Gravée par C. délia Rocca
du sujet déjà traité plus d une fois par Luini lui-même (trois fois à Milan, à Saint-Eustorgio, au couvent des Servites, à l'oratoire Saint-Michel, et une fois à Côme, dans la cathédrale, en détrempe. Ce dernier tableau reproduit à peu de différence près la fresque du palais Litta que possède aujourd'hui le Louvre*). La Vierge, jeune et fraîche, d'une beauté pleine et sobre, qui s'éloigne autant de la gracilité maigre et sèche des maîtres du xv® siècle que de la vigueur épaisse et massive déjà mise à la mode parTécole romaine, est assise, les yeux baissés, sur un pan de muraille basse. Le type en est tout à fait luinesque, aussi bien que celui du Bambino, alerte et vivace, assis sur ses genoux. Deux des rois mages, richement vêtus, sont agenouillés devant le groupe sacré, tandis que le troisième, le roi nègre, à peine descendu de cheval, se fait détacher ses éperons par un négrillon. Derrière, des pages élégants, de beaux gentilshommes, regardent la scène avec attendrissement. Saint Joseph lève les mains vers Dieu en
1. Cette Adoration des Mages, ainsi que la Nativité qui l'accompagne, décorait primilivement une villa appartenant aux Litta, à Borgo-Greco, hors la Porta-Nuova. En 1810, le duc Antonio les lit transporter à Milan, où la direction des Musées français les acheta en 1867. D'un faire aisé, souple et rapide, elles ne peuvent compter parmi les œuvres les plus soignées de Luini, mais elles appartiennent certainement à sa meilleure période et donnent une idée plus juste de ses qualités originales que les tableaux, admirables d'ailleurs, possédés par notre musée, où l'exécution minutieuse trahit souvent l'imitation et l'effort, si on en excepte la Sainte Famille de la grande Galerie (Cat. de Tauzia, n<» 230).
BERNARDINO LUINI. 71 voyant l'étoile fixée sur l'étable. Au fond, un long cortège de cavaliers et de chameaux chargés de présents descend les routes tournantes de la montagne. Dans le ciel ouvert, cinq angelots, debout sur un lambeau de nuée, déroulent en souriant un long rouleau de musique, et entonnent à pleine voix V Alléluia des bénédictions.
La Présentation au Temple ^, d'une composition plus simple, d'une harmonie plus douce, a plus de charme encore et de grandeur. L'architecture au milieu de laquelle le grand prêtre reçoit le divin enfant des mains de sa mère produit un effet puissant de solennité. La noblesse naturelle et simple de tous les personnages assemblés pour la cérémonie s'accorde à merveille avec la grandeur du cadre qui les entoure. C'est là qu'on voit s'avancer derrière la Vierge la jeune fille aux colombes, une des créations les plus suaves de Luini, où se montre avec le plus de franchise le sentiment exquis qu'il eut toujours à la fois de l'art antique et de la nature vivante. Dans un lambeau d'étoffe blanche cloué sur un pilastre, le peintre a laissé, cette fois, en grosses lettres, une inscription « BERNARDIN US LOVINVS PINXIT, ANNO MDXXV. » Le salaire qu'il reçut à Saronno fut d'ailleurs, à ce qu'il semble, aussi maigre qu'à Milan. Une admirable Nativité qu'on peut voir dans un cloître voisin, attenant au presby-
i. Gravée par A. Ghiberti.
1ère, passe pour avoir été faite par-dessus le marché,
comme bon souvenir laissé aux religieux ^
La dernière grande œuvre du peintre, le Crucifiement, dans l'église Santa-Maria-degli-Angeli, à Lugano, porte la date de 1530. On peut donc placer une bonne partie des fresques de la Pelucca dans l'intervalle qui dut s'écouler entre l'achèvement des fresques de Saronno et l'arrivée du peintre à Lugano. La vaste composition qui couvre toute la muraille transversale, bâtie entre la nef et le chœur, dut d'ailleurs exiger de l'artiste un temps considérable, quelle que fût sa facihté. On n'y compte pas moins de quarante personnages plus grands que nature sur les premiers plans, et une centaine de figures en recul représentant dans l'éloignement les divers épisodes de la Passion. La scène principale conserve l'ordonnance traditionnelle, dont l'origine remonte aux miniatures du moyen âge. Masaccio, l'un des premiers, l'a rendue célèbre par ses fresques de San-Clemente, à Rome. Luini a développé la scène en y ajoutant un certain nombre de personnages.
La multiplicité des épisodes, l'état de dégradation dans lequel se trouve aujourd'hui cette étonnante peinture, ne permettent pas d'abord aux yeux d'en bien démêler la confusion. Peu à peu cependant, tous les groupes se séparent, s'éclaircissent, s'animent ; on re-
1. Memorie sulV insigne tempio di Nostra Signora pressa Saronno. — Monza, 1816.
connaît que le peintre n'a jamais déployé une pareille puissance dans l'expression, ni une pareille sûreté dans le style. Les réminiscences de Vinci, de Raphaël, de l'antique n'y sont plus perceptibles qu'à l'analyseur obstiné, en quelques airs de tête. La Vierge évanouie entre les bras des saintes femmes, la Madeleine aux cheveux épars, les bras ouverts, agenouillée, en extase devant la croix, le centurion à cheval, qui s'essuie une larme du poing, le saint Jean qui s'avance vers la croix, la main sur son cœur, tous, jusqu'au groupe énergique des soldats déchirant le manteau, appartiennent bien à Luini par la majesté des attitudes, la noblesse des mouvements, la beauté intime et pathétique des physionomies. A l'époque où cette fresque fut achevée, dix ans après la mort de Raphaël, il n'y avait plus en Italie que trois hommes capables de comprendre l'art religieux avec cette profondeur et cette simplicité, Rernardino Luini, Gaudenzio Ferrari, son élève, etle Sodoma, son condisciple. Encore Bernardino nous paraît-il le plus naïvement ému, celui qui sacrifia le moins à l'éclat des grandes mises en scène pittoresques ou dramatiques la vivacité d'une foi candide, toujours prête aux expansions les plus sympathiques et aux plus sincères attendrissements. La fresque de Lugano peut, dans ses bonnes parties, soutenir la comparaison avec les chefs-d'œuvre les plus célèbres de l'art italien.
Une Madone entre le Bambino et le petit saint Jean jouant avec l'agneau, qu'on voit dans la sacristie de la même éghse, date aussi de la même époque, et nous
montre, dans son exécution facile, toutes les qualités originales de Luini ^
Les tableaux de Bernardino, dispersés dans toutes les galeries d'Europe, ne sont guère moins intéressants que ses travaux à fresque. Les musées de Milan, de Florence, de Rome, de Paris, de Londres, de Vienne en contiennent tous de remarquables, attribués quelquefois, non sans apparence de raison, soit à Léonard de Vinci lui-même, soit à quelqu'un de ses élèves. Le talent d'imitation fut poussé par tous à un si haut point de perfection, que ces erreurs d'attribution devinrent inévitables, lorsqu'il s'agissait soit de copies faites d'après les originaux du maître, soit même de peintures exécutées dans sa manière, d'après les compositions, ébauches, cartons et croquis laissés par lui. Le faire de Luini, plus inégal et négligé, se distingue néanmoins, en général, par une juxtaposition de parties soignées jusqu'à la sécheresse, et de morceaux rapidement brossés, qui s'éloigne beaucoup de la perfection harmonieuse et soutenue de Léonard. Les mouvements y sont moins souples, les modelés moins savoureux, les clairs-obscurs évités avec quelque appréhension. Il est rare qu'on n'y trouve point, soit dans le dessin, soit dans la coloration, quelqu'une de
i. La Cène, faite pour le réfectoire, est plus négligée. Pendant qu'il travaillait à tous ces ouvrages, l'artiste recevait chaque jour des moines cinq sous de Milan, plus un pain et une soupe [un pane ed una minestra). Quand le crucifiement fut achevé, on lui compta, comme honoraires. 214 livres 8 sous impériaux.
BERNA.RDINO LUINI. 75 ces gaucheries naïves qui donnent souvent un charme réel aux compositions simples et sans apprêt de Bernardino, mais qui n'eussent point échappé à la volonté sûre d'un artiste toujours maître de lui-même en ses plus grandes audaces, comme l'était le chef de l'école lombarde.
Quant à ses œuvres personnelles, elles portent sa marque, à ne s'y pas méprendre, et ne sauraient se confondre avec celles de ses condisciples qui ont avec lui le plus d'affinité. Le caractère sympathique de simplicité affectueuse, de naïveté délicate, de bonté naturelle dont elles sont empreintes, leur donne un charme particulier qui les distinguerait des tableaux contemporains, lors même que les détails de l'exécution matérielle n'y révéleraient pas sa main à tous les yeux exercés. Les sujets en sont peu variés et traités fréquemment dans la même disposition. U H érodiade portant la tête de saint Jean, le Repos de la sainte Famille, la Madone avec son enfant, ont été pour lui des thèmes inépuisables qu'il a renouvelés bien souvent en y montrant une intelligence exquise de la beauté féminine et un sentiment très délicat de l'amour maternel ^
1 . La fécondité de Luini et la variété de son talent ont permis de lui attribuer, sans invraisemblance, quelques ouvrages, en dehors de la peinture proprement dite, qui rappellent sa manière. Telles sont les gravures sur bois d'un livre d'ailleurs insignifiant :
Isid. de Isolanis. Gesta Beatse Veronicds. Mediolanii Ponticis, MDXVIII, in-4«.
11 en a au moins fourni les dessins.
La sacristie de Santa-Maria delle-Grazie renferme aussi des
Ses types de femmes, empruntés aux races nationales, peuvent se ramener à deux principaux, qui semblent avoir hanté jusqu'à la fin son imagination vive et chaleureuse. L'un estlafemme svelte, aux mouvements rapides, de sang aristocratique, fine, délicate, blanche, dont les blondes tresses crespelées, les yeux noirs perçants et passionnés, le sourire inquiétant et profond, avaient déjà ensorcelé Léonard ; l'autre est la forte fille du peuple qui gravit d'un pied solide les pentes vertes des lacs de Lombardie, aux épaules carrées, aux larges mâchoires, aux belles chairs de pourpre, au sourire salubre et franc, aux épaisses torsades noires. La maternité n'est qu'une gloire sans fatigue pour ces magnifiques créatures. Les vierges de Luini en reproduisentpresque toujours lestraits robustes de même que ses petits Jésus ou saints Jean, toujours vivaces, potelés et sanguins, sont les portraits des enfants tapageurs qu'on voit rouler, tout nus, sur la route poussiéreuse, devant la porte où sont assises tout le jour ces mères joyeuses, tirant leur quenouillée et fredonnant une chanson.
Ce sentiment délicieux de la grâce sans affectation chez les femmes, chez Jes adolescents, chez les enfants, donne au moindre croquis de Bernardino une séduction délicate qui lui assure un rang à part dans l'histoire de l'art. Contemporain des grands metteurs en
armoires peintes, dont les arabesques sont attribuées à Luini. Des lithochromies en ont été publiées à Londres, en 1859, par M. Robinson, sous ce litre: Lo Scaffale di Bernardino Luini.
