Rio, Art chrétien, t. III
alors que son tempérament violent commença d'éclater en mille scandales; après quelques années d'une vie fort libre, elle se remaria au comte de Cellant qu'elle abandonna de suite pour aller mener grand train à Pavie. Là, elle eut un premier amant, Ardizzino Valporga, comte de Masino, avec lequel elle rompit au bout d'un an. Le comte évincé ne sut pas se taire, il bavarda; sa maîtresse, offensée, jura de se venger, et dès lors n'eut qu'une idée fixe et furieuse : le faire tuer. Dans ce but, elle s'empara d'un vaillant homme, le comte de Gaiazzo, qui lui promit tout ce qu'elle voulut, la prit pour folle et ne tint rien. De rage, elle se rejeta aux bras de Masino, sous la condition expresse qu'il tuerait Gaiazzo. Mais Masino va droit au gentilhomme, son confrère d'armes etson ami, qui se trouvait à Milan, et lui révèle ce qui vient de se passer. « Le comte, dit Bandello, fit le signe de la croix, et, tout ébahi, s'écria : Ahi! putta sfacciata chè ella è! si ce n'était honte pour un chevalier de souiller ses mains en du sang de femme, et surtout de pareille femme, je lui arracherais moi-même sa langue, à travers la nuque. Mais je voudrais auparavant qu'elle confessât combien de fois, les bras en croix, elle m'a supplié de vous faire tuer! » Et tous deux connurent la malignité de la femme, et, en public et en privé, racontaient ses infamies, en sorte qu'elle devint la fable du peuple. )>
A cette nouvelle, d'un bond, la comtesse tombe à Milan, loue un palais, dresse ses pièges ; elle était trop belle pour attendre ; un jouvenceau s'englue, un capi-
taine de vingt ans, don Pietro de Cardona, « pigeon de première plume. » Cette fois, Médée a plus d'exigences, il lui faut deux têtes, celles des deux bavards, des deux parjures, d'Ardizzino et de Gaiazzo. Un soir d'hiver, « quand on soupe tard », Ardizzino est assassiné avec son frère sous une voûte delà via de Meravigli. Pietro de Cardona, saisi par le guet, avoue le crime et dénonce sa complice. « Le duc de Bourbon envoya saisir la dame qui, comme une sotte, fit porter avec elle sa cassette, où étaient 15,000 écus d'or, comptant échapper par ses artifices. On lâcha la main à Pietro de Cardona, qui put fuir. Mais la misérable jeune femme, ayant avoué, fut condamnée à avoir la tête tranchée. La sentence entendue, ignorant que Pietro s'était évadé, elle ne pouvait se résoudre à mourir. A la fin, conduite en la ruelle du Château, vers la place, quand elle vit Féchafaud, elle se prit à pleurer, à désespérer, à supplier en grâce qu'on lui laissât voir son Pietro, afin qu'elle mourût satisfaite. Mais elle chantait aux sourds. Ainsi la misérable fut décapitée, et ce fut la fin de ses vouloirs effrénés. Et qui veut voir son visage portrait sur le vif, n'a qu'à aller au Monasterio Maggiore. Là il la verra peinte. » Bande llo ne désigne point la place précise de ce portrait; mais le type accentué, dur et violent de la sainte Catherine décapitée, type du Piémont, brun et sanguin, qui contraste avec le type milanais, plus fin et délicat, cher aux élèves de Vinci, s'accorde avec la scène elle-même, pour affirmer que la légende populaire voit avec raison la comtesse de Cellant dans cette
attitude tragique plutôt qu'en plein cortège de martyrs, de saintes et de vierges. Cette tradition romanesque nous donne aussi la date approximative des peintures de Bernardino, que la largeur du style, l'aisance d'allure, la sûreté de l'exécution, suffiraient d'ailleurs à faire placer dans la meilleure période de son talent, au milieu de sa plus grande activité, soit un peu avant, soit un peu après la mise en train de ses grands travaux de Saronno, achevés en 1525 ^.
i. FRESQUES DU MONASTERIO MAGGIORE