‹ Maitre rossignolChapitre 2 sur 3 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

A huit heures, l'hôtel du Sauvage étdit tranquille.

Les voyageurs étaient au café ou dans la rue, car on s'entretenait toujours de Rossignol, et il y avait de véritables attroupements sur la place du Marché, dans la rue Royale et dans la rue Jeanne-d'Arc.

Les gens de Tauberge, maîtres, cuisiniers, garçons de salle et filles de chambre, soupaient en commun.

Au deuxième étage il n'y avait guère que les saltimbanques, lesquels mettaient le temps à profit pour une besogne mystérieuse, comme on va voir.

Bazire était arrivé à Orléans chaussé, vêtu, comme on dit. Deux chemises de rechange formaient tout son bagage.

Il n'avait donc pas pensé à enlever la clef de sa chambre, laquelle était restée sur la porte.

Quand les saltimbanques n'entendirent plus le moindre bruit au deuxième étage, ils ouvrirent leur porte sans bruit.

L'hercule alla faire le guet d'un côté du corridor, Jaquot de l'autre.

Alors la danseuse s'introduisit dans la chambre de Bazire.

Il y avait sur la cheminée un flacon de cognac.

Bazire était sobre, économe, avare même; mais, si Orléanais qu'on puisse être, on n'est pas parfait : Bazire avait un faible pour l'eaude-vie.

Un petit verre le matin, un après son déjeuner, un troisième après le diner, un quatrième le soir, en se mettant au lit.

Comment les saltimbanques savaient-ils cela?

Ils étudiaient Bazire depuis deux jours, et Bazire ne s'en doutait pas.

Pour cela, ils avaient percé un petit trou dans le mur.

Ce trou était caché par les rideaux en cotonnade de l'un des lits, du côté de la chambre des saltimbanques; et dans celle de Bazire, il se trouvait auprès de la place de la cheminée. Comme les saltimbanques rentraient avant lui, il ne les avait pas encore vus ; ils avaient soin d'éteindre leur chandelle quand son pas retentissait dacs lescalier.

De cette façon, aucun filet de lumière ne passant à travers le trou, Bazire n'en avait pas même soupçonné l'existence.

La danseuse se glissa donc dans la chambre du docteur, déboucha le flacon et laissa tomber dedans une pincée de poudre brune.

Puis elle se sauva, referma la porte, et les trois saltimbanques rentrèrent dans leur chambre.

Alors Jaquot dit tout bas :

— Je veux bien être pendu, si je me doute de ce qui va arriver.

— Tu ne comprends pas?

— Mais... pas du tout... dit naïvement le pauvre garçon.

La danseuse se prit à sourire :

— Voyons, dit-elle, que nous as-tu dit quand nous sommes venus ici ?

— Je vous ai dit que j'étais bien sûr d'une chose : c'est que si on avait empoisonné M. Bertomy, c'était le docteur Bazire qui avait fait le coup.

— Et moi je t'ai répondu que, si c'était lui, il le dirait.

— Mais comment?

— Nous autres bohémiens, vois-tu, nous avons nos petits secrets, nous fabriquons des remèdes que les médecins voudraient bien connaître, et qui guérissent mieux et plus vite que les leurs.

— Bon ! fit Jaquot.

— Sais-tu ce que j'ai mis dans son cognac^

— Non.

— C'est une poudre qui fait parler. Quand il aura bu un petit verre, il sera d'abord comme étourdi, puis il aura des visions, des cauchemars, il parlera tout haut.

^ Vraiment?

— Et il ne pourra pas se retenir de parler

de Rossignol et de son beau-frère, et si, comme tu le crois, il l'a empoisonné...

— Eh bien?

— Eh bien, il le dira.

La danseuse n'eut pas le temps de donner à Jaquot de plus amples explications.

Un pas lourd retentissait dans l'escalier.

Ce pas lourd était celui de Bazire.

Le docteur avait passé deux heures au café Choisot ; on l'avait complimenté, on l'avait fait boire, et il était déjà aux trois quarts chaviré,

— Vous êtes; un homme qui parlez bien, lui avait dit l'un.

— Un habile homme, avait fait un autre.

— Et ça m'étonne que vous ne soyez pas encore décoré.

Bazire avait tressailli d'espérance. ^

— Cela va venir, avait-il dit.

Et il s'en était allé triomphant, mais battant les murs.

Donc c'était lui qui rentrait.

Les saltimbanques reconnurent son pas et se hâtèrent de souffler leur chandelle.