œuvre, des habiles à tour de bras de Rome, de Florence et de Venise, il eut l'inappréciable mérite de ne point égarer son talent naturel et sympathique à la poursuite des grands effets de théâtre et des tours de force d'exécution. Peintre formé à la plus savante des écoles, il resta néanmoins, par la candeur des impressions et la modestie des visées, un artiste des temps primitifs, semblable à ces ouvriers de génie qui firent, presque à leur insu, la gloire du xiv^ et du xv^ siècle. Comme eux il ne chercha, dans les sujets religieux qui lui furent offerts, qu'un prétexte à répandre l'amour et la pitié dont son âme était pleine, et non pas l'occasion d'étaler son savoir-faire : comme eux, il ne cessa de s'abandonner, sur son chemin, aux impressions les plus simples et les plus douces que lui offrait la nature vivante, et de les rendre, avec une naïve franchise, par tous les moyens qu'il avait à sa disposition, sans souci de la perfection ni de l'originalité; comme eux aussi, il nous pénètre et nous enchaîne par l'expansion d'une poésie sincère et profonde qui disparaîtra chez les artistes italiens à mesure qu'ils deviendront plus esclaves d'une tradition. Moins savant et moins hardi, moins puissant et moins libre à coup sûr que son maître Léonard , moins soigné peut-être dans son exécution que ses condisciples Cesare da Sesto, Salai, Solari, moins varié dans ses compositions et moins riche dans sa couleur que Gaudenzio Ferrari, son compagnon et son élève, il reste leur supérieur par ce charme sympathique de l'émotion naïve et de la ten-
dresse profonde, qu'il a répandues en tous ses ouvrages. Le voyageur le plus fatigué par l'éclat continu des musées italiens peut toujours rencontrer un fragment de Bernardino ; ses yeux étonnés s'y arrêtent sans effort, comme en un lieu charmant de repos inattendu : une inexprimable fraîcheur monte tout à coup vers sa tête endolorie, semblable à celle qui s'élève d'une rivière en marche aux approches d'un grand fleuve, et dont le cours modeste roule avec moins d'éclat, mais s'enveloppe d'ombres plus douces.
La Yoix forte des génies puissants n'est pas toujours celle qui retentit le mieux dans la mémoire des hommes ; la voix pénétrante des génies aimables y prolonge souvent de plus durables échos. Les peintres de main hardie et de haute imagination ne manquent pas en Europe au début du xvn^ siècle. En Itahe, la réforme des Carraches avait suscité toute une génération de praticiens vigoureux, de compositeurs savants, d'éclatants décorateurs dont les œuvres auraient droit encore à l'admiration si le terrible voisinage de leurs incomparables prédécesseurs du xv° et du xvi® siècle ne les dérobait fatalement à notre pensée. Dans les Flandres, autour de ce prodigieux Rubens, qui, réunissant en lui toutes les ardeurs de la poésie italienne à toutes les énergies du labeur flamand, avait fait éclater sur l'agonie sanglante du xvi^ siècle la splendeur inattendue d'une renaissance nouvelle, travaillait tout un groupe d'artistes passionnés, dont la fécondité habile rappelait, sous un autre ciel, les grands jours de Flo-
80 MAITRES ANCIEiNS.
rence et de Venise. Cependant aucun de ces ouvriers infatigables, aucun de ces maîtres supérieurs, ni Dominiquin, ni Pietro da Cortona, ni Ribera, ni Poussin dans le Midi, ni Gaspard de Crayer, ni Jordaens, ni Franz Hais dans le Nord, n'obtint, durant ses longs travaux, des applaudissements pareils à ceux qui accompagnèrent la courte vie de Van Dyck ; aucun ne conserva, après sa mort, ni des admirations si universelles ni de si fidèles sympathies.
Ce n'est pas seulement en Belgique que, depuis deux siècles, les érudits recueillent avec piété tous les lambeaux de documents qui peuvent jeter quelque jour sur la rapide et brillante carrière du beau peintre d'Anvers. L'Italie, qui n'a pu oublier son passage, l'étudié comme un des siens. L'Angleterre, qui lui doit son génie pittoresque, n'a jamais laissé fuir l'occasion de lui témoigner sa reconnaissance : Reynolds s'y est proclamé son fils, Smith y a dressé le premier catalogue de ses œuvres, Horace Walpole, Carpenter, Sainsbury et bien d'autres y ont recueilli les matériaux les plus sûrs pour sa biographie. En France même, où Van Dyck n'a fait qu'apparaître, le culte de sa mémoire s'est perpétué chez tous les écrivains d'art ; de Piles a enregistré sur ses façons de peindre les plus curieux détails ; Mariette a laissé sur son compte quelques-unes de ces notes expressives qui, dans leur brièveté sans apprêt, restent des modèles de science critique appliquée aux choses d'art ; Eugène Fromentin et M. Emile Montégut ont tous deux parlé de lui dans les termes les
plus pénétrants et les plus émus. Enfin c'est à Paris qu'ont paru, coup sur coup, en 1881 et en 1882, avec un grand luxe d'impression et de gravures, les deux biographies les plus étendues qu'on lui ait encore consacrées, Van Dyck et ses Elèves, par M. Alfred Michiels, et Antoine Van Dyck^ par M. Jules Guiffrey.
Ces deux ouvrages, dont les allures sont très différentes, ont ceci de commun qu'ils sont tous deux le résultat d'une longue enquête vaillamment poussée par une sincère admiration et qu'ils ont tous deux pris pour base un même manuscrit, jusqu'à présent inédit, conservé dans la bibliothèque du musée du Louvre. L'existence de ce précieux document, acquis par l'administration à la vente Goddé en 1851, n'était point inconnue. M. de Montaiglon, dans sa notice sur le musée de Bruxelles, M. de Chennevières dans ses annotations de V Abecedario de Mariette, M. Charles Blanc dans sa biographie de Van Dyck, en avaient signalé l'importance. Toutefois, nul ne s'était décidé à en faire l'objet d'un travail spécial avant M. Jules Guiffrey, qui le copia en 1865 et prépara dès lors, en vue d'un concours ouvert par une académie de Belgique, le consciencieux ouvrage qui, longuement remanié depuis, étendu et complété par d'incessantes recherches, a vu enfin le jour en 1882. L'attention de M. Alfred Michiels ne fut attirée que plus tard sur le manuscrit anonyme, car dans la deuxième édition de sa Peinture flamande^ publiée en 1869, on n'en trouve
point mention. Ces questions de priorité, dans la dé-
couverte ou l'emploi d'un document, nous semblent, à vrai dire, avoir peu d'importance ; les écrivains se jugent sur la valeur et non sur la date de leurs recherches ; les livres s'estiment non au poids des documents qu'on y entasse, mais au prix de la pensée qui s'en dégage. Toutefois, comme on a cru devoir, dans le cas présent, soulever ce débat puéril et que des souvenirs personnels nous permettent d'apporter un témoignage concluant dans l'affaire, il était juste, en passant, d'établir sur ce point la vérité.
On sait avec quelle légèreté furent écrites en général, auxvn^ et au xvni'' siècle, les biographies d'artistes. Chez les amateurs même les plus éclairés, qui réunissent avec amour des anecdotes sur les contemporains qu'ils admirent, le respect de la chronologie, sans lequel il n'est pas d'histoire, est une vertu tout à fait inconnue. Les dates n'osent dresser leurs chiffres inflexibles au-dessus de leur prose régulière, et l'on demeure stupéfait de la grossièreté des erreurs qu'ils se transmettent sans sourciller, parce qu'ils ont regardé sans les voir des documents qui couraient toutes les bibliothèques et des signatures qui leur crevaient les yeux. Les peintres flamands et hollandais en particulier, étudiés d'abord sérieusement mais incomplètement par Cari Van Mander et Cornelis de Bie , furent bientôt étrangement malmenés par deux folliculaires d'Amsterdam, Arnold Houbraken et Jacob Campo Veyerman, qui, à quelques années de distance, brassèrent en style de pamphlet leurs biographies et, pour assurer
le débit de ces romans, les grossirent tant qu'ils purent d'anecdotes bizarres et de récits scabreux. En 1753 Descamps, l'honnête directeur de l'école de dessin de Rouen, dans sa Vie des peintres flamands, allemands et hollandais, se contenta de copier Houbraken et Campo Veyerman. De toutes ces mains irrespectueuses ou naïves la réputation de Van Dyck sortit fort compromise , sans que son œuvre s'en trouvât plus éclairée. Les lecteurs friands de scandales purent contempler en lui le type de l'artiste tel que certains esprits, bornés ou romanesques, aiment à se l'imaginer: un être charmant et fatal, doué de tous les vices comme de tous les attraits, un coureur d'aventures, infatigable et éhonté, subornant, sous tous les soleils, les femmes de tous ses bienfaiteurs , rêveur incompris , viveur effréné, joueur incorrigible qui finit par expirer, épuisé d'honneurs, enragé de jouissances, sur un fourneau d'alchimiste en cherchant la pierre philosophale.
C'est lorsque Descamps fit passer en France tous ces commérages hollandais qu'un amateur d'Anvers, dont le nom ne nous est pas parvenu, s'émut des calomnies qui s'amoncelaient sur la mémoire de son compatriote et résolut d'en avoir le cœur net. Etait-ce un homme de loi? était-ce un homme de lettres? Nous n'en savons rien. En tout cas, c'était un homme rompu aux affaires. Son enquête fut menée avec la rigueur d'une instruction judiciaire. Il visita les lieux, interrogea les témoins, dressa des procès-verbaux, copia les pièces authentiques, réunit une liasse énorme de
contrats, de reçus, de mémoires, de lettres, qui établissaient les faits, précisaient les dates, et quand il eut rassemblé ce volumineux dossier, se mit en devoir d'écrire son rapport. Malheureusement quelque événement inconnu, la mort sans doute, l'interrompit dans la tâche commencée ; son manuscrit, durant près d'un siècle, roula de mains en mains à l'aventure sans que personne en connût le prix avant que Fr. Villot l'eût acquis pour notre Louvre. Dans l'intervalle, les érudits, belges et anglais, avec le même esprit méthodique, sans se douter du travail considérable fait avant eux, avaient d'ailleurs commencé dans les archives publiques ou privées des recherches qui, chaque année, mettaient en lumière quelques lambeaux de vérité. La publication des Pictorial Notices par W. Hookham Carpenter et celle du Catalogue du musée d'Anvers^ où MM. Van Lérius, de Burbure, de Laet, Génard, n'ont cessé, à chaque édition, de consigner avec scrupule et simplicité toutes les découvertes de détail faites par eux ou par d'autres, avaient en particulier établi, par preuves écrites, une série de faits désormais incontestables. Il n'est donc point extraordinaire que deux érudits, se trouvant à la fois en présence d'une pareille accumulation de matériaux, aient cru tous deux le moment venu de construire enfin l'édifice et d'élever au grand peintre admiré par eux un monument digne de sa gloire.
