‹ Maître Pierre;Chapitre 6 sur 8 · LA CAPITALE DE SON ROYAUME · texte numérisé non relu

LA CAPITALE DE SON ROYAUME

▼le à regarder en l'air, s*est mis à étudier quelque chose déplus positif. Ua fait de belles expériences sur les arbres, çt notamment sur les arbres à pivoty comme le pin et le chêne.

• — Et il a reconnu...?

— Qu'on pouvait arrêter le pivot et même le couper, sans faire aucun tort à Tarbre. Les racines poussent en large, et il n'en est que ça. Maintenant allons chez le maire de Bulos; vous sécherez vos habits au coin du feu. Je suis bien aise de vous avoir montré qu'un hectare de cent francs, assaini, défriché et semé pour 60 francs, paye en dix ans le capital et les intérêts de la culture. Revenez ici dans une quinzaine d'années, et vous verrez si les 3000 francs que j'ai dépensés ici, ne rendent pas trois ou quatre mille francs de revenu. »

Nous primes le chemin de Bulos, et je me promettais déjà de méditer au coin du feu sur ce que j'avais vu; mais mon impitoyable guide m'arrêta sur la lisière de ses bois pour me faire remarquer un plant de jeunes chênes.

C'était un millier de chênes blancs entremêlés de quelques suriers ou chênes-liéges. Les chênes blancs avaient quatre mètres de hauteur; leur diamètre au collet de la racine était de dix centimètres.

« Quel âge leur donnez-vous? me demanda maître Pierre.

— Quinze ou vingt ans,

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-*• Je le& ai semés au printemps de 1852» devant le maire, le juge de paix et un inspecteur des eaux et forêts. Du reste comptez vous-même; 11 y a cinq pousses, dont chacune marque une année. Ces arbres-là portent leur extrait de naissance avec eux. En voici un que j'ai scié dernièrement pour distribuer des échantillons dans toutes les landes, car je suis le commis voyageur du progrès. Vous n'avez qu'à jeter les yeux sur la souche pour voir que le diamètre s'est accru tons les ans de deux centimètres. Gela va quelquefois jusqu'à deux et demi. Or, dans tous les pays du monde, la croissance annuelle du chêne n'est que de cinq millimètres. Donc le chêne des Landes, quoique son pivot soit passablement gêné par ralios,sedéveloj)pe quatre ou cinq fois plus vite que dans un bon terrain. Est-ee dit? . ^Accordé. Mais allons voir le maire de Bulos.

— Alors vous ne regardez pas mes suriers ?

— Ces petits arbres-là? Je les vois bien assez pour aujourd'huL.

- — Ces petits arbres-là qui ne croissent jamais bien vite, finiront par devenir grands. Lorsqu'ils auront quinze ans, j'ôlerai leur écorce et je la jetterai au feu. Dix ans plus tard, je les écorcherai derechef , mais pour faire des bouchons. Un beau surier donne deux mille bouchons, c'est-à-dire vingt francs. On nourrit plus de cent suriers sur un hectare: on les exploite tous les dix ans , c'est donc

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an revenu de deux cents francs par année. Suivezvous mon calcul?

— Parfaitement; mais allons voir le maire de Bulos.

— Les chênes, poursuivit maître ' Pierre, sont plus délicats que les pins. Il est bon de les arroser en été, j'entends quand ils sont jeunes. Pour abreuver les miens, j*ai fait percer quelques trous dans l'alios. L'eau jaune qui croupit sous la couche de grès ne déplaît point aux arbres comme aux bétes. C'est une espèce de purin, une eau de fumier dont nous régalons nos jeunes plants à peu de frais. Chacun des puits que vous voyez m'a coûté un franc cinquante centimes. Ceci vous prouve, monsieur, qu'avec un peu de travail on tire parti des choses les plus nuisibles. Les dunes qui menaçaient le midi de la France sont devenues une des ressources du Trésor. Les pluies sempiternelles du printemps, qui noyaient la végétation, l'accélèrent; la brise salée de l'Océan nourrit mes jeunes pins; les marais qui nous donnent la fièvre nous donneront bientôt du fourrage; l'infusion d'alios qui faisait crever les brebis 'fait pousser des glands pour les pourceaux , des bois pour les navires çt des bouchons pour les bouteilles. Ceci posé , je ne vous retiens plus : allons voir mon ancien tuteur, M. le maire de Bulos.

« Vous êtes bien heureux d'avoir une bonne route,

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large de huit mètres, bombée en dos d'âne et bordée de fossés. G*est moi qui l'ai faite. Il y a dix ans, vous ne seriez pas arrivé au village, ou vos échasses auraient été longues. Les gens de Bulos étaient isolés du monde entier durant toute la saison des pluies. Du reste, ceux de la Ganau ne nous en redevaient guère. Nous avions des routes sur la carte , mais point dans le pays. On appelait chemin de grande vicinalité un large ruban d'eau sale, entrecoupé de fondrières à noyer les bœufs. Les voyageurs prudents passaient à côté de la voie; c'est une habitude qui s'est perdue à Bulos, mais qui persiste, et pour cause, dans presque toute la contrée. »

Le chemin que nous suivions pour arriver à Bulos n'était pas empierré comme une route impériale, mais on y marchait à sec, et je n'aurais pas eu les pieds humides si l'eau n'était entrée dans mes souliers par le collet de mon habit. C'était une large bande de terre, élevée au-dessus du sol environnant par le déblai des fossés. Un chariot pesant y aurait fait quelque dégât, mais les piétons, les chevaux et les voitures légères y laissaient peu de traces. Le terrain, battu et consolidé par le passage des bètes et des gens, était merveilleusement préparé, soit qu'on voulût le charger de pierres, soit qu'on préfé^ rât y poser des rails de bois. « Qu'en pensez-vous? demanda maître Pierre avec une pointe d'orgueil.

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— C'est fort joli, pour du provisoire* Et cela coûte?

— La route et les fossés, tous frais faits, revienncnt à seize sous le mètre courant, ou 800 francs le kilomètre. Il y a cinq lieues de rouie dans la commune, et c'est moi qui les ai tracées.

— A vos frais?

— Non.

— Aux frais des habitants de Bulos?

— On volt bien que vous ne les connaissez pas.

— C'est donc aux frais de l'État?

— L'État a d'autres chiens à fouetter. J'ai fait mes routes aux frais du désert. C'est le diable qui paye. .

Je ne le comprenais pas plus que s'il eût parlé l'ég^yptien des Pharaons. Il s'interrompit pour me montrer un beau puits placé à l'entrée du village.

« Voilà, dit-il, un puits d'eau claire, d'eau douce, d'eau parfaite. Nous en avons deux, c'est moi qui les ai creusés.

— Toujours aux frais du diable?

— Toujours.

— Et celte mairie neuve?

— Celte mairie, qui sert aussi de maison d'école, est bâtie aux dépens du môme capilalisle.

— Je ne le savais pas si généreux. Me direz-vous qu'il a poussé l'abnégation jusqu'à faire les frais de cette jolie petite église ?

— De l'église et du presbytère attenant. La popu-

lation de la commune se composât! de quatre cents pauvres malheureux qui n'avaient pas le sou, et j'ai fait des travaux pour vingt mille écus. Je vous expliquerai cela chez mon tuteur; voici la porte. Passez le premier, s'il vous plait. »

Je ne fis pas de façons, et j'entrai comme un torrent dans une petite maison assez propre. Le maire et sa famille étaient réunis dans la cuisine, autour d'un feu d'allumettes. Tout le monde se leva en notre honneur, et le fonctionnaire municipal vint embrasser mes guides et me donner la bienvenue.

C'était un grand vieillard, sec et noueux comme un orme de cent ans, et quelque peu voûté par l'âge. II parlait avec lenteur et d'un ton d'importance. Je ne pus m'empècher de sourire au milieu de l'eau, comme un arc-en-ciel, lorsqu'il me dit solennellement : « Monsieur, maître Pierre est mon élève, on plutôt mon pupille, pour parler comme la loi. »

II jeta sur le feu quelques fagots de brandes, en m'invitant à me dépouiller de mes habits. Je m'installai du mieux que je pus, et bientôt la vapeur s'éleva autour de moi, comme un gros nuage autour d'une montagne des Alpes. Maître Pierre s'apprêtait à suivre mon exemple lorsque son tuteur lui dit :

c II y a du monde pour toi à l'auberge de Bulos.

— Ah! Et qui donc?

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— Le fils Tomery, de Bordeaux, avec deux messieurs de ses amis. »

Haitre Pierre sauta sur le manteau de la cheminée, attacha ses pieds à ses échasses et cria vivement à Harinelte : « Arrive ici et chausse tes escai^pins de sept lieues; nous n'avons que le temps. »

CQso::^

Pavais passé juste trente heures dans la société du roi des Landes. Il s'était présenté à moi la veille au petit jour, et midi sonnait à la mairie de Bulos quand nous fîmes notre entrée dans cette capitale. Mon illustre guide avait si bien employé son temps et ses paroles, qu'après une journée et demie de conversation , je savais son histoire et celle de Marinette; j'avais vu l'Océan, les dunes, les étangs, les marais, la lande inculte et malsaine, et le domaine assaini et cultivé par son industrie. Il ne me restait plus qu'à étudier les mesures générales par lesquelles il espérait propager la culture dans les deux départements, les ressources qu'il avait trouvées sans recourir à l'assistance de l'État, et enfin cette découverte merveilleuse qui devait créer des p&turages, des bestiaux et des engrais. .

Les cinquante hectares que j'avais visités en débarquant à Bulos suffisaient bien à démontrer que

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la lande est susceptible de culture , mais un succès isolé» obtenu par un ardsan de génie au prix d'efforts prodigieux, doit mettre les sages en défiance. Les inventions pratiques sont celles dont le premier venu peut tirer profit, et un outil nouveau ne fait ses preuves qu'entre les mains des mauvais ouvriers. G*était à Bulos que maître Pierre avait fait école ; tous les paysans du village avaient défriché leurs terres à son exemple. Lui-même avait dirigé les > travaux d'ensemble, présidé à l'assainissement et à la mise en culture du territoire. Gomme les revenus de la commune étaient, de toute antiquité, absolument nuls et que cependant les indigènes de Bulos avaient fait face à toutes les dépenses, on pouvait conclure que les villages les plus déshérités arriveraient au môme but en prenant le même chemin. Ma curiosité était donc légitimement éveillée, et, plus J'approchais de la solution, plus je m'intéressais à ce problème de richesse et de misère, de vie et de mort.

Jugez de ma surprise et de mon désappointement lorsqu'en entrant chez le maire de Bulos je vis le défricheur intrépide, le draineur infatigable, le transformateur du pays, l'homme passionné pour le bien public , interrompre brusquement la démonstration qu'il avait si bien commencée, sauter sur ses échasses , appeler Marinette et me tourner )p dos. Pour rompre le fil solide de ses idées ^ il

avait suffi d'un mot jeté dans la conversation, et le nom de M. Tomery lui faisait oublier l'œuvre de toute sa vie et l'avenir de deux départements.

Ce nom magique, dont les vertus particulières m'étaient inconnues, ne parut efiaroucher ni la belle Marinette, ni la famille de M. le maire. Le vieillard se frotta discrètement les mains, comme s'il jouissait du trouble de son pupille; les femmes de la maison s'entretinrent à voix basse sous le manteau de la cheminée, et Marinette arracha ré-, solùment ses sabots en lançant à son compagnon un coup d'oeil provocateur :

— Vous sortez donc ? lui dit-elle.

— Tu le vois bien* Marche devant , et ne te fais pas prier.

— Et où irons-nous, s'il vous plaît î

— Au diable !

— C'est trop loin, et il pleut.

— Tu as donc peur de la pluie, à présent ?

— Vous avez bien peur du fils Tomery.

— Ne m'agace pas !

— Et ce monsieur de Paris que vous oubliez?

Mauvais professeur, qui s'en va aa milieu de sa classe 1

— Monsieur saura bien nous rejoindre. Mets tes sabots, ou tu ne me reverras jamais.

— Alors, adieu pour toiyours, mon doux sei- ^eur ) »

156 MAlFRE PIERRE.

Le sang-froid de Marinettc et le rire mutin dont elle assaisonnait ses réponses semblait exaspérer maître Pierre. Il se promenait à grandes enjambées dans la haute cuisine. Marioette en chaussons passait et repassait entre ses échasses et se dérobait subtilement chaque fois qu'il abaissait la main pour la prendre. Cette querelle d'un chêne et d'un roseau dérida toute l'assistance , et le maire oublia sa gravité municipale au point de rire aux éclats. Maître Pierre ne riait point. Lorsqu*il vit que tout le monde s'accordait contre lui » il ouvrit la porte de la rue et sortit sous un torrent de pluie qui le lavait de la tête aux pieds. La famille le suivit jusqu'au seuil de la maison, toujours riant. Les fenêtres du voisinage s'ouvrirent au bruit, et quelques curieux allongèrent la tète sous les gouttières pour se donner le spectacle de ses fureurs. Il invectivait contre tout le monde avec impartialité, appelant le maire vieil àne, sa femme intrigante, et ses fiUes conseillères de malheur. Il y eut un mot pour les voisins , pour le village , et pour tout le pays des Landes qui se laissait débaucher par les gens de Bordeaux. U maudit le peuple qu'il avait enrichi et la terre qu'il avait rendue féconde; il menaça la commune de lui rethrer ses bienfaits; il regretta de n'avoir pas la pellagre dans sa poche pour nous la jeter à la tète. « Et toi, dit-il à Marinette, fille ingrate , capricieuse, coquette , fiods ce que tu voudras,

deviens ce que tu pourras ; va demeurer à Bordeaux» mets des bottines de soie, des chàles de soie, des gants de soie; promène-toi dans des voitures, danse avec des messieurs ; je m'en moque !... » Il acheva sa pbilippique en patois ; d'où je conclus que la langue française lui paraissait trop pauvre.

Marinette, sans prendre garde au peuple de témoins qui écoutait la querelle, lui répondit en bon français : « C'est vous qui êtes un ingrat, un capricieux et une coquette. Je vaux mieux que vous, car je laisse voir mes sentiments, et vous passez la vie à dissimuler les vôtres. Allez-vous-en où bon vous semble , enrhumez-vous si le cœur vous en dit ; nous savons bien que vous reviendrez à huit heures, car ces messieurs se sont invités à souper ici.

— Jamais! » répondit-il. Hais son dernier mot me parut moins nettement articulé que les autres. Il partit sans retourner la tête, et tous les assistants rentrèrent au logis en se secouant comme des canards.

Marinette n'avait jamais été aussi gaie. Elle riait à grands éclats, comme on fait dans les villages; elle embrassait les filles du maire ; elle disait avec une résolution mêlée de dépit : « Tant mieux ! nous saurons à quoi nous en tenir. » Je suppose pourtant que celui qui serait allé pleurer pour elle dans un petit coin lui -aurait rendu un véritable service.

Les femmes de la maison l'emmenèrent dans la

chambre voisine. Je demearai seul au coin du feu avec le bonhomme, et, tandis que je séchais une à une toutes les pièces de mon vêtement, la porte mal jointe laissa pénétrer jusqu'à nous des rumeurs confuses, des chuchotements tumultueux et même certain concert de notes aiguës qui exprimait la gaieté ou la douleur la plus vive, au choix des écoutants.

Mon honorable compagnon entama la conversation par ces lieux communs atmosphériques qui permettent au paysan circonspect de parler une heure sans rien dire. J*interrompis son discoiu's sur la pluie en lui demandant si maître Pierre reviendrait à l'heure du souper.

« Savoir ! savoir I répondit-il eh hochant la tète. S'il vient, il aura du fil à retordre. S'il ne vient pas, il se mangera les poings dans le doute. M'est avis qu'il viendra, puisque dans tous les cas ces messieurs souperont ici.

— M. Tomery et ses deux amis?

— Oui, monsieur, ils sont trois, suivant les us et coutumes ; c'est à savoir le fils Tomery, le fil^s Darde, et M. Bijou aîné. Vous n'êtes pas san^ les connaître?

— Moi! j'arrive de Paris. »

Le maire se crut obligé à un redoublement . 4e politesse rt de prudence. Il me parla à la troisiùmc f)ersonne çt sourit le plus niaisement qu'il put.

< Ah! ah! dit-U, monsieur vient delà grande ville! C'est bien particulier! Il y a pourtant assez loin d'ici à Paris!