Puis Jaquot appliqua son œil au trou et regarda.

Le docteur ferma sa porte, posa sa chandelle

sur la cheminée et se regarda complaisamment dans li glace.

— Ça fera joliment bien, un bout de ruban, murmura-t-il en posant son doigt sur sa boutonnière vierge.

Puis il avisa le flacon de cognac.

Il avait pourtant bu plus que de coutume; mais l'habitude l'emporta. •

Il se versa un verre de cognac et le vida d'un trait.

— Pouah ! dit-il en repoussant le verre vide, il est amer comme de la quinine, ce cognac!...

Décidément cet hôtel est une gargote, et quand je serai décoré je n'y descendrai plus; j'irai au Loiret, comme la noblesse.

Bazire se déshabilla non sans peine ; il était parfaitement gris. Il se mit au lit et commença tout d abord par s'endormir.

— Nous sommes volés, murmura Jaquot.

— Attends donc, répondit la danseuse; il faut avoir de la patience, mon garçon.

En elfet, il n'y avait pas dix minutes que le

MAITRE ROSSIGNOL 34 i

docteur dormait qu'il jeta un cri et se dressa tout effaré sur son lit.

— Qu'est-ce que vous me voulez? disait-il. — Aquiparle-t-ir?demandanaïvementJaquot, —Il croit voirquelqu'un; mais tusaisbienqu'il

est seul ; c'est le cauchemar qui commence.

— Ah!

— Que me voulez-vous? disait Bazire avec un accent d'effroi. Vous êtes mort... les morts n'ont pas la parole...

— Tiens! murmura Jaquot, il croit voir M. Bertomy.

En effet, le docteur poursuivit d'une voix étranglée :

— Les nior(s ne parlent pas... ils ne doivent pas parler... on ne les écoute pas en justice...

Il y eut un silence. Un silence pour les saltimbanques et pour Jaquot, mais pendant lequel, sans doute, Bazire croyait entendre une voix.

— Ah ! disait-il, vous prétendez que je vous ai empoisonné? Eh bien! prouvez-le!... personne ne peut le prouver... Le goudron de bois ne contient pas d'acide phénique... Si j'ai employé du goudron de houille... ça ne vous regarde pas!... et puis qui peut dire que j'en ai employé?... Il n'y a que M. Chaffaroux qui

pourrait le dire... mais il ne sait rien de tout ça... il n'est pas chimiste...

Jaquot, haletant, ne perdait pas un mot de cette révélation étrange. Bazire parlait assez haut pour qu'on pût l'entendre du dehors ; mais il n'y avait personne dans le corridor.

— Allez-vous-en! disait-il^ les morts n'ont pas la parole... d'ailleurs on ne vous croirait pas. ..je suis bien avec le procureur impérial, qui m'a promis la croix... Vous ne voulez pas m'empêcher d'être décoré, j'imagine... Allezvous-en I

Et Bazire montrait le poing à ce fantôme que

lui seul vo3^ait Sans doute, le fantôme s'en

alla, et au bout de quelques secondes, Bazire poussa un grand soupir, un soupir de Titan qu'on délivrerait du poids d'une montagne.

Il eut même un éclat de rire :

—Il n'y a queChaffaroux qui pourrait me trahir, dit-il, mais il ne me trahira pas. C'est un ami, ce pharmacien ; il ne sait pas un mot de chimie. Pour lui, goudron de bois ou goudron de houille, c'est tout un!

Et Bazire s'apaisa peu à peu, et l'ivresse dominant, il se rendormit.

— Ehbien!ditalorsJaquot,vous'avezentendu?

— Oui, répondirent les deux saltimbanques.

— Il a pris ses remèdes chez M. Chaffaroux. Oh ! je le connais bien, c'est le pharmacien de la place du Martroi.

— Du goudron de houille, dit l'hercule.

— Mais, dit encore Jaquot, quand nous irons dire cela, est-ce qu'on nous croira?

— J'ai mon plan, dit la danseuse.

— Ah!

— Demain matin, nous irons voir Tavocat de Rossignol..

— Et nous lui dirons tout?

— Oui, fit l'hercule, et tu iras te constituer prisonnier.

Jaquot frisonna. Mais c'était un hrave cœur, après tout, et, le premier moment d'effroi passé, il dit :

— Ma foi I quand on devrait m'envoyer à Cayenne, tant pis ! il faut que je sauve mon pauvre maître !...