Rien de plus divers, nous l'avons dit, que les tempéraments de ces deux écrivains. Tous deux appar-
tiennent à des races robustes et en ont gardé un caractère commun, la ténacité dans le travail et la vigueur dans les convictions; mais l'un y apporte toujours la violence exubérante du Flamand de plaine à sang rouge, tandis que l'autre y conserve toujours la fermeté calme du Dauphinois de montagne au pied ferme. M. Alfred Michiels, d'humeur batailleuse, s'élance à travers l'histoire comme un chevalier armé en guerre; il fond, tête baissée,^ avec une égale impétuosité dans toutes les lices qui s'ouvrent à lui, réclamant de tous côtés des rivaux pour les pourfendre. Dans sa grande histoire de la 'Peinture flamande et hollandaise^ il a accumulé pêle-mêle, comme un amas de dépouilles enlevées sans choix dans l'ardeur du combat, les trésors les plus précieux d'une érudition passionnée avec les fantaisies les moins utiles d'une imagination romanesque. Ses livres, riches en informations, abondants en vues nouvelles, où la recherche de l'éloquence est toujours chaleureuse et mouvementée, n'inspirent pas aux esprits difficiles une confiance entière. On craint que l'enthousiasme qui le guide ne l'égaré aussi quelquefois, et que les éblouissements de son style ne troublent la vue de son jugement. Les périphrases ingénieuses de ses descriptions ne semblent pas à tous des ornements indispensables ; les fleurs de sa rhétorique paraissent à quelques-uns des fleurs un peu fanées. » Quoi qu'il en soit, M. Alfred Michiels possède toutes les qualités de ses défauts comme tous les défauts de ses qualités et il l'a bien montré de nouveau dans son Van
Dyck. Il ne nous déplaît point, quant à nous^ par le temps froid qui court, d'avoir à reprocher à un historien des excès de ce genre. Si l'admiration romantique qu'il professe pour son héros marqué du sceau fatal, à la mode de 1830, peut nous sembler trop absolue, combien d'excellentes aubaines cette admiration intolérante nous procure en chemin ! L'amour que M. Michiels porte à Van Dyck s'étendant à tous les lieux qu'a visités Van Dyck, à tous les êtres qui l'ont approché, le champ de ses observations s'élargit à perte de vue, et les digressions auxquelles il se livre à propos des amis, des protecteurs, des élèves du maître ne sont guère moins intéressantes que la vie du maître même. On ne se porterait point garant, à coup sûr, de tous les jugements qu'il prononce, mais on lui sait gré de les proférer si résolument. D'ailleurs c'est justice à rendre à M. Alfred Michiels que, s'il se trompe avec hardiesse, il confesse ses erreurs avec joie. Ecrire de nouveau la vie de Van Dyck était pour lui un devoir de conscience, personne n'ayant plus sincèrement que lui pris pour argent comptant les romans d'Houbraken. Il a accompli cet acte de contrition avec une résignation loyale qui devrait désarmer tous les railleurs, lors même que son livre, écrit avec l'ardeur de mémoires personnels, ne présenterait point un ensemble de faits et d'impressions si animé et si vivant. Malheureusement les erreurs oii l'entraîne son impétuosité et qu'il avoue si bien ne le rendent pas plus indulgent pour celles que peut commettre autrui. Personne dans le monde irritable
des érudits, n'a la dent plus dure que M. Michiels pour ses confrères moins bien informés ou moins bien doués que lui. C'est là sans doute le secret d'une sorte de silence souvent injuste qui se fait autour de ses ouvrages, malgré leur importance.
' Avec M. Jules Guiffrey, on n'a point à redouter de ces digressions téméraires ni de ces emportements hasardeux. L'auteur de V Histoire de la tapisserie en France et des Caffieri^ l'éditeur des Comptes des bâtiments du roi, le continuateur des Archives de l'art français avait toutes les qualités rigoureuses d'esprit qu'il fallait pour compléter l'enquête commencée par le grave biographe d'Anvers. Strictement enfermé dans son sujet, dissimulant avec une modestie constante sa personnalité, discutant avec impartialité chaque ouvrage de son peintre, n'ayant d'autre souci littéraire que le souci de la clarté, il interroge avec calme et sévérité chaque fait et chaque date qui se présentent et ne les laisse passer que lorsqu'ils lui ont fourni des preuves irrécusables de leur authenticité. Ce n'est point uu styliste qui charme l'imagination, c'est un historien qui tranquillise la conscience ; on se sent, avec lui, dans des mains fermes et sûres. Nul admirateur de Van Dyck ne pourra se passer de son livre, car il ne trouvera nulle part un si grand nombre d'informations méthodiquement groupées. M. Guiffrey a donné I d'ailleurs une valeur exceptionnelle à son ouvrage en dressant avec une patience exemplaire le catalogue complet des 1,192 peintures de Van Dyck dispersées
dans le monde entier, avec Tindication des graveurs qui les ont reproduites. Ce travail suffirait à faire grand honneur à l'érudition de M. Guiffrey, qui représente dignement cette école moderne d'investigateurs patients et exacts dont l'activité fait sortir de toutes parts les matériaux solides avec lesquels on pourra un jour reconstruire sérieusement l'histoire des arts. En ce qui regarde Van Dyck, bien qu'il reste plus d'un point obscur dans sa biographie, malgré la rareté de ses écritures, malgré la perte à jamais regrettable de sa correspondance avec Paggi conservée à Gênes jusqu'à la fin du xvin' siècle, on peut dès aujourd'hui, grâce aux deux livres de MM. Guiffrey et Michiels, suivre d'un œil sûr, dans une clarté suffisante, les péripéties de son existence, les évolutions de sa pensée, les développements de son œuvre.
L'enfance d'Antoine Van Dyck fat une enfance heureuse. Né à Anvers, le 22 mars 1599, il avait pour père un marchand de toiles fort à l'aise et très dévot, François Van Dyck, pour mère une jeune femme d'une grâce accomplie et d'un esprit cultivé, Marie Cupers, qui donna à son mari douze enfants en seize ans ; Antoine était le septième. Pendant sa grossesse, Marie Cupers, brodeuse habile, avait, dit-on, exécuté une garniture de cheminée, représentant la chaste Suzanne, dont on parla dans la ville. Un critique allemand n'a pas manqué cette occasion de comparer Van Dyck à Napoléon, dans l'enfance duquel une tapisserie joue aussi un rôle, sa mère Laetitia ayant accouché sur un tapis où était peint un combat de héros. Les objets au milieu desquels grandit un enfant ont une vive action sur le développement de sa sensibilité ; aussi les légendes de ce genre s'accueillent-elles toujours parce qu'elles sont toujours vraisemblables. Quoi qu'il en soit, l'enfant dut montrer de bonne heure un goût décidé pour la
peinture, car, dès Fâge de dix ans, on le trouve inscrit sur les registres de la guilde de Saint-Luc comme élève d'Henri van Balen. Deux ans auparavant, le 17 avril 1607, sa m.ère était morte, et la perte d'une affection si éclairée avait dû troubler profondément son imagination impressionnable. Cette douleur précoce déposa peut-être dans l'âme de l'orphelin le premier germe de cette tristesse attendrie qui devait plus d'une fois percer dans les œuvres de l'artiste et leur donner un charme inconnu jusqu'alors à ses robustes compatriotes, d'ordinaire aussi violents dans leurs souffrances que bruyants dans leurs joies. Les habitudes pieuses de son entourage contribuèrent encore à raffinement de sa sensibilité. Dans toute sa famille, on observait les pratiques d'une dévotion minutieuse, non par crainte du saint office qui gouvernait encore les Flandres, mais par tradition et par conviction. Son père, directeur de la chapelle du Saint-Sacrement à la cathédrale, fit de nombreuses donations aux confréries et mourut soigné par les dominicaines. De ses cinq frères ou sœurs dont le sort est connu, quatre avaient embrassé la vie religieuse ; Antoine, jusqu'à sa mort, conserva avec eux les plus affectueuses relations, les peignant dans ses toiles, leur dédiant des estampes, leur confiant ses intérêts. Lui-même garda probablement, comme la plupart des hommes de son temps, même au milieu des plus grandes dissipations, la foi dans laquelle il avait été élevé, mêlant sans effort le culte intellectuel du paganisme aux pratiques con-
vaincues du catholicisme, comme Rubens qui, levé tous les matins à quatre heures, ne manquait pas d'entendre la messe avant de déshabiller les fortes tilles qui allaient poser dans ses mythologies. C'est forcer sans preuve toute vraisemblance que de signaler, sur le simple vu de quelques tableaux douloureux, un libre penseur dans Van Dyck. Les labeurs excessifs et les agitations mondaines dans lesquels il brûla sa vie lui auraient-ils d'ailleurs laissé le loisir d'agiter en philosophe des problèmes métaphysiques? M. Alfred Michiels nous paraît emporté par son imagination romantique lorsqu'il croit surprendre dans Van Dyck les angoisses d'un sceptique et les haines d'un révolté contre les tyrannies de la terre et du ciel, « ayant d'étonnantes similitudes avec Byron » .
Ce n'est pas dans l'atelier d'Henri van Balen, l'honnête doyen de la compagnie de Saint-Luc, que le petit Antoine prit, en tout cas, ces instincts de rébellion. Van Balen, peintre bien intentionné, très soigneux, fort timide, que son séjour en Italie avait, comme tant d'autres Anversois, ébloui sans l'échauffer, jouissait alors, dans la bourgeoisie locale, d'une réputation très supérieure à celle de Rubens, novateur audacieux qu'on surveillait avec méfiance. Il passait une bonne part de son temps à grouper des figurines dans les paysages minutieux de Breughel de Velours et de Josse de Momper. Quand il travaillait pour son compte, il préférait la mythologie à l'Évangile, relisait les Métamorphoses d'Ovide, rêvait, au milieu de verdures
bleuâtres, des déesses blanches, d'une nudité froide, s'efforçant de sauver, par des attitudes italiennes, l'incertitude de leurs formes flamandes. Ce bonhomme qui visait à l'Albane avait^ à sa façon, un sentiment assez vif de la beauté des femmes et de la grâce des enfants ; il aimait le travail soigné, la peinture luisante, le contour exact, le détail précis, et ne détestait point les allégories. Son enseignement, par bien des côtés, convenait à la nature fine de Van Dyck, qui s'en souvint toujours.
Il ne nous reste rien des travaux de l'adolescent chez Van Balen. Ces premiers essais durent être remarquables, puisque, dès 1615, Rubens, dès lors surchargé de travaux, et n'aimant point à former des débutants, le prit avec lui comme collaborateur autant que comme élève. Van Dyck alla vivre dans le somptueux palais de la place de Meir, que le maître triomphant venait de bâtir, au milieu des statues antiques et des tableaux vénitiens rapportés d'Italie, dans la compagnie des riches seigneurs, des lettrés spirituels, des belles femmes qui s'y réunissaient. C'est là qu'il respira ardemment l'amour des sociétés choisies, des divertissements élégants, de l'existence fastueuse et magnifique, amour qui devait toute sa vie le tourmenter et l'enivrer. Il s'y trouvait avec d'autres jeunes gens presque tous appelés à devenir célèbres, Jordaens, Van Thulden, G. de Crayer, Quellin, Jean van Hoeck, Diepenbecke, Van Egmont, Van Mol, sur lesquels il prit vite le pas. Rubens, à ce moment, par un coup de génie, renou-
vêlait l'art de graver comme il avait renouvelé l'art de peindre. En faisant reproduire son œuvre sous ses yeux par une troupe de graveurs enthousiastes sur des planches de grande dimension, il leur apprenait à lutter hardiment, par le mouvement des tailles, avec le mouvement des couleurs, et à transposer l'harmonie des valeurs sur la toile en une harmonie correspondante sur le papier, au lieu de traduire, comme on l'avait presque toujours fait jusqu'alors, même pour les plus grands Vénitiens, des couleurs par des formes et des tons par des contours. Pour mieux expliquer sa pensée à ses graveurs, il commençait par traduire ses symphonies éclatantes en grisailles monochromes ; souvent il chargea Van Dyck d'exécuter ces grisailles; souvent aussi il lui faisait préparer, sur ses esquisses, des cartons entiers. C'est, dit-on. Van Dyck qui ébaucha en grande partie V Histoire de Déciiis^ en six toiles, qui est aujourd'hui l'orgueil de la galerie Lichtenstein, à Vienne. Un pareil exercice sous un pareil maître devait promptement développer toutes les facultés inventives du jeune homme. Gomment s'étonner qu'en sortant des mains de Rubens, Van Dyck, encore tout enivré des hautes conceptions qu'il avait concouru à exprimer, se soit cru d'abord destiné à la grande peinture monumentale et qu'il n'ait jamais pu, jusqu'à son dernier jour, renoncer à ces premières ambitions?
