en uniforme ; ils les promènent dans des voitures à couvercle, comme qui dirait des boites ; ils les mettent au

' spectacle dans une armoire qui ferme à clef, et lorsqu'ils les laissent sortir seules dan^s la rue , ils leur attachent une cage autour de leur pauvre corps.

— Si tu savais la loi , dit le maire, tu ne proférerais pas de semblables sornettes. La femme est libre de faire tout ce qu'elle veut, pourvu qu'elle obéisse en tout à son mari; et elle peut aller où bon lui semble, dans les limites du domicile conjugal. »

Quelques notables s'étaient groupés autour de Marinette. Les uns la louaient d'avoir voulu rester paysanne ; les autres la félicitaient de son prochain mariage avec maître Pierre. La pauvre fille tenait tète à tout le monde et essuyait en face les propos les plus saugrenus.

« Vive la joie ! nous verrons une belle noce.

— Il faudra bâtir une grange tout exprès , pour loger deux départements.

— Moi, je ne me suis pas grisé depuis le baptême de mon petit, mais le jour de ton mariage, je ne ferai ni une ni deux : haut le coude \

— Moi, je remettrai des cordes neuves à mon violon.

— Si le préfet était bon enfant, il enverrait les violons du grand thé&tre.

— Du tout! ils nous feraient trop d'arias. Quand il y a plus d'un violon qui joue à la fois, je ne sais plus comment poser le pied par terre.

— Ah! Marinette, mon enfant, c'est ce jour-là que tu verras du nouveau.

— Tout beau , tout nouveau, dit le proverbe.

— Moi , je t'attends au lendemain.

— Après tout, on parle peut-être sans savoir. Ça sera-t'il si tant nouveau qu'on le dit, eh! Marinette î

— Qu'est-ce que ça nous fait? Une goutte d'eau bénite ne gâte pas un verre de bon vin.

— C'est égal, tu peux te vanter d'épouser un fier homme.

— Elle le sait bien. »

La pauvre fille laissait tourner sa petite tête comme une girouette et payait d'un sourire hébété les propos bienveillants de ses amis.

QC^OrP

PEOMENADE EN BATEAU SUR L'HEBBE.

n n'est si bonne compagnie qui ne se sépare à la fin. La nuit tombait ; il fallut rentrer au logis. Le peuple nous y ramena ; maître Pierre nous y attendait. Il était gai, frais et dispos comme un homme qui sort du lit, quoiqu'il eût pataugé dans l'eau depuis le matin.

« Vous paraissez tout content, lui dit Marinette.

— Oui, répondit-il; la lande se porte bien »

Marinette fronça le sourcil comme une maîtresse qui entend l'éloge de sa rivale.

Le souper fut sommaire; nous étions tout à fait en famille. Les filles et les gendres mangeaient chez eux, et nous nous trouvions juste en nombre pour jouer aux quatre coins. Le maire, qui voulait garder son prestige à mes yeux, demanda des comptes à maître Pierre et le questionna sur ses opérations delà journée. Malheureusement, il le prit un peu trop haut. Son pupille lui fit sentir, sans toutefois se

276 MAlTKE PIERRE.

mettre en colère, qu'U n'est pas séant de questionner les rois. « Mon cher tuteur, lui dit-il, assez jouéia comédie, puisque nous sommes entre nous. A qui voulez-vous en faire accroire ? Ce n'est ni à votre femme ni à Marinette. Ce n'est pas à moi qui vous connais comme si je vous avais élevé. Et de fait, votre éducation m'a donné assez de mal. C'est donc à monsieur? Je m'en doutais. Vous éprouvez le besoin d'être imprimé tout vif dans les gazettes de Paris. Mais de deux choses l'une : ou monsieur est une bête, et ce qu'il écrira n'aura point de portée; ou il a le sens commun, et il sait déjà lequel de nous deux est l'homme. Soyez donc raisonnable, et contentez-vous de la part que je vous ai faite. Vous êtes riche, vous êtes maire, et l'on vous prend au sérieux à quatre lieues d'ici.

« Je ne vous marchanderai jamais ni l'argent, ni les honneurs, parce que j'ai une ambition plus haute ; mais s'il y a un peu de gloire à récolter, ne me la coupez pas sous le pied, je vous prie. Vous m'avez déjà fait, sans reproche, assez de tort. Avec les bâtons que vous avez mis dans mes l'oues, on ferait un joU fagot. Le plus gros crime que j'aie sur la conscience, c'est vous qui )a\e l'avez imposé : pauvre petit cheval gris ! Hier, vous m'avez fait souper avec des gens qui n'étaient pas de mon goût.^ Aujourd'hui, vous enjôlez un monsieur que j'ai commencé et qui peut me servh: à Paris. Tout cela

n*est pas trop bien, et je méritais autre chose. Je ne veux pas me venger de vous, même par la peur, attendu que vous êtes vieux ; je ne vous ferai pas de menaces. Mais souvenez-vous de ces marionnettes de la foire qui représentaient des rois et des reines: quand la main qui les faisait vivre se retirait de dessous leur robe, elles n'étaient plus que des chiffons.

— Sur quoi donc as-tu marché ? demanda le maire. Jeté trouve aujourd'hui bien impromptu.

— J*ai marché sur les joncs du marais pour étudier le chemin que nous allons faire, car nous partirons demain matin pour le bassin d'Arcachon.

— Par les marais !

— Par les marais et les étangs.

— Ah ça , tu es donc jaloux comme les chattes, qui étranglent leurs petits quand un étranger les a touchés ? Je vous assure, monsieur, qu'il y a péril de mort, et si vous êtes prudent vous attendrez ici le retour de maître Pierre.

