Maitre rossignol
La neige couvrait la terre, le brouillard rampait au-dessus de la neige et, au travers, apparaissait çà et là un coin de ciel bleu parsemé d'étoiles.
Cependant, l'hiver n'avait pas été rude.
Il avait beaucoup plu en octobre, il avait un peu gelé en novembre; mais l'été de la Saint-Martin était arrivé, et après lui quelques journées brumeuses.
Le temps était à peine froid et la neige ne durcissait pas ; mais de celte neige à peine consistante s'élevait un brouillard épais, dense, et gui avait des tons rougeâtres.
Deux hommes, l'un à pied, l'autre à cheval, cheminaient de compagnie et causaient à mivoix.
De temps en temps, l'homme à cheval se pressait sur ses étriers comme s'il eût voulu percer le brouillard de son regard, et voir s'il était loin encore du terme de son voyage.
Sur la gauche, un clocher de village perçait la brume ; sur la droite, on entendait un clapotement.
Le village dont la flèche montait dans le ciel gris se nommait Fay-aux-Loges.
Le clapotement qu'on entendait était celui de la rivière canalisée qui^ grossie par les pluies d'automne, coulait à pleins bords*
Le piéton dit au cavalier :
— Nous n'en avons plus que pour une petite demi-heure, monsieur le docteur.
— Ah I fit l'homme à cheval.
— Nous voici à Fay-aux-Loges.
— Boni
— Nous allons, en quittant le pays, monter une toute petite côte.
MAITRE R0SSIGNOI4 ^
— Et puis?
— Et puis à gauche, quand nous aurons dépassé les moulins à vent, nous prendrons un sentier qui mène droit à la Grrenouillère.
— C'est le nom de la ferme de maître Rossignol?
— Oui, monsieur.
— Fort bien, dit l'homme à cheval.
Et il retomba dans un profond silence, tandis qu'ils traversaient le village.
Ordinairement Fay-aux-Loges, comme tous les villages possibles, est endormi vers neuf heures du soir; mais la veille de Noël cela »e saurait être ainsi.
Les bonnes femmes sommeillent au coin du feu, en attendant la messe de minuit; les hommes passent leur soirée un peu partout;» principalement dans les cabarets.
Les rues qui ne jouissent pas des avantages du gaz sont néanmoins éclairées à giorno par les lanternes des fermiers et autres gens de la campagne qui viennent au bourg pour la grande fête nocturne.
Quand il entra dans la grand'rue, l'homme à cheval vit luire dans le brouillard des centaines de lumières ; en même temps la cloche de l'église sonnait le premier coup de la messe.
Il y avait un attroupement d'hommes et de femmes à la porte de Foucault l'aubergiste.
Quelques hommes jouaient au billard; mais une douzaine de personnes se trouvaient au de- . hors et la conversation paraissait animée.
— C'est bien drôle tout de même, disait une vieille femme, que notre curé s'absent6 la veille de Noël, juste à l'heure de la messe de minuit.
— Et pour aller voir des malades qui ne sont pas de sa commune.
— Ah! dame! répondit une troisième personne, qui n'était autre que le sacristain, monsieur le curé, avant d'être ici, était à Donnery.
— Qu'est-ce que ça fait?
— Ça fait qu'il y a laissé de bons souvenirs et des pénitents, à preuve que les femmes de Donnery viennent ici à confesse.
Un brave homme qui avait été soldat et jurait volontiers donna son opinion à son tour :
— Tonnerre deD..., dit-il, faut-il pas laisser les gens mourir comme des chiens 1 Le bon Dieu est plus indulgent que vous autres, et il ne se fâchera pas quand on dira la messe un quart d'heure plus tard.
— Pourquoi n'est-on pas allé chercher le nouveau curé de Donnery? riposta aigrement la vieille sorcière.
— Parce qu'il faut une heure de la Grenouillère à Donnery, et qu'il n'y a pas de la Grenouillère à Fay un grand quart d'heure de
chemin.
— C'est égal, dit une autre bonne femme, vous verrez que ça vous portera malheur cette année que notre curé ait mis, un saint jour comme aujourd'hui, les pieds dans une maison comme la Grenouillère.
— Pourquoi donc, mère Legrand ?
— Parce que maître Rossignol, M. Rossignol, comme on dit maintenant, est un homme qui ne croit pas à Dieu et qui n'a jamais mis les pieds dans une église.
Ces paroles arrivèrent à l'oreille de l'homme à cheval qui passait en ce moment-là devant l'auberge de Fourault et allait s'engager sur le pont du canal.
Il tressaillit et arrêta net son cheval.
— Tiens, dit l'ancien militaire, voilà M. Paumel, le médecin de Saint-Florentin.
— C'est moi; bonjour, bonnes gens, bonjour, mes amis, dit le docteur.
Vous paraissez bien agités, ce soir, à Fay-
aux-Loges?
— C'est la veille de Noël, monsieur; on ribote un peu en attendant la messe.
— Et on dit du mal de son prochain en attendant le curé, dit le vieux soldat.
— C'*est-y à la Grenouillère que vous allez, mon cher monsieur? fit la mère Legrand,
— Oui, ma bonne femme.
— Eh bien, renvoyez-nous notre curé, car il y est.
-— Tiens, voilà Jaquot, dit un autre paysan qui reconnut le piéton qui avait accompagné le médecin.
Jaquot était un enfant de Fay-aux-I^oges, et il exerçait à la Grenouillère la profession de. berger.
— Tu n'avais donc pas de pain à manger que tu es allé chez ce païen de Rossignol, dit aigrement la vieille à qui, en ce moment, on faisait tort de scn curé.
— Je sers qui me paye, répondit Jaquot, et puis je ne dis pas que maître Rossignol soit dévot. Oh ! non ; il dit même que rien ne prouve qu'il y ait un bon Dieu, mais c'est un honnête homme tout de même, qui n'a jamais fait de tort à personne ; et s'il ne va pas à la messe, son beau-père, sa femme et sa fille y vont, et elles sont charitables au pauvre monde, ce que les bourgeois de par-ici ne sont pas tous.
Ayant ainsi défendu son maître, Jaquot, le berger, dit au médecin :
— Allons, monsieur, il ne faut pas nous attarder ; la pauvre Jeannette est bien malade, allez, et le maître, qui s'y connaît un peu, comme il se connaît en toutes cboses, dit qu'elle ne passera peut-être pas la nuit.
Le docteur avala un verre de vin chaud que l'avenante M""^ Fourault lui avait apporté, souhaita le bonsoir aux gens de Fay, et donna un coup d'éperon à sa monture, qui prit un tout petit trot.
Jaquot courait auprès de lui.
Comme ils arrivaient de l'autre côté du pont une silhouette noire se détacha sur le fond blanc du brouillard.
Le docteup Samuel reconnut le curé,
— Hé ! monsieur l'abbé, lui dit-il, on vous attend !
— Je le sais, dit le prêtre, mais on ne peut être partout; et vous aussi on vous attend, docteur; mais je prains que vous n'arriviez trop tard.
— Ah çà ! dit le médecin, c'est donc un païen, ce Rossignol?
— • Non, dit le curé avec indulgence, c*est un
brave homme qui a, selon moi, le tort d'être ce qu'on appelle aujourd'hui un libre penseur. Il est matérialiste, mais il a Tétoffe d'un spiritualiste, et je finirai par le convertir. Bonsoir, docteur.
— Bonsoir, monsieur le curé, répondit le médecin, qui continua son chemin, toujours précédé par Jacquot le berger.
Qu'était-ce donc que maître Rossignol?
Au physique, c'était un homme de quarantecinq ans, de taille moyenne, d'un visage intelligent et calme, qui n'était dépourvu ni de douceur ni d'énergie.
Il était riche : la Grenouillère, une belle ferme de trois cent soixante arpents, lui appartenait, et il avait, en outre, des bois et des locaiures disséminés sur les deux communes de Donnery et de Fay-aux-Loges.
Maître Rossignol n'était pas précisément un bourgeois, mais il avait plus d'éducation qu'un fermier.
Il avait fait ses études au séminaire, en était
sorti à dix-huit ans, et s'en était allé à Paris, où il avait étudié la médecine.
Au bout de sept ou huit ans, il était revenu au pays pour recueillir la succession de son père, et il s'était fait tout simplement fermier.
Il avait alors rencontré une jeune fille qui lui avait plu et qu'il avait épousée.
La jeune fille était riche aussi; elle avait un frère, plus âgé qu'elle de douze ans, d'une santé délicate et qui n'avait jamais voulu se marier.
Quand elle devint M"« Rossignol, son frère vint vivre avec elle sous le toit de la Grenouillère, et l'union la plus parfaite ne tarda pas à régner entre les deux beaux-frères.
Cependant, maître Rossignol et M. Jules, comme on appelait son beau-frère, n'avaient pas les mêmes idées.
Le séminariste défroqué, l'étudiant en médecine qui avait renoncé à prendre ses grades, avaient produit ce qu'on appelle un libre penseur,
M. Jules et sa sœur étaient, au contraire, des personnes fort religieuses.
Les deux beaux-frères ne se querellaient jamais, mais ils discutaient toujours.
M™® Rossignol essayait bien de les mettre d'accord, mais elle n'y parvenait pas.
M. Jules Bertomy, son frère, disait :
— Vous êtes bien malheureux, en vérité, Rossignol, de ne pas croire. Si vous saviez quelles consolations, quelles joies offre la religion chrétienne ; et comme elle nous sert de guide et nous aide à supporter les misères de la vie !
A quoi Rossignol répondait :
— Vous autres, vous faites le bien dans l'espoir d'une vie future pleine de récompenses, et vous redoutez de faire le mal, parce que vous craignez un châtiment.
Moi, je fais le bien, parce que mon cœur m'y pousse, et si je ne fais pas le mal, c'est que ma conscience est mon seul juge.
Je suis donc plus fort que vous, moi qui n'espère rien et ne crains rien.
]\/[me Rossignol soupïrait parfois, mais elle se jetait au cou de son mari et lui disait :
— Tu es si bon, si honnêfe, que Dieu te fera un jour la grâce de croire en lui.
Rossignol haussait les épaules alors.
— Pourquoi parlez-vous de Dieu? disait-il; l'avez-vous jamais vu? savez-vous où il est? quelle est sa forme et sa nature?
MAITRE ROSSIGNOL il
— Mais, malheureux, disait M™« Rossignol, qui donc fait pousser le blé, qui donc a créé le soleil , qui donc a fait les étoiles, si ce n'est Dieu?
Et Rossignol répondait :
— Vous confondez Dieu avec la nature et Vous voulez faire une individualité de ce qui n'est qu'une immense harmonie.
Le curé de Fay-aux-Loges était un jeune prêtre plein de zèle et de foi, d'indulgence et de charité.
Il ne refusait jamais une discussion courtoise, et, il faut le dire. Rossignol était athée, mais il n'était pas impie.
Il n'allait pas à l'église, mais il saluait le curé, et s'il ne voyait pas en lui le ministre de Dieu, il respectait l'homme de dévouement et de charité.
Rossignol disait :
— Je ne pense pas comme vous, mais je ne vous force pas à penser comme moi^
Quand sa fille vint au monde, il ne s'opposa pas à ce qu'elle fût baptisée.
M"'* Rossignol allait se confesser et remplissait tous ses devoir.
Rossignol souriait, en esprit fort qu'il était, mais il faisait bon accueil au curé quand.
par hasard, celui ci passait sur les terres de la Grenouillère.
Or, bien des années s'étaient écoulées depuis que maître Rossignol s'était mis franchement à cultiver ses terres.
Sa fille avait grandi.
C'était une belle personne de dix-huit ans au moment où commence notre histoire, belle et sage et élevée chrétiennement, ce à quoi maître Rossignol ne s'était jamais opposé.
On l'appelait Germaine. Elle était blonde, avec de grands yeux bleus, une bouche rose, une taille mince et bien prise.
Plus d'un châtelain du voisinage, plus d'un gentilhomme chasseur passant par la Grenouillère l'avait admirée.
M. Hippolyte de Fontbonne, un pauvre diable qui avait plus d'aïeux que d'écus et vivait au bord de la forêt, dans un pigeonnier qu'on s'obstinait à appeler le château, s'était souvent surpris à regarder mélancoliquement ses vieux portraits de famille et leur avait adressé cette prière mentale : — Ah I si vous vouliez consentir à une petite mésalliance, comme j'épouserais la petite Rossignol et les cent mille écus de dot qu'elle aura un jour !
M'"* Rossignol, son frère et sa fille étaient,
au dire du peuple, les anges de ia Grenouillère.
Rossignol en était le démon.
Ce malheureux homme, qui ne mettait jamais les pieds à l'église, était fort mal noté.
Il avait beau être humain, charitable, droit en affaires et sûr de parole, on se défiait de lui.
Quand il payait une somme quelconque, on était toujours tenté de faire venir le curé pour qu'il jetât sur les écus une goutte d'eau bénite.
Donc, ce soir-là, les bonnes femmes de Fay étaient fort en colère contre leur desservant, qui, au lieu de leur venir dire la messe de minuit, s'attardait sous le toit d'un païen.
Et cependant, si le curé s'était oublié, c'est qu'il n'avait pu faire autrement.
Il avait administré les derniers sacrements à Jeannette, une vieille servante de la ferme, une pauvre fille qui avait élevé Germaine, servi ses maîtres avec dévouement, et qui se mourait d'un mal non moins épouvantable que subit.
La brave fille, en cueillant le matin de rherbe pour les vaches, avait été piquée par une mouche charbonneuse.
L'enflure avait envahi la main, gagné le bras, puis l'épaule.
On avait envoyé en toute hâte chercher les deux médecins de Fay.
Ils étaient venus ensemble et avaient secoué la tête en disant qull n'y avait pas de remède.
Et comme Germaine pleurait, car Jeannette l'avait tenue enfant sur ses genoux, on avait pensé à M. Bazire»
M. Bazire était un médecin entre deux âges, qu'un drame judiciaire avait mis à la mode.
Peut-être était-il beaucoup plus ignorant que ses confrères; assurément il n'avait ni l'expérience du docteur Rousselle, ni celle du docteur Jousselin, de Jargeau, mais il avait parlé devant la justice^ et un homme qui parle devant la justice est un homme fort.
Il était expert dans bien des cas ; le procureur impérial mettait ses lumières en réquisition, et M. Bazire était dévoré de l'ambition d'avoir la croix.
Quand un homme mourait de faim, il admettait volontiers qu'il s'était suicidé.
Si un pauvre diable, las de la vie, se tuait, Bazire cherchait un coupable, et, si on l'avait laissé faire, il l'eût trouvé.
Or, c'était là l'homme qu'on avait envoyé
MAITRE ROSSIGNOL 1q
chercher à trois lieues de Fay-aux-Loges pour sauver la servante d'un mal évidemment sans remède.
Et, tout en cheminant vers la Grenouillère, le docteur Bazire se disait que le pays était bien calme depuis longtemps, et que depuis longtemps, lui, Bazire, n'avait parlé devant la justice.
M. Bazire, plus que jamais, mourait d'envie d'avoir la croix....
in
Le docteur Bazire chevauchait donc avec Jaquot le berger pour compagnon.
On a deviné en partie ce qu'était au moral le docteur Bazire; au physique, c'était un homme de cinquante ans, petit de taille, légèrement obèse, à la face pâle et presque jaune, aux yeux enfoncés profondément sous l'arcade sourcilière.
Il avait des lèvres minces, sans bords, et qu'on eût dites fendues avec un couteau.
Sa parole était solennelle, son geste grave et empreint d'une sorte de dignité grotesque.
Un médecin qui parle devant la justice doit être encore plus majestueux que ses confrères.
Il affectait des idées religieuses exagérées et pratiquait avec une ferveur qu'on aurait taxée d'hypocrisie.
Tel était l'homme qu'on avait appelé, au désespoir du maître, à la ferme de la Grenouillère.
La Grenouillère avait été, au temps jadis, une manière de château.
La basse-cour était fermée par de gros murs, derniers vestiges d'une clôture féodale, et le bâtiment principal flanqué d'une tour, convertie depuis longtemps en pigeonnier.
On arrivait à la porte par une allée de vieux ormes ventrus, bossus, contournés, mais qui, en été, donnaient une ombre épaisse.
Ensuite, comme on le pense bien, il y avait un certain confort chez maître Rossignol.
Une partie de l'habitation était, comme on dit, meublée bourgeoisement, et le libre penseur avait un cabinet rempli de livres.
Dans la journée, ou plutôt depuis la prime aube jusqu'à la nuit. Rossignol était agriculteur ; il ensemençait un sillon par-ci, surveillait un laboureur par-là, donnait ses ordres et
promenait sur ses terres cet œil du maître chanté par le fabuliste.
Mais le soir, après le repas de la famille, il s'enfermait dans cette grande salle qu'il appelait son cabinet, et il étudiait et lisait jusqu'à dix ou onze heures.
Certes, ce n'était pas lui qui avait parlé le premier d'envoyer chercher M. Bazire.
D'abord il ne connaissait ce médecin que de nom.
Saint-Florentin est à quatre lieues de la Grenouillière, et le docteur expert ne rayonnait guère que jusqu'aux portes de Fay.
Ensuite, les études médicales de Rossignol, bien qu'incomplètes, étaient suffisantes pour lui avoir permis dès la première heure de juger le mal sans remède.
Enfin, quand on avait prononcé le nom du docteur Bazire, il avait éprouvé une répugnance bizarre, quelque chose comme le pressentiment d'un malheur autre que celui auquel il fallait s'attendre.
Mais c'était Germaine qui avait demandé le médecin de Saint-Florentin, et Germaine n'avait qu'à parler pour que tout le monde, depuis son père, sa mère et son oncle, jusqu'à
la dernière fille de cuisine, s'empressât de faire sa volonté.
Or donc le docteur Bazire arriva.
On avait couché la servante dans une pièce attenante à la salle basse de la fevme.
M*"^ Rossignol et sa fille, M. Jules Bertomy et son beau-frère entouraient son lit.
Jeannette avait encore toute sa connaissance, mais la vie l'abandonnait et son corps était presque tout noir.
Le docteur la regarda, et, comme son confrère de Fay, il secoua la tête.
Cependant, il regarda maître Rossignol qu'il voyait pour la première fois, et lui dit :
— Êtes-vous bien certain que ce soit une mouche charbonneuse qui ait piqué cette femme?
— Que voulez-vous donc que ce soit?
~ Il me semble que je vois les traces d'un empoisonnement par le phosphore, murmura le docteur, obéissant ainsi à sa manie j udiciaire.
Mais la mourante se souleva.
— Ah! monsieur, dit-elle, jamais je n'ai pensé à m'empoisonner. C'est ce matin que ça m'est arrivé...
— Au fait, dit Bazire, c'est possible; mais
l'enflure est telle, du reste, que toute trace de piqûre a disparu.
Il essaya de quelques remèdes insignifiants, pour l'acquit de sa conscience, et dit tout bas à M"^« Rossignol:
— Il faut vous attendre à une catastrophe prochaine. Emmenez votre fille, le spectacle de la mort est toujours afî"reux pour les jeunés gens.
Puis, tout haut :
— La malade est entourée de trop de monde, dit-il encore, je ne voudrais pas plus d'une personne avec moi auprès d'elle.
M""^ Rossignol emmena Germaine, qui fondit en larmes.
Alors Rossignol dit à son beau-frère :
— Quant à vous, mon pauvre Jules, vous savez combien vous avez été souffrant ces temps derniers : allez prendre un peu de repos. Je resterai avec le docteur.
C'était bien là ce que désirait Bazire.
Cet homme était curieux autant que malveillant peut-être ; le mal qu'il avait entendu dire de maître Rossignol le mettait en goût.
Il n'était pas fâché d'étudier ce phénomène d'un homme qui ne croit pas à la vie future,
Or, environ une heure après que M"'" Ros-
signol et Germaine furent parties, la servante perdit connaissance et le délire de l'agonie commença.
— Elle en a pour une heure encore, dit Bazire; et puis tout sera fini, son âme s'envolera vers le ciel.
— Vous croyez donc à l'immortalité de l'âme, docteur? demanda Rossignol.
Maître Rossignol avait la manie de la discussion. Il ne manifestait jamais ses opinions antireligieuses devant sa fille, mais quand il pouvait prendre à partie sa femme ou son beaufrère, et même le-curé de Fay, il élait enchanté.
Le docteur Bazire s'olfrait donc à lui comme une bonne fortune.
C'était un paladin que lui amenait le hasard et qui aurait certainement la courtoisie de rompre avec lui une lance philosophique.
— Mais certainement, répondit le docteur, je crois à Timmortalité de l'âme.
— C'est une consolation pour votre orgueil, dit Rossignol.
— Mon orgueil ?
— Oui ! sans doute, docteur ; l'homme ne veut pas être un animal ordinaire, il ne veut pas retourner tout entier à la mère commune qui est la nature, et il a inventé l'immortalité
de l'âme, quand la matière seule est immortelle.
Cette idée d'un homme double, matière et esprit, est cependant contraire à la raison.
— Ah! vous croyez? ricana Bazire.
— L'homme est une entité, reprit Rossignol. Quand une de ses parties essentielles lui manque, il cesse de vivre.
— Mais son âme...
, -— Il n'y en a pas. Que deviendrait l'âme d'un homme ivre? Est-ce l'âme qui a bu le vin? Non, c'est le corps.
Tel poison rend furieux, tel autre plonge dans Tinertie. Cependant le corps réagit sur l'âme, et si l'âme était un esprit, elle serait insensible à ces phénomènes.
— Alors si vous ne croyez pas à l'immortalité de l'âme, vous ne croyez pas à Dieu.
— Je ne dis point cela, mais la définition de cet agent supérieur nous manque...
— Ahl monsieur, vous êtes impie!
— Vous vous trompez encore, docteur; je respecte toutes les croyances, et ma famille vous dira que je ne l'ai jamais contrariée dans l'accomplissement de ses pratiques religieuses.
— Monsieur, dit encore Bazire, vous vous convertirez un jour.
— Je suis tout converti, monsieur, car j'ai l'amour de mes semblables et le respect de ma conscience.
Et tandis que Rossignol exposait ainsi sa théorie, le docteur Bazire se disait :
— - Il n'est pas moins vrai que si tu étais jamais accusé d'un crime, on aurait beau jeu à se servir de tes maximes pour te faire condamner !...
La malade râlait pendant ce temps-là, et tout à coup le médecin posa un doigt sur ses lèvres :
— Voici le moment suprême, dit-il.
— Eh bien ! dit Rossignol avec tristesse, regardez bien, docteur, et voyez si quelque chose qui puisse répondre à ce que vous appelez son âme se sépare de son corps.
Hélas ! non. Adieu, ma pauvre Jeannette... Il ne restera de toi que ton souvenir !...
Et Rossignol essuya une larme, et il se recueillit comme se recueillent ceux qui vont se séparer pour Téternité.
Huit jours s'étaient écoulés.
Jeannette la servante reposait dans un coin du cimetière de Fay-aux-Loges, et le docteur Bazire s'en était retourné à Saint-Florentin.
L'existence calme et un peu monotone d3 la Grenouillère avait repris son cours, lorsqu'un nouvel événement tout à fait inattendu vint appeler l'attention sur maître Rossignol et sa famille.
Un matin, la maison eut un hôte de plus.
Quel était-il? .
Un petit garçon de trois ou quatre anSi
Les domestiques, en s'éveillant le matiUj trouvèrent M. Jules Bertomy qui le tenait sur ses genoux, et maître Rossignol qui parlait à voix basse à son beau-frère.
D'où venait cet enfant?
Nul ne le savait, pas même Rossignol.
Mé Jules Bertomy était, nous l'avons dit3 d'une santé délicate*
Souvent malade, il allait chaque année, en plein été, passer un mois hors du pays.
Tantôt il se rendait à Vichy, dont les eaux lui étaient ordonnées.
Tantôt il se rendait simplement à Paris.
Mais jamais, jusqu'alors, il ne s'était absenté en hiver.
Or, le surlendemain des funérailles de sa servante, M. Jules Bertomy reçut une lettre chargée.
Une lettre qui, du reste, ne contenait pas de valeurs, mais dont la substance le troubla visiblement.
Quand il eut pris connaissance de cette lettre, il la jeta précipitamment au feu.
Maître Rossignol, qui était auprès de lui en ce moment, laissa échapper un geste de surprise.
Alors M. Bertomy lui dit :
— Vous êtes mon frère, mais vous êtes encore mon ami, et c'est à ce double titre que je fais appel à votre loyauté et à celle de ma sœur.
— Mais de quoi s'agit-il donc? demanda maître Rossignol.
— Je viens de recevoir une lettre...
— Que vous avez brûlée.
— C'est ce qui m'appelle précipitamment à Paris.
— Pour quoi faire?
— Mon ami, dit M. Jules Bertomy, je n'ai pas de secret pour vous ; mais le secret de ce voyage ne m'appartient pas. Permettez-moi donc de vous demander votre parole d'honnête homme que vous ne me questionnerez pas.
— Qu'à cela ne tienne! dit Rossignol.
Et il appela sa femme, à qui M. Bertomy répéta les mêmes paroles.
— Mon ami, dit M™« Rossignol, tu as toujours été pour moi le meilleur des frères, et ce n'est pas moi qui voudrais te chagriner en rien. Garde donc ce secret dont tu nous parles.
— Oui, dit M. Bertomy, mais il peut se faire queje ne revienne pas seul de Paris.
— Ah!
— Et que je vous amène un être que je vous prierai d'aimer comme vous m'aimez.
— Quel qu'il soit, nous l'aimerons, dit maître Rossignol.
M. Bertomy, une heure après, quittait la Grenouillère dans la carriole de la ferme attelée d'un bon gros cheval percheron, et prenait la route d'Orléans, où il allait joindre le train qui part à deux heures de l'après-midi, et arrive à Paris un peu avant cinq heures.
Son absence dura cinq jours.
Il n'avait pas écrit à sa famille ; il n'avait donné signe de vie à personne.
Le soir du sixième jour, tout le monde était couché à la ferme, quand le bruit d'une voiture se fit entendre dans l'avenue de vieux ormes.
Les laboureurs, les valets, les filles de cuisine ou de service dormaient déjà de ce profond sommeil qui est la récompense quotidienne de ceux qui vivent de la vie des champs.
M°^* Rossignol et Germaine étaient pareillement couchées dans des chambres contiguës.
Seul, Rossignol ne s'était pas encore mis au lit.
Le fermier avait conservé certaines habitudes de rhomme d'études d'autrefois.
Il travaillait avec un grand feu dans la cheminée et la fenêtre ouverte, quelque rigoureuse que fût la saison.
Il n'y eut donc que lui qui entendit le bruit de Cette voiture.
Il quitta la table devant laquelle il compulsait un livre de chimie, car il s'occupait de chimie, le brave ho m aie, et cherchait depuis longtemps une substance propre à combattre l'oïdium, ce fléau des pays vignobles.
Il quitta donc la table et s'approcha de la fenêtre.
La lune éclairait la campagne, et le fermier aperçut fort distinctement une de ces voitures de louage qu'on trouve sur la place du Martroi, à Orléans.
Alors il eut un pressentiment.
— C'est peut-être Jules qui revient.
Puis il se souvint des paroles mystérieuses de son beau-frère, et il se dit encore :
— Peut-être aussi aimera-t-il tout autant rentrer sans bruit à la ferme, surtout s'il ne revient pas seul. Sur cette réflexion, maître Rossignol prit son chapeau et descendit sans bruit au rez-de-chaussée, ouvrit la porte, traversa la cour et siffla Jupiter.
Jupiter était un énorme chien de montagne qui faisait bonne garde la nuit dans la bassecour de la Grenouillère. Comme son maître le sifflait, il accourut en bondissant et vint lui lécher les mains.
— Tais-toi ! lui dit Rossignol, qui ne voulait pas que le chien, en aboyant, éveillât les hôtes de la ferme.
Puis il sortit de la basse-cour, emmenant Jupiter avec lui, et il s'en alla à la rencontre de la voiture, qui n'avançait que difficilement
dans le chemin défoncé par les pluies de l'hiver.
Maître Rossignol ne s'était pas trompé.
C'était bien M. Jules Bertomy qui revenait.
A la vue de Rossignol, la voiture s'arrêta.
Alors Rossignol s'approcha de la portière :
— Est-ce vou?, Jules? dit-il.
-— C'est moi, répondit M. Bertomy à voix basse. Est-ce que tout le monde est couché?
— Tout le monde.
— J'aime autant cela.
Alors M. Bertomy s'effaça un peu, et un rayon de la lune pénétrant dans la voiture permit à Rossignol de voir un enfant étendu sur les coussins et dormant.
— Ah ! dit-il, c'est donc lui...
— C'est l'être que je vous amène, dit Jules.
— Et vous ne voulez pas qu'on le voie?
— Pas ce soir, toujours.
— Alors, dit Rossignol, donnez-moi votre bagage, chargez-vous de cet enfant et renvoyons la voiture.
Ce qui fut dit fut fait.
L'enfant dormait si bien qu'il ne s'éveilla point.
Rossignol mit sur son épaule la valise de son beau-frère, et, tandis que la voiture tour-
nait bride, ils prirent à pied le chemin de la ferme.
Le chien n'avait pas aboyé en reconnaissant M. Bertomy.
Le fermier conduisit Jules Bertomy à sa chambre.
Celui-ci plaça Tenfant sur son lit.
— Le pauvre petit a eu bien froid en chemin, dit-il.
— Comme il dort! dit Rossignol.
— C'est un orphelin, dit Jules Bertomy. Et il poussa un profond soupir.
Alors son beau-frère le regarda.
— Comme vous êtes pâle! Jules, dit-il; est-ce que vous souffrez, ce soir?
— Non, mais j'ai eu beaucoup d'émotions ces jours-ci.
— Ah!
— Et, dit le pauvre homme avec un triste sourire, les émotions ne me valent rien, vous le savez.
Puis, après un silence ;
— J'ai consulté un grand médecin de Paris. Il ne m'a rien dit de bon.
— Ah! fit Rossignol avec inquiétude.
— Je crois bien que je suis poitrinaire.
— Allons donc !
— J'aurais pourtant bien besoin de vivre à présent, murmura-t-il.
Et il regarda l'enfant endormi avec une indéfinissable expression de mélancolie et de tendresse.
Maître Rossignol n'avait qu'une parole.
Il avait promis à son beau-frère de ne pas le questionner, et il ne lui dit pas un mot qui pût ressembler à un point d'interrogation.
Seulement, en rentrant dans sa chambre, il réveilla sa femme et lui fit part de l'arrivée de son frère.
M™« Rossignol avait la même loyauté que son mari.
^ C'est bien, dit-elle, nous respecterons son secret. Cependant, une chose m'inquiète, mon ami.
— Laquelle?
— Cet enfant, on le verra.
— Sans doute.
— Que dirons-nous ?
— Je ne sais pas... Ce qu'il voudra que nous disions.
D'autres que Rossignol et sa femme auraient pu se livrer à maints commentaires.
Mais le libre penseur et la femme chrétienne n'en firent rien.
Ils eussent rougi l'un et l'autre de cherclier à sonder ce mystère qu'ils avaient promis à M. Bertomy de respecter.
Le lendemain matin, au petit jour, les domestiques de la ferme, en se levant, virent donc les deux beaux-frères qui causaient à voix basse, tandis que l'un tenait l'enfant sur ses genoux.
D'un geste. Rossignol les éloigna.
M"^** Rossignol descendit.
Elle embrassa son frère et se mit à caresser renfant, un chérubin de petit garçon rose et blond, qui leva vers elle de grands yeux étonnés et lui dit :
— Est-ce que tu n'es pas maman, madame?
— Si, mon enfant, répondit la bonne femme, je suis ta mère.
Et elle le couvrit de baisers.
Cependant Rossignol disait à M. Jules Bertomy :
— Tu penses bien, mon ami, que ma femme, pas plus que moi, ne voulons rien savoir;
mais tout le pays, tout le monde voudra savoir quelque chose.
— Cela est vrai^ dit M. Bertomy en souriant.
— Que dirons-nous ? demanda à son tour
]\Ime Rossignol.
— Une chose bien simple.
— Ah ! fit la jeune femme.
— Ni toi, ni moi, ne sommes du pays.
— Cela est vrai.
— Il y a une dizaine de lieues d'ici au village d'où nous sommes venus, et la forêt nous sépare. Or, tu sais, poursuivit M. Bertomy, qu'il n'y a aucun rapport entre les pays qui sont séparés par la forêt.
— Eh bien? dit Rossignol.
— Eh bien ! cet enfant est le fils d'une cousine à nous, qui vient de mourir, et nous nous sommes chargés de lui.
— Parfait, dit maître Rossignol.
On fit la même histoire à Germaine quand elle se leva, et Germaine se chargea de la dire aux gens de la ferme.
Au bout de trois jours, le petit garçon était choyé et fêté à la Grenouillère, comme s'il y fût né et qu'il fût le frère de la Sauvitelle, comme on appelait Germaine.
Mais trouvez donc un village, dans le Loiret surtout, où chacun ne s'occupe pas beaucoup plus des affaires d'autrui que des siennes propres, où le cancan ne soit pas souverain?
Ce fut une vraie révolution de Donnery à Fay-aux-Loges et de Châteauneuf à Frainon.
On en jasa même à la Cour-Dieu, en pleine forêt, sous le toit de Duval, le chasseur aubergiste.
Chacun fit sa petite histoire.
Quel était cet enfant?
D'où venait-il?
Le paysan est menteur de sa nature, et comme il passe sa vie en désaccord avec la vérité, il ne croit jamais ce que lui'^dit soa semblable.
Du moment où les Rossignol dirent que cet enfant était un pauvre orphelin qu'ils avaient recueilli, personne ne voulut en croire un mot.
Les dévotes de Fay, qui avaient Rossignol en horreur, se livrèrent aux plus noirs commentaires et firent intervenir le démon et TAntéchrist dans cette ténébreuse affaire.
Le hasard voulut qu'il y eût chez le maré- .chal de Donnery, maître Branchet, un compagnon qui faisait son tour de France et avait
précisément travaillé pendant six mois à Janville, le pays de M. Jules Bertomy.
Il affirma que ni lui ni sa sœur n'avaient de parents à Janville.
Ainsi se trouvait détruite la première version accréditée.
Un braconnier qu'on appelait le père Thomassin, et qui en voulait particulièrement à M. Jules Bertomy qui était un peu chasseur et faisait garder ses terres de la Grenouillère, trouva une explication merveilleuse sur le mystère vivant représenté par un enfant de trois ans.
Un soir, chez Foucault, au pont de Fay, on causait sur cette histoire, qui avait fait plus de bruit que les dernières élections du conseil municipal.
Thomassin cligna de l'œil et dit :
— Vous êtes tous plus simples qu'un veau qui tète sa mère.
^ Et qu'est-ce que tu penses, toi, le malin? demanda le savetier du pays, bel esprit et beau parleur.
— Cet enfant-là, dit le père Thomassin, Je sais où est son père, moi.
— Ah! tu le sais?
— Vous autres, continua Thomassin, vous
MAITRE ROSSIGNOL 3o
allez à la messe parce que le curé vient sermonner vos femmes, et vous n'aimez pas maître Rossignol parce qu'il n'entre pas à l'église.
Ça n'empêche pas que c'est un homme droit, lui, et avec qui on n'a jamais de raisons.
Tandis que son beau-frère, M. Bertomy, est un cafard qui va à confesse comme une femme, et qui ne vaut pas cher.
— C'est un brave homme aussi, M. Bertomy»
— Oui, mais j'ai dans mon idée qu*il est le père du petit»
— Lui?
— Pardine ! est-ce qu'il ne s'en va pas tous les ans?
— Oui, prendre les eaux.
— Ou faire ses farces à Paris, ce qui est connu.
— Eh bien?
— Dans un de ses voyages, il aura semé de la graine, et puis, l'année suivante, il aura ré colté un enfant.
Cette calomnie ne pouvait qu'avoir un grand succès.
Elle fut accueillie avec enthousiasme»
Et comme Thomassin tombait d'autant
mieux sur M. Bertomy qu'il disait du bien de Rossig-nol, il ajouta :
— M. Rossignol ne va pas à l'église, lui, mais il n'aurait pas fait ça à la place de son beau-frère.
— Que veux-tu dire ?
— Si M. Bertomy avait été marié et lui garçon, et qu'il eût vécu vingt ans avec lui, il n'aurait pas cherché un petit bâtard pour faire ensuite à sa nièce tort de son héritage.
Comme ce soir-là il n'y avait pas de femmes chez Foucault, et que les hommes qui s'y trouvaient appartenaient au parti qui était en désaccord avec le curé et la fabrique, on décerna des louanges à Rossignol, et on couvrit de boue le dévot M. Jules Bertomy.
Le lendemain, c'était jour de marché à Saint-Florentin.
Thomassin alla consulter le docteur Bazire pour une plaie qu'il avait à la jambe, et il lui raconta sa petite version.
Le docteur Bazire l'écouta avec complaisance et éprouva comme une sorte de joie vague et mystérieuse.
Il entrevit un drame judiciaire dans l'orphelin, et il lui se .Tibia qu'on lui attachait un beau ruban rouge sur la poitrine.
Si le paysan se refuse à croire la vérité, il adopte très-facilement un mensonge ou une calomnie.
La version du braconnier Thomassin fit bravement son petit chemin.
En trois jours, à dix lieues à la ronde, il fut avéré pour tous que M. Jules Bertomy avait un fils naturel, et que ce fils naturel ferait tort de son héritage à M^^"^ Germaine.
Quelques circonstances insignifiantes vinrent corroborer cette calomnie.
On remarqua, le dimanche^ que M"*' Rossignol était fort triste à la messe et que Germaine avait les yeux rouges.
M. Jules Bertomy arriva, contre son habitude, en retard, et, au lieu d'aller s'asseoir dans le banc de la Grenouillère, il demeura au bas de l'église.
— Il y a déjà de la brouille, dit une bonne femme qu'on appelait la mère Liard et qui était la gazette vivante de Fay.
Souvent on rencontrait M. Bertomy et
maître Rossignol se promenant tour à tour sur les terres de la Grenouillère.
Le hasard voulut qu'on ne les aperçut pas une seule fois ensemble depuis rinstallation de Tenfant mystérieux à la ferme.
— Si ce n'était pas pour sa femme, disaient les uns, maître Rossignol flanquerait joliment son beau-frère à la porte.
— D'autres, les dévotes, répliquaient :
— C'est un malheur pour la demoiselle Germaine, mais son père ne Ta pas volé ; un homme sans foi ni loi comme lui doit s'attendre à toute
Il se forma deux partis, pour et contre Rossignol, comme il y avait deux partis dans Fay, le parti de l'ancien curé et celui du nouveau.
Les partisans de l'ancien étaient devenus libéraux en matière de religion, et ils discutaient.
Les autres, menés par leurs femmes, affirmaient qu'on leur avait donné le prêtre de leurs rêves.
Les premiers trouvèrent que M. Jules Bertomy était un hypocrite et un malhonnête homme, et Us plaignirent maître Rossignol.
Les autres affirmèrent que c'était le châtiment de Dieu qui commençait.
Le hasard voulut encore que le jeune curé de Fay passât plusieurs jours sans aller à la Grenouillère.
On en conclut qu'il avait renoncé à convertir le païen.
En revanche, un matin, on vit arriver M. Bertomy au presbytère, s'y enfermer avec le curé et passer avec lui une grande heure.
Enfin, au bout de trois semaines, il n'était pas un habitant du pays qui n'eût rencontré le frère de M°^® Rossignol, se promenant dans les sentiers ou sur la route, en tenant par la main le petit garçon qui babillait et l'appelait papa.
Il est vrai que l'enfant appelait aussi papa
Enfin, vers le commencement de février, il se passa un événement qui fit grand bruit.
M. Jules Bertomy passait pour riche; mais sa fortuae, disait-on, était toute en portefeuille.
Quand sa sœur s'était mariée, ils avaient vendu leur ferme de Janville pour venir vivre à la Grenouillère.
Qu'est-ce que M. Bertomy avait fait de son argent?
En province, on veut toujours savoir le chiffre de fortune de son voisin.
Quelques personnes soutenaient que le frère de M""^ Rossignol avait acheté des actions du chemin de fer d'Orléans, d'autres disaient qu'il était un des commanditaires de l'usine orléanaise de la Motte-saus-Gain. Nul ne savait, du reste, rien de positif.
Seulement on se souvenait que M™^ Rossignol avait eu deux cent mille francs, et on supposait que son frère avait une somme égale.
Or, un brave homme d'Orléanais, un épicier qui avait quelque vingt ans auparavant acheté une ferme sur le territoire de Sully-la-Chapelle, ayant eu le malheur de s'occuper d'agriculture et de faire du drainage, se réveilla ruiné un beau matin et mit sa ferme en vente.
La ferme était bonne; elle valait une cinquantaine de mille francs et rapportait trois un tiers.
Quand un Orléanais se ruine, ses parents, ses amis se donnent le mot d'ordre pour profiter de ses dépouilles.
Les enchères ne montent pas, la mise à prix est tenue le plus bas possible.
La ferme de ce pauvre monsieur Pellegrin, qui avait inventé un sirop pour le rhume et un pain d'épice plus rafraîchissant que celui de Reims, devait être vendue à la bougie.
Tous ceux qui en voulaient s'étaient entendus par avance, lorsqu'un acquéreur sur lequel personne ne comptait se présenta le jour de son adjudication.
Cet acquéreur n'était autre que M. Jules Bertomy ; et, comme il offrit le prix que la ferme valait, elle lui fut adjugée.
Mais l'étonnement fut sans limites quand on apprit que le beau-frère de maître Rossignol n'était qu'un mandataire.
Le véritable nom de l'acquéreur, celui qui figura sur l'acte des ventes fut celui de Henri Neveu.
Qu'était-ce que M. Henri Neveu? H n'était pas venu, on ne Tavait point vu.
Personne, à Orléans, ne répondait à ce nom.
Alors on se dit que M. Henri Neveu pouvait bien être le petit garçon mystérieux, lequel, étant bâtard, portait le nom de sa mère morte.
Et ce qui acheva de donner une vraisemblance indiscutable à cette opinion, c'est que M. Jules Bertomy renouvela le bail du fermier pour dix-huit ans, et qu'il fut convenu
qu'il toucherait directement les loyers, quitte à lui de les transmettre à cet invisible acquéreur qu'on appelait Neveu.
Dans les quatre mois, la ferme fut payée intégralement. Ce fut encore M. Jules Bertomy qui porta les fonds chez le notaire.
— Allons! dit un soir, chez Foucault, le braconnier Thomassin, le tour est joué.
]\/[iie Germaine n'aura rien. C'est le petit qui aura tout.