Rubens, toutefois, ne s'y était pas trompé. Discernant d'abord avec une clairvoyance expérimentée dans son élève favori ce qui n'était que souplesse d'esprit de ce qui
était le fond même du tempérament, il l'engagea pour sa gloire à s'adonner au portrait. Les biographes du xvm^ siècle ont vu dans ce conseilla preuve d'une jalousie honteuse. Les biographes d'aujourd'hui n'y voient avec raison qu'un témoignage de judicieuse amitié. La noblesse du caractère de Rubens, dans ses rapports avec Van Dyck, ressort d'ailleurs de tous les documents avec un touchant éclat ; toutes les calomnies débitées à ce sujet sont définitivement anéanties par les pièces authentiques. On y voit la protection généreuse du maître s'étendre sur la vie entière de l'élève. Van Dyck était déjà indépendant et reçu franc-maître depuis deux ans, lorsque Rubens lui procura ses premiers travaux d'importance en stipulant, le 29 mars 1620, par un contrat passé avec le père Tirinus, supérieur des jésuites à Anvers, que Van Dyck, son principal collaborateur pour les trente-neuf grands plafonds à exécuter dans leur église, serait chargé d'exécuter seul et en son nom un grand tableau d'autel dans le même édifice. C'est Rubens qui, quelque temps après, le confie à son ami le chevalier Vanni pour qu'il l'accompagne en Italie; c'est Rubens qui lui donne l'un de ses chevaux pour faire la route. Van Dyck laissa en souvenir à son maître trois tableaux qui restèrent chez lui jusqu'à sa mort, la Pénitence de saint Jérôme^ le Couronnement d'épines^ V Arrestation du Christ : on les retrouve aujourd'hui au musée de Madrid. L'année précédente, il avait déjà fait un court voyage à Londres, sur l'invitation du comte d'Arundel, et c'était encore chez Rubens
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qu'il avait été présenté à la comtesse d'Arundel. Le portrait de Jacques P% qu'on voit au château de Windsor, date probablement de cette époque ; la somme de 100 livres que Van Dyck toucha le 16 février 1621, d'après les registres de l'Echiquier, dut en être le paiement.
Au départ pour l'Italie se rattache, dans toutes les biographies, le roman du SoÂnt Ma7'ti7i conservé dans le village de Saventhem, près de Bruxelles. Au dire d'Houbraken, le jeune Van Dyck, faisant étape à Saventhem, s'y serait attardé plusieurs mois dans les bras d'une belle fille, paysanne ou bourgeoise, pour laquelle il aurait peint deux tableaux, le Saint Martin et une Sainte Famille. Rubens, accouru d'Anvers pour arracher son élève à cette séduction intempestive, aurait éprouvé toutes les peines du monde à lui faire reprendre sa route. Il ne restait déjà rien de cette histoire après deux enquêtes faites au xvni^ siècle, l'une par le prince de Rubempré, l'autre par l'anonyme du Louvre. Le Saint Martin et la Sainte Famille avaient été simplement commandés par le seigneur de Saventhem, Ferdinand de Boichot, pour le prix de 300 florins; on en avait les preuves écrites. Cependant un érudit belge, M. Galesloot, a dernièrement trouvé mieux; il amis la main sur un texte établissant que Van Dyck avait demandé une jeune fille de Saventhem en mariage et ne l'avait pas obtenue. La jeune fille, de bonne maison bourgeoise, se consola, se maria deux fois et ne mourut qu'en 1701, presque centenaire, ayant toujours de sa
première inclination conservé grand goût pour la peinture.
Van Dyck quitta Anvers le 3 octobre 1621. On connaît à peu près son itinéraire; c'est un point intéressant à déterminer lorsqu'il s'agit d'un artiste aussi sensible que Van Dyck aux influences nouvelles, aussi prompt à les refléter dans ses ouvrages. Probablement, il traversa la France; dès le 20 octobre, on le trouve à Gènes. Restée, comme Venise, république indépendante au milieu de l'asservissement de l'Italie, Gênes était alors le centre commercial le plus actif et le plus riche de la péninsule. Une noblesse intelligente et une opulente bourgeoisie y rivalisaient de luxe et d'ostentation. Douze ans auparavant, Rubens y avait reçu le plus généreux accueil; il avait fait, en souvenir de ce séjour, graver, d'après ses dessins, les palais magnifiques et les somptueuses églises de Gênes, et depuis cette époque n'avait cessé de correspondre avec le chef d'une maison patricienne, chef en même temps de l'école de peinture locale, l'infatigable décorateur Paggi. Paggi sans doute introduisit le nouvel arrivé dans cette société brillante où les arts étaient non seulement aimés, mais encore pratiqués; Van Dyck y retrouva plusieurs compatriotes, entre autres Lucas et Gornelis de Wael, les deux fils du vieux Jean de Wael, ancien doyen de la guilde des peintres, à Anvers : l'un, peintre de paysages, l'autre, peintre de genre, avec lesquels il se lia d'une solide amitié. Un portrait peint de la National Gallery^ qu'on peut compléter par la description écrite
de Bellori, nous permet d'imaginer la personne de Van Dyck à vingt-deux ans : vif, alerte, bien pris dans sa petite taille, d'un teint clair et rose, les lèvres fraîches et fines, presque imberbe encore, en assez bon point, avec ses cheveux châtains et bouclés en désordre, avec sa main soignée qu'il affectait de montrer, avec sa tournure élégante et un peu dédaigneuse, il avait presque l'air d'une jeune fille. Tous les contemporains constatent la grâce de ses manières, le charme de sa parole, la distinction de son esprit. Il se trouva à l'aise dans les fastueux salons de la Via Nuova comme dans son milieu naturel; les Spinola, les Brignole, les Durazzo, les Pallavicini l'accueillirent comme cavaher avant de l'employer comme peintre. Chez les Lomelhni, il gagna les bonnes grâces d'une des dernières survivantes du grand xvi' siècle, la célèbre Sofonisba Anguisciola, de Crémone, octogénaire aveugle, autrefois peintre en titre du roi d'Espagne, qui, après avoir perdu son premier mari, le vice-roi de Sicile, s'était remariée à un gentilhomme génois. Sofonisba qui aimait à grouper autour d'elle les artistes, parla longtemps au jeune peintre de Titien qu'elle avait connu ; Van Dyck disait volontiers plus tard que cette aveugle lui en avait plus appris sur les couleurs que la plupart des clairvoyants. N'était-ce pas déjà Titien qu'il avait appris à admirer dans le palais de Rubens? Aussi lui tardait-il de voir Venise. Cependant, il ne paraît point, comme on l'a cru longtemps, qu'il se soit dirigé vers la Haule-Itahe avant d'avoir vu Rome et Florence. Faut-il croire que les
conseils de Rubens dirigeaient encore de loin son élève et l'invitaient à passer par l'école des grands dessinateurs avant de s'abandonner à l'enivrement des grands coloristes? On l'a supposé sans invraisemblance. Quoi qu'il en soit, dès le mois de février 1622, il débarque à Civita-Vecchia, visite Rome, remonte bientôt à Florence, oh il est accueilli par Sustermans, son compatriote^ peintre du grand-duc, traverse Bologne, s'installe quelques mois à Venise, puis va faire à Mantoue le portrait de Ferdinand de Gonzague, le fils de l'ancien protecteur de Rubens. Au commencement de Tannée 1623, il est de retour à Rome et s'y établit avec la pensée d'y faire un long séjour.
Dès lors, on peut l'affirmer, il s'était assimilé, avec une pénétration singulière, toutes les qualités des maîtres d'Italie qui pouvaient compléter son talent. M. Alfred Michiels a étudié avec une attention spéciale dans ses ouvrages la marque successive des diverses influences qu'il put subir. Ses observations sont souvent fondées. Il ne faut pas toutefois s'exagérer l'impression que produisirent sur l'élève de Rubens l'énergique Garavage et certains Bolonais. Quoiqu'il soit en effet possible de saisir à ce moment chez lui un goût inattendu pour les oppositions violentes et pour les tonalités sombres, ce goût, contraire à sa nature comme à son éducation, ne devait pas durer. C'est une observation plus juste de dire que le génie de Véronèse ne fut pas à Venise moins instructif pour lui que celui de Titien . Si Titien lui apprit la fermeté de l'attitude, la noblesse
de l'expression, l'éclat profond des couleurs, la puissance des sacrifices utiles, Paul Véronèse lui inspira le sentiment des attitudes charmantes, l'amour des colorations brillantes et fraîches, le goût des harmonies d'ensemble, enveloppant dans la tendresse d'une lumière délicate les formes adoucies des choses. Quand Van Dyck revint à Rome, il se sentait donc armé de toutes pièces. Il se mit au travail avec cet entrain surprenant qui lui a permis de laisser, partout où il a passé, un nombre à peine croyable de tableaux et de dessins. Le premier portrait en pied qu'il eut à faire fut celui du cardinal Bentivoglio, ancien légat des Flandres. Tous les voyageurs qui ont visité le musée Pitti, à Florence, où cette admirable toile a été recueillie, ont gardé dans la mémoire l'image à la fois grave et brillante de ce prêtre diplomate. La tête maigre et sèche, aux lèvres pincées, aux yeux noirs et pénétrants, toute pâle au milieu des rouges étincelants, — rouge du camail, rouge de la robe, rouge des draperies, — semble avec une vivacité inquiétante poursuivre le spectateur de son regard. Le succès qu'obtint ce chef-d'œuvre attira sur le peintre l'attention générale. Les grands seigneurs anglais, qui déjà visitaient Rome en grand nombre, à l'exemple du comte d'Arundel, recherchant les antiquités et encourageant les artistes, lui témoignèrent un vif intérêt. George Gage, l'envoyé d'Angleterre (encore un ami intime de Rubens) se fit peindre par lui ; plu- « sieurs de ses riches compatriotes en firent autant. C'était la gloire qui venait, c'était aussi la fortune. Est-il sur-
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prenant qu'un jeune homme de ^ingt-quatre ans s'en
soit trouvé étourdi ?
Bellori raconte qu'on commença dès lors à voir le « peintre chevaleresque » se promener par les rues de Rome tout vêtu de velours, chargé de colliers d'or, portant plumes et joyaux à sa toque, toujours suivi d'une longue escorte de serviteurs. Pour peu qu'il eût déjà cette façon de regarder les gens par-dessus l'épaule, qu'on remarque dans quelques-uns de ses portraits, c'était plus qu'il n'en fallait pour offusquer les peintres de son âge, presque tous mal vêtus et mal rentés qui, venus de tous les bouts de l'Europe pour faire leur apprentissage, battaient les dalles de la ville éternelle. Ses succès d'artiste et ses succès mondains s'ajoutant à €es habitudes fastueuses et à ces allures impertinentes, exaspérèrent au plus haut point la jalousie de ses compatriotes. Un certain nombre de peintres flamands et hollandais, grosses gens pour la plupart, d'intelligence inculte et de gaîté bruyante, avaient tenté de frayer avec lui lors de son arrivée. Dans ce cénacle septentrional, on ne se piquait ni de mœurs délicates ni de manières choisies. Un érudit italien a dernièrement recueilli sur leur compte, dans les archives des notaires €t dans les registres de police, toutes sortes de détails peu édifiants. La plupart d'entre eux connaissaient le chemin de la justice autant que le chemin de l'atelier (1). Ce ne sont qu'arrestations et amendes pour
(i) A. Bertolotti, Artisti belgi ed olandesi a Roma nei secoli xvi, XVII ; Firenze, 1^80, p. 01, IM.