— Et moi, monsieur, me dit maître Pierre, je répond de vous sur ma \ie. Ayez seulement un peu de confiance, et vous pourrez vous vanter d'avoir fait un voyage que les Landais eux-mêmes n'ont pas encore essayé. »

Son assurance m'enhardit. Cependant je demandai à comprendre Tutilité d'une telle escapade. « II faut, répondit-il, que vous connaissiez nos marais.

278 MAlTRE PIERRE.

et que je vous explique sur place le tracé du canal de M. le maire.

— Ten suis donc toujours? demanda le vieillard,

— Du voyage î

— Non, du canal î

— A condition que vous n'irez plus sur mes irisées, que vous ne chercherez plus à me dérober mes amis, et que vous ne me forcerez plus de souper avec les vôtres. »

Il me fit lever le lendemain au petit jour. Le maire avait le cœur bien gros en me disant adieu. Le pauvre homme m'embrassa sur les deux joues et me glissa ces mots dans l'oreille : « Je prierai pour vos jours; pensez à ma gloire ! »

Je ne m'embarquai pas sans quelque souci, car j'ai mes raisons pour tenir à la vie. La sérénité du ciel et la bonhomie apparente de l'étang de la Canau me rassurèrent pendant une demi-heure. Lorsque maître Pierre quitta les avirons pour nous introduire à coups de gaffe dans le chenal qui conduit à l'étang de Batéjin, cette manœuvre, qui n'é-' tait pas nouvelle, ne m'inquiéta nullement. Mais il arrêta tout à coup la marche du bateau, se pencha sur l'avant, pencha ses bras dans l'eau fangeuse et arracha un piquet dont la grosseur me donna à réfléchir.

« Voilà le danger, me dit-il. Nos pêcheurs, qui n'ont jamais entendu parler des lois, plantent leurs

filets OÙ bon leur semble. Ils installent leur petit appareil au milieu du chemin, et le passant pourrait bien s'y laisser prendre. Si ce piquet avait fait son trou dans mon bateau, nous allions droit au fond du filet, ni plus ni moins que des anguilles, car on ne peut ni nager ni courir dans cette boue plantée de roseaux. Considérez, en outre, que nous avons deux kilomètres de marais à droite, autant à gauche, et toujours comme ça jusqu'au bassin d'Arcachon.

— Diable ! Et serons-nous bientôt arrivés?

— Daps cinq heures, cinq heures et demie, si nous ne nous égarons pas en chemin.

— On peut donc s'égarer î

— Oui, lorsque le chenal est caché sous les herbes. La première fois que j'ai passé par ici, j'étais comme les Russes en hiver, lorsqu'ils cherchent leur chemin dans la neige. Mais attendez que nous ayons passé l'étang de Langrane. C'est là que vous

.verrez du curieux. »

En attendant, la gaffe nous poussait rapidement dans un chenal assez large et assez propre qui unit l'étang de la Canau à l'étang de Batéjin. L'étang de Batéjin se laissa traverser sans encombre. Maître Pierre m'expliqua la distribution des eaux sur le littoral du département. Entre la Gironde au nord et le bassin d'Arcachon au sud, s'étend une longue nappe tantôt liquide, tantôt marécageuse.. La prin-

280 MAlTRE PIERBE.

cipale masse d*eau se compose des étangs d*Hourtina» de la Ganau et de Batéjin ; elle occupe un plateau cenlral silué à égal distance du bassin d'Arcachon et de la Gironde. Ces trois étangs ont un niveau commun. Leur trop-plein se déverse au nord dans le Pelou et les marais du. G& qui communir queut tant bien que mal avec le fleuve ; au sud, il coule successivement dans les étangs de Batourtot» de Langrane, d'Hourbieil et de Langouarde.

— Par où l'eau s'en va-t-elle î demandai-je à mon guide. N'est-ce pas par le même chemin que nous?

— Précisément.

— Mais alors, comment 'un canal peut-il être nécessaiire ? A quoi bon chasser un ennemi qui s'en va?

— A le faire filer plus vite. Le chenal est étroit, tortuQUX, et encombré de hautes herbes. Le canal sera large, droit et net. Le courant circule difficilement dans un passage d'un mètre et demi, dont les herbes lui disputent les trois quarts ; il s'en ira grand train par un conduit de* douze mètres de large. L'eau qui infecte les marais du voisinage est celle qui est restée en route, faute de place pour passer. Dès que les chemins seront ouverts^ vous la verrez s'égoutier prestement dans le bassin d'Arcachon, c'est-à-dire dans la merl Est-ce compris ?

PROMENADE EN BATEAU SUR L'HERBE. 28i

— A merveille. Et vous êtes-sûr du résultat ?

— Aussi sûr que de vider une bouteille quand le goulot est en bas et que j'ôte le bouchon. »

Nous entrions dans le conduit sinueux qui va de Batéjin à Batourtot. Maître Pierre appela mon attention sur les produits du marais. Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, on n'apercevait qu'une éternelle et plate immensité, hérissée de carex, de joncs et de roseaux. «Voici, me dit-il, mes prés futurs. Je vous ai dit que j*en aurais vingt-mille hectares, et je tiendrai parole. Sur ce total, il y en a dix mille qui sont entièrement couverts par les eaux, et dix mille qui ne sont qu'ennuyés par les plantes aquatiques.

— Mais si vos chiffres d'hier soir sont exacts, vous allez faire une fortune scandaleuse.