Et les uns de dire que M. Jules Bertomy se conduisait comme une canaille.
Les autres de l'approuver et de dire qu'un païen comme Rossignol n'avait que ce qu'il méritait.
Une chose pourtant étonnait quelque peu : c'est que M. Bertomy demeurait à la Grenouillère comme par le passé.
Il ne paraissait nullement en désaccord avec son beau-frère, et M"^^ Rossignol venait chaque dimanche à la messe, appuyée sur son bras.
Germaine elle-même continuait à l'appeler son bon oncle.
Par exemple, une chose à laquelle on fit moins attention, ce fut l'acquisition d'une pe-
tite locature que M. le docteur Bazire fit à deux portées de la Grenouillère.
En même temps, le médecin expert parut vouloir faire une concurrence sérieuse à ses deux confrères de Fay-aux-Loges.
Il prenait simplement vingt sous par visite, au lieu de trente, et il guérissait joliment bien la fièvre.
Un jour, le docteur Bazire, qui était allé visiter sa fermette, rencontra Thomassin, et ils jasèrent un brin, le médecin couché sur sa bête et le braconnier appuyé sur son fusil.
Naturellement ils parlèrent de maître Rossignol et de M. Bertomy,
Le braconnier se répandit en injures contre ce dernier, et voulut faire ressortir Thonnêteté et la mansuétude de maître Rossignol, qui gardait sous son toit l'homme qui, par avance, avait déshérité sa fille.
Le docteur Bazire eut un sourire qui fit tressaillir Thomassin :
— Bah 1 dit-il, maître Rossignol est plus malin que tu ne crois, mon pauvre homme.
— Qu'est-ce que vous voulez donc dire, monsieur le docteur ? demanda le braconnier stupéfait.
— Moi, rien... fit Bazire.
Et il donna un coup d'éperon à son cheval, et il s'éloigna...
Nous l'avons déjà dit, il y avait au nord de la forêt une bicoque à tourelles qu'on appelait pompeusement le château de Montplaisir.
De mont, pas de trace; de plaisir, moins encore, au moins pour ceux qui l'habitaient.
Montplaisir appartenait à M. Hippolyte de Fontbonne. M. de Fontbonne était un garçon de trente-deux ans, ni beau, ni laid, ni spirituel, ni bête.
C'était un de ces hommes qui appartiennent au juste milieu en toutes choses.
Il était d'une excellente famille, déjà pauvre en 93, et qui avait vécu pauvre depuis lors, tout en tenant son rang, comme on dit.
Les terres du château ne rapportaient pas quinze cents livres de rente, et c'était là toute sa fortune.
Ses parents étaient morts; il vivait seul, faute peui-êire de trouver un mariage convenable.
Souvent M. de Fontbonne passait sous les murs de la Grenouillère, et il soupirait quand il apercevait Germaine.
Souvent aussi, contemplant les toiles enfumées qui représentaient, daDS son salon délabré, les Fontbonne d'un autre âge, semblait-il leur demander de consentir à une mésalliance, en prenant en pitié sa détresse.
Nous ne savons ce qui se passa, un soir, entre M. de Fontbonne en cbair et en os, et les Fontbonne peints à l'huile et couverts d'une véritable poussière, mais M. Hippolyte se prit à siffler gaillardement un air de chasse, se mit au lit, sifflant toujours, dormit peu et se leva de grand matin.
Sa résolution était prise, avec ou sans le consentement de ses aïeux.
M. de Fontbonne n'avait plus de parents directs, mais il avait une vieille cousine.
Cette vieille cousine, née de Fontbonne, était un exemple pour son neveu, un exemple vivant, car elle s'était bel et bien mésalliée et avait épousé ud monsieur Boudin, marchand de bois, fort riche.
M. Boudin était mort.
M'"^ Boudin avait cinquante-huit ans, jouissait de trente mille livres de rentes qui de-
valent, après elle, retourner aux neveux de son mari, car elle n'avait jamais eu d'enfants; elle habitait Fay-aux-Loges, au beau milieu du bourg, en face du presbytère; elle était fort dévote et plus avare encore.
La femme qui n'a pas d'enfants reste forcément vieille fille de caractère.
M"^^ Boudin, s'étant trouvée veuve un matin, eut l'étrange idée de se remarier; et, pour cela, elle jeta les yeux sur son petit-cousin, M. Hippoiyte de Fontbonne.
Elle l'invitait souvent à dîner et lui faisait mille avances; mais elle n'osait cependant aborder la question franchement.
Or, le matin où M. Hippoiyte s'était levé de si bonne heure, il prit le chemin de Fay, qui était distant de la Grenouillère d'environ trois quarts de lieue.
M"'^ Boudin, née de Fontbonne, avait pris des habitudes fort bourgeoises durant sa longue cohabitation avec la mère Boudin.
Elle se couchait à neuf heures, se levait à cinq, allait à la messe de six heures, déjeunait au retour, donnait à manger à ses poules et à ses lapins, et allait ensuite visiter ses fermes et ses locatures.
M. Hippoiyte de Fontbonne arriva chez sa
cousine un peu avant sept heures, comme elle sortait de la messe.
La vieille Brehaigne tressaillit d'aise en le voyant.
Il avait on ne sait quoi de résolu dans la démarche, le geste et le regard, qui lui parut d'un bon augure.
Il vient me demander ma main, pensa-t-elle.
En effet, M. de Fontbonne lui dit :
— Ma cousine, je viens de prendre une grave résolution.
— Vraiment? dit-elle.
Et sur sa vieille figure osseuse îl passa comme une rougeur fugitive.
— Or, poursuivit Hippolyte un peu ému, vous êtes mon unique parente, et, à ce titre..*
Il s'arrêta tout à coup.
Une subite émotion semblait le prendre à la gorge. Un des portraits de famille n'avait peut-être pas donné son consentement.
M^^ Boudin se méprit.
— Mon enfant, dit- elle, je sais ce que vous venez me dire.
— Ah ! dit Hippolyte d'une voix étranglée^
— Et, avant d'écouter vos confidences^ poursuivit M"'^ Boudin, parlons un peu affaires.
— Je VOUS écoute, ma cousine.
— M. Boudin, en m'épousant, reprit-elle, m'a reconnu cinquante mille francs de dot, car je n'avais un sou vaillant; mais enfin j'étais une Fontbonne, et c'était bien quelque chose.
— Bon ! fit Hippolyte.
— J'ai donc cinquante mille francs d'une part.
Hippolyte s'inclina.
-- M. Boudin est mort voici trois ans, me laissant, ma vie durant, la jouissance de sa fortune ; j'ai économisé déjà une quarantaine de mille francs.
— Quatre-vingt-dix, compta Hippolyte.
Et le jeune homme se disait :
— Notre bonne cousine, elle ne me prêterait pas cinq cents francs, à moins que ce ne fût sur hypothèque.
Mais elle me laisse entendre que je serais son héritier. Pourvu qu'elle n'aille pas pousser les hauts cris quand je lui aurai fait ma petite confidence.
— Que je vive encore une quinzaine d'années, poursuivit M""^ Boudin, et je laisserai une jolie fortune, n'est-ce pas, mon petit cousin?
— En effet, ma cousine.
— Maintenant, mon ami, reprit M"^*^ Boudin, qui prit un ton sentimental, ^^ous pouvez parler,
— Ma cousine, je suis tout seul.
— Comme moi, mon enfant.
— Je m'ennuie à Montplaisir.
— Comme moi ici.
— Et je voudrais me marier.
M°^« Boudin avait conservé
siasme bouillant de la jeunesse, car elle tendit vivement la main à M. Hippolyte de Fontbonne :
— Tôpe là I mon cousin, voilà qui est fait.
— Vous me donnez votre consentement?
— Mais naturellement...
— Vous connaissez donc la femme que...
qui...
— Comment ! si je la connais !
— Ah ! et la question de mésalliance...
A ce mot, M°^° Boudin se redressa fièrement.
— Qu'appelez-vous mésalliance, monsieur mon cousin? est-ce que je ne suis pas une Fontbonne ?
— Mais... ma cousine... il n'est pas... question de vous!
— Comment ! il n'est pas question de moi !
— Non.
— Vous ne venez pas me demander ma main?
A ces derniers mots, M. Hippolyte de Fontbonne partit d'un éclat de rire si franc que les lunetles de la vieille dame en tombèrent.
— Ah! ah! ahl dit-il, je ne m'attendais guère à celle-là.
M°^^ Boudin s'était levée indignée. Elle montra la porte à son cousin.
-- Sortez! dit- elle.
La colère est le moyen le plus facile d'éviter le ridicule.
M* Hippolyte de Fontbonne était si abasourdi qu'il s'en alla liant toujours, et qull riait encore de l'autre côté du pont de Fay.
Mais, quand il eut gravi la butte des MoulinSj il aperçut au milieu des arbres, dans le lointain, la tourelle de la Grenouillèrei
Et alors il cessa de rire et son cœur battit.
Il songeait à Germaine, la jeune et belle héritière*..
Vin
L'hiver était presque fini, et la température était douce comme au printemps.
Au moment où M. Hippolyte de Fontbonne arrivait en haut de la petite butte des Moulins, les premiers rayons du soleil ricochaient sur le toit d'ardoises de la Grenouillère.
M. de Fontbonne prit un sentier qui s'en allait tout droit à la ferme, par le plus court. Il était bien sûr de rencontrer maître Rossignol dans les champs.
En effet, le fermier était toujours le premier levé, s'il était le dernier couché, et il mettait tout en train.
M. Hippolyte de Fontbonne ne se trornpait pas.
A mi-chemin de la grand'route et de la ferme, il aperçut maître Rossignol qui donnait des ordres à ses laboureurs, et il marcha droit à lui.
M. de Fontbonne ne s'était certes pas montré d'une grande hardiesse avec sa cousine M°^« Boudin quand il avait été question de lui avouer ses projets, et sans l'amusant quipro-
quo de la vieille folle, il est probable qu'il eût longtemps tourné sa langue avant d'accoucher d'une parole nette et précise.
Mais cette timidité provenait de ce que M"* Boudin était née de Fontbonne.
M. Hippolyte était un garçon très-ordinaire, et par conséquent légèrement infatué de luimême.
Il tenait énormément à sa noblesse, et il fallait bien que la faim fit sortir le loup du bois, comme on dit, pour qu'il se résignât à la démarche qu'il allait faire.
Par exemple, il ne doutait pas un seul instant du succès de sa démarche, et il tenait maître Rossignol très-honoré par avance de la demande qu'il allait lui faire.
Maître Rossignol était donc au milieu de ses laboureurs.
Si M. Hippolyte avait eu son fusil, le fermier ne se serait pas dérangé.
On gardait bien la chasse delà Grenouillère, mais ^I. Hippolyte de Fontbonne passait journellement sur les terres de la ferme, et on ne lui avait jamais rien dit.
Cette fois, le jeune homme n'avait pas son fusil, et avait même endossé la redingote du dimanche.
Maître Rossignol ne pouvait s'y tromper; c'était bien à lui que le jeune homme en avait.
Il quitta ses laboureurs et vint à sa rencontre.
Rossignol était l'homme tolérant par excellence.
Libre penseur, il respectait toutes les religions ; sorti du peuple, élevé dans les idées de liberté et d'égalité, il ne se croyait nullement obligé à une certaine arrogance vis-à-vis de quelques hobereaux qui habitaient encore les environs.
M. Hippolyte de Fontbonne était le dernier représentant d'une famille ancienne, honorable, et qui avait fait du bien quand elle était riche.
Rossignol respectait en lui cette tradition d'honneur et de charité.
Il alla donc à sa rencontre, le salua le premier et lui dit :
— Vous êtes matinal, monsieur le baron. Hippolyte de Fontbonne était baron, et baron très-authentique.
— Je le suis toujours, répondit le jeune homme; mais aujourd'hui je l'ai été plus qu'à Tordinaire.
— Ahl
— Et vous voyez un homme qui vient vous faire une visite.
Rossignol salua de nouveau, puis il voulut prendre le chemin de la Grenouillère.
Mais le jeune homme l'arrêta.
— Mon voisin, lui dit-il, ce n'est pas la peine. Allons nous asseoir là-has, sous cet orme. Il fait un temps de printemps ce matin.
— C'est vrai, dit Rossignol.
Et ils s'assirent.
— Cher monsieur Rossignol, dit alors simplement le jeune homme, ce que j'ai à vous dire n'est ni long ni embrouillé. J'aime votre fille, voulez- vous m'accorder sa main? Je suis pauvre, vous êtes riche, et cependant je vous assure que je ne fais pas une spéculation.
Rossignol, l'homme simple par excellence, aimait la simplicité.
M. Hippolyte de Fontbonne n'avait pas dit un mot de sa noblesse, et en cela il s'était montré gentilhomme. Le fermier lui en sut gré.
— Monsieur le baron, répondit Rossignol, j'aime les gens qui parlent franchement, parce que c'est ma manière, et je vais vous répondre aussi nettement que possible.
Mon père était paysan; son père a gardé les vaches au château de Montplaisir.
Votre grand-père a donc eu le mien pour domestique. Vous ne saviez peut-être pas cela.
M. Hippolyte fit un geste qui voulait dire ;
— Oh 1 que m'importe?
Mais Rossignol continua :
— Vous me dites que vous ne songez pas à faire une spéculation, j'en suis plus que convaincu; vous aimez ma fille, dame! elle est assez jolie pour cela. Enfin je serais bien fier, moi-même, de supposer que M"® Rossignol, devenant labaronne de Fontbonne,neferaitpas, au point de vue ordinaire du monde, un trèsbeau mariage. Cependant, permettez-moi de refuser, autant pour vous que pour moi.
Le jeune homme étoufi'a un cri d'étonnement et de naïf regret.
—Ne croyez pas, monsieur le baron, poursuivit Rossignol, que les questions d'argent soient pour quelque chose dans mon refus. Si demain un ^rave garçon, sorti du peuple comme moi, sans un sou, mais laborieux, me demande ma fille et que ma fille Taime, il l'aura.
— Mais... mon cher voisin...
— Ecoutez-moi donc encore, monsieur le
o6 MAITRE ROSSIGNOL
baron, dit Rossignol avec un accent d'autorité.
Nous n'avons rien à gagner, ni vous ni moi, à une pareille affaire.
Si je vous donne ma fille, on se moquera de moi, et je passerai pour un bourgeois qui veut se désencrasser.
Mais on se moquera plus de vous encore.
Les paysans qui vous respectent ne vous salueront plus; les châteaux où vous allez vous seront fermés.
Vous aurez lait de ma fille une baronne à huis clos, et j'aurai fait de vous le gendre d'un fermier.
■— Mais j'aime votre fille! dit M. Hippolyte de Fontbonne avec un accent de sincérité qui frappa Rossignol.
— C'est un malheur pour vous, monsieur le baron, mais un malheur moins grand que si vous deveniez mon gendre. A Paris, on guérit d'une passion, quand elle est à cet état que j'appellerais volontiers inoffensif. Allez faire un voyage à Paris. Quand vous reviendrez, vous me tendrez la main et me remercierez de ma franchise.
— Mais, s'écria M. de Fontbonne, si... votre fille... m'aimait.
Rossignol pâlit à ces mots.
MAITRE ROSSIGNOL o7
— Oh I dit-il, si ma fille vous aimait, ce serait un grand malheur peur elle et pour moi. Mais je ne vous tiendrais pas un autre langage.
Et il se leva sur ces dernières paroles et tendit la main au jeune homme.
— Ne m'en veuillez pas, monsieur le baron, dit-il; en refusant l'honneur de vous avoir pour gendre, je vous témoigne tout le respect que vous méritez et que mérite votre famille.
M, de Fontbonne était atterré.
La fermeté de cet homme, demi-bourgeois, demi-manant, avait quelque chose de si imprévu, de si incompréhensible, que le gentilhomme ne trouva pas un mot à répondre.
Il pressa machinalement la main que lui tendait Rossignol, et le laissa retourner à ses laboureurs.
Or, il faut bien le dire, le jour où M. Hippolyte de Fontbonne avait eu cette idée bizarre de devenir le gendre de Rossignol, il avait songé à l'argent ; mais ensuite il avait regardé la jeune fille, et Germaine lui avait plu.
Ses idées nobiliaires avaient un moment élevé entre elle et lui une barrière infranchissable en apparence ; mais Tamour naît des obstacles.
M. Hippolyte de Fontbonne avait foulé aux pieds celui-là.
Un autre se présentait, obstacle imprévu : le refus de Rossignol.
Dès lors, le jeune homme sentit qu'il adorait Germaine, et, au moment même où Rossignol s'en allait, il se fit le serment de n'avoir jamais d'autre femme.
Maître Rossignol s'en était retourné tout pensif à la Grenouillère.
Cet homme droit par excellence avait des naïvetés d'enfant, bien qu'il fût esprit fort.
La demande de M. Hippolyte de Fontbonne l'avait stupéfait d'abord ; maintenant elle l'attristait.
Car enfin sa fille était assez jolie pour qu'elle eût inspiré une véritable passion, et M. Hippolyte l'aimait peut-être réellement.
S'il l'aimait sans en être aimé, le mal était grand sans doute, mais nullement sans remède.
Tandis que si sa fille aimait le jeune châ-
telain, c'était presque un malheur irréparable.
Rossignol, l'homme calme et froid, le matérialiste qui n'admettait pas la vie future, avait des tendresses infinies, il aimait Germaine de cet amour paternel sans limites que les filles ont bien mieux que les fils le privilège d'inspirer.
Sa fille 1
Il eût fait pour elle Timpossible, il se fût lancé dans l'inconnu.
Germaine l'eût peut-être conduit à l'église, et il était capable pour elle de toutes les hypocrisies et de tous les héroïsmes*
Or, il n'y avait pas loin du château de Montplaisir à la Grenouillère ; les deux jeunes gens avaient dû se rencontrer souvent.
Le dimanche, ils se voyaient à la messe.
Et puis, Germaine était une demoiselle, et il était tout naturel qu'elle eût remarqué un jeune homme qui l'aimait.
Rossignol avait la sueur au front en faisant toutes ces réflexions.
Sans doute, il avait donné à M. de Fontbonne les raisons les plus sages pour appuyer son refus.
Mais que sont les raisonnements mis en présence d'une passion vraie ?
Le pauvre homme qui discutait Dieu se sentait impuissant vis-à-vis de la faiblesse humaine.
Il marchait lentement, le front penché, les mains croisées derrière son dos, et il arriva ainsi à la ferme par le potager qui s'étendait au nord, du côté opposé à la basse-cour.
Il y avait là comme une manière de jardin.
De vieux arbres étaient plantés en rond autour d'une table de pierre sur laquelle, par les beaux jours d'été, M"*^ Rossignol et sa fille apportaient leur ouvrage. Auprès de cette table, un banc rustique, et ce fut sur ce banc que Rossignol, en arrivant, se laissa tomber plutôt qu'il ne s'assit.
Puis il appuya sa tête dans ses deux mains, et tomba dans une rêverie si profonde qu'il n'entendit pas crier sur le sable les pas de son beau-frère qui s'approcha.
— Qu'avez-vous donc, mon frère ? demanda M. Jules Bertomy.
Rossignol leva sur lui un regard hébété :
— Ah! c'est vous? dit-il.
— C'est moi, mon ami, répondit le malade. Qu'avez-vous donc ?
Et M. Bertomy regardait sou beau-frère avec un douloureux étonnement.
MAITRE ROSSIGNOL 6i
— Jules, répondit le fermier, vous êtes un homme judicieux et de bon conseil.
— Autant que je peux, du moins.
— Quand vous saurez ce qui m'est arrivé, peut-être me direz-vous ce que je dois faire.
— Parlez, dit M. Bertomy de plus en plus inquiet.
— Alors Rossignol lui raconta sa singulière entrevue avec M. de Fontbonne.
— Qu'eussiez-vous fait à ma place? dit-il enfin.
— Ce que vous avez fait.
— Alors vous m'approuvez?
— Entièrement, mon ami.
— Mais, dit Rossignol, si ma fille...
Et sa voix tremblait.
M. Jules Bertomy secoua la tête.
— Ne vous alarmez pas à tort, dit-il. Germaine est une fille raisonnable, plus que raisonnable même : elle a de l'esprit et du jugement.
— Oh ! certes oui, dit le pauvre père.
— Elle sait bien qu une femme doit épouser * un homme de son rang, de sa condition, et
ne regarder ni au-dessus, ni au-dessous d'elle.
Et puis, dit encore M. Bertomy, elle a un
grand fonds de religion ; sa mère l'a élevée
dans des principes d'austère innocence. Saitelle seulement ce que c'est que l'amour?
Je parierais tout ce qu'on voudra qu'elle n'a jamais levé les yeux sur M. de Fontbonne.
— Dieu vous entende! murmura Rossignol.
— Mais qu'avez-vous donc à causer ainsi à voix basse comme des conspirateurs? fit tout à coup une voix de belle humeur, fraîche et sonore.
Les deux beaux-frères levèrent la tête et aperçurent M"'® Rossignol à une fenêtre.
— Il faut tout lui dire, murmura Jules Bertomy* Elle connaît sa fille mieux que nous*
Puis, s'adressant à la fermière :
— Viens donc un moment, Rose, dit41.
M^'^ Rossignol descendit.
— Mais de quoi s'agit-il donc? fit-elle tout émue, en remarquant la tristesse de son mari.
— Rose, dit alors M. Bertomy, as-tu songé déjà à établir ta fille?,
M^^ Rossignol tressaillit* •— Pourquoi me demandez-vous cela? ditellSé
— C'est qu'on me l'a demandée en mariage, dit Rossignol.
— Germaine ?
— Oui, Germaine.
— Mais quand? où? qui donc? fit M™® Rossignol d'une voix tremblante.
— Ce matin, il y a une heure.
— Mon Dieu!
— Et, fit Rossignol, il ne tient qu'à nous d'en faire une baronne.
M™^ Rossignol devint toute pâle.
— M. le baron Hippolyte de Fontbonne, poursuivit Rossignol, nous fait l'honneur de nous demander la main de Germaine.
— O mon Dieul mon Dieu! dit encore la fermière.
— Tu penses que j'ai refusé.
— Hélas ! dit M°»^ Rossignol, il n'y a pas moyen de faire autrement.
— Comme tu me dis cela!
M™« Rossignol baissa la tête.
Alors le fermier se leva vivement.
— Mais parle donc ! fit-il.
— Je n'ai rien à dire.
Et M™« Rossignol semblait prise d'un tremblement nerveux.
Rossignol eut un mouvement de colère.
— Mais, en vérité, dit-il, tu es donc comme les autres femmes, toi aussi?
— Mon frère... dit avec douceur M. Jules Bertomy.
— Tu voudrais peut-être voir ta fille baronne ! s'écria Rossig-nol en élevant subitemen la voix.
— Mais, mon ami...
— Ah! ce serait bien drôle, en vérité! reprit Rossignol avec ironie. Puis, un beau jour, il lui reprocherait sa naissance et lui dirait : Ton grand-père était domestique dans cette maison où je t'ai faite maîtresse.
Et comme Rossignol disait cela, on entendit un cri, puis la chute d'un corps dans Tintérieur de la maison. Puis rien...
■— Ah! Seigneur Dieu! s'écria M™^ Rossignol.
Et elle se précipita dans le vestibule et monta l'escalier en toute hâte.
Son frère et son mari la suivirent.
Germaine était tombée évanouie sur le parquet de la chambre.
La pauvre enfant avait tout entendu.
— Ah! malheureux! dit M™® Rossignol en se courbant éperdue sur sa fille évanouie, il y avait longtemps que je m'en doutais... elle l'aime!...
Et tu l'as peut-être tuée!
Rossignol s'agenouilla devant sa fille ina-
nimée, et deux ruisseaux de larmes coulèrent instantanément de ses yeux...
Ce ne fut pas sans quelque peine qu'on fit revenir à elle Germaine.
Quand elle ouvrit les yeux, quand elle se vit entourée de son père, de son oncle et de sa mère qui pleurait, elle fondit en larmes.
Rossignol était devenu sombre et ne prononçait pas une parole.
Seulement, quand la jeune fille se fut relevée, il fit un signe à son beau-frère et tous deux sortirent.
— Vous le voyez, Jules, lui dit-il, quand ils furent dans les champs, j'ai des pressentiments qui ne me trompent point,
— Hélas ! dit M. Bertomy.
— Et maintenant que feriez- vous à ma place?
— Je prendrais garde de faire le malheur de ma fille.
Rossignol ne répondit pas.
Ils cheminèrent pendant un momeiU, cote à
côte, le long d'un sentier ; puis M. Bertomy dit encore :
— Vous vous exagérez beaucoup, mon ami la distance qui sépare ces deux jeunes gens. Dans notre siècle,* l'éducation et l'argent sont devenus le grand mobile, le trône tout-puissant.
M. de Fontbonne est pauvre; Germaine est riche.
— Ah ! dit Rossignol, n'exagérons rien. M. Bertomy tressaillit.
— Ecoutez, reprit-il, Germaine n'est pas à la mort, et vous avez le temps de réfléchir. Attendez donc à ce soir pour prendre une résolution.
— Soit, dit Rossignol.
— Et, en attendant, poursuivit M. Bertomy, parlons un peu de nos affaires.
— Quelles affaires? dit Rossignol, qui tressaillit à son tour.
— Les miennes, si vous voulez.
— Ahl
— Mon ami, reprit M. Jules Bertomy, on a répandu depuis quelque temps de vilains bruits sur moi, dans le pays.
— Qu'a-t-on pu dire?
— Que je songeais à déshériter ma nièce.
— . Vous êtes le maître de votre fortune, mon frère.
Une rougeur subite monta au front de M. Jules Bertomy.
— Mon ami, dit-il, vous ne me faites pas l'injure, n'est-ce pas? de croire un mot de ce qu'on a dit.
— Assurément non.
— L'enfant que nous élevons, et sur lequel je ne puis rien vous dire...
Rossignol eut un geste qui voulait dire :
— C'est convenu; nous respecterons touours votre secret.
— Cet enfant, acheva M. Jules Bertomy, a une fortune indépendante dont je suis le dépositaire, voilà tout.
— Mais, mon frère, dit maître Rossignol avec une certaine impatience, puisqu'il est convenu qiie nous ne parlerons jamais de tout cela.
— Oui, fit M. Bertomy, mais j'étais bien aise de faire tomber d'un mot toutes les rumeurs qui ont couru à mon endroit.
^ Et auxquelles je n'ai jamais cru.
— La meilleure preuve que je vous en puisse donner, ajouta M. Bertomy, c'est que je n'ai pas fait, que je ne ferai pas de testament. Germaine héritera de moi tout naturellement.
Rossignol eut un nouveau geste qui voulai dire :
— Mais ne parlons donc plus de tout cela.
— Au contraire, dit M. Bertomy. On ne sait ni qui vit, ni qui meurt. Je suis bien malade, allez.
— Vous avez une affection nerveuse qui se passera avec le temps.
— Mon affection nerveuse est de la phthisie, mon ami.
—Quelle idée!
— Je crache du sang soir et matin, seulement je me cache pour ne pas vous effrayer.
— Mais, mon ami, dit Rossignol, vous vous exagérez votre situation étrangement, je vous jure; j'ai été presque médecin, et je ne,crois pas...
M. Bertomy secoua la tête :
— J'ai rencontré l'autre jour, dit-il, le médecin de Saint-Florentin, qu'on avait fait venir pour la pauvre Jeannette.
— Eh bien î que vous a-t-il dit ?
— Il m'a parlé d'un traitement par le goudron.
— Cela réussit quelquefois, dit Rossignol; mais avez-vous donc grande confiance dans le docteur Bazire?
— Assez, mon frère.
— Vraiment ?
— Je le crois plus sage, plus prudent et en même temps plus hardi que la plupart des médecins qui nous environnent.
— Faites-le venir, s'il en est ainsi, dit Rossignol.
Le fermier éprouvait toujours pour Bazirc cette même répugnance instinctive que le médecin expert lui avait inspirée dès le premier jour.
Mais il suffisait que son beau-frère eût en cet homme la moindre confiance pour qu'il ne soufflât mot.
D'ailleurs, pour les malades, la confiance, n'est-ce pas moitié de la guérison ?
M. Jules Bertomy n'avait point terminé ses confidences.
— Mon cher ami, dit-il encore, j'ai la foi, je crois à une vie future, à la toute-puissance de Dieu et à sa bonté infinie. Avec ce bagage on peut entreprendre sans crainte le grand voyage, et voir arriver sans épouvante le moment où je vous quitterai.
— Ne parlez donc pas ainsi, Jules.
— Au contraire, car il faut que vous puissiez, après moi, continuer mon œuvre.
— De quelle œuvre parlez- vous ?
— De l'enfant.
— Ah!
•— Je n'ai pas fait de testament en ce qui me concerne, mais j'ai confié des papiers à M. le curé de Fay.
— Et ces papiers?
— Doivent être montrés par lui ou son successeur le jour où le petit Paul aura vingt et un ans.
— Et d'ici-là?
— D'ici-là, mon ami, promettez-moi que ma sœur et vous vous rélèverez comme votre fils.
— Convenu, dit Rossignol. Est-ce tout ce que vous avez à me dire?
— Oui,
— Mais je suis tranquille, ajouta le fermier. Vous guérirez. Maintenant, parlons de Germaine. J'ai réfléchi, moi, en vous écoutant.
— Eh bien?
— Je suis sans préjugés comme je suis sans croyance, dit Rossignol ; j'ai pour habitude de ne relever que de ma conscience, et quand elle me commande quelque chose, peu m'importe que le monde m'approuve ou me désapprouve.
MAITRE ROSSIGNOL 7i
M. de Fontbonne" prétend qu'il aime ma fille; ma fille aime M. de Fontbonne. Je n'élèverai pas entre eux ma volonté comme une barrière infranchissable. Seulement, je ne veux pas qull épouse ma fille pour son argent.
— Il vous sera toujours facile de savoir s'il aime réellement Germaine.
Rossignol soupira et ne dit plus une parole»
Ils revinrent à la ferme.
Que s'était-il passé entre M°^« Rossignol et sa fille?
Il était assez difficile de le deviner ; mais Germaine souriait, et quand son père entra, elle courut lui mettre ses deux bras autour du cou :
— O vilain grondeur 1... fit-elle.
Sans doute que l'espoir était revenu au cœur de la fillette.
Son père était si bon, et il faisait si facilement toutes ses volontés !..
Le docteur Bazlre, — car il faut bien tevônir à ce personnage, qui doit jouer un rôle
important dans cette histoire, — le docteur Bazire avait donc acheté une fermette de l'autre côté du canal, entre Fay et Donnery, et il y allait quelquefois.
C'était un homme d'âpre ambition, le docteur Bazire, ou plutôt il avait l'ambition multiple.
Il aimait les honneurs, et il avait soif d'argent.
Sa position pécuniaire n'était pas mauvaise, du reste ; sa défunte femme, car il était veuf, lui avait apporté une centaine de mille francs.
Il avait eu d'elle une fille qui avait alors seize ans et qu'il faisait élever chez les dames du Sacré-Cœur.
A rencontre de ses confrères, qui sont généralement des plus discrets, et, confesseurs laïques, gardent les secrets de famille, le docteur Bazire aimait à savoir, au contraire, ce qui se passait dans chaque intérieur.
L'homme qui imvlait devant la justice primait toujours chez M. le médecin.
Le docteur Bazire était curieux.
Quand il ne flairait pas un crime il en queutait un.
Bon limier de justice, ilnerêvait que meurtres, empoisonnements, captation.
C'était l'ambition d'avoir la croix et de représenter un jour le canton de Saint-Fromentin au conseil général qui le poussait dans cette voie.
A ses moments perdus, Bazire songeait à l'argent, et par suite à sa fille, pour qui il rêvait un mariage.
Mais les filles de médecin, sous ce point, ne sont guère recherchées par la noblesse, même quand elles sont pauvres ; et cependant Bazire n'aurait pas dédaigné un gentilhomme pour gendre.
Mais où le trouver?
Or, depuis qu'il avait acheté la locature dont nous avons parlé et qu'il visitait fréquemment, la clientèle du docteur s'était étendue au delà de Fay-aux-Loges.
Il avait un malade par-ci par-là sur le territoire de Donnery ou deHainon, et on le voyait souvent s'arrêter le matin chez Foucault et boire un verre de vin en passant.
Ce jour-là, ou plutôf ce matin-là, à l'instar des gens vertueux, Bazire avait vu lever l'aurore.
Il était parti de Saint-Florentin avant le our, dans son tilbury que traînait sa vieillo
jument, et le soleil était à peine levé quand il arriva au pont de Fay.
La fille de l'auberge lui tint son cheval, et il enfra dans la cuisine pour prendre un air de feu.
— Bonsoir, madame Foucault, dit-il; le temps est dur, ce matin.
— Il fait beau, mais il fait froid, répondit jV[me Foucault. Voulez-vous prendre un peu de café, monsieur le docteur?
— Une goutte et une larme d'eau-de-vie. Le docteur, tandis qu'on lui faisait du café,
tira de sa poche un cigare d'un sou et l'alluma. Puis, comme la porte qui donnait sur le pont demeurait ouverte, il aperçut M. Hippolyte de Fontbonne qui traversait le pont et entrait dans la rue.
— Eh! dit M"i« Foucault, M. le baron est matinal aujourd'hui.
— Oii va-t-il donc? demanda le docteur.
— Probablement chez sa cousine.
— Il fi donc une cousine par ici?
— Oui, M™^ Boudin, qui reste là-bas auprès de l'église.
— Ah ! Mj^^ Boudin est sa cousine?
— Oui.
— Elle est riche, n'est-ce pas?
— Défunt son mari l'était, toujours.
— Et il lui a tout laissé ?
— En jouissance, du moins. Mais laissez faire, monsieur, dit l'aubergiste qui entra en ce moment, elle a dû faire ses économies depuis le temps.
— Ah! vraiment? fit Bazire.
— Elle aurait cinquante ou soixante mille écus au jour d'aujourd'hui que ça ne m'étonnerait pas, poursuivit Foucault.
— Et à qui ça ira-t-il?
— A M. le baron deFontbonne, pardi!
-— Ah ! vous croyez, Foucault?
— M™° Boudin est bien la femme la plus regardante et la plus serrée de tout ce pays-ci, où les gens se>r>'s ne sont pas rares pourtant; et tant qu'elle vivra, M. Hippolyte n'aura pas un sou, reprit M™° Fo'icault; mais elle n'emportera pas son bien au cimetière.
— Et vous pensez qu'elle le laissera à M. de Fontbonne?
— Personne n'en doute dans Fay; c'est même pour ça qu'on ne tourmente pas M. Hippoljte, qui a quelques de'tes.
— Ah! dame! c'est qu'il a de la peine à vivre. Faut tout de même tenir son rang.
— C'est vrai, dit le docteur pensif.
— Un brave homme, du reste, et qui est bien aimé par ici, dit Foucault. Quand la vieille M°^^ Boudin mourra, on sera content de le voir hériter.
— Et vous êtes bien sûr, insista Bazire, qu'elle ne lui fera pas tort de son héritage?
— Oh ! pour ça, il n'y a pas de danger. Tenez, l'an dernier, j'étais allé mettre du vin en bouteille chez elle, et nous parlions de M. Hippolyte.
— Et que disait-elle?
— Que le château de Montplaisir tombait en ruine, et qu'il serait temps de le badigeonner un peu.
— Ah! elle disait cela.
— Les nobles ont encore ça de bon, ajouta ]\/[me Foucault, qu'ils se soutiennent entre eux.
Le docteur Bazire avala son café, but son petit verre, donna une pièce de cinquante centimes, et un sou à la fille d'auberge qui avait tenu son cheval durant un long quart d'heure.
Puis il remonta dans son tilbury et continua son chemin.
— Hé! se dit-il en fouettant sa jument, voilà une chose que je ne savais pas. M"»*
Boudin est la cousine de M. de Fontbonne et elle lui laissera son argent, hé! hé !
Il prit la route de Donnery, où il avait affaire.
Mais il se promit de passer, en revenant, par le bord de la forêt et de jeter un coup d'œil sur le château de Montplaisir.
A Donnery, Bazire donna deux ou trois consultations et perdit une couple d'heures.
Comme il prenait le chemin du bord de la forêt et, par conséquent, de sa locature,il rencontra un paysan qui avait une cognée sur son épaule.
Le paysan lui demanda l'heure.
— Dix heures le quart en moins, répondit
Bazire.
— Je vais à Montplaisir pour couper des arbres chez M. Hippolyte, dit le paysan, et je ne suis pas en avance.
— Veux- tu une place? ça t'avancera.
— Ce n'est pas de refus, dit le paysan. Et il monta dans le tilbury du docteur.
— Ah! tu travailles chez le baron? dit ce dernier.
— Oui, monsieur.
— Gagnes-tu de bonnes journées?
— M. Hippolyte est un homme juste, répondit le paysan. C'est dommage qu'il ne soit
pas riche. Ah ! ce n'est pas lui qui exploite le pauvre monde... comme il y a des bourgeois qui font faire l'ouvrage à moitié prix quand le pain est cher.
— Il est donc bien pauvre, le baron?
— S'il a 1,200 livres de rentes, c'est tout au plus, et encore il trouve moyen de faire des charités. Un brave homme, monsieur, un bien brave homme, allez!
Mais, ajouta le paysan, la vieille M™« Boudin raccommodera tout cela un jour ou l'autre.
— Comment?
— Pardieu! elle laissera son bien à M. le baron, qui est son cousin...
— Hé! hé! pensa M. Bazire, si j'étais sûr de cela, comme je lui donnerais Dorothée !
Dorothée était le nom de l'héritière de cet habile homme qui parlait si bien devant lajustice.
M. Bazire pensait encore :
— Ma fille baronne! hé! hé! Pourquoi pas. après tout? est-ce que je ne serai pas chevalier de la Légion d'honneur au premier jour?
M. Bazire continua à faire mille questions au paysan jusqu'à ce que, à l'horizon, le petit manoir de Montplaisir émergeât ses deux poudrières au-dessus des arbres de la forêt.,.
?^ÎAITRE ROSSIGNOL 79
Cependant M. Hippolyte de Fontbonne avait quitté le pied de l'arbre sous lequel maître Rossignol l'avait laissé douloureuse;iient stupéfait de son refus.
Il s'en était allé à travers champs, droit devant luij comme un homme qui n'a pas conscience de ce qu'il fait.
Puis, au bout d'un quart d'heure, il s'était assis de nouveau au bord d'un fossé et. la tête dans ses mains, il s'était mis à pleurer.
Peut-être que, trois j ours auparavant, M. Hippolyte de Fontbonne soupirait davantage en lorgnant les terres brunes et grasses de la Grenouillère qu'en contemplant Germaine.
Mais, à présent, c'était Germaine qu'il voulait, — Germaine avec ou sans dot.
Peu lui importait !
Les pleurs soulagent.
Quand ils ont suffisamment coulé, le courage revient à Tàme, et ceux qui ont pleuré se retrouvent souvent plus forts.
M. de Fontbonne finit par essuyer ses yeux rougis et il se remit en routOé
Il s'en retournait à son vieux manoir.
Et, tout en cheminant, il analysait les arguments sur lesquels maître Rossignol avait basé son refus.
Le premier était celui-ci :
— Mon grand-père a été le domestique du vôtre, avait dit maître Rossignol.
Maître Rossignol avait raisonné, en parlant ainsi, comme un paysan.
Pour le paysan, l'aristocratie commence où ûn't le peuple. Celui qui porte une redingote est au-dossus de celui qui porte une blouse.
M. de Fontbonne était gentilhomme, et il avait les idées des gentilshommes, idées aussi vieilles que la noblesse, aussi immuables que des lois, et que la science moderne et le progrès et les chemins de fer n'ont pu modifier.
[1 n'était pas le premier de sa caste qui se mésalliât ; mais pour lui, épouser la fille d'un paysan ou la fille d'un gros bourgeois, c'était exacttment la même chose.
M. de Fontbonne trinquait avec un paysan au cabaret de Fay ; il chassiit avec le boulanger et le carrier du pays; vous ne l'eussiez pas fait entrer au café Choiseul, à Orléans, avec un marchand de toile ou de nouveautés.
Du moment où il épousait une fille qui n'é-
tait pas noble, peu lui importait qu'elle lut d'une bourgeoisie quelconque.
Le second argument de maître Rossignol était plus sérieux :
— Vous serez ridicule et moi aussi, avait dit le fermier. Les châteaux du voisinage vous seront fermés, et les paysans ne vous salueront plus.
Mais l'homme se retrempe aux obstacle?.
M. de Fontbonne se dit :
— J'affermerai mes terres, nous nous en irons vivre à Paris et nous serons heureux.
Ceci était raisonnable.
Enfin il se disait encore :
— Quand je rencontre Germaine, je la salue et elle me sourit.
Il y a même des jours où elle devient toute rouge.
Il me semble que Germaine m'aimerait, si elle ne m'aime déjà.
Or si elle m'aime, son père et sa mère, qui l'idolâtrent, ne voudront pas faire son malheur.
Et ce dernier raisonnement reconforta si bien M. Hippolyte de Fontbonne qu'il prit une résolution qui lui parut héroïque.
— J'ai eu tort de m'adresser à maître Rossi-
gnol, se dit-il. J'aurais mieux fait de m'adresser à sa femme et peut-être bien à Mlle Germaine*
Qui sait?
Et alors il écliafau^a ce petit plan qui lui parut tout à fait machiavélique.
C'était le lendemain jour de la foire à Saint- Quentin. Maître Rossignol manquait rarement les foires du voisinage.
Il était à peu près certain que lui et son beau-frère iraient.
Il ne resterait donc que les femmes à la Grenouillère. Alors M. de Fontbonne se présenterait hardiment et demanderait la main de Germaine à sa mère, en ayant soin de détruire un à un les arguments de maître Rossignol.
Une fois cette résolution prise, M. de Fontbonne se trouva tout à fait calme.
Il monta chez lui, déjeuna d'un reste de poulet froid et d'un morceau de fromage, puis alla se coucher sous un arbre et se mit à fumer sa pipe.
Il pouvait être alors dix heures du matin.
Le bruit d'une voiture roulant cahin-caha dans le chemin détourné qui passait devant sa porte l'arracha à sa rêverie.
Il se souleva sur un coude et regarda au tra-
vers de la porte de la cour, qui était entr'ouverte.
Il aperçut alors un cabriolet crotté, un vieux cheval et un paysan qu'il reconnut pour son bûcheron, qui mettait pied à terre.
Un homme coiffé d'une casquette de loutre couverte d'uoe peau de bique, et portant de gros gants de peau de chat, était demeuré dans le cabriolet et tenait les rênes.