VAN DYCK. m rixes au cabaret, querelles chez les filles, tapages nocturnes, bris de clôture, guet-apens, coups et blessures, tentatives de meurtre. Quelquefois la chose se passe entre Itahens et Flamands ; le plus souvent cela reste en famille, eatre gens du Nord endurcis aux coups. VOsteria délia luna était le théâtre ordinaire de ces réjouissances ; c'est là qu'on fêtait, suivant un vieil usage, par une ripaille gigantesque, la bienvenue à tout Flamand nouveau débarqué. La fête se terminait par le baptême de l'invité, auquel on décernait un sobriquet. Van Dyck avait, paraît-il, décliné cet honneur. Quand on le vit choyé et fêté par toute la société romaine, la fureur de ceux qu'il avait dédaignés ne connut plus de bornes. Nous ignorons quels mauvais tours on lui joua, quelles calomnies infâmes on débita sur son compte; toujours est-il que, suivant le prudent anonyme du Louvre comme suivant ses prédécesseurs, le séjour de Rome ne tarda pas à lui devenir insupportable et qu'il s'en échappa au plus vite pour regagner le Nord. Il rencontra en chemin la comtesse d'Arundel, qui le pressa de visiter Milan et Turin; mais, après quelques mois de séjour dans cette dernière ville, il rentra le 7 juin 1624 dans sa bonne ville de Gênes.
Ce nouveau séjour à Gênes se prolongea deux ans et ne fut interrompu que par un voyage à Palerme sur l'invitation du vice-roi. La peste ayant éclaté en Sicile et le vice-roi succombé l'un des premiers, le peintre, chargé d'exécuter un tableau votif pour obtenir l'intercession de sainte Rosalie, crut prudent de revenir
l'achever sur le continent. La longue liste des œuvres qu'il a laissées à Gênes prouve que ces deux années furent pour lui aussi laborieuses qu'heureuses et que ses bonnes fortunes, assez nombreuses si l'on en croit la tradition, ne nuisirent en rien à son activité. Les célèbres portraits équestres du palais Balbi et du palais Brignole, les portraits de rEnfant bleu et de l'Enfant blanc au palais Durazzo, les portraits de femmes et les tableaux d'histoire disséminés dans diverses collections, montrent le peintre en pleine possession de tous ses moyens. Plus tard sans doute, il fondra dans une harmonie plus particulière les éléments recueillis chez les divers maîtres. Ses tableaux de Gênes, comme tous ceux qu'il fera pendant longtemps encore et qu'on classe dans sa manière italienne, portent la marque de ses récentes admirations. Ici, on surprend un mouvement de Véronèse; là, un profil de Dominiquin ; plus rarement, un accent violent de Caravage ; et toujours, le souvenir de l'aisance, de la force, de l'éclat profond de Titien; car c'était Titien, en définitive, qui devait rester son dernier guide. Si 1 on analyse, à partir de ce moment, toutes ses œuvres, on y trouve constamment, dans une proportion variable, suivant l'influence du moment, quelques parties de Titien mêlées aux éléments primitifs qu'il tenait de Rubens et des vieux Flamands. S'il devait brosser dans la suite des morceaux plus personnels, il ne devait pourtant jamais, pour la fierté du dessin, pour la noblesse des allures, pour l'ardeur des expressions, faire des chefs-
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d'œuvre supérieurs à ceux de Gênes. On comprend son triomphe et l'action immédiate de son talent sur les artistes italiens. Cependant le désir de revoir les siens le reprit au milieu de ses succès. Il quitta Gênes dans les premiers jours de juin 1625, s'arrêta quelques jours à Aix en Provence chez le conseiller Peiresc, avec lequel Rubens était en correspondance, passa à Paris, où il fit le portrait du marchand d'estampes François Langlois, dit Ciartres, gravé sous le titre de V Homme à la musette. A la fin de septembre, il était réinstallé à Anvers.
Le retour dans sa patrie fut d'abord pour Van Dyck le réveil amer d'un beau rêve. Pendant son absence, son père était mort. François Van Dyck avait-il perdu sa fortune ? Avait-il avantagé ses autres enfants ? 11 ne semble avoir laissé à Antoine, en fait d'héritage, que la charge de peindre un tableau, le Christ en croix (1), pour les dominicaines qui l'avaient soigné dans sa dernière maladie. Antoine, selon les apparences, n'aurait même exécuté que tardivement et d'assez mauvaise grâce les dernières volontés de son père. Il était en proie à plus d'un souci. S'il avait pu rêver, dans les enivre-
(1) Ce tableau est aujourd'hui au musée d'Anvers (n° 401). François Van Dyck était mort en 1622. Antoine ne livra la toile qu'en 1629. La composition est un peu vide et l'exécution lâchée. Sur une grosse pierre, au pied de la croix, on lit : iVe ipatris sui manibus terra gravis esset hoc saxum cruci advolvebat et huic loco donabat Antonius Van Dick. M. Michiels voit dans les termes ambigus de cette inscription la confirmation du peu d'ardeur que le peintre, selon la tradition, aurait mis à faire cette toile.
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ments de Gênes, un palais de marbre, plein de bruits de fêtes, regorgeant de serviteurs, d'élèves, de nobles invités, dressant ses colonnades superbes en face du luxueux palais de Rubens, il se trouvait pour lors, fort déçu dans ses ambitions. Ses anciens camarades, parmi lesquels se trouvaient sans doute quelques-uns des Romains qu'il avait blessés par son luxe, se montrèrent, à l'abord, assez mal disposés pour lui; on se tint sur la défensive comme on avait fait pour Rubens luimême une vingtaine d'années auparavant. On contesta son talent, on le rabaissa devant ses maîtres, on le compara à ses condisciples, on le déclara dessinateur lâche et flottant à côté de Graver^ coloriste timide à côté de Jordaens, en définitive homme d'invention pauvre et, comme compositeur, inférieur à tous. Il ne trouva pour établir son atelier que de grandes salles froides et nues, dans un entrepôt de la ligue hanséatique ; il en garnit les murs avec les tableaux du Titien qu'il avait achetés en Italie et les nombreuses copies d'après les maîtres vénitiens qu'il en avait rapportées. Là il attendit les commandes qui ne venaient guère.
Tout se réunissait d'ailleurs pour aigrir dans son âme cette nostalgie du ciel italien à laquelle échappent peu d'artistes et qui avait autrefois si profondément accablé Rubens à son retour. A la tristesse de la lumière s'ajoutait la tristesse des choses. Sur le grand quai d'Anvers, ruiné par de longues guerres. Van Dyck cherchait en vain la gaîté active et le mouvement pittoresque du port de Gênes. La vieille cité était encore mal remise des
saccages que les Espagnols lui avaient fait subir et des épouvantes que lui avait imposées l'Inquisition. Partout des magasins transformés en couvents, partout de longs mui^s silencieux s'élevant à la place des chantiers bruyants, partout les corporations d'arts et métiers remplacées par d'innombrables confréries de toute couleur, se multipliant sous l'impulsion des jésuites. Le silence de la paix avait succédé au fracas des guerres, mais quel silence ! un silence de lassitude, plein de terreurs inquiètes, où s'élevait par instants encore le crépitement des bûchers brûlant quelques sorcières. Magna urbs^ magna solùudo! s'écrie un voyageur qui traverse cette ville dépeuplée. Quel contraste avec cette vivante cité de Gênes, où s'agilait, sous un vif soleil, une population active et joyeuse dans toute sa liberté méridionale d'allure et de langage ! Quelle différence entre cette bourgeoisie de Belgique, honnête mais renfermée et craintive, et cette aristocratie d'Italie, souvent corrompue, mais d'une hospitalité si avenante, d'une intelligence si cultivée, d'une imagination si éveillée !
Ce fut encore Rubens qui, dans cet affaissement, tendit la main au jeune homme dont son génie avait allumé les nobles ambitions. Pour lui donner une preuve publique de sa haute estime, il lui acjieta toute une série de tableaux qu'il venait de faire, parmi lesquels une répétition du Saint Martin de Saventhem. Ce tableau, selon M. Michiels, serait le célèbre Saint Martin de Windsor qu'on a toujours pris pour un Rubens : c'est une opinion à examiner sur place. Cette
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intervention puissante décida la fortune. Le bourgmestre Roccox, que Rubens avait peint en compagnie de sa femme sur les volets du fameux triptyque de l'église des Récollets (musée d'Anvers), demanda son portrait, celui de sa nièce et de sa petite-nièce à Van Dyck (1). Les corporations religieuses dont faisaient partie ses frères et sœurs voulurent avoir de sa main des tableaux d'autel. L'église de Notre-Dame de Termonde lui demanda le Crucifîment qui s'y trouve encore, dans lequel il groupa au pied de la croix saint François, la Vierge, la Madeleine, saint Jean, saint Longin. Il s'efforça dans cette composition pathétique, de montrer tout ce qu'il savait comme dramaturge religieux formé par Rubens, tout ce qu'il pouvait comme praticien éclatant exercé à l'école des Italiens, et il attira dès lors les imaginations émues par la touchante exaltation des passions douloureuses qu'il sut imprimer sur les nobles visages de ses acteurs sacrés. Le Saiyit Sébastien de la Pinacothèque de Munich date de la même époque ; ce fut, semble-t-il, un morceau de bravoure qu'il exécuta, moins pour exprimer un sentiment religieux que pour montrer à tous sa virtuosité ; ce morceau, d'une sentimentalité froide, mais d'une exécution surprenante, plut particulièrement aux dilettanti. On en trouve des répétitions ou copies dans presque toutes les grandes galeries d'Europe (musée du
( 1 ) M. A. Michiels croit avoir retrouvé l'esquisse de ces portraits , aujourd'hui passés à Saint-Pétersbourg (coll. Strogonsof), dans une toile du musée de Turin attribuée à Lely. (Gat. 1879, n<'427.)
Louvre, n° 139). La même année, il fut appelé à Bruxelles pour y peindre cette étrange et pâle figure de l'archiduchesse Glaire-Eugénie, avec ses yeux fixes et son bec crochu d'oiseau de proie, immobile sous son costume austère des clarisses qu'elle ne quitta plus depuis la mort de son mari. Le musée de Turin possède l'original, et le Louvre une excellente répétition (n° 145). L'exactitude parlante de cette image le mit tout à fait bien en cour. Dès lors, il fut question de lui pour de grands travaux.