— Mes chiffres d'hier soir ? Il faut bien en rabattre quelque chose. J'avais mes raisons pouf, enfariner la bouche à ces gaillards-là. Je ne leur ai pas dit que les dépenses seraient énormes, et la plus-value presque impossible à percevoir. Vous ne connaissez pas les paysans ; si je leur fais cadeau d*une pièce de cinq francs en leur disant : Rendsmoi cinquante sous, ils s'imaginent que je leur vole leur monnaie. »

Maître Pierre me conta ce qu'il avait l'intention de faire pour améliorer le terrain qui lui appartenait en propre. Ses projets ne manquaient pas de

grandiose. Il comptait s'approvisionner d'engrais dans toutes les maisons de Bordeaux, traiter les substances animales par le sulfate de fer pour concilier les intérêts de la culture avec les susceptibilités de l'odorat ; préparer des composts de bauge et bruyère; arroser l'herbe avec du purin ; que saisje î II ne craignait plus de prêter à la terre, du jour où la terre serait en mesure de rendre.

Je lui demandai si le canal sur lequel il fondait sa fortune ne s'étendrait pas un jour depuis l'Adojur jusqu'à la Gironde. Son attention me paraissait un peu trop exclusivement concentrée entre Bulos et le bassin d'Arcachon. Je craignais de le voir oublier son royaume au profit de son village, comme Louis XIV préférait quelquefois Versailles à la France.

Il m'expliqua pourquoi un canal de dessèchement est inutile dans le département des grandes Landes. Là, les étangs du littoral communiquent avec la mer, et tout homm^ qui a pris la peine d'assainir son champ sait où jeter les eaux du drainage , car la nature a fait les frais des grands conduits collecteurs.

Ce travail n'est pas fait au nord, entre Hourtins et la Gironde ; il est même assez difficile à faire. La disposition du pays est beaucoup moins simple qu'entre Hourtins et Arcachoii. Les marais du Gâ reçoivent les eaux qui descendent des dunes, celles qui viennent de la lande» celles qui débordent de

Tétang d'Hourlins et celles qui tombent du ciel. Pour-comble de disgrâce, le niveau du Gâ est audessous de l'étiage du fleuve à la marée haute. Maître Pierre me prouva qu'il avait songé à tout, et que son bon vouloir impartial ne sacrifiait pas un canton à Taulre. Il m'exposa en quelques mots un projet ingénieux qui devait assjiinir à leur tour les malheureux marais du Gâ. Il les soulageait déjà en re-' jetant le trop- plein de l'étang d'Hourtins sur le versant d'Arcachon. Il les protégeait contre les eaux de la dune et de la lande , en les entourant d'un canal de ceinture qui se vidait dans la Gironde. Enfin, pour évacuer les eaux pluviales, il établissait à Texlrémité des marais, sur la rive méridionale du fleuve, un clapet ouvert à la marée basse et fermé à la marée haute. Ce vaste plan, étudié dans ses moindres détails et venu à parfaite maturité dans l'esprit de mon sauvage, demandait plusieurs années de travail; c'est pourquoi il l'avait ajourné. Il espérait que le succès de sa première entreprise disposerait tous les esprits à accueillir favorablement la seconde. Dans le cas où les produits de l'une seraient absorbés par les dépenses de l'autre, il en faisait son deuil à l'avance. Mais son désintéressement n'allait pas jusqu'à sacrifier la 4)art de gloire qui pouvait lui revenir. Il avait permis au maire de Bulos de baptiser l'église et les puits du village, mms il désirait formellement que

284 MAtTRE PIERRE.

le grand canal de dessèchement s'appelAt à tout jamais canal de mattre Pierre. C'était le seul de ses profits qu*ii ne Youlùt partager avec personne.

» Voyez-vous, monsieur, me disait-il en ramant sur l'étang de Langrane, m*est avis que les rois des hommes sonf ceux qui ont laissé quelque chose de bon derrière eux. Ce n'est pas la peine de venir au monde si nous devons le quitter comme il était avant nous. La terre d'ici-bas devait être une rude pétaudière du temps que les hommes n'avaient pas encore mis la main à la pâte ; je suis bien aise de n'avoir pas vécu dans ces jours-là ; car enfin, les maisonsne se sont pas faites toutes seules, non plus que les fusils pour tuer les loups. On ne trouvait certainement pas des arbres à revendre, car il faut se donner du mal pour faire pousser un arbre. Je suppose qu'il s'est rencontré de temps en temps des gaillards dans mon genre , et c'est heureux pour l'espèce. L'un aura tué les loups à coups de b&ton ; l'autre aura construit une baraque ; un malin aura fabriqué la serrure* Un frileux a cousu les habits, tandis qu'un afiEamé faisait du filet pour les poissons. Celui qui a inventé le pain et celui qui a planté la pomme de terre ont sauvé la vie à autant de familles qu'un évêque en bénirait. Pour ma part, j'aurai fourni du bois, de la viande et du pain à cinquante mille hommes , mais je veux qu'ils le sachent, mordlouxl Si je savais les noms de tous

les vieux inventeurs, je les mettrais tous ensemble dans un bout de prière que je dirais soir et matin. Ils ont eu la sottise de se laisser oublier, mais moi, pas si bêle! »•

n se pencha sur l'eau, arracha un piquet planté par les pêcheurs, et poursuivit :