Comme le paysan se fait voiturer volontiers, M. de Fontbonne trouva tout naturel que son bûcheron eût profité de l'occasion, et il pensa que l'homme au cabriolet crotté allait continuer son chemin. Mais le cabriolet demeura planté dans l'ornière.
En même temps, le paysan entra dans la cour. Puis, apercevant M. de Fontbonne qui n'avait pas quitté sa place, il alla à lui.
— Monsieur le baron, dit-il, c'est M. le docteur Bazire de Saint-Florentin*
— Je ne le connais paSj dit le gentilhomme.
— Il voudrait vous parler.
— Ah!
Et M. de Fontbonne, qui était un homme bien élevé, se leva et alla à la rencontre du docteur.
Celui-ci ôta sa casquette, en même temps que M. de Fontbonne soulevait son chapeau.
Puis il mit son fouet à l'étui et sauta lestement en bas de son véhicule.
— Monsieur le baron, dit-il, veuillez excuser la liberté grande que j'ai prise de vous faire demander la permission de me présenter chez vous.
M. de Fontbonne, toujours le chapeau à la main, lui montra courtoisement la porte :
— Donnez-vous la peine d'entrer, monsieur, dit-il.
Bazire ne se le fit pas répéter. Il était dans la place, c'était l'essentiel.
Le jeune homme l'introduisit dans le grand salon du manoir, lui avança un vieux fauteuil couvert en velours d'Utrecht jaune, et parut attendre que le médecin lui exposât Tobjet de sa visite.
— Monsieur le baron, dit alors Bazire, je suis votre voisin.
— Ah ! vraiment? fit le baron avec indifférence.
— Je suis acquéreur de la petite ferme du Moulineau, à deux portées de fusil d'ici.
— Ah! fit encore M. de Fontbonne, c'est vous, monsieur, qui avez acheté le Moulineau?
— Oui, monsieur le baron.
Et M. de Fontbonne attendit encore.
— Pardonnez-moi, monsieur, poursuivit Bazire, d'avoir désiré entrer en relations de bon voisinage.
Le baron s'inclina.
— Vous êtes chasseur ?
— Comme on l'est quand on passe l'année à la campagne.
— Inutile de vous dire, monsieur le baron, que les terres du Moulineau sont à votre disposition.
— Monsieur, répondit M. de Fontbonne avec une politesse hautaine, je vous remercie. On m'a habitué, du reste, dans le pays, à me laisser chasser partout.
Les instincts populaires de Bazire se réveillèrent.
— Ces diables de nobles, pensa-t-il, ils sont insolents comme si tout leur était dû...
Mais le docteur Bazire n'était pas homme à
se laisser dominer longtemps par un mouvement de colère ou de mauvaise humeur.
A peine se mordit-il les lèvres, et M. Hippolyte de Fontbonne, qui n'était pas très-observateur, ne s'en aperçut même pas.
Le docteur promenait un coup d'oeil rapide sur les portraits de famille accrochés au mur du salon.
— Vous avez là de belles toiles, monsieur, dit-il.
— Elles ont toutes pour moi le même prix, répondit M. de Fontbonne ; mais il n'y en a qu'une qui ait réellement de la valeur au point de vue artistique, dit simplement le jeune homme»
— Ah ! fit Bazire, qui se connaissait en peinture à peu près comme un aveugle en couleurs.
— C'est le portrait de mon trisaïeul, capitaine du régiment de Royal-Cravate. Il a été peint par Lantara, sous le règne de Louis XV*
Là devaient se borner Tentrevue et la conversation, et M. de Fontbonne se leva pour faire comprendre à M. Bazire que sa visite n'avait plus aucune raison de se prolonger, lorsqu'on entendit un grand cri dans la pièce voisine, qui n'était autre que la cuisine*
A ce cri succédèrent des gémissements, et ensuite des exclamations d'étonnement et de douleur.
M. de Fontbonne se leva précipitamment et courut à la cuisine.
Le docteur Bazire le suivit.
Il venait d'arriver une chose bien simple et qui n'en était pas moins fort tragique.
Une petite servante de douze ou quinze ans avait voulu décrocher un chaudron qui se trouvait sur le feu et qui était plein d'eau bouillante.
Le chaudron, trop lourd pour ses forces, s'était renversé et son contenu s'était répandu sur les jambes de la pauvre enfant.
Les autres domestiques étaient accourus et, tout en la traitant de maladroite, ils avaient relevé l'enfant, qui poussait des cris de douleur.
— Ce n'est rien, dit le docteur Bazire ; allez me chercher un baquet d'eau froide.
Il y en avait un dans la cuisine.
Le médecin prit l'enfant, qui criait toujours, et la plongea dans l'eau froide.
La réaclion fut instantanée.
Soulagée, l'enfant cessa de crier.
Puis, le docteur se fit apporter du saindoux et graissa les parties brûlées.
Tout cela fut fait en un clin d'œil.
La petite servante souffrait, mais ses souffrances étaient tolér;ibles.
Et puis les paysans sont pjus durs au mal que les bourgeois, et leur peau brunie au grand air ne s'entame pas comme l'épiderme d'une petite maîtresse.
Bazire était devenu tout à coup un personnage important et il dominait la situation.
M. de Fontbonne était désormais son obligé.
— Ce n'est rien, dit le médecin.
Et il prescrivit une ordonnance insignifiante, ajoutant:
— Du reste, je reviendrai après-demain matin.
Désormais Bazire avait ses entrées dans la maison.
C'était ce qu'il voulait.
M. de Fontbonne crut de son devoir de le reconduire un bout du chemin, jusqu'à la grande route de Neuville, qui descend à Fay.
La jument du docteur, bon cheval de trompette, comme on dit, les suivait, traînant la
carriole qui glissait péniblement dans les deux ornières du chemin de traverse.
Bazire était un homme qui allait vite en besogne.
— Monsieur le baron, dit-il, vous êtes bien isolé au château de Montplaisir !
— En effet, répondit Hippolyte, et mes voisins sont encore assez loin.
— L'hiver surtout, vous devez vous apercevoir de cet isolement.
— Ah! j'y suis habitué, monsieur.
— Ne vous ennuyez-vous pas un peu...?
— Quelquefois, dit Hippolyte, mais je chasse beaucoup...
— Et les jours de pluie?
— Je lis ou je fais de la menuiserie, ce qui m'amuse.
— Ah!
Il y eut un silence.
Puis, le docteur reprit :
— C'est égal, un homme seul, ça n'est pas très-gai.
— Penh ! on s'y fait.
— Est-ce que vous n'avez jamais songé à vous marier?
Hippolyte tressaillit.
— Non, jamais, "^afît -il enfin.
C'était peut-être le premier mensonge qu'il faisait de sa vie.
Mais Bazire lui déplaisait énormément, comme il déplaisait à Rossignol, et le gentilhomme S3 disait qu'après tout il n'était pas obligé de faire ses confidences jiu premier veau.
— Vous devriez y songer, reprit Bazire. -- A quoi bon?
— Voulez-vous donc laisser éteindre votre nom ?
Bazire, par cette question, se posait en chaud partis m du trône et de l'autel.
Hippolyte de Fontbonne haussa imperceptiblement les épaules,
— Oh! monsieur, dit -il, j'ai peut-être des idées particulières, mais j'estime qu'avoir des enfants pour ne leur laisser qu'un mince héritage, qui ne leur permettra pas de porter convenablement leur nom et leur titre, est chose tout à fait déraisonnable.
— Mais, dit Bazire, quand on est jeune comme vous, beau garçon comme vous....
— Vous êtes bien bon.
— Baron comme vous....
•^ Baron sans baronnie, dit mélancoliquement le gentilhomme pauvre.
— Il est bien permis, ma foi,* poursuivit M. Bazire, d'espérer trouver une héritière.
— Les héritières smt rares.
— Qui sait?
Une légère rougeur était montée au front de M. de Fontbonne.
— Monsieur le baron, dit Bazire, c'est demain la foire à Saint-Florentin.
— Je le sais, monsieur.
— Comptez-vous y venir!
— Oui, certes, et j'aurai l'honneur de vous rendre votre visite,
— Eh bien! c'est cela, dit Bazire, venez me voir, et nous causerons... sérieusement.
— Ils étaient arrivés à la grande route. Bazire monta dans son cabriolet et fouetta
sa jument en répétant :
— A demain... nous causerons !...
Hippolyte demeura planté au bord de la
route, regardant le médecin de campagne qui s'éloignait.
Quelques gouttes de sueur perlaient à son front,
— Ah çà ! se dit-il enfin, pourquoi est-il venu me voir?
Pourquoi me parle-t^il d'une héritière?
Kst*ce que Rossignol sp serait raviné?
Est-ce qtie cet homme serait un ami des gens de la Grenouillère?
En se posant ces deux questions, M. le baron Hippolyte de Fontbonne reprit, tout pensif, le chemin de son manoir.
La journée s'écoula sans autre incident.
La visite du docteur et les paroles mystérieuses qui lui étaient échappées avaient modifié quelque peu la résolution première adoptée par M. de Fontbonne.
Il n'irait pas à la Grenouillère.
Mais il irait à la foire de Saint-Florentin.
D'abord, il y rencontrerait peut-être Rossignol ; ensuite il irait voir le docteur, et celuici lui en dirait sans doute plus long.
C'était un homme calme, du reste, queM.de Fontbonne.
Il savait se maîtriser, dominer son impatience au besoin, et, au risque de déshonorer complètement la profession des amoureux, nous devons avouer qu'il soupa comme à l'ordinaire, tout en songeant à Germaine, se mit
MAITRE ROiSlGNOL 93
au lit comme à l'ordinaire, vers dix heures, et, comme à l'ordinaire, s'endormit après avoir lu une vingtaine de pages d'un vieux roman, héritage, entre autres bouquins, d'une vieille tante chanoinesse et grande lectrice de ce genre d'ouvrages.
Le lendemain matin, au petit jour, il était sur pied.
Sa première visite fut pour la petite servante qui avait été brûlée la veille.
En cela le jeune homme obéissait aux traditions charitables de sa famille.
— Souffres-tu toujours, Marion? lui dit-il.
— Oh ! oui, monsieur.
— Autant qu'hier?
— Un peu moins.
— Ça ne sera rien, mon enfant, et pour te dédommager, dit-il, je t'apporterai de Saint- Florentin un bonnet fin avec de beaux rubans.
Il avala un verre de vin, mangea un morceau sur le pouce, fit mettre son cheval à son tilbury et se mit en route avant le lever du soleil.
Tout était vieux à Montplaisir, excepté le maître de la maison.
Oi MAITRE ROSSIGNOL
Le cheval était un serviteur de quinze ans, et le cabriolet datait de la Restauration.
Aussi Tt^quipage du baron n'allait pas un train d'enfer, et quand il eut dépassé Fay, M. Hippolyta de Fontbonne laissa son cheval monter au pas la petite côte.
Comme il arrivait tout en haut, M. de Fontbonne entendit le bruit d'une voiture derrière lui.
Il se retourna.
Une vigoureuse percheronne bai-brun, traînant une petite tapissière à deux roues, montait la côte au grand trot.
Alors le jeune h o m m e très sa ijU t .
Il avait reconnu la tapissière et la junent de la Grenouillère.
Deux hommes se trouvaient dans le véhicule : m-iître Rossignol et un petit domestique à tout faire. Le premier était en redingote et il avait un chapeau noir, haut de forme.
Mais il avait passé par-dessus sa redingote une blouse de toile bleue.
La blouse est, par excellence, le pardessus du paysan. Elle lui tient plus chaud qu'un manteau de gros drap.
Explique ce phénomène qui voudra, mais la
chose est certaine et les chasseurs partagent cette opinion.
La blouse faite d'une toile serrée est presque imperméable, elle emboîte bien le cou, ferme juste aux poignets, et ne laisse pas pénétrer le vent.
Donc, maître Rossignol avait mis sa blouse par-dessus sa redingote.
Les mains fourrées dans de gros gants de peau de lapin, il tenait les guides et avait peine à contenir l'ardeur de sa jument, qui tirait à plein collier et trottait franchement et vite*
Ce qui fit qu'il eut bientôt rejoint M. Hippolyte deFontbonne et son vieux cheval.
Comme il arrivait sur lui, le fermier salua.
—Votre serviteur, monsieur le baron, dit-il.
En même temps il arrêta net sa jument.
— Bonjour, monsieur Rossignol, répondit le baron, qui fut pris d'un vague espoir.
Et il s'arrêta pareillement.
" — Monsieur le baron, reprit Rossignol, je crois que ma jument marche plus rondement que votre cheval.
— Cela n'est pas douteux, monsieur*
— Et je suis un peu pressé, poursuivit le fermier, car je voudrais acheter des blés qui
sont enlevés dès les premières heures du marché.
— Ah I fit Hippolyte.
— Cependant, je voudrais causer un brin avec vous.
Hippolyte eut un battement de cœur.
— Voulez-vous monter avec moi et donner votre cheval à Jaquot ?
— Volontiers, dit M. de Fontbonne.
Le petit domestique avait sauté lestement à terre.
— Tu arriveras quand tu pourras, lui dit maître Rossignol, rien ne presse.
Puis, comme M. de Fontbonne s'était installé à côté de lui, il donna un coup de langue, et la vaillante percheronne repartit à fond de train sur la route sonore, qui résonnait comme un tambour.
Alors maître Rossignol dit à son compagnon :
—Monsieur le baron, je n'y vais pas par quatre chemins, moi, et je ne fais pas des phrases pour le plaisir d'en faire. Je vais donc vous dire la chose en deux mots.
— Parlez, dit Hippolyte, qui fut repris par une vive émotion, et pensa que le fermier lui
apportait un nouveau motif à l'appui de son refus de la vieille.
-— Vous m'avez, hier, demandé la main de ma fille.
— Oui.
— Et je vous l'ai refusée. Mes idées sont toujours les mêmes à ce sujet ; et mon opinion est que vous ferez une bêtise et ma fille aussi.
— Monsieur!
— Mais l'homme a beau faire les lois, voter tout seul, régner en apparence; il n'est pas le maître.
L'homme règne et la femme gouverne.
Le cœur d'Hippolyte battait bien fort.
— Ma femme ne pense pas comme moi, poursuivit Rossignol, et ma fille vous aime.
Le baron jeta un cri.
— Ce qui fait, acheva Rossignol avec tristesse, que si vous voulez Germaine, je ne vous la refuse plus.
Hippolyte se jeta sur les mains de Rossignol et les pressa avec effusion :
— Ohl dit-il, vous êtes le meilleur des hommeg !
-- Et un père faible, soupira le fermier.
— Monsieur Rossignol, dit encore le jeune
homme, je vous jure que je rendrai votre fille heureuse.
— Je l'espère, monsieur.
Et le f»^rmier essuya avec sa manclie une larme qu'il avait au coin de l'œil.
Puis il ajouta :
— Nous allons arriver à Saint-Florentin. Vous irez à vos affaires et moi aux miennes.
Puis, demain matin, je me présenterai chez vous et nous causerons.
— Oui, dit Hippolyte d'une voix étouffée. Le pauvre gnrcon avait le paradis dans le
cœur, et il ne songea pas à demander à Rossignol s'il avait chargé le docteur Bazire de quelque mission délicate pour lui»
Le fermier s'en alla donc à ses affaires, laissant M. de Fontbonne sur la place du château, qui est le point central de Saint-Florentirii
A'ors seulement, en attendant sa voiture à lui. qui n'arriverait guère avant une demi-
heure, le jeune homme remit un peu d'ordre dans ses idées bouleversées.
Aussi bien que la douleur, la joie fait perdre
la tête.
Maître Rossignol lui accordait la main de sa
fille !
Aurait-il pu songer à autre chose dans le
premier moment?
Ce ne fut que lorsque Jaquot fut arrivé, quand il eut fait mettre son vieux cheval à l'écurie et son tilbury sous la remise, que M. de Fontbonne se demanda enfin :
— Pourquoi donc suis-je venu à Saint-Florentin?
Alors il se souvint que M. Bazire lui avait
dit:
— Venez me voir domain, nous causerons. Evidemment, selon lui, Bazire voulait lui
parler de la û'ie de Rossignol.
Mais à présent, Hippolyte n'avait plus besoin
de Bazire.
Cependant il lui devait une visite de politesse.
Et puis il est si bon de faire à quelqu'un
confidence de son bonheur !
Bazire allait être la première personne à qui il annoncerait son prochain mariage.
Saint-Florentin, on le sait, est bâti moitié au bord d'une colline dont les pieds baignent dans la Loire, moitié sur un plateau qui touche à cette interminable forêt qu'on retrouve sans cesse depuis Orléans jusqu'à Montargis.
La partie de la petite ville qui domine la Loire est habitée par les gens huppés, les bourgeois, les anciens fermiers qui se sont retirés avec une aisance.
Une demi-douzaine de petites rues descendent du sommet de la colline jusqu'à une promenade qui longe le fleuve et conduit au pont suspendu.
Les maisons sont proprettes ; elles ont toutes un petit jardin, et quelques-unes un belvédère.
Le docteur Bazire habitait dans une de ces rues-là.
La maison révèle quelquefois l'homme.
Bazire était ambitieux, âpre à l'argent, vaniteux et hypocrite.
Il flattait les autorités pour avoir la croix d'honneur, et le clergé pour étendre sa clientèle.
Il avait su garder le lit quinze jours, durant un conflit qui avait éclaté entre le maire et le curé.
La maison lui ressemblait.
La façade était ambitieuse ; un artiste de village avait orné les portes et les fenêtres de quelques sculptures grossières.
Le vestibule était carrelé, ciré, frotté avec soin.
Le salon était garni de meubles criards, en acajou et en damas rouge.
Enfin, le cabinet de travail, la pièce où il donnait ses consultations, avait une singulière tenture.
Au premier coup d'oeil, les quatre murs, de la plinthe à la corniche, étaient couverts de livres magnifiquement reliés.
Quand le paysan entrait chez le doc'.eur, il était ébloui et se disait :
— Un homme qui a tant de livres doit être fièrement savant.
En y regardant de plus près, on s'apercevait que les reliures étaient des trompe-l'œil et dissimulaient des placards. De livres vrais, presque point, à peine deux étagères pleines. Le docteur Bazire avait emprunté cette singulière idée décorative à la Bibliothèque, où toutes les portes sont ainsi dissimulées. Au milieu d'un des panneaux, on voyait un
iO'i MAITRE RORftiaNOL
grand christ en ivoire appliqué sur un coussin de velours noir.
A la glace, quelques-unes de ces petites images peintes qu'on place dans des livres de messe et qui s'appellent le Jardin du fciradis ou le Rosier de Marie, et qui sont estampillées par l'évêché.
M. Bazire tenait énormément à sa réputation de saint homme.
Une servante unique composait son domestique, faisait la cuisine, frottait, soignait la jument, et jetait au besoin un seau d'eau sur les roues crotîées du cabriolet.
Dans l'Orléanais, la parcimonie est une bonne note pour l'opinion publique.
Plus un homme vit mesquinement, plus on l'estime; plus il est avare, plus riche on le croit.
Quand on allait le matin chez Bazire, on le trouvait déjeunant avec du fromage maigre et la moitié d'un hareng saur ; on clignait de l'œil et on se disait :
' — Le docteur donnera une fameuse dot à sa fille, W^" Dorothée.
Quelquefois Bazire, qui ambitionnait toutes les célébrités et toutes les gloires, visait au philanthrope» Il soignait gratis un pauvre
MAITRE ROSSIGNOL i03
diable par-ci par-là, et lui fournissait des remèdes qu'il fabriquait lui-même.
Eau distillée par-ci, pommade de concombre par-là, Bàzire donnait tout généreusement; et quand, ce qui arrivait souvent, un malade mourait en dépit de ses soins, le docteur expert ne manquait pas de faire intervenir la Providence, qui avait retiré sa main d'un homme peu religieux, et avait permis que la science fut impuissante.
DoQc Bazire habitait la maison que nous venons de décrire, et il reçut la visite de M. Hippolyle de Fontbonne vers neuf heures du matin.
Un jour de foire, Bazire n'aurait pas quitté son cabinet.
Ses débiteurs venaient s'acquitter, les uns en argent, les autres en apportant de la volaille, des liqueurs ou un sac de pommes de terre.
Les malades venaient chercher une consul' tation de vingt sous.
Donc, maître Bazire était chez lui.
A l'empressement obséquieux qu'il mit à recevoir le baron, celui-ci ne put se défendre d'un sourire»
— Le brave homme ne sait rien encore, et n'a pas vu Rossignol ce matin, pensa-t-il.
Le docteur commença par s'informer de la petite servante. Puis, comme il allait toujours vite en besogne, il dit :
— Monsieur le baron, avez-vous réfléchi à mon petit conseil d'hier?
— Oui, monsieur.
— Vous songez à vous marier?
— Je vous l'avoue, docteur. Vous m'avez fait apercevoir de mon isolement.
— Ahlah!
— Et bientôt il y aura une maîtresse de maison à Montplaisir.
Il m'a deviné ! pensa le docteur.
Puis, avec un fin sourire :
— Que pensez-vous d'une centaine de mille francs comptants ?
— Oh ! fit Hippolyte, l'argent m'est tout à fait indifférent.
— En vérité ! exclama Bazire ravi.
— Du moment où j'épouse la femme que j'aime.
— Hein? plaît-il?
— Dame! reprit Hippolyte, on vous a devancé, cher docteur, et le hasard s'en est mêlé.
— Que voulez-vous dire? murmura Bazire stupéfait.
— Vous vouliez, hier, me parler d'une héritière?
— Sans doute, mais...
— Eh bien, le père de Théritière en question et moi, nous avons fait route ensemble ce matin.
Bazire se leva tout pâle. /CkE-^CJaTt^
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Cette fois, Bazire jeta un cri. l "^«^^
— Ma parole d'honneur! dit-il, je nKco^i. prends pas un mot à ce que vous me dite&?»w 'OR'
— Comment! exclama Hippolyte, maître Rossignol ne vous avait pas chargé...
— Maître Rossignol ! vous parlez de maître Rossignol?
— Sans doute, j'épouse sa fille.
Bazire recula comme si un abîme se fût en-
tr'ouvert sous ses pieds...
Bazire était verdâtre et ses yeux s'étaient tout à coup injectés de sang.
Cependant l'émotion qu'il éprouva fut de courte durée et il sut se maîtriser presque aussitôt.
— Excusez-moi, monsieur le baron, dit-il; mais le quiproquo qui vient d'avoir lieu entre nous est si étraîige....
— En effet, dit H ppolyte de Fontbonne, je commence à ne plus rien y comprendre.
M.Rossignolne vous avait donc chargé de rien?
— De rien, absolument.
— Mais... cette héritière....
— Oh! c'est une autre affaire, cela... dont il est inutile... que... je vous entretienne.
— Je croyais....
— Monsieur le baron, dit froidement Bazire, l'homme s'agite et Dieu le mène, dit un proverbe. Mais le diable prend quelquefois la place de Dieu.
M. Bazire prit l'attitude froide et compassée d'un homme qui va prêcher.
— Enfin, monsieur, dit le baron, qui commençait à être embarr'ssé, vous conviendrez qu'il est fort extraordinaire que vous m'ayez parlé, le jour même où je songeais à la fille de M. Rossignol, d'une jeune personne...
— Une jeune fille charmante, dit Bazire, à
MAITIIK IIOSS GNOL ' 107
qui rcrint uiip lueur a'espoir. La fille d'un de mes amis...
— Oh! peu importel dit Hippolyte; vous comprenez qu'à présent...
L'espoir de Bazire s'évanouit, mais il fit place à un Ilot de colère et de fiel.
— Monsieur le baron, dit-il, c'est peut-être Dieu qui vous a conduit chez moi.
— Pourquoi cela, monsieur? demanda le baron de plus en plus étonné.
Monsieur, poursuivit Bazire, j'ai cinquantecinq ans, je passe pour un homme de quelque expérience, et la justice a eu souvent recours à mes lumières.
Hippolyte s'inclina.
— Vous êtes jeune, monsieur le baron, et peut-être ignorez-vous jusqu'à quel point la famille dans laquelle vous voulez entrer est indigne»..
-^ Monsieur!
— Oh! vous m'écouterez, monsieur le baron, vous m'écouterez, poursuivit Bazire, qui prit un ton d'autorité; et puisque la Providence vous a conduit chez moi...
- Je suis prêt à vous écouter, monsieur, dit froidement Hippolyte; mais je vous ferai observer que c'est vous qui m'avez invité à venir
VOUS voir et que la Providence n'est pour rien dans ma visite.
— Mais, monsieur le baron, s'écria Bazire, un peu décontenancé par le calme du jeune homme, vous ne connaissez pas cet homme qu'on appelle Rossignol, je le vois.
— Mais si, dit Hippolyte.
— D'abord ce sont des gens de rien, des paysans...
Le baron eut un geste qui voulait dire :
— J'ai coulé à fond cette question-là avec mes portraits de famille.
— Ensuite, continua Bazire, Rossignol est un homme sans religion, sans moralité.
— Sans religion, je vous raccorde, dit M. de Fontbonne. Mais c'est au contraire un homme très- roit, très-honnête et dont la loyauté est proverbiale.
— Oh! monsieur, dit Bazire en se mordant es lèvres, comment peut-il se faire que vous, e dernier représentant d'une noble et ancienne famille...
— Monsieur, dit froidement le baron, j'ai dû faire, vous le pensez bien, toutes les réflexions nécessaires avant de prendre un parti.
— Ah ! soupira Bazire.
— J'aime M^^^ Germaine Rossignol.
Bazire haussa les épaules.
— Et je l'épouserai, puisque sa famille y consent.
Sur ces derniers mots, M. le baron se leva avec une grande dignité et fit un pas de retraite.
— Monsieur le baron, dit Bazire en se levant à son tour pour le reconduire, ma conscience me force à vous dire encore un mot. Vous en ferez ou non votre profit.
Hippolyte s'arrêta d'un air résigné.
Son attitude semblait signifier :
— Dites tout ce que vous voudrez.... Cela m'est bien égal.
— Madame Rossignol a un frère, dit Bazire.
— Oui, monsieur.
— Un frère dont jusqu'à pr<^sent on regardait la jeune fille comme l'héritière.
— Eh bien! monsieur?
— Elle n'aura pas ça !
Et Bazire posa l'ongle de son pouce sous sa dent et le fit claquer.
— Peu m'importe 1 répondit Hippolyte.
11 salua le docteur une seconde fois, et se dirigea vers la porte d'un pas ferme.
Bazire le reconduisit.
— Monsieur le baron, lui dit-il comme ils traversaient le vestibule, veuillez excuser ma
brusque franchise, et vous me pardonnerez si je vous ai froissé.
— Vous ne m'avez nullement froissé, monsieur.
-- Tant mieux, en ce cas, et j'espère que nos relations de bon voisinage n'en souffriront pas.
— Certainement non, monsieur.
— D'ailleurs, vous voilà mon client, ajoutat-il s'efforçant de sourire ; j'ai un malade chez vous.
— Ah! c'est juste, dit Hippolyte*
— Et vous me permettrez de l'aller voir demain matin, n'est-ce pas?
— Assurément, monsieur.
Sur ce dernier mot, le baron franchit le seuil de la porte d'entrée et se trouva dans la rue.
Alors il salua une dernière fois Bazire et s'éloigna rapidement.
Bazire était fou de colère.
— Oh! murmura-t-il ea se retrouvant seul dans son cabinet, j'ai des pressentiments qui ne me trompent jamais. La première fois que j'ai vu ce Rossignol, j'ai éprouvé pour lui une aversion instinctive.
Je Je hais, cet homme!
Et Bazire se mit à se promener à grands pas,
tordant ses mains crispées et ruminanton ne sait quelles calomnies sinistres à l'endroit du libre penseur, qui allait ainsi se trouver comme un obstacle sur le chemin de son ambition.
La matinée s'avançait ; les clients arrivèrent l'un après l'autre.
Ce fut une diversion à la fureur de Bazire.
Puis son unique servante vint lui annoncer que son déjeuner était servi.
11 alla se mettre à table et, tout en mangeant^ il donna quelques consultations.
Enfin, vers deux heures de l'après-midi, on vint le chercher pour une personne du pays qui était tombée frappée d'apoplexie sur le champ de foire.
Bazire prit son chapeau et sa trousse et sortit de chez lui.
La personne qui réclamait ses soins avait été transportée dans la pharmacie de la place du Château.
C'était une forte campagnardedesoixante an?, une fermière de Tygy, un village de Sologne.
Le docteur Baziro était bien venu en toute hâte, mais il n'arrivait pas le premier.
Quand il entra dans la pharmacie, il vit un homme couvert d'une blouse qui venait de sai-
gner la fermière aussi lestement qu'aurait pu le faire un médecin.
Et cet homme n'était autre que maître Rossignol, qui était entré par hasard chez le pharmacien au moment où on y transportait la fermière.
Et celle-ci, grâce à ce secours énergique et prompt, revenait à la vie quand le médecin expert parut.
Certes, si le regard de Thomme avait le pouvoir de tuer instantanément, maître Rossignol serait tombé foudroyé sous celui de Bazire.
La fatalité semblait jeter Rossignol sur son chemin.
Le peuple des campagnes a des côtés d'admiration naïve.
Au moment où on avait transporté la fermière dans la pharmacie, il s'était fait un rassemblement à la porte, et le champ de foire avait été en partie déserté.
La fermière agonisait, asphyxiée, le pharmacien était à bout, et il n'y avait dans l'offi-
cine qu'un jeune élève qui n'avait rien osé prendre sur lui.
On avait bien envoyé chercher le docteur Bazire ; mais avant qu'il ne fût arrivé, un homme était entré, avait fendu la foule, parlant avec un accent d'autorité, et cet homme, qui n'était autre que Rossignol, avait demandé une lancette à l'élève en pharmacie, saigné la moribonde et l'avait ainsi rappelée à la vie.
La foule avait battu des mains.
Qu'était-ce que ce médecin en blouse qui se trouvait là à point nommé?
Le hasard voulait qu'il n'y eût alors que des paysans du val de la Loire et pas un homme de Fay ou de Donnery.
Personne ne connaissait Rossignol.
Quand le docteur Bazire entra, les applaudissements redoublèrent.
Le docteur pâlit de rage.
Puis il regarda Rossignol et lui dit assez brusquement :
— Vous êtes en vérité un habile homme, monsieur, et vous faites à merveille la besogne des médecins.
— J'ai été carabin pendant six ans, répondit Rossignol, et ce serait vraiment malheureux
que je ne pusse au besoin me servir d'une lancette.
Du reste, vous le voyez, il n'était que temps. Vous seriez arrivé trop tard.
Bazire se mordit les lèvres et ne souffla mot.
La paysanne était revenue à elle.
Son gendre, qui se trouvait sur le champ de foire avec elle, demanda s'il pouvait l'emmener.
— Il faut la transporter à l'auberge, dit Bazire.
— Adressez-vous à monsieur, dit Rossignol en regardant le docteur ; c'est lui que ça regarde maintenant.
Le docteur Bazire demanda un brancard et voulut se donner de Timportance.
II accompagna la fermière à l'hôtel du Cheval-Blanc, qui était situé juste en face de la pharmacie.
Cette manœuvre déplaça la foule.
L'officine se vida comme par enchantement.
Les uns suivirent le brancard à l'auberge; les autres, en paysans qui savent le prix du temps, retournèrent sur le champ de foire.
En quelques minutes maître Rossignol se retrouva seul, tête à tête avec Télève en pharmacie.
MAITRE ROSSIGNOL Ho
— Ah! mon brave homme, lui dit celui-ci, vous vous êtes fait un fier ennemi, allez.
— Qui donc? demanda Rossignol.
— Le docteur Bazire, donc.
"Rossignol se prit à sourire.
L'élève en pharmacie était jeune, et l'étude du Codex ne lui avait pas encore donné cette gravité magistrale qui sied si bien à tous ceux qui appellent l'eau pure de Veau distillée.
Partant, le jeune homme était expansif.
En outre, il était tout nouveau dans le pays, et ne connaissait ni Rossignol, ni personne.
— Voyez-vous, dit-il, les médecins sont tous jaloux les uns des autres, et ils se dévoreraient à belles dents si on les laissait faire ; mais si un homme qui n'est pas médecin se permet d'en savoir autant qu'eux, alors ils se réunissent, et, pour un peu, ils l'assassineraient ou le traîneraient en cour d'assise?.
— Je connais ça, dit Rossignol en souriant. Puis il regarda l'heure au coucou de la
pharmacie.
— Le patron n'est donc pas ici ? dit -il.
— Il déjeune chez M. le maire.
— Ah!
— Est-ce que vous avez besoin de lui?
— Vous le prierez de m'envoyer ceci, dit Rossignol.
Et il demanda une plume et écrivit :
« Maître Rossignol, de Fay-aux-Loges, fiait « les compliments à M. Gerbet, et le prie de « lai envoyer, à l'auberge du Cheval-Blanc, « cinquante centigrammes d'arsenic. M. Gerce bet sait pourquoi. »
Puis Rossignol s'en alla.
Un quart d'heure après, M. Gerbet, le pharmacien, rentra chez lui et trouva son élève en proie à la plus profonde stupeur.
L'élève lisait et relisait le mot laissé par Rossignol.
Or, comme on ne délivre d'ordinaire de Tarsenic qu'à un médecin, il se demandait si cet homme en blouse qui soignait aussi bien qu'un frater n'était pas un médecin.
Le pharmacien avait en chemin appris l'aventure de la fermière.
Son élève lui tendit le papier laissé par Rossignol.
— C'est bien, dit M. Gerbet.
Et il prépara le petit paquet.
Alors l'élève s'écria :
— Mais c'est donc un médecin ?
— Non, dit M. Gerbet,
— Et VOUS lui délivrez de Tarsenic ?
— Oui.
— Mais cependant...
Le pharmacien se mit à sourire :
— Je lui en délivrerais une livre, s'il me la demandait, dit-il.
Et comme il parlait ainsi, M. Bazire revint.
Le docteur avait fait transporter la fermière à l'auberge et l'avait fait mettre au lit.
Il rapportait maintenant une ordonnance minutieusement détaillée, et la tendant au pharmacien :
— Faites-moi cela tout de suite, mon ami, dit-il.
— Ah ! ah! dit le pharmacien, il paraît que vous avez été en retard aujourd'hui.
— Qui vous a dit cela? demanda aigremen t Bazire.
— Et qu'on a fait votre besogne....
-- Peuh! dit Bazire, il y a toujours des gens qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas!
— Et si, quand vous êtes arrivé, vous aviez trouvé la pauvre femme morte, qu'au riez-vous dit?fitM. Gerbet.
Bazire haussa les épaules.
Puis, d'un ton d'amère ironie, il ajouta :
— Cet homme en remontre déjà au bon Dieu, il est tout naturel qu'il donne des leçons aux médecins.
En même temps, le docteur remarqua le paquet sur lequel le pharmacien écrivait :
Arseiiic, Og.oO,
— Tiens! Qu'est-ce que cela? dit-il.
— C'est justement pour lui.
— Qui, lui?
— Vous lui délivrez de l'arsenic?
— Mais sans doute.
— Et pour quoi faire?
— Comment! vous ignorez que cet homme est un chimiste distingué !
— Ah bah !
— Et qu'il fait des expériences en ce moment?
— Des expériences sur quoi?
Il cherche un moyen de combattre l'oïdium. Bazire regarda le pharmacien d'une étrange façon .
— Qui donc lui donne une ordonnance pour avoir de l'arsenic? dit-il.
— Personne.
— Mais alors...
— Oh! dit M. Gerbet, je suis bien tranquille; ce n'est pas un empoisonneur, c'est un trèshonnête homme.
•-Et vous, dit sèchement Bazire, vous êtes un imbécile.
— Plait-il?
— Et s'il arrivait un malheur...
— Oh ! par exemple !
— Mon cher ami, dit froidement le docteur, ceci vous regarde. Prenez que je n'ai rien dit, et délivrez votre arsenic. Si jamais il vous arrive un désagrément, vous ne vous en prendrez qu'à vous»..
Et sur ce conseil qui ressemblait à une me» nace, Bazire quitta le pharmacien.
Mais une joie infernale éclatait sur son visage.
Cette année-là le carnaval était court. Le carême commençait en février, au grand désespoir de M. Hippolyte de Fontbonne.
Car il faut vous dire que dès le lendemain de la foire de Saint-Florentin, le baron de
vieille roche et le fermier se trouvaient d'accord sur tous les points.
M. Hippolyte avait été présenté officiellement à la Grenouillère, et Germaine, rougissant de bonheur, s'était jetée au cou de maître Rossignol en lui disant :
— Ah! tu es le meilleur des pères!
Un soupir avait été la dernière protestation du libre penseur.
Puis, M"'^ Rossignol avait dit aux jeunes gens:
— Il est fâcheux que ça ne se soit pas passé il y a deux mois, car maintenant, mes enfants, vous allez attendre six grandes semaines pour vous marier.
Rossignol n'avait rien dit.
On ne se marie pas en carême dans les pays catholiques, même quand on n'est ni fervent, ni pratiquant.
Or, Rossignol avait toute la tolérance des libres penseurs , et il trouvait parfaitement inutile le vendredi-saint de manger une côtelette, lui qui, par goût, vivait ordinairement de légumes.
Les fiancés avaient donc six semaines à attendre.
C'était long, puisqu'ils s'aimaient, mais,
pour abréger le temps, il fut permis au baron de venir passer toutes les soirées à la Grenouillère, et buit jours s'écoulèrent.
M. Jules Bertomy était toujours soutirant; mais il y avait si longtemps qu'il se trouvait en cet état qu'on ne s'en préoccupait guère.
Cependant, un matin, il fallut se rendre à Tévidence. Le malheureux cracbait le sang, et sa sœur, ne le voyant pas descendre, le trouva mourant sur son lit.
Rossignol accourut.
Il vit le mouchoir de son beau-frère ensanglanté et secoua la tête.
— Nous nous sommes obstinés, dit-il, à croire à une maladie nerveuse; c'est de la phthisie.
M. Jules Bertomy se trouvait si faible ce • jour-là, qu'il voulut rester seul avec son beaufrère :
— Il est temps, dit-il, que nous parlions d'affaires, mon ami.
— A quoi bon? dit Rossignol d'une voix sourde.
— Non, je sens que je m'en vais ; et je veux que vous fassiez préparer le contrat de mariage de Germaine. Je veux y signer.
F — Mon frère, disait "Rossignol, vous cîes
moins malade que ^OLls ne pensez. Encore cxuelques semaines et nous allons gagner les beaux jours. L'hiver vous a éprouvé, mais le beau temps vous remettra.
— A moins qu'il ne m'emporte, dit le malade avec un triste sourire.
— Mais, enfin, il faut faire venir un grand médecin, comme il y en a à Paris.
M. Bertomy ne répondit pas.
— Voulez- vous que je parte ce soir?
— A quoi bon ?
Puis, après un silence :
— J'ai coafiance^ du reste, dans le docteur bazire.
— Vous l'avez donc encore consulté ?
— Oui, il y a deux jours.
— Que vous a-t il dit?
— Que j'avais une affection nerveuse, qu'il espérait guérir* Je ne lui demande pas cela, mon Dieu ! mais je voudrais qu'il pût me prolonger deux ou trois ans encore. D'abord je verrais ma Germaine heureuse.... et puis.... la petite... Il prononça ce dernier mot avec un redoublement d'émotion.
Peut-être même son stcret fut-il siir le point de lui échapper...
Mais Rossignol l'interrompit :
— Ecoutez, Jules, dit-il, vous avez le corps malade, mais vous avez l'âme forte : on peut donc tout vous dire.
— Parlez, ût le malade résigné.
— Le docteur Bazire est un âne.
— Ah ! mon frère.
— Vous n'avez pas une maladie nerveuse, comme nous Tavons tous cru, du reste.
— Oui, vous allez me dire que je m'en vais de la poitrine.
— Et. que j'espère vous guérir, moi.
M. Bertomy tressaillit.
— Ecoutez, reprit R^signol : quand j'étais interne à THôtel-Dieu de Paris, il y a vingt ans, j'ai assiste à une cure merveilleuse.
On a beau être chrétien, résigné à mourir, espérer une vie future, on ne quitte jamais celle-ci sans regrets, et les gens qui se disent pressés de retourner dans le sein de Dieu sont des fous ou des hâbleurs.
Abandonner le connu pour l'inconnu est et sera toujours un grave souci.
A son lit de mort, la Maintenon , cette grande persécutrice, cette femme à la foi intolérante, cette reine de la main gauche, qui avait ordonné, par amour de Dieu, les féroces dragonnaies et traqué les protestants comme des bêtes
fauves, la Maintenon, dit l'histoire intime, prononça ces paroles frappées au coin du doute le plus farouche :
« Dans une heure, je saurai bien des choses, ou peut-être ne saurai-je rien. »
M. Jules Bertomy était croyant, presque illuminé, et, cependant, en ce moment il se suspendit avec une avidité fébrile aux lèvres de son beau-frère.
Rossignol reprit:
— Nous avions dans une de nos salles une jeune fille qui était poitrinaire jusqu'à ]a moelle des os et que le service médical tout entier avait condamnée.
C'était uneAméricaine.
Elle était venue à Paris, un an auparavant, avec son père et sa mère.
Tous deux étaient morts, à huit jours de distance, du choléra, qui avait fait une courte mais sinistre apparition.
Cette catastrophe jointe au dénûment dans lequelsafamille l'avait laissée avait développé en quelques mois le mal terrible auquel elle allait inévitablement succomber, lor^qu'un jour, nous vîmes arriver un jeune homme qui portait l'uniforme de la marine américaine.
MAITRE ROSSIGNOL 12o
C'était son frère, médecin à bord d'un navire américain.
Il était venu à Paris pour y chercher sa sœur et il la trouvait au seuil de la mort.
Et comme tout le monde secouait la tête, il nous dit :
— Je la sauverai, moi!
En effet, il la fit transporter dans une petite maison qu'il loua à Passy, dans une rue aérée.
Là, il fit enduire de goudron les murs de la chambre qu'elle occupait, et on brûla presque nuit et jour de la résine pendant trois mois.
La pauvre Américaine était jeune, elle était belle; nous nous intéressions tous à elle.
Du moment où elle ne fut plus parmi nous, nous voulûmes avoir de ses nouvelles jour par jour.
Nous faisions à tour de rôle le voyage de Passy.
Au bout de trois mois elle était guérie.
— En vérité! exclama M. Jules Bertomy.
— Je m'étais lié avec le docteur américain ; j'avais suivi son traitement presque jour pour jour. Voulez-vous en essayer?
— Oh ! oui, dit M. Jules Bertomy.
— Eh bien, dit Rossignol, la Sologne est deux pas, avec ses forêts, ses pins résineux;
le goudron n'est pas rare, par conséquent.. Nous commencerons demain...