-^Pas trop, depuis le chemin de fer.

— Je comprends; monsieur fait partie de l'administration du chemin de fer ?

— Pas le moins du monde.

— Excusez-moi; il n'y a pas d'offense. Pour lors, monsieur avait donc des affaires dans ce pays-ci?

— Aucune. J'ai eu la curiosité de voir vos landes, et voilà tout,

— Conséqucmment. Ah! monsieur est venu comme ça, les mains dans ses poches, faire une visite aux landes de Bulos? Monsieur appartient sans doute au gouvernement? »

J'avouai en toute humilité que je n'avais pas cet honneur, et que je n'appartenais qu'à moimême. El, pour couper court à ses interrogations, je pris la peine de lui expliquer le but de mon voyage.

Lorsqu'il comprit quMl avait sous son toit un des cinq cents individus qui s'entretiennent familièrement avec le pubhc et dispensent la bonne et la mauvaise renommée, le vieux paysan changea de note. Il rapprocha son escabeau du mien, me frappa amicalement sur le genou et me traita en vieille connaissance. Il tira de sa poche une pipe en racine (Je brande, la bourra parcimonieusement de tabac

460 MAlTRE PIEHRE.

mal haché, et y déposa un charbon ardent qu'H avait pris dans le feu avec la pincette de ses deux doigts. « Vous permettez? me dit-il. C'est une chose que je ne ferais pas dans le salon de M. le préfet, à Bordeaux; mais on ne se gêne pas avec les amis, et il me semble que je vous connais depuis vingt ans. Vous avez une figure ouverte qui me va. Quand je vous ai vu entrer derrière ce sournois de maître Pierre, je me suis dit tout de suite : Voilà un homme franc du collier, avec qui il ne faut pas prendre de mitaines. C'était l'amitié qui commençait. Expliquez ça comme vous pourrez : je n'ai ni peur ni besoin de personne, et pourtant je m'éloigne ou je m'approche des gens suivant la figure qu'ils ont,

« Si vous voulez rapporterauxParisiensles grands perfectionnements que nous avons faits dans les landes, vous êtes bien tombé. Je peux vous instruire mieux que pas un, puisque c'est moi qui ai tout conduit. Qui est-ce qui racontera bien la bataille? le conscrit ou le général? C'est moi qui ai enrôlé maître Pierre. Je l'ai tiré de bien bas, le pauvre garçon! Mais je suis trop juste pour lui reprocher sa naissance irrégulière et subalterne. Ce n'est pas sa faute si ses parents se sont mal conduits; et d'ailleurs, administralîvement parlant, nos inférieurs sont nos égaux devant la loi. Je lui ai même pardonné ses péchés de jeunesse, quoiqu'on

ait pendu bien des garçons qui en étalent moins dignes que lui. Mais il avait de qui tenir, et bon chien chasse de race» comme dit Talmanach de 185t. Aussi bien s'est-il amendé petit à petit, et s'il plaît à Dieu que j'arrive à le marier légalement, sa con« duite ne sera plus un objet de scandale pour le pays.

< Vous avez sans doute entendu parler de la grande campagne que j'ai conduite contre les loups et tous les animaux sauvages. Les événements qui ont inauguré mon administration doivent avoir eu un écho jusqu'à Paris, quoique mon célèbre discours n'ait pas été couché sur les gazettes. Tant pis pour les Parisiens! moi, je suis pour le solide* Du jour où nous avons été désinfectés de nos bétes» j'ai mis mes gens à la culture, et j'ai commencé par maître Pierre, puisque je l'avais sous la main. Il vous dira lui-même si les encouragements lui ont été refusés. Le résultat, j'ose le dire, a dépassé mes espérances.

« Après la campagne de 1847, quand j'ai vu les cinquante hectares de mon pupille accommodés à ma satisfaction , j'ai mandé le garçon par devers moi , et je lui ai dit, avec l'autorité que me donnait mon caractère : < N'es^tu pas honteux d'avoir la lande la plus belle et la mieux cultivée du village , toi qui es, sans reproche, un misérable enfant trouvé? Il convient de généraliser d'ores et déjà les

in MAITRE PIERRE.

bienfSiJts du drainage, et d'assainir tous les domaines* de la commune , en commençant par le mien. > Le drôle ne se fit pas trop prier, c'est une justice à lui rendre. Mais il prétendit que la besogne était au-dessus de ses forces si la conunune me lui venait pas en aide. Il pouvait bien, disait-il, saigner proprement mon domaine et tous les autres, mais à condition d'ouvrir une voie générale d'écoulement où chaque propriétaire verserait les eaux de son drainage. Il se faisait fort d'aller défricher les terres jusqu'à deux lieues d'ici; mais monsieur demandait que la commune traçât une route à l'usage des défricheurs. Voies d'écoulement, voies de communication , tout cela coûtait les yeux de la tête , et la commune n'avait pas le premier sou. Je lui répondais, conformément aux principes de toutes les bonnes administrations : c Fais pour le nûeux , mais surtout qu'il ne nous en coûte rien ! »

« Au lieu de chercher des ressources, cet illettré (car il ne sait ni lire ni écrire) courait de çà, de là, à travers le pays, fréquentant les géomètres, prenant des niveaux et mesurant des hauteurs. Il venait de temps en temps me dire en se frottant les mains : « J'assainirai le Porge, le Bosc , le Temple , Saumos ,. la Ganau ! Le Porge est à 23 mètres au-dessus du niveau de la mer, le Bosc à 31, le Temple à 39 , Saumos à 37, la Ganau à 19 ! Técoulerai les eaux, je cultiverai les terres : il ne me manque que

des routes et des canaux! — Et de Targent, malheureux! » répondais-je en lui tirant les oreilles.

« Je les lui tirai si bien que je finis par arracher une bonne idée de cette mauvaise tète.

« Vous savez certainement (car les journalistes savent tout) que dans notre pays le village le plus pauvre est encore un assez grand propriétaire. En 1847, les soixante-dix communes landaises de la Gn*onde possédaient un patrimoine de cent cinquante mille hectares, et Bulos pour son compte en avait deux mille. Ce domaine communal appartenait à tout le monde et n'appartenait à personne ; chacun pouvait en jouir, aucun n'avait le droit d'en disposer. On y faisait paître les moutons sans payer nul droit de fermage , et c'était une grande douceur pour les riches qui avaient des moutons.

« Maître Pierre me dit un beau matin : « La commune a besoin d'argent ; vendez le communal. Les terrains sont en hausse , et nos deux mille hectares valent tout près de 200 000 francs. Mettez dans le papier que l'acquéreur sera tenu d'assainir et de défricher immédiatement. Le prix de vente payera nos routes , nos canaux , notre mairie, notre école et notre église : nous aurons tout ce qui nous manque, et beaucoup d'argent de reste. Les travaux occuperont les bras du village et mettront des pièces de quarante sous dans toutes les maisons de Bulos« » Voilà ce qu'il vint me proposer. Moi qui

164 MAtTRE PIERRE.

ai l'usage des bureaux , je ne répondis ni oui ni non, mais je me promis de penser de temps en temps à ce qu*il m'avait dit. G*est ce qui s'appelle mettre une question à l'étude.

c Comme presque tous mes moutons étaient morts de la pourriture et que j'avais vendu le restant du troupeau, je ne voyais aucun inconvénient sérieux à aliéner le communal. Je m'en fus donc à Bordeaux soumettre à M. le préfet l'idée qui m'était venue et demander son approbation. M. le préfet , qui m*a toujours conservé la même bienveillance , quoiqu'on Tait changé plusieurs fois depuis 1847, approuva complètement ma proposition. H me dit que l'administration vicieuse des biens communaux et la vaine pâture tolérée dans iceux étaient des vestiges de l'ancienne barbarie; que le seul moyen de sauver la population des landes serait d'enlever les communaux à la pâture pour les livrer à la culture ; bref, il promit d'autoriser la vente dès que le conseil municipal l'aurait votée.

« Mais le vole du conseil municipal était ce que les savants appellent le hic. Mon adjoint et mes trois conseillers possédaient, entre eux quatre, presque tous les moutons du village : par ainsi, ils tiraient grand profit du comnmnal. Nos deux mille hectares fournissaient de l'herbe à quatre individus et la pellagre à tous les autres : il en est encore de même dans les communes des environs. Si l'on

vendait la lande pour être mise en cullore, tout le pays gagnerait la santé, mais plusieurs conseillers municipaux perdraient de rar<;ent : c'est pourquoi la vente est si difficile. Les personnes raisonnables étaient pour moi, mais le conseil municipal vota contre. C'était le 26 février 1848.

€ Pour lors, ces messieurs de Paris me firent assavoir qu'ils avaient changé la forme du gouvernement, et je m'empressai, comme tous les bons fonclionnaires, de prouver ma fidélité au nouvel état de choses. J'avais déjà envoyé un drapeau à l'Hôtel de Ville de Paris, quand ce brouillon de maître Pierre arriva chez nous pour tout bouleverser. Il ouvrit un club dans la grange du père Maniquet; il me fit nommer président, bien malgré moi, et il se décerna la vice-présidence. Là, au lieu de délibérer sur le droit au travail et d'examiner dans quel cas les députés devraient marcher sur l'Assemblée, on ne s'occupa que des défrichements, du drainage et de la vente descommunaux. Tous les clubs des environs s'organisèrent sur le même modèle ; on parla pour et contre le pâturage, et de politique pas un mot. Les possesseurs de moutons envoyèrent une dépulation de bergers pour nous jeter par les fenêtres; mais je ne fis pas la sottise de les attendre, et je sautai bravement tout seul. Mon bavard de maître Pierre, qui a la langue bien pendue, se prit de bec avec eux. Il leur prouva qu'ils auraient plus

166 MAITRE l'IKRRE.

de profit à défricher la lande moyennant deux Trancs par jour qu'à s'y promener sur leurs échasses au prix de quarante écus par an. Tout le village se mit d'accord, comme si j'avais été là : et je le§ entendis se promener bras dessus, bras dessous, dans les rues en chantant : « Défrichons ! défrichons ! » sur l'air des Lampions de Paris. Notre popularité était si grande qu'on parla de nous envoyer tous les deux à l'Assemblée constituante, lui comme ouvrier agricole, moi comme ouvrier municipal. Je refusai pour lui, et je le soupçonne d'avoir refusé pour moi.

« Mais je le fis nommer au conseil municipal , avec trois autres gaillards qui n'avaient pas un mouton à l'é table, et la vente des conununaux passa comme une lettre à la poste.

ti Je voulais bâcler la chose d'un seul coup et aliéner les deux mille hectares en bloc; mais maître Pierre me dit, ou plutôt c'est moi qui lui dis : « Le grain baisse sur le marché quand les vendeurs en apportent trop à la fois : il en est de même de la terre. Commençons par vendre cent hectares, nous verrons après. » Un négociant de Bordeaux fit l'afiaire pour 10000 francs payés comptant. Je traçai immédiatement douze kilomètres de route et vingtquatre de grands fossés. La route, qui porte mon nom, est large de huil mètres ; vous l'avez vue en débarquant ici. Les fossés qui la bordent ont

LE MAIRE DE BULOS. ifM

soixante-six centiitiètres de profondeur» cinquante de largeur au plafond et deux mètres cinquante de largeur en gueule, sauf le respect que je vous dois.

« Cette première percée» qui traversait les landes communales aussi bien que les propriétés particulières, accrut rapidement la valeur des terrains. Les cent hectares que je vendis six mois après rapportèrent 15.000 francs à la commune. Je fis encore huit kilomètres de route entre fossés, et le reste de l'argent servit à la construction de notre mairie. Dans le courant de Tannée, deux cents hectares communaux, situés à portée de la route, trouvèrent marchand à 40 000 francs. Je commençai par prendre l'argent, mais le ciel m'est témoin que je ne savais qu'en fah'e. Ma femme me conseilla de bâtir une église, d'autant plus que la paroisse du Porge était loin. Je lui offris pour ses étrennes une église de 20 000 francs, avec mon nom écrit en latin sur une plaque de marbre. Pour Targent qui restait, maître Pierre me conseilla de l'employer sur le communal. Nous en avions encore seize cents hectares que je ne vendis pas et que je garde à nos enfants comme une poire pour la soif. Pour que cette réserve de l'avenir ne nous donnât point la pellagre, je fis drainer sommairement mes seize cents hectares, et quatre-vingts lieues de petits fossés me coûtèrent 16 000 francs. Je fis semer

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d*espace en espace une bande d'arbres veru pour égayer la vue : coût, 3000 francs. Il reste donc à la vaine pâture quinze cents hectares assainis, encadrés d'arbres, bien fournis en herbe, et assez riches pour nourrir quatre mille moutons. Nos deux mille hectares inondés n'en nourrissaient pas plus de deux mille. Vous voyez que j'ai bien mérité de tout le monde, même des moutons.

« Je me suis fait Thonneur de vous dire que les acquéreurs de biens communaux s'engageaient par devers moi à défricher leurs terrains dans un délai susénoncé. La mise ein culture de quatre cents hectares a introduit plus de 40 000 francs d'argent blanc dans les petites bourses de la commune, car les nouveaux propriétaires n'avaient que nous pour ouvriers. 11 n'y a ni homme, ni femme, ni enfant qui n'ait fait son magot ; les petites filles gagnaient vingt sous par jour à semer des graines. »

Sur les derniers mots de cette phrase, la porte de la rue s'ouvrit , et deux domestiques en livrée apportèrent une énorme corbeille, couverte d'une toile imperméable. Le maire salua ces hôtes galonnés enôtant son béret à plusieurs reprises. «Messieurs, leur dit-il, je vous présente mes devoirs, mes humbles devoirs, mes devoirs très-humbles. »

Les gens de M. Tomery se retirèrent discrètement dès qu'ils furent débarrassés de leur fardeau. Ds refusèrent, en valets bien dressés, les rafratchissements que M. le maire s*obstinait à boire avec eux.

Marinette, la femme du maire et ses trois filles grandement majeures, procédèrent à Tautopsie de la corbeille et éparpillèrent sur tous les meubles les provisions de bouche qu'elle contenait. J'assistai à un défilé de poissons, de volailles et de terrines qui me rappela les noces de Gamacbe. Notre hôte, les mains croisées derrière le dos» passait la revue des victuailles et faisait claquer sa langue en signe d'approbation. Quand il vit le panier vide, il dit à sa femme d'un ton cérémonieux : « Dame mairesse, c'est à vous de prévenir votre gendre le charpentier pour qu'il bâtisse la table. Nous serons dix-huit, en comptant les conseillers municipaux et le garde

J70 MAtTRE PIERRE.

champêtre, qui est digne à tous égards de cette distinction. Ne vous inquiétez pas du vin ; les amis de M. Tomery l'apporteront eux-mêmes , suivant Tusage. Quant au dessert, je le fournirai volontiers; j'en ai le moyen. Mais Marinette est prévenue qu'il n'y a pas de noix chez njus. Mettez-vous d'ores et déjà à la cuisine, tandis que je passe dans mon cabinet pour conférer avec monsieur. »

U me conduisit dans une chambre tapissée de chasses et de batailles, comme un estaminet de village. Un grand lit à colonnes s'y dressait dans un coin, en face d'un vieux bahut divinement sculpté qui aurait fait l'admiration et le désespoir d'un antiquaire. Les cariatides des angles avaient été rabotées dans toute leiu* longueur par esprit de décence, et parce qu'un maire doit le bon exemple à ses administrés. Le reste du mobilier se composait d'une table encombrée d'almanachs et de vieux journaux, d'un fauteuil de paille avec six chaises de même étoffe, et de la carte illustrée du département.

« Vous voyez, me dit le bonhomme, si je vous traite en ami : je vous introduis dans mon sanctuaire. C'est devant cette table que j'ai médité toutes les grandes choses qui se sont faites sous mes auspices. Défiez-vous des gens qui courent après les idées sur les grandes routes. Moi, j'estime avant tout riiomme de cabinet qui s'enferme, comme

AMBITION. m

VOUS ou moi, devant un bureau, la léte plongée dans les mains.

« Je vous ai dit ce que j'ai fait dans mon village. Quand la pluie aura fini de tomber, je vous donnerai un léger aperçu des résultats que j'ai obtenus. Mais il faudra peut-être que vous attendiez deuï ou trois jours, car mes pluies sont abondantes au mois d'avril.