Bazire dormit jusqu'à neuf heures du matin, d'un sommeil lourd, agité, peuplé de rêves étranges. Quand il s'éveilla, ses yeux rencontrèrent sa montre placée sur la table de nuit.

Il jeta un cri et sauta à bas du lit avec précipitation.

— Je suis fou, dit-il, de dormir comme ça. L'audi nce est pour dix heures.

Et tout en s'iiabillant à la hâte, Bazire rassemblait ses souvenirs et se disait :

— J'étais gris hier; pourvu que je n'aie pas rêvé tout haut !

A cette pensée, il eut comme une vague épouvante.

En sortant de sa chambre, il rencontra la dame de l'hôtel, qui lui dit :

— Vous n'êtes pas matinal, monsieur le docte ;ir.

— J'ai mal dormi, répondit Bazire. Je crois même que j'ai eu un cauchemar et que j'ai crié.

— Nous n'avons rien entendu, mon mari et moi.

— Ah! Mais ne m'avez- vous pas dit que ces saltimbanques couchaient à coté de moi?

— Cela est vrai, monsieur. Vous êtes séparés P',r une cloison seulement.

Bazire tressaillit.

— Ils ne vous ont rien dit?

— Non, monsieur.

— C'est drôle, il me semble que j'ai crié cotte nuit.

— Ah 1 c'est bien possible; mais ces pauvres gens, voyez-vo'is, c'est si fatigué, que ça dort

les poings fermés jusqu'à l'aube; le canon ne les réveillerait pas.

Bazire descendit plus rassuré à la salle à manger et déjeuna à la hâte.

— Allons! Bazire, mon ami, se disait-il en fendant la foule quelques minutes après pour arriver au palais de justice, courage! Quand un médecin expert veut être décoré, il faut qu'il obtienne des condamnations. Si tu veux du ruban rouge, il faut donner à la justice la tête de Rossignol !...

Et Bazire, réconforté par ce monologue, fit son entrée à la cour d'assises.

La liste des témoins à charge n'était pas épuisée, loin de là. Bazire avait donné de telles indications au parquet qu'on avait assigné la gent dévote de Fay-aux-Loges et deDonnery.

Chacun vint charger Rossignol.

Rossignol était brutal, — Rossignol n'allait pas à la messe, — Rossignol se vantait de ne pas croire en Dieu.

Mais personne ne put préciser un fait qui

fût de nature à établir nettement la culpabilité du fermier.

Cependant la veille, maître X..., le grand avocat, assis au banc de la défense, était plus soucieux que le lendemain.

Les rares amis de Rossignol remarquèrent même sur son visage une satisfaction mystérieuse.

Quand vint le tour des témoins à décharge, le premier qui futentendufutledocteurRousselle.

Sa déposition fut accueillie avec une vive curiosité.

Le docteur glissa assez légèrement sur la moralité incontestable de Rossignol jusqu'à l'heure où on l'avait accusé. Ce fut à peine s'il indiqua sa liaison de vingt années avec lui.

Il ne se donna même pas la peine d'établir que Rossignol, loin d'être âpre à l'argent, était, au contraire, généreux, charitable.

En homme de science qu'il était, ce fut sur le terrain de la science qu'il combattit l'accusation, c'est-à-dire Bazire, son confrère.

— Messieurs les jurés, disait-il en se résumant, on vous l'a dit, Rossignol est chimiste et chimiste habile. Il connaît tous les poisons qui ne laissent pas ou presque pas de trace.

Il a employé de la morphine pour ses expé-

riences ; qui donc rempêchait de se servir de ce toxique?

Quand M. Bertomy est mort, on a trouvé de l'arsenic dans le laboratoire de Rossignol, et l'autopsie du défunt n'a révélé que de l'acide phénique, un poison grossier, dont il est facile de constater l'existence dans le corps humain.

M. Bertomy est mort empoisonné, cela ne fait pas un doute pour moi.

Il a été empoisonné avec de l'acide phénique, c'est incontestable.

Qui averse le poison?

Est-ce Rossignol? Non. Est-ce le médecin? Peut-être*

Cette parole courageuse, hardie, produisit une indescriptible émotion.

Bazire se leva furieux, et cria qu'on calomniait la justice.

Le président rappela le témoin à l'ordre ; le ministère public demanda à prendre des conclusions contre lui.»

M. Rousselle ne se déconcerta point.

— Quand j'accuse le médecin, dit-il, je m'accuse moi-même autant que mon confrère le docteur Bazire, puisque, moi aussi, j'ai donné des soins à M. Bertomy.