Et, ajouta-t-il, tenez, comme je ne suis pas médecin après tout, je ne veux pas entreprendre seul votre guérison. J'irai dès demain matin voir le docteur Rousselle, de Saint-Florentin, qui est un homme de science, tandis que votre Bazire n'est qu'un piètre charlatan.
— C'est vrai; on m'a parlé du docteur Rousselle, dit M. Bertomy.
— J'irai le voir, dit Rossignol, et je parie qu'il approuvera mon idée...
Dès le lendemain, en effet, maître Rossignol était allé à Saint-Florentin.
Le docteur Rousselle était alors tout nouveau dans le pays, et il n'avait pas encore acquis cette réputation de science et de vertu qu'il d^^vait avoir bientôt.
Maître Rossignol l'avait connu à Paris.
Ils étaient du même âge; ils avaient fait ensemble leurs premières études de médecine et avaient été internes à THôtel-Dieu,
t Depuis que le docteur Rousselle était venu s'établir à Saint-Florentin, les deux anciens condisciples s'étaient revus deux ou trois fois seulement.
Rossignol n'était plus qu'un fermier; d'ailleurs il voyait très-peu de monde.
Et puis, enfin, dans ce pays qui est assez dévot, il savait que sa réputation de libre penseur le faisait mal noter.
Un jour qu'il avait rencontré le docteur Rousselle sur le champ de foire, il lui avait dit en lui serrant la main :
— Je t'engagerais bien à venir me voir, mais...
— Mais quoi? fit le docteur.
-- Tu es tout nouveau dans le pays.
— Eh bien ?
— Tu as besoin de te faire une clientèle,
— Sans doute.
— Je suis un bonhomme franc et bourru, je ne me cache pas d êtr^ matérialiste, et pour beaucoup de gens je sens le fagot.
— Ah ! ah I fit le docteur en souriant.
— Je te ferais du tort si nous nous fréquentions, ce qui n'empêchera pas, quand nous nous rencontrerons, que nous nous donnions une bonne poign(^e de main.
Le docteur n'avait pas insisté.
Il y avait un an de cela.
Or donc, ce matin-là, Rossignol s'en alla à Saint-Florentin, mit sa jument à l'auberge et se dirigea vers la maison du docteur Rousselle.
Le médecin venait de rentrer d'une course matinale, et il se mettait à table pour déjeuner.
— Bonjour, mon ami, dit-il; quel bon vent t'amène?
— Un mauvais vent, mon ami, répondit tristement le fermier.
— Tu as quelqu'un de malade chez toi?
— Mon beau-frère...
Le docteur .^^çgssainit et il fronça le sourcil.
— Tu le connais, peut-être?
— Non, dit le docteur, mais je l'ai rencontré il y a quelques jours. N'est-ce pas mon confrère Bazire qui le soigne?
— Il l'a consulté, du moins.
— Je le crois bien malade, dit le docteur.
— 11 s'en va de la poitrine.
— Et tu veux que j'aille le voir?
— Oui et non; c'est-à-dire que je viens me consulter avec toi.
— Te rappelles-tu la petite Américaine de VHôtel-Dien, il y a vingt ans?
— Certes, oui, je m'en souviens. Nous en étions tous amoureux.
— Tu sais qu'elle survécut?
— Oui, certes.
— Et quel remède son frère employa?
— Oui, le goudron.
— Eh bien, qu'en penses-tu?
Le docteur demeura pensif un moment. *
— C'est quelquefois le salut, dit-il enfin ; quelquefois c'est la mort plus rapide.
— Que veux-tu-dire?
— Le poitrinaire qui n'est pas très-avancé encore, celui qui n'a pas encore des cavernes dans les poumons, guérit avec le goudron.
— Ah!
— L'autre, celui qui est arrivé aux dernières limites du mal, meurt plus vite.
— Comment cela?
— La respiration abondante et factice que le goudron développe, précipite la marche de la 1 hthisie et la rend parfois galopante.
— Tu m'effrayes...
— Tout cela dépend de l'état de ton beaufrère, et je ne puis rien te dire sans l'avoir vu et minutieusement ausculté.
— Eh bien! dit Rossignol, peux-tu venir à la Grenouillère aujourd'hui même?
— Déjeune avec moi et je te suis.
Rossignol se mit à table.
— Pourquoi n'envoles-tu pas ton beau-frère à Nice ou à Cannes, ou bien encore à Antibes? poursuivit le docteur.
— Mais parce qu'il ne veut pas nous quitter, le pauvre homme.
— C'est égal, dit le docteur toujours pensif, s'il doit vous arriver un malheur à ta femrne et à toi, j'aimerais mieux que ce fût loin d'ici.
— Mais pourquoi me dis-tu cela? exclama Rossignol, stupéfait de ces paroles.
— Tu as des ennemis dans ce pays^ mon ami.
— Qui donc n'en a pas?
— Soit, mais tes opinions antireligieuses t'en ont fait plus qu'à tout autre.
— Quel rapport peuvent avoir mes ennemis avec la santé de mon beau-frère?
— Aucun et beaucoup.
— Je ne te comprends pas, mon ami.
— Veux-tu que je sois avec toi d'une entière franchise?
— Mais je t'rn prie, au nom de notre vieille amitié.
— Eh bien ! ton beau-frère a, dit-on, un enfant.
— Je ne sais pas; c'est son secret et non le mien.
— S'il en est ainsi, il lui laissera sa fortune.
— C'est son droit.
— Et ta fille n'aura rien.
— Ma fille est assez riche pour ne pas avoir besoin de l'argent de son oncle.
— Soit, mais les paysans ne raisonnent pas ainsi.
— Je le sais.
— Voyons les choses au pire en ce moment» Supposons que ton beau-frère vienne à mourir»
— Hélas !
— Que ta fille soit déshéritée..»
— Mais je t'ai dit. *
— Il ne s'agit pas de ce que tu diras, mais de ce qu'on dira.
— Et que veux-tu qu'on dise?
Le docteur passa la main sur sou front.
— Les gens de ces pays-ci ne sont pas méchants, dit-il enfin, ils sont mauvais.
Rossignol regardait le docteur Rousselle avec stupeur.
— L'autre jour, reprit M. Rousselle, tu as
saigné une lu m me dans la pharmacie de G-erbet.
— Oui, et sans moi elle était morte.
— Tu t'es fait, par cela seul, un ennemi mortel du docteur Bazire.
Rossignol haussa les épaules.
— Ensuite, poursuivit le docteur Rousselle, tu fais de la chimie chez toi.
— Sans doute, quand on veut êlre un bon agriculteur, il faut être un peu chimiste.
— Tu as tort encore...
— Mais, s'écria Rossignol, me donnerastu enfin la clef de cette énigme?
— Oui, mon ami, dit tristement le docteur; ce n'est pas à un vieux camarade comme toi que je refuserai la vérité et un bon conseil.
Rossignol sentit quelques gouttes de sueur couler sur son front, et il éprouva comme une vague épouvante au fond de son cœur d'honnête homme....
— Mon ami, reprit le docteur Rousselle, tes opinions antireligieuses, je te le répète, t'ont
fait des ennemis d'autant plus acharnés que c'est le fanatisme qui les guide.
— Mais pourquoi parles-tu de mes ennemis?
— Tu vas voir.
Rossignol était de plus en plus ému.
— Le jour de la foire, continua le docteur, tu as saigné la fermière et tu lui as sauvé la vie?
— Je le crois.
— La foule qui encombrait les abords de la pharmacie a même battu des mains?
— C'est vrai.
— Mais, parmi tous les paysans qui se trouvaient là alors, il n'y avait pas une seule personne de Fay-aux-Loges.
— En effet, je n'ai vu aucun visage de connaissance.
— Il n'en a pas été de même à la porte de l'auberge dans laquelle Bazire a fait transporter la fermière.
— Ah!
— La foule s'est grossie là de quelques autres personnes, et, parmi elles, une vieille femme, une ancienne épicière d'Orléans, retirée à Fay, dévote à outrance, mauvaise langue et qui s'est mise à pérorer à la porte de l'auberge.
— Ah! mes bons amis, disait -elle, il aurait mieux valu pour la chère femme, — elle faisait allusion à la fermière, — il aurait mieux valu qu'elle mourût sur le coup.
— Et pourquoi donc ça? demandèrent plusieurs personnes.
— Parce qu'elle n'eût perdu que son corps et aurait sauvé son âme.
On avait commencé par rire ; mais l'horrible vieille continua avec des ye,ux hagards et un accent prophétique:
-^ C'est un suppôt de l'enfer quilui est venu en aide, et dès lors elle appartient à l'enfer»
Ces paroles produisirent encore une impression imprévue*
Nous ne sommes plus au moyen âge, et le diable a perdu de son prestige.
Ce que voyant, la vieille fit ta biographie avec un accent de haine farouche.
Elle te dépeignit comme un mauvais père, un mauvais mari, un mauvais maître, comme un homme qui outrage les curés et donne le scandale ; et elle commençait à ranger de son bord les plus indifférents.
— Qu'est-ce que cela me fait? dit Rossignol en haussant les épaules.
■^ Attends encore» Il y avait du monde à la
porte, il y en avait dans la cour de l'auberge, dans les corridors, dans la cuisine.
Le petit apothicaire de Gerbet fendit la foule et demanda au chef, qui allumait sas fourneaux pour préparer le dîner, si tu étais rentré.
— Pas encore, répondit le chef.
— Vous lui remettrez ceci de la part de M. Gerbet.
— Bien, fit le cuisinier, qui prit le paquet avec indifférence; mais le petit apothicaire lui dit :
— Ah! mais vous n'allez pas laisser traîner ça sur la table, au moins?
— Pourquoi pas ?
— Il faut enfermer ça dans une armoire ; c'est du poison.
— Du poison ! murmurèrent plusieurs personnes.
— Qu'est-ce qu'il veut donc faire avec du poison? demanda le cuisinier.
— Pardine, s'écria encore la vieille, c'est bien simple ! il veut empoisonner son beaufrère.
Cette fois. Rossignol jeta un cri.
— Oh ! la misérable ! dit-il.
— Eh bien ! mon ami, continua le docteur, 11 y a trente personnes qui ont entendu cela.
Les uns ont protesté, les autres n'ont rien dit.
Bazire, qui était présent, a gardé le silence.
— Quelle canaille ! exclama Rossignol.
— Méûe-toi de lui. Je ne sais pas ce que tu lui as fait, mais il y a deux jours, chez le pharmacien, il a parlé de toi et t'a traîné dans la boue.
Rossignol avait eu un moment d'émotion.
Mais c'était une de ces natures solidement trempées et d'autant plus fortes au moral qu'elles n'ont d'autre juge que leur conscience.
— Mon ami, dit-il, je suis un honnête homme, et je n'ai jamais attaché la moindre importance aux calomnies.
Si mon beau-frère veut aller passer quelque temps dans le midi, à Cannes ou à Nice, je ne m'y opposerai pas.
Mais s'il veut rester à la Grenouillère, je ne l'en dissuaderai pas non plus.
— Et tu songes toujours à ce traitement par le goudron?
— Toujours.
— Tu as peut-être raison, dit le docteur Rousselle.
Enfln, nous verrons...
Ils achevèrent de déjeuner, le docteur triste, Rossignol un peu songeur.
— C'est bizarre, murmura ce dernier comme ils sortaient de table, mais il y a toujours des gens plus royalistes que le roi.
— Naturellement.
— Les dévotes de Fay me lapideraient volontiers parce que je ne mets pas le pied à l'église, alors que le curé, qui est un brave homme, vient à la G-renouillère deux ou trois fois par semaine.
Les criailleries et les calomnies de ces braves femmes me touchent peu, du reste ; mais qu'ai-je donc fait à ce Bazire?
— Je n'en sais rien, mais il te hait violemment.
— Est-ce qu'il est d'une dévotion exagérée, lui aussi ?
— Peut-être est-il matérialiste.
— Ah!
-— Maïs il va chaque matin à la messe, fait sa cour au curé et au vicaire, est marguillier, et communie cinq ou six fois par an.
— Il a bien la mine d'un hypocrite, du reste.
— Et d'un méchant homme, dit le docteur Rousselle,
Deux heures après, maître Rossignol et son ami le nouveau médecin de Saint-Florentin arrivaient à la Grenouillère.
Le docteur était un homme d'un coup d'œil , sûr.
Il examina M. Bertomy.
Puis il prit Rossignol à part.
— La position n'est pas désespérée, dit-il.
— Tu crois?
— Le mal n'est pas assez avancé pour qu'on ne puissa le combattre victorieusement, et le traitement dont tu as eu l'idée est excellent.
— Alors tu penses qu'on peut le guérir?
— CertainemeDt.
— Et... en quelques mois?
— Peut-être... Tout au moins on peut enrayer le mal.
Rossignol prit les mains de son ami et les serra.
— Alors, dit-il, on ne pourra pas dire que je l'ai empoisonné.
Et il alla tout joyeux se jeter au cou de son frère, lui disant :
— Mon cher Jules, ayez confiance. Avant un an vous serez guéri, et le docteur et moi nous serons vos médecins !
— Dieu est bon! murmura le poitrinaire, et j'ai foi en lui!....
Rossignol haussa imperceptiblement ses épaules :
— Ces pauvres gens, dit-il, font intervenir Dieu sans cesse dans leurs petites affaires....
Et si la Divinité existe, il faut convenir qu'ils la rapetissent joliment...
Huit jours s'étaient écoulés.
Le docteur Rousselle venait visiter son malade tous les deux jours, et il avait adopté le traitement proposé par maître Rossignol.
Les murs de la chambre de M. Bertomy avaient été enduits d'une légère couche de goudron.
Sur la cheminée on avait placé un appareil goudronné.
Enfin les boissons que prenait le malade étaient préparées avec du goudron.
Au bout de trois ou quatre jours, M. Bertomy s'était trouvé beaucoup mieux.
no MAITRE ROSSIGNOL
Il avait cessé de cracher le sang et son sommeil était paisible.
L'hiver était doux, le soleil se montrait radieux tous les jours.
M. Rousselle, à la quatrième visite, permit à son malade de faire chaque jour une promenade.
— Nous te guérirons, disait Rossignol.
— Ah ! c'est que j 'ai bien besoin de vivre, répondait M, Bertomy.
Et il regardait avec tendresse cet enfant qui était, pour tout le monde, une énigme vivante.
Quand il eut la permission de sortir, il en profita avec une joie enfantine.
Il prit le petit garçon par la main, et lous deux s'en allèrent par les champs, le petit gazouillant comme une fauvette, et le malade l'écoutant avec une sorte d'extase.
Et à mesure qu'il cheminait, M. Bertomy sentait ses forces lui revenir, et il se reprenait à la vie après avoir désespéré.
L'enfant et lui s'étaient mis à suivre un sentier qui se dirigeait vers la forêt.
Cette forêt d'Orléans, qui n'a ni le pittoresque de celle de Fontainebleau, ni les hautes
futaies de celle de Compiègne, a cependant un cachet qui lui est propre.
Elle est presque toujours verte.
On y trouve de vastes clairières, de petits ruisseaux qui courent sous Therbe en murmurant, et des taillis de bouleaux blancs qui reposent l'œil du vert sombre des chênes.
Puis, l'air y est plus doux qu'en plaine, et quand le soleil brille au travers des arbres dépouillés, on y respire des brises chaudes et printanières.
M. Bertomy se dirigea vers la forêt, laissant ia Gienouillère à sa droite ; à gauche, on voyait dans Téloignement les poivrières du petit castel de Montplaisir.
Un chemin charretier longeait la rivière, et n'était séparé de la forêt que par un fossé.
M. Bertomy s'assit sur le bord de ce fossé.
L'enfant se mit à pétrir de la terre dans ses mains et dit :
— Papa, veux-tu que je fasse une maison ?
— - Oui, mon enfant, dit le malade en souriant.
Et comme il se chauffait au soleil et aspirait avec ivresse les premières brises qui succédaient enfin à l'âpre bise de l'hiver, il entendit à sa droite le bruit et les cahotements d'une
voiture roulant cahin-caha dans les ornières profondes du chemin.
M. Jules Bertomy leva la tête et tressaillit.
Ilavaitraconnule cabriolet dudocteurBazire.
Peut-être que s'il en avait eu le temps, M. Bertomy eût pris l'enfant par la main et se fût enfoncé dans la forêt pour ne point se trouver face à face avec le docteur.
Un malade qui quitte son médecin pour en prendre un autre est un peu dans la situation d'un amant infidèle qui redoute les regards de la femme abandonnée.
Mais déjà le docteur le saluait, et force lui fut de rester à la place oii il était.
Bazire arrêta son cheval, descendit de son cabriolet, vint à la rencontre de M. Bertomy et lui dit d'un ton de douceur hypocrite :
— Eh bien ! mon cher monsieur, comment ê ter -vous?
— Mieux, beaucoup m'eux, docteur.
— Ah! j'en suis ravi.
— Vous ne m'en voulez pas, n'est-ce pas, de ne pas être retourné vous consulter? demanda M. Bertomy. Les malades sont un peu comme les enfants; mon pauvre beau-frère et ma sœur m'ont amené un jour votre confrère le docteur Bousselle...
— Un irès-liabilc homme, dit Bazire.
— Je ne sais pas, répondit M. Bertomy, mais le traitement qu'il me fait suivre me fait grand bien.
— Tant mieux.
— Mes crachements de sang se sont arrêtés.
— Ah! dit Bazire avec calme, rien n'est plus facile que d'arrêter les crachements de sang dans les maladies nerveuses.
— Mais, docteur, ce n'est pas une maladie nerveuse.
— Ah ! par exemple !
— Le docteur Rousselle ne me l'a point caché.
— Et que vous a-t-il dit?
— Que j'avais une maladie de poitrine.
Bazire eut un sourire mystérieux :
— Il se trompe, dit-il.
— Ohl
— Vous avez une névrose aiguë, mais vos poumons sont intacts, dit encore Bazire.
— Croyez-vous?
— J'en suis sûr,, et une chose m'étonne, ccst que mon confrère, qui est cependant un homme expérimenté, ait pu se tromper à ce point.
— Mais, docteur...
— Enfin quel traitement vous fait il suivre"' ^ On a induit ma chambre de goudron.
— Et puis?
— Et puis je prends de l'eau goudronnée, et j'ai un appareil sur ma cheminée le jour et sur mon guéridon la nuit.
Bazire haussa imperceptiblement les épaules.
— Je ne vois pas, dit-il, pourquoi le docteur Rousselle vous a dit que vous aviez une maladie de poitrine, car si cela était...
— Eh Lien?
— Le traitement que vous suivez serait votre arrêt de mort.
— Docteur!
— Depuis que votre chambre est enduite de goudron, vous respirez plus à l'aise, n'est-ce pas ?
— Certes oui.
— C'est bien cela.
Et Bazire eut un sourire mystérieux.
— Alors le traitement est bon...
— Pour une névrose, oui.
— Et si j'étais réellement poitrinaire ?
— Vos poumons s'useraient à cette respiration factice, et votre phthisie deviendrait galopante.
Mais, rassurez-vous, ajouta Bazire^ vous n'êtes pas poitrinaire.
Et il fit mine de remonter dans son cabrio-
MAITRE ROSSIGNOL 14o
let, exécutant une manœuvre assez semblable àceque, au théâ're, onnomme une fansse sortie. Puis il revint vers M. Bertomy étonné :
— Un mot, monsieur, lui dit-il.
— P.tr!ez, docteur.
— Est-ce que votre beau-frère ne connaît pas mon confrère depuis longtemps?
— Ils ont fait leurs études ensemble.
— Et ils étaient très-liés?
— Oui.
— • Oh! je m'explique...
Et sur ce mot à double entente, qu'il accompagna d'un sourire étrange, Bazire remonta dans son cabriolet, salua M. Bertomy et continua son chemin.
— Que veut-il donc dire? se demanda M. Bertomy inquiet et suivant du regard Bjzire qui s'éloignait.
Et, tout en fouettant sa vieille jument, Bazire, de son côté, murmurait :
— Voilà un homme qui sera mort dans six semaines.
Hé î hé ! je parîe'-ai peut-être devant la jvstice, cette fois !
Et Bazire coniinua son chemin, en rêvant à ce ruban rouge qui aurait une si bonne façon à sa boutonnière...
146 MAITRE ROSSKJNOL
Les maladies de poitrine arrivées à une certaine période ont une influence très-grande sur le moral de l'homme.
Le caractère devient inégal.
Tantôt le poitrinaire espère Ix guérison, et son humeur est douce et souvent joyeuse.
Tantôt, au contraire, il se prend à envisager plus sérieusement sa situation, et il tombe dans une mélancolie profonde qui tourne quelquefois à l'irritation.
La température a une influence directe sur lui.
Si le temps change brusquement, si le froid succède à la chaleur sans transition, le malade souffre.
Alors il s'aigrit facilement.
Lu première semaine du traitement imaginé par Rossignol et le docteur Rousselle avait amené de bons résultats.
M. Bertomy se sentait beaucoup mieux; aussi n'attacha-t-il tout d'abord qu'une impor-
tance médiocre aux paroles ambiguës de Bazire.
Mais le lendemain du jour où il avait rencontré le médecin légiste, la température varia brusquement.
On était alors au commencement de mars. Février avait été splendide, au point qu'on aurait pu croire que le printemps était venu déjà.
Mais mars est le mois des giboulées.
Le lendemain, vers neuf heures, le soleil se voila tout à coup, de gros nuages noirs s'amoncelèrent à l'horizon, une bise froide, un vrai vent de pluie se leva.
M. Bertomy eut froid.
Il plut une partie de la journée; le soir, la pluie recommeuça et l'atmosphère se trouva chargée d'électricité.
M. Bertomy passa une mauvaise nuit.
Le lendemain, en s'éveillant, il vit une écume sanglante à ses lèvres.
Alors il se souvint des paroles de Bazire. — Mais, s'écria- 1- il, je suis véritablement poitrinaire! et ils vont me tuer !...
M°^^ Rossignol, qui entra dans sa chambre un peu après huit heures, le trouva en proie à une profonde tristesse.
— Tu souffres donc ce matin, mon pauvre Jules? lui dit-elle.
— Je souffre beaucoup, dit-il.
Puis il inJiqua d'un geste l'appareil respiratoire et dit :
— Ote-moi cela, je t'en prie.
— Mais c'est ton salut.
— C'est ma mort...
Et il ne voulut pas s'expliquer davantage. Le docteur Rousselle vint le voir dans la journée.
— Mon cher monsieur, lui dit-il, c'est le changement de temps qui a amené chez vous cette petite rechute. Au premier rayon de soleil, le mieux reparaîtra.
M. Jules Bertomy ne répondit rien.
Une autre semaine s'écoula.
Le malade eut des alternatives desouffiance et de calme.
Quelquefois les crachements de sang reparaissaient.
Néanmoins le docteur Rousselle disait à Rossignol :
— Nous avons enrayé le mal. Aussitôt que le beau temps reviendra, nous verrons un mieux sensible se manifester presque instantanément.
— C'est bizarre, répondit Rossignol. Mais le caractère de ce pauvre Jules s'aigrit de jour en jour. Il était autrefois d'une grande douceur. Jamais il ne nous disait un mot dur, jamais il ne se plaignait.
Maintenaot, il s'irrite pour un rien, et il est des moments où ma femme et moi nous paraissons lui être odieux.
— C'est le résultat de son état, répondit le docteur.
Et puis cet affreux temps que nous avons depuis quinze jours est bien pour quelque chose dans cette excitation nerveuse dont tu parles.
Rossignol et safemmen'étaientpas, du reste, les seule? personnes que M. Bertomy eût légèrement prises en grippe.
On eût dit que les paroles de Bazire lui revenaient perpétuellement en mémoire.
Le docteur Rousselle l'agaçait.
Quand celui-ci venait, il le regardait parfois avec colère.
Quand il était parti, il disait :
— - Je crois qu'il n'est pas plus fort que les autres !
Germaine, sa nièce, et le petit garçon étaient les seuls êtres qui parvinssent à ramener le
loO MAITRP: ROSSlCxXOL
sourire sur ses lèvres, le petit garçon surtout.
Quelquefois il demandait à voir le curé de Fay.
Mais il jouait de malheur en ce moment.
Le jeune prêtre s'était trouvé malade à la suite de l'hiver, et il avait obtenu un congé (le son évêque.
Il était allé passer deux mois dans sa famille, qui habitait un village de la Côte-d Or.
]M. Hippolyte de Fontbonne, qui venait chaque soir à la Grenouillère faire sa cour à Germaine et attendait la fin du carême avec impatience, trouvait pareillement grâce devant lui.
M. Jules Bertomy éprouvait même un certain plaisir à causer avec lui.
Un soir qu'ils se trouvaient seuls, il lui dit : " — Monsieur le baron, je n'ai plus confiance qu'en vous ici.
Hippolyte tressaillit et le regarda.
— Certainement, poursuivit le malade, mon heau-frère et ma sœur me soignent avec beaucoup de zèle... a
— Oh ! vous n'en pouvez douter, dit le jeune homme.
— Mais ils me soignent mal, ajouta-t-il avec aigreur.
— Cependant...
— Depuis qu'on a goudronné les murs de ma chambre, je suis beaucoup plus souffrant.
— Mais, monsieur, répliqua Hippolyte, le docteur Rousselle dit pourtant...
— Ce docteur Rousselle est un âne ! dit vivement M. Bertomy.
Et lui ordinairement si doux, si chrétiennement résigné, fut pris d'un véritable accès de colère.
— Cet homme me tue au lieu de me guérir, dit-il.
— Mais, monsieur...
— Il n'y a, dans tout le pays, qu'un médecin en qui j'ai confiance.
— Ah ! fit Hippolyte.
— C'est le docteur Razire.
— Vraiment î
Et le jeune homme regarda M. Bertomy avec stupeur.
— Lui seul, poursuivit le malade avec animation, connaît ma maladie.
— Pourquoi ne le faites-vous pas venir? dit alors le baron, qui savait qu'il faut toujours céder aux malades.
— Pourquoi ? pourquoi ? eh ! le sais-je? Puis, après un silence :
— Que voulez-vous? dit-il, M. Rousselle est Tami de mon beau-frère, ils se tutoient.
— Qu'impoite?
— Et puis, il est si entêté, Rossignol !
— Oh! croyez-vous?
— Quand je lui parle de Bazire, il hausse les (épaules et dit que Rousselle est bien meilleur médecin.
— Mais vous avez confiance en Bazire ?
— Oui.
Comme il disait cela, M. Bertomy vit la porte de sa chambre s'ouvrir, et Rossignol entra.
Le fermier avait les larmes aux yeux.
— Mon ami, dit-il, tu es injuste en ce moment pour ta sœur et pour moi ; mais tu souffres, et nous te pardonnons de grand cœur.
Si tu as autant de confiance que cela dans le docteur Bazire, dès demain nous le ferons venir en consultation avec M. Rousselle.
La douceur de Rossignol calma subitement M. Bertomy.
— Pardonnez-moi, mon ami, dit-il; mais je souffre tant depuis quelques jours que je perds quelquefois la tête,
Et si le dooteur Ra^re vous déplaît,,^
— Non, non, dit Rossignol, il viendra demain.
M. de Fontbonne était parti; les gens de la ferme couchés; M°^« Rossignol s'était installée avec Germaine dans la chambre de M. Bertomy pour y passer une parlie de la nuit, et la Grenouillère était plongée dans le silence.
Cependant maître Rossignol avait endossé sa peau de bique et fait donner de l'avoine à sa jument.
— Tu sortiras par la basse-cour, avait-il dit à Jaquot, et tu t'arrangeras de manière que la carriole ne roule pas sur le pavé.
Comme il -avait beaucoup plu depuis une quinzaine, la terre était détrempée, et le chemin bordé de vieux ormes, qui menait à la grande route, n'avait aucune sonorité.
Quand la carriole fut hors de la cour, Rossignol monta auprès de Jaquot, prit les guides et rendit la main à sa jument.
La carriole roula sans bruit.
On n'entendait même pas le trot du cheval.
La route était à peu près dans le même état que le chemin de traverse.
Mais Rossignol ne voulait pas perdre de temps sans doute, car il laissa prendre toute son allure à sa percheronne, cjui le mena en une heure un quart à Saint-Florentin.
Pendant la première moitié de la route, le fermier garda un profond silence.
Jaquot essaya bien d'entamer la conversation ; mais Rossignol paraissait plongé dans une rêverie tenace qui ne lui permettait pas d'entendre les questions de son valet.
Cependant, comme ils montaient une petite côte, la jument ayant ralenti son allure, Rossignol parut sortir de ses méditations.
— Sais-tu l'heure qu'il est ? dit-il.
— Approchant dix heures, notre maître.
— J'ai oublié ma montre, dit Rossignol.
— Et il fait noir comme dans un four, ajouta Jaquot. Les yeux qui voient l'heure aux étoiles sent obligés ce soir de se passer de leur horloge.
— Tu es allé à Saint-Florentin samedi dernier? reprit Rossignol.
— Oui, monsieur.
— As-tu passé par le bac?
— Oui, monsieur.
MAITRE ROSSIGNOL ilVô
— La route est bonne?
— Un peu mouillée. Mais nous y passerons tout de même, dit .Taquot,
Pour expliquer la question de Rossignol, il est nécessaire de dire que l'on arrive à Saint- Florentin par deux chemins différents.
L'un, qui est la route de Fay, traverse tout le pays.
L'autre, qu'on prend à l'entrée de la petite ville, contourne le parc du château et descend au bord de la Loire.
En hiver, il est quelquefois impraticable*
Mais Rossignol avait ses raisons pour le prendre.
Il ne voulait pas traverser Saint-Florentin dans toute sa longueur pour aller chez le doc-^ teur Rousselle, qui habitait à l'autre bout du pays, tout au bord de la Loire* t
Le voyage nocturne qu'il faisait, il voulait, autant que possible, le faire incognito.
Or, Saint-Florentin, qui n'est qu'un gros bourg, a cependant les mœurs d'une petite ville.
Les cafés n'y ferment qu'à minuif, et quand une voiture attardée roule sur le pavé de la grande rue, les flâneurs d'estaminet s'empressent d'accourir sur le pas de la porte.
C'était ce que Rossignol voulait éviter.
Il prit donc le chemin du bac, C9 qui ne manqua pas d'éveilltr la curiosité de Jnquot.
Le petit domestique avait toujours eu son franc parler a^ec son maître.
— Où donc que nous allons comme ça?
dit-il.
— Chez M. Rousselle.
— Chez M. Bazire, voulez-vous dire, notre maître?
— Non, chez M. Rousselle.
— Mais, notre maître, dit Jaquot, je cro^'ais que M. Jules demandait le docteur Bazire.
— Ah! tu sais cela?
— Et ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il en a envie.
— Ah ! fit encore Rossignol.
— Il ne me revient pourtant point, ce petit homme, continua Jaquot; mais M. Jules en est coifTé.
— Comment le sais-tu?
— Dame! il a fait le mois dernier, deux fois en huit jours, le voyage de Saint-Florentin pour aller le consulter.
— Oui, le mois dernier?
— Ça, c'est vrai.
— Mais depuis c'est M. Rousselle qui le
soigne.
La nuil était trop noire pour que Rossignol vît le petit domestique cligner de l'œil; ce quil fit cependant, en disant :
— Faut croire que vous ne savez pas tout,
notre maître.
. — Que veux-tu dire?
— M. Jules a vu M. Bazire depuis ce
temps-là.
— Ça n'est pas possible, dit Ross'gnol, qui tressaillit vivement.
— Mais c'est la vérité pure, notre maître.
— M. Bazire n'est pas venu, que je sache, à la Grenouillère.
— Pour ça, non, notre maître.
— Et M. Bertomy n'est pas allé à Saint- Florentin?
— Non plus, notre maître.
— Alors tu vois bien...
— Ça n'empêche pas, poursuivit Jaquot, qui paraissait sûr de son fait, qu'ils ont JMsé un brin il y a eu hier quinze jours.
? Ma foi, il faisait beau temps ce jour-là, mais c'était la fin, il a plu le lendemain. Rossignol avait cru alors que le Jour dont
lo8 MAITRE ROSSIGNOL
parlait Jaquot était celui où son beau-frère était sorti pour la dernière fois.
— Et où ont-ils jasé? demantla-t-il.
— M. Jules était avec le petit.
— Bon !
— Moi, je labourais daas la grande terre qui est auprès de la forêt.
— Et puis? fit Rossignol, impatienté de tou- • tes ces lenteurs.
— M. Jules suivait le sentier qui borde la grande terre, le long des peupliers*
— x\près? après?
— Quand il a été au bord de la forètj il s'est assis sur le fosîé.
— Et le docteur Bazire..*
Le docteur s'en revenait de sa locature, dans son cabriolet; il a passé auprès de M; Jules;
— Et il l'a salué?
— Non, il est descendu, s'est assis à côté de lui, et ils ont bien jasé un bon quart d'heure;
Comme Jaquot disait cela, la carriole s'arrêta à la porte du jardin du docteur Rousselle
Rossignol passa les guides à Jaquot :
^ Atfends-moi, dit-iL
La maison était bâtie en amphithéâtre et dominait le jardin.
Une lumière qui brillait au premier étage
MAITRE ROSSIGNOL V6d
apprit à maître Rossignol que le docteur était chez lui et qu'il travaillait.
Rossignol descendit de voiture, passa sa main à travers les barreaux de la porte qui était à claire-voie, et ouvrit.
Puis il s'achemina vers la maison, à travers le jardin, d'un pas lent, le front penché, comme un homme qui plie sous le poids d'une grande douleur.
— Mais que nous veut donc cet homme?
* pensait-il en songeant au docteur Bazire.
Et il se souvenait encore que c'était à partir de cette entrevue que Jaquot venait de lui révéler, que le caractère de son malheureux heau-frère s'était subitement aigri.
Le docteur Rousselle travaillait en effet, et, comme son ami Rossignol, il travaillait avec du feu dans la cheminée et la fenêîre ouverte.
Au milieu du silence de la nuit, il entendit fort distinctement les pas du fermier sur les allées sablées du jardin.
Il quitta sa table et courut à la fenêtre.
— Qui est là? dit-il à mi-voix.
— Moi, Rossignol, répondit le fermier.
Le docteur eut le pressentiment de quelque grave événement.
— Attends-moi, dit-il, je descends.
Et il quitta son cabinet et descendit en effet, sans bruit, pour ne pa? éveiller la vieille servante qui était couchée depuis longtemps.
Rossignol s'était assis sur un banc.
Le docteur ouvrit la porte et vint à lui avec précipitation.
— Qu'y a-t-il? dit-il, qu'est-il arrivé? Ton beau-frère est-il plus mal?
— Non.
Le docteur respira.
— Je crois même, ajouta Rossignol, qu'il est un peu mieux depuis hier.
— Alors pourquoi viens tu à pareille heure?
— Ah! c'est que, dit tristement Rossignol, il nous arrive une chose insignifiante en apparence, et que je considère comme un grand malheur.
— Qu'est-ce donc?
Rossignol lui raconta alors ce qui s'était passé entre le malade et M. Hippolyte de Fontbonne; puis il lui fit part du récit de Jaquot.
Le docteur Rousselle fronçait le sourcil.
— Eh bien! dit-il enfin, que veux-tu faire?
— J'ai pensé que le meilleur moyen de satisfaire Jules et de ne pas nous exposer à quelque catastrophe, car je ne crois pas à la science de cet homme, c'est que tu ailles le trouver.
— Bonî
— Et que tu l'appelles en consultation.
— Je le veux bien, dit le docteur Rousselle; de cette façon je serai là...
Puis, après une minute de silence, le docteur ajouta :
— Bazire est vaniteux ; il sera flatté de ma démarche.
Il est capable d'approuver mon traitement de tous points.
— Ahl ce serait bien heureux, dit Rossignol. Aussi je suis venu de nuit pour qu'il pût croiie que tu le demandais de ton propre mouvement.
— Tu as bien foit.
— Et je vais m'en aller commeje suis venu, par le bas du pays, afin de ne rencontrer personne.
— Au reste, dit le docteur Rousselle, il ne faut pas te préoccuper outre masure, mon pauvre acai.
— Je redoute cet homme, qui est une vipère.
— Je te l'accorde.
— Et qui semble avoir pris un grjnd empire sur l\sprit de mon beau-frère.
— Oui, mais je serai là, dit le docteur.
— Alors tu viendras demain?
— Sans doute.
— Et tu amèneras Bazire?
— Dès sept heures du matin je serai chez lui.
Le docteur Rousselle reconduisit Rossignol jusqu'à sa carriole, ei le fermier s'en alla.
Le lendemain matin, en eïïet, comme il était jour à peine, le docteur Rousselle frappait à la porte de son confrère Bazire.
Celui-ci, qui était encore au lit, se leva en toute hâte.
— Mon cher confrère, lui dit le doct.ur, je viens vous demander le secours de vos lumières.
— Ah ! fit Bazire, qui eut peine à contenir sa joie. Da quoi s'agit-il, cher docteur?
— Vous savez que je soigne le bjau-frère de
— Oui, M. Bertomv.
— Précisément ; je voudrais avoir avec vous une consultation.
— Je suis à vos ordres.
— On y voit mieux à deux, poursuivit le docteur Rousselle.
— Cela est quelquefois vrai, fit Bazire avec un sourire doucereux.
— Vous savez l'état du malade?
— Oui, il est phîhisique.
— Je crois avoir enrayé le mal.
— Quel traitement employez- vous?
•— Le goudron.
— Ah! c'est juste; je l'ai rencontré l'autre
jour, et il m'a dit cela.
— Eh bien ! qu'en pensez-vous?
— Je crois le remède excellent, surtout si la maladie n'est pas trop avancée.
— Voilà précisément pourquoi je vous appelle en consultation. Je puis me tromper.
— Errare humanum est, dit Bazire.
— Eh bien! quand voulez -vous que nous allions à la Grenouillère?
— Mais... quand vous voudrez. Tout de suite si cela peut vous être agréable.
— J'étais persuadé de votre bon vouloir, dit le docteur, aussi ài-je ma voiture à la porte.
Bazire était rayonnant.
Le hasard ou plutôt la bonhomie de son confrère lui ouvrait les portes de la Grenouillère.
Il s'habilla lestement, prit sa trousse et monta dans le cabriolet du docteur Rousselle.
Deux heures après ils arrivaient à la ferme.
Maître Rossignol^ quand il aperçut le cabriolet dans l'allée d'ormes, monta chez son beaufrère.
M. Bertomy avait passé une meilleure nuit, et il était plus calme que la veille.
— Mon ami, lui dit Rossignol, le docteur Rousselle est allé au-devant de vos désirs.
— Qu'a-t-il fait? demanda M. Jules, qui ne savait pas que Rossignol était allé à Saint-Florentin pendant la nuit.
— Il a appelé le docteur Bazire en consultation.
— Vrai ? fit le malade.
Et il eut UQ rayon de joie dans les yeux.
— Le voilà qui arrive avec lui, dit Rossignol.
Quelques minutes après, les deux docteurs étaient au chevet de M. Bertomy.
Bazire commença par trouver que le malade était infiniment mieux; puis il approuva sans çesti^ictions le traitemeat de son cQ^f^:Qre^
— Alors, dit M. Jules, vous croyez que je guérirai?
— Mais sans aucun doute.
— Et le goudron est bon pour moi?
— Excellent.
Bazire était devenu optimiste.
On l'invita à déjeuner; mais on s'arrangea de façon à ne pas le laisser seul avec le ma lade.
Plus que jamais Rossignol se défiait de lui.
Cependant le docteur Rousselle Irouva le moment de dire quelques mots à son ami en particulier.
— Tu le vois, dit-il, Bazire a été charmant.
— En elfet, dit Rossignol.
— Voilà ton beau-frère rassuré. Je l'amènerai deux fois par semaine, et de cette façon nous paralyserons les mauvais instincts de cet homme.
— Oh ! je m'en méfie! murmura Rossignol.
— Moi aussi. Mais que veux-tu qu'il fasse? Je conserve la direction du traitement, et ton beau-frère est satisfait.
Puis le docleur ajouta, après un silence :
— C'est demain la nouvelle lune.
— Ahl dit Rossignol.
— Il est probable que le temps se remettra
au beau, et le malade s'en ressentira heureusement.
— Et il mettra ce mieux sur le compte de Bazire.
— Qu'importe? dit le docteur Rousselle, si nous le guérissons...
— Hélas ! soupira Rossignol, c'est là l'essentiel...
Ettous deux rejoignirent Bazire, qui causait avec M"^ Rossignol dans la salle à manger de la ferme, dont, on le sait, une partie était aménagée et meublée bourgeoisement.
Le lendemain même de la visite du docteur Bazire, le temps se remit au beau.
M. Rousselle l'avait prévu du reste, et il l'avait dit à son ami Rossignol.
Le ciel fut sans nuages, le soleil chaud, Tair vif et pur.
En trois jours , le malade fut beaucoup mieux.
— Oh ! dit-il avec une joie enfantine, je savais bien que le docteur B zire était un ha-
MAITRE ROSSIGNOL 1 6'î'
Lile homme. Vous voyez, il n'est venu me voir qu'une fois, et me voilà presque guéri.
On se garda bien, à la Grenouillère, de le ccntredire ou de lui dire que Bazire n'avait fait, après tout, que confirmer le traitement adopté par le docteur Rousselle.
Le quatrième jour, ^I. Rousselle ramena Bazire.
M. Bertomy dit à ce dernier :
— Ah î vous m'avez apporté la guérison. Je sens que je guérirai à présent.
— Je l'espère bien, dit Bazire avec son sourire hypocritOé
Et, comme à sa précédente visite, il trouva parfaits les soins donnés par son confrère Rousselle.
Celui-ci dit à Rossignol :
— Que voulons-nous? le rétablissement de ton beau-frère, n'est-ce pas ?
^ Sans aucun doute^ dit le fermier
— Bazire ne nous sert pas à grand'chose, mais ton beau-frère a confiance en lui» Je l'amènerai avec moi à chacune de mes visites.
— Comme tu voudraSi dit Rossignol.
En effet, à partir de ce moment, Bazire vint tous les jours à la Grenouillère.
Le docteur Rousselle avait, du reste, gardé
le rôle de médecin principal, et Bazire était obligé d'exécuter ses prescriptions.
Il en résultait que le m;ila le ne courait aucun danger, et que le médecin expert, dont le rôle habituel était de trouver des empoisonneurs partout, ne pouva.t pas empoisonner M. Bertoray.
C'était M.Rousselle qui commandait ses remèdes chez le pharmacien de Saint-Florentin et les apportait lui-même.
Bazire n'était là, en fin de compte, que pour opiner du bonnet.
Cette situation lui plaisait peu, cela va sans dire, m-^is le docteur était un homme patient; il savait mettre un masque d'hypocrisie sur son visage, approuver tout haut ce qui le contrariait le plus, et saisir, comme on dit, une bonne petite occasion.