Malgré ces encouragements multipliés^ l'âme inquiète de l'artiste s'accommodait toujours mal de la régularité froide des habitudes flamandes ; ses regards ne cessaient de se tourner vers l'Angleterre, où l'appelaient ses meilleurs amis d'Italie, faisant luire à ses yeux l'attrait d'une vie facile au milieu d'une société cultivée. En 1627, il retourna à Londres avec l'intention de s'y faire présenter à la cour. Il était descendu chez son compatriote Gcldorp, conservateur des tableaux du roi, peintre médiocre, intrigant habile, négociateur d'affaires délicates, quelque peu entremetteur, dont la grande maison de Drury-Lane servait d'auberge aux artistes étrangers, de magasin aux brocanteurs, et de ^ rendez-vous, dit Walpole, aux galants du grand monde. La protection du comte d'Arundel eût été plus sérieuse si le duc de Buckingham n'eût à ce moment accaparé toutes les faveurs royales. Deux peintres de mérite, protégés par Buckingham, deux Hollandais, Daniel Mytens et Gornehs Gansen Van Ceulen, étaient prêts d'ailleurs
VAN DYCK. 109 à bien défendre leurs titres de peintres officiels (1). Van Dyck ne put voir Charles P"" et revint à Anvers. Cette tentative infructueuse pour changer sa destinée détermina en lui une crise morale dont il sortit victorieux. Dès son retour, virilement résigné à sa situation, il se mit au travail avec un renouvellement d'énergie, et, durant trois années, produisit sans relâche. C'est la période la plus noblement laborieuse de sa vie.
Coup sur coup, en effet, on le voit achever le grand Saint Augustin en extase, commandé par le père Marinus Jansenius pour l'église des Augustins à Anvers, les Crucifiements de Saint Michel à Gand et de la cathédrale à Matines, et l'immense composition de l'hôtel de ville de Bruxelles, le Conseil échevinal, qui faisait face au Jugement de Cambyse, par Rubens, et dans laquelle étaient groupés vingt-trois personnages (2). Plusieurs faits prouvent qu'un grand calme s'était établi à ce moment dans son esprit et qu'il acceptait, avec une tranquillité complète au moins en apparence, les nécessités de la vie régulière dans laquelle il était rentré. En 1628, il se fait affilier à la confrérie des célibataires, dirigée par la société de Jésus, pour laquelle il peint deux de ses meilleures toiles, le Mariage mystique du bienheureux Herman avec la sainte Vierge, le Mariage
(!) Cette année même, Mytens venait de faire le beau portrait en pied de Charles pr qui se trouve au musée de Turin (n» 41 o).
(2) Les deux peintures furent anéanties par un incendie lors du bombardement de Bruxelles par le maréchal de Villeroy (168o).
de sainte Rosalie avec 1 enfant Jésus (musée du Belvédère à Vienne). En même temps, il fait son testament, par lequel il institue légataires universelles ses deux sœurs Suzanne et Isabelle, à la charge d'assurer la subsistance de sa vieille servante. Il n'y est point question encore d'une fille naturelle dont il s'occupera dans un testament post<Lrieur. Les succès éclatants qu'il venait d'obtenir lui permettaient de réparer rapidement sa fortune, et la correspondance relative à V Érection de croix de Courtrai, qui nous a été conservée, prouve qu'il s'entendait à merveille à défendre ses intérêts. Il dut accepter toutefois dans cette affaire une réduction de 200 florins sur le prix de 800 florins qu'il demandait. Le malin chanoine Roger de Braye, qui avait obtenu cette concession par une épître en vers, remplaça, lors du règlement, les 200 florins supprimés par une douzaine de gaufres, dont le peintre le remercia. La négociation se fit de part et d'autre dans les termes les plus courtois. C'est alors qu'il peignit d'innombrables Christ en croix ^ Dépositions de croix^ Ensevelissements du Christ et Madones^ dans lesquels il sut toujours mettre, sans varier beaucoup ses ordonnances, une expression pathétique d'une distinction séduisante qui leur attira immédiatement de nombreux dévots. Entre temps, il allait en Hollande, où il se rencontra avec Hais, pour y peindre le prince d'Orange, et il achevait soit à Anvers, soit à Bruxelles, de nombreux portraits tantôt en buste, tantôt en pied, tantôt à cheval, tous exécutés avec une résolution radieuse, dans des gammes hardies de cou-
leurs vibrantes, où la précision expressive des vieux Flamands éclatait sous les chaudes enveloppes de l'Italie. D'une habileté sans pareille à saisir promptement le caractère d'une physionomie et à l'exprimer vivement par ses traits les plus délicats, il déployait dès lors dans ce genre de travail une souplesse qui se pliait à toutes les exigences et une aisance qui ne se déconcertait jamais. Toute la noblesse flamande et espagnole de la cour de Claire-Isabelle passa par son atelier; Marie de Médicis et sa petite cour d'exilés français, Gaston d'Orléans, le comte de Moret, tinrent à honneur d'y venir poser. Le pinceau du peintre ne lui suffisant plus, il saisit l'outil du graveur, et, d'une pointe résolue dont la dextérité n'a pas été surpassée, il donna, dans dix admirables eaux-fortes, des modèles désespérants même pour les vaillants graveurs formés par Rubens, qu'il invita à l'imiter en leur fournissant des esquisses peintes d'après les contemporains célèbres. C'est alors que fut continuée méthodiquement la série célèbre des portraits d^artistes, probablement commencée en Italie, qui devait former plus tard le recueil des Centum Icônes.
Cette fécondité, ces succès, cette prospérité, n'étouffaient point cependant au cœur du peintre ses aspirations, un instant refoulées, vers les magnificences de la vie anglaise. En 1630, l'un de ses amis, Endymion Porter, pour faire sa cour au roi Charles I", lui offrit une peinture de Van Dyck, Armide et Renaud. Ce petit tableau galant fit ce que n'avaient pu autrefois ni
la recommandation de Rubens, ni celle du comte d'Arundel ; ce fut le talisman qui ouvrit au grand portraitiste les portes de White-Hall. L'impatience du peintre était telle qu'ayant appris que l'agent du roi à Bruxelles, Balthasar Gerbier, chargé de négocier secrètement son départ, avait gardé vis-à-vis de lui une discrétion trop longue au gré de ses désirs, il en conçut un dépit amer etluijoua un vrai lourde rapin. Il déclara qu'un de ses tableaux, acheté par Gerbier pour le roi, était un tableau faux. Le malheureux Gerbier, accusé d'ignorance ou même de pis, tremblant pour sa faveur, en fut réduit à ouvrir une enquête judiciaire. Le procès prouva l'authenticité de la toile. Yan Dyck n'en avait jamais douté, mais il se tint heureux d'avoir mystifié, en lui donnant une peur blanche, le trop prudent diplomate qui s'était permis de ne pas lui ouvrir avec plus d'empressement la route d'Angleterre.
Le fait est que Van Dyck, une fois à Londres, se sentit sur son vrai terrain (avril 1632). Présenté cette fois par son ami Renelm Digby, il obtint immédiatement la faveur de peindre le roi en pied et la reine en buste. Ces deux essais réussirent si bien qu'on lui commanda le grand tableau de la famille royale qui est aujourd'hui au château de Windsor. 11 déploya cette fois une telle séduction dans le jeu des couleurs, donna une telle vivacité aux ressemblances, une telle délicatesse aux expressions, avec un sentiment si délicieux de la beauté féminine chez la reine Henriette-Marie et de la grâce enfantine chez le prince de Galles en béguin et chez le petit duc d'York en maillot, que ses prédécesseurs et rivaux, Daniel Mytens et Cornéhs Van Ceulen, se virent supplantés sans retour. L'un s'enfuit en Hollande ; l'autre s'alla cacher dans le comté de Kent. Van Dyck fut nommé peintre principal de Leurs Majestés; le 5 juillet 1632, il reçut le titre de chevalier, si envié à Rubens, avec une chaîne d'or, sans laquelle il
ne se montra plus; le 17 octobre 1633, on lui assigna une pension annuelle de 200 livres sterling. Le roi s'était occupé lui-même de son logement ; on a retrouvé une note de sa main portant ces mots : « Parler à Inigo Jones du logement de Van Dyck. » Il lui avait donné, à Londres, des appartements et des ateliers dans l'ancien couvent de Black-Friars, et, pour l'été, une résidence à Utham. Le prix des portraits de la famille royale était alors fixé à 50 livres sterling pour les figures en pied. Pendant neuf ans, le roi et la reine ne se lassèrent point d'admirer ni d'employer leur peintre ordinaire. On connaît encore actuellement dix-neuf portraits de Charles I" et dix-sept portraits d'Henriette-Marie, sans compter ceux de leurs enfants.
Il était difficile, pour un artiste, de trouver un protecteur plus enthousiaste et plus éclairé que Charles I". Ce malheureux roi, d'une intelligence si ouverte, d'un jugement si fin en tout ce qui ne touchait pas l'art de régner, le plus bienveillant des princes, le meilleur des hommes privés, venait de s'assurer, par une mesure qu'il croyait hardie et qui n'était qu'imprudente, une trêve apparente à des préoccupations politiques dont il avait horreur. Trois ans avant l'arrivée de Van Dyck, il avait pour la troisième fois dissous son parlement grondeur, et, livrant l'autorité sans contrôle aux mains énergiques du comte de Strafford et de l'évêque Laud, il s'abandonnait tout entier à son goût pour les joies de l'esprit. La cour, de son côté, prenant le silence du pays pour une soumission définitive, s'était hâtée de
reprendre sa vie joyeuse, trop longtemps interrompue. Poètes, musiciens, artistes de toute espèce étaient accourus de nouveau en foule à Londres. Pendant quelques années,, l'élégant Charles et la toute charmante Henriette purent, dans le bruit des fêtes incessantes, fermer l'oreille au grondement lointain de la grande tempête qui devait les emporter.
Le roi Charles allait souvent passer ses après-dîners à Black-Friars, dans l'atelier de Van Dyck, qui devint bientôt le rendez-vous de l'aristocratie. Le peintre s'était mis sans peine sur le pied qu'il fallait pour faire honneur à de pareils clients. N'était-ce pas la grande existence qu'il avait toujours rêvée? Nombreux domestiques, chevaux d'attelage, chevaux de selle, équipages brillants, musiciens à gages, chanteurs et bouffons, il réunit autour de lui tout ce qui pouvait faire de sa vie fastueuse une fête continue, comme celle qui s'agitait sous les colonnades ensoleillées de Paul Véronèse. (( C'est avec ce luxe, dit Bellori, qu'il recevait les plus grands personnages, dames et seigneurs, qui, chaque jour, se venaient faire peindre chez lui. Il avait l'habitude 'de les retenir à sa table, dépensant en mets exquis 30 écus par jour, ce qui semblera incroyable à ceux qui ont l'habitude de notre parcimonie italienne, mais non à ceux qui connaissent les pays étrangers et songent au nombre de gens qu'il nourrissait. En outre, il enlretenait des hommes et des femmes comme modèles pour ses portraits, car une fois la ressemblance du visage assurée, il faisait le reste au moyen de ces
i[Q MAITRES ANCIENS.