3i8 ^JAIÏKE P.OSSIGNOL

Il y eut une nouvelle sensation et une nouvelle rumeur.

Mais, cette fois, on sentait que l'auditoire était moins hostile.

Le docteur continua :

— L'acide phénigue, qui n'existe pas dans le goudron de bois, se trouve en abondance dans le goudron de houille.

— On n'a employé que du goudron de bois, s'écria Bazire.

— Soit, dit M. Rousselle. Mais admettons un moment qu'un pharmacien se soit trompé, qu'il ait délivré du goudron de houille pour du goudron de bois...

Bazire voulut se lever de nouveau pour protester, mais le président lui imposa silence.

— Je ferai observer à messieurs les jurés, poursuivit le docteur Rousselle, qu'on employait le goudron d'abord à l'état d'enduit sur les murs de la chambre occupée par le malade, ensuite comme potions, et que si le goudron de houille avait remplacé le goudron de bois pendant quatre ou cinq jours seulement, ce laps de temps eût suffi pour déterminer l'empoisonnement.

Bazire demanda la parole.

~ Mon confrère, dit-il, intervertit singuliè-

MAITRE ROSSIGNOL 3i!)

rement les rôles ; selon lui, ce n'est plus Taccusé qui est le C(3upable, c'est moi ; son argumentation tendrait même à faire supposer que j'ai employé en son absence du goudron de houille, avec une intention criminelle.

— Je ne dis point cela, dit M. Rousselle, je me borne à constater un fait.

— Un fait qui n'est qu'une hypothèse, et une hypothèse qui est invraisemblable. Le pharmacien de Saint-Florentin est là pour y répondre.

Jusque-là, Bazire avait été triomphant; mais, en ce moment, quelques gouttes de sueur perlaient à son front et il regardait avec inquiétude maître X... qui paraissait fort calme.

Celui-ci attendit que Bazire eût formulé un nouveau réquisitoire contre Rossignol.

Puis il s'adressa à la cour :

— Monsieur le préddent, dit-il, une des charges les plus graves qui pèsent sur mon client, résulte de l'absence d'un homme que la justice a vainement recherché jusqu'à ce jour, le nommé Jaquot, ancien domestique de Rossignol, lequel aurait acheté, dit l'accusation, le poison dont on s'est servi.

— Cet homme a pris la fuite, répondit le

3gO MAITRE ROSSIGNOL

ministère public, et tout porte à croire qu'il s'est noyé.

— Vous êtes dans l'erreur, monsieur le procureurimpérial, répondit maîtreX...*,cetliomme est vivant. Il y a mieux, il est venu me voir ce matin, et je lui ai donné le conseil de se présenter ici et de se constituer prisonnier.

Et comme maître X... disait cela, l'auditoire étonné vit s'avancer un homme bizarrement accoutré d'un vêtement de saltimbanque, et Bazire, frissonnant, reconnut en lui le paillasse qui, la veille, avait soupe au Sauvage et passé ensuite la nuit dans une chambre voisine de la sienne..*..

Le petit coup de théâtre habilement ménagé par maître X.... produisit une sensation profonde parmi la foule qui envahissait la salle, les jurés et la cour.

Rossignol lui-même éprouva une vive émotion.

Seul, le docteur Rousselle ne sourcilla pas et demeura calme.

Sans doute, maître X.... et lai avaient con-

MAITRE ROSSIGNOL 3Sd

féré ensemble le matin, et il était prévenu de la subite apparition de Jaquot.

Le docteur Bazire regardait avec stupeur le paillasse, et il n'en pouvait croire ses yeux.

— Comment ne l'ai-je pas reconnu hier? se disait-il.

E t il sentait touj ours la sueur inonder son front, au souvenir decette nuit agitée qu'ilavaitpassée.

Le président interrogea Jaquoi.

Jaquot répondit nettement, sans embarras. Il raconta qu'il s'était échappé des mains des gendarmes et avait trouvé un refuge dans une bande de bohémiens dont le chef devait la vie à maître Rossignol.

— Maintenant, acheva-t-il, je viens me constituer prisonnier et je suis prêt à répondre à la justice.

Le ministère public requit à Tinstant même l'arrestation de Jaquot, qui se plaça au banc des accusés. Puis M*' X... dit :

— Je demande à la cour d'épuiser la liste des témoins à décharge, avant de continuer Tinterrogatoire de ce jeune homme.

Le ministère public ne fit aucune objection L'apparition subite de Jaquot avait rendu quelque courage aux amis de Rossignol.