Or, cette occasion se présenta tout naturellement, comme on va voir.
Il est des devoirs de citoyen dont nul ne peut se dispenser, pas même un médecin.
Le tirage au sort du jury amena le nom du docteur Rousselle.
Un matin, celui-ci arriva seul à la ferme et dit à Rossignol :
— Ton beau-frère est tout à fait en voie de
guérison et ses poumons se cicatrisent rapidement. Au besoin, je pourrais ne venir qu'une fois par semaine.
Jd puis donc m'absenter pour quelques jours.
— Tu t'absentes? dit Rossignol en fronçant le sourcil.
— Il faut que j'aille à Orléans.
— Pourquoi?
— Je suis du jury. Mais rassure-toi. Bazire, qui, après tout, ne sera pas fâché de s'attribuer tout l'honneur de la guéiison de ton beaufrèie, ne modifiera en rien le traitement.
— Et puis je le surveillerai, dit Rossignol. Or donc, M. Rousselle partit pour Orléans. Le rôle des assises était très-chargé.
Il est vrai qu'il n'y avait pas le plus petit empoisonnement au dossier, et que le docteur Bazire n'avait pas, cette fois, l'occasion de venir parler devant la justice.
Mais la session était grosse de deux assassinats et d'une demi-douzaine de vols avec effraction et escalade nocturne.
Elle dura six jours.
Pendant ces six jours, que se passa-t-il?
Bazire venait tous les matins. Les potions qu'il apportait étaient les mêmes que celles
prescrites par le docteur Kousselle, et elks sortaient de chez M. Gerbet, pharmacien à Saint-Florentin.
Cependant Bazire alla à Orléans une fois, durant l'absence de son confrère.
Il en rapporta du goudron.
Nous avons oublié de dire que l'enduit des murs de la chambre habitée par M. Bertomy était renouvelé tous les huit jours.
Le goudron que rapporta Bazire fut donc le seul médicament qui ne sortît pas de chez M» Gerbet, le pharmacien de Saint Florentin »
Nous l'avons ditj Rossignol était chimiste; quand Bazire était parti, il analysait secrètement toutes les potions qu'il apportait.
Mais il ne fit nulle attention au goudron, et l'enduit fut renouvelé le surlendemain du départ de M* Rousselle.
A partir de ce moment, il se produisit un singulier phénomène.
J\L Bertomy, dont la respiration était toujours pénible et oppressée jusque-1^, respira beaucoup plus librement.
On lui avait de nouveau prescrit de se lever et même de faire un tour de promenade dans les environs de la ferme.
Il respira donc plus librement, et sa voix af-
faiblie montra en deux ou trois jours une sonorité de bon augure. Mais, en même temps, il fut pris le matin et le soir de vomissements.
Bazire arriva un jour, juste au moment où il était penché sur une cuvette.
— Je ne comprends rien à cela, dit Rossignol en regardant le médecin.
— Cela n'a aucune importance, dit Bazire; c'est une petite indigestion.
Et il fit jeter le contenu de la cuvette.
Une fois hors de sa chambre, le malade paraissait aller de mieux en mieux.
Mais quand il était au lit, ses vomissements le reprenaient.
Un jour de pluie arriva.
Bazire prescrivit à M. Bertomy de ne point sortir de chez lui.
Le malade obéit, et ce jour-là les vomissements recommencèrent.
Enfin, M, Rouselle revint.
Il trouva le malade plus mal qu'il ne l'avait laissé.
Mais Rossignol lui représenta toutes les fioles vides, toutes les ordonnances de Bazire, et force lui fut de reconnaître que celui-ci avait ponctuellement continué le traitement.
Donc les vomissements devenaient incompréhensibles.
Bazire, qui se consulta avec lui le lendemain, lui dit alors :
— Le malade a dû prendre quelque drogue que ni vous ni moi n'avons administrée.
— Que voulez-vous donc qu'il ait pris?
— Je ne sais pas, dit Bazire, mais nous examinerons avec soin ses déjections. Je croirais volontiers à un empoisonnement...
M. Rousselle tressaillit et regarda son confrère avec stupeur.
Par bonheur, au moment où Bazire venait de lâcher ce grand mot d'empoisonnement. Rossignol n'était pas 15.
Les deux médecins se trouvaient dans une petite salle voisine de la chambre du malade.
La porte qui séparait les deux pièces était entr'ouverte.
Le docteur Rousselle se précipita vers celte porte et regarda le malade.
M. Bertomy était couché, le visage tourné
vers la ruelle; il paraissait assoupi, et sans nul doute il n'avait rien entendu...
Le docteur Rousselle ferma la porte, puis il revint vers Bazire.
— Mon confrère, dit-il, je crois que j'ai mal entendu ou que vous vous moquez de moi.
— Vous avez parfaitement entendu, dit froidement Bazire.
— Vous parlez d'empoisonnement?
— Oui.
— Et qui donc voulez-vous qui l'ait empoisonné, à moins que ce ne soit vous? dit sévèrement M. Rousselle.
-— Des gens qui ont peut-être intérêt à le voir mourir.
M. Rousselle eut un élan d'indignation,
— Oh ! dit-il, jusqu'à présent je ne voulais pas croire à tout le mal que j'ai entendu dire de vous... mais...
Un sourire hautain vint aux lèvres de Bazire.
— J'ai ma conscience pour moi, dit-il, et toutes les calomnies que Rossignol et vous inventeriez ne pourraient m'atteindre.
M. Rousselle prit Bazire par le bras.
— Montez, dit-il, je ne veux pas faire d'esclandre. Nous sommes seuls ici, et je vous prie
17i MAITRE ROSSIGNOL
de parler bas. Nous allons, quand le malade dormira, examiner ensemble ses déjections ; nous les emporterons à Saint Florentin et nous les soumettrons, si besoin est, à une analyse.
— C'est ce que je demande, fit Bazirc.
— Mais d'ici là, reprit M. Rousselle, ce n'est plus le confrère qui parle, c'est l'homme, c'est l'ami de Rossignol; d'ici le, je vous défends de parler d'empoisonnement.
— Comme vous voudrez, répondit Bazire. Le tête-à-tête des deux médecins n'avait rien
d'insolite; après chaque visite, ils avaient décidé de se retirer dans la petite salle où nous les trouvons en ce moment, et de s'y concerter sur la marche à suivre.
Cela était du reste un peu pour la forme, oar Bazire suivait très-servilement les avis de son confrère et avait paru lui abandonner complètement la direction du traitement.
On les vit donc sortir de la petite salle enserjbleet descendre au rez-de-chaussée.
Il était dix heures du matin et le déjeuner était servi.
Bazire appela une petite servante qui se trouvait dans le vestibule.
Cette servante, qu'on appelait Marion, veil-
MA'.TRE ROSSiaîvOL !'•">
lait M. Bertomy depuis trois ou quatre nuits et le servait pendant le jour.
— Mon enfant, lui dit Bazire, M. Jules est seul, monte auprès de lui.
— J'y vais, monsieur, dit la servante. Mais qu'est-ce qu'il faudra donc lui donner à boire s'il vomit?
— Une cuillerée de la potion qui est sur la
table de nuit.
— Bien, monsieur.
Bazir^i baissa la voix et, regardant M. Rousselle afin que la servante comprît bien qu'il était d'accord avec son confrère :
— Ah! dit-il, s'il demande à vomir, tu lui présenteras une cuvette.
— C'est ce que je fais toujours, monsieur.
— Mais tu ne jetteras pas son vomi.
— Qu'en ferai-je donc, monsieur?
— Tu le porteras dans le petit salon et tu le mettras sous la table.
La servante n'en demanda pas davantage.
Elle monta.
Bazire et M. Rousselle déjeunaient chaque fois qu'ils venaient à la Grenouillère le matin-
Ils trouvèrent Rossignol causant avec sa femme et M. de Fontbonne.
Germaioe était encore dans le jardin, où elle apprenait à lire au petit garçon.
— Eh bien! demanda Rossignol en voyant entreries deux docteurs dans la salle à manger, que pensez- vous aujourd'hui?
Et il regardait Rousselle avec anxiété.
— Je crois, répondit M. Rousselle, que ses vomissements sont sans importance.
— Ah! tu crois?
— La température a eu ces jours-ci de brusques variations qui ont eu sur le malade une influence directe.
Bazire ne soufflait mot,
— Et puis, dit encore M. Rousselle, comme les forces lui revenaient peu à peu depuis quelques jours, il a peut-être mangé plus que de coutume.
— C'est vrai, répondit M""^ Rossignol.
— Et son estomac n'est pas assez fort encore pour supporter une trop grande quantité d'aliments.
— Et vous, docteur, dit M"'^ Rossignol, est-ce votre avis aussi?
Et elle regardait Bazire.
— Absolument mon avis, répondit-il froidement.
On déjeuna.
M. de Fonibonne était mélancolique; sa future belle-môre lui avait demande, le malin même, d'ajournfr à un mois plus tard son mariage, lui disant :
— Nous sommes si tristes, si bouleversés de voir mon pauvre frère en cet état, que nous ne pourrions pas faire de noce, ce qui est pourtant l'usage dans nos pays.
M. de Fontbonne soupirait en regardant Germaine.
Germaine se sentait le cœur gros.
Enfin Rossignol était plus sombre que de coutume.
Le déjeuner se ressentit de cette tristesse générale.
On mangea vi(e, on quitta la table avant midi.
— Mon confrère, dit alors BazireàM. Rousselle, voulez -vous que nous voyions une fois encore notre cher malade avant de partir?
— Oui, dit Rossignol.
Rossignol fumait sa pipe depuis déjeuner; et, quand il fumait, il ne montait pas chez M. Bertomy.
— Je vous rejoins, dit-il aux deux médecins.
Et il resta dans la salle à manger et les laissa monter seuls.
Ceux-ci entrèrent sur la pointe du pied dans le petit salon.
La cuvette était sur la table.
Elle était pleine d'une déjection noirâtre et sanguinolente.
— Vous voyezbien, ditalorsBazire, qu'il n'y a pas trace d'indigestion là dedans.
M. Rousselle ne répondit pas.
Mais il prit une bouteille vide et y versa le contenu de la cuvette.
Puis il boucha la bouteille et la fit disparaître dans la poslie de son paletot.
— Docteur! docteur! criait M. Bertomy, qui se tordait en ce moment sur son lit en poussant des cris de douleur.
Les deux médecins entrèrent.
Le malade se dressa sur son séant, pâle, l'œil en feu, les lèvres frangées d'une écume sanglante.
— Ah! dit-il en regardant Bazire,je suis un homme mort.
— Calmez-vous, monsieur...
— Docteur! j'ai du feu dans les entrailles...
— Ce ne sera rien... buvez...
Et Bazire oCTrit au malade une cuillerée de
potion que celui-ci porta avidement à ses lèvres.
Puis M. Bertomy retomba sur son lit, et à son exaltation succéda un subit affaissement.
— Nous reviendrons demain, dit Bazire.
Et ils s'en allèrent tous les deux.
M. Bertomy n'avait parlé qu'à Bazire; il avait même regardé M. Rousselle a\ec une expression de haine.
Quant à la petite servante, elle était toute bouleversée :
— Abl dit-elle, je crois bien qu'il a perdu la tête, ce .pauvre M. Jules ; car il a dit des choses...
— Qu'a-t-il donc dit? demanda M"'^ Rossignol.
— Il m'a dit : Vois-tu, Marion, je n'en ai pas pour huit jours... je suis empoisonné...
M™"^ Rossignol jeta un cri et se précipita dans la cour, espérant y trouver encore les deux médecins.
Mais ils étaient partis et on apercevait leur cabriolet au bout de l'avenue des vieux ormes.
i80 MAITPV.E ROSSIGNOL
XXVJT
Cependant M. Rousselle et son confrère Bazire roulaient vers Saint-Florentin.
Fendant près d'une demi-heure, ils n'échangèrent las un mot; ni l'un ni l'autre ne semblaient vouloir entamer la conversation.
Le calme de Bizire, son attitude froidement triomphante, finirent par exaspérer le docteur Rousselle.
— Savez-vous, mon confrère, dit-il, que vous avez prononcé un mot bien grave?
— Ahl vous trouvez? dit Bazire. Eh bien! l'analyse me donnera peut-être raison.
— Et si elle vous donnait raison, qu'en concluriez-vous?
— Je ne sais pas.
— C'est donc le traitement que j'ai suivi...
— Non...
— Alors comment expliqueriez-vous...
— - Je n'expliquerais rien, au moins pour le moment. M. Rousselle regarda Bazire avec colère î
— Monsieur, dit-il, entre médecins, on se doit la vérité, la vérité tout entière !
— Je vous dirais bien ce que je pense, dit Bazire, mais vous m'arrêteriez au premier mot ; ce n'est donc pas la peine.
— Monsieur, répondit M. Rousselle, vous pouvez parler,.ievousjure que je vous écouterai^
— Comme il vous plaira, dit Bazire.
C'était lui qui conduisait, car ce jour-là il
avait offert une place à son confrère.
— Docteur, dit-il alors, quand on dénonce un crime à la justice, savez-vous comment elle procède ?
— Je n'ai jamais été ni magistrat, ni gendarme, répondit M. Rousselle.
— La justice commence à chercher quel était le mohile du crime, et, si le coupable est encore inconnu, elle se demande qui pourrait avoir intérêt à le commettre.
— Allez, monsieur, dit M. Rousselle. Après?
— Voulez-vous que nous procédions un moment comme la justice?
— Soit .
— Supposons donc un moment que l'analyse chimique que nous allons faire nous révèle les traces d'un empoisonnement.
— Eh bien ?
-ii;
— Il faudra donc admettre qu'une main criminelle a versé du poison soit dans les aliments qu'on servait au malade, soit dans les boissons que nous avions prescrites.
— Où voulez-vous donc prendre cette main criminelle? dit M. Rousselle avec impatience.
— Attendez...
— Le malade n'a pas d'ennemis. Il n'est d'ailleurs entouré que de sa famille.
— Mon cher confrère, dit froidement Bazire, j'avais bien raison tout à l'heure de ne pas vouloir m'expliquer, vous ne voulez pas m'écouter.
— Pardon, continuez.
— Vous me laisserez aller jusqu'au bout?
— Oui.
— Eh bien , suivez mon raisonnement.
M. Jules Bertomy est riche.
— A son aise, du moins.
— Il passe pour avoir trois cent mille francs.
— Après?
— Il est garçon. Il a toujours vécu avec sa sœur et son beau-frère, et on avait coutume de considérer sa nièce comme son héritière.
— Quelle conclusion en tirez -vous?
— Attendez. Un matin, M. Bertomy a amené un enfant dans la maison. Quel est cet en-
fant? d'où venait-il? Nul ne le sait, mais tout le monde le devine. C'est un fils naturel.
— Soit, dit M. Rousselle, qui sentait bien que Bazire frappait en ce moment au défaut de la cuirasse.
— Cet enfant va faire tort à la petite Germaine de son héritage.
— Qu'en savez-vous?
— Attendez encore. Ce n'est pas à un médecin de quelque expérience que j'apprendrai que les hommes ont toujours une grande répugnance à prévoir l'avenir, à s'occuper de ce qui doit arriver après eux, à faire leur testament en un mot. M. Bertomy est bien malade, mais il n'a probablement pas fait le sien.
Qu'il meure donc au premier matin, et l'enfant n'a rien. Et Germaine...
M. Rousselle eut un accès d'indignation.
— Monsieur, dit-il, depuis ce matin je sais où vous en voulez venir.
— Ah!
— Mais je repousse avec violence vos insinuations.
— C'est d'autant plus votre droit, dit froidement Bazire, que nous n'avons pas encore analysé les déjections du malade et que toute mon argumentation repose sur une hypothèse.
Et Bazire ne souffla plus mot.
-— Je connais Rossignol depuis vingt-cinq ans, dit M. Rousselle; c'est un très-honnête homme.
Bazire ne protesta point.
— Un honnête homme qui n'a qu'un tort, dit encore M. Rousselle, celui d'afficher ses opinions de libre penseur dans un pays de cagots comme celui-ci.
— E t de faire de la chimie agricole, ricana Bazire.
M. Rousselle sentit quelques gouttes de sueur perler à son front.
— Confrère, murmura-t-il, un médecin devrait pourtant être un homme sans passions.
— Et où voyez-vous que je sois passionné?
— Si vous ne l'étiez pas, vous seriez un méchant homme; pis que cela même.
— En vérité!
— Mais vous n'êtes que passionné. Vous êtes un catholique ardent , intolérant, et qui voit des coupables partout où il rencontre des gens qui ne pratiquent pas.
Bazire haussa les épaules et ne répondit pas. Ils arrivèrent à Saint-Florentin.
Tout à coup, Bazire arrêta brusquement son cheval.
MAITRE ROSSIGNOL 18o
— Que l'ailes-vous? demanda M. Roiisselle, qui vit alors que le cabriolet était devant Tofûcine du pharmacien.
— Eh bien! mais, dit Bazire, nous allons analyser les déjections du malade.
— Ici?
— Mais, sans doute.
— Pourquoi pas chez vous?
— Parce que je n'ai pas ce qu'il faut.
— Mais j'ai tout ce qull faut, moi.
Mais Bazirc était déjà à terre, et il mettait la main sur le bouton de la porte.
Le pharmacien était chez lui.
M. Rousselle se trouvait pris.
Bazire n'était plus un médecin, c'était un juge d'instruction.
— Mon cher Gerbet, dit Bazire en entrant, nous vous apportons une matière qu'il faut nous analyser sur-le-champ.
Et se tournant vers M. Rousselle :
— Vous avez la bouteille, n'est-ce pas?
M. Rousselle était pâle, et ses lèvres étaient crispées par la colère.
Sa main tremblait quand il tira la bouteïUe de sa poche et la tendit au pharmacien.
— Mais qu'est-ce que cela? demanda celui-ci.
— Vous le verrez... dit Bazire, et il poussa la porte du laboratoire devant lui.
M. Gerbet regardait Rousselle et semblait lui demander tacitement l'explication de cette démarche singulière.
Mais M. Rousselle paraissait atterré.
Alors le pharmacien alluma un fourneau, prit un creuset, et, comme il allait y verser le contenu de la bouteille, Bazire l'arrêta.
— Pas tout, dit-il.
— Pourquoi? balbutia M. Rousselle, qui avait le pressentiment sinistre de Tavenir.
— Pourquoi ? dit Bazire, mais parce que si je ne me suis pas trompé, il ne faut pas enlever à la justice un moyen pour l'investigation.
Et Bazire avait subitement changé d'attitude.
Ce n'était plus le médecin, c'était le procureur impérial instrumentant au nom de la loi!
L'analyse chimique des déjections de M.Bertomy devait faire triompher Bazire.
Il s'y trouva de l'acide phénique dans de
telles proportions que M. Rousselle s'écria :
— Mon Dieu! mais le malheureux est perdu !
— Mon cher Gerbet, dit alors froidement Bazire, vous allez fermei* hermétiquement cette bouteille et la cacheter en notre présence.
— Et que comptez-vous donc faire ? s'écria M. Rousselle.
— Mais, dit Bazire, une chose bien simple : écrire au procureur impérial et mettre cette bouteille à sa disposition.
— Misérable !
Ce mot fut arraché par l'indignation à M. Rousselle.
— Monsieur, dit Bazire toujours calme, je vous ferai observer qu'un crime a été commis, le doute n'est plus possible à cet égard, et qu'il est de mon devoir d'honnête homme de le dénoncer à la justice.
— Il est un devoir qui passe avant celui dont vous parlez, monsieur, répliqua le docteur Rousselle au comble de l'indignation : c'est d'essayer d'abord de sauver le malheureux que vous avez si mal soigné.
Et M, Rousselle s'élança hors de la pharmacie, courut chez lui, se munit des contre-
poisoDs les plus actifs, et moins d'un quart d'heure après il repartait à fond de train pour la Grenouillère.
Son départ avait mis Bazire tout à fait à Taise.
M. Gerbet, le pharmacien, était plongé dans une stupeur profonde.
— Mon cher ami, lui dit Bazire, vous voyez maintenant que j'avais raison, il y a un mois, en vous disant que vous aviez tort de délivrer du poison à un homme comme Rossignol.
— Ah çà ! s'écria enfin le pharmacien, que voulez-vous dire? Car, enfin, voici trois quarts d'heure que je joue vis à-vis de vous le rôle d'une machine et que je vous écoute sans vous comprendre.
— C'est pourtant facile. M. Jules Bertomy a été empoisonné.
— Par qui?
— Par son beau-frère, donc!
— C'est impossible. Rossignol est le plus honnête homme que je connaisse.
— C'est ce dont la justice décidera.
— Mais...
— Car enfin, poursuivit Bazire, vous ne pensez pas qu'ayant soigné le malade, je veux
encourir une pareille responsabilité, n'est-ce pas?
— Mais quelle responsabilité? fit encore le pharmacien, qui avait peine à comprendre la conduite de cet homme.
— Immense! Voilà un homme que je soigne
-Eh bien? /^^^ f^C^A/VT^
— Je prescris des remèdes, et quaûfi^Jj-aiis.»^^ < parti on lui administre du poison. ..V a, "^^^
— Cela n'est pas prouvé. ^^ ^ VORV^*
— Ah ! bah! fit Bazire, et cet acide phéniqu^ que nous venons de trouver ?
— Soit ; et qui vous dit que c'est son beaufrère ?
— Je ne le dis pas non plus, ricana Bazlre, je ne suis pas le procureur impérial ; c'est lui qui saura trouver l'empoisonneur.
— Et c'est vous qui irez dénoncer les malheureux à l'innocence desquels, malgré tout, je crois, moi î dit le pharmacien, qui commençait à partager Tindignation du docteur Rousselle.
— Mais certainement, c'est moi.
Ils étaient revenus du laboratoire dans la
boutique.
En ce moment deux personnages passaient
sur la place, et ces deux personnages n'étaient autres que le juge de paix et le greffier qui sortaient de leur prétoire, car c'était jour d'audience, et Taudience était finie.
Bazire ouvrit brusquement la porte.
— Eh ! monsieur le juge! cria-t-il.
Le juge de paix se retourna.
Bazire lui fit signe d'approcher.
Dans un petit pays comme Saint-Florentin, tout le monde se connaît ; et il y a même une certaine camaraderie parmi ce qu'on nomme les bourgeois.
Le juge de paix et le greffier crurent qu'on allait leur raconter quelque cancan du village, et ils s'approchèrent sans défiance.
Mais ilsJYirentM. Gerbet tout décontenancé, et Bazire dont le visage exprimait une grande animation.
— De quoi s'agit- il donc? dit le juge de paix.
— D'une chose très-grave et pour la constatation de laquelle je vous requiers.
— Moi?
— Sans doute.
— C'est donc au juge de paix que vous en avez?
— C'est au juge de paix, dit froidement Bazire.
Le magistrat populaire reprit sa mine d'audience.
— De quoi est-il question? fit-il.
— D'un crime.
— Hein?
— D'un empoisonnement.
Le juge et le greffier eurent un geste de surprise.
Alors Bazire leur montra la bouteille et leur raconta, en présence du pharmacien consterne, l'analyse à laquelle celui-ci s'était livré.
— Mais, docteur, dit le juge de paix, ce que vous dites là est très-grave...
— Je le sais.
— Rossignol a toujours passé pour un trèslionnête homme.
— Je n'accuse personne. Je constate un fait, et je vous requiers, monsieur le juge de paix, d'apposer, sur-le-champ, les scellés sur cette bouteille.
En outre, continua Bazire, je vous prie d'interroger M. Gerbet, et de constater, par un procès-verbal d'abord, que l'analyse à laquelle nous avons'soumis une partie du contenu de cette bouteille a donné de l'acide phénique.
192 MAITBE ROSSIGNOL *
— Je ne puis le nier, dit le pharmacien.
— Enfin, acheva Bazire, je somme M. Gerbet de déclarer que, depuis le jour où j'ai commencé à assister le docteur Rousselle, je n'ai pris sur moi aucune modification au traitement commencé par celui-ci et qu'aucun des remèdes qu'il m'a livrés ne contenait des matières vénéneuses.
— Je suis obligé d'en convenir, dit M. Gerbet.
Bazire avait placé la question sur un terrain tel que le juge de paix fut obligé de dresser un procès-verbal, que Bazire, le greffier et M. Gerbet signèrent.
Puis il apposa les scellés sur la bouteille et l'emporta.
Enfin, Bazire le força à écrire au procureur impérial.
— Mais enfin, dit le magistrat, M. Bertomy n'est pas mort?
— Non, pas encore.
Et on ne peut pas, ajouta le juge de paix, ordonner une accusation sur une simple analyse que vous venez de faire, puisqu'il n'y a pas mort d'homme.
— Vous ferez ce que vous jugerez convena-
ble en votre âme et conscience de magistrat, répliqua froidement Bazire.
Maintenant je suis à couvert et c'est tout ce que je voulais.
Sur ces mots, il sortit de la pharmacie et rentra chez lui. Mais il ne rentra point en toute hâte; il eut bien le temps de rencontrer vingt personnes et de donner dix poignées de main.
Ce qui fit que, une heure après, tout Saint- Florentin était en rumeur, et que le bruit courait que cet homme sans religion appelé Rossignol avait empoisonné son beau-frère, dont l'héritage était sur le point de lui échapper...
Que s'était-il passé à la Grenouillère pendant ce temps-là ?
Nous l'avons dit, en entendant les singulières paroles que la petite servante prêtait à M. Bertomy, M"^*^ Rossignol éperdue s'était élancée dans la cour, espérant sans doute y trouver encore les deux médecins.
Mais elle avait vu leur cabriolet qui était déjà au bout de l'allée des vieux ormes.
Alors, évitant de passer par la salle à manger où Rossignol continuait à fumer sa pipe, elle était montée chez le malade.
M. Bertomy avait toujours la tête tournée vers la ruelle.
On aurait cru qu'il dormait.
W^^ Rossignol le toucha légèrement.
— Jules? dit-elle.
Le malade se retourna.
— Ah! c'est toi, dit-il.
Et il attacha sur elle un morne regard.
— Comment vas-tu? demanda la pauvre femme d'une voix tremblante.
— Je vais comme un homme qui s'en va. ^ Mon frère I
Il eut un pâle sourire.
— Pauvre sœur, dit-il, tu ne sais rien, toi? -^ Et que veux-tu donc que je sache? s'é*
cria M"'*^ Rossignol éperdue.
— Rien, dit-il.
Et il retomba dans un silence farouche^ Alors elle s'assit auprès de lui.
— Tu souffres donc beaucoup, mon pauvre Jules? dit-elle.
— Oui, j'ai du feu dans les entrailles.
— Mon Dieu !
— Ah ! dam ! fit-il, le poison... ça ronge !
— Le poison I
— Hé ! sans doute, dit M. Jules Bertomy, qui se dressa tout à coup sur son séant, pâle, l'œil en feu.
— Mais tu perds la tête, mon pauvre ami !
— Oh ! répondit-il, les médecins l'ont bien dit tout à l'heure, pauvre sœur.
— Et qu'ont-ils dit?
— Que j'étais empoisonné.
— Oh! murmura M°^^ Rossignol, il a le délire.
— Non, non, s'écria le malade, qui fut pris d'une fureur subite; non! je n'ai pas le délire... j'ai bien entendu ce qu'ils disaient là, tout à l'heure, dans la pièce voisine.
— Et que disaient-ils ?
— Que j'étais empoisocné.
M™^ Rossignol jeta un grand cri.
— Ah! je deviens folle! dit-elle.
Elle voulut appeler son mari.
D'un geste impérieux M, Bertomy la retint.
— Reste, dit-il, je veux être seul avec toi, je veux te parler.
M"«-.Rossignol se rassit.
— Je souffre tellement, poursuivit M. Ber-
iOG MAITRE ROSSIGNOL
tomy, que je crois que le moment approche.
— Mais... mon pauvre Jules...
— Laisse-moi parler; je voudrais voir le curé de Fay.
— Tu sais bien qu'il n'est pas ici. Il est dans son pays...
— Comment ! il n'est pas revenu encore?
— Non, mon ami.
M. Bertomy soupira.
•— J'aurais pourtant bien voulu le voir avant de mourir.
— Mais tu ne mourras pas !
— A cause du petit...
Le malade jeta un cri de douleur.
— Ecoute, poursuivit-il, je n'ai pas besoin de faire venir un notaire. Mon testament est faif...
— Oh ! ne parlons pas de cela.
— Après ma mort, lu le trouveras.
— Ah! Seigneur Dieu! s'écria M°^« Rossignol, mon pauvre frère a le délire.
Et comme elle disait cela. Rossignol entra.
— Eh bien! Jules, dit-il, comment allezvous en ce moment?
Et soudain Rossignol recula.
Son beau-frère le regardait d'une façon
étrange, et avec une expression de colère et de haine.
— - Comme tu me regardes I fit-il.
M. Bertomy ne répondit pas.
Rossignol interrogea sa femme d'un coup d'œil.
Mais M"^^ Rossignol, pri?e d'un tremblement convulsif, baissait la tête et laissait tomber sur ses mains de grosses larmes chaudes.
M. Bertomy se retourna brusquement le visage vers la ruelle.
— Mon Dieu! exclama Rossignol, mais qu'a-t-il donc?
Alors M™« Rossignol jeta un cri :
— Ce qu'il a ! dit-elle ; il croit qu'il est empoisonné.
— Empoisonné?
Et Rossignol sentit ses cheveux se hérisser, tandis qu'une indicible émotion le prenait à la gorge.
M. Bertomy accomplit en sens inverse le mouvement qu'il avait fait tout à l'heure.
Il se retourna brusquement, regarda Rossignol et lui dit :
— Va-t'en!
M°^^ Rossignol se jeta au cou de son mari.
-- Oh! pardonne-lui, dit-elle; pardonne-lui, il est fou...
•— Et moi aussi ! dit Rossignol.
Et il sortit éperdu, dégringola dans l'escalier, arriva au rez-de ctiaussée et se rencontra avec sa fille qui accourait aux cris qu'elle avait entendus.
Rossignol la prit dans ses bras et l'y serra sans dire un mot, mais deux fontaines de larmes jaillissaient de ses yeux.
— Père, père, s'écria Germaine épouvantée, père, qu'as-tu donc ?
Il y avait un JDanc dans le vestibule. Rossignol y attira sa fille, il la prit sur ses genoux et la couvrit de baisers furieux.
— Père, répétait Germaine avec un accent de terreur, père, qu'as-tu donc ?
M™^ Rossignol survint.
La pauvre femme avait suivi son mari.
Elle aussi, elle prit sa fille dans ses bras.
— Ton père est fou, je suis folle, dit-elle Ce que nous avons, je vais te le dir?.
Et comme Germaine les regardait tous deux, M™® Rossignol s'écria avec une explosion de douleur :
— Ton oncle nous accuse de Tavoir empoisonné !
Germaine s'arracha des bras de ses parents ; elle s'élança vers l'escalier, elle monta, folle elle-même, dans la chambre de son oncle.
M. Bertomy s'était dressé sur son séant.
Son œil cave brillait d'un feu sombre, ses lèvres étaient frangées d'une écume sanglante.
Quand il vit entrer Germaine, il lui tendit
les bras :
— Ah! dit-il, ton père a cru que je voulais te déshériter, mon enfant, et il m'a empoisonné!
Et Germaine, foudroyée par cette accusation, tomba évanouie sur le parquet.
Rien ne ressemble plus à un coupable qu'un innocent.
Cette foudroyante accusation portée contre lui par son beau-frère avait anéanti pendant quelques heures maître Rossignol.
Pendant 'quelques heures il ne vit rien, n'entendit rien de ce qui se passait autour de lui.
Safemme était remontée précipitammentchez
M. Bertomy, et elle avait vu sa fille évanouie.
Les domestiques, accourus à sa voix, s'étaient empressés avec elle autour de la jeune fille ; il y avait eu pendant une heure un va-et-vient de personnes, un échange d'exclamations de surprise, de colère, d'indignation même parmi les gens de la ferme, qui, eux, disaient bien haut que si quelqu'un avait empoisonné M. Bertomy, c'était le docteur Bazire.
Rossignol, insensible à tout, demeurait atraissé sur ce banc qui se trouvait dans le vestibule et où il avait un moment pris sa fille dan- ses bras.
Il est des instants dans la vie où les liens du sang s'efi'acent devant les liens du cœur, où l'épouse parle plus haut que la sœur.
]\]^mc Rossignol, en entendant son frère accuser son m^ri, n'avait plus songé qu'à son mari .
C'était celui-ci qui était devenu son unique prooccupation.
Elle avait même dit à M. Bertomy. qui persistait dans son accusation, ces paroles violentes :
— Mon mari vaut mieux que toi, et nous ne sommes pas des gens à t'empoisonner parce que tu déshérites ta nièce.
Elle lui avait dit cela en présence de tous
les gens de la ferme montés dans la chambre du malade, où Germaine s'était évanouie.
Mais M. Bertomy avait interprété tout autrement ces paroles.
Sa sœur paraissait avoir la conviction qu'il avait déshérité sa nièce ; par conséquent elle excusait son mari sans croire à son innocence, et peut-être même ce malheureux homme que tourmentait déjà l'approche de la mort, et qui, fervent et plein de foi toute sa vie, était torturé par le doute peut-être, allait-il plus loin dans Sa pensée, et accusait-il sa sœur d'une complicité morale.
Il y eut trois heures mortelles à la ferme.
On avait peur que Rossignol fût devenu fou, tant il était hébété.
Germaine, revenue à elle, avait été prise d'une crise de nerfs épouvantable.
M. Bertomy, qui n'avait plus la force de dissimuler ses souffrances, criait et se tordait sur son lit, appelant le docteur Bazire, qui certes ne pouvait l'entendre, et qui, d'ailleurs, ne fût pas venu, car son but était atteint.
Enfin on entendit le bruit d'une voiture qui entrait à toute vitesse dans la cour.
Ce bruit parut arracher Rossignol à cet en-
gourdissement moral et physique dans lequel il était plongé.
Il se leva en trébuchant, comme un homme encore ivre , et se dirigea vers la porte.
Là il eut une exclamation assez semblable à celle du marin perdu sur l'Océan et qui aperçoit la lueur d'un phare à Thorizon.
L'homme qui descendait de voiture, c'était le docteur Rousselle.
I^nfm Rossignol avait donc un homme auprès de lui, un cerveau au lieu d'une organisation nerveuse, une énergie auliiu d'une faiblesse, car en de pareilles situations les femmes perdent tout à fait la tête.
M. Rousselle regarda Rossignol et il comprit tout.
M. Bertomy devait avoir accusé son beaufrère.
Rossignol lui prit la main et lui dit :
— Viens, je crois que je deviens fou.
— Il y a de quoi, répondit le médecin.
— Ta sais donc...
— Je sais que ce misérable Bazire prétend que ton beau-frère est empoisonné.
— Et... tu le crois? demanda Rossignol d'une voix tremblante.
— Je te dirai cela tout à l'heure. Seulement,
s'il est empoisonné, c'est Bazire qui a fait le coup.
Et M. Rousselle moftta précipitamment chez le malade.
A sa vue, M. Bertomy cessa de crier.
Seulement il dit au médecin :
— Amenez-vous le docteur Bazire?
— Non, dit M. Rousselle.
— Alors, fit M. Bertomy, allez-vous-en... vous êtes le complice de mon beau-frère...
— Monsieur, répliqua M. Rousselle, qui tira une fiole de sa poche, vous êtes empoisonné, en effet. Vos yeux injectés, votre teint livide et certaines pustules que je vois sur votre langue me le prouvent.
Mais le mal n'est pas sans remède; il est temps encore d'arrêter les effets du poison.
M. Bertomy, sombre et farouche, ne répondit pas.
Sa sœur et sa nièce avaient suivi le docteur.
Elles 1 étaient là muettes, pâles, frissonnantes, écoutant anxieusement ce 'que disait le docteur.
M. Rousselle avait apporté un contre-poison énergique. Il déboucha la fiole, prit une cuiller, l'emplit et la présenta à M. Bertomy.
— Buvez ! dit-il avec un accent d'autorité»
M. Bertomy refusa d'un geste.
— Mais, monsieur, dit M. Rousselle, vous voulez donc mourir ?
— Je n'ai pas confiance, dit le malade.
Et puis il lui vint aux lèvres un ricanement terrible :
— Ali ! ah ! dit-il, vous avez peur que je ne meure pas assez vite...
— Monsieur !
— Que j'aie le temps de faire venir la justice et de vous accuser?
]\/[me Rossignol jcta un cri.
—Ah! dit-elle, c'est infâme ce que tu dis-là.
M. Rousselle présentait toujours la cuillerée de potion à M. Bertomy.
Il espérait vaincre sa résistance, et, pour être plus libre de ses mouvements , il avait reposé la fiole débouchée sur la table de nuit.
— Buvez, monsieur, disait-il, car dans quelques heures il ne sera plus temps.
Mais M. Bertomy continuait à repousser la cuillerée d'antidote et gardait ses dents serrées.
Alors M. Rousselle regarda M"^^ Rossignol
— Madame, dit-il, votre frère est empoisonna. A cette heure encore il est temps d'ar-
MAITRE ROSSIGNOL 20o
rêter les effets du mal ; ce soir il sera trop tard.
— Mais que faut-il donc faire, mon Dieu? demanda M°^« Rossignol éperdue.
— Faire monter quatre valets de ferme, puis ordonner de garrotter M. Bertomy, lui faire ouvrir violemment la bouche et avaler de force cette potion.
A ces mots prononcés par le docteur avec une froide énergie, M. Bertomy se dressa sur son séant.
— Ah! misérables! dit-il, vous êtes tous des empoisonneurs et des bourreaux !
Et, par un geste rapide, il allongea la main vers M. Rousselle et lui arracha la cuiller, dont le contenu roula sur le parquet.
En même temps, de l'autre main, il saisit la fiole pleine sur la table de nuit et la jeta violemment à terre.
La fiole se brisa.
j^jme Rossignol sc seutlt défaillir.
Quant au docteur Rousselle, il dit à M. Bertomy, qui retombait épuisé sur son lit :
— Monsieur, vous venez de vous tuer, car je n'aurai jamais le temps de retourner à Saint-Florentin et de revenir avec un autre contre-poison.
■ Et il se précipita au dehors, et ne fit qu'un bond du vestibule à son cabriolet, qu'il avait laissé dans la cour.
Comme on le pense bien, M. Rousselle avait dit vrai : M. Bertomy avait lui-même, en brisant la fiole, signé son arrêt de mort.
Le médecin ne perdit pas une minute; il roua son cheval de coups de fouet, refit le voyage de Saint -Florentin, et fut de retour deux heures après avec un autre contre-poison.
Mais, durant ces deux heures, le mal avait fait des progrès rapides, d'autant plus rapides que le malade ne se calmait pas.
Rossignol, lui-même, était revenu dans la chambre de son beau-frère.
Sa femme et sa fille en larmes adjuraient le malade d'avoir un moment de raison, de se souvenir des égards et de l'affection qu'on lui avait toujours témoignés, et de faire sur luimême un retour salutaire qui lui permit de retirer une odieuse accusation.
Rossignol s'était approché du lit.
i MAITRE ROSSIGNOL ''207
— Jules, disait-il, je n'ai jamais cessé de vous aimer, et vous eussiezé té mon frère de sang que je ne vous eusse pas aimé davantage.
Comment pouvez-vous supposer que j'aie voulu attenter à vos jours?
Jules, au nom de notre vieille amitié, revenez à vous, jugez-moi sainement, tel que je suis.
M. Bertomy détournait la tête et ne répondait pas.
— Oh! le malheur est tombé sur notre maison, disait M™^ Rossignol en se tordant les mains de désespoir.
M. Hippolyte de Fontbonne arriva.
Il apprit tout ce qui s'était passé le matin, et il voulut, lui aussi, faire comprendre à M. Bertomy tout ce qu'il y avait de folie et d'insanité dans son accusation.
Il ne réussit pas davantage.
Ces supplications eurent même un côté terrible; elles entretinrent le malade dans une violente surexcitation. Quand M. Rousselle revint, il Tapostropha en lui disant :
— Vous vous donnez bien du mal pour votre ami, en vérité ! Ce n'est pas la peine de vouloir
hâter ma mort, puisque je ne passerai pas la nuit.
Et il refusa avec une énergie sans égale le contre-poison que lui offrait M. Rousselle.
— Puisqu'il en est ainsi, dit celui-ci en soupirant, il ne faut pas vous contrarier.
Et il n'insista plus.
En même temps, il regarda Rossignol d'un air qui voulait dire :
— Il est trop tard, du reste.
Et comme s'il eût senti que sa présence continuait d'exaspérer le malade, il sortit de la chambre.
Rossignol le suivit.
Ils passèrent entre une double haie formée dans la pièce voisine et dans l'escalier par les gens de la ferme consternés, et dont pas un, il faut le dire, ne croyait à l'accusation portée contre Rossignol.
Quand ils furent en bas, M. Rousselle prit le fermier par le bras et lui dit:
— Mon ami, le vrai marin montre du courage pendant la tempête.
Rossignol ne répondit pas.
— La tempête est venue, poursuivit le médecin ; soyons calmes et soyons forts.
— Le malheureux a eu la tète tournée par ce misérable Bazire, dit Rossignol.
— C'est précisément de Bazire que je veux te parler, mon ami.
— Ah!
Et Rossignol parut attendre avec résignation que le médecin s'expliquât.
— Pour moi, reprit celui-ci, il est une chose qui ne fait pas un doute.
— Laquelle ?
I — C'est Bazire qui a, volontairement ou non, empoisonné ton heau-frère.
— Mais, s'écria Rossignol, il y a donc empoisonnement réel?
— Très-réel ; et un empoisonnement par l'acide phénique.
Rossignol fut tellement abasourdi par une semblable révélation, qu'elle produisit sur lui une réaction immédiate.
Il retrouva son sang-froid, sa présence d'esprit, et, regardant le docteur Rousselle:
— On n'a pourtant administré à mon malheureux beau-frère, dit-il, aucune potion qui n'eût le cachet de Tofficine de M. Gerbe t.*
— En es-tu sûr?
— Très-sûr; il y a mieux, dit Rossignol, je suis allé à Saint-Florentin et j'ai bien recom-
mandoà Gerbet, quand il enverrait les remèdes par Bazire, de les caclieter.
— Bon! mais ne l'as-tu jamais laissé seul avec ton beau-frère ?
— Jamais.
— Et dans ton laboratoire, aurais-tu par hasard de l'acide phénique?
— Non. Je n'ai même en ce moment aucun poison.
J'ai employé à mes expériences Tarsenic que j'avais pris à Saint-Florentin le jour de la foire.