modèles... Il avait l'habitude de peindre du premier €Oup, et quand il faisait des portraits, il les commençait le matin de bonne heure et, sans interrompre son travail, retenait à déjeuner ces nobles seigneurs, si hauts personnages et si grandes dames qu ils fussent; ils allaient d'ailleurs volontiers chez lui comme ■en partie de plaisir, attirés par la variété des divertissements. Après dîner, il se remettait à l'ouvrage •de façon à peindre deux tableaux en un jour, qu'il terminait ensuite avec quelques retouches. » Ces détails, que Bellori tenait de sir Kenelm Digby, devenu plus tard le représentant du roi Charles II auprès du Saint- Siège, nous montrent quelle rapidité Van Dyck apportait dès lors à exécuter ses portraits et par quels expédients il parvenait à satisfaire promptement toutes les exigences de sa noble clientèle sans avoir à lui imposer de trop longs ennuis. De Piles y ajoute des renseignements non moins curieux que lui avait communiqués Jabach, dont Van Dyck avait fait trois fois le portrait : « Van Deik ne travailloit jamais plus d'une heure par fois à chaque portrait, soit à ébaucher, soit à finir, et, son horloge l'avertissant de l'heure, il^e levoit et faisoit la révérence à la personne, comme pour lui dire que c'en étoit assez pour ce jour-là ; après quoi son valet de chambre lui venoit nettoyer ses pinceaux et lui apprêter une autre palette pendant qu'il recevoit une autre personne à qui il avoit donné heure. Il travailloit ainsi à plusieurs portraits en un même jour d'une vitesse extraordinaire. Après avoir légèrement ébauché un
portrait, il faisoit mettre la personne dans l'attitude qu'il avoit auparavant méditée, et avec du papier gris et des crayons blancs et noirs, il dessinoit en un quart d'heure sa taille et ses habits qu'il disposoit d'une manière grande et d'un goût exquis. 11 donnoit ensuite ce dessin à d'habiles gens qu'il avoit chez lui pour le peindre d'après les habits mêmes que les personnes avoient envoyés exprès à la prière de Van Deik. Pour ce qui est des mains, il avoit chez lui des personnes à ses gages de l'un et de l'autre sexe qui lui servoient de modèle (1). » Jabach, il est vrai, l'amateur délicat, s'étonnait un peu de ces façons expéditives, qu'il comparait avec le travail scrupuleux et patient auquel il avait vu le peintre se livrer autrefois ; mais Van Dyck lui répondait avec désinvolture que, s'il avait autrefois beaucoup peiné, c'était qu'il travaillait alors pour sa réputation, tandis qu'il travaillait maintenant pour sa cuisine.
La cuisine, en effet, pour laquelle il travaillait, et au feu de laquelle venaient se chauffer tant de parasites, devenait une cuisine de plus en plus dévorante qui absorbait tout, engloutissait tout, brûlait tout. Aux dépenses de table, de domestiques, d'équipages, de divertissements s'ajoutaient les dépenses de galanteries. Un jour que Charles s'entretenait, dans son atelier, avec lord Strafford, de ses embarras financiers, il se
(1) Cours de peinture par principes, composé par M. de Piles; Paris, 1708, p. 291 et 292.
retourna brusquement vers le peintre qui les écoutait avec attention : « Et vous, seigneur cavalier, avez-vous jamais su ce que c'était que d'avoir besoin de mille écus? — Sire, répondit Van Dyck, quand on tient table ouverte à ses amis et bourse ouverte à ses maîtresses, on trouve vite le fond du coffre. » Le peintre qui tournait tant de têtes put avoir, en effet, quelquefois la tête tournée, mais il apporta, en véritable homme du monde, dans ses bonnes fortunes, une discrétion qui n'a jamais permis, ni à la malveillance des contemporains, ni à la curiosité de la postérité d'en pénétrer le mystère. « Si l'amour des femmes, dit l'anonyme d'Anvers, est un faible instinct chez quelques hommes, c'est une passion impérieuse chez d'autres, surtout quand elle est justifiée par l'usage et l'habitude. Comme Van Dyck craignait les propos, le scandale, il apportait dans ses amours tant de bienséance et de circonspection qu'il eût rendu cette faiblesse excusable si elle pouvait l'être. » On n'a donc aucune preuve de la liaison que le bruit public lui attribua avec la femme même de son protecteur Kenelm Digby, la célèbre lady Venetia Stanley, qu'il représenta une première fois sous la figure de la Prudence repoussant la Calomnie, et qu'il peignit bientôt, sur son lit de mort, une rose fanée à la main. Une lettre de lord Conway au comte de Strafford, du 22 janvier 1636, montrerait, il est vrai, le peintre mêlant, d'une façon assez peu chevaleresque, les questions d'argent aux questions d'amour. En réalité, la seule liaison pubhque qu'on lui connut fut
celle qu'il contracta avec miss Marguerite Lemon, fille d'un alderman, déjà fort compromise par des galanteries bruyantes lorsque Van Dyck l'installa à Black-Friars. Miss Lemon, d'une intelligence cultivée, d'un tempérament passionné, d'un caractère violent, ne contribua pas médiocrement, sans doute, à accroître le désordre d'existence qui ne tarda pas à troubler l'esprit de l'artiste et à compromettre sa santé.
Il n'y eut qu'un moment d'accalmie dans cette excitation fiévreuse; ce fut le temps que Van Dyck alla passer en 1634 à Anvers, où il avait conservé des intérêts de diverse nature. Martin van den Enden y gérait toujours, en son nom, l'atelier de gravure qu'il avait fondé. Ses sœurs y élevaient une petite fille naturelle encore en bas âge dont la mère était probablement morte. Il venait, en outre, de faire un placement hypothécaire sur la seigneurie de Steen, que Rubens allait bientôt acheter. Cette fois, on l'accueillit en triomphateur. Ses confrères l'élurent doyen de Saint-Luc. La cour l'appela à Bruxelles, où il assista à l'entrée de l'archiduc Ferdinand. 11 y fit, avec plusieurs portraits de dames et de seigneurs français, le portrait équestre de Thomas de Savoie, prince de Carignan, généralissime des troupes espagnoles. M. Michiels suppose qu'il ne rentra en Angleterre qu'à la fin d'avril 1635, après avoir aidé Rubens, déjà souffrant de la goutte, dans la direction des travaux pour l'entrée triomphale du cardinal-infant à Anvers, le 17 avril. Cette supposition n'a rien d'invraisemblable.
A dater de ce retour, Van Dyck surmène plus que jamais ses forces avec un inconcevable aveuglement. L'ardeur au travail s'exagère chez lui en même temps que l'ardeur au plaisir. Le gouffre l'attire à mesure qu'il se creuse. On ne parviendra jamais à dresser la liste complète des portraits grands ou petits, isolés ou de famille, qu'il peignit alors. Cependant ni la renommée de premier portraitiste de son temps, ni les ressources énormes que cette renommée lui assurait ne suffisent à assouvir ses ambitions de gloire, non plus que ses bescftns d'argent. Le désir mal contenu d'être aussi le premier parmi les peintres d'histoire se réveille en lui avec une violence inattendue. Remarquons qu'il ne perdit jamais une occasion d'entrer, sur ce terrain, en lutte ouverte avec Rubens; d'abord, en 1626, c'est à Bruxelles, oii il oppose son Assemblée échemnale au Jugement de Cambyse ; bientôt, en 1641, ce sera à Paris, oii il demandera à décorer la galerie du Louvre, comme son maître avait décoré la galerie du Luxembourg. A Londres, à l'époque oii nous sommes parvenus, en 1636, ce sont les quatre murailles de la salle de White-Hall qu'il veut couvrir de tapisseries, fabriquées d'après ses cartons, sous le plafond rayonnant que Rubens venait d'y achever. En poursuivant avec opiniâtreté toutes les occasions de se mesurer avec le puissant créateur qui l'avait formé, Van Dyck montrait-il un juste sentiment de ses propres forces? Il est permis d'en douter. En tous cas, de toutes façons, le moment était tort mal choisi pour se prendre à de si gigantesques
VAN DYCK. 121 projets. D'une part, dans cette fabrication ininterrompue de portraits souvent insignifiants, il avait pris de telles habitudes d'improvisation qu'il s'était déjà en plusieurs occasions trouvé presque impuissant à traiter des sujets historiques. Le Mariage mystique de sainte Catherine^ le Sauveur guérissant les malades^ Samson et Dalila^ l'Amour et Psyché révèlent, avec l'affaiblissement de la main, un grand affaiblissement de l'imagination. D'autre part, les finances royales étaient dans un état déplorable. Strafford et Laud défendaient ce qui restait du trésor contre les prodigalités de la cour avec une énergie désespérée. Le malheureux Charles en était réduit à vérifier luimême ses factures avec une rigueur d'usurier. Rien de plus lamentable que l'aspect du mémoire de fournitures qui lui fut remis en 1638 par son premier peintre, dont lapension n'avait pas été payée depuis cinq années. Cette note nous est parvenue toute couverte d'annotations et de ratures. C'est un marchandage sans pitié. Tous les portraits en buste marqués 20 livres sont vérifiés au maximum à 15 livres ; « une Teste d'un valiant poète » tombe de 20 à 12 livres ; « le Roi à la ciasse », le chefd'œuvre du Louvre ou le chef-d'œuvre de Windsor, se voit cruellement réduit de moitié : le peintre demande 200 livres^ le roi n'en donne que 100. L'heure fatale venait de sonner où, endetté jusqu'au cou, ne pouvant plus rien payer, ni frais de guerre, ni frais de paix, Charles avait dû se résoudre à convoquer de nouveau le parlement. Comment Van Dyck put-il choisir
ce moment pour demander à son souverain aux abois, pour ses seuls cartons, une somme si extravagante qu'Horace Walpole ose à peine l'écrire ? Rubens, pour son grand plafond, avait reçu 3,000 livres sterling (75,000 francs), chiffre déjà énorme si l'on pense à la valeur de l'argent à cette époque. Yan Dyck, pour ses quatre cartons, demande 80,000 livres (2,000,000 de francs) (1).
A ce moment, il est vrai, exténué de fatigues, altéré de richesses. Van Dyck n'avait plus confiance dans son pinceau pour achever sa fortune et, en compagnie de son ami Digby, il demandait aux pratiques de l'alchimie l'assouvissement de sa grande soif d'or. Le fait ne peut guère être mis en doute. Charles 1", qui portait toujours à son artiste favori la plus vive affection, le voyant dépérir chaque jour en proie à tant de passions qui l'épuisaient, résolut de le sauver malgré lui ; il ne crut pouvoir mieux s'y prendre qu'en le mariant. 11 lui fit épouser une jeune fille d'une grande famille longtemps disgraciée^ Marie Ruthven. Ce mariage fit grand bruit. Marguerite Lemon, exaspérée, s'embusqua plusieurs fois avec l'intention de couper le poignet à son
(1) / would not specify the swm, it is so improbable, ifl did not find it repeaied in Fenton's notes on Waller. It was fourscore thousand pounds, {Walpole's Anecdotes of painting; London, 1826, i, 331.) M. Michiels pense qu'on a dû se tromper d'un chiffre et qu'il faut donner 8,000 au lieu de 80,000. Nous ne demanderions pas mieux de le croire si l'affirmation de Bellori ne venait se joindre à celle de Walpole. Non dubità domandare trecentomile scudi. (Bellori, Vite dei pittori, 1821, i, 268.) Les chiffres sont bien approchants.
infidèle. N'y parvenant pas, elle finit par se jeter au cou d'un beau garde du corps qui fut tué quelque temps après dans une escarmouche. La pauvre femme ne survécut pas à cette dernière catastrophe ; elle se tira un coup de pistolet.