Ils parlaient avec plus d'indépendance et de

fermeté, témoignant les uns après les autres de la probité du fermier, de sa charité inépuisable, de l'affection qu'il avait toujours montrée pour son malheureux beau-frère.

Vint enfin le tour de M. le curé de Fay.

Appelé chez le juge d'instruction huit jours auparavant, le jeune prêtre avait dit :

— Je suis dépositaire de papiers importants, et je demande à ne les communiquer qu'au grand jour de Taudience.

On attendait donc avec une vive impatience la déposition du curé. Il s'exprima ainsi :

— Il y a cinq ans, M. Bertomy était aux eaux de Vichy en même temps qu'un jeune ménage, les époux R..., avec lesquels il se lia.

Le mari était atteint d'une affection mortelle, et les médecins ne lui laissaient aucun espoir.

La j eune femme, robuste en apparence, portait en elle les germes d'une maladie de langueur, et il était à présumer qu'elle mourrait jeune.

Ils avaient un enfant à la mamelle, et cet enfant n'était autre que le petit garçon élevé à la Grenouillère, et dont la paternité était bien à tort attribuée à M. Bertomy.

M. R... ne se dissimulait pas la gravité de sa position ; il ne se faisait pas davantage illusion

sur la santé de sa femme, et tous deux voyaient l'avenir de leur enfant avec épouvante.

Ils étaient riches pourtant; mais la famille de M. H.., qui s'était opposée à son mariage, — mariage d'inclination avant tout, — ne chercherait-elle pas à spolier l'orphelin ?

Cette crainte, exagérée peut-être, dicta les dernières volontés de M. R...

Il s'était lié, ai-je dit, avec M. Bertomy ; il avait pu apprécier sa probité scrupuleuse et ses sentiments chrétiens: il lui confia sa fortune, qui était tout entière en portefeuille.

M. R... est mort il y a quatre ans; sa femme l'a suivi dans la tombe il y a six mois.

C'e:t alors que M. Bertomy, appelé en toute hâte au lit de mort de l'infortunée, a ramené l'enfant à Fay.

Le ministère public interrompit le prêtre à cet endroit de son récit :

— Oui, dit-il, vous venez d'éclaircir un mystère, monsieur l'abbé ; mais l'accusé avait-il connaissance de ces faits?

— Oui et non, répondit le prêtre.

— Expliqaez-vous.

— M. Bertomy m'a juré avoir affirmé sur riionncur à Rossignol que l'enfant n'était pas son fils.

— Et Rossignol savait-il, selon-vous, que l'enfant avait une fortune indépendante?

— Je le crois. Mais il est une chose que je puis affirmer : c'est que M. Bertomy, bien avant de tomber dangereusement malade, avait assuré son beau-frère qu'il ne ferait pas tort d'un sou à sa nièce. Ainsi, acheva le prêtre, je me demande quel intérêt Rossignol pouvait avoir à empoisonner son beau-frère.

Ces derniers mots produisirent une vive impression.

Le prêtre ne s'en tint pas là.

Il parla de ses rapports avec la famille Rossignol, de la piété de sa femme et de sa fille, de l'austère probité de cet incrédule qui pratiquait si largement la religion naturelle.

Ce matérialiste, défendu puissamment par un prêtre^ se trouva grandi tout à coup.

L'éloquence sobre du curé faisait justice, en quelques mots, de toutes les imputations calomnieusesqui étaientTœuvre delagentdévote.

— On a dit ici, fit le curé en terminant, que maître Rossignol était un athée; cela est possible, mais ce n'est pas un impie. Jamais il ne s'est livré à aucune manifestation injurieuse pour la religion ; il a toujours respects les croyances de sa femme et de saflUe, et il n'est

jamais sorti, envers moi, du respect qu'inspire riiabit que je porte. On accuse, au nom de la religion, cet honnête homme d'un crime abominable. Au nom du Dieu que je sers, je jure, messieurs les jurés, que je crois à son innocence.

Il y eut alors des applaudissements dans la salle, que le président réprima aussitôt.

Et comme le curé quittait la barre des témoins, maître X... se leva :

— Monsieur le président, dit-il, je demande qu'il plaise à la cour d'entendre l'accusé Jaquot, car il a une importante révélation à nous faire.

Et Bazire frissonna jusqu'à la moelle des os.

On procéda donc à l'interrogatoire de Jaquot.

Le petit paysan s'était singulièrement dégourdi au contact des saltimbanques.