« Vous n'avez jamais réfléchi combien il y a de gens qui vivent et meurent inutiles ? J'excuse les pauvres; quand on a tiré le diable parla queue durant une soixantaine d'années, on a le droit de se croiser les bras entre quatre planches^ et c'est un repos bien gagné. D'ailleurs les pauvres ne sont jamais entièrement inutiles, attendu qu'ils sont forcés de travailler. Un tourneur en chaises ou un ouvrier en boutons de guêtres laisse après lui de quoi asseoir ou équiper la génération suivante. Mais les trois beaux messieurs d'hier n'en feront jamais autant. Et cependant, s'ils voulaient m'entendre, je leur fournirais une bonne recette et je leur apprendrais un joli secret pour ne pas mourir inutiles. Chaque fois qu'il vous arrive un enfant, vous pensez à son avenir, n'est-il pas vrai? Si c'est un garçon, il faudra une bonne somme pour l'établir; si c'est une fille, il n'est jamais trop tôt pour s'occuper de la dot. On économise donc. Autrefois, on plaçait quelques louis d'or dans une tirelire ; on rechargeait la somme tous les ans, et le jour où l'enfant était grand, le magot voyait le soleil. C'était une

im UAfTRE PIERHË.

bonne idée, mais un peu bête aussi, comme toutes les vieilles choses. Maintenant on fait mieux : on donne trois ou quatre mille francs à une compagnie d'assurances , et si l'enfant vient à bien jusqu'à vingt et un ans, la compagnie vous rend trois ou quatre fois ce que vous lui avez donné. Mais si l'enfant déménage pour l'autre monde, ce n'est ni son frère ni sa sœur qui hérite de lui ; c'est la compagnie. Et d'ailleurs que sort-il de toutes ces affidres-làî De l'argent et pas autre chose. C'est des pièces de cent sous qu'on met ensemble pour leur faire faire des petits. Ah! monsieur, si l'on m'en croyait! le père de famille, chaque fois qu'il lui natt un enfant, achèterait un terrain stérile, marais, lande ou rocher, dans la proportion de ses moyens, depuis un are jusqu'à mille hectares, et il y planterait des arbres. De cette façon, la dot des enfants pousserait avec eux, et les bambins deviendraient riches à mesure qu'ils se feraient hommes. Ils n'en vivraient ni plus ni moins longtemps, mais au moins ils ne mourraient pas inutiles, puisqu'ils laisseraient quelque chose après eux. Essayez de ma méthode, elle peut s'appliquer partout, car il y a partout des terrains incultes. Vous verrez qu'avant cent ans la terre entière sera semée ou plantée ; personne ne manquera de rien; le bois, le pain et les fruits seront en telle abondance, que les hommes en auront de reste et qu'il faudra en exporter dans la lune.

— C'est bien parlé, mon ami, dis-je au rêveur; mais permettez-moi (interrompre votre poésie par une question en prose. Je ne vois pas où nous allons !

— Où nous allons? repliqua-t-il avec sa vivacité méridionale; où nous allons? mais au progrès, au bonheur des riches, à la salisfaction des pauvres, au mieux de toutes choses !

— Vous ne m'entendez pas. Je vois bien où vos idées peuvent nous conduire ; mais votre bateau va nous jeter à la côte. Passez-moi la gaffe, ou nous échouons! »

Il sourit silencieusement : « N'ayez pas peur, ditil, et ramez toujours. Encore deux bons coups ! Là ! nous voici dans le chenal et nous allons naviguer sur l'herbe. Laissez aller les avirons; je me charge de tout. »

Quoiqu'il parlât avec son assurance accoutumée, je ne pus m'empêcher de jeter autour de nous un regard inquiet. Entre l'étang de Langrane et celui d'Hourbieil, le chenal, plus tortueux que jamais, est entièrement caché sous les herbes. Il faut avoir l'œil de faucon, tant prôné chez les sauvages, pour lire les sinuosités du chemin à travers celle plaine uniformément verte. A peine un reflet d'argent échappe entre les larges feuilles des nénufars annonce-t-il de temps en temps la présence de l'eau. Cependant le bateau marchait ; les joncs et les ro-

ses MAtTRE PIERRE.

seaux se couchaient sur le passage de la proue, et nous avancions lentement, sans autre guide et sans autre moteur que l'instinct et la gaffe de maître Pierre. Marinelte embarqua le gouvernail, qui n'aurait servi qu'à nous retarder en s'accrochant aux grandes herbes. (Jptte promenade dura tout près d'une heure, et, quoiqu'elle fût assez origmale pour me séduire, je respirai du fond des poumons en débouchant dans l'étang d'Hourbieil. Maître Pierre me fit admirer les avantages de son bateau, qu'il avait construit lui-même pour tous les usages. C'était la seule embarcation du pays qui pût naviguer indifféremment sur les étangs, les marais et le bassin d'Ârcachon, à la gaffe, à la rame, à la voile et par tous les lemps imaginables. Ce bateau propre à tout avait emprunté quelque chose de la physionomie de son maître ; aussi les Landais savaient-ils le reconnaître de loin. Et cependant aucun constructeur du pays n'avait encore songé à le prendre pour modèle, quoique maître Pierre ne fût avare ni de ses bras ni de ses conseils. En cela , comme en toute chose, la routine tenait tête au progrès.

L Avenir déboucha triomphalement dans l'étang de Langouarde. Il était onze heures du matin. Durant une si longue traversée, nous n'avions aperçu à l'horizon que le clocher du Porge. L'église de Lège commença à poindre devant nous. Marinette

remit le gouveniail, et Maître Pierre hissa la voile.