< J'ai doublé en peu de temps le bétail de la commune. Mon dernier recensement compte plus de 4,000 moutons et 500 bêtes à cornes. Vous verrez que j'ai rendu la laine des moutons plus fine, et que la taille des vacbes s'est élevée sous mon administration. Lorsqu'il s'est agi de loger tout ce monde à quatre pattes, j'ai promis à tous les propriétaires de la commune que je leur construirais moi-même des étables économiques. Les ignorants ne voulaient pas me croire sur parole, attendu que la pierre est plus que rare dans nos environs. Mais je ne suis pas de ceux que les difficultés embarrassent, el si vous nie faites l'bonneur d'ouvrir ce petit dictionnaire, vous verrez que j'y ai efEacé de ma propre main le mot impossible.

» J'ai donc mandé mattre Pierre, et je lui ai enjoint de trouver immédiatement un mode de construction approprié aux besoins et aux ressources de mes administrés. Il m'a proposé d'emplujer les matériaux qui abondent le plus autour

172 MAtlRE PIERRE.

de naus» à savoir le bois de nos pins. Pour me bien rendre compte de son idée, je le mis en demeure de me bâtir une étable à vaches, et il s'exécuta sans balancer, ce qui vous prouve bien que ce garçon-là me doit tout. Quand je vis qu'une étable en bon bois, calfatée comme un bateau pêcheur, n'était ni plus chaude en été, ni plus froide en hiver, ni plus incommode en aucune saison qu'un bâtiment de pierre, je calculai le prix de revient, et je renvoyai mon homme à ses affaires.

« Tous les habitants de Bulos faisaient antichambre dans ma cuisine pour me demander, qui une étable, ({ui une grange, qui une maison de bois, comme le bâtiment que je m'étais fait construire. Je leur répondis de m'apporter leurs économies, et je me fis entrepreneur. Je pris à mes gages un charpentier, un serrurier et un couvreur ; et moi quatrième, je bâtis une moitié de village dont vous me direz des nouvelles. J'ai gagné gros à cette entreprise, et je suis riche dorénavant, comme tous les hommes supérieurs. Mes ouvriers étant devenus nécessaires et par suite exigeants, je pris le parti de me les acquérir et je les mariai avec mes demoiselles. Vous souperez ce soir dans leur compagnie, et vous pourrez dire aux gens de Paris que vous avez vu une belle famille.

« Ce n'est pas sans peine que je les ai fixés ici, car ils n'étaient pas nés sur mon territoire. Ils ne

pouvaient point s'accoutumer à notre boisson, surtout mon gendre François, le charpentier, qui est un Suisse de montagne. Ces hommes-là sont proportionnellement aussi difficiles que des &nes sur la qualité de l'eau, vu Thabitude qu'ils ont de boire aux sources claires. La délicatesse de bouche est assez commune, car j'ai vu plus de cent ouvriers de tout pays et de toute coterie essayer de s'établir dans les landes et s'enfuir au bout de huit jours, par grande répugnance de l'eau jaune que nous buvions.

— Vous n'en buvez donc plus î

— Non, monsieur. Tai rais fin à un état de choses qui entravait la marche de ma colonisation. Je ne me suis pas adressé aux chimistes, sachant d'avance tout ce qu'ils pourraient me répondre. Ils m'auraient dit que l'eau d'alios est privée de sels minéraux et encombrée de matières organiques; ils m'auraient conseillé de la bouillir, de la filtrer au charbon et d'y faire infuser des copeaux de chêne. Cela m'aurait entraîné trop loin; et je suis l'homme des mesures expéditives. J'ai tout uniment appelé maître Pierre, et je lui ai dît avec cette autorité qui impose l'obéissance : « Il me faut de l'eau potable à bon marché pour mille personnes! » Vous croyez peut-être que j'ai attendu longtemps ! Non, monsieur : six mois après, mes ordres étaient exécutés.

174 MAtTRE PIÈnRE.

— Peste! monsieur le maire, vous êtes de ceux à qui tout réussit.

— Vous verrez les deux puits que j'ai fait faire, et vous goûterez de notre eau. Nous la tirons toute filtrée, et comme j'ai de quoi donner à boire à mille personnes, la population de Bulos grandit à vue d'œil. Nous étions quatre cents; nous voilà huit cent cinquante 1 J*ai bâti des chalets pour tout le monde.

— Et par quel procédé avez-vous changé la nature de Teau?

— Je ne suis jamais entré dans tous ces détails; c*est Taffaire de mon subalterne. Les ingénieurs ont admiré mon ouvrage; ils disent que j'ai creusé des puits à fond filtrant et à parois imperméables. Le mot me paraît ambitieux, pour une chose que j*ai faite tout naturellement. Les deux puits nous ont coûté cinq cents francs pièce, et toutes les communes landaises peuvent s*en procurer de pareils au même prix. La chose n'a pas grande importance pour nos voisins : l'eau d*alios est assez bonne pour un tas de pauvres diables qui n'ont pas même du pain à manger. Mais une population aussi aisée que la mienne, un village qui ne manque ni de pain, ni de légumes, ni de viande, méritait bien de boire de l'eau propre, et je lui en ai octroyé. Direz-vous à vos Parisiens que je suis un génie de second ordre? »•

Je cherchais une réponse normande, et le vieux singe s'en aperçut. H rapprocha son fauteuil de ma chaise, me tapa doucement sur Tépaule, e1 dit de sa Yoix la plus caressante :

< Je les vois d*ici, vos Parisiens! Ils attendent; ils ont Tœil sur vous; ils meurent d'envie de savoir ce que vous penserez dé notre pays. Car enfin on ne leur a jamais dit la vérité sur les landes. Ce n'est pas parce que mon célèbre discours est resté inédit... non. Hais je me féliçite^qu'un homme comme vous soit tombé du ciel pour rendre justice à la municipalité de Bulos.

« Comment travaillez-vous d'ordinaire? Car je sais que chaque homme de talent a ses petites manies. Moi, dès qu'il me passe une idée par l'esprit ou que j'apprends une nouvelle intéressante, je cours à mon papier et je couche la chose par écrit. Êtesvous comme moi? Il ne Taudrait pas vous gêner. Voici des plumes et de l'encre; vous pouvez profiter de l'occasion, tandis que vos idées sont toutes Tratches. Je ne regarderai pas ce que vous écrirez; je m'en irai si je vous gêne ; si vous avez besoin de quelque renseignement, faites un signe : je serai là »

J'eus beau me confondre en remerclments, le bonhomme avait résolu qu'il me dicterait son histoire. « Voyons un peu, me dit-il. Vous êtes revenu dans la capitale. Les Parisiens, qui savent de quel pays vous arrivez, accourent en foule autour de vous.

On VOUS pose mille queslioDS : « Dites-nous la vérité sur les landes! Qu^est^ce que les landes? Parlez!

— C'est un pays stérile et malsain.

— Bien répondu, comme au catéchisme. Pour-, quoi stérUe et malsain?

— Parce que l'eau y séjourne six mois par an sans pouvoir s'écouler.

— Parfait ! Mais n'y a-t-il pas de ces côtés-là un village moins inculte et moins malsain que tous les autres?

— Oui, le village de Bulos.

— Vous répondez comme un livre. Et comment s'y prennent-ils, ces braves paysans de Bulos, pour assainir et cultiver la lande?

— Ils creusent im fossé autour de chaque hectare, et ils sèment des arbres au milieu.

— C'est admirable. Mais auraient-ils pu faire cette besogne sans le secours de la municipalité? -

— Non.

^Qu'est-ce qu'elle a donc fait, la municipalité de Bulos?

— Des routes et des canaux.

— Vous l'avez dit. Avec quelles ressources, s'il vous plaît?

— En vendant un cinquième du communal.

— De mieux en mieux. Où trouve-t-on des hommes bien portants?

— A Bulos.

— Du bétail magnifique?

— A Bulos.

— Des terres bien cultivées ?

— A Bulos.

— De l'eau potable?

— A Bulos.

— Gomment appelez -vous le bienfaiteur de Bulos? »

Il vit que j'hésitais un peu à lui répondre ; et le (ait est que ma mémoire s'est toujours refusée à retenir son nom. Si je le tais aujourd'hui, ce n'est point par malice,- croyez-le bien, mais par incapacité pure. Dès qu'il sentit que je lui échappais, il fit un crochet pour me rejoindre, et il me ramena à son but par un chemin détourné.

« Mon bon ami, me dit-il, quel genre de littérature allez-vous écrire sur notre pays? Est-ce des articles de journaux, comme M. de Saulniers et M. Lavertigon en impriment à Bordeaux ? Est-ce \nire chose?

— Je ne sais trop, répondis-je ; mais si je trouve le temps, je tâcherai de faire quelque chose comme , un livre.

— Vous avez bien raison; il y a de quoi dire. Moi, je suis trop vieux pour entreprendre celle besogne-là, et d'ailleurs les hommes d'action n'écrivent guère.'Mais si je trouvais une histoire bien contée, avec tout ce qui m'intéresse , je serais capable

de tout. Et, tenez, Dieu me pardonne! j'achèterais le livré ! Est-ce qu'on ne pourrait pas supposer» en manière de fiction, qn'un voyageur s'égare par lïne soirée d'iiiver aux environs de Bulosî II craint d'être mangé par les loups» de tomber dans les fondrières, de mourir de faim, en un mot tout Ce que les voyageurs craignent dans les livres. Heureusement, il est recueilli dans une voiture (j'en ai une), par un homme riche (je le suis) qui a servi (j'ai fait mes sept ans). Il s'étonne de rencontrer dans ce pays perdu un homme bien élevé, savant même, qui s'exprime élégamment comme à la ville. Il apprend, avec une surprise bien agréable, que les loups sont détruits, que le pays est sillonné de routes, et qu'au lieu d'y mourir de faim, les étrangers y trouvent de tout en abondance. On lui fait voir les merveilles de la commune, et lorsqu'il demande avec admiration quel est l'auteur de tant de belles choses, son ami lui répond en rougissant : C'est moi! Il me semble que le livre pourrait finir par ce mot-là.

— Vous êtes bien bon, » lui dis-je en lui serrant la main.

Il reprit vivement : « Le danger serait de s'entortiller dans les racontages de maître Pierre. D'abord, tout ce qu'il dit n'est pas parole d'Évangile. Ensuite, je suppose qu'un auteur comme vous ne serait guère flatté d'apprendre à tout le monde qu'il a couru les phamps dans la compagi^ie c|e ce vagabond-là. P'ail*

AMBlTiaN. 179

leurs, les personnes eomme il faut n'aiment pas à lire des liistoires de bohémiens; tandis qu'on s'intéresse d'avance à un récit noble où il n'y a que des propriétaires à leur aise, des marchands en gros, des greffiers, des juges de paix, des agentsvoyers, des maires et des adjoints. C'est pourquoi les hommes de plume n'ont jamais parlé de ce Pierre. Enfin, puisque je n'ai rien de caché pour TOUS et que je vous parle sans réticence, je peux bien vous le signaler, entre nous, comme un utopiste de la pire espèce.

— Bahl

— Comme j'ai l'honneur de vous le déclarer. Du reste, jugez vous-même. Il y a six mois, mon homme est venu me trouver ici, dans mon cabinet. Il me dit, dil-il : « J'ai besom d'une loi. — Je pourrais te la faire, répondis-je avec calme, mais on m'accuserait peut-être d'outre -passer mes pouvoirs. Quelle loi veux-tu?— Une loi, dit-il, qui m'autorise à vendre partout un cinquième des communaux sans consulter les communes. — Robespierre ! Et pourquoi ça ? — Parce que je suis pressé d'en finir et que la besogne traîne en longueur. Il y a huit ans que je bataille avec les conseils municipaux, et je n'ai pas fait vendre plus de onze mille hectares. L'argent me manque, et l'on ne fait ni routes ni canaux sans argent. Les soixante -dix communes landaises du département possèdent encore cent

180 MAlTRE PIERRE.

trente*neat mille hectares de communaux. Le cinquième serait de yingt-sept mille huit cents bectares, qui, au bas prix, valent cent francs pièce, ou deux millions sept cent quatre-vingt mille francs pour le tout. Il nous manque douze cent trentebuit kilomètres cinq cent quarante-cinq mètres de routes agricoles, bordées de fossés. A seize sous le mètre courant, c*est une dépense de neuf cent quatrevingt-dix-huit mille buit cent trente-six francs. » Il supputait tout cela sur ses doigts, car le malheureux ne sait pas mettre une addition sur le papier. « Le surplus, me dit-il, servira à faire des puits, des écoles, des mairies et des églises : chaque commune avisera. Ce qui m'importe, à moi, c'est de déverser dans les étangs du littoral toutes les eaux qui séjournent dans les Landes. » Yoilà, monsieur, ce qu'il a eu le front de me proposer. Ai-je bien fait de le mettre à la porte en le traitant d'utopiste?

-- Je ne vois pas distinctement l'utopie. Car enfin pourquoi ne ferait -on pas dans chaque commune ce que vous avez fait si heureusement à Bulos?

— Pourquoi! pourquoi! D'abord les autres communes ne le regardent pas. Nous sommes débarrassés dû fléau, que les autres s'arrangent! Chacun pour soi, et Dieu pour tous, c'est la devise du paysan. Si je trouvais, le secret de faire pousser

des pièces de cent sous dans ma lande, je m'entourerais d'un grand mur, et malheur à qui viendrait regarder à travers la porte! Car, si cette culture-là arrivait à se propager, mes pièces de cent sous ne vaudraient bientôt plus dix centimes. Est-ce juste cela?

— C'est profond, mais....

— Attendez! Du jour où toutes les eaux du pays viendraient se déverser dans les étangs du littoral, nous serions non-seulement ruinés, mais noyés. Un pareil volume d'eau descendant tous les printemps, en droite ligne, dans les étangs d'Hourtins et de la Ganau, les ferait déborder régulièrement, et sur qui? sur les riverains, c'est-à-dire sur nous, t

A ce dernier argument, je ne sus que répondre. Il était évident que le maire de Bulos ne pensait qu'à lui seul , mais cette fois l'intérêt personnel ne le conseillait pas mal. J'entendais la pluie tomber sur le toit en masses serrées, égales et régulières. Je mesurais en esprit l'épouvantable nappe d'eau qu'un seul jour de printemps peut étendre sur le vaste plateau des Landes, et je me disais que plus le drainage serait parfait et l'écoulement rapide, plus les étangs du littoral s'empresseraient de déborder. Je me transportais à l'époque où toutes les Landes seront assainies par le procédé ingénieux de maître Pierre, et je voyais les riverains des étangs payer les frais de la prospérité générale.

I8t MAtTRE PIERRE.

Bolos était la première victime dévouée aux inondations futures, et le premier domaine envahi par les eaux serait précisément celui de mattre Pierre. Le pauvre petit homme était loin d*e^rer un tel fruit de ses peines, lui qui parlait de trouver des p&turages sous les étangs d'Hourtins et de la Ganau !

Le maire vit qu'il avait touché au hon endroit, et il redoubla ses coups pour m*achever.

c Devinez un peu, me dit-il, ce que votre Pierre

a répondu à une objection si cathédrale? « Je

chercherai un remède, m*a-t-il dit; mais quand même il n'y en aurait pas, on peut bien sacrifier les riverains des étangs au salut de toutes les Landes. » Vous entendez, monsieur 1 sacrifier les riverains! sacrifier Bulos qui lui a donné naissance I sacrifier les intérêts de son tuteur, de son ami, de son bienfaiteur! Mais, halte-là! je permets qu'on sacrifie le monde entier, s*il y a des gens que cela arrange; mais je ne suis pas assez dénaturé pour me sacrifier moi-même. Ça serait un suicide, et la religion le défend!

« Qu'est-ce que je demande? Je suis riche, je me porte bien ; mon village est magnifique. M. le préfet a de la considération pour moi, les autres maires sont jaloux, et l'on me regarde à vingt lieues à la ronde comme un bienfaiteur de l'humanité. Laissons donc les voisins tranquilles et ne les forçons pas de s'enrichir et de se guérir malgré

eux. Ils ont la pellagre et pas le sou; eh bien, quoi? Ils sont comme leurs pères. C'est la Providence qui a fait les lofs; elle avait ses raisons; respectons ses décrets. Je suis un homme religieux, ràoi, et maître Pierre n'est pas seulement baptisé. Ah! monsieur, quel fléau pour le pays! un homme sans principes et qui ne sait pas rester en paix! Mais patience! nous en serons bientôt délivrés I

— Parbleu! dis-je en éclatant, je voudrais bien voir que vous le fissiez abattre comme un animal nuisible et dangereux!