— Ah ! dit M. Rousselle^. il est bien heureux pour toi que ton beau-frère n'ait pas été empoisonné avec de l'arsenic.
— Mais enfin, s'écria Rossignol, tu le considères donc comme perdu?
— Il sera mort cette nuit.
Une larme jaillit des yeux de Rossignol.
— Mon ami, reprit M. Rousselle, quand la foudre tombe sur une chaumière, on fait la part du feu et on essaye de sauver une partie des gerbes.
Ton beau-frère est un homme mort. Songeons à toi.
Bazire t'accuse déjà hautement.
— L'infâme !
— A riieuro fju'il est, tii es certainement dénoncé à la justice 5 il faut parer le coup et faire triompher ton innocence.
— Ma conscience ne me reproche rien, dit froidement Rossignol; j'ai soigné mon beaufrère avec dévouement et affection; je ne me suis jamais préoccupé de sa fortune. Si une main criminelle a versé du poison dans les breuvages qu'on lui servait, cette main n'est pas la mienne.
— Mais c'est là ce qu'il faut prouver à la justice. Voyons, mon ami, insista le docteur Rousselle, interroge tes souvenirs, tâche de te rappeler si tu n'aurais pas laissé Bazire seul avec le malade, ne fût-ce qu'une minute.
— Je suis sûr du contraire, répondit Rossignol.
— Enigme! murmura le docteur. Je m'y perds!
En ce moment , M"^^ Rossignol, tout en larmes, les rejoignit.
— Docteur, fit-cUe, au nom du ciel, ditesmoi la vérité.
— J'y suis prêt^ madame.
— L'état de mon frère est-il désespéré ?
— Oui, madame.
—Il ne reste donc aucun moyen de le sauver?
M. Rûusselle leva la main vers le ciel ; -
— Dieu peut faire un miracle, dit-il.
— O mon Dieu ! dit la pauvre femme affolée; mais alors il faut envoyer chercher un prêtre ; il ne peut pas mourir comme cela.
— Je vous y engage, madame, dit le docteur Rousselle, et vous ferez bien de vous hâter...
]\]^me Rossignol se précipita dans la cuisine :
— Jaquot ! Jaquot! cria-t-elle,va-t-en chercher le curé de Donnery, puisque celui de Fay est absent!...
Et Jaquot sauta à poil sur un cheval de la ferme et courut à Donnerv ventre à terre.
Jaquot, le petit domestique de la Grenouillère, galopait donc à travers champs pour arriver plus vite, et en moins d'une demi-heure il fut à la porte du presbytère.
Lt curé était à l'église.
C'était la veille d'une grande fête et les pénit ntcs faifidient queue à la porte du confessionnal.
Jaquot entra chez le maréchal; le maréchal était margnillicr.
Il le chargea d'entrer dans Téglise et de prévenir le bedeau, lequel avertirait le curé entre deux confessions.
Tout cela fit perdre du temps à Jaquot.
La boutique du maréchal a quelque analogie avec la boutique du barbier.
Il s'y débite, de l'aurore au coucher du soleil, pas mal de nouvelles, vraies ou fausses.
Chacun y dit son mot en passant.
Un fermier qui avait amené ses chevaux à ferrer, voyant Jaquot tout effaré, lui dit :
— Eh! petiot, est-ce que tu n'es pas le valet de la Grenouillère?
-— Si, da! répondit Jaquot.
— Il y a donc quelqu'un de malade là-bas?
— Le frère à notre maîtresse.
— Ah! M. Bertomy? Oh! cen'estpas d'aujourd'hui... voici longtemps que ça traîne...
— Ça, c'est vrai. Mais il est bien bas aujourd'hui, dit Jaquot, à preuve que je m'en vais chercher le curé.
Le msréchal est tout à côté de l'église.
A la porte où Jaquot avait attaché sa jument, il y avait une espèce de petite charrette traînée par un âne.
C'était l'équipage de la mère Morin.
La mère Morin était cette dévote acariâtre
de Fay-aux-Loges qui avait apostrophé Jaquot la veille de Noël, et fait, le jour de la foire à Saint-Florentin, une si furibonde sortie contre Rossignol le païen.
La mère Morin était veuve, mais elle n'avait jamais eu d'enfants.
On l'appelait la Bréhaigne,
C'était la plus mauvaise langue du canton ; elle déchirait à belles dents quiconque ne passait pas sa vie à l'église et à la sacristie.
Et encore fallait-il que le curé marchât droit, que le vicaire eût des égards pour elle, sans quoi elle les habillait de la belle manière.
La mère Morin, vu que le curé de Fay était absent, était venue se confesser à Donnery, et elle avait laissé son âne et sa petite charrette à la garde du maréchal.
Or, comme Jaquot disait que le frère de sa maîtresse était au plus mal, elle sortait de l'église, reconnut le petit vale.t et vint droit à lui.
— Eh bien ! lui dit-elle, est-ce que ce pauvre M. Jules va toujours pire?
— Il est bien bas, dit Jaquot.
— Ça m'étonne, reprit la vipère, qu'il ne soit pas encore mort.
Quelques badauds qui se trouvaient dans la forge avaient fait cercle autour de la vieille dévote.
— Pourquoi donc ça? demanda naïvement le fermier.
— DamI depuis le temps qu'il prend de l'arsenic.
— Qu'est-ce quecela, de Tarsenic? demanda Jaquot.
— C'est du poison.
— Du poison!
— Faut être simple pour ne pas le savoir.
— Un drôle de remède, fit le fermier. Si les médecins prennent du poison pour guérir un homme, c'est pas étonnant qu'ils ne le réchappent pas.
La dévote cligna de l'œil :
-— C'est pas les médecins qai lui en ont donné.
•- - Qui donc c'est-y 1
— C'est son beau -frère, ce païen de Rossignol, ce méchant homme qui passe sa vie à offenser Dieu.
Le fermier haussa les épaules :
— Vous êtes une méchante langue, la mère, dit-il. Rossignol, je le connais; c'est un brave homme.
— Et droit en affaires, dit un autre paysan.
— Ça n'empêche pas qu'il a empoisonné son beau-frère à petits coups.
. — C'te bêtise!
— Vous verrez, dit la dévote, si les gendarmes ne s'en mêleront pas quand M. Jules sera mort.
La vieille criait; elle avait été reprise d'un accès de sainte fureur, et il s'était fait un véritable rassemblement autour d'elle.
Elle tempêtait contre Pvossignol qui n'avait pas de religion, et elle trouvait de l'écho.
Si le fermier et quelques personnes de bon sens protestaient, il y avait d'autres personnes qui paraissaient ajouter foi à ses paroles.
On n'est pas louis d'or, comme disent les paysans, on ne plaît pas à tout le monde.
Rossignol avait des ennemis.
Quelques-uns firent chorus avec la vipère de sacristie. Jaquot, lui, ne disait rien.
Qu'aurait-il pu dire ?
M. Bertomy n'avait-il pas accusé son beaufrère de l'avoir empoisonné?
Jaquot n'y croyait pas, mais Jaquot ne se sentait pas assez d'éloquence pour réfuter les arguments de la vieille femme. Heureusement le maréchal avait vu derrière lui le curé.
Le maréchal, qui était un ancien soldat et un brave homme, prit la mère Morin par le bras et la secoua un peu rudement.
— Hé ! mauvaise langue, dit-il, quand vous aurez fini par faire attrouper le monde devant ma porte, vous le direz bien.
Allons, montez dans votre panier à salade, et allez-vous-en.
Vous ferez mieux que de dire du mal de tout le monde.
L'apparition du curé imposa silence à la vieille.
— Quelle est la personne qui vient me chercher? demanda le prêtre.
— C'est moi, monsieur le curé, dit Jaquot.
— Je suis prêt à te suivre, mon garçon, dit le prêire.
Et il prit avec Jaquot le chemin de la Grenouillère.
Mais, le curé parti, la mère Morin recommença son vacarme.
Seulement elle, s'en alla un peu plus loin, tirant son âne après elle et elle s'établit devant la maison dïcole, où un nouvel attroupement se fit autour d'elle,
— Vous verrez, vous verrez, dit-cUc, si d'ici
à deux jours les gendarmes ne viennent pas à la Grenouillère.
Une heure après, les accusations de la mère Morin contre Rossignol avaient fait le tour du pays.
Les uns les repoussaient , les autres y croyaient.
Vers le soir, un cabriolet vint à passer.
C'était celui du docteur Bazire.
Le docteur s'en allait à Orléans.
Le maréchal l'appela.
— Hé ! monsieur le docteur ! dit-il.
Bazire s'arrêta.
— Est-ce que vous venez de la Genouillère?
— J'y suis allé ce matin.
— Comment va M. Jules?
— Il est perdu.
— C'est-y vrai ce qu'on dit l
— Qu'est-ce qu'on dit donc ? demanda Bazire.
— Que Rossignol aurait empoisonné son beau-frère.
— Voilà, ricana Bazire, ce que vous saurez un jour ou l'autre. Bonsoir, bonnes gens; le procureur impérial me fait demander...
Et Bazire continua son cheminé
MAITRE ROSSIGNOL 2i9
On dit souvent, et c'est un tort, qu'il n'y a que des domestiques et plus de serviteurs. - Dans les villes, c'est possible ; chez la petite bourgeoisie, cela est exact.
Dans les campagnes, c'est faux.
Le maître et le serviteur vivent d'une vie presque commune, surtout aux champs.
Il en résulte une sorte de solidarité, d'intimité qui va croissant avec le temps.
A la Grenouillère, les domestiques étaient presque tous de vieux serviteurs.
Rossignol était bon, il était juste, et jamais il ne réprimandait une servante ou un garçon de charrue sans de fortes raisons.
Aussi Rossignol était-il adoré.
Et il faut le dire à la louange de tous les gens de la ferme, personne ne crut à l'accusation formulée par M. Jules Bertomy contre son heau-frère.
Bien plus, durant cette journée de véritable désarroi, les braves gens se disciplinèrent, si on peut se servir du mot, et ils convinrent que nul ne dirait un mot de ce qui s'était passé.
Ils passèrent touF, l'un nprès l'autre, devant le lit du malade; ils entendirent tous ses plaintes, et leur hébétement plein d'incrédulité finit par le frapper.
Et puis, il vint un moment où les douleurs s'apaisèrent, où le système nerveux se détendit, où une sorte d'affaissement moral et physique succéda à cette surexcitation à laquelle il était en proie depuis le matin.
Quand le curé de Donnery arriva, M. Jules Bertomy, pâle, sans forces, presque sans voix, avait la tête renversée sur son oreiller.
La vue du prêtre le ranima un peu.
M. Bertomy avait toujours été profondément religieux et croyant.
Il fit signe qu'il voulait demeurer seul avec le curé.
Rossignol, sa femme, sa fille, M. Hippolyte de Fontbonne, qui était accouru et se considérait déjà comme faisant partie de la famille, le docteur Rousselle enfin, se tenaient silencieux dans la pièce voisine.
Le malade se confessa.
— Monsieur, lui dit le prêtre quand il Teut réconcilié avec Dieu, peut-on appeler maintenant vos parents?
— Il fit signe qu'il ne s'y opposait pas.
Le ciird ouvrit la porte et ils rentrèrent. Alors Rossignol s'approcha du lit d'ago^io de son beau-frère et lui dit :
— Jule.', je ne sais pas si vous allez mourir ; mais, si cela est, je ne veux pas que vous vous éteigniez sans que je vous aie pardonné votre odieuse accusation.
Le mourant le regarda.
Il le regarda fixement, loDgtemp?, sans dire un mot. C'était effrayant à voir.
■— Je vous pardonne, répéta Rossignol.
Mme Rossignol s'ageuouilla au pied du lit de son frère :
— Jules, dit-elle en se tordant les mains, Jules, au nom du bon Dieu, au nom de ma fille, que tu aimais, ne retireras-tu pas les mauvaises paroles que tu as dites?
Et la pauvre femme pleurait, en proie à un violent désespoir.
Le mourant la regarda comme il avait regardé Rossignol et ne répondit pas.
Alors ce fut le tour de Germaine.
— Mon oncle, dit-elle, se peut-il que vous hyez l'esprit égaré à ce point d'accuser mon pauvre père qui vous aimait tant? Mon oncle, je vous en supplie à genoux, revccez à la raison, et tendez la main à mon père.
M. Bertomy tendit sa main silencieusement. Rossignol prit cette main et lui dit :
— Ah! n'est-ce pas que tu ne me crois pas coupable?
— Je te pardonne, dit le mourant.
Rossignol jeta un cri.
— Oli! dit-il en portant les deux mains à son front, c'est à devenir fou!
— Alors M. Rousselle intervint.
— Monsieur, dit-il, on doit aux gens qui vont mourir la vérité tout entière. Vous avez été empoisonné et vos moments sont comptés. Mais, sur mon honneur d'honnête homme, je vous jure que votre beau-frère est innocent.
— Comme vous voudrez, dit le mourant.
Son accent était empreint d'une profonde incrédulité.
Le curé regardait tour à tour M. Bertomy et Rossignol.
— Monsieur, dit-il à son tour, je ne suis qu'un pauvre prêtre de campagne; je n'ai pas vécu dans le monde; je suis ignorant de bien des choses; mais je vous jure, moi aussi, sur mon âme et conscience, et je prends à témoin le Dieu de miséricorde vers qui vous allez retourner, que votre beau-frère a plutôt l'air d'un martyr que d'un coupable.
M. Bertomy était retombé dans un silence farouciie.
On lui amena le petit garçon dont l'origine mystérieuse avait tant occupé le pays.
Alors son œil éteint se ranima; il passa sur son visage comme un rayonnement de joie et d'espérance; ses lèvres frangées d'écume s'arquèrent en un sourire.
Il tendit les bras vers lui, le prit, l'attira sur son sein, l'embrassa avec une sorte de tendresse furieuse, puis il dit au curé d'une voix qui semblait avoir retrouvé toute sa sonorité :
— Vous l'aimerez... je vous le confie...
— Ah! malheureux! s'écria M™^ Rossignol, mais tu nous accuses tous, maintenant!
— Mon Dieu ! pardonnez-lui, s'écria Germaine éperdue.
Rossignol était calme et triste.
— Pauvre petit! dit-il.
Et il sortit de la chambre.
A partir de ce moment, le mourant ne parla plus, et, se tournant vers la ruelle de son lit, il attendit la mort dans une immobilité farouche.
— Madame, dit tout bas M. Rousselle à
M™° Rossignol, il faut vous attendre aune catastrophe prochaine r.l'agonie va commencer.
En effet, peu après, la respiration du malade, déjà oppressée et sifflante, s'embarrassa, ses yeux devinrent vitreux, le délire le prit.
Et, dans ce silence qui dura près de trois heures, il ne cessait d'appeler le docteur Bazire.
Enfin, vers minuit le délire cessa.
Alors M. Bertomy fit un suprême effort, se souleva, regarda autour de lui et murmura une dernière fois :
— Je te pardonne!
Puis sa tête retomba sur Toreiller, et un dernier souffle s'exhala de sa poitrine.
M. Jules Bertomy avait vécu, et le pardon qu'il octroyait à son beau-frère était la plus formidable accusation.
M"»'^ Rossignol s'était jetée au cou de Rossignol.
— Ah! dit-elle, Dieu est bon. Il fera triompher ton innocence, mon pauvre homme.
— Je suis en paix avec ma consc'cnce, dit Rossignol; cela me suffit.
Advienne que pourra!
Il est une chose qu'il nous faut expliquer. Comment Bazire, qui avait écrit le matin au procureur impérial, se mettait-il en route pour Orléans le soir même, tt passait-il par Donrery juste au moment où Jaquot, le petit domeslique de la Grenouiller?, venait chercher le curé?
Saint-Florentin, chef-lieu de canton, est sur la route impériale de Gien à Orléans, la route de Lyon, comme on disait autrefois.
D3UX diligences y passent chaque jour : l'une à dix heures du soir, Tautra à deux heures de l'après-midi.
Toutes deux portent les dépêches.
La première, elle de deux hp.uros, correspond avec l'express de Paris, qui pirt d'Orléans à dix heures.
La seconde porte 1 s lettres qui arriveront dans la capitale le lendemain matin.
Bazire avait écrit à midi.
La voiture de deux heures avait donc emporté la lettre, laquelle était arrivée à Orléans
une heure et demie après et avait été distribuée aussitôt.
Une accusation aussi grave que celle que le docteur Bazire, médecin juré, expert devant les tribunaux, portait contre Rossignol, devait émouvoir et émut le parquet.
Le procureur impérial, homme sage et prudent, répondit par un télégiamme.
Saint-Florentin a un bureau télégraphique. La dépêche disait :
« Venez. à Orléans sur le-champ. »
Et Bazire, plein de joie, se mit en chemin. Deux routes conduisent de Saint-Florentin à Orléan?.
La première, la route impériale, qui suit pre-que toujours le bord de la Loire, est la plus directe.
Mais Tazire avait ses raisons pour passer par Fay-aux-Loges , Donnery et Pont-aux- Moines.
Une de ces raisons était que sa jument était sur les dents et qu'elle ne pourrait pas faire le trajet d'Orléans.
Bazire savait qu'il trouverait à Fay un cheval à louer.
Une autre raison, non moins déterminante, était le désir que Bazire avait d'apprendre en
chemin ce qui se passait à la Grenouillère.
Il avait une inquiétude, au milieu de sa joie.
Cette inquiétude puisait sa source dans Tgpinion qu'il avait de la science de son confrère.
Qui pouvait dire que le docteur Rousselle ne serait pas assez habile pour enrayer les progrès du mal et faire même disparaître les traces de l'empoisonnement?
Alors l'accusation tombait dans l'eau ou à peu près et Ba^ire, qui cette fois^ croyait avoir son ruban rouge, ne voulait pas de ça.
Il prit donc un cheval à Fay et il entra même chez Foucault où il demanda, un vefre d'eau-de-vie.
Chez Foucault on ne lui apprit qu'une chose : c'est que le docteur Rousselle avait fait deux fois le voyage de Saint-Florentin à la Grenouillère.
Bazire fronça le sourcil et se dirigea vers Donnery; à Donnery, les nouvelles furent meilleures pour ce misérable.
D'abord il vit Jaquot qui venait chercher le curé, et il en conclut que M. Bertomy était à la mort.
Ensuite il entendit la mcrc Morin formuler son accusation d'empoisonnement.
Et Bazire repartit singulièrement allégé.
Deux heures après, il arrivait à Orléans, mettait son cheval à rÉcu-de-Champagne, dans la rue de Bourgogne, et se rendait, non plus au parquet, mais au domicile particulier du procureur impérial.
Le magistrat l'attendait, et il avait relu plusieurs fois sa lettre.
—- Savez-vous, docteur, lui dit-il, que ce que vous m'avez écrit est de la plus haute gravité?
Bazire confirma froidement, avec l'accent de la conviction, les termes de sa lettre ; il entra dans les plus minutieux détails sur la réputation d'impiété dont jouissait Rossigcol, sur son immoralité probable, et qui était fatalement la conséquence de son athéisme.
Il mit en scène, avec une habileté merveilleuse, l'introduction à la ferme de cet enfant naturel dont la vue avait dû inspirer à Rossignol l'idée d'un crime.
Enfin il r-jLConta, jour par jour, le traitement que le docteur Roussclir, dont il fit l'élogf, et lui, avaient fait suivre au malade.
Il fit observer que M. Borloniy avait pnru
revenir à li santé, tantriuo M. Roussello était venu le voir tous les jours, et que la rechute, accompagnée bientôt d'accidents inexplicables, n'était arrivée que pendant l'absence de ce médecin.
Il insista particulièrement sur les connaissances en chimie que possédait Rossignol, sur les expériences nombreuses auxquelles il * se livrait, et sur la facilité déplorable, enfin, avec laquelle les pharmaciens lui avaient délivré de l'arsenic et autres toxiques.
Enfin il avait une preuve matérielle, irréfu- '''^ table, et qui devait entraîner sur-le-champ l'intervention de la justice.
Cette preuve, c'était l'analyse des déjections de M. Bertomy, analyse qui avait donné une forte dose d'acide phénique.
Et cette analyse avait été constatée par un procès-verbal du juge de paix, lequel, à la requête de Bazire, avait apposé les scellés sur la bouteille.
Bazire venait de formuler un véritable réquisitoire.
— Mais, docteur, dit enfin le procureur impérial, l'iionn c dont vous inc parlez n'est pas mort.
230 MAITEE ROSSIGNOL
— Il ne l'était pas ce matin; mais... à cette heure... M. Bazire tira sa montre.
— Vous pensez qu'il a succombé?
— J'en suis convaincu, sans en être certain, répliqua Bazire.
— Et vous ne pensez pas qu'il y a lieu à ordonner l'arrestation de Rossignol?
— C'est le moins pressé.
— Ah!
— Il y a une mesure plus urgente à prendre, monsieur le procureur impérial.
— Laquelle?
— C'est de s'opposer à l'inhumation; il faudrait qu'on fit l'autopsie.
Le procureur impérial prit une plume et écrivit i
(^ Monsieur le jugé de paix,
« Au reçu de la présente lettre, vous voUs informerez de l'état du sieur Jules Bertomy, propriétaire à la Grenouillère, commune de Fay-aux-Loges.
«Si, comme j'ai lieu de le penser, cet homme avait succombé, vous m'avertiriez d'abord par un télégramme.
« Ensuite vous préviendriez le brigadier de
gendarmerie et vous vous transporteriez à la Grenouillère.
« Là vous vous opposeriez à Tinhumation du corps et vous apposeriez les scellés sur les papiers et les meubles du défunt.
« Puis, vous feriez garder à vue le sieur Rossignol jusqu'à mon arrivée. »
Et le procureur impérial remit cette lettre à Bazire.
A une heure du matin, Bazire était de retour à Saint-Florentin, où il apprenait que M. Jules Bertom^^ était mort un peu avant minuit....
La nuit s'était écoulée.
Une triste nuit pour les hôtes de la Grenouillère.
•M"'^ Rossignol avait voulu passer la nuit auprès de son frère mort.
Mais elle avait voulu, elle avait exigé que son mari et sa fille prissent un peu de repos.
M. Rousselle n'avait pas voulu quitter la pauvre femme avant la pointe du jour. Il était
demeuré auprès d'elle, et n'était parti qu'à l'aube.
Il avait d'autres malades à voira Saint-FlorentiD, mais il promit en partant de revenir . dans la journée.
En même temps il emmena avec lui M. Hippolyte de Fontbonne, qui avait pareillement passé la nuit à la Grenouillère.
Tous deux devaient faire la déclaration du décès à Fay.
M. Hippolyte de Foiîlbonne était donc monté dans le cabriolet du médecin, et ils avaient pris le chemin de Fay.
En arrivant de l'autre côté du pont, ils virent la porte de Foucault, l'aubergiste, qui était ouverte.
Les gens de la campagne se lèvent avant le jour, et cela n'avait rien d'extraordinaire de voir la porte de l'auberge ouverte.
Mais ce qui parut singulier au docteur, ce fut un groupe de pays^.ns devant cette porte. Il y avait du monde dehors et dedans, une vingtaine de personnes au moins.
M. Rousselle entra dans la cour pour y laisser son cheval, et alla ensuile à la mairie.
Comme M. Ilippolyto et lui ractttaient pied à terre, on les. entoura.
— Eh bien ! dit un paysan, c'est fiui, n'est-ce
pas?
— Que voulez-vous dire, mon ami? demanda
le médecin.
— M. Jules est mort?
— Cette nuit, un peu après onze heures.
— Nous nous doutions du coup de t* mps, dit un autre.
— Comment cela?
— Les gendarmes viennent de passer, dit Foucault l'aubergiste.
M. Rousselle tressaillit. ^^
— Et où vont-ils, les gendarmes?
— Ils ne l'ont pas dit. Mais le juge de paix est avec eux.
— Ah! fit encore M. Rousselle.
— Et le docteur Bazire aussi.
M. Rousselle regarda M. de Fontbonne avec inquiétude.
— Dans tous les cas, dit celui-ci, ils n'allaient pas à Hainon, car nous les aurions rencontrés.
— Faites excuse, dit Foucault; ils ont pris le
chemin au bout du pont.
— Et ya-t-il longtemps qu'ils sont pasiés? demanda M. Rousselle.
— Une petite demi-heure.
Il y avait h peu près ce temps-là que le docteur Rousselle avait quitté la Grenouillère.
M. de Fontbonne et lui se regardèrent de nouveau.
Alors le docteur songea qu'on arrivait à la Grenouillère par deux chemins qui tous deux, du reste, aboutissaient à la grande route.
L'un était cette allée d'ormes dont nous avons déjà parlé.
L'autre était une voie charretière qui prenait dans les champs à trois cents mètres plus haut et arrivait à la ferme par le derrière.
M. Hippolyte de Fontbonne se souvint alors qu'au moment où ils étaient dans l'allée d'ormes, ils avaient vu passer du monde et une voiture sur la route de Hainon.
Mais, comme il était à peine jour, ils n'avaient pu distinguer si c'étaient des gens qui allaient travailler en forêt ou des charretiers.
D'ailleurs, ils étaient alors trop préoccupés pour avoir prêté grande attention à cette circonstance.
— Mais, dit le docteur Rousselle^ il me semble que vous avez beaucoup de monde ce matin chez vous, Foucault î
— C'est vrai, monsieur.
— Que se passe-t-il donc à Fay ?
Un autre paysan cligna de l'œil :
— Faut pas faire le malin avec nous, monsieur le médecin, dit-il.
— Hein ? fit le docteur Rousselle.
— Vous n'êtes pas sans savoir que votre collègue, M. Bazire, est allé hier soir à Orléans.
— Non, je ne le savais pas.
Et M. Rousselle sentit un frisson passer par tout son corps.
— A preuve qu'il y est allé, dit un autre, c'est qu'il a pris un cheval chez le père Thoré.
— Bon!
— Et qu'il est revenu cette nuit.
— Eh bien! il a jasé un brin, faut croire, dit alors Foucault.
— Jasé sur quoi.
— Dame! vous en savez aussi long que nous.
— Je ne sais rien du tout.
— Mais vous venez de me dire que M. Jules était mort?
— Sans doute.
— Et on sait de quoi...
— Il est mort d'une maladie de poitrine.
— Ce n'est pas ce que dit votre collègue M. Bazire.
— Et que dit-il, mon collègue? fit M. Rousselle, de plus en plus ému.
— Que M. Jules est mort empoisonné par son b:au-frère maître Rossignol.
— C'est faux î s'écria M. Rousselle.
Et il regarda de nouveau ^I. de Fontbonne.
— C'est une odieuse calomnie ! dit celui-ci.
— Oh ! monsieur le baron, dit un paysan, c'est bien heureux pour vous, tout de même, ce qui arrive, car vous alliez faire une fière bêtise pour un homme de votre rang.
Lo docteur Rousselle était remonté dans son cabriolet.
— Venez, monsieur, dit-il à Hippolyte.
— A la mairie?
— Non, à la Grenouillère. Mes malades m'attendront.
— Eh! monsieur le docteur, dit Foucault, si \o:s ne croyez pas ce que dit votre collègue, vous avez raison de retourner à la Grenouillère, vous empêcherez peut-être bien des choses.
— Qu'cMiipêcherai-je donc?
— Vous empêcherez que les gendarmes n'emmènent maître Rossignol.
M. Rousselle cnlendit à peine ces derniers mots; "M. de Fontbonne était remonté à côté de lui et tous deux couraient au grand trot de la j'imcnt du docteur vers la Grenouillère.
— Ce Bazire est le plus grand misérable que je connaisse, murmura M. Roussolle, Mais comment ne les avons-nous pas rencontrés?
— Je me l'explique, répondit M. de Fontbonne.
— Ah!
— Ce sont eux que nous avons vus passer sur la route; ils ont pris l'autre chemin.
Vingt minutes après, M. Roussello et M. de Fontbonne arrivaient à la Grenouillère.
La nouvelle qu'on leur avait donnée à Fay n'était que trop exacte.
Ils aperçurnet dans la cour la voiture du juge de paix et'les chevaux des gendarmes...
Après les grandes émotions, la nature humaine, chez les hommes les plus robustes surtout, est prise d'un engourdissement profond et surtout d'un sommeil de plomb.
Rossignol s'était mis au lit vers deux heures du matin.
Pendant quelques heures il avait été en proie à une véritable douleur.
Il ne calculait pas, cependant, les consé ■
quences qu'auraient les accusations de son beau-frère; mais, après s'être révolté contre elles, 11 en éprouvait maintenant un sombre désespoir.
Il y avait vingt ans que Rossignol et Jules Bertomy se connaissaient; ils avaient vécu ensemble; ils s'étaient aimés comme deux rères...
Et le malheureux avait rendu l'âme sans vouloir croire à l'innocence de Rossignol.
C'était épouvantable !
Et cependant Rossignol ne pensait pas à lui, mais à ce pauvre mort dont il avait fermé les yeux, et il s'était mis au lit en pleurant.
Les larmes avaient affaibli peu à peu sou système nerveux; la lassitude morale avait fait place à la lassitude physique...
Rossignol avait fini par s'endormir.
Il s'était endormi pesamment, lourdement, sans rêves, comme le cheval fourbu, comme le chien courant qui a forcé un chevreuil.
Au matin, quand la justice arriva, il dormait encore.
Ce fut un coup de théâtre.
M. Rousselle et M. de Fontbonne venaient de partir.
M°^« Rossignol était seule auprès du cadavre de son frère.
Les domestiques, cjui ne s'étaient pas couchés, avaient fini par s'endormir dans la cuisine, qui sur une chaise auprès du feu, qui étendu sur la grande table.
Ce matin-là, comme on le pense bien, il n'était pas question de travail à la ferme.
Jaquot avait donné à manger aux chevaux, attelé le cabriolet du docteur, puis, quand celui-ci avait été parti, le petit serviteur s'était jeté sur une botte de paille dans l'écurie, et lui aussi il s'était endormie
Il n'y avait donc que M^^ Rossignol et sa fille qui ne doi:maient pasi
La mère veillait le mort*
La fille s'était retirée dans sa dhambrej maisj au lieu de se coucher^ elle s'était mise à genoux et priait pour son pauvre oncle.
Quand elle entendit le docteur partir, Germaine s'approcha de la croisée.
Puis, lorsque le cabriolet eut descendu l'allée d'ormes, elle se remit à genoux et reprit son livre de prières.
Un quart d'heure après, elle entendit le bruit d'une voiture dans la cour.
Alors elle crut que c'était le médecin qui avait oublié quelque chose et qui revenait.
Elle retourna à la fenêtre.
Et soudain elle poussa un cri et sentit ses jambes fléchir sous elle.
Le médecin, en s'en allant, avait fait ouvrir la grande porte de la cour et Jaquot ne l'avait pas refermée.
La voiture du juge de paix était donc entrée librement, et, derrière celte voiture, Germaine, frappée de stupeur, avait aperçu deux gendarmes à cheval.
La jeune fillo épouvantée s'élança hors de sa chambre en criant :
— INIaman ! maman î
Puis elle tomba sans force et sans voix dans un corridor, à mi-chemin de la chambre mortuaire.
]\Ime Rossignol entendit les cris de sa fille et accourut.
— Maman, dit Germaine d'une voix mourante, maman, regarde...
Et elle lui montra du doigt une croisée.
M'°'' Rossignol courut à cette croisée et l'ouvrit.
Le juge de paix, son greffier et le docteur B izirc de ccii. '.aient de voiture.
Les gendarmes mcttdient itied à terre, et Jaquot, réveillé en sursaut sur ses bottes de paille, venait d'accourir, et regardait tout cela avec épouvante.
M'"* Rossignol eut, comme sa fille, un moment de faiblesse.
Mais c'était une femme courageuse et sainte; elle se redressa bientôt, et relevant sa fille, elle
lui dit : . -
,t - Soyons fortes, mon enfant; viens!
Et elle marcha à la rencontre de la justice
Le docteur Bazire marchait le premier.
Ce n'était plus un médecin, c'était un juge d'instruction.
Les autres domestiques, réveillés pareillement en sursaut par les cris de Germaine et de Jaquot, s'étaient rués en tumulte hors de
la cuisine.
— Que personne ne sorte! ordonna Bazire en se tournant vers le brigadier de gendarmerie.
M"^' Rossignol les rencontra au milieu de
l'escalier.
— Que voulez-vous, messieur.-, dit-elle, et
que venez-vous faire ici?
— JSous venons faire notre devoir, répondit
Bazire.
M"^^ Rossignol attacha sur lui un regard de mépris et ne lui.parla plus.
Mais elle regarda le juge de paix, qui paraissait fort ému.
— Madame, lui dit le magistrat, il ne faut pas vous alarmer par avance.
— Oh! dit Bazire, madame n'est pas coupable.
— Il n'y a pas de coupable ici, répondit-elle avec une froide dignité ; et^ s'il y en avait un, ce serait vous.
— Pourquoi pas? fit Bazire en haussant les épaules.
Un des gendarmes était resté à la porte et s'y tenait en sentiaelle.
L'autre, le brigadier, suivait le juge de paix. Celui-ci dit à M™« Rossignol :
— Votre frère est mort, n'est-ce pas, madame?
-— Oui, monsieur.
— A quelle heure?
— Un peu avant minuit.
— Veuillez nous conduire dans sa chambre.
y^mc Rossignol tremblait de tous ses membres, mais néanmoins elle marchait d'un pas ferme.
Bazire avait la tête haute et il marchait en conquérant.
On pénétra dans la chambre mortuaire.
Le juge de paix s'approcha du lit et examina le mort.
Puis se tournant vers Bazire :
— Il a pourtant, dit-il, le visage bien calme.
~ Cela est ainsi dans certains cas d'empoisonnement, répondit tranquillement le misérable.
— Madame, dit encore le juge de paix, pendant sa maladie, votre frère n'a-t-il jamais perdu connaissance ?
— Jamais, monsieur.
— Et, depuis sa mort, a-t-on ouvert son secrétaire, touché à ses papiers?
— Non, monsieur.
Le greffier avait ouvert sa serviette en maroquin, pris une plume, et il écrivait.
— Mais c'est un interrogatoire que vous me faites subir ! s'écria M^^ Rossignol.
— Oui, madame, répondit le magistrat.
— Je suis donc accusée?
— Non pas vous... mais votre mari...
— Et de quoi l'accuse-t-on?
— D'un empoisonnement, dit Bazire.
— C'est vous qui l'accusez, misérable, dit M™^ Rossignol avec indignation ; niais il y a une Providence et j'ai foi en elle.
— Cela établit une balance entre vous et votre mari qui ne croit pas à Dieu, répliqua Bazire avec un cynisme qui étonna le brigadier de gendarmerie lui-même.
Et Rossignol dormait toujours pendant ce temps-là.
Les domestiques, consternés, n'osaient pénétrer dans sa chambre pour Féveiller.
]\/[me Rossignol était toujours dans la chambre mortuaire avec le juge de paix, Bazire et le brigadier de gendarmerie.
Quant à Germaine, elle avait perdu la tête, s'était réfugiée dans sa chambre et s'y était jetée à genoux, priant et pleurant.
M™^ Rossignol assistait, impassible et morne, à l'apposition des scellés sur le secrétaire et les papiers du mort.
Bazire avait des mots d'un révoltant cynisme, et il avait mis bas ]c masque.
MAITRE ROSSIGNOL 24o
Cet homme ne îe contentait plus d'accuser hautement, il manifestait avec une joie cruelle sa haine pour Rossignol.
Pendant qu'on apposait les scellés, M. Rousselle et Hippolyte de Fontbonne revenaient en toute hâte.
Rs trouvèrent f un des gendarmes à la porte.
Celui-ci avait ordre de ne laisser sortir personne, mais on ne lui avait pas dit de ne pas laisser entrer.
M. Rousselle et M. de Fontbonne pénétrèrent donc dans la maison.
Rs ne demandèrent pas d'explications, ils devinaient , et ils arrivèrent dans la chambre mortuaire juste au moment où le juge de paix achevait de poser les scellés.
Bazire tressaillit et fronça même le sourcil à la vue de son confrère, qu'il espérait ne pas revoir à la ferme ce jour-là.
Mais il se fut remis bien vite et dit au docteur :
— Vous faites bien de revenir.
— xVh! dit M. Rousselle, qui ne pouvait plus contenir son mépris pour Ilaziro.
Et il tendit sa main à M'"'^ Rossignol m lui disant :
— - Courage, madame, tout s'arrc.ngera.
— Lapaiivre femme avait 6té forte jusque-là. La voix émue de M. Rousselle, le visage
bouleversé de M. de Fontbonne, qui, lui aussi, lui prit affectueusement la main, firent évanouir son courage.
Elle fondit en larmes et murmura:
— Ah ! nous sommes perdus !
— - Maintenant, où est votre mari? dit le juge de paix.
Elle jeta un cri.
— Que lui voulez-vous donc, à mon mari? dit-elle, se plaçant devant la porte par un mouvement instinctif, comme si elle eût voulu empêclier ces hommes de sortir.
— Madame, répondit le magistrat, vous ne pouvez ignorer Taccusation qui pèse sur lui; M. le docteur Bazire lui-même...
— Mon avis est, dit Bazire, qu'il faut procéder à son arrestation tout de suite. Il ne faudrait pas lui donner le temps de s'évader.
Un sourire de mépris vint aux lèvres de M. Rousselle.
— Calmez- vous, dit-il; je connais Rossignol depuis vingt ans.
— Une johe connaissance! ricana Bazire.
— Et il est aussi incapable de se dérober
aux poursuites de la justice que d'avoir commis le crime dont vous l'accusez.
— Ce n'est pas moi qui l'accuse, dit Bazire.
— Et qui donc alors?
— La rumeur publique.
M. Rousselle ne put pas contenir son indignation plus longtemps , et s'adressant au juge de paix :
— Je vous en supplie, monsieur, dit-il, faites votre devoir, si pénible qu'il soit; mais priez donc cet homme de ne pas sortir de son rôle de médecin expert.
Je m'aperçois qu'il est ici tout à la fois gendarme et juge d'instruction.
Le Juge de paix sortit de la chambre mortuaire et répéta :
— Où est donc votre mari, madame?
— Il est dans sa chambre, sans doute, balbutia la pauvre femme, qui ne savait si son mari dormait ou veillait et qui avait comme un vague espoir qu'il aurait pris la fuite.
Mais M. Rousselle dit au j l ge de paix :
— Il dormait à poings fermés ce matin quand je suis parti. Venez, je vais vous conduire.
Et il marcha le premier.
La chambre de Rossignol était à Tautre bout du corridor.
2iS MAITRE ROSSIGNOL
M. Roiissellc frappp.
Personne ne répondit.
M°^^ Rossignol, qui le suivait, eut comme un rayon de joie fugitive sur son visage.
— Ouvrez, monsieur, puisque la clef est sur la porte, dit le juge de paix.
M. Rousselle obéit.
On put voir alors Rossignol couché et dormant.
M. Rousselle se tourna vers le juge de paix et lui dit :
— Pensez-vous qu'un coupable dormirait ainsi ?
— Et qui nous dit que son sommeil est réel? fit Bazire.
M. Rousselle le regarda et ne répondit pas.
Mais il s'approcha du lit et toucha légèrement Rossignol.
Celui-ci ouvrit alors les yeux.
Un coup d'oeil jeté sur les personnes qui entraient dans la chambre lui suffit pour tout deviner.
Il vit sa femme en larmes, il vit Bazire qui ne pouvait dissimuler une joie infernale; il vit le juge de paix, le brigadier de gendarmerie et M. Rousselle, dont la physionom'e triste et
MAITRE ROSSIGNOL 2i0
solennelle disait suffisamment la gravité de li situation.
Et alors il eut un sourire de mépris hautain.
— Bien, dit-il, je comprends. M. le docteur Bazire a formulé tout haut ses accusations contre moi.
— Monsieur, dit le juge de paix, je suis chargé d'un mandat d'arrêt contre vous.
— La présence du brigadier me l'indique, répondit tranquillement Rossignol.
Et il se leva sans dire un mot de plus.
— Monsieur, reprit le juge de paix, je vais vous faire subir un interrogatoire sommaire.
— Ah ! fit Rossignol, qui achevait de se vêtir. -- Vous êtes accusé d'avoir empoisonné
votre beau-frère.
— C'est faux, monsieur.
— Vous avez un laboratoire de chimie ici ? [ — Oui, dit Rossignol.
— Vous employez souvent pour vos expériences des substances vénéneuses.
— Je me suis très-souvent servi d'arsenic.
— Et pas d'acide phénique ?
— Jamais.
— C'est ce que l'instruction a mission de constater.
Rossignol éta't calm \
iôO MAITRE ROSSIGNOL
Il prit sa femme dans ses bras :
— Ne pleure pas, lui dit-il. La justice ne se trompe pas aussi souvent qu'on veut bien le dire. Je suis innocent et je prouverai mon innocence.
Et il répondit aux différentes questions qui lui furent adressées avec une présence d'esprit et un sang-froid extraordinaires.
De temps en temps le juge de paix regardait M. Rousselle et semblait lui dire :
— Je partage votre opinion, cet homme n'est point coupable.
Mais il ne dépendait pas du magistrat d'arrêter les choses et de laisser Rossignol en liberté.
Bazire, en arrivant à Saint-Florentin, avait appris la mort de M. Bertomy. et il en avait informé le procureur impérial par un télégramme.
Le procureur impérial avait transmis au juge de paix Tordre de faire arrêter Rossignol, modifiant ainsi ses premières instructions.
Il fallut donc que Rossignol suivît les gendarmes à Saint-Florentin, laissant sa femme, sa fille et son futur gendre désolés et ses serviteurs consternés.
MAITRE ROSSIGNOL 25i
Il fit la route dans le cabriolet de M. Rousselle, qui ne voulait pas le quitter.
Quant à Bazire, en traversant Fay-aux-Loges en rumeur depuis le matin, il avait l'air d'un triomphateur romain traînant à sa .suite son ennemi vaincu.
L'arrestation de Rossignol, le fermier de la Grenouillère, était connue le soir même à dix lieues à la ronde.
Dès la première heure, l'opinion publique s'était trouvée partagée en deux camps.
Les uns croyaient à l'innocence de Rossignol, les autres admettaient sa culpabilité.
Les premiers, qui se trouvèrent en minorité dès le premier jour, virent peu à peu leurs rangs s'éclaircir.
Tel qui avait commencé par hausser les épaules, iinit par protester, seposant cette question : S'il n'était pas coupable, pourquoi l'arrêterait-on ?
Les gens qui défendaient le fermier le défendaient timidement.
Ceux qui l'attaquaicnL se montraient passionnés ^t violents.
On en aurait eu une preuve éclatante en entrant le soir au Café des Arts, huit jours après que les gendarmes avaient emmené Rossignol.