« En trois bordées, me dit-il, nous serons à terre et vous toucherez à la dernière limite de nos marais. Je vous ai dit que les eau}^s*étaient crçusé un lit naturel jusqu'au bassin d*Arcachon. L*étang et les marais de Lillet sont complètement dessèches grâce à cette circonstance, et les marais de Langouarde sont même un peu soulagés. Vous verrez par vos yeux comme la terre de nos bas-fonds devient belle et bonne, dès qu'elle est débarrassée de la présence des eaux. »

Je m'apprêtais à cette vérification, et nous n'étions plus qu'à un demi-jquart de lieue du bord, lorsqu'un choc violeiit m'ébranla des pieds à la tète. Le bateau recula brusquement comme si ime baleine l'avait frappé d'un coup de queue, et au même instant un jet d'eau gros comme le bras jaillit au milieu de nous. Marinette poussa yn cri, je me sentis pâlir; nous allions sombrer sous voile. Maître Pierre arracha sa veste, s'accroupit au fond de la barque et se mit à aveugler la voie d'eau en lançantune bordée de jurons à l'adresse des pécheurs d'anguilles qui laissent traîner leurs pieux dans les étangs.

Il se planta debout au milieu de la barque, et appuya de tout son poids et de toute sa volonté sur le lambeau de laine qui nous séparait du naufrage. S80 m

L'eau soulevait sa veste et montait rapidement malgré tous ses efforts. Je voyaisapprocher le moment où nous serions tous à la nage, et, pour plus de prudence, j'ôtai ma cravate et mon paletot. Marinette tenait le gouvernail, moi Fécoute ; nous étions tous dans l'eau à mi-jambe, et le bateau appesanti ne marchait pas vite, quoique la brise eût fraîchi. A deux cents mètres du rivage, au milieu même d'un danger assez pressant, je ne pouvais m'empècher d'admirer maître Pierre, trépignant sur l'élément maudit qu'il avait combattu depuis l'âge d'homme. Cet accident ridicule m'apparaissait comme le duel du cinquième acte où les dramaturges du boulevard ménagent) avec leur habileté bien connue, un coup d'épée pour le vice et un feu de Bengale pour la vertu.

« Vous ne savez donc pas nager? » luidis-je à cinquante brasses du bord.

Il répondit d'un ton qui cachait mal son angoisse : « Moi! je nage comme un liège. Mais elle ne sait pas. »

Elle lui lança un regard où la reconnaissance et l'amour avaient plus de part que la crainte du danger. « Vous m'aimez donc? » dit-elle. Le singuliei petit homme ne répondit que par le juron de son père le sergent : « Touche pas! ça brûle! »»

Marinette ne fit point d'objections. La petite sauvage mit la barre à tribord, sans prévenir per-

PROMENADE EN BaTEAU SUR L'HERBE. 29i

sonne. Le bateau tourna à moitié sur lui-même, la voile battit contre le màt, maître Pierre perdit l'équilibre, l'eau monta jusqu'au bord, et je me sentis couler tout doucement.

Je vous avouerai entre nous que je sais nager pour un, mais non pour deux, et que je serais assez médiocre dans le rôle des chiens de Terre-Neuve. Je gagnai la rive en ligne directe, fort empêché de mon paletot qui me suivait à la remorque, et je m'intéressai au sort de mes compagnons quand je fus rassuré sur le mien. Il n'y a pas de philanthropie qui tienne : le premier mouvement est toujours égojste. On commence par gagner le bord , quitte à se remettre à l'eau pour pêcher les autres*

Mais les autres mirent pied à terre aussitôt que moi. Marinette avait une belle occasion de s'évanouir : elle n'en profila point. Je la vis rajuster ses vêtements en silence, tandis que maître Pierre se secouait pour se sécher. Le bateau n'était pas loin du rivage; on voyait la pointe du mât à la surface de l'étang.

« C'est peu de chose, me dit maître Pierre. Sans une fausse manœuvre que j'ai faite , ça ne serait rien du tout.

— Mais vous ne manœuvriez pas, lui dis-je.

— Si, si; je me suis penché du mauvais côté.

En route, s'il vous plaît! Il y a bonfeuàla forge de Lége ; nous y sécherons nos habits.

29â MAlTRE PIERRE^

-- Maître Pierre, lui dis-je en prenant son bras, ce n'est pas moi qui ai cherché cette occasion de m'immiscer dans vos affaires ; mais, puisque vous me traitez en vieil ami, j'userai librement du privilège que volis m'avez donné.

—Mon ami, répondit-il avec une bonhomie serrée, les vieux forestiers des dunes ont un proverbe sur l'arbre et l'écorce, et je. .. .

— Il suffit; cependant....

— Demain, tant que vous voudrez. Aujourd'hui nous avons encore à causer d'affaires sérieuses. Je ne souffrirai pas que vous perdiez votre temps qui vaut cher. Le mien a également son prix. C'est pourquoi, promenons-nous comme trois bons amis le long du chenal de Lége. »

Il me fit voir un pays assaini comme par miracle depuis que les eaux l'avaient abandonné. La terre était bonne sur les deux rives et bien cultivée en bois ou en céréales, partout où elle appartenait à des particuliers. Il m'arrêtait tantôt devant une prairie, tantôt sur la lisière d'un champ de pommes de terre. Lorsque nous rencontrions une vaste étendue de terres incultes, il me disait : « Vous n'avez pas besoin de me demander le nom du propriétaire, vous êtes sur le communal. » Il attira mon attention sur une lande immense en largeur et en profondeur, et m'apprit qu'elle s'étendait jusqu'aux portes de Bordeaux. « N'est-ce pas un meurtre? dî-

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sait-il. Si demain tout cela était à vendre, je trouverais cent acquéreurs pour un, et le défrichement serait commencé dans huit jours. »

Les ouvriers de la forge iious aidèrent à sécher nos habits devant le haut fourneau. Maître Pierre me conta que le minerai des landes était pauvre, conune toutes les productions du pays , et qu'on le mélangeait pour le fondre avec du minerai d'Espagne. Il m'expliqua que ce bel établissement, si utile à cette distance de Bordeaux, n'aurait qu'une existence précaire tant que le cours d'eau qui l'alimente ne serait pas réglé; et revenant à son canal, comme Panurge à ses moutons, il me promit de fournir l'eau à autant d'usines qu'on en pourrait fohder et à toutes les irrigations qu'on voudrait faire.