Ce n'était plus le pauvre diable qui fondait en larmes, le soir où les gendarmes lui mirent les menottes.

Il regardait avec assurance les jurés, la cour et le îïiiDistère public.

Quand on lui demanda pourquoi, si réellement il n'avait rien à se reprocher, il s'était échappé des mains des gendarmes, il répondit :

— J'avais dans mon idée qu'en restant libre je découvrirais la vérité.

~ De quelle vérité parlez-vous? demanda sévèrement le président.

— A savoir, répondit-il, que mon maître est innocent, et que celui qui a empoisonné ce pauvre M. Bertomy, c'est le docteur Bazire.

Ce fut un coup de tonnerre !

Bazire voulut se lever et retomba éperdu sur son banc. Le ministère public protes'a, et le président voulut ô!er la parole à l'accusé.

Mais M° X... observa que la défense était libre, et il dit froidement :

— Je supplie messieurs les jurés d'écouter ce garçon jusqu'au bout.

Jaquo*-, ne s'était point déconcerté.

II raconla alors ce que les saltimbanques et lui avaient imaginé, et comment, pendant la nuit dernière, Bazire avait prononcé le nom de ChalTaroux, le pharmacien.

L'auditoire était en rumeur, et quelques

cris de : « A bas Bazire! » se firent en'eiidro.

Bazire fit un effort suprême, se leva et voulut protester. Ma's alors M<^ X... demanda qu'un nouveau témoin, qui n avait pas été assigné, fût entendu à titre de renseignement.

Ce témoin, c'était le pharmacien ChatTaroux.

Il apportait son livre de vente.

A la date du samedi 17 mars, il avait écrit sur ce livre :

(( Délivré trois kilogrammes de houille au docteur Bazire de Saint-Florentin. »

Or, cette date du 17 mars correspondait à l'absence du docteur Rousselle retenu à Orléans pour les assises.

A ce moment, la justice fut impuissante à réprimer les menaces et l'enthousiasme de la foule qui se trouvait dans la salle, que le président menaçait de faire évacuer.

Enfin, quand le calme fut rétabli, la parole fut donnée au défenseur de Taccusé.

Maître X..., on l'a dit souvent, n'est pas un avocat, c'est un défenseur.

— Messieurs, dit-il en commençant, je n'ai plus que la moitié de ma tâche à accomplir. Je n'di pas à vous parler de cet honnête homme :

votre verdict va lui rendre le repos et l'honneur.

Mais j'ai une mission pénible, un devoir rigoureux à remplir.

Je dois signaler à votre justice, à la vindicte de l'opinion, le misérable ambitieux qui a jeté le trouble dans toute une contrée, plongé une honnête famille dans le désespoir.

Je pourrais dire hautement que le docteur Bazire a empoisonné sciemment son malade.

Pour l'honneur de l'humanité, par respect pour la profession qu'il exerce, j'aime mieux croire qu'il s'est trompé, et ne s'est aperçu de son erreur que lorsque le mal était fait; et qu'alors, au lieu d'avouer son crime, volontaire ou non, il en a rejeté la responsabilité sur un innocent.

Le docteur Bazire, messieurs, est un de ces vils ambitieux pour lesquels tous les moyens sont bons s'ils arrivent au but.

Depuis quinze ans cet homme n'est pas un médecin, c'est un juge d'instruction.

Savez-yous pourquoi?

Cet homme voulait avoir la croix.

Et maître X... lut à haute voix une douziine de lettres adressées par Bazire tantôt au préfet, tantôt au député de sa circonscription.

tantôt au secrétaire général du ministère de la justice, toutes ayant pour but la demande de cette croix de la Légion d'honneur qu'il était indigne de porter.

Bazire était anéanti.

Le ministère public déclara abandonner l'accusation, et le jury délibéra.

Rossignol et Jaquot, qui pleurait maintenant à chaudes larmes, furent acquittés à l'unanimité.

i^t quand le premier, rendu à la liberté, sortit du palais de justice appuyé sur le curé de Fay, quand il se jeta, tout ému enfin, dans les bras de sa femme et de sa fille, le prêtre lui dit:

— Eh bien ! mon ami, croirez-vous à Dieu maintenant?

— Peut-être... répondit-il.

Rossignol vit heureux et considéré, Germaine est devenue la baronne de Fontbonne, et M"^^ Boudin est morte de rage.

Quant à Bazire, il a quitté Saint-Florentin, mais il n'a pas été poursuivi.

Pourquoi ?

o(iO MAITIIE ROSSIGNOL

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