— n 7 a manière, répondit le sage tuteur. Attendez seulement l'arrivée de M. Tomery. »

M. TOjllERT.

« Pour le coupl m'écriaî-je en saisissant le maire au collet, vous allez satisfaire une curiosité qui me tracasse depuis mon arrivée. Qu'est-ce que M. Tomery?

— Mais c'est le fils unique au père Tomery qui s'est retiré des vins avec deux cent mille livres de rente.

— Voilà qui va bien, mais que vient-il faire ici?

— Vous le savez; ne faites pas l'enfant.

— Si je le savais, je ne vous le demanderais pas.

— C'est pourtant assez connu : il vient épouser Marinette. On ne raconte donc rien à Paris? la centralisation absorbante de la capitale...

— Bien, bien. Et Marinette se laisse épouser!

— J'y compte. Alors vous n'aviez jamais entendu dire que toute la jeunesse du chef-lieu faisait la cour à notre jolie Landaise? c'est un sport.

— Plalt-il?

186 MAlTRE PIERRE.

— Un sport. Vous savez bien ce qu'on appelle on sport? c'est comme qui dirait une amusette qui devient sérieuse, parce que les hommes riches s'amuseni à la prendre au sérieux. Ainsi le fils Darde a mangé moitié de sa fortune à faire maigrir des chevaux et des hommes : voilà un sport. M. Bijou aîné a attrapé je ne sais combien de rhumatismes à faire courir un grand bateau pointu, qui est tantôt à Bor<deaux, tantôt à Rouen, tantôt à Paris, et qui voyage dix fois par an sur le chemin de fer : c'est un sport. Feu son honoré père s'était éborgné de l'œil droit en jouant, matin et soir, à la longue paume : c'était un sport; mais la mode en a passé. Le fils Tomery, en sortant du collège, a perdu plus de cent mille francs à ce jeu anglais où l'on donne treize cartes : c'était un sport bien tranquille pour un jeune homme de dix-neuf ans. Sa famille lui fit pourtant des remontrances, et comme il est docile, il changea de sport et se jeta dans les danseuses du Grand-Théâtre. Pour lors, il a trouvé une demoiselle qui lui a fait du chagrin, et, à la seule fin de s'en distraire, il s*est mis à la poursuite de Mari-* nette. On en compte plus de vingt qui courent après son foulard jaune, car les petits messieurs de Bordeaux ne demandent qu'à s'amuser. L'été dernier s'est passé en promenades autour d'elle, en cadeaux, en ambassades et en cavalcades qui ont mis Pierre sur les dents, car il se sauve volontiers.

M. TOMERT. 187

Tous ces messieurs ne sont peut-être pas plus amoureux que vous ou moi, mais ils sont riches, désœuvrés et piqués au jeu. Il y a des paris «ngCagés. A la fin de la saison, l'on offrait cinq pour M. Tomery contre le champ; il élait ce qu'on appelle le favori, mais non pas le favori de Marinette. Il s'est adressé à moi pour en venir à ses fins, et je compte bien le faire réussir, dans l'intérêt de tout le monde. Il s'est habillé en paysan, avec ses deux amis, pour faire une galanterie à la belle, et ce soir il la demandera en mariage, sans rien dire, à la muette, conformément à la coutume des Ijandes. Marinette lui répondra suivant son idée : c'est l'affaire d'un plat de noix.

— Je sais. Et j'ose prédire à votre protégé que, s'il aime les noix, il en mangera demain matin au dessert. Vous n'avez pas encore remarqué que Marinette aime maître Pierre?

— Et, quand elle Faimerait? Bile ne l'épousera pas malgré lui. C'est un singulier amoureux que votre Pierre; car il est fou de la petite. Mais il aime la lande par-dessus tout , et il ne se mariera point avant. d'avoir fini la lâche qu'il s'est imposée. C'est son idée, il ne s*en cache à personne, et il n'en fait pas le fin, même avec Marinette. Il se compare tout haut au bon laboureur qui ne se repose jamais sans avoir fait sa journée; or, sa journée, c'est la mise en culture de six cent mille hectares, et à supposer

188 tfAlTRE PIERRE.

qa'il en abatte dix mille par an, ce qui n*est pas probable, il se reposera, dans soixante ans, entre les bras de sa jeune amie!

— Diantre!

— Il n'y a pas à le prêcher là-dessus : c'est un homme qui enfoncerait des dous avec le front. Maiînette le connaît si bien, qu'elle n'essaye même pas de le convertir. Elle le suit pas à pas pour voir s'il n'aura pas bientôt fini sa besogne. Elle a du sang dans les veines ; elle n'est pas du bois de résignation dont on fait les vieilles filles. Elle regarde la lande comme une rivale, et elle lui montre le poing quand maître Pierre a le dos tourné. Sa patience ne sera jamais aussi longue que le pays à défricher, et il ne faut qu'un coup de tête pour lui donner deux cent mille francs de rentes. Vous avez entendu ce matin comme elle agonisait son ingrat : ne croyez-vous pas que, dans un moment de dépit, elle serait fille à jeter le plat de noix par la fenêtre?

« Le cas échéant, maître Pierre aurait du chagrin, maître Pierre tomberait dans les amoureux transis, maître Pierre se mordrait les doigts, mais frop tard ; matfre Pierre prendrait le pays en dégoût et demanderait à s'en aller. Je ne l'abandonnerais pas à son malheureux sort, car je lui veux du bien, malgré tout. Je renverrais un peu loin d'ici, du côté d'Amiens, cultiver le champ d'une

M. TOMERY. . 189

yeuve tm peu ftgée, qui trouverait en lui un bon fermier et un excellent mari. Et mes Landais se tiendraient tranquilles à la fin, lorsqu'ils n'entendraient plus bourdonner à leurs oreilles les utopies subversives de mattre Pierre.

— Amen! Mais j'entends des voix dans la cuisine ; c est peut-être vos invités qui arrivent. »

Le maire leva la séance et m'ouvrit la porte de la cuisine que son gendre avait transformée en salle à manger. Les trois conseillers municipaux, les trois gendres et le garde champêtre nous saluèrent poliment en étant leurs chapeaux et en les remettant aussitôt sur leur tête.

Ces messieurs étaient habillés comme des personnes de la ville, car la Belle-Jardinière travaille malheureusement pour toute la France ; ils avaient la plus mauvaise grâce du monde sous les coutures roides de leurs vêtements presque neufs. Autant les ouvriers et les paysans sont beaux à voir dans leurs habits brisés par le travail quotidien, autant ils sont ridicules dans l'accoutrement d'emprunt qu'ils arborent en cérémonie. Cependant la gaucherie^ et la roideur du charpentier suisse avaient quelque chose de touchant. Ce grand gaillard osseux portait le gilet rouge et la veste à quarant-huit boutons de son père et de son grand-père.

Mais le seul type vraiment pittoresque de l'assemblée était le garde champêtre. Jean XYU, dernier

100 uaItre pierre.

rejeton de l'illustre race des Pavard de Tancogne, ni comte ni baron, mais noble homme des Landes et hidalgo des frontières d'Espagne, remplit fièrement les fonctions les plus modestes dans la commune de Bulos. Il est à la fois garde champêtre, appariteur, sonneur de cloche, et basse-taille au lutrin de l'église neuve. Sans fortune, sans instruction et sans Téducation la plus élémentaire, il n'est ni moins influent ni moins considéré dans le pays, et il a partout son franc parler, même chez M. le maire. Peut-être a-t-il un peu dégénéré de son bisaïeul Jean XIY, de pantagniélique mémoire, le plus volumineux des hommes ; on conserve au musée de Dax la table échancrée où quatre fois par jour, à l'heure des repas, il encadrait son ventre seigneurial. Le garde champêtre, sans atteindre à ces proportions antédiluviennes, est encore un bel échantillon de l'énormité humaine. Sa haute taille, ses larges épaules, son dos voût^, son ventre en ballon, ses mains épaisses, ses pieds larges, ses cheveux blancs hérissés comme des soies, sa moustache revêche et. la grande balafre qui s'ouvre au milieu de son front comme l'œil d'un cyclope, composent un ensemble assez original, dans ce siède d'uniformité. Lorsque j'entrai dans la cuisine, le géant octogénaire tenait Marinelte sur sa main comme on porte une poupée, et il aplatissait sa figure camarde contre les joues délicates de

M. TOMERT. ' 19J

Fenfknt. Il était le plus ancien ami de sa famille ; et la petite avait mangé plus d'une bouillie sur ses genoux avant de faire la connaissance de mattre Pierre.

Les femmes de la maison s'étaient endimanchées assez maladroitement : Marinette avait eu le bon goût de rester fidèle à son costume. Habillée en demoiselle de village elle eût peut-être été jolie, mais à coup sûr elle n'aurait plus été Marinette. Elle babillait sobrement avec les nouveaux venus , mais elle ne laissait voir ni l'embarras d'une demoiselle à marier, ni l'émotion d'une fille qui veut éprouver son amant en lui mettant le marché à la main. La mairesse parlait encore moins, en femme qui économise pour les dépenses de son mari.

La table était mise avec un certain luxe champêtre. Quatre nappes de toile bise couvraient les longues planches que le charpentier avait élevées sur des tréteaux. Dix-huit escabelles de vieux chêne attendaient les convives. Les assiettes larges et profondes étaient de cette vieille faïence craquelée dont l'émail bleuâtre s'illumine de coqs fantastiques, de paysages invraisemblables; de chinois grotesques et de gros œillets rouges disposés en bouquet avec des roses et des jacinthes. Les pàfés froids se dressaient sur de larges plats de Rouen où les arabesques bleues ressortaient quelquefois en relief. L'eau vinaigrée emplissait des Bacchus de foîence à cheval

i02 MAtTRE PIERRE.

sur des tonnelets, ou des grès anciens mouchetés de rosaces luisantes. L'argenterie, plus modeste, était faite de cette matière terne qu'on vendait, il y a vingt ans, sous le nom de métal d'Alger ; mais les couteaux, longs et pointus, étaient incrustés de cuivre jaune comme des navajas espagnoles. Une grande salière d'argent , contemporaine de Louis XIII, avait roulé jusque-là dans l'écroulement de quelque château, et un huilier eu cristal de Bohème contrastait singuUèrement avec les verres coniques, cannelés, un peu verdâtres, qu'on vend un sou pièce dans tous les villages, et qu'un homme qui sait vivre doit vider d'un seul trait.

Le jour tirait sur sa fin, mais on n'avait pas attendu pour fermer les volets que la nuit eût fini de tomber. Cinquante bougies de résine jaune grésillaient le long des murs sur des chandeliers pointus comme des clous. Leur flamme vacillante semait des reflets rouges sur les figures, et, suivant l'expression de M. le maire, éclairait agréablement les hommes et les choses. La pluie tombait au dehors ; au dedans la broche tournait devant un feu bien clair, et j'éprouvai un instant de plaisir égoïste à me sentir clos et coi devant le rôti, tandis que maître Pierre, talonné par la passion, arpentait son royaume à toutes jambes.

Maître Pierre était le sujet de toutes les conversations, quoique Marin ette eût mieux aimé entendre par-

M. TOMERY. 103

?er d'autre chose. La querelle du matin et Tescapade qui s'en était suivie avaient fait du bruit dans le village. L'aiTivée de M. Tomery et ses intentions bien connues préoccupaient les commères des deuxsexes, et il n*y avait si pauvre diable dans la commune qui n'eût payé son écotde grand cœur pour assister au drame intime qui allait se jouer devant nous.

Les conseillers municipaux et les trois gendres du maire manœuvraient comme un seul homme en faveur de M. Tomery. On devinait à l'ensemble de leurs mouvements que la leçon leur avait été faite. Il est juste de dire que les paysans n'ont pas besoin d'être poussés pour faire l'éloge de l'argent au préjudice de l'amour. L'argent est le principe et la fin de toutes leurs actions, et l'amour est un accident assez rare dans leur vie. Ils ont l'esprit trop sérieux pour plaisanter sur un homme riche, mais entre un amoureux et un bossu leur esprit railleur met peu de distance . lisse moquent de la passion comme de toutes les infirmités qui font un homme différent des autres, et plus un sentiment sort du commun, plus leur plaisanterie devient lourde et impitoyable. L'état-major de M. le maire appesantit la patte sur le pauvre petit homme chevaleresque qui se faisait mouiller par grand amour de sa belle, comme les héros de la Bibliothèque bleue et les paladins des vieux romans d'amour.

Sur un signe du magistrat municipal, ces mes-

i94 MAtTRE PIERRE.

sieurs passèrent subitement du plaisant au sévère, firent l^éloge de l'argent , se remplirent la bouche des millions de M. Tomery et se gargarisèrent de sa richesse* Ces honnêtes parvenus qui devaient leur premier centime à maître Pierre, firent sentir à Harinette qu'elle pouvait tripler la fortune du pays. Mme Tomery était appelée à devenir la bienfaitrice et la reine de Bulos. Sa position lui permettrait de fonder une ferme-modèle, de distribuer gratuitement à ses anciens amis des instruments d'agriculture, des bestiaux de race anglaise, des graines, des engrais artificiels 1 Son mari ne lui refuserait pas la satisfaction d'empierrer les chemins de la commune et de tripler par ce moyen les ressources des habitants. La population croîtrait en raison de la richesse, etMarinette serait pour ainsi dire la mère d'une ville nouvelle. Bulos devenait le chef-lieu du canton, de l'arrondissement, et même, qui sait ? Du * jour où la petite reine des Landes aurait épousé le fils Tomery, Bordeaux n'avait qu'à se bien tenir ! En bonne justice, Marinette ne pouvait pas refuser de tels avantages pour les bons amis de son enfance, et il y aurait de l'ingratitude à faire moins pour le pays à qui elle devait tout !

Le garde champêtre avait reçu le mot d'ordre comme les autres; mais Jean XVII n'était pas homme à réciter une leçon comme un écolier.

« Oui, dit-il à Marinette, tu dois épouser M. To-

M. TOMERY. i95

mery, par la raison que nous avons besoin de maître Pierre. Il est fait pour épouser la lande et pour donner la pâtée à cinquante mille nourrissons. Quand il aura une femme à ses crocs et une demidouzaine de moutards sur les brjas, qu'est-ce que nous deviendrons, nous autres pauvres diables f Nous crèverons de pellagre et de faim, et voilà le cadeau de noces que sa femme nous aura fait!

Crois-tu que, si le bon Dieu s'était marié, il aurait trouvé le temps de bâtir le monde?

« Les grands hommes, vois-tu, ça doit rester garçon. Ça se marie avec une idée, et ça lui fait des petits qui n'attrapent pas la coqueluche. Il y aura toujours assez de garçons pour les filles, surtout pour celles qui sont jolies et éduquées comme toi. Mais si on nous fourre maître Pierre sous un jupon, où est-ce que nous irons en chercher un autre? Ça n'est ni moi, ni monsieur le maire, ni personne d'ici qui pourrait le remplacer I

— Garde champêtre! je vous rappeljeàla.... hiérarchie I s'écria le maire, rouge jusqu'aux oreilles.

— Oh! je sais ce que je dois à mes supérieurs, répondit modestement Pavard de Tancogne. Mais, poursuivit-il de sa belle voix de basse, ce n'est pas à l'âge de quatre-vingts ans que Ton apprend l'ingratitude. Monsieur le maire' est un excellent ad-* minislraleur, et je n'ai pas mon pareil comme garde champêtre; mais sans maître Pierre nous

i06 HAtTRE PIERRE.

n*aurions pas grand'chose à administrer. M. le maire a gagné des écus et moi des gros sous, mais mon pauvre Rerrot en a fait gagner à tout le monde. M. le maire et moi, nous avons des idées, mais c'est Pierre qui nous les fournit. M. le maire écrit des rapports à la préfecture et je les recopie, mais c'est Pierre qui les dicte.

— Grarde champêtre I

— Une supposition : que je vienne à mourir, ou moi, ou M. le maire; la commune ne retrouverait ni un maire aussi capable, ni un garde champêtre, j'ose le dire, aussi solide. Mais au bout de quinze jours il n'y paraîtrait plus. Tandis que maitre Pierre....