CijC^O^

LE BASSm FARCACHON.

La forge de Lége est assez loin du village ; maître Pierre nous donna juste le temps de nous y reposer. Il nous conduisit dans la direction du clocher, le long des bords du chenal, sans nous arrêter plus de deux fois en route. Ce fut d'abord pour m'offrir un échantillon de piballe, ensuite pour me faire admirer le moulin neuf de M. Lafont. La ;n6a/te, qui remontait alors de la cour aux étangs, n'est pas autre chose que du frai d'anguilles. Mon guide plongea son béret dans l'eau et le ramena à moitié plein de petites ficelles animées qui se tordaient activement lur elles-mêmes. Ces anguilles microscopiques, lorsqu'il leur est permis de croître à loisir, deviennent quelquefois aussi grosses que le bras d'un enfant. Mais les Landais coupent leur blé en herbe, et toutes les fois qu'ils peuvent ramasser une pannerée de piballei fraîche, ils la donnent en pâture à leurs poulets. Maître Pierre cherchait un moyen d'arrêter cet

abus ; il me demanda des renseignements sur la pisciculture.

Le titulaire du moulin accueillit mes deux compagnons comme deux enfants bien-aimés. Le père Lafont, ancien soldat de TEmpire, porte un gros tortillon de ruban rouge à la boutonnière de sa veste enfarinée. Il est à la fois le meunier, Pépicier, le commissionnaire et le plus gros cultivateur de la commune. Gomme meunier, il prélève la dîme de tous les grains du pays : c'est maître Pierre qui lui a donné l'idée de construire un moulin , et d'ailleurs, sans maître Pierre, il aurait bien peu de chose à moudre. En sa qualité d'épicier, il fait deux fois par semaine le voyage de Bordeaux, et, tout en allant aux marchandises, il transporte à la ville le poisson, le gibier et les autres produits du canton. C'était lui qui vendait autrefois des canards sauvages, des lièvres et des outardes pour le compte du petit Pierre. Le cumul de plusieurs industries lucratives l'a honnêtement enrichi, mais il n'en est pas plus fier. U nous donna tous les détails désirables sur la prospérité de sa commune, sans se vanter d'en être le père. U nous conta que Lége était le village le plus riche des environs, parce qu'il ne possédait pas de communal. Il nous montra des parcelles de lande achetées par les paysans au prix de trois cents francs l'hectare, et il nous fit admirer le parti que l'industrie privée en avait su tirer. Hais surtout il ne se

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lassa point de me dire que maître Pierre était la pro« ▼idence du pays.

Le digne homme voulut absolument laisser le moulin à la garde de son garçon, et nous conduire jusque chez lui. Il demeure à deux pas de Téglise sur une place très-propre et plantée de beaux acacias. C'est lui-même qui raconta aux habitants Taventure qui nous était arrivée, et les jeunes gens de Lége ne se firent pas prier pour réparer tout le mal. Le sauvetage de Y Avenir s'organisa immédiatement par voie de prestation volontaire, et les deux charpentiers de la commune se disputèrent à coups de poing l'honneur de raccommoder le bateau. Nous avions une centame de paysans autour de nous; je parie que sur ce nombre il y en a vingt-cinq qui passeraient par le feu pour obliger maître Pierre. Les petits garçons offrirent de manquer la classe du soir pour repécher là veste et les échasses que nous avions oubliées.

n nous fallait une barque pour visiter le bassin d'Arcachon ; le syndic des marins d'Ares, qui se trouvait là par hasard, s'empressa d'offrir la sienne. Deux matelots de bonne volonté sollicitèrent la faveur de ramer avec lui. On nous apporta des filets et des tridents pour le cas où nous voudrions égayer la promenade en péchant quelques éperlans et quelques anguilles. Les provisions de bouche affluèrent autour de nous, comme si nous allions entreprendre

S9a MAtTRE PIERRE.

un voyage au long cours, et une escorte d*honneur nous conduisit jusqu'à la grève*.

La marée était assez basse et l'eau s'était retirée à plus de cinq cents mètres du bord. La plage, mise à nu, étincelait aux rayons du soleil comme un miroir dç sel. Quelques bateaux à voiles couraient au large du bassin; quelques autres circulaient péniblement à la rame dans les chenaux étroits, au milieu d'énormes bancs verdâtres. Ces masses épaisses, revêtues d'herbes marines, sont plantées de hautes perches dont maîtrePierrem'indiqua l'emploi. C'est à ces poteaux que chaque indigène attache ses filets, depuis le commencement de décembre jusqu'à la fin de février, pour la pêche aux canards. On y recueille tous les matins la volaille imprudente qui a donné tête baissée dans les mailles.

Le bateau du syndic était à flot si loin du rivage, que je ne compris pas à première vue comment nous pourrions nous embarquer. Notre équipage me tira d'embarras en nous offrant ses épaules. Chacun de nous grimpa sur le dos d'un matelot : je ne me souvenais pas d'avoir voyagé ainsi depuis le . collège. Maître Pierre se défendit, mais il eut beau faire; on le porta comme un monsieur.