Le Café des Arts est un cabaret de Fay-aux- Loges, dans le fond duquel on danse les dimanches et autres jours de fêtes.
En semaine il y a peu de monde, mais les voisins s'y réunissent, et c'est le plus joli foyer de cancans de tout le pays.
C'est là que trône tous les soirs la mère Morin, la dévote, non à titre de consommatrice, mais à titre de voisine.
Et elle trône au grand déplaisir de tout le monde, car elle a la manie de convertir et est perpétuellement en fureur.
Donc, huit jours après l'arrestation de Rossignol, on parlait encore plus que jamais de cet événement et chacun disait son avis au Café des Arts.
Les maîtres de l'établissement et la mère Morin faisaient cercle autour du feu; le braconnier qui en avait tant voulu à M. Bertomy s'élait assis au bord d'une table et fumait sa pipr.
MAITRE ROSSIGNOL 2o3
En outre, trois autres hommes du pays, entre autres le vieux soldat qui défendait Rossignol, entouraient une autre table et achevaient un pot de vin.
— Je ne suis pas comme la mèreMorin, moi, disait Molinot, le commis du port au bois, je ne dis pas que, du moment où un homme ne va pas à Téglise, c'est une canaille, non ! je ne dis pas cela...
— Un homme qui ne va pas à l'église, dit l'énergumène, ça ne vaut pas cher.
— Il ne s'agit pas de cela, bonne femme, reprit Molinot. Je dis donc que ce n'est pas une raison pour qu'on dise que c'est une canaille. Tenez, moi qui vous parle, je ne vais pas à confesse...
— Dieu te punira, mon garçon.
— Ça n'empêche pas, poursuivit le commis marchand en bois, que mes patrons me tiennent pour un brave homme.
La vieille grommela quelques mots féroces, mais le commis haussa les épaules et poursuivit :
— Mais je dis, par exemple, que lorsqu'on voit de la fumc% c'est qu'il y a du feu quelque part.
— Ça, c'est vrai, dit-on à la ronde.
— Et qu'il faut croire que si maître Rossignol avait été innocent, la justice ne se serait pas dérangée.
— A savoir... la justice se trompe comme tout le monde.
— Mais ils sont venus quatre fois en huit jours, les juges et le procureur impérial, reprit Molinot. Ah ! ils ont fait une enquête qui se porte bien.
— Et si C9 païen avait été innocent, dit la mère Morin, on l'aurait relâché ; mais il y a beau jour que j'avais annoncé la chose, moi, continua l'énergumène. Tenez, à Saint-Florentin, un jour de foire, on lui a apporté de l'arsenic, et j'ai dit tout de suite : C'est pour empoisonner son beau-frère.
— Ce qui n'était pas vrai, bonne femme, dit tranquillement le braconnier Thomussin.
— Ah ! ça n'était pas vrai ?
— Non.
— Par exemple! gronda la dévote. On a pourtant ouvert le corps de M. Jules.
— Oui, on a fait l'autopsie.
— A preuve qu'il y avait trois médecins, M Bazire et M. Rousselle, de Saint-Florentin, et M; Liboulet, d'Orléans.
— Cela est vrai.
— Et ils n'ont pas trouvé de poison, peutêtre
— Si fait, ils en ont trouvé.
— Alors, tu vois bien, dit encore la vieille.
— Mais le poison qu'ils ont trouvé n'était pas de l'arsenic.
— Qu'était-ce donc?
— C'est sur le journal du Loiret. Ça s'appelle... ça s'appelle...
— De l'acide phénique, dit le vieux soldat.
— Justement.
— Alors c'est qu'ils ont changé le nom du poison, voilà tout, dit la mère Morin, qui tenait à son idée.
On se mit à rire. Molinot continua :
' —Et dire que c'est toujours l'argent qui nous mène à mal.
— Pourtant il est riche, Rossignol.
— Oui, mais il lui fallait l'héritage de ce pauvre M. Jules.
— Bah ! Il en avait assez comme ça.
— Et puis, dit le vieux soldat, qui persistait à croire à l'innocence de Rossignol, le testament de M. Jules était fait depuis longtemps, et Rossignol devait le savoir.
— Certainement qu'il le savait.
:\rAITRE ROSSIGNOL
— Et vous savez qu'on l'a ouvert ce testament.
— Pardine !
— Et que la Germaine a tout.
— C'est bien pour cela, reprit Molinot, qui avait fréquenté les huissiers, et qui avait une teinte de l'esprit de chicane.
C'est bien pour cela que Rossignol, qui avait connaissance du testament, s'est dépêché d'empoisonner son beau-frère.
— Cette bêtise !
— Pas si bête, au contraire.
— Mais pourquoi?
— Parce que M. Jules en aurait certainement fait un autre.
— En faveur du petit?
— Ça va sans dire.
— Et il n'a rien, le petit?
— Pas un radis.
— C'est tout de même pas juste.
— Oh! soyez tranquille, dit la mère Morin, on coupera le cou à Rossignol et on cassera en même temps le testament.
— Ça fait que le petit aura tout?
— Mais, dit le vieux soldat, il faut savoir encore si c'est son fils, le petit.
— A M. Jules?
MAITRE ROSSIGNOL 'i'^'
— ParJi!
— Moi je L'ai pas ça dans l'idée.
— Qui veux-ta donc que ça soit?
La conversation fut interrompue par le bruit d'une voiture qui passait.
C'était la voiture publique qui vient dOr- If'ans.
Dacs un village, l'arrivée de la patache est toujours un événement.
On sort des maiions voisines ou on S3 met aux fenêtres. On arrive toujours à voir qui arrive.
Les hôtes du Café des Arts se précipitèrent sur le seuil de la p.Tte.
Le bureau de la patache était en fac\
Il faisait nuit, mais la grosse lanterne du véhicule éclairait la rue dans un rayon de dix ou douze pieds.
Et la mère Morin jeta tout à coup un cri de joie.
Un prêtre descendait de la patache, et ce prêtre n'était autre que le curé qui revenait enfin parmi ses ouailles.
— Ah! mon bon monsieur le curé, s'écria la dévote, quel bonheur ue vous revoir!... Ah ! Seigneur Dieu! nous commencions à croire que vous ne reviendriez plus.
— J'ai été très-souffrant, ma bonne femme, répondit le prêtre.
— Et puis, dit encore la vieille, il s'en est passé de belles, en votre absence. Vous savez, ce païen de Rossignol a empoisonné son beaufrère.
— Je ne crois pas cela, répondit le curé avec un calme et un accent de conviction qui arracha un cri d'étonnement à toutes les personnes qui se pressaient autour de lui....
Le curé de Fay, ' arrivé à Orléans par un train du soir, avait appris tout ce qui s'était passé de la bouche d'un paysa;i qui avait voyagé avec lui dans la pataclie.
Le paysan s'était exprimé en homme convaincu de la culpabilité de Rossignol.
Le jeune prêtre, au contraire, n'avait cessé de secouer la tête et de dire :
— Tout cela n'a pas Tombre du sens commun. Maître Rossignol est un très-honnête homme.
Aussi quand il formula tout haut sa ma-
MAITRE ROSSIGNOL 2o9
nière de voir, devant les paysans de Fay, produisit-il sur eux une impression profonde.
Ceux qui accusaient tout haut le fermier de la Grenouillère éprouvèrent comme un remords.
Ceux qui n'osaient plus le défendre reprirent courage.
Ce qui n'empêcha pas la mère Morin de s'écrier :
— Comment ! monsieur le curé, c'est vous, un saint homme de Dieu, qui défendez un pareil scélérat?
— Ma bonne femme, répondit le curé sans s'émouvoir, les femmes ont toujours la langue trop longue et la première vertu que Dieu leur recommande, c'est le silence.
— A ce compte, bonne femme, dit une voix dans la foule, tu n'iras jamais en paradis, car tu as la langue légèrement longue.
— Et mauvaise, dit une autre voix.-
Il faut toujours que le peuple se livre à une manifestation quelconque.
Ce soir-là, on n'accusa plus Rossignol, mais on hua la mère Morin, qui se déroba à cette ovation en sens inverse, et rentra chez elle au lieu de revenir au café des Arts.
Le curé dit un mot au conducteur et à
riiomme ou bureau, afin qu'on transportât son modeste bagage au presbytère, il eut une poignée de main pour les hommes, une bonne parole pour les femmes et s'éloigna en toute hâte.
La voiture repartit.
Le monde qui s'était attroupé devant le bureau se dispersa peu à peu.
Les uns s'allèrent coucher, les autres rentrèrent au café des Arts.
Là, Rosssignol fut remis sur le tapis.
Le brigadier Thomassin était demeuré un chaud partisan du fermier.
Autant il haïssait le défunt, autant il estimait son beau-frère, comme disent les paysans.
— Eh bien! là, voyez-vous, dit-il, je ne suis pas fâché de voir que je ne suis pas seul de mon opinion.
— Tune Tas jamais été, dit le vieux soldat.
— Enfin le curé pense comme nous, c'est bon signe; car enfin si on laissait dire tous c^s gens qui passent leur vie à l'église...
— Rossignol serait coupable rien que parce qu il ne va pas à la m sse, dit le vieux soldat.
— Justement.
— Ah î dit le maître de l'établissement, c'est
qu'il n'y en a pas beaucoup do curés comme le nôtre.
— Ça, c'est vrai.
— A l'ég'lise il fait son métier, et il vous enterre ou vous dit une messe pour de l'argent; mais hors de l'église c'est un homme, et un vrai !...
— Dites ce que vous voudrez, reprit Molinot, le commis des marchands de Lois, il y a une chose que vous ne pouvez nier.
— Laquelle?
— C'est que M. Jules est me
— Et enterré, ditThomassii
— Et qu'il a été empoisonné."
— Ce n'est pas sûr.
— Mais puisque les médecins sont d'accon là-dessus, même M. Rousselle, qui est pourtant un ami de maître Rossignol.
— Eh bien ! j'ai une idée, moi, fit le braconnier.
— Voyons ça!
— Je ne dis pas que M. Jules n'ait pas été empoisonné.
— Bon!
— Mais ça se peut bien que ce soient les médecins qui aient fait le coup.
— Oh! oli! fit-on dans l'établissement avec des murmures divers.
Molinot haussa les épaules.
— Quand un médecin empoisonne son malade, dit-il, et cela arrive souvent...
— Eh bien?
— Il ne le fait pas exprès.
Tout le monde se mit à rire.
Thomassin reprit sans s'émouvoir :
— CestceM. Bazirequi marque mal, comme disent les gendarmes.
Thomassin allait sans doute formuler un réquisitoire quelconque contre Bazire, lorsqu'un nouveau personnage entra dans le café.
Ce personnage n'était autre que M. Hippolyte de Fontbonne.
Le baron tenait cependant son rang, comme on dit, et bien qu'il ne fût pas fier, il n'allait pas au cabaret.
Que venait-il donc faire à cette heure?
C'est ce qu'il expliqua d'un mot en s'adressant au maître de l'établissement qui était à la fois cafetier et épicier.
— Avez-vous de la bougie de voiture? demanda-t~il.
Le cabriolet de M. de Fontbonne était à la
porte, et un jeune homme, le petit Jaquot, tenait les guides.
-— Est-ce que vous allez en route, monsieur le baron? demanda Thomassin.
— Oui, mon ami.
Le baron était triste, mais sa voix n'était pas dépourvue d'une certaine énergie.
— Loin? reprit Thomassin.
— A. Orléans.
— Un bout de chemin, tout de même.
— Six lieues, dit M. de Fontbonne, tandis que le cabaretier s'empressait de lui donner ce qu'il demandait.
— Est-ce que vous allez voir ce pauvre maître Rossignol? demanda le vieux soldat.
— Je ne le verrai pas ce soir, comme bien vous pensez, mais je le verrai demain.
Les projets de mariage de M. de Fontbonne avec Mlle G-ermaine Rossignol n'étaient plus un secre't pour personne.
D'abord on s'était récrié, puis le malheur de Rossignol étant survenu, on n'avait plus rien dit.
Enfin tout le monde avait été frappé de la douleur simple et touchante qu^avait manifestée le jeune homme.
264 MAITRE ROS81GXOL
L'î malheur ferme la bouche à ceux qui font volontiers appel au ridicule. »
— Il duit être bien abattu, le piuvre (her homme! dit Thomassin.
— Autant que peut 1 être un innocent, répliqua le baron avec calme.
— Tiens, dit le braconnier, c'est ce que dit M. le curé, tout de même.
— M. le curé ?
— Oui.
— Le curé de Fay ?
— Oui, monsieur.
— Il est donc de retour?
— Il est arrivé voici une lieurc.
M. de Fontbonne n on entendit pas davantage.
Il sortit précipitamment du café et prit le chemin du presbytère, laissant sa voiture à la porte.
La voiture, nous l'avons dit, était conduite parJaquof.
Depuis que ujaiîre l{u^sig•nol était < n pri-
MAITRE RCSSIGNOL *i(io
son, M, Hippolyle de FonLbonne était devenu à la Grenouillère l'homme de la maison.
Il y venait tous les jours trois ou quatre fois pour encourager, pour consoler les deux pauvres femmes plongées dans la consternation.
Il avait fait trois fois en une semaine le voyage d'Orléans, espérant toujours voir Rossignol.
Mais Rossignol était au secret le plus rigoureux. .
On lui avait dit:
— Quand l'instruction sera terminée, vous pourrez le voir.
Même réponse avait été faite au docteur Rousselle.
Or, il faut le dire à sa louange, Bazire avaif. mené lestement les chose?, et joliment négligé ses malades depuis une semaine.
Mais il s'agissait bien de malades, en vérité !
Bazire était guérisseur à l'occasion, quand il ne tuait pas, mais il était surtout médecin légal.
Et Bazire se disait :
— Dans quatre mois nous serons au 15 août, et je ne veux pas encore être remis à l'an prochain, lime faut mon ruban rouge celte iinnée.
2t)6 MAITRE ROSSIGNOL
Pour cela, il n'y a pas de temps à perdre, et il est nécessaire que l'affaire de Rossignol ne soit pas renvoyée à une autre session.
C'était pour cela que.Bazire avait mené les choses lestement.
Il avait fourni la liste des témoins à charge, indiqué tous les points de repère dont pourrait avoir besoin l'instruction.
La justice avait imité le beau zèle de Bazire.
En huit jours le juge d'instruction avait interrogé quarante-sept personnes, qui toutes avaient fait la même déposition.
— Rossignol était un homme sans foi ni loi, qui ne croyait pas à Dieu, et qui avait empoisonné son beau-frère uniquement pour que celui-ci n'eût pas le temps de faire un se^ c:nd testament et de déshériter sa fille.
Mais si la preuve morale semblait ressortir de ces témoignages, la preivo matérielle ne s'en dégageait pas jusqu'à ce jour.
La première analyse faite par M. Gerbet, le pharmacien de Saint-Florentin, l'autopsie du cadavre ne laissaient aucun doute sur la nature du poison administré.
M. Jules Bertomy avait été empoisonné avec de l'acide phonique pris à dose considérable.
car à dose liomœopathique l'acide phénique est un remède.
Or l'instruction qui constatait cela ne pouvait découvrir où et comment maître Rossignol s'était procuré cette substance.
On n'en avait pas trouvé l'ombre dans son laboratoire, soumis cependant à une rigoureuse perquisition.
Les livres des pharmaciens de Saint-Florentin et même d'Orléans faisaient foi de divers achats d'arsenic.
Mais d'acide phénique, pas la moindre trace.
Et le juge d'instruction qui, du reste, ne doutait pas de la culpabilité de Rossignol, disait à Bazire :
— Voilà ce qui nous manque, voilà ce qu'il faut trouver. Evidemment Rossignol n'a pas acheté ce poison dans le pays. L'a-t-il apporté de Paris? Ta-t-il fait acheter par une autre personnne? Dans ce cas-là, il aurait un complice.
Bazire, à ces paroles, était devenu tout rêveur.
— Incontestablement, se disait-il, il faut que je trouve un complice à Rossignol, ou tout mon édifice si laborieusement construit s'écroulera.
2<!S MAITRE ROSRiaXOL
Et Bazire s'en était relounié à Saint-Florentin.
Comme Fay-aux-Loge?, Saint-Florentin était partagé en deux camps.
Dans l'un, on croyait à Flnnocencc de Rossignol.
Dans l'autre, on ne doutait pas de sa culpabilité.
Seulement, à mesure que le temps s'écoulait, les partisans du premier, voyant qu'on ne le relâchait pas, passaient un à un dans le camp ennemi.
Le fameux café des Arts, — il y a pareillement un café des Arts à Saint-Florentin, — avait entendu de bien folles conversations depuis huit jours et la petite bourgeoisie s'en était donné à coeur joie sur le compte de ce fermier présomptueux qui songeait à faire sa fille baronne.
Or le soir même du jour où Bazire avait quitté le juge d'instruction, comme il passait devant le cifé, il eut fantaisie d'entendre ce qui s'y disait et il entra.
Il y avait là un tonnelier de Donnery qu'on appelait le père Javal qui, seul parmi tous, protestait de l'innocoDce de Rossignol.
Cazire ne souffla mot et s'assit sans bruit flans un coin.
Le tonnelier était un peu lancé, il en arriva à dire que si M. Bertomy avait été empoisonné, c'était le médecin Bazire qui avait fait le coup.
A ces mots, Bazire se leva et dit au tonnelier :
— Vous êtes fou, mon brave hoaime, et si vous n'étiez pas ivre...
Le tonnelier n'avait pas vu entrer Bazire.
— Ab ! ma foi! dit-il, vous étiez là, monsieur, excusez!
Mais c'est tout de même mon idée, et c'est aussi ridée de Jaquot, le petit valet-de la Grenouillère.
La présence du docteur Bazire ayant rangé tout le monde de son bord, le tonnelier fut très-malmené et on le mit même à la porte.
Mais un nom était resté dans l'oreille de Bazire :
Le nom de Jaqaot.
— Ab ! pensait-il, tu te permots de croire que j'ai empoisonné .Jules Bertomy? Attends, mon petit bomme, tu auras bientôt de mes nouvelles.
Et Bazire, le lendemain matin, télégraphia au juge d'instruction :
« Complice présumé trouvé. Petit domesti- « que dévoué à Rossignol, sortant beaucoup... « faut-il le faire arrêter ?
Le jour où Bazire avait télégraphié, cela était le même jour où M. Hippolyte de Fontbonne avait laissé sa voiture à Fay, devant le café des Arts, pour courir au presbytère.
Jaquot était resté dans le cabriolet, tenant ses guides, la tête renversée en arrière et un peu somnolent, car rien n'engourdit comme le froid.
Tout à coup il entendit derrière lui le trot de deux chevaux, et s'arrachant à son engourdissement, le petit domestique se pencha en dehors pour regarder sur la route, c'étaient les gendarmes de Saint-Florentin.
Et Jaquot se mit à frissonner en pensant à son pauvre maître qu'ils a^'aient emmené.
Les gendarmes firent une petite halte au café d^s Arts. En mettant pied à terre, ils vi-
rent bien une voituro arrêtée à la porte, mais ils n'y firent pas grande attention.
Us étaient deux, comme toujours, le brigadier et un simple gendarme, l'un parlant haut, l'autre approuvant toujours, comme le Pandore de Nadaud.
Comme ils entraient dans Fay, le brigadier avait dit :
— CriGti! comme il fait soif!
Pandore avait approuvé de la tête.
— Le gosier me brûle, en même temps que je ne sens plus mes étriers, avait encore dit le brigadier.
— Moi aussi, avait répondu le simple gendarme, écbo fidèle de son supérieur.
— Si nous buvions un coup chez Foucault?
— Buvons un coup.
— Fameuse eau-de-vie, chez Foucault.
— Et bon feu, dit le gendarme.
— Comme nous trouverons le gaillard que nous cherchons dans son lit, nous n'avons pas besoin de nous presser.
— Brigadier, vous avez raison. Cependant, si j'osais émettre un avis devant mon supérieur, dit Pandore toujours respectueux...
— Qu'est-ce qu'il y a, gendarme?
— Je croii qiio l'eau-de-vie du café des Arts est meilleure. Elle racle mieux le gosier.
— Va pour le café des Arts.
C'était ainsi qu'ils étaient descendus à la porte de cet établissement, dans lequel on continuait-à s'entretenir de l'affaire do la Grenouillère.
En dehors, Ochés dans le mar, se trouvaient des anneaux de fer.
Les gendarmes attachèrent tranquillement leurs chevaux.
Blotti dans le cabriolet de M. de Fontbonne, Jaquot ne bougeait.
Depuis qu'il avait vu les gendarmes emmener Rossignol, Jaquot avait une peur instinctive des gendarmes.
Ceux-ci, nous le répéton-, ce firent aucune attention à ce cabriolet, et pensèrent que c'était quelque commis-voyageur en mercerie qui laissait sa voiture à la porte, et buvait un coup avaat de contiauer son chemin.
Ils entrèrent.
Mêoje en province, où ils vivent un peu de la vie d(3 tout le monde, les gendarmes n'entrent Jama s quelque part sans faire tressaillir les plus honnêtes gens.
Leur arrivée! jeta donc un froid, comme on dit au théâtre.
Mais le brigadier dit un i3 on soir plein de bonne humeur, et ajouta :
— Cristi! qu'il fait froid!
^— Ah! dame! le temps est dur... répliqua le braconnier Tiiomassin, qui ne pouvait regarder un gendarme autrement que de travers.
— Hé! la mère, dit le brigadier, donneznous donc deux verres de fine et faites -nous place au feu et à la chandelle.
La cafetière jeta une brassée de bois sec dans l'âtre, qui se mit à pétiller, tandis que son mari s'empressait d'atteindre la bouteille d'eau-de-vie fine et des verres qu'il plaça sur des bauS'de-p eds d'étain.
Le brigadier ver^a à boire à Pandore.
Puis, quand il eut avalé lui-même une gorgée, il regarda Thomassin :
— Hé! mon gaillard, dit-il, je crois que nous . nous connaissons un peu.
— Ce serait malheureux, répondit le paysan d'un ton narquois, qu'un braconnier fini comme moi ne connût point les gendarmes.
— Il est de fait, reprit le brigadier avec un gros rire, que je t'ai pincé quelquefois déj?i.
— Et VOUS ne }incerez peut-être bien encore...
— C'est sûr, mon garçon,
— M^is pas ce soir, dans tous les cas. Quand il ne fait pas clair de lune, je ne sors pas.
— Ah ! ah !
— Il n'y a rien à faire. Les lièvres vous tombent dans les jambes qu'on ne les voit seulement pas.
— Rassure-toi, reprit le brigadier, qui était bon enfant, nous chassons un autre gibier cette nuit.
Les assistants tressaillirent de nouveau.
— Est-ce qu'il s'est commis un nouveau crime? demanda le vieux soldat.
— Non pas; nous voyageons toujours pour le même.
— Vous allez à la Grenouillère?
— Oui, fit le brigadier en clignant de l'œil.
— Et quoi faire^ donc?
Comme le brigadier allait peut-être répondre, la porte s'ouvrit et M. de Fontbonne reparut.
A la vue des gendarmes, il éprouva le même sentiment que les hôtes du café.
Lui aussi, il avait vu ces représentants de la
loi en baudrier jaune et en sardines blanches emmener le pauvre Rossignol.
M. de Fontbonne avait pourtant l'air moins triste que lorsqu'il était entré.
Sans doute son entretien avec le curé était la cause de ce revirement.
— J'allais pourtant m'en aller, dit-il, sans payer votre bougie.
— Oh! dit le cafetier, faUait pas vous déranger pour ça, monsieur le baron.
— Avec ça qu'elle est bonne, sa bougie! dit une voix sur le seuil du café ; elle s'éteint à chaque instant. C'était Jaquot qui, voyant entrer M. de Fontbonne, s'était enhardi et avait dans son idée de demander un verre de cognac à la barbe des gendarmes.
— Elle s'éteint parce qu'il fait du vent et que ta lanterne prend l'air, dit Thomassin.
— Non, c'est que la douille est trop grande.
— Je veux perdre mon nom de Jaquot, dit le valet, si ma lanterne...
Il n'acheva pas.
A ce nom de Jaquot, le brigadier s'était brusquement retourné et le regardait en gendarme, comme on dit.
^ Hé! fit-il, s'adressaut à Pandore, ce pourrait bien être notre gaillard*
27(i MAITRE liOSSiGNOL
— Oui, c'est lui, dit Pandore.
— Pourquoi donc que vous me regardez comme ça? fit Jaquot, à qui la peur donna de l'audace.
— Tu te nommes Jacques Constant dit Jaquot, n'est-ce pas ?
— C'est bien mon nom.
— Eh bien ! mon garçon, tu nous évites de faire le voyage de la Grenouillère.
— Et pourquoi donc ça? demanda Jaquot tout tremblant.
— Parce que nous allons te mettre la main dessus ici.
Et le brigadier prit au collet Jaquot; qui jeta un cri.
— Que faites-vous, messieurs ? dit M. de Fontbonne, qui voulut intervenir. Cet homme est mon domestique et je réponds de lui.
— Vous en répondrez en temps et lieu, dit le brigadier sèchement. Mais, pour le moment, il est sous le coup d'un mandat d'arrêt et nous allons l'emmener.
Jaquot jetait des cris déchirants et pleurait à chaudes larmes.
— Allons, gendarme, dit le brigadier, tirez vos menottes de vos poches et mettez-les à ce
garçon= C'est une paire de gants qui ne tient pas bien chaud, mais on s'y fait.
Et Pandore, fidèle aux volontés de son supérieur, mit ses menottes à Jaquot.
M. Hippolyte de Fontbonne avait bien essayé de protester.
Mais les gendarmes lui avaient montré le mandat de dépôt décerné contre le malheureux Jaquot.
Celui-ci pleurait, criait, protestait.
Qu'avait-il donc fait pour qu'on le conduisit en prison et surtout pour qu'on lui mit les menottes comme à un assassin?
Les personnes qui se trouvaient dans le café étaient non moins consternées que M. de Fontbonne.
On pouvait bien croire à la culpabilité de Rossignol. Mais de quoi Jaquot était-il coupable?
C'était un enfant du pays, que tout le monde connaissait et dont tout le monde aurait rop.'iidu.
Les gendarmes, représentants muets de la loi, n'avaient pas d'explications à donner.
On leur avait commandé d'arrêter Jaquof, ils exécutaient l'ordre reçu et n'en savaient pas plus long.
Donc, au lieu de s'en aller à Orléans avec M. de Fontbonne, le pauvre garçon, dont lo larmes fendaient le cœur, fut contraint a^ ouivre les gendarmes.
Tout le monde l'embrassa.
— Ça ne sera rien, disait la femme du cafetier, on te relâchera, mon garçon.
— On ne relâche bien pas mon pauvre maître, balbutia Jaguot entre deux sanglots; il est pourtant innocent comuie moi, le pa::vre cher homme. C'est cette canaille de Bazire c[ui fait tout cela.
Thomassin le braconnier l'avait pareillement embrassé; et il lui avait même dit un mot à l'oreille.
Mais ce mot, personne ne l'avait entendu.
Les gendarmes remontèrent à cheval, et mirent Jaquot au milieu d'eux.
Un homme qui a les menottes est relativement réduit à l'impuissance*
Il marche, mais il aurait du mal à courir, les bras étant comaie le balancier du corpSi
Et pui? un liommo à pied ne peut passe sauver qaand il est escorté par des gens à cheval.
Le brigadier et son gendarme reprirent donc bien tranquillement le chemin de Saint-Florentin, ayant Jaquot entre eux deux, et ils se remirent à causer de leurs petites affaires, une fois qu'ils eurent laissé derrière eux les dernières maisons de Fay.
Jaquot avait fini par ne plus pleurer.
Mais Jaquot songeait...
—Quand je serai en prison, se disait-il, je n'en sortirai plus ; ce sera comme maître Rossignol. Quand la justice s'obstine à croire les gens coupables, elle ne les lâche plus. Qui sait même si on ne me guillotinera pas ?
Et, à cette pensée, le pauvre garçon frissonnait jusqu'à la moelle des os.
La route de Saint-Florentin à Fay est déserte.
On aperçoit bien à droite et à gauche, de distance en distance, une ferme ou une maison de paysan, mais dans un certain éloignement.
Sur la gauche, dans le lointain, la forêt trace une ligne noire.
A droite s'étendent de grandes plaines sablonneuses comme celles de la Sologne, cou-
péo= çà et là par un maigre bouquet de sipins.
A peu près à mi-chemin, la route côtoie un étang qui a près d'un hectare d'étendue et qui horde au sud une pépinière très -fournie.
Depuis une heure qu'il marchait entre les deux gendarmes, Jaquot avait souvent essayé, sous sa blouse, de se débarrasser de ses menottes.
Mais il n'avait pas réussi.
Un peu avant l'étang, les gendarmes atteignirent une charrette traînée par un âne et conduite par une femme.
Cette charrette était tentée et semblable à celles des marchands de volaille qui courent les marchés et les foires des environs.
La vue de cette charrette fit tressaillir Jaquot.
The massiUj en l'embrassant, s'était penché à son oreille et lui avait dit :
— Si ta vois une charrette le long de la route, tâche de faire un faux pas, mets-toi à crier, dis que tu t'es foulé le pied et que tu ne peux plus marcher.
Jaquot était tout en larmes, au moment où le braconnier lui avait fait cette mvstérieusc
recommandation, et il n'y avait guùre pris garde.
Mais la vue du véhicule la lui rappela.
Et Jaquot se dit :
— Thomassin est un malin, et s'il m'a dit cela, c'est qu'il avait son idée.
Et comme ils n'étaient plus qu'à dix pas de la charrette; Jaquot poussa un cri de douleur.
— Qu'est-ce que tu as donc? fit le brigadier qui se tourna sur sa selle.
Jaquot s'aft'aissa en hurlant :
— J'ai attrapé une entorse!
— Veux-tu te relever, gibier de prison ! dit le brigadier.
Jaquot essaya de se remettre sur ses pieds et retomba.
— Ah çà! mais c'est donc vrai? fit le brigadier.
Jaquot s'était remis à pleurer.
Le gendarme, sur un signe de son supérieur, mit piei à terre et releva Jaquot.
Celui-ci essaya de marcher et se mit à hurler de plus belle.
— Heureusement que nous ne sommes plus qu'à trois kilomètres de Saint-Florentin et que voilà une charrette, dit le brigadier.
Et il cria :
— Hé ! la poulaillère !
•— La charrette tentée s'arrêta.
La femme se pencha en dehors, regarda en arrière et dit :
— Qu'est-ce que vous voulez?
Le brigadier poussa son cheval vers la charrette.
— Il faut nous rendre un petit service^, ma honse femme, dit-il.
— Volontiers, répondit la marchande de volailles.
— Xous conduisons un prisonnier qui ne pcîut plus n:iarcher. Voulez-vous le prendre sur votre charrette?
— Maisî dit la marchande, c'est une fichue compagnie, tout de même.
— Oh! ne craignez rien, il a les menottes.
— Alors, c'est bien. Faites comme vous voudrez.
La charrette paraissait encombrée de marchandises, et, sous sa tente, il faisait noir comme dans un four.
Pandore prit Jaquot à bras le corps et l'assit ; ur le bord de la charette.
— Il ne me fera pas de mal. au moins? demanda la marchande.
— Oh! il n'est pas méchant, dit le brigadier.
Jaquot continuait à se lamenter.
Les gendarmes se rangèrent aux deux côtés de la chirrette, qui se remit en mouvement.
— Nous arriverons un quart d'heure plus tard, dit le brigadier, mais j'aime autant ça que de l'avoir mis en travers de ma selle. Mon pauvre cheval est éreinté.
— Brigadier, vous avez raison, répondit Pandore.
Alors quelque chose s'agita sous la tente de la charrette, et une créature humaine étendit doucement une main vers Jaquot, tandis qu'une voix disait tout bas :
— Ne t'étonne pas, ne crie pas... je vais te délivrer et faire la nique aux gendarmes.
Jaquot avait reconnu li voix de Thomassin.
XLTII
Comment Thomassin, le braconnier, que Jaquot avait laissé au café des Arts, à Fay, se retrouvait-il blotti, moins d'une heure après, sous la toile de cette charrette de poulailler.
qui cheminait si lentement au peîit pas d'un fine?
A. première vue, c'était une énigme.
L'énigme était facile à expliquer, cependant.
Cinq minutes après le départ des gendarmes, Thomassin avait quitté le café, pris le chemin de sa maison et, au lieu de rentrer chez lui, il avait gagné les champs.
Les gendarmes allaient au pas, à cause de leur prisonnier.
Thomassin, quoique vieux, avait les jambes d'un bracouDier et il courait comme un lièvre.
En outre, il prit à travers champs, alors que les gendarmes suivaient la route, qui fait un assez long détour.
Ce qui fit qu'il arriva, une grande demiheure avant eux, au sommet d'une petite côte et alla frappera la porte d'une modeste ferme qui se trouvait à cent mètres de la route.
Cette ferme avait nom le Fiàts-Neiif. Elle était tenue pir un homme qui cultivait ostensiblement de mauvaises terres, et faisait en cach''tto un mùlier plus lucratif.
Il éta t mircliand de gibier.
En tout temps, chaise fermée ou non, Vin-
MAITRE ROSSIONOL 2.^:i
celot, c'était son nom, approvisionnait les marchés environnants.
Une étroite amitié l'unissait aux braconniers de la contrée, et certainement un de c^ux qu'il aimait le plus et à qui il n'avait rien à refuser, c'était Thomassin.
Thomassin frappa donc à la porte.
Le fermier, habitué aux visites nocturnes, ne demanda pas même qui frappait, et il vint ouvrir en chemise.
— C'est moi, dit Thomassin, et j'ai besoin de toi, compère.
— On te cherche, tu veux te cacher?
— Non, ce n'est pas ça.
— Qu'est-ce donc ? dit le fermier qui s 3 procura de la lumière.
— Hé! dit la fermière, éveillée en sursuit par la lumière et qui sortit sa tête des rideaux de l'alcôve, c'est Tami Thomassin?
— C'est moi, ma bonne femme, et j'ai besoin de vous. Or, comme vous me trouvez toujours, vous autres, j'ai pensé que vous me rendriez un service.
— Voyons donc ça ! fit la fermière.
— Il faut mettre votre âne à la charrette, la mère.
— Tu as besoin de la charrette?
28r> MAITRE ROSS'CtNOL
— De la charrette et de vous, et il ne faut pas muser : nous n'avons que le temps.
— Mais... objecta le fermier.
— Il n'y a pas de mais, dit Thomassin ; il faut faire ce que je vous demande et sans me questionner encore, ou jamais vous ne reverrez mon gibier.
— Tu sais qu'on n'a rien à te refuser, dit le fermier qui s'en alla atteler son âne, tandis que la fermière, non moins complaisante, s'habillait à la hâte derrière les rideaux de son lit.
• — Hé! mon homme, cria-t-elle à son mari, il faut débarrasser la charrette.
— Pourquoi faire? demanda Thomassin.
— Mais, dame! parce qu'elle est pleine de volailles que je comptais porter au marché de Saint-Florentin demain matin.
— Laissez vos volailles.
— Alors ce n'est donc pas pour aller chercher un cerf ou un sanglier en forêt ?
— Non.
Et comme elle le regardait :
~ Nous n'allons pas en forêt.
— Et où allons-nous?
— A Saint-Florentin.
— A cette heure-ci?
— Oui. Mais je n'ai pas le temps de causer. Je vous dirai tout cela en chemin, la mère.
Et, en etfet, un quart d'heure après, Tho,massin, couché et dissimulé sous la cargaison de la charrette, se trouvait en route avec la mère Vincelot.
— Ecoutez, lui disait-il, vous n'avez pas de gibier?
— NoD.
— Alors vous ne craignez pas les gendarmes?
— Je me fiche d'eux comme d'une guigne.
— Bon I alors voici la chose : nous alious les rencontrer.
— Qui, les gendarmes?
— Oui, ou plutôt ils nous rattraperont, car ils hiarchent plus vite que nous.
— Et alors?
— Ils mènent un prisonnier, un garçon auquel je m'intéresse. Il aura Tair de se fouler le pied et de ne plus pouvoir marcher. Alors les gendarmes vous dem mderont à le mettre dans votre charrette.
— Et je le prendrai?
— Oai, la mère.
— Et puis?
— Et puis, le reste me regarde !
Et Thomassin, qui souleva un coin de la
:i8^ MAITRE ROSSIGNOL
tente, aperçut les gendarmes qui chevauchaient dans le lointain.
— Pourvu que cet imbécile de Jaquot se souvienne de ce que je lui ai dit, pensait le braconnier, à mesure que les gendarmes gagnaient du terrain.
Mais, comme on l'a vu, Jaquot se souvint, et, dix minutes après, il était installé dans la charrette auprès de la mère Vincelot qui avait parfaitement joué son rôle.
Thomassin avait donc touché Jaquot légèrement, lui disant à voix basse :
— Ne t'étonne pas et laisse-toi faire.
Jaquot avait reconnu la voix de Thomassin.
— Couche-toi sur le dos tout doucement, sans attirer l'attention des gendarmes, difencore le braconnier. -
Le bruit des roues de la charrette couvrait suffisamment la voix de Thomassin.
Jaquot obéit encore.
Alors, avec une habileté merveilleuse, le bra,:onnier défit les menottes du prisonnier, qui r;3trouva l'usage de ses mains.
— L'eîu froide ne te fait pas peur? dit Thomassin.
— rs'on, répondit Jaquot.
— Nous sommes ;out à riicurc à i'éUing".
— Bon!
— Tu vas sauter en bas de la voiture, et en deux siuts tu seras à l'eau.
Jaquot comprit qu'il pouvait se sauver.
— Une fois à l'eau, poursuivit Tliomassin, tu nageras vers la sapinière, et si tu y arrives, il faudra que tu sois bien maladroit pour ne pas échapper aux gendarmes.
En parlant ainsi, Thomassin coupait la corde qui fixait la tente à l'arrière de la charretîe.
L'étang n'était plus qu'à dix pas.
— Allons! hardi! fit le braconnier.
Jaquot se glissa sous les volailles et so laissa
tomber sur la route, à l'arrière de l\ charrette.
Les gendarmes entendirent le bruit de sa chute et se retournèrent.
— Ah! tonnerre! dit le brigadier.
Mais déjà Jaquot s'était relevé, et il avait franchi la route d'un bond avec la rapidité d'un chevreuil.
Puis il était tombé dans l'étang...
Et les deux gendarmes n'étaient point encore revenus de leur stupeur que Jaquot, qui nageait comme un poisson, tirait untJ coupe au milieu de la nappe d'eau...
La mère Vincelot, jouant son rôle jusqu'au bout, s'était mise à crier.
Les gendarmes n'eurent donc même pas la pensée qu'elle eût été complice de Jaquot.
D'ailleurs elle n'avait pas cessé une minute de tenir le fouet d'une main et les rênes de l'autre.
Comment aurait-elle pu aider le prisonnier à se défaire de ses menottes?
Les gendarmes, au reste, n'étaient pas demeurés à flâner auprès de la charrette;
Ils avaient fait franchir le fossé de la roule à leurs chevaux et galopaient au bord de l'étang, au milieu duquel Jaquot nageait avec la vigueur d'un homme qui vient de reconquérir la liberté et tient à la conserver.
— Ah ! petit misérable ! hurlait le brigadier; t'arrêteras-tu, oui ou non?
Mais Jaquot nageait en droite ligne vers la sapinière.
Le brigadier galopait d'un côté de l'étang, le gendarme de l'autre.
Mais la terre qu'ils foulaient était boueuse.
détrempée par les pluies récentes, et ils avaient beau éperonner leurs chevaux, ils ne faisaient pas beaucoup de chemin.
Thomassin le braconnier s'était tenu immobile d'abord au fond de la charrette.
Mais quand les gendarmes furent loin, sortit la tête et se mit à regarder. •
La nuit n'était pas tellement sombre qu'i. ne pût voir le petit valet de ferme nageant au milieu de l'étang et les deux gendarmes empêtrés dans la boue.
— S'il gagne la sapinière il est sauvé, dit-il.
— A savoir, dit la mère Vincelot,
— Oh! ce n'est pas dans la sapinière qu'ils le rattraperont, c'est bourré d'épines comme une bauge à sangliers.
— S'ils ne le repincent pas aujourd'hui, ils le repinceront un autre Jour.
— A savoir encore.
La mère Vincelot hocha la tête.
— Quand la justice a mis la main sur un homme, dit-elle, il a beau s'échapper, elle le rattrape toujours.
— Bah! bah! dit Thomassin, la sapinière touche à la forêt.
— Ça ne fait rien.
— Et quand on est dans la forêt on peut se
moquer pour longtemps des gardes et des gendarmes.
— Il faut manger.
— Je lui porterai des vivres.
— Et tu te feras prendre...
— Oh ! moi, oa m'est égal, on ne peut rien me faire pour ça.
Et Thomassin continuait à suivre du regard le fugitif.
Enfin celui-ci touclia la sapinière et disparut.
— Sauvé ! dit Thomassin.
Et il sauta en bas de la charrette.
— Est-ce que tu t'en vas? dit la marchande de volaille?.
— Pardine ! ils ne m'ont pas vu...
— Mais moi... qu'est-ce qu'il faut que je fasse?
— Faut vous en aller, la mère.
— Les gendarmes reviendront, s'ils ne peuvent pas le reprendre.
— Eh bien ! est-ce que vous êtes à leurs ordres, après tout?
— Tu as raison, dit la more Vincelot, qui avait une certaine indépendance dans le caractère, du moment qu'il s'agissait des gcn-
armes.
EL elle tourna bride et reprit tranquillement le chemin de sa ferme, tandis que Thomassin se sauvait à travers champs...
Le lendemain matin, au petit jour, il y avait déjà da monde au café des AtIs, de Fay-aux- Loges.
La plupart des personnes qui s'y trouvaient la veille au soir, sauf la mère Morin, étaient à y boire du vin blanc, et naturellement on s'y entretenait de l'arrestation du pauvre Jaquot.
Chacun, comme on pense, disait son mot.
— Jaquot est un bêta, disait le cafetier. C'est lui qui sera allé, sans le savoir, acheter du poison.
— C'est ton opinion, dit le vieux soldat, mais ce n'est pas la mienne.
— S'il n'avait pas fait quelque mauvais coup, on ne l'aurait pas arrêté.
— Ça c'est vrai, dit un autre.
— Est-ce qu'on ne nous laisse pas tranquilles, nous autres, qui ne faisons de mal à personne? ajouta un troisième.
— x\h ! bien sûr.
— Mais il est innocent tout plein, ce pauvre .Jaquot, dit la carr^iière. Rossignol lui aura dit
de s'en aller à Orléans chercher une drogue quelconque, et il 3' sera allé.