— C'est bon, bavard, interrompit le maire. Nous savons que vous êtes un brave homme , et que vous avez toujours eu des bontés pour ce pauvre diable.

— Mais, monsieur le maire, c'est lui qui....

— Pas de modestie ! Je dirai à monsieur, qui vient de Paris, tout le bien que vous avez fait dans la commune.

— J'ai fait ce que maître Pierre m'a dit.

— Vous avez été, suivant la belle expression d'un conseiller général, l'instrument du progrès.

— Mais, monsieur le maire....

— Vous avez payé de votre personne!

— Quanta ça...

M. TOMERY. 197

— Vous avez lutté corps à corps avec la barbarie. Vous portez des cicatrices honorables.

— Certainement, monsieur le maire, mais....

— Et vous n'êtes pas glorieux, comme tant d'autres qui se vantent de ce qu'ils ont fait et de ce qu'ils n'ont pas fait. Monsieur, poursuivît-il en s'adressant à moi, notre garde champêtre, ici présent, est l'héritier d'une des plus grandes familles du pays. Vous voyez devant vous le dernier des Tancogne. Ce n'est pas lui qui serait embarrassé pour dire le nom de son père et de sa mère I II a dixsept générations d'aucétres, et il n'en est pas plus fier!

— Vous m'excuserez, monsieur le maire, je suis fier de mon nom, mais je ne le jette point à la figure de ceux qui n'en ont pas. J'aurais trop peur de le laisser tomber, hé! hé! »

Le gros homme s'arrêta sur cette plaisanterie rustique. Sa bouche démeublée se fendit jusqu'aux oreilles, et son ventre se mit à danser joyeusement dans son gilet. L'auditoire s'associa de bonne gr&ce à son énorme gaieté, sauf peut-être M. le maire qui riait jaune en cherchant une réplique. Mais trois coups frappés dans la rue interrompirent la discussion.

Un profond silence se fit dans la cuisine, et tout le monde se rangea près de la porte, excepté les femmes. Marinette pâlit visiblement, sous la lu*

198 MAtTRE P'.ERnE.

mière rouge des chandelles, et, pour se donner une contenance, elle rajusta le foulard de sa plus proche voisine.

Le dialogue suivant s'engagea à travers la porte entre le maire et M. Tomery. L'un et l'autre parlaient patois :

« Qui frappe si tard?

— Un honnête garçon qui n'est pas marié.

— Passez votre chemin ; nous avons des filles.

— Je ne viens pas pour leur faire peur, mais pour boire un verre de vin avec vous.

— Nous sommes de pauvres gens, et nous ne buvons que de l'eau vinaigrée.

— Je me suis arrêté au cabaret avec mes deux camarades et nous avons fait emplir deux cruches que voici.

— Entrez donc, et Dieu vous soit en aide ! »

La porte s'ouvrit, et les trois citadins défilèrent dans la cuisine en chancelant un peu sur leurs échasses. On ramassa sur le seuil deux énormes paniers de vin de Bordeaux qu'ils étaient censés avoir apportés eux-mêmes, et qui représentaient, deux cruches de piquette, en vertu d'une fiction constitutionnelle. M. Tomery et ses compagnons mirent pied à terre avec quelque difficulté, quoique leurs échasses ne fussent pas hautes, et ils se secouèrent pour la forme, car ils étaient venus sous des parapluies. Leur costume tout neuf sentait je

M. TOMERY, i99

ne sais quel mélange de fantaisie et de couleur locale. Leur béret national devait arriver directement de Paris, et leur veste avait été taillée dans le style rustique par un célèbre coupeur du boulevard : autant aurait valu commander un habit de cour au tailleur de Bulos. La peau de mouton qu'ils portaient en pardessus était plus fine et plus soyeuse que nature : on eût dit que chacun d'eux avait écorché un mouton du jour de l'an, dans la boutique de Giroux. Leurs échasses, que j'examinari de près, étaient des échasses de cérémonie, des échasses pour aller dans le monde. En résumé, M. Tomery et ses deux acolytes s'étaient déguisés pour cette demande en mariage comme pour un bal de l'Opéra.

Du reste, ils n'avaient ni mauvaise tournure, ni mauvaise façon, quoiqu'ils eussent bu un coup d'avance pour se donner de la gaieté. J'appris immédiatement à les distinguer par leurs noms, car chaque paysan qui leur serrait la main ne manquait pas de leur dire : Bonsoir, monsieur Tomery fils ; votre serviteur, monsieur Bijou aîné. Le maire, plus initié aux usages du moiide, les avait réunis tous les trois dans une salutation officielle : « Veuillez agréer, messieurs, l'assurance de ma haute considération. » Juste comme à la fin d'une lettre à M. le préfet

H. Tomery, le candidat, était un gros réjoui de

treille ans, bien nourri, bien frais, bien rond; l'œil vif, Toreilie rouge, la moustache en croc; la physionomie avenante d'un viveur de province, qui scandalise la ville en se couchant à minuit. U est à remarquer que les plaisirs de Paris détruisent rapidement leur homme, tandis que les débauches départementales le poussent tout doucement à Tobésité. La province n'offre guère aux jeunes gens que des entraînements tranquilles et des débordements mesurés d'avance. Elle les émancipe plus tard, les range plus tôt, et ne leur lâche jamais complètement la bride.' Elle leur permet de bohre sans soif, d'acheter des chevaux et d'entretenir une danseuse,' mais elle leur verse à haute dose le sommeil, ce contre-poison de tous les plaisirs, qui manque aux viveurs de Paris.

J'étais littéralement émerveillé de la jeunesse et de la figuré de M. Darde, le plus adolescent des témoins de M. Tomery. Il avait vingt-cinq ans, il avait mangé une jolie fortune, il'avait fondé, soutenu et enterré le Jockey-Club de Bordeaux, et il ressemblait à un bel enfant qu'on va chercher au collège. Sa moustache brune courait comme une fumée au-dessus de sa lèvre, et ses favoris vierges autour de ses joues ros6^ étaient comme le duvet d'un fruit.

M. Bijou aine, homme fait et même un peu défait, plein de jours et chargé de rhumatismes, prou-

M. TOMERY. 201

vaît que les rivières de province ne font pas grâce aux canotiers. Ce vétéran des régates bordelaises était roide comme un aviron et jaune comme un coucher de soleil. Sa figure blafarde et tant soit peu transparente se hérissait de petites brosses de chiendent. Ses arcades sourciliôres étaient absolument nues ; en foi de quoi les habitants de Bordeaux l'appelaient : le chef des enfants sans sourcils.

Les nouveaux venus saluèrent Marinelte sans lui rien dire; ainsi l'ordonnait la coutume. Le candidat doit se faire valoir par tous les moyens indirects, mais un seul mot dit en sa faveur par lui ou par les siens serait considéré comme une manœuvre électorale. Marinette leur fit sa petite révérence courte et sauvage, et courut aider la mairesse qui servait sur table. Le service et la cuisine étaient dévolus aux femmes de la maison, comme partout où il n'y a pas de domestiques. Ces dames étalèrent d'abord les mets du pays, la bouillie de maïs, les sardines salées, les ragoûts d'anguille et les canards du bassin d'Arcachon confits dans la graisse. La maltresse de la maison, armée d'une cuiller de bois qui aurait pu passer pour une écuelle, servit la bouillie en guise de potage, et quand toutes les assiettes furent pleines jusqu'aux bords, le maire déclara que la séance était ouverte.

Mon escabelle était à la gauche de la mairesse. J'avais devant moi Marinette, assise entre le maire

tôt MAITRE PIERRE.

et M. Tomery. Papercevais, aux bas bouts de la table, d'un côté M. Pavard de Tancogne ; de l'autre, Tassiette réservée à maître Pierre : j'étais donc aux premières loges.

Le premier service passa sans incident remarquable. La mairesse me fit goûter l'eau des puits de Bulos, qui me parut fort potable. Le maire nCohierva que les deux puits qui la fournissaient avaient l'honneur de porter son nom. Elle n'avait pas assurément la saveur fraîche, brillante et pour ainsi dire métallique de l'eau qui a couru sur les rochers, mais le suisse François la buvait sans grimace, et moi aussi. En revanche, les paniers deM. Tomery contenaient du vin rouge de Château-Laffitte , et vingt-cinq bouteilles de ce vin blanc de Sauternes* Yquem que la chambre du commerce de Bordeaux a rangé hors classe. Les Landais renoncèrent bientôt à l'eau vinaigrée pour faire honneur aux présents de leurs hôtes, et le diapason de la gaieté générale s'éleva insensiblement. Les convives ne se tenaient pas immobiles à leurs places, comme dans un dîner servi. Les femmes étaient toujours en mouvement pour soigner un plat ou servir un ragoût, et les hommes se levaient l'un après l'autre pour changer d'assiette ou prendre les choses dont ils avaient besoin. Dans ces allées et venues chacun regardait devant soi pour ne pas marcher sur la queue d'un chat ou sur la patte du chien de la mai-

M. TOMERY. 203

son : ces animaux familiers étaient partout à la fois, se frottaient à toutes les jambes , tiraient à eipc toutes les serviettes, et laissaient des échantillons de leur poil à tous les pantalons. Les plats arrivaient sans ordre bien déterminé : les poissons avec la salade et les ragoûts après les rôtis; mais on eut de tout en abondance, tant qu*un des conseilers municipaux en pensa mourir. Le seul incident fâcheux fut une erreur de la mairesse qui avait mis bouillir une livre de café vert avec un abatis de dindon.

Marinette ne craignait pas de se montrer préoccupée. Elle se retournait de temps en temps vers la porte. Quelquefois ' elle me regardait dans les yeux comme pour me demander conseil, et je haussais les épaules en signe de compassion. Elle évitait les regards du maire et regardait en dessous la figure de M. Tomery.

Le maire était tout à son affaire : il représentait! ses paroles étaient choisies et ses gestes mesurés avec soin. Il ne se mouchait jamais sans tourner le dos à la table, et il n'entendait pas éternuer un voisin sans lui dire : Que Dieu vous enrichisse! S'il avait besoin de sel, il disait à M. Darde fils : sans vous rien prescrire, monsieur Darde, veuillez me communiquer la salière. Si on le priait de faire passer un plat, il répondait sans hésiter : J'y souscris! Et si quelqu'un lui offrait du poulet, il disait en étendant la main : Je serai partie prenante de

204 MAtTRE PIERRE.

cette Yolaille. H trinqua plusieurs fois avec ses voisins, mais il fit remarquer que c'était un usage de campagne et qu'on ne trinquait pas à la préfecture de Bordeaux ni probablement au Sériât de Paris.

Les trois messieurs de la ville s'amusaient médiocrement, et buvaient à petits coups sans parvenir à se mettre en train. Ils étaient presque aussi gênés au milieu de ces paysans qu'un paysan au milieu de citadins, car ils avaient peu d'idées à échanger avec eux. S'ils s'étaient trouvés ensemble dans un coin, peut-être auraient-ils eu de quoi rire ; mais le festin n'était pas assez comique pour qu'on pût s'en égayer isolément.

En résumé, cette demande en mariage, que j'avais espérée plus pittoresque, ressemblait à une plaisanterie qui tourne mal. Ce qui m'avait paru si curieux dans la légende me semblait déjà triste et fatigant. Marinette s'agitait sur son escabeau comme une personne qui souffre, et M. Tomery ne comprenait rien à cette attitude. Le maire devait lui avoir promis un autre accueil. Un instant je crus deviner qu'il cherchait le pied de sa voisine , et la fille du désert lui lança sous la table quelque chose qui n'était pas un aveu.

Peut-être ma présence entrait-elle pour un peu dans la gêne des nouveaux venus. Les présentations ne sont pas de mode à Bulos, et d'ailleurs ni le maire ni personne chez lui ne savait mon nom.

M. TOMERY. ' 203

M. Tomery et ses compagnons devaient voir que je n'étais pas du pays, et ils pouvaient trouver étrange que j'assistasse à une cérémonie dont ils faisaient les frais de toute façon. Je rencontrai quatre bu cinq fois les yeux de M. Tomery, et je pense que l'ennui de se voir observé dans une situation ridicule ne le disposa pas en ma faveur.

Le maire, plein de tact, comme à son ordinaire, aggrava ma situation : « Messieurs et dames, dit-il en se frottant les mains, c'est une belle fête! ah! c'est une belle fête I Elle fera époque dans les annales de Bulos. On en pariera jusqu'à Bordeaux. Que dis-je ? Il en sera question dans les feuilles de Paris. »

Les trois citoyens de Bordeaux levèrent la tète, et je pris un air d'indifférence : je sentais leurs yeux tix^s sur moi.

« Oui, messieurs, poursuivit Ib maire, en me désignant du bout de sa fourchette. Nous possédons dans nos murs un organe de l'opinion; un homme qui a fait le chemin tout exprès pour étudier mes landes et nos mœurs.

— Pas tout à fait, répondis-je. J'étais venu pour l'inauguration du chemin de Toulouse, et la curiosité de voir un pays à la mode m'a égaré depuis deux jours. M. le maire m'a arrêté au passage en m'invilant à dîner, et je serais parti malgré la pluie si j'avais su que j'étais indiscret.

—Vous ne l'êtes pas, monsieur, répondit M. To-

206 lAtTRE MERRE.

mery en me saluant. Nous nous trouvons ici au même titre que vous, en vertu des vieilles lois de l'hospitalité.

— Que diable ne parliez-vous plus tôt? s*écria M. Darde» en saluant à son tour. G*est une bonne

, fortune de trouver quelqu'un avec qui causer... de Paris! »

A son tour» M. Bijou se pencha sur la table et me montra deux rangées de. dents jaunes qui me souhaitaient la bienvenue.

« Ah! vous arrivez de Paris! reprit vivement IL Darde fils. Que dit-on? que fait -on? Ëliez-^ous dimanche aux courses? Qui est-ce qui court? Qui est-ce qui fait courir? Pensez-vous que M. Aumont se soit retiré définitivement? Qui est-ce qui aura la veine cette année? Je parierais pour M. Lupin ou pour M. Mosselmann : ses chevaux ont des noms qui doivent porter bonheur. M. le marquis de Lagrange a-t-il gardé Monarque? Parlez-moi de Diamant^ de Nat^ de Flying Buck^ de Monsieur^ Henry \ Vous n'êtes jamais allé au Derby? Tai vu ça, moi. Admirable, monsieur! Il n'y a que les Anglais qui sachent s'amuser!

— A cheval.

— Bien entendu. Tout le long de la route, au retour, nous nous sommes jeté des bouteilles, des plats, des terrines. Dis donc, Bijou? n'est-ce pas là que tu as eu la tête à moitié cassée? »

M. TOMERY. 207

M. Bijou afnë inclina la tête en signe d'appro bation,

« C'est là et partout, reprit M. Tomery. Ce pauvre Bijou a la spécialité des malheurs. S*il monte en dog-cart, l'essieu casse ; s'il court un sleeple-chase, il tombe dans la rivière ; s'il dîne au restaurant, les crevettes sont empoisonnées ; s'il se bat en duel avec un ami, il empoche un coup d'épée. C'est sa manière de s'amuser.

— C'est bon , c'est bon ! répliqua M. Bijou aîné ; je me rattrape sur l'eau.

— Sur l'eau ! c'est le rhumatisme qui te rattrape. Il est vrai que par compensation tu arrives bon troisième après la Neva de Rouen et le Duc-de- Framhoisiy de Paris.

— C'est boni C'est bon! Tu verras aux prochaines régates. Je me suis fait faire un bateau neuf dont ils me diront des nouvelles. D'abord, je te parie cent louis que tu ne trouves ni en France ni en* Angleterre une équipe comme celle du Richelieu!