Je m'étonnai d'abord de voir nos montures trotter dans l'eau jusqu'à la cheville au lieu de passer 5ur les bancs couverts de verdure. Leur choix me paraissait d'autant plus singuUer que je voyais boa

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nombre de pêcheurs d'anguilles se promener, le trident à la main, au milieu des mousses et des varechs. Maître Pierre m'expliqua du haut du syndic que ces masses vertes étaient des bancs de vase admirablement constitués pour engloutir les gens. Les pêcheurs n'y marcheraient pas impunément s'ils n'étaient montés sur de larges patins carrés qui sQUtiennenl l'homme en élargissant sa base. On m'en fit voir deux ou trois qui cheminaient sur leurs planchettes, piquant la vase à grands coups de trident, et traînant à la remorque, au bout d'un fil, les anguilles qu'ils avaient prises. Je demandai à quels signes ils pouvaient deviner une anguille sous la vase. On me répondit que l'instinct, l'habitude et surtout le hasard conduisaient la main des pêcheurs. Mais les anguilles sont en telle abondance dans le bassin que, sur dix coups de trident, on est presque sûr d'en amener une. J'en fis moi-même l'expérience, et après quelques coups d'épée dans l'eau, je sentis frétiller au bout de mon trident une créature vivante. C'est un plaisir assez désagréable, et que je ne recommande point aux délicats.

Il y avait deux heures que maître Pierre était descendu du syndic, et nous ramions à petits coups, avec l'aide du courant. Mon guide me montra du doigt le goulet du bassin, encadré par les dunes.

« Entendez-vous? me dit-il. C'est lui qui gronde la-bas.

800 MAlTRE PIERRE.

— Qui donc?

— Parbleu! Tennemi, ouTOcéan, car c'est tout un. Vous voyez ce qu'il a fait du pauvre bassin â*Arcachon. Il Ta envasé aux trois quarts, en attendant qu*il le ferme tout à fait. Nous aurions ici de quoi loger toute la marine de France, ^i l'eau ne manquait pas. Il est question de faire de grands travaux, de creuser des chenaux invariables, mais j'ai peur qu'on n'arrive à rien. Il faudrait un fleuve pour lutter contre la masse de sable qui arrive incessamment par là-bas. Un fleuve! je n'en ai pas sous la main. Cependant, faute de mieux, je crée toujours une rivière. Lorsque mon canal recevra toutes les eaux des Landes, vous pouvez croire qu'il saura se creuser un lit dans le bassin à travers tous ces tas d'ordures. Mes eaux arriveront jusqu'au goulet, et j'Imagine qu'elles feront un peu de résistance au sable quinou^ envahit de ce côté- là. L'Océan nous envoie Yeofl sous forme de nuage, je la lui rends sous forme de rivière , et je le bats à l'entrée du bassin avec ses propres ctrmcs. Voyez-vous le tour? »

Les hommes pratiques qui nous avaient portés sur les épaules n'osaient pas se promettre un résultat si miraculeux, mais ils ne doutaient pas que l'écoulement régulier des eaux de la lande, par un canal unique, ne creusât une route large et profonde dans la vase du bassin, au grand profit de la pèche et de la navigation.

LE BASSIN D*ARGAGHON. 301

Us péchèrent une friture d'éperlans pour notre sotiper, en raisonnant sur l'aTenir du pays et les bienfaits de maître Pierre. A la nuit tombante, la mer nous ramena sur le bord.

Marinette se mit au lit sans rien prendre. Elle avait cheminé avec nous depuis midi comme une chose qu'on promène, laissant dire, laissant faire, et regardant le bleu du ciel en fille qui ne s'intéresse à rien. Notre équipage lui avait dit à plusieurs reprises : « Qu'est-ce que tu as? » Car tout le monde la tutoyait, comme l'enfant du pays.

Le lendemain matin, ses yeux rouges annonçaient qu'elle n'avait pas dormi. Elle descendit au moment où maître Pierre faisait atteler une charrette à mon intention. Sou bourreau la baisa au front comme à l'ordinaire, et lui dit d'un ton paternel : « Notre bateau est repêché : on a rapporté ma veste et nos échasses. Ce matin, nous irons conduire monsieur à la station de Facture, où il prendra le chemin de fer. Le carrosse à trente-six portières est pour lui, nous l'escorterons sur nos jambes de bois, pour lui prouver que les Landais trottent aussi bien que les chevaux. Il mettra ça dans son livre. »

Marinette jeta sur moi un regard qui voulait dire : Ainsi, vous m'abandonnez!

En ce moment, je me sentais pris d'une telle pitié pour son pauvre amour, que si j'avais été scu-

30f MAtTRE PIERRE.

lement maire ou adjoint, je la mariais séance tenante.

Maître Pierre sifflait entre ses dents, tout en capitonnant à coups de poing la botte de paille qui m'allait servir de coussin. Le peuple de Lége et d*Arès vint lui dire au revoir et demander quand il reviendrait. Il parut flatté de l'accueil et de Thospitalité de ses sujets, et les paya comme un prince, en bonnes paroles et en poignées de main.

Le chemin fut détestable pendant trois heures; nous ne faisions pas un kilomètre en vingt minutes. Les trois chevaux qui traînaient ma charrette dans des ornières de sable suaient abondamment sous le fouet. Maître Pierfe, léger comme une plume qui voie, caracolait sur ses échasses à ma droite. Marinelte s'était mise à gauche pour regarder son amant au travers de moi. Lorsque la route devint praticaT)le et que les cahots de la voiture nous permirent de nous entendre, maître Pierre me dit :

a Eh bien! mon nouvel ami, que pensez-vous (Je moi? Suis-je un grand homme?

— Trop grand, lui répondis-je, car vous avez le travers de vos pareils,

-— Et lequel, s'il vous plaît?