— Alors s'il n'a pas su ce qu'il faisait, on le relâchera.
Le vieux soldat hocha la tête.
— Jaquotj dit-il, n'est pas plus coupnhle que maître Rossignol ; mais il? ont affaire à des gens plus forts qu'eux, et le médecin Bazirc saura arranger les choses que la police n'y verra que du feu.
— Va donc, mon vieux, va donc ! dit le cafetier; si Rossignol était innocent, il y a heau jour qu'on l'aurait lâché !
— J'en mettrais ma main au feu! dit le vieux soldat. Il y eut parmi les huveurs un sourire d'incrédulité.
— Enfin, qu'est-ce qu'il lui arrivera? demanda la cafetière.
— A Rossignol?
— IS'on, à Jaquot.
— Il en aura pour dix ans.
— Pour dix ans ou pour rien du tout, dit une voix sur le seuil de l'étahlissement.
C'était Thomassin qui entrait.
Le braconnier avait un air narquois.
— Ah ! dit-il, Jaquot n'est pas encore condamné.
— Il le sera, le petit malheureux.
— Qu'est-ce qu'on lui fera, si on ne le prend pas?
— Hein? dit le cafetier.
— Il a filé entre les doigts des gendarmes comme une anguille, le petit.
— Pas possib'e!
— Il leur a échappé?
— Oui.
— Mais comment ?
— Je lui ai donné un coup de main.
M. Thomassin raconta l'évasion miraculeuse de .laquot et le rôle qu'il avait joué, lui.
Les paysans applaudiront toujours à une mystification dont les gendarmes seront l'objet.
On se mit à rire bruyamment et on félicita Thomassin.
Il n'y eut que le vieux soldat qui ne rit pas.
— Tu as eu tort, dit-il.
— Pourquoi donc ça?
— Crois-tu à l'innocence de Jaquot?
— Pardine!
— Eh.bien, un homme qui se sauve est coupable. Tu l'as mis dans son tort.
— Il vaut toujours mieux être au grand air qu'à l'ombre, dit le braconnifr.
29(i MAITRE ROSSIGNOL
— C'est possible.., mais tu verras...
— Bah! bah! dit Thomassin, une fois que la justice vous tient, elle vous tient bien, et ce serait à recommencer que je ne ferais ni une ni deux pour donner un coup de main à Jaquot.
Et le braconnier, parlant ainsi, se versa un verre de vin blanc.
Suivons maintenant M. de Fontbonne.
Le jeune homme, comme on l'a vu, en apprenant que le curé de Fay était de retour, avaif. couru au presbytère.
Le paysan qui, en chemin, avait appris au jeune prêtre le drame de la Grenouillère, lui avait également parlé des projets de mariage qui avaient eu lieu entre le baron et Germaine Rossignol.
Aussi, en le voyant entrer, le prêtre allat-il à M. de Fontbonne et lui prit-il les mains en lui disant tristement :
— Je sais ce qui vous amène.
~ Monsieur le curé, dit le jeune homme, vous savez tout, je le vois.
— J'ai tout appris aujourd'hui.
— Et certainement vous partagez mon opinion.
— Ah ! certes, dit le curé, Rossignol est peutêtre une âme égarée, mais c'est à coup sûr un honnête homme.
— Et cependant on l'accuse.
— Hélas ! je le sais.
Le prêtre leva un doigt vers le ciel :
— La Providence est là, dit-il.
— Mais elle ne fait pas toujours des miracles, dit le jeune homme, et il en faudrait un pour sauver ce malheureux homme que tout le monde accuse.
— Voyons, monsieur le baron, dit le curé, ayez plus de confiance dans la justice de votre pays.
— Les preuves sont accablantes...
— Oui, dit le prêtre, en apparence du moins. Mais mon témoignage, au jour de la justice, sera d'un grand poids.
M. de FoQtbonne tressaillit.
— Dites-vous vrai? fit-iir *
— Monsieur le baron, répondit le curé, on a dit que cet enfant qui était élevé à la Gre-
nouillère était le fils de M. Jules Bertomy.
— En efife^.
— Dès lors il est tout simple qu'on accuse Rossignol d'avoir voulu sauvegarder l'héritage de sa fille en empoisonnant son beau-frère; mais quand on saura que cet enfant n'était pas le fils de M. Bertomy....
— Dites-vous vrai?
— Je ne puis vous en dire davantage. Seulement j'ai en ma possession des papiers que M. Bertomy m'a confiés il y a plus de cinq mois.
— Ali ! fit M. de Fontbonne avec un rayon de joie.
— Et M. Bertomy m'a affirmé sur l'honneur avoir dit alcrs à son beau-frère qu'il ne déshériterait point sa nièce....
— Il avait dit cela à Rossignol?
— Oui.
— Et il y a longtemps?
— Plus de trois mois avant mon départ.
— C'est-à-dire bien avant que la maladie de M. Bertomy ne devînt grave ?
— Oui, monsieur.
— Et vous direz cela à la justice?
— Oui, monsieur.
— Ah ! monsieur le curé; dit ]M. de Font-
bonne en prenant les mains du pauvre prêtre, j'ai le pressentiment que vous le sauverez.
— Je ferai du moins ce qui dépendra de moi, et peut-être Dieu permettra-t-il que je réussisse.
M. de Fontbonne avait donc quitté, le cœur plein d'espoir, le curé de Fay.
Mais, comme on l'a vu, une catastrophe nouvelle l'attendait au café des Arts.
Les gendarmes y arrêtaient Jaquot une minute après son arrivée.
Pendant un quart d'heure M. de Fontbonne fut comme fou.
Le pauvre garçon n'était pas ce qu'on appelle un homme fort ; il était d'un esprit ordinaire et d'un courage ordinaire aussi.
La nature ne l'avait pas exceptionnellement trempé, et dans le premier moment il ne sut que faire ni à quel saint se vouer.
Retournerait-il chez le curé ; irait-il à la Grenouillère annoncer l'arrestation de Jaquot? ou bien continuerait-il seul son chemin vers Orléans?
Les gens qui se trouvaient au café des Arts n'osaient lui dire un mot.
Enfin M. de Fontbonne se décida à partir pour Orléans.
D'abord, il espérait toujours voir Rossignol; ensuite, il fit la réllexion que s'il revenait à la Grenouillère, il serait forcé de dire à M'^'^ Rossignol et à sa fille ce qui s'était passé, et que les deux pauvres femmes sentiraient s'accroître leur désespoir.
Il remonta donc tout seul dans son cabriolet et prit la route d'Orléans.
En partant à pareille heure, M. de Fontbonne ne pouvait pas espérer qu'il verrait Rossignol avant le lendemain.
Mais il savait que les magistrats ont des habitudes matinales, et il espérait être reçu par le procureur impérial le lendemain, dès la première heure.
11 arriva donc un peu avant minuit^ mit son cheval et sa voiture à l'hôtel du Loiret et io coucha.
Le lendemain, à sept heures et demie, il se présentait chez le chef du parquet.
Le magistrat le reçut avec courtoisie.
— Hélas! monsieur, lai dit-il, je sais pourquoi vous venez, et je vous avais même fait espérer que, l'instruction terminée, vous pourriez voir le prisonnier. ^Malheureusement ^il n'en est rien encori\
— Comment! monsieur, dit le baron, cette
MAITRE ROSSIGNOL iJO I
instruclion ii'est donc pjs terminée encore?
— Elle recommence,, dit le magistrat.
'SI, de Fontbonne songea alors à l'arrestation de Jaquot.
— Nous avons besoin d'un supplément d'enquête, poursuivit le magistrat.
— Mais on persiste donc à croire ce pauvre homme coupable? s'écria le baron.
Le magistrat ne répondit pas.
— Monsieur, reprit M. de Fontbonne, il est un témoin que je vous supplie d'interroger.
— Qui donc?
— Le curé de Fay-aux-Loges. Il est de retour depuis hier.
— Le curé était absent au moment du crime, monsieur.
— Oui, mais il connaît Rossignol comme nous.
— Ce n'est pas une raison po'jr le fdire assigner.
— Et s'il avait des papiers importants que lui aurait confiés le défunt?
— Ah ! ce serait différent. Mais ces papiers, les a-t-il?
— Je vous l'affirme sur l'honneur.
— Eh bien ! monsieur, dit le procureur impérial, l'abbé X... sera entendu.
Et M. de Fontbonne fut obligé de cjulUer Orléans sans avoir pu voir maître Rossignol, qui était toujours au secret.
Tandis que M. Hippohie de Fontbonne s'en allait à Orléans, tandis que Thomassin le braconnier rentrait tranquillement à Fay, les deux gendarmes, pestant* et jurant, faisaient de vains efforts pour rattraper leur prisonnier fugitif.
Jaquot leur avait bel et bien échappé.
Engagés dans les terres labourées, les gendarmes n'avaient pu atteindre Textrémité de l'étang et le bord de la sapinière que longtemps après lui.
Jaquot, comme on le pense bien, avait mis à profit cette avance.'
Cependant il n'était pas allé bien loin.
La forêt touchait à la sapinière, il est vrai; mais eu cet endroit elle était claire, de haute futaie, et elle lui offrait un abri moins sûr.
La sapinière au contraire était serrée, obscure, et faisait le désespoir des chasseurs, qui.
après s'y être aventurés pour y tirer des écureuils, ne savaient plus comment en sortir.
Même en laisant leurs chevaux, même. en y entrant à pied, les deux gendarmes n'auraient pu s'en tirer, embarrassés qulls auraient été par leurs grandes bottes, leur sabre et leur uniforme.
Ils tinrent un moment conseil.
Enfin le brigadier murmura :
— îl n'y a pas mèche pour ce soir; autant chercher une aiguille dans une botte de foin.
— Que faire donc ? demanda Pandore.
— Une clifose bien simple.
— Laquelle
— Aller nous coucher.
Pandore ne demandait pas mieux.
— Il n'ira pas loin, sois tranquille, reprit le brigadier.
— Dame ! où pourrait-il aller ?
— Il gagnera la forêt^ mais demain nous transmettrons son signalement à tous les gardes, et en vingt-quatre heures il sera pincé.
— Ah ! le brigand ! dit Pandore, il nous a joliment fait voir le tour,
— Ce que je ne m'explique pas, murmura le brigaiier, c'est qu'il ait pu ôter ses menottes.
— Qui sait si la bonne femme ne l'apas aidé?
— Je ne crois pas. Elle avait déjà assez peur quand nous l'avons mis dans la charrette.
Et les gendarmes, en paix avec leur conscience, reprirent avec philosophie le chemin de la grande route, et par conséquent la route de Saint-Florentin. La charrette de la marchande de volailles avait disparu.
Le brigadier le remarqua.
Mais Pandore lui fit observer, avec tout le respect qu'on doit à un supérieur, que cela n'avait rien d'étonnant, et qu'ils avaient perdu près d'une heure que certainement la charrette avait mise à profit.
Le brigadier mit son cheval au petit trot. Pandore l'imita, et trois quarts d'heure après ils arrivaient à Saint-Florentin. Il n'était pas.trèstard encore.
Si les campagnes dormaient, la petite ville veillait encore çà et là.
Le café des Arts et le café de l'Univers n'avaient point encore éteint leurs lumières, et en passant, devant le premier de ces deux établissements, le brigadier entendit le clic-clac des l)illes sur le billard.
Tout à coup un homme sortit du café.
Il avait, lui, entendu les pas des chevaux sur le pavé de la rue.
Cat homme n'était autre que le docteur Bazire.
— Eh! brigadier? dit-il.
Le brigadier se tourna sur sa selle.
— Qui m'appelle? dit-il.
— Moi, Bazire, répondit le docteur.
— Ah! bonsoir, monsieur, dit' le brigadier, peu satisfait d'avoir à conter sur-le-champ sa mésaventure.
— Vous venez de là-bas? fit Bazire.
— Oui.
— Et vous n'avez pu mettre, je le vois, la main sur notre homme?
En effet, bien qu'il fit assez noir, Bazire voyait bien que les gendarmes n'avaient pas le moindre prisonnier.
Le brigadier lâcha un juron.
— Au contraire, dit-il, nous avons mis la main dessus.
— Ah! ah! où est-il donc, le gaillard?
— Mais il a fait comme les anguilles, il nous a glissé des doigts.
— Comment cela? lit Bazire en fronçant les sourcils.
— Ma foi ! dit le brigadier qui regarda son gendarme, autant tout dire. .
Et il conta' de point en point au docteur comœent il s'était arrêté à Fay-aux-Loges, et y avait trouvé le petit domestique s'apprêtant à conduire M. de Fontbonne à Orléans; comment encore il lui avait exhibé le mandat d'arrestation, mis les menottes en dépit de ses larmes et l'avait emmené.
Enfin, tout en panachant son récit de quelques jurons bien sentis, il apprit au docteur le bon tour que leur avait joué leur prisonnier.
Bazire fronçait toujours le sourcil.
— Mais ne vous inquiétez pas, acheva le brigadier, il ne sera pas en liberté longtemps.
— Qui sait ? dit Bazire.
— Où voulez -vous qu'il aille?
— La forêt est grande.
— Oui, mais il n'y pousse pas des boulangers, et il faut manger.
— C'est vrai.
— Et puis les gardes mettront la main dessus, si nous ne le faisons nous-mêmes.
— Cela est possible encore, murmura Bazire. -— Enfin vous pensez bien que dès demain,
poursuivit le brigadier, nous allons nous remettre en campag-ne.
— Ah ! dit Bazire, c'est que c'est très-important qu'on s'assure de ce garçon-là.
— Vraiment? dit naïvement le brigadier.
— Il est le principal complice de Rossignol, sinon Tunique.
Et Bazire, sur ce mot, souhaita le bonsoir aux gendarmes et s'alla coucher.
Au fond, le docteur était ravi.
Un homme qui se sauve au lieu de se laisser conduire en prison, se disait-il, est évidemment coupable, aux yeux de la justice, bien entendu.
— Allons! allons! cette petite affaire ne marche pas trop mal, et je veux perdre mon nom de Bazire si je ne suis pas décoré cette année.
Et Bazire se mit au lit avec la quiétude d'un médecin légal qui a trouvé un bon petit empoisonnement qui lui fera le plus grand honneur.
Cette nuit-là encore, il rêva qu'un ruban rouge de plusieurs mètres de longueur pendait à sa boutonnière et que le ministère public le félicitait hautement des services qu'il avait rendus à la cause de la justice.
Jaquot, cependant, était demeuré caché dans la sapinière une partie de la nuit.
Ses souvenirs d'enfance l'avaient servi du reste.
Avant d'entrer au service de maître Rossig-nolj Jaquot avait été berger dans une ferme voisine de l'étang pendant deux ou trois années.
Il était tout jeune alors, mais les premières impressions ne s'cfTaccnt jamais.
Ôr, tandis cxu'il nageait vigoureusement dans IVitang, il s'était souvenu que jadis il se glissait dans la sapinière pour y dénicher des pies et des merles, et qu'il y avait parmi les sapins un bouleau presque centenaire, aux branches dépouillées, et que le tronc de cet arbre était creux.
Qui savait cela?
Personne peut être, les gendarmes moins que persounc.
.Jaquot se souvenait qu'ayant aperçu un nid de pie au sommet de l'une des branches de Tar-
bre, il s'était mis à grimper, était parvenu au couronnement du tronc, et n'avait pas été peu étonné de le voir complètement foré comme avec une vrille.
D'en bas, on ne voyait rien.
D'en haut, on apercevait un trou béant, assez grand pour recevoir un homme.
Jacjuot se souvenait de cela.
Il se glissa donc en rampant le long des sapins, évitant avec soin les broussailles, dont le froissement aurait pu le trahir, jusqu'à cet arbre dont il connaissait parfaitement l'emplacement.
Au pied du bouleau il s'arrêta.
Il entendait toujours les gendarmes qui juraient et pestaient à distance et n'osaient se risquer dans la sapinière.
La portée de la voix, la nuit surtout, est un moyen pour le paysan, et surtout pour le forestier, pour juger du plus ou moins d'éloignement de ceux qu'il entend parler.
Jaquot calcula qu'il était bien à cent cinquante mètres des gendarmes.
Et les sapins étaient si serrés qu'il n'avait pas peur que les gendarmes le vissent grimper à son arbre.
3i0 MAITRE ROSSIGNOL
Leste comme un chat, il atteignit donc le haut du bouleau.
Puis il se laissa retomber au fond du trou.
— Cherchez-moi maintenant, se dit-il.
Et pour la première fois depuis dix jours, le pauvre garçon eut un rire aux lèvres.
Le rire de triomphe du faible contre le fort, de l'être chétif qui échappe à l'être vigoureux.
Les gendarmes s'éloignèrent.
Outre qu'il avait l'oreille fine, .Jaquot était servi, en outre, par la sonorité d'une nuit froide et calme.
A la voix qui devenait plus confuse, le petit valet comprit que, découragés, ses persécuteurs retournaient vers la route.
Puis, un quart d'heure après, il entendit le bruit retentissant de leurs chevaux.
Et alors il se dit :
— Je suis sauvé pour cette nuit, toujours. Et Jaquot délibéra avec lui-même sur le
parti qu'il avait à prendre.
Une voulait pas aller en prison.
Mais enfin il ne pouvait pas passer toute sa vie dans ce creux d'arbre.
D'abord, comment mangerait-il ?
Jaquot avait soupe eîi quittant la Grenouil-
1ère ; il n'avait donc pas faim, il pouvait attendre. Mais combien de temps attendrait-il?
Et ensuite où irait-il, s'il quittait cette retraite où il était bien sûr qu'on ne le viendrait pas chercher ?
Tout en réfléchissant ainsi, Jaqaot s'endormit de lassitude.
Quand il se réveilla, il était tout endolori, tout ankylosé; cependant il n'avait pas dormi longtemps, car il était toujours nuit.
Un silence profond régnait autour de lui; à peine, dans le voisinage, le houhoulement d'une chouette ou le coassement d'une grenouille au fond de l'étang.
En s'éveillant, Jaquot eut une idée.
— Puisque Thomassm m'a délivré^ se dit-ilj bien sûr qu'il ne m'abandonnera pas et qu'il m'apportera à manger.
Gela était assez vraisemblable.
Mais T'homassin connaissait-il le mystère de l'arbre creux? •
Voilà ce que Jaquot n'aurait pu dire.
Cependant, comme il n'entendait aucun bruit autour de lui, il se hissa hors de sort trou, et remonta sur le couronnement du bouleau.
Alors il aperçut au travers des arbres, et à
une assez grande distance, une lueur rougeàtre.
Jaquot pensa que c'étaient des bûcheux qui faisaient du charbon en forêt.
Les étoiles, qui sont l'horloge du pauvre, marquaient quatre heures du matin.
— Bah! se dit Jaquot, si les gendarmes reviennent, ils ne reviendront que demain matin avec le jour; j'ai le temps d'aller demander un morceau de pain aux bûcheux.
Et il se laissa glisser à terre.
Jaquot se mit à courir à travers les sapins, non en ligne droite, mais en zigzag.
Il avait un but en cela, ne pas laisser de trace derrière lui, et rendre sa marche semblable à celle d'une bête fauve plutôt qu'à celle d'un homme.
La lueur rougeàtre brillait toujours dans l'éloignement.
Jaquot sortit de la sapinière.
Elle touchait presque à la forêt, mais cependant une bande de terre l'en séparait.
11 se coucha à plat ventre, non sans avoir prêté l*oreille longtemps.
On n'entendait aucun bruit, et le jour était loin encore.
Alors, en. deux bonds, Jaquot eut franchi li langue de terre et sauté le fossé d'enceinte de U forêt.
Une fois sous le couvert, il prêta de nouveau l'oreille.
Même silence !.
— Décidément, se dit-il, les gendarmes sont couchés.
Et il prit sa course dans la direction de cette lueur qu'il croyait être un feu de bûcherons.
A mesure qu'il avançait, la lueur augmentait de volume.
Bientôt il eatendit un murmure confus.
Puis le murmure se changea en voix humaines, et puis les voix lui parurent moduler un chant bizarre.
Jaquot avança encore.
Enfin les voix et le chant qu'il entendait devinrent tout à fait distincts.
Jaquot s'arrêta tout surpris.
Chant et paroles a»'nvant Jusqu'à lui étaie;it
formulés dans une langue inconnue dont il ne comprenait pas un mot.
Un moment il eut l'idée de rebrousser chemin et une crainte vague s'empara de lui.
Mais la curiosité l'emporta bientôt chez lui sur la prudence.
Jaquot se remit eu marche.
Et il arriva ainsi jusqu'à une clairière au milieu de laquelle flambait un brasier entouré d'êtres bizarrco.
Une allée forestière bordait la clairière.
Jaquot s'arrêta, et il lui suffit d'un coup d'œil rapide pour savoir à quoi s'en tenir.
Une baraque roulante était restée au milieu de l'allée.
Deux chevaux étiques paissaient l'herbe du bois.
Autour d'un feu de branches mortes allumé à la hâte, une douzaine d'hommes en guenilles et de femmes couvertes d'oripeaux, les uns et les autres bronzés comme des mulâtres, dansaient, chantaient et riaient. Jaquot reconnut une bande de ces bohémiens nomades, hercules et saltimbanques, qui courent les foires, sautent sur la' corde, font des tours de force, avalent de Tétoupe enflammée et des lames de sabre, et gagnent leur vie comme ils
MAITRE ROSSIGNOL 31o
peuvent, — race de mendiants et d'artistes.
D'abord, le pauvre valet songea à battre prudemment en retraite.
Mais le sommeil avait creusé son estomac, il avait faim, et Fodeur d'une sorte de ratatouille qui cuisait dans un vase de terre, auprès du brasier, le séduisit à ce point qu'il ne pensa plus aux gendarmes.
D'ailleurs, Jaquot avait quelques sous dans sa poche.
Les gendarmes, en l'arrêtant, avaient négligé de le fouiller, et il était encore en possession d'une bourse de crin au fond de laquelle il y avait trois ou quatre francs en pièces de dix sous.
Jaquot se dit :
— Ces gens-là ne sont pas méchants, et ils ne doivent pas aimer les gendarmes.
Et puis, avec de l'argent on est toujours bien reçu.
Et Jaquot lit deux bonds encore, et il se trouva au milieu de bohémiens.
Ceux-ci cessèrent de rire et de chanter.
Les enfants qui dansaient s'arrêtèrent.
Celui qui paraissait être le chef de la troupe s'avança et regarda Jaquot d'un air menaçant:
— Que nous veux-tu ? dit-il.
Mais Jaquot répondit en souriant :
— Je ne suis pas homme à vous faire du tort, braves gens. Au contraire, je suis un pauvre diable qui a faim et soif. Voulez-vous, avec de l'argent, bien entendu, me donner un
eu de pain et de vin ?
Le bohémien, touché de cet air humble et avenant tout à la fois, regarda Jaquot.
Il lui trouva la mine intelligente, l'air bonhomme, et il s'aperçut que le pauvre garçon avait déchiré sa blouse après les ronces, et ensanglanté ses pieds et ses mains.
Et il lui dit en lui frappant sur l'épaule :
— Si tu ne viens pas ici pour nous faire du tort, sois le bienvenu. Tous les hommes, surtout ceux qui ont faim et soif, sont des frères pour nous.
Quand il se vit au milieu des bohémiens, Jaquot respira.
Il respira librement, ce qui ne lui était pas arrivé depuis trois heures.
Celui qui paraissait être le chef de la bande
le regardait avec attention, et lui-même Jaquot se disait :
— Il me semble que j'ai déjà vu cet homme quelque part.
Une femme vêtue d'une jupe ronge et d'un corsage de velours à paillettes ternies lui donna un morceau de pain.
Un enfant lui apporta une bouteille dans laquelle il y avait un reste de vin.
Jaquot prit le pain, mais il refusa la bouteille.
— Il y a de l'eau en forêt partout, dit-il.
— Bois don^, mon garçon, dit le siltimbanque. C'est de bon cœur. .
Jaquot nlordit à belles dents le morceau de pain et approcha la bouteille de ses lèvres,
— Tu es donc perdu en forêt? lui dit le bohémien.
— Ah! non.
— Tu te caches, peut-êtra?
— Oui.
— Et pourquoi te caches-tu?
Jaquot montra ses poignets, qui attestaient par une récente meurtrissure la Irice des menottes,
— Je viens de m'échapper des mains des gendarmes, dit-il.
3i8 MAITRE ROSSIGNOL
Le clief de la bande fronça le sourcil.
— Tu as donc volé ? fit-il.
— ]\Ioi ! s'écria Jaquot.
Et il rougit d'indignation à ce soupçon, et son indignation fut telle que le bohémien ne douta plus de son honnêteté.
— Qu'as-tu donc fait ? dit-il.
— Rien.
— Alors pourquoi t'arrêtait-on ?
— Ils ont bien arrêté mon pauvre maître qui était aussi innocent que moi.
— Et qui est donc ton maître ?
— Rossignol, le fermier de la Grenouillère. Le bohémien je! a un cri :
— Je savais bien,dlt-i], que je t'avais déjà vu.
— Moi aussi, dit Jaquot, je vous ai vu quelque part.... Ah ! attendez..., oui.... je crois bien que c'est vous.... l'homme du fossé....
— C'est moi, dit le bohémien.
Pui^, d'une voix émue :
— Tu dis donc qu'on a arrêté maître Rossignol?
. —Oui.
— Pourquoi donc? c'est le plus brave homme que je connaisse, et je n'oublierai jamais ce qu'il a fait pour moi.
Du moment où le bohémien et l'homme
du fossé ne faisaient qu'un, Jaquot n'avait plus à se gêner, et il raconta succinctement, mais sans omettre aucun détail, le drame de la Grenouillère.
Qu'était-ce donc que l'homme du fossé?
Nous allons le dire en deux mots.
Trois années auparavant, le lendemain de la fête patronale de Sainl-Florentin, un pauvre diable d'hercule qui s'était attardé dans un cabaret et avait fêté la dive bouteille traversa en titubant le village de Fay et demanda à tous ceux qu'il rencontrait s'ils n'avaient pas vu pisser une baraque roulante et danscettebaraqueunetroupedesaltimbanqucs.
Les paysans sont mauvais, surtout pour les étrangers.
Il y avait devant l'auberge un groupe de pauvres gens qui, la vieille, avaient assisté aux exercices de force et d'équilibre du pauvre hercule.
Ils lui indiquèrent le chemin de Frainon, et non celui d'Orléans que la baraque avait suivi.
Puis, quand le pauvre homme fut loin, ils coururent après lui, le traitèrent de pa'ïen et de sorcier et lui cherchèrent querelle.
L'hercule juslifiait ordinairement son nom, mais ce jonr-là il était ivre, et comme ils se
320 MAITRE ROSSIf;NOL
mirent dix contre lui, ils on eiirenf. facilement raison.
Le malheureux fut roué do coups et laissé pour mort dans un fossé.
Alors les jeunes gens prirent la fuite.
Une heure après, un homme passa sur la route, dans une carriole, et trouva le saltimbanque couvert de sang-, évanoui et dans un état déplorable.
Cet homme était maître Rossignol.
Il chargea le malheureux dans sa voiture, le conduisit à la Cxrenouillère et lui donna des soins.
Pendant huit jours le pauvre diable ne put quitter son lit. Enfin, quand il fut sur pied, Rossignol lui donna une petite somme d'argent pour qu'il pût rejoindre sa troupe.
Tel était l'homme à qui Jaquot racontait ce qui s'était passé à la Grenouillère.
Et quand Jaquot tut terminé son récit, l'hercule s'écria :
— Aussi vrai qu3 je m'appelle Fanfreluche, je soutiendrais devant Dieu que ce bon M. Rossignol est innocent du crime dont on l'accuse.
— Ça n'empêchera pas qu'il foit condamné, et^ moi aussi, dit tristement Jaquot, car les gendarmes me reprendront, c'est bien sûr.
— Ils ne fe reprendront pas, dit l'hercule, si tu veux rester avec nous.
— Hein? dit Jaqu^t.
— Nous t'habillerons comme nous, dit la femme à la jupe rouge, et nous te passerons sur les mains et la figure une décoction de brou de noix qui te fera ressembler à un moricaud; personne ne te reconnaîtra.
Jaquot tressaillit, et il entrevit une liberté sans limites dans l'avenir au lieu des quatre murs d'une prison.
Entre la disparition de Jaquot et l'ouverture de la session des assises, il s'était écoulé plus d'un mois.
Qu'était devenu le petit valet de la Grenouillère? Nul ne le savait.
Les gendarmes, les gardes chasse, tous les agents de l'autorité avaient été mis vainement en réquisition.
On avait battu la forêt, fouillé la sapinière, visité les fermes où l'on soupçonnait qu'il avait pa se cacher, et on ne l'avait trouvé nulle part.
Ce que voyant, le parquet avait clos son enquête et décrété le renvoi de Rossignol devant la cour d'assises.
Hélas I tous ceux qui avaient protesté tout d'abord de l'innocence de Rossignol étaient maintenant réduits au silence.
Les calomnies de Bazire, les déclamations des bigots, avaient peu à peu retourné compléteiiient l'opinion.
Puis une personne s'était jointe à tout le monde pour accuser Rossignol.
Cette personne n'était autre que M™^ Boudin née deFontbonne, laquelle ne pardonnait pas à son jeune cousin de l'avoir dédaignée pour Germaine.
L'instruction terminée, et elle avait été longue, Rossignol avait pu voir ses parents, son futur gendre et le docteur Housselle.
Rossignol était parfaitement calme.
— Je ne suis pas coupable, vous le savez bien, disait-il. Advienne que pourra.
Sa femme et sa fille avaient eu avec lui une entrevue déchirante.
— Ah! mon pauvre homme, disait M'"'^ Rossignol en sanglotant. Dieu te punit à cette heure de ne pas croire en lui.
Un sourire avait effleuré les lèvres du philosophe.
— Mais, reprenait la pauvre feuime en pleurant et sans trop y croire, le hon Dieu fera un miracle^ il démontrera ton innocence, et alors...
Rossignol l'avait interrompue.
— Ma pauvre femme, dit-il, au lieu de me parler de ces niaiseries, prends courage. Il est probable que si Dieu existe il ne se mêle guère de ce qui se passe dans notre planète. Mais je vais me trouver bientôt en présence de douze honnêtes gens, mes juges, et qui sait si mon innocence n'éclatera pas triomphante au grand jour des débats?
M. de Fontbonne avait été admis à voir Rossignol tous les deux jours.
Le jeune homme ne lui dissimulait pas que l'opinion publique le condamnait par avance.
— On a condamné Aristide, répondit tranquillement Rossignol.
Et, quelques mauvaises nouvelles qu'on lui donnât, il ne perdait rien de sa sérénité.
Enfin le decteur Rousselle vint le voir l-i' veille même de l'ouverture delà session.
— Mon ami. lui dit-il, j'arrive de Paris, où je suis allé consulter les plus grands chimistes de notre temps.
32i MAITRE ROSSIGNOL
— Ah ! fit Rossig-nol avec indifférence.
— J'avais eu un moment d'espoir.
— Qu'espérais-tu? demanda Rossignol.
— Que le goudron de bois renfermerait de l'acide pliénique comme le goudron de houille.
— Non, dit Rossignol.
— Or, si cela eût été, poursuivit M. Rousselle, tu étais sauvé.
— Est-ce à dire que je suis perdu ? fit Rossignol avec un sourire.
• — Non, et cependant une chose m'épouvante.
— Laquelle?
— L'accumulation de preuves laite par tes ennemis, et la disparition de Jdquot, ton domestique, qui passe pour être allé acheter des remèdes et du poison pour toi.
— Advienne que pourra! disait toujours Rossignol.
Après M. Rousselle, il reçut la visite de son avocat, M^ X..., le plus grand avocat des cours d'assises de ce temps-là.
Qui compterait les têtes que ce prince de la parole a arrachées au bourreau?
Qui pourrait dire le nombre des familles qu'il a sauvées de la honte et du désespoir?
MAITRE ROSSIGNOL 32o
Cependant maître X... ne se dissimulait pas la gravité de la situation.
— Mon ami, disait-il, nous ne sommes pas devant nos juges, et je puis vous parler à cœur ouvert. Je crois à votre innocence comme à la lumière du soleil, et cependant je suis plus ému à la pensée de vous défendre que je ne l'ai jamais été.
Nous avons un adversaire terrible, impitoyable, un ennemi acharné : Bazire.
Si je n'anéantis pas cet homme à l'audience, nous sommes perdus!
— Ah! dit Rossignol eu souriant, j'ai donné un coup de lancette qui me coûte cher.
Et il raconta,— ce qu'il avait oublié de faire jusqu'alors, — la scène de la foire à Saint-Florentin.
— Mais, acheva-t-il, je ne me repens pas de ce que j'ai fait, car, sans moi, la pauvre femme que j'ai saignée serait morte!...
Maître X... leva un doigt vers le ciel.
— Dieu est là ! dit-il.
Hossignol eut un nouveau sourire.
— Mon Dieu à moi, dit-il, c'est ma conscience, et ma conscience ne me reproche rien.
La province, plus encore que Paris, est avide des émotions de la cour d'assises.
Le lendemain, dès neuf heures, la bonne ville d'Orléans, où d'ordinaire Therbe pousse dans les rues, était en proie à une grande agitation, et la rue de la Bretonnerie, au milieu de laquelle s'élève le palais de justice, était encombrée d'une foule avide, impatiente, qui remplissait l'air de ses clameurs.
Ce matin-là, les cinq pataches qui viennent de Branne-la-Rolande, de Sully-la-Chapelle et de Fay-aux-Loges, et passent toutes dans ce dernier pays, étaient arrivées pleines de monde*
Les voitures de Châteauroux, de Jargeau et de Gien, ressemblaient à des fourmilières humaines.
Enfin, la place du Martroi, la rue Baunier, et jusqu'à la rue Royale, étaient remplies d'une foule nombreuse qui jetait par ses milliers de bouches à ses milliers d'échos le nom de Rossignol.
On vantait les vertus de la victime.
M. Bertomy, disait-on, était un homme charitable, doux et pieux.
Rossignol, au contraire, était un misérable, un chenapan, un païen.
Il avait empoisonné son beau-frère comme il eût tué un chien enragé, sans hésitation, sans remords.
A onze heures, la cour fit son entrée dans la salle, qui regorgeait de monde, et les jurés prirent place à leur banc.
On amena l'accusé.
Rossignol était vêtu de noir.
Son calme était le même, et il regarda sans émotion cette foule avide de le contempler.
Aux questions qui lui furent posées par le président, il répondit qu'il se nommait Jean- Pierre-Désiré Rossignol, était âgé de quarante-cinq ans, et exerçait la profession d'agriculteur à Fay-aux-Loges.
Le greffier donna alors lecture de l'acte d'accusation.
Il avait été rédigé par un jeune magistrat plein de talent, ambitieux et légèrement passionné.
Cet acte d'accusation était un chef-d'œuvre.
Il résumait en deux cents lignes toutes les charges accablantes s'élevant contre Rossignol;
il montrait l'accusé comme un homme aux instincts cupides, dépourvu de sens moral, niant Dieu et par conséquent ne redoutant pas la justice, et qui avait frappé d'autant plus sûrement sa victime qu'avant d'être agriculteur il avait été médecin.
L'acte d'accusation glissait sur la vie calme et patriarcale de Rossignol depuis vingt années, mais il était allé chercher dans un passé lointain, dans scn passé d'étudiant en médecine, une condamnation de quinze jours de prison pour rébellion envers des sergents de ville.
Il démontrait nettement que Rossignol avait été un des hommes les plus exaltés de l'école de médecine et avait été rayé à la veille d'un dernier examen.
Il établissait ensuite cette impiété scandaleuse dont le fermier n'avait cessé de donner des preuves.
Puis enfin, prenant corps à corps le crime qui lui était imputé, il dépeignait M. Bertomy revenant un soir avec un enfant, un fils naturel, élevé dans l'ombre jusque-là; et Rossignol, qui avait abrégé le peu de jours qui restaient à son beau-frère, pris d'épouvante à la pensée qu'il pouvait détruire, par un nouveau testament, la succession faite à sa propre fille.
Il montrait alors Rossig-nol lepoush^t bord la tentation, essayant de s'habiti] cette pensi'e que la fortune de son beau-frère ailait lui échapper, puis, se familiarisant peu à peu avec cette autre idée que M. Bertomy, phthisique, ne pouvait vivre longtemps, et qu'alors il pouvait avancer, sans remords, le dénoûment fatal de cette misérable existence.
Et comme Rossignol avait écouté impassible, sans un geste, s^ns une protestation, le jeune magistrat prit la parole et s'écria :
— Vous voyez, messieurs lesjurés, quel calme impudent! luDocent, aurait-il cette attitude?
On procède alors à l'audition des témoins à charge. ,
Le premier entendu fut le docteur Bazire.
Bazire avait l'habitude de parler devant la ustice. •
Il s'exprimait avec une précision nette et concise qui ne laissait rien à désirer.
Sa déposition fut un véritable réquisitoire et laissa bien loin derrière elle l'acte d'accusation.
Bazire démontra avec une grande cbrté que Rossignol s'était toujours défié de lui, ne l'avait appelé qu'avec répugnance et sur les vives instances de son beau-frère ; que le doctfur Rousselle et lui, loin de lui demander ses lu-
mières, l'avaient forcé, au contraire, à continuer ce traitement bizarre dans lequel lui, Bazire, n'avait jamais eu la moindre foi.
Enfin il apporta une charge accablante : il affirma que Rossignol ne le quittait jamais d'un pas quand il venait à la Grenouillère et prenait le plus grand soin de ne jamais le laisser seul avec son malade.
Après le docteur Bazire, on entendit le pharmacien de Saint-Florentin. Celui-ci se borna à dire quelesmatièressouraisesàson analyse contenaient une grande quantité d'acide phénique, et qu'il avait très-souvent délivré de l'arsenic à Rossignol pour ses expériences de chimie agricole.
L'interrogatoire, Tacte d'accusation et ces dépositions remplirent la première audience.
La séance fut levée à sept heures du soir et renvoyée au lendemain.
Ce soir-là, l'homme assez hardi pour soutenir dans la rue ou dans un lieu public que Rossignol était innocent aurait éfé infailliblement écharpé.
LU
Bazire, le triomphateur , Bazire, Thomme qui parlait si bien devant la justice et espérait plus que jamais qu'un beau ruban rouge s'étalerait bientôt à sa boutonnière, Bazire était cependant un homme d'ordre, parcimonieux même.
Il avait dû une partie de son succès à son économie, vertu vantée entre toutes parmi les gens de la province en général, et du département du Loiret en particulier.
11 y a à Orléans trois hôtels : l'hôtel d'Orléans, tenu par Erébant, le père du nôtre, le Brébant du café Vachette; l'hôtel du Loiret et l'hôtel de la Boule-d'Or.
Puis il y a une foule d'auberges.
Parmi ces dernières, il en est une dans la rue de Bourgogne qui slntitule hôtel du Sauvage, et dans laquelle descendent les petits propriétaires des environs.
Bazire logeait au Sauvage.
11 y était descendu dès l'avant-veille du procès et avait annoncé qu'il ne s'en irait pas que Taffaire ne fût finie.
Le Sauvage était plein de monde, et quand, après la première audience, Bazire arriva, il fut entouré, félicité, acclamé par tous ceux qui avaisnt entendu son réquisitoire.
— Quelle canaille que ce Rossignol !
— Quel gredin !
— Quel misérable!
— On lui coupera le cou !
— Ah ! il faut bien l'espérer I
Telles furent les exclamations qui partirent de tous les coins de la salle à manger où Bazire était venu prendre modestement la place d'honneur.
^lais enfin, de même qu'il n'est si bonne compagnie qui ne se quitte, il n'est si belle conversation dont le sujet ne s'épuise à la longue.
Comme le dîner de la table d'hôte tirait à sa fin, on vit entrer dans la salle et gagner humblement un petit coin où une table était dressée, trois personnes, deux hommes et une femnip, qui attirèrent l'attention et la détournèrent un peu de Bazire.
La femme était couverte d'oripeaux; c'était une danseuse de corde.
Des deux homme?, l'un avait un maillot
rouge, l'autre un maillot bleu et blanc disposé en damier.
Le premier était l'hercule, le second le paillasse, et tous deux faisaient partie d'une troupe de saltimbanques, laquelle, arrivée de la veille, avait établi sa baraque sur le mail du chemin de fer.
La femme était assez jolie.
Il y avait à table un commis voyageur qui lui envoya un baiser du bout des doigts.
L'hercule, qui paraissait être le mari, ne se fâcha point.
Le commis voyageur engagea la conversation.
Les saltimbanques causèrent.
On n'est pas fier au Sauvage. Les petits fermiers, les demi-hobereaux qui dînaient pour trente sous, étaient friands de jupes rouges et de basquines à paillettes.
Bazire vit que l'heure de son ovation était passée; il se leva d'assez mauvaise humeur.
— Qui donc vient prendre du café? dit-il. Trois ou quatre personnes le suivirent.
Dans le corridor, Bazire, de plus en plus de
mauvaise humeur, dit à l'aubergiste :■
— Vous logez du drôle de monde.
— On loge qui on peut, répondit la pauvre
femme. Ces gens-là payent bien et ne font pas de tapage. D'ailleurs ils sont assez fatigués quand ils rentrent : c'est un rude métier de danser sur la corde.
Bazire haussa les épaules.
— Et où les logez-vous, ces mendiants? dit-il ; dans l'écurie ou dans la grange?
— Mais, monsieur, ils ont une chambre.
— Où ça?
— A côté de vous. Les avez-vous entendus l'autre nuit?
— Non.
— ■ Vous voyez bien que ce sont des gens tranquilles !
Bazire s'en alla en grommelant.
Une heure après, tandis que Bazire faisait une partie de piquet au café Choisot, les saltimbanques, leur repas fini, montèrent se coucher.
— Hé ! dit tout bas le paillasse, j*ai eu une fière venette tout à l'heure.
— Pourquoi? demanda l'hercule.
— Bazire m'a regardé.
— Mais il ne t'a pas reconnu.
— J'ai eu bien peur tout de même.
— Pauvre Jaquot! fit la danseuse.
— Enfin, reprit le paillasse, qui n'était autre, on le devine, que Jaquot devenu saltimbanque, vous êtes sûrs que votre moyen est bon ?
— Oui, mon petit.
— Et que ce qu'il boira le fera parler?
— Oui.
— Croyez -vous que nous pourrons entrer dans sa chambre?
— La clef est toujours sur la porte. Voici deux jours que je prépare le coup, dit la danseuse, tu verras...
Et après ces paroles mystérieuses, les saltimbanques entrèrent dans leur chambre et s'y enfermèrenté
Bazire jouait toujours au piquet.