— Garde tes cent louis, je n'en veux pas. Croiriez-vous, monsieur, dit M. Darde, en se tournant vers moi, croiriez- vous que Bijou a tenu dix louis pour Watkins contre Spreoly ? Spreoly est le premier jockey du monde, il n'y a pas à discuter 15dessus. Je ne veux pas médire de Watkins, ni die Wells, ni de Mann, ni de Carter, ni de Pralt; mais campez-moi Spreoty à cheval sur une canne, avec

208 MAtTRC PIERRE.

des poids tout le long du corps : il partira au petit galop» sans se presser, il laissera prendre la corde à tout le monde; mais au dernier tour, hurrah! il fera tant des éperons, de la cravache et de tout, qu'il gagnera d'une ponmie de canne, pour le moins. » La conversation était engagée, on ne la laissa plus languir. Ces messieurs n'avaient pas vu Paris depuis plusieurs mois; mais, aux questions dont ils m'accablaient, je crus reconnaître que c'était à moi de les interroger. Que leur érudition fût vraie ou fausse, acquise sur place ou dans les journaux, elle m'étonna quelque peu. Je m'aperçus que la jeunesse des grandes villes a fait depuis quelque temps assez ample connaissance avec Paris. Ces trois messieurs étaient assurément plus Parisiens que moi. Ils parlaient des chevaux et des jockeys célèbres comme s'ils avaient pu vivre dans leur intimité. Us raisonnaient sur les habits et les chaussures avec une précision miraculeuse. Je fus tout étonné d'apprendre à Bordeaux que les grands tailleurs du boulevard allaient passer de mode : qu'on se ferait habiller en Angleterre chez Poole ou au faubourg Saint-Germain, chez un M. Alfred. Je vis prophétiser le règne des panamas, qui trônèrent effectivement pendant tout l'été, et l'on me parla de certaines bottines d'étoffe à bout verni que les hommes à la mode devaient porter même au bal, à Texclusibn de toute autre chaussure*

M. TOMERY. 309

A propos du club que M. Darde avait essayé de fonder à Bordeaux, j'entendis raisonner sur l'organisation des clubs de Paris; comment le Jockey et le Bdby s'étaient fondus ensemble ; pourquoi il était si difficile d'être admis à VVnion^ et comme quoi là Crèche semblait avoir peu d'avenir.

Mais lorsqu'il fut question de l'Opéra, ce fut bien une autre histoire. J'étais loin de supposer que la ville de Bordeaux fût si versée dans les affaires de rOpéra. Non-seulement M. Darde établit un parallèle des plus savants entre les pointes de Mme Perraris et les grâces de Mme Rosati, en réservant les droits de Mlle Legrain et de la danse française; mais M. Tomery, qui avait eu ses entrées dans la maison, nous prouva clair comme le jour que la jeunesse de Bordeaux était appelée à régner sur le foyer de la danse, et qu'avant dix ans le vaisseau du Corsaire et tout son équipage viendrait mouiller dans la Gironde, sous le commandement d'un état-major bordelais.

Cependant, la pauvre Marinette bâillait entre ses dents, et sans le souci qui la tenait éveillée elle aurait dormi dans son assiette. Le maire et tous les assistants s'ennuyaient de ne pas comprendre et de rester hors de la conversation comme des pauvres à la porte d'un festin. L'enfant terrible de la commune, Jean Pavard de Tancogne, interrompit familièrement M. Tomery.

21<) lIAtrUE PIERRE.

« Dites donc » monsieur Tomery, lui cria-t-il du haut de la table, il paraît que les bourgeois s*amu* sent à Paris! Mais parlez-moi un brin de ma caste, à moi. Qu*est-ce qu'on dit de la noblesse? »

M. Tomery lui répondit en souriant : < Onn*en dit pas grandïbose, vieil aristocrate.

— Et pourquoi ça, vrai Dieu !

— Parce qu'elle est passée de mode.

— Mais pourquoi qu'elle est passée de mode T

— Parce qu'elle ne servait à rien, probablement.

— Vous servez donc à quelque chose, vous?

— Garde champêlre! interrompit le maire.

— Laissez-moi seulement faire un raisonnement. Je suis le dix-septième mâle de ma race. Jean I*' avait gagné. Dieu sait comment, une centaine d'arpents de terre. Tous les aînés de la famille ont cultivé ça de père en fils jusqu'à la Révolution, tandis que les cadets tiraient le diable par la queue. Toutes les fois qu'il y avait trois Pavard au monde, il y en avait un aîné pour cultiver le pays, un cadet pour le défendre, et un culot pour bénir les champs à tour de bras le jour des Rogalions. Mais jamais, au grand jamais , je n'ai ouï dire qu'un Pavard ait perdu son temps à des bôliscs comme vous autres parvenus!

— Garde champêtre! dit le maire, vous excitez les classes de la société à s'armer les unes contre les autres.

M. TOMERY. 2i1

— Soyez tranquille! Us ne s'armeront pas du tout. On disait, il y a dix ans» que la jeunesse s'ennuyait, et qu'il lui fallait une guerre. On leur en a donné, de la guerre, et de la bonne encore ! Combien y en a-t-il qui aient eu la curiosité de voyager en Crimée?

— Silence! cria le maire, le moment est venu de porter un toast. »

Il se leva, remplit son verre et dit d'un ton ferme et convaincu :

« MessieurSi sans faire aucune allusion aux événements matrimoniaux qui, s'il m'est permis de le dire, se préparent plus ou moins dans celte honorable assenàblée, permettez-moi de porter comme magistrat municipal une santé bien délicate, qui est dans vos cœurs comme dans le mien , quoiqu'il ne me serait peut-être pas permis, comme homme, à moins d'y être provoqué directement, de me proposer un toast à moi-môme. Mais au centre des conquêtes paciliques, comme le disait encore M. le préfet, qui s'accomplissent en l'honneur du siècle et en faveur du Gouvernement dans la commune de Bulos, la modestie personnelle doit se taire devant l'éclat de la chose ; et chacun, le verre en main, peut s'écrier avec moi sans crainte de surfaire le présent ni d'engager à l'avenir : Au magistrat qui a eu le bonheur d'assainir, de cultiver, de bâtir et de peupler les Landes ! Au savant sans prétention qui,

212 MAtTRE PIERRE.

après avoir construit à ses frais, quoique non sans profit» les chalets de Bulos» a trouvé de l'eau pure pour les habitants! Au pacificateur qui a détruit les loups» les taureaux et autres vermines sauvages, et établi un équilibre européen entre les cultivateurs et les bergers de la commune! A celui que la modestie ne me permet pas de nommer, mais qui sera toujours heureux et fier de vous serrer dans ses bras!

— A mattre Pierre! hurla le garde champêtre.

— Présent!» dit maître Pierre en ouvrant la porte.

Qj^A^tT?

n n*y avait pas bien longtemps qu'il nous avait quittés, et pourtant son retour m'arracha un cri de joie. Le mal qu'on m'avait dit de lui, les efforts du maire pour lui voler sa gloire» le danger qu'il courait dans son bonheur et dans son amour, l'hésitation visible de Marinette, la sécurité ûnpertinente de M. Tomery, l'hostilité de presque toutes les personnes présentes, l'irrésolution honorable qui le faisait flotter , comme un héros de Corneille, entre son devoir et sa maîtresse, me le rendaient encore plus cher.

n salua les assistants de la voix et du geste, tourna autour de la table , et vint se déchausser de ses échasses sur le manteau de la cheminée. L'eau ruisselait de toute sa pei^nne , et il souriait silencieusement comme sll ne s'était pas senti mouillé. On lui. conseilla de se sécher ou de changer d'habits, mais il n'en voulut rien faire.

314 ' MAITRE PIERHE.

« Mangez et buvez, dit-il; quand j'aurai jeté ma peau de mouton et pris un petit air de feu , il n'y paraîtra plus. La pluie et moi , nous sommes de vieilles connaissances.

— Nous ne t'espérions plus, » lui dit le maire.

Le garde champêtre vint l'embrasser sur les deux joues, en criant d'une voix de tonnerre :

« Moi , je t'espérais toujours. Tu sens le chien mouillé, mais ça ne t'empêche pas d'être un grand homme. Nous t'avons laissé du poulet, et je viens de boire à ta santé.

— Vous êtes tous bien bons, répondit-il avec mie confiance charmante. Le dessert n'est pas encore servi?

— Noii, dit Harinette ; nous avons le temps. » En se rendant à sa place , il me serra la main et

me dit :

« Vous jouez de bonheur. Vous étiez venu voir des sauvages, et l'on vous offre des messieurs pardessus le marché. Serviteur très-humble , à monsieur Tomery fils et la compagnie !

— Vous êtes parti bien brusquement , monsieur maître Pierre , répondit le fils Tomery. Je vois avec plaisir que ce n'est pas nous qui vous avons chassé.»

Il gagna sa place sans mot dire , et murmura en dépliant sa serviette :

« On ne me chasse pas, monsieur Tomery. Je suis chasseur depuis l'âge de douze ans.

PROPOS DE BUVEURS. 2i«

— Le fait est qu'il faut être chasseur pour sortir sous une ondée pareille. Mais je ne vois pas ce que vous avez pu tuer, excepté le temps ?

— Rien; j'ai été prendre l'air à six lieues d'ici. » Il se livra pendant un petit quart d'heure à ce

qiie Rabelais appelle la réfection de dessous le nez» mangea trois ou quatre cuisses de poulet et vida une cruche d'eau vinaigrée. M. Toraery le regardait en dessous et buvait coup sur coup» comme un poltron avant d'aller sur le terrain.

Maître Pierre s'essuya la bouche du revers de la main, sans songer qu'il avait une serviette. Il leva le nez dans la direction de M. Tomery, le regarda entre les deux yeux , et lui dit à. brûle-pourpoint : € Dites donc, monsieur Toraery, savez -vous ce qu'on raconte? Que vous allez vous marier!

— Parbleu 1 répondit le jeune homme , j'aime mieux ça. On ne dit rien que de vrai, monsieur maître Pierre. Il faut faire une fin en ce monde, et le mariage est tout à fait dans mes idées.

— Ah ! ah ! Et la fille est bien ?

— Je n'entamerais pas ce chapitre -là sans y être provoqué, mais puisque vous me posez des questions, monsieur maitre Pierre, j'ai le droit de vous dire que c'est la plus jolie, la plus mignonne, la plus spirituelle et la plus honnête fille du pays.

— £t..,« elle veut bien de vous 1

21 G MAtTRE PIERRE.

— DaDs tous les cas , je ne l'épouserai point malgré elle.

— Allons 1 bien du plaisir !

— Ce n'est pour autre chose qu'on se marie.

— Vous croyez? Quel état comptez-vous donc faire y quand vous serez entré en ménage?

— Mais l'état de bon mari et de bon père de famille , comme j'ai fait jusqu'ici l'état de bon garçon et de bon vivant.

— Vous travaillerez bien pourtant à quelque chose ?

— Dieu m'en préserve! monsieur mattre Pierre* Je croupis manquer grièvement à mon honoré père qui m'a assuré les moyens de vivre les bras croisés.

— Pourtant, monsieur Tomery, l'honune est né pour le travail.

— Où diable avez-vous lu cela?

— Je ne sais pas lire, mais tous les honnêtes gens que j'ai rencontrés, et monsieur votre honoré père , travaillaient du matin au soir.

— Tant qu'ils n'ont pas pu faire autrement. Mon cher monsieur, si vous aviez eu l'occasion de lire les Écritures, vous auriez vu que Dieu a créé l'homme pour le repos : il n'y avait pas de scieurs de long dans le paradis terrestre Les choses ont un peu changé à la suite du péché originel, et Dieu nous a dit : vous travaillerez pour vivre; mais il ne

nous a pas dit : vous vivrez pour travailler. Lorsqu'un terrassier a pioché la terre depuis six heures du matm jusqu'à six heures du soir, vous lui accordez le droit de se reposer, pas vrai?

— Certainement.

— Vous lui permettez de manger sa soupe, de se jeter sur sa paillasse, et de dormir tout à plat jusqu'au lendemain î

— Il faudrait être bien injuste !

— A la bonne heure ! Vous ne trouvez pas mau-> vais non plus qu'un employé de bureau commence sa journée à dix heures et la termine à cinq? Est-ce que vous l'estimez un sou de moins que le terrassier?

— Pas du tout.

— Et quand mon père faisait sa journée en deux heures de temps, avait-il moins de droits à votre considération que ses employés ?

— Au contraire !

—Vous êtes juste, allons ! Le monde est comme vous : il fait plus de cas de l'homme qui unit sa journée en deux heures que du pauvre diable qui sue depuis le lever du soleil jusqu'à la tombée de la nuit. Vous ne détestez pas non plus qu'on fasse des économies?

— Pardienne !

— Ainsi, M. le maire ici présent a amassé du pain pour ses vieux jours. Vous l'estimeriez peutêtre davantage s'il n'avait rien mis de côté?

218 UAiTRE l'IËRaE. .

— Je serais donc bien idiol !

— Mais vous parlez comme un livre. Maintenant, réflécliissez , monsieur maître Pierre. Vous verrez que , dans Téchelle des hommes , les derniers sont ceux qui travaillent le plus fort et le plus longtemps; les premiers, ceux qui travaillent peu d'heures dans le jour, peu de jours dans Tannée et peu d'années dans la vie. Vous verrez que, grâce à rinstitulibn de ce qu'on appelle le capital , il se peut qu'un seul individu acquière en très-peu de temps le droit au repos , non-seulement pour lui , mais pour sa postérité la plus reculée, et fasse rentrer sa famille dans le paradis terrestre, où Adam et Eve se croisaient les bras, avec la permission du bon Dieu ! Ah ! vous croyez que le travail est naturel à rhomme ! Cela vous amuse donc, vous, de piocher la terre et d'avoir des ampoules aux mains?

— Ça m'amuse et ça ne m'amuse pas.

— Mais, mon cher monsieur, le travail est tellement contre nature, que les hôtes elles-mêmes n'y vont que contraintes et forcées. C'est le fouet qui pousse les chevaux au labour, c'est l'aiguillon qui pousse les bœufs , c'est la faim qui pousse les hommes. Je ne crains rien de tout cela , moi qui vous parle, et c'est une bonne condition pour entrer en ménage. N'est-il pas flatteur et glorieux de dire à la fille qu'on aime : Mademoiselle , ni vous, ni vos enfants » ni votre postérité la plus reculée ne sera

M>ROPOS DE BUVEURS. 219

condamnée au travail ; nous sommes assez riches pour vivre dix mille ans sans redouter le fouet, Taiguillon ou la faim?

— C'est drôle , dit maître Pierre : j'aurais bien aimé conduire mes petits dans la lande. Mais l'argent s'use, que diable ! et le vôtre ne durera pas toujours.

— Pourquoi donc? Quatre millions placés au taux légal ne produiront-ils pas deux cent mille francs par an, sans se détériorer, jusqu'à la fin des siècles? J'aurai deux enfants : chacun d'eux hérite de cent mille livres de rente et en épouse autant ; ils seront aussi riches que moi à perpétuité.

— Et si vous aviez une douzaine de bambins à établir ? C'est une chose qui se voit.

— Jamais dans la bourgeoisie sage et éclairée. Douze enfants, monsieur maître Pierre I Cette multiplication effrénée de l'espèce humaine ne se produit que dans les classes inférieures, où l'homme, abruti par le travail, découragé par la misère , a perdu le sentiment de ses intérêts et de ses devoirs. A mesure qu'on s'élève dans les hautes régions dé la société, la prévoyance des parents prend soin de limiter l'accroissement des familles, et un bon père n'a jamais plus d'enfants qu'il ne peut en enrichir.

— J'aimais' mieux le droit d'aînesse interrompit Jean Pavard de Tancogne. C'était plus dur, mais c'était plus propre !

220 MAtTRE PIICftRË.

— Alors, reprit maître Pierre , vous vous mariez pour faire souche de rentiers î

— Py compte.

— Vous aurez deux enfants qui en auront chacun deux, et ainsi de suite jusqu'à Tinfini, tous heureux, tous tranquilles , tous oisifs , qui traverseront le monde les mains dans leurs poches ?

— Ce n*est pas un avenir à dédaigner.

— Mais, comme ni vos enfants ni vos petitsenfants ne seront bons à manger, je voudrais bien savoir à quoi ils serviront aux autres hommes ?

— A rien, parbleu I Ds ne sont pas leurs domestiques !