— Ils courent à un but lointain en écrasant leurs proches.

— Mon but n'est pas lointain; j'y touche. Vous avez vu le bien que j'ai déjà fait.

LE BASSm D*ARGAGHO|«. 30^

— Sans doute.

— Pas vrai, qu'il y a de quoi remplir un livret

— Certainemenj, mais à une condition.

— Dites.

— Vous me permettrez de conter toute votre histoire.

— Pourquoi donc pas? Je n'ai rien à cacher* Vos Parisiens n'ont jamais entendu parler de moi; je suis bien aise qu'ils fassent ma connaissance. Marinette me lira ce que vous aurez écrit. Pardieul j'ai semé assez de choses pour qu'il soit temps de récolter un peu de gloire.

— Je vous en donnerai tout votre soûl.

— Vous ferez voir la chose à tout le monde, pas vrai?

— Je vous promets vingt-cinq mille lecteurs le premier jour.

— Diantre! Et.... les personnes influentes?

— C'est elles qui auront la primeur de votre histoire.

— Dites donc, pendant que vous y serez, demandez qu'on m'aide un peu. Qu'est-ce que ça vous coûte?

— Rien.

— Tâchez qu'on me fasse mes routes agricoles avec fossés de droite et de gauche.

— Soyez tranquille.

— Ah! El qu'on me permette de vendre les communaux. C'est de l'argent tout trouvé, ça. Une mé-^

a04 MAITRE PIERRE.

daille sans revers, chose rare I H y aura peut-être des difUcuItés, à cause de la routine. Mais qui veut la fin veut les moyens.

— (iomptez sur moi.

— Je compte aussi sur tous pour mon canal.

Vous avez vu s'il était nécessaire.

— Oui. Tout cela peut entrer dans le cadre d'un roman, si Ton y met de la bonne volonté. Celui qui a dit : « Cultivons notre jardin, » y a fait entrer bien autre chose. Mais il me manque un dénoûment, et vous seul pouvez me le fournir. Sans cela, serviteur, rien de fait.

—Dénoûment! Qu'est-ce que c'est que ça?

~ Cest la fin de l'histoire.

— La fin.... la fin..., c'est que le pays sera superbe et les hommes sauvés. Trouvez-moi beaucoup d'histoires qui finissent plus richement que çal

— Cest trop général. Je veux ime fin plus personnelle, comprenez-vousT quelque chose qui vous regarde.

— Dites que je finirai par avoû* vingt-cinq mille livres de renie; voilà ma fin.

— Ce n'est pas encore ce qu'il me faut. Les romans, voyez-vous, cela finit toujours par un mariage ou par une mort : on n'a que le choix.

— Bigre! c'est que mon testament n'est pas fait, ni mon contrat non plus. J'ai pris mes mesures pour

LE BASSIN D*ARGACHON. 305

rester garçon pendant quelques années ,- et vivant le plus longtemps possible*

— Vous avez peut-être raison. Mais au fait, j'étais bien bon de vous tourmenter. Restez vivant, restez garçon ! mon dénoûment se passera de vous. Je raconterai que Marinette est morte.

— Ah mais! pas de bêtises ! ça porte malheur I

— Je dirai aux Parisiens que votre philanthropie s'est occupée de tout le monde, excepté de la pauvre enfant qui vit pour vous ; que vous nvez passé comme un nigaud à côté du bonheur; que vous avez violé le plus saint des devoirs, qui est d'aimer ceux qui nous aiment; que vous avez enrichi votre tuteur et tué votre maltresse, le ieur raconterai que la belle petite al^andonnée, après avoir voulu se noyer avec nous, par grand amour pour un ingrat, s'est laissée mourir de chagrin, de consomption et de faim à vos côtés, et qu'on l'enterrait à la Ganau le jour où l'on vous portait en triomphe.

— Non, mon ami, répondit-il d'une voix étouffée. Dites-leur que je ne voulais pas me marier avant la fin de mes travaux, pour être à elle sans partage et ne vivre que pour elle : mais que vous m'avez ouvert les yeux et que j'ai pris le bonheur quand il est venu.

— Enfin 1 » cria-t-elle.

Tairachai le fouet des mams du cocher et je partis

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au galop des trois chevaux sans prendre congé de mes hôtes. Quand je retournai les yeux, un vaste compas se dessinait au milieu de la route : c'était Marinette dans les bras de maître Pierre.

Je revins à Bordeaux ; je dévorai tous les livres et toutes les brochures qui traitent de rassainissement des landes. Je lus les ouvrages de M. Dosquet, de M. Layertujon, de M. de Saulniers, de M. Clerc, de M. le baron Roguet; de M. Tessier et de quelques autres. Les écrivains les mieux informés et les plus compétents ne m'apprirent rien que maître Pierre ne m'eût dit.

Dans l'intervalle de mes lectures, je me promenais par la ville, et mon imagination la voyait déjà transformée par la culture des Landes. Les produits de toute nature affluaient en telle abondance qu'il fallait créer des docks pour les recevoir. On empilait des bois monstrueux pour là charpente et la marine ; on roulait des tonnes de résine et de goudron ; les sacs de blé s'entassaient dans les greniers; les troupeaux de bœufs se pressaient à la porte des abattoirs. Une nouvelle race de chevaux, presque aussi fine que la race arabe, trottait devant les voitures particulières et publiques, et les grands coursiers de ballade avaient regagné le pays des ombres. Les rues de la ville étaient pleines : la population avait donc triplé. L'industrie, longtemps exilée de Bordeaux, y plantait ses hautes cheminées, au grand

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