— C'est juste, dit maître Pierre. H ajouta en élevant la voix par degrés : Eh bien , moi, je suis le domestique de tout le monde, et je ne plains pas ma peine, quand même on ne devrait me payer ni dans cette vie ni dans l'autre. Je viens où l'on m'appelle, et je vais où l'on m'envoie. Mes bras appartiennent au premier venu qui en a besoin, et je ne me fais pas prier deux fois pour boucler mes échasses. S'il y a quelques bonnes idées dans ma tête, on y peut puiser largement, comme dans les deux puits de Bulos. Si jamais je trouve une femme à mon grè, elle sera domestique comme moi , domestique des pauvres, domestique des riches , car les riches euxmêmes ont quelquefois besoin d'un coup de main. Tous les enfants qui me naîtront seront les bien-

Tenus, et je ne me plaindrai jamais d'en avoir trop, car il 7 a de la besogne à faire sur la lande. D'ailleurs, est-ce qu'on a jamais trop d'enfants ? Il en meurt quelquefois, c'est un déchet sur lequel vous n'avez pas l'air de compter. Si vous avez fille et garçon, partage de roi, et qu'à l'âge de soixante ans vous conduisiez fille et garçon au cimetière ! Les bonnes gens diront en vous voyant passer : Ce pauvre M. Tomery, qui a perdu les soutiens de sa vieillesse ! Moi je dirai : Cet imbécile de M. Tomery, qui n'a pas des enfants de rechange !

« Mes petits ne trouveront pas cent mille livres de rente dans les langes de leur berceau , et pourtant ils seront aussi riches que les vôtres, car ils ne manqueront jamais de rien. Ils posséderont deux bons bras , du chef de leur mère , et un lopin de terre, de* mon chef. Vous parliez de capital, tout à l'heure : le seul capital étemel, inusable et inépuisable, c'est la terre. Le papier a du bon ; je ne suis plus assez paysan pour le nier. Il y a des papiers qu'on achète cinq cents francs et qu'on revend deux mille ; mais il y en a d'autres qu'on achète deux mille et qu'on ne revend rien du tout. Mon tuteur aime mieux l'argent, et il fait des cachettes en terre; j'étais dans ces idées-là quand j'avais douze ans. Mais l'argent et l'or sont traîtres. Ils haussent aujourd'hui , ils baissent demain, suivant le caprice ou la peur des sots qui les possèdent;

222 MAtTRE PIERRE.

mais, en résumé, ils baissent toujours. Mille écus de rente étaient une fortune il y a cent ans ; c*est une bien petite aisance aujourd'hui ; çà sera bientôt la misère. Vous êtes bien riches avec vos deux cent mille francs de revenu; vos enfants le seront dix fois moins, si la pièce de cinq francs tombe à dix sous. Avis à mon tuteur qui enterre précieusement ses monnaies, et à tous ceux qui fondent leur confiance sur des piles d'argent 1 Moi , j'ai de la terre. Je produis du bois et de la résine; je produirai du blé et de la viande quand mes marais seront desséchés. Que l'argent se montre ou se cache, que la pièce de cent sous coure les rues ou descende dans les caves , c'est le cadet de mes soucis. L'hectare cultivé fournira toujours la nourriture d'un homme , comme il fournissait autrefois celle d'un mouton. Plus votre argent tohibera en discrédit, plus les produits de ma terre et de mon travail augmenteront de valeur. Et si, dans cent ans d'ici, quand les mineurs auront fini d'éventrer la terre, la monnaie se vend au tas dans les rues de Bordeaux, nous serons plus riches que vous! Tu n'as pas un peu de dessert à nous donner, Marinette. »

Marinette se leva sans répondre, et ouvrit la grande armoire qui remplissait tout un angle de la cuisine. Elle en retira successivement douze plats couverts qu'elle disposa symétriquement au milieu

de la table. A partir de cet instant jusqu'à la fin du repas, les conviés découvrirent un à un tous les plàls qui se trouvaient à leur portée, et les firent passer à la ronde ; mais on eut soin de réserver pour la fin une énorme corbeille de faïence hermétiquement close , qui renfermait le secret de Marinette

• et le destin de M. Tomery. Tous les yeux sondaient avec curiosité ce vase mystérieux, mais personne ne fit une allusion même indirecte à son contenu. Le regard assuré de M. Tomery et le regard inquiet et sournois^ de maître Pierre se croisaient à chaque instant autour de la corbeille. Marinette la lorgnait , quelquefois du coin de la prunelle, tout en cassant des amandes avec ses dents.

On me fit passer successivement des biscuits, des macarons, des quatre mendiants, des gâteaux secs

^ émaillés de nonpareille, des bergers et des bergères de sucre peint; des croquignoles, des os de grenouille , des pommes ridées , des bonbons en papillote, des rectangles de caramel enveloppés dans des rébus , et tout ce qui compose à la campagne les affreux desserts du mois d'avril. Les convives dévoraient sans y penser toutes ces friandises pulvérulentes que la maîtresse de la maison avait défendues pendant un an ou deux contre les rats et les souris. Chaque gâteau s'émiettait dans la bouche, et il fallait boire un grand coup de vin pour le faire passer. On buvait donc; on chantait aussi.

Si4 MAITRE PJERItE.

on lisait tout haut les devises des bonbons» disposées par demandes et par réponses; on décliilTrait les rébus » on envoyait aux dames les madrigaux du conGseur , on se mettait à deux pour tirer de petites bandes de parchemin rouge ou bleu liées par quelques grains de poudre fulminante. On changeait d'assiette avec le voisin» et Ton faisait circuler les épisodes de la conquête d'Alger» peints en camaïeu sur terre de pipe.

Cinq ou six conversations générales s'engageaient à la fois, et, quand les interlocuteurs étaient trop loin , ils criaient pour mieux s'entendre'. Toutes les chaises ne restaient pas en place, et tous les invités ne restaient pas sur leur chaise. M. Bijou niné, trop bien élevé pour quitter la table, s'endormait sur ses coudes, et l'adjoint profitait de son abattement pour lui vendre une vache. Le deuxième conseiller municipal mangeait toujours; il était de ceux qui boivent le pain, comme on dit à la campagne. Le maire, toujours poursuivi par les idées d'autorité, s'en alla mettre son écharpe. On l'applaudit à son entrée , et l'instant d'après on ne fit plus attention à lui. Son gendre François chantait quelque chose en allemand. M. Darde tirait le maire par son écharpe, et lui racontait ses bonnes fortunes. Les femmes cachaient les bouteilles, raisonnaient leilrs maris, et se frottaient les yeux pour ne pas dormh*. Maître Pierre ctMarinette tranchaient sur toute rassemblée

PROPOS m BUVEURS. 22»

,par on air de distinction , de calme et de sobriété, fls enfermaient leurs sentiments en eux-mêmes^ et j'aurais été fort empêché de traduire les idées qui s'échappaient par leurs yeux. M. Tomery n'était pas ivre comme les paysans, car le vin est un fardeau léger pour les beaux viveurs de la Gironde. Un peu de venniUoii sur les deux joues, un peu d'humidité dans les yeux, une vivacité inusitée dans les mouvements , voilà les seuls symptômes qui pouvaient le compromettre un peu. Ses discours n'étaient point déraisonnables, mais on' y sentait percer une pétulance provoquante et hargneuse , un désir de dispute et de victoire, et comme la soif de battre quelqu'un. Ses idées se suivaient dans un ordre logique, mais elles étaient trop pressées de sortir, et elles montaient les unes sur les autres comme des moutons à la porte de l'étable. La discussion qu'il avait soutenue contre son rival ne l'avait satisfait qu'à demi, et il ne se pardonnait pas d'avoir laissé le dernier mot à maître Pierre. Il voulait une revanche et il enrageait de ne pouvoir la prendre complète devant un auditoire dispersé et inattentif. Les seules oreilles sur lesquelles il pût encore compter étaient celles de Marinette et les miennes ; nous composions à nous deux tout le public disponible dans cette assemblée de dix-huit personnes. Il est vrai que nous avions l'un et l'autre de quoi couronner un vainqueurt

Marinette pouvait le payer en amour et moi en renommée. Le bonheur et la gloire ! Les paladins du bon temps ne demandaient rien de plus.

«Monsieur maître Pierre! cria-t-il à son nrai, j'ai été bien flatlé d'apprendre de votre bouche que vous étiez plus riche que moi, et que mes héritiers, dans cinq ou six cents ans, iraient mendier à la porte des vôtres. Mais pourquoi ne vous contentez-vous pas d'enrichir cette dynastie de petits Pierrots? Est-il absolument nécessaire que vous vous fassiez le domestique de tout le monde ?

— C'est mon idée, monsieur Tomery. Si mon tempérament me porte à faire le bien, j'espère qu'on n'y trouvera pas à redire.

— C'est selon. On se plaint de vos bontés, et tout le pays vous accuse de servir les gens malgré eux.

— Et quand je leur ferais un peu de violence pour les arracher à la misère et à la mort !

— C'est un cas prévu par la langue française* Lorsque cette violence s'exerce dans les petites choses, on l'appelle importunité; quand elle s'applique aux grands intérêts d'un peuple, elle prend le nom de tyrannie. Si, à l'heure où je cours à mes plaisirs, un philanthrope ide voire école m'arrêtail par le pied pour me cirer mes bottes, je lui allongerais un coup de poing en guise de remercîment. Quand Robespierre s'avisa de retourner sa patrie comme un vieil habit, sous prétexte qu'elle serait

plus belle à l'envers , on s'empressa de lui couper la tête, et ce fut toute la récompense qu'il obtint. La France est gouvernée par des lois, et non par le premier amateur qui se sent pris de la fantaisie du bien public. Vous persécutez les conseils municipaux pour qu'ils vendent malgré eux les landes communales!

— Oui-dà! Et je ferais afficher la vente dès aujourd'hui, si j'étais le maître.

— Le maître, c'est-à-dire la loi, a peut-être un moyen d'assainir les communes sans les dépouiller préalablement.

— J'entends, répondit-il en souriant ; vous parlez du décret de 1810. C'est une bonne loi, et je ne suis pas assez ingrat pour en dire du mal. Du temps que les dunes marchaient sur la France pour l'enterrer. Napoléon a décidé qu'on y planterait des arbres. Les dunes appartenaient à l'État; il les a plantées, c'était son droit : charbonnier est maître en sa maison. Le décret ajoutait même , article 6, que, s'il se rencontrait quelque dune appartenant à un particulier ou à un village, et si ledit particulier ou ledit village refusait de mettre une bride à sa montagne, l'administration des ponts et chaussées ferait l'affaire d'office et se payerait en coupes de bois jusqu'à remboursement de ses dépenses. Rien de plus juste. L'opération s'est exécutée en quatre temps, suivant la méthode de l'Empire. Maintenant,

KS MaITRE PIEHRE.

TOUS voulez qu'on traite les landes comme des dunes, et qu'on applique l'article 5 de la loi de 1810 à tous nos biens communaux?

^ Et pourquoi pas?

— Je vais vous le dire, monsieur Tomery. Vous avez vu tout le bien que la vente des communaux a produit dans Bulos. Supposez qu'au lieu de vendre 400 heclares nous ayons livré tout notre communal au gouvernement pour être traitée la mode de 1810. D'abord l'État nous aurait assainis tout doucement, à son aise, attendu qu'il n'est jamais pressé. Est-ce vrai ?

— J'en conviens.

— Ensuite, le drainage, le défrichement, les semis auraient coûté environ deux fois plus cher , attendu que l'État est grand seigneur et qu'il ne liarde pas comme les particuliers.

— D'accord.

— Il est convenu que l'État nous rendra le communal lorsqu'il se sera remboursé de tous ses frais. Mais l'État, qui paye deux fois plus cher que vous ou moi, vend deux fois meilleur marché.

— Passe encore.

— Or, si un particulier qui est pressé de jouir de son argent, qui achète le travail à bon compte, qui vend les produits à bon prix, emploie dix ou douze ans à rattraper l'argent qu'il a semé dans sa lande, on peut prédire que l'État mettra quatre fois plus de temps à rentrer dans ses frais.

PnOPOS U£ BLVËURS. 229

-^Sott.

— Donc, monsieur Tomery, si, au lieu de vendre un cinquième de nos communaux, ce qui nous a enrichis tout de suite, nous avions soumis le patrimoine deBulos audécretdelSlO, nous aurions été quarante ou cinquante ans sans le moindre communal, et nous aurions dépouillé deux générations, sous prétexte de ne dépouiller personne.

— Mais dans cinquante ans !

— Dans cinquante ans, qu*est-ce que l'État nous aurait rendu? du bois. L*État n'entreprend pas toutes sortes de cultures. Il ne sème pas de blé et il ne récolte pas de salades. Tous les terrains qu'il cultive, il les met en bois. C'est l'administration des ponts et chaussées qui les plante, c'est l'administration des eaux et forêts qui les coupe ; les ingénieurs sèment, les forestiers récoltent, mais de semé et de récolté il n'y a jamais que du bois. On trouve pourtant chez nous des terrains où l'on pourrait mettre autre chose. Je sais tel communal qui produirait du blé, et tel autre qui ne rechignerait pas à la luzerne. Faudra-t-il bon gré, mal gré, y mettre du bois? et après les belles espérances que nous avons eues , deviendrons-nous des hommes des bois?

c Dans le courant de l'année 1854 , j'ai décidé les conseils municipaux à vendre 4128 hectares de landes communales. La plus grande partie a été semée

230 MAlTRE PIERRE.

en pins, comme si l'État avait fait l'affaire; cependant il y a sur le total 162 hectares qui produisent autre chose que du bois. Ils appartiennent à des paysans qui les ont achetés par petites parcelles pour y faire venir du fourrage et du grain. J'assiste à tous les défrichements pour dire à chaque propriétaire : Sème de l'orge; ou : Essaye un peu de trèfle; ou bien : Ta lande n'est pas fameuse, mon garçon; plante du bois!

— On vous le brûlera, votre bois 1 interrompit M. Darde, qui avait accroché en passant les derniers mots de maître Pierre.

— Faites excuse, monsiem:* Darde, répondit-il sans se retourner. On ne me brûlera jamais rien Qui est-ce qui se permettrait de mettre le feu à mou ouvrage?

— Qui? Les bergers, parbleu! dont vous supprimez l'industrie ; les nomades sans feu ni lieu, qui ne se font pas scrupule d'allumer cinquante hectares pour se chauffer les mains.

— D'abord, r.épliqua maître Pierre, dans toutes les plantations que j'ai faites, je vous défie de brûler plus d'un hectare d'un coup. Vous croyez peutêtre que le pin, sous prétexte qu'il est résineux, doit flamber comme une allumette? Sachez que l'arbre vivant charbonne et ne s'allume pas. L'incendie rnse le sol, à travers les brandes et les bruyères, et lorsqu'il rencontre un fossé il s'arrête court. Or, en

creusant un fossé autour de chaque hectare, je trace une limite à tous les incendies à venir. D'ailleurs nos bergers ne sont pas si méchants qu'on le dit : s'ils brûlent un bouquet de bois de temps à autre, c'est par maladresse. On a bientôt fait d'accuser les gens ; il faudrait voir à prouver ce qu'on avance. Je connais mon peuple et j'en réponds ; la race landaise est bonne et nullement malfaisante. »

M. Tomery regarda sournoisement maître- Pierre et lui dit : « Est-ce donc par maladresse qu'on a bi-ûlé la forêt de Maleyreî »

Maître Pierre et Marinette rougirent en même temps, comme si le sang qui colora leurs joues était venu du même cœur. Ce n'était pas la première fois que le roi des Landes s'entendait accuser d'incendie; sa jeunesse avait si bon dos qu'on lui prêtait aisément tous les crimes. Moi-même j'avais ouï dire deux jours auparavant qu'il avait brûlé une forêt dans le voisinage de Dax.

Il tint quelque temps la tête baissée, mais il se releva fièrement et répondit avec l'orgueil d'une confession sincère :

« Non, monsieur, ce n'est, pas la maladresse qui a brûlé la forêt de Maleyre, mais ce n'est pas non plus la malveillance ou la jalousie. Je veux bien vous conter celte histoire-là et endosser la part de blâme qui me revient.

23S HâITRE pierre^

— Pierre) cria le garde champêtre (Tune Toix étouffée. »

Le maire, qui commençait à dodeliner de la tête, se releva en sursaut et balbutia entre ses dents : • Au nom de la loi ! tu dis des bêtises!

— En ce temps-là, poursuivit maître Pierre, la loi était bien malade et nous autres bien ignorants. C'était en 1848, j*avais neuf ans de moins qu'aujourd'hui. Pendant les journées de juin, à la faveur du tapage qui se faisait dans les villes, un particulier de Maleyre, dans les grandes Landes, s'appropria la forêt communale. Je ne sais pas comment Tenchère s'était faite, mais il se rendit acquéreur d'un bois magnifique au prix de cinquante francs l'hectare. Cinquante francs un bois tout venu, quand la lande rase en valait cent! La nouvelle se répandit en trois jours dans les deux départements; c'était juste à l'époque où nous prêchions partout la vente des communaux. On vint me conter la chose ici même; je défrichais une lande avec le père Pavard. Mille pioches! le sang me monta à la figure, si épais que j'en devins bleu. Je sentis que deux ventes à ce prix-là indisposeraient tous les gens de bien, roidiraient tous les conseils municipaux, ruineraient mon projet, et feraient retomber le pays dans la routine. Je voulais prendre la diligence de Paris et dénoncer les voleurs au gouvernement;

mais le gouvemementayaitbien autre chose à faire, et moi aussi; j*ayais plus de cinq cents hectares en voie d'assainissement. Je pleurais des larmes comme des noisettes, et je vous réponds que si une vente notariée pouvait se casser d'un coup de pioche, j'aurais eu bientôt fait de rendre la forêt de Maleyre à ses maîtres légitimes. Je me calmai comme je pus, et pourtant je n'avais pas de la sagesse à revendre.

« Je m'en fus à Bordeaux, et je courus donner de la tête comme un hanneton à la porte de la préfecture. Je n'avais vu la ville qu'une ou deux fois, et je ne savais rien des usages. Je dis au portier que je venais de Bulos pour m'expliquer d'une affaire avec le préfet. On me répondit la première fois que le préfet ne recevait pas; la deuxième qu'il était sorti. Puisqu'il sort et qu'il ne reçoit pas, pensai-je en moimême, il aura plus court à venir me voir. Je dis au portier de lui dire que je l'attendrais à l'auberge toute la journée du lendemain : vous jugez si j^étais jeune ! Le portier me conseilla d'écrh'e pour demander une audience ; je répondis qu'avant d'écrire il faudrait apprendre, et que je n'avais pas le temps Je revins trois ou quatre fois, et le portier me chanta toujours le même air. Ce que voyant, je lui dis : Adieu, je m'en retourne chez nous brûler la forêt de Maleyre, et c'est bien vous qui en serez la cause. Je repassai par ici, et je racontai à tout le

234 MAtTRE PiRRRE.

monde ce que j'allais faire. Mon tuteur essaya de me retenir, en me disant que les incendies sont formellement défendus par la loi. «Tant pis! dis-je à mon tuteur, il faut que justice se fasse. Et je suis sûr que les magistrats, sMIs savaient comment la vente s'est passée, seraient les premiers à brûler la forêt. » Le père Pavard me fit observer qu'un jour ou l'autre la justice aurait son tour ; que le pays se rasseoirait, qup les tribunaux ne refuseraient pas d'arranger l'alfaire, et que, dans aucun cas, nous ne devions nous (aire justice nous«-mêmes. Mais il aurait fallu me mettre les fers aux pieds ; c'était la seule raison que je fusse capable d'entendre.

« Je partît sur mes échasses, et tous les gens que je rencontrais en cbemin, je leur criais : On a vendu le bois de Maleyre à cinquante francs l'hectare; c'est une volerie; par ainsi, je vais y mettre le feu. Les uns me disaient : Tu fais bien ; les autres : Tu fais mal; plus d'un m'a donné des allumettes.

« A Maleyre, j'empruntai le tambour de l'appariteur, et je ramassai tout le village sur le champ de foire : vous voyez bien que je ne croyais pas mal faire. Beaucoup savaient déjà ce qui m'amenait. , L'acquéreur s'était sauvé du côté de Dax, et le maire se cachait, dit-on, dans un tonneau. Je fis assavoir aux hommes et aux bêtes que la forêt serait un mauvais gîte le lendemain ; et aux troupeaux qu'ils

auraient avantage à chercher leur pâture ailleurs. Les pauvres diables de Maleyre n'osèrent me dire ni oui, ni non ; ils savaient bien qu'on les avait volés, mais ils craignaient des vengeances. Lorsque je vis que je n'avais à compter sur aucune aide, je leur dis fièrement que je ferais la besogne tout seuL Je passai trois jours à entasser du bois sec, de distance en distance, à tous les carrefours de la forêt, sans que la fatigue ou le dégoût me donnât l'idée de renoncer à ma tâche. Enfin, le dimanche, à l'heure de midi, je m'en allai» tout seul, mettre le feu à la lisière du bois, et je m'y enfonçai résolument, la torche à la main^ allumant tout ce que je rencontrais, et terrible comme un dieu de vengeance, avec mes cheveux roussis. C'est un crime, je le sais bien, mais je l'ai commis par ignorance et par violence, non par intérêt ou par malice. Les juges auraient pu me faire du chagrin, mais ils ont eu pitié de ma jeunesse. D'ailleurs on n'envoie pas aux galères la providence du pays.

' « Maintenant, monsieur Tomery, vous savez l'histoire de la forêt de Maleyre. C'est le seul incendie volontaire qui se soit commis de mémoire d'homme dans mes deux départements. »

Même décor que deTant; les chandelles de résine achèrenide se consumer; la p&le lueur d'un matin d'a?ril se glisse entre les fentes des ydets. Le récit de maître Pierre a réveillé tous les con?i?es, à l'exception de M. Bijou atné.

LE MAIRE , se frottant les yeux avec dignité. Mon pauvre préopinanV je n'abuserai pas de mes pouvoirs discrétionnaires pour l'adresser une remontrance. Cependant tu vois où l'utopie conduit les hommes.

l'adjoint. Elle les mène plus loin que Bordeaux.

PREMIER CONSEILLER MUNICIPAL {Finement). Jusqu'à Rochefort I

LE GENDRE FRANÇOIS, suissc de moutaguc. Chisgae la mort !

DEUXIÈME CONSEILLER MUNiaPAL. Tai bien jdtné.

LE MAIRE. Ce qui est fait est fait, et je ne suis pas un homme assez superflu pour te repro-^

238 BfAlTRE PIERRE.

cher le passé, mais il est bientôt temps que tu te ranges.

l'adjoint. Il faut songer à faire une fin.

PREMIER CONSEILLER MUNICIPAL. On doît éprOUVCr

une certaine lassitude , après quelques années de vagabondage.

MARiNETTE, flw Conseiller. Merci pour deux.

DEUXIÈME CONSEILLER MUNICIPAL. Il n*y a pas d'offense, Marinette; nous sommes tous dans vos intérêts. (A part.) Quel dîner!

LE MAIRE, à maître Pierre. Si jamais tu vas t'établir hors d*ici , tu sais que nous nous souviendrons de toi avec plaisir.

MAÎTRE PIERRE. Maîs pourquoi diable m'en aller?

LE MAIRE. Pour voîr du pays ! Pour élargir tes idées ! Les voyages forment.

l'adjoint. Et consolent. Il n'y a rien de tel que le baume de diligence contre les peines de cœur.

M. DARDE, finement. Mardoche a voyagé. ( Tout le monde rit aux éclats.)

MAÎTRE PIERRE. Ah ça, j'ai donc un chagrin, moi ? Dites-moi lequel, afin que je pleure !

LE MAIRE. Oh ! rien.... si tu es raisonnable.

l'adjoint. On peut trouver une remplaçante.

DEUXIÈME conseiller MUNICIPAL. C'cst moius chcr qu'un remplaçant. {A part.) J'ai trop dîné.

LE gendre FRANÇOIS. Lcs fâmcs, G est tûtes la même châsse t (Sa femme le pince cruellement.)

LE MAIRE. Qu'est-ce que lu dirais d'une belle Picarde de quarante-cinq ans, bien conservée?

MAÎTRE PIERRE. Je pcuscrais qu'elle peut me tenir lieu de mère.

LE MAIRE. Tu ne feras que ce que tu voudras. Personne de nous ne songe à t'éloigner d'ici.

l'adjoint. Nous aimerions mieux sacrifier nos intérêts, tant généraux que personnels.

MAÎTRE PIERRE. Qui cst-cc qui VOUS demande des sacrifices? On dirait , ma parole, que je vous coule bien cher !

LE maire. J'avoue que jusqu'à présent tu nous as fait peut-être plus de bien que de mal.

MAÎTRE PIERRE. Parblcu ! Vous n'avez rien qui ne vienne de moi.

LE MAIRE. Penh !

LE CHOEUR. Penh !

LE MAIRE. Mais le cas pourrait échoir où tu nous coûteras plus que tu ne nous as donné. Si tu ne te corriges pas de la manie de drainer les landes et de faire chez les étrangers ce que tu as fait chez nous, tu amèneras inévitablement toutes les eaux du pays dans l'étang de la Canau; nous serons inondés, et alors adieu Bulos !

l'adjoint. Je me ramifie à l'opinion de M. le maire. Si tu ne te tiens pas tranquille, c'est fait de nous. Quand les autres marcheront à pied sec, nous aurons dé l'eau par-dessus la tête.

240 MAlTRE PIERRE.

PREMIER. CONSEILLER MUNICIPAL. Il esl bien malheuveux que tu l'obstines à enrichir tout le monde à# nos dépens.

DEUXIÈME CONSEILLER MUNICIPAL. Tu faîs comme les petits garçons qui volent leur père pour donner aux pauvres. (A part.) Le dinde est lourd.

LE GENDRE SERRURIER. Yous auriez aussi bien fait i de noas laisser comme nous étions.

maItre PIERRE. D*abord vous n'y étiez pas , vous ! Vous étiez à Libourne , et vous gagniez trente sous par jour à poser des serrures.

LE MAIRE, avec autorité. Trouves-tu donc mauvais qu*en épousant ma fille il ait épousé les intérêts du pays?

maItrb pierre. Je trouve mauvais.... je trouve mauvais.... je vous trouve mauvais tous tant que vous êtes, paysans, race ingrate et jalouse, qui craignez comme un accident le bonheur d'autrui ! Vous vous portez bien, grâce à moi; vous mangez du pain que j'ai semé; vous êtes riches, parce que je l'ai voulu. Et, au lieu de jouir tranquillement du bien que je vous ai fait, vous regardez à droite et à gauche pour voir si je ne perds pas mon temps à faire la fortune des autres. On dirait que j'ai été créé et mis au monde pour vous seuls, et que je vous vole touB mes instants dont vous ne profitez pas! Il aurait fallu, pour bien faire , que le jour où votre dernière maison a été bâtie, une tuUe du toit fût tombée sur ma tète I

LE GÂL4NT A LA NOIX. i4i

LE MAIRE, héroïquement . râimerais mieux mourir perpendiculairement d'une tuile sur la tête que de lire sur ma tombe : « Ci-gît l'homme qui a noyé son pays ! «

MAÎTRE PIERRE. Et qui VOUS prouve 'que je noierai personne? Vous prévoyez les malheurs de trop loin.

LE MAIRE. La prévoyance est le plus bel oriflee d'un magistrat.

M. DARDE. Très-joli ! très-joli ! je le rapporterai à Bordeaux.

M. TOMERT , à maître Pierre. Pardon , monsieur maître Pierre; mais si ces messieurs ne se trompent pas et si la besogne philanthropique que vous avez entreprise doit les noyer tous jusqu'au dernier, je comprends que, malgré le souvenir de vos bienfaits, ils vous redoutent comme le futur fléau de leur pays. Est-il vrai, comme je l'ai déjà entendu dire, que le drainage de nos landes amènera toutes les eaux du pays dans les étangs du littoral ?

MAÎTRE PIERRE. Il faut bien que j'envoie l'eau quelque part ! Voulez-vous que je l'emporte dans des tonneaux ?

M. TOMERT. Mais c'est un aveu cela !

LE MAIRE. J'en prends acte , monsieur Tomery 1 j'en prends acte !

M. TOMERT, à. «nal/fô Pierre. Mais n'exagère-t-on pas les choses en disant que le volume des étangs sera peut-être doublé ?

-42 MaItPiE IMtRKE.

MAtTRBPiBRM. Ma foi, inonsieur, je ne sais pas ce qu'ils jaugent, nos étangs. Le fait est que les pluies du printemps et de Tautomneles enfleront pour sûr.

LE MAIRE. Et comme les environs* sont tout pays plat, pour un mètre de hauteur en plus, nous aurons une lieue de terre en moins ; voilà la chose. U n'en faut pas tant pour nous ruiner tous.

l'adjoint. Sans acception I

maItre pierre. Là ! Personne n'a plus rien à dire? Eh bien, je vous avertis, moi, que vous ne serez ni noyés, ni inondés, ni ruinés; qu'au lieu d'élever le nîvtau des étangs, je l'abaisserai d'un mètre; qu'au lieu de perdre une lieue de mauvais terrain, vous gagnerez vingt mille hectares d'excellents prés, et que tous les hommes de bonne volonté qui me donneront un coup de main dans cette affaire deviendront riches en dix-huit mois. Mais comme il est importun et tyrannique de fah-e le bonheur des gens malgré eux, j'attends les ordres de M. le maire et du conseil municipal. Ordonnez, parlez, faites un signe. Je monterai sur mes échasses et j'irai en Picardie épouser une femme de quarantecinq ans !

le maire, à maitre Pierre, Qui est-ce qui parle de te renvoyer d'ici? Tu es chez toi ; ma maison est la tienne.

l'adjoint. Grand nigaud! Est-ce que lu n'es pas l'enfant de Bulosî

PREMIER CONSEILLER MumciPAL. La commuDe t*a adopté.

DEUXIÈME CONSEILLER MUNICIPAL. NoUS SOmmeS tOUS

les vieux amis. (// se lève.)

LE CHOEUR. Tous! tOUs!

LE MAIRE, avec une solennité paternelle. Après ce que nous avons fait pour toi et ce que tu as fait pour nous, nos intérêts sont comme qui dirait solidaires, et nous ne pouvons plus les séparer sans ingratitude réciproque.

L'ADJOINT. Nous ne serions pas assez bêtes pour laisser partir la providence du pays.

MAÎTRE PIERRE, ovec bonhomie. Ma foi! vous me faites plaisir. J'ai cru un instant que j'étais de trop.

l'adjoint. Ce n'est pas toi qui seras jamais de trop.

PREMIER conseiller MUNICIPAL. Il y en a peut-être d'autres ; mais ce n'est pas toi.

deuxième conseiller municipal. Je ne nomme personne; mais nous ne te sacrifierons jamais à un étranger. (// mange un morceau de sucre.)

LE gendre FRANÇOIS, finement. Et ceusse qui ne sont pas gontants^ tant pis pour eusse/

maItre pierre. Ah çà, qui est-ce qui me conseillait donc de voyager?

LE maire, souriant. Ce serait donc la première Toîs que lu n'entendrais pas la plaisanterie? Toi, un des derniers représentants de l'esprit gaulois!

â44 HAlTRE PIERRE.

l'adjoint. Où plaisanterait-on, si ce n'est à table ?

LE MAiRB. La gravité municipale elle-même se déride quelquefois.

LE GENDRE FRANÇOIS. Moi, quaud j'ai pUf je tis touchours tes pétises (il rit aux éclats^ et allonge une tape dans le dos de sa femme).

MAÎTRE PIERRE. C'cst égal : jc voudrais bien savoir pourquoi vous me mariez à une Picarde de quarante-cinq ans?

LE MAIRE. Enfant! parce qu'il est temps que tu songes au mariage. Tu épouseras celle qui te plaira. Personne ne veut te contraindre. Et, d'ailleurs, la loi s'y oppose formellement. Elle sera bien heureuse, celle que tu honoreras du nom de madame Pierre ! Et si ma cadette n'était pas mariée...

* MAÎTRE PIERRE ET LE GENDRE FRANÇOIS, ensemble.

Merci !

LE MAIRE. Ma parole est allée au delà de ma pensée. •Parle-lui donc, Marinette, à ce grand étourdi-là!

MARiNBTTB. Je n'ai rien à lui dire, monsieur le maire.

LE MAIRE. Gomment! il t'a élevée, il t'a sauvé la vie, tu lui dois tout; ses sentiments sont bien connus; c'est le meilleur cœur du pays et le plus joli garçon; il n'y a pas un jeune homme de la ville qui puisse lui tenir tête ; il raisonne comme un livre; il s'exprime.... comme moi, et tu n'as rien à lui dire !

màItre pierre. Laissez! laissez! Quand nous courons ensemble dans les landes et que le vent souffle de la mer, le vent emporte quelquefois nos paroles. C'est pourquoi, nous avons pris l'habitude de nous entendre sans parler.

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