VanDyck, dans ce mariage correct, trouva-t-il l'apaisement qui lui eût été nécessaire pour reprendre son équilibre ébranlé et la force dont il allait avoir besoin pour traverser la crise qui se préparait ? Il était déjà si usé de corps et d'âme qu'aucun remède, physique ou moral, n'eût sans doute réussi à le sauver. Tout l'édifice de sa fortune commençait d'ailleurs à craquer. Non seulement Charles ne payait plus, mais il ne régnait plus. Le Long Parlement était entré en scène. De tous côtés, la guerre civile se préparait. La noblesse se retirait dans ses châteaux. La tristesse puritaine commençait à envahir Londres. Van Dyck crut-il le temps venu de quitter l'Angleterre et d'aller chercher sur le continent une destinée moins agitée ? Cela paraît probable, car au mois de janvier 1641 on le trouve à Paris, où il demande à faire les peintures de la galerie du Louvre. Par malheur pour lui, Poussin venait d'arriver^ mandé exprès de Rome par le cardinal de Richelieu pour exécuter ce travail. L'étranger ne fut même pas écouté. Cette déception, jointe à la douleur qu'il avait dû éprouver durant son passage à Anvers en n'y retrouvant plus son maître Rubens, mort quelques mois auparavant, acheva de l'accabler. Les nouvelles qui lui arrivaient d'Angleterre étaient encore plus faites pour
le désespérer. Dans le mois de mai, Tan de ses protecteurs les plus fidèles, lord Strafford, avait été arrêté et exécuté ; tous ses autres amis étaient menacés. 11 ne se décida pourtant à quitter Paris qu'à la fin de novembre (1). Quelques jours après son arrivée, le 1" décembre, sa femme accouchait d'une fille, Justiniana. Le jour même, il faisait son testament et, malgré les efforts des médecins que le roi avait appelés près de lui avec une sollicitude plus affectueuse que jamais, il expira le 9 décembre. Il fut enterré dans la cathédrale de Saint-Paul.
(1) La date de ce départ est prouvée par une curieuse lettre de Van Dyck, ayant fait partie delà collection Benjamin Fillon, et mise en lumière par M. Guiffrey, dans laquelle il fait demander au cardinal un passe-port pour lui, ses cinq serviteurs, son carrosse et ses quatre chevaux (15 novembre 1641). Ainsi tombe la supposition faite par M. Michiels au sujet du portrait de lord Strafford avec son secrétaire, portrait qu'il croyait exécuté à Londres en avril ou mai 1641, et dans lequel il voyait une allusion à l'envoi fait par Strafford au roi de la lettre héroïque par laquelle il le priait de ratifier sa sentence de mort.
Si les faits certains recueillis soit dans le judicieux ouvrage de M. Guiffrey, soit dans le livre enthousiaste de M. Michiels, permettent de reconstituer, mieux qu'on ne l'avait pu faire encore, la vie agitée de l'artiste mondain dans les milieux divers qu'il traversa, les dates établies par ces faits, en constituant la chronologie de ses travaux, jettent aussi de vives lumières sur son œuvre dont elles montrent les transformations étroitement liées aux transformations de son esprit. Van Dyck, presque autant que Rembrandt, s'est complu à se peindre lui-même. Trois de ses portraits sont spécialement intéressants : celui de la National Gallery, ou le jeune homme^ brillant et frais, presque imberbe, assez gras, montrant d'un air dégagé sa belle main, sourit doucement à l'avenir; celui du recueil des eaux-fortes, reproduit sur le frontispice des Centum Icônes^ où l'homme radieux, en pleine possession de sa virilité élégante, confiant en son destin, sûr de sa gloire, le front haut, lalèvre pincée sous sa moustache retroussée, lance
de ses yeux perçants par-dessus son épaule un regard de maître unpeu dédaigneux ; celui du musée du Louvre, où, dans une toilette à la fois plus luxueuse et plus négligée, il dresse déjà moins fièrement la tête et laisse voir sur son visage bouffi et pâli les traces d'une fatigue précoce. Il suffit d'avoir vu l'un d'eux pour comprendre qu'on se trouve en face d'un tempérament extrêmement vif et nerveux, d'une intelligence déliée et sagace, d'un caractère prompt et impressionnable.
Érasme Quellin eut un jour la fantaisie, dans un dessin qu'a gravé Pontius, d'accoler l'image du chevalier Van Dyck à l'image du chevalier Rubens ; quelles différences entre ces deux physionomies ! Chez le maître, l'œil largement ouvert, la bouche forte et parlante, le port franc et ferme, un superbe épanouissement de santé, de force souriante, de naturelle volonté ; chez l'élève, le regard aigu et perçant, les lèvres fines et serrées, quelque chose à la fois de plus distingué et déplus réservé, une sorte de délicatesse efféminée, avec une pointe de fatuité dans les traits^ l'allure, l'expression. Les contemporains^ du reste, sentaient bien le contraste des deux natures et des deux talents; au-dessus du médaillon de Rubens voltige une flamme avec des foudres ; au-dessus du médaillon de Van Dyck, deux colombes se becquètent. «Vous qui l'avez aimé, disent les hexamètres du titre, vous doutiez en tremblant, si c'était Cupidon lui-même ou le dieu porteur de l'arc. » Apollon ou l'Amour, tels étaient, en effet, les dieux avec lesquels les goûts allégoriques du temps lui pou-
vaient trouver quelque parenté. Lui-même s'est peint une fois en berger Pâris. Cette tournure d'esprit sentimentale explique à la fois dans sa vie certaines vanités et dans son œuvre certaines afféteries ; cette sensibilité excessive donne le secret des mobilités apparentes de son talent dont le fond, assez limité, ne se modifia jamais.
L'enseignement scrupuleux de Van Baleft avait déposé dans son esprit des principes de respect pour l'exactitude du dessin, au moins dans les têtes, dont il ne se départit jamais, même aux jours de ses plus grands relâchements. Cette analyse consciencieuse de la physionomie de rattache, plus que Rubens même, à tous ces bons et loyaux portraitistes, fidèles aux vieux systèmes, soit en Flandre, soit en Hollande, Mireveld, Moreelse, Ravestein, Van der Helst, Fourbus; mais le passage chez Rubens lui donna, en plus, la flamme étincelante et la chaleur communicative. Dans son commerce prolongé avec ce génie exubérant, le jeune homme, exalté et troublé, put même se croire transformé et s'exagérer sa vigueur. Il s'élança avec l'ardeur de son âge vers les hautes conceptions de l'art historique et religieux. Tous les dessins qui nous restent de cette époque, les esquisses i^ourV Arrestation du Christ, pour le Martyre de sainte Catherine, pour le Serpent d'airain, révèlent la surexcitation dans laquelle il vivait alors ; quels déploiements de mise en scène dramatique, quelles exagérations de mouvements violents, quelles préoccupations de brusques effets de lumière ! Pourtant, dans ces des-
sins, jetés à la hâte sur n'importe quel papier, avec n'importe quel instrument, par une main qu'on senl nerveuse et fiévreuse, en réalité rien ne se précise, ni ne s'achève ; le crayon glisse, l'encre coule, les figures s'effilent ; la pensée fuit avant d'être saisie, et, quand l'efTort du rêveur a pu dégager, dans un pêle-mêle de formes flottantes, la figure principale entourée de quelques physionomies très expressives mais sans corps, sa volonté est déjà fléchissante et sa force près de succomber. Malgré la puissance d'une éducation singulièrement vigoureuse, on sent que le jeune homme, trop frêle pour porter le poids de longues méditations, n'est vraiment à l'aise qu'en face d'un beau visage exprimant des passions nobles ou des sentiments délicats ; on devine qu'il se surmène lorsqu'il veut, à toute force, grouper, dans des attitudes résolues, des figures entières. Comme les doux poètes et les tendres rêveurs qui réussissent toujours mal à paraître terribles, quand il traite des sujets tragiques, il en exagère gauchement l'horreur. Ses bourreaux sont d'une laideur invraisemblable et peu effrayante.
Le voyage d'Italie eut pour effet de calmer cette exaltation. Ce ne furent pas seulement les Vénitiens, malgré tant d'affinités intimes, qui, à l'abord, s'emparèrent de lui pour l'éclairer et l'apaiser. Les compositions correctes des académiciens bolonais, l'exécution vigoureuse des réahstes lombards, les figures coquettes des praticiens romains l'attirèrent tour à tour par quelques - qualités spéciales. Il sera telle de ses œuvres, posté-
rieure au séjour d'italie, où l'on surprendra encore, bien longtemps après, dans la grandeur ou dans la froideur d'une pose, dans la fermeté ou dans la dureté d'une opposition de couleurs, dans la grâce ou dans l'insignifiance d'une tête, une réminiscence tenace des Carraches, de Caravage, de Pietro da Cortona. Ces influences secondaires, dont il n'eut pas d'ailleurs à souffrir, lui donnèrent le goût des figures bien assises, des ordonnances claires, des distributions décoratives, et lorsqu'il se présenta devant Titien et Véronèse, il en put subir l'ébiouissement sans trouble. Dans cette voluptueuse séduction de Venise qui décida la floraison de son talent, on ne le voit pas perdre pied un seul instant. Tout en fondant ses couleurs, encore troublées par de vifs éclats flamands, dans l'unité plus grave de ces harmonies calmes et profondes dont Titien venait de lui révéler la puissance, il conserve son dessin résolu et précis, assurant ainsi des dessous toujours fermes et résistants à ces flottantes expansions de lumières dans lesquelles devaient désormais apparaître toutes ses figures parées, comme par une grâce native, d'une élégance indéfinissable. Les feuilles de croquis conservées chez le duc de Devonshire, sont un admirable témoignage de la perspicacité avec laquelle il analysait, en un instant, les physionomies les plus diverses et de la décision savante avec laquelle il en résumait, d'un trait sûr, le caractère expressif. M. GuifFrey a fait reproduire plusieurs de ces petites feuilles qui contiennent dix ou douze têtes ; on distingue, du premier coup, quand
c'est un portrait, la race, le tempérament, la profession, le caractère, et, si c'est une tête d'imagination, le personnage représenté. On ne saurait pousser plus loin l'intelligence de la figure humaine. Aussi, pour beaucoup d'amateurs, les portraits de cette période italienne avec leurs contours accentués, leurs expressions décidées, leurs colorations ardentes, restent-ils les meilleurs de Van Dyck ; ils le seraient, en effet, si l'on s'en tenait au nombre des mérites que l'artiste y réunit, sous des influences diverses et souvent juxtaposées.
Durant son séjour en Belgique (1626-1632), nous l'avons vu, il chercha surtout à se mesurer avec ses condisciples, Crayer, Jordaens, Schut et les autres, dans la peinture religieuse. Mais il y apporta cette fois, avec plus d'expérience, une prudence réservée qui contraste avec les tumultueuses ambitions de sa première jeunesse. Dans ses grands tableaux, F Extase de saint Augustin^ les Mariages mystiques de sainte Rosalie et du bienheureux Herman^ même dans YErection de croixy les personnages sont peu nombreux, groupés côte à côte dans des attitudes bien déterminées. Nul encombrement de mise en scène, peu de contorsions des corps, même lorsqu'une passion violente les secoue etles tend. Il en est de même, à plus forte raison, dans les scènes simples, à deux ou trois personnages, les Madones^ Ensevelissemens ^ Pietà. Souvent même les ordonnances sont monotones, les gestes convenus, les fonds sacrifiés, les draperies encombrantes; malgré tant de causes d'infériorité, ces compositions, ou sou-
riantes ou pathétiques, restent supérieures par une puissance expressive, séduisante ou poignante, d'une intensité irrésistible; toutefois, qu'on le remarque, la secousse morale qu'elles donnent part presque toujours d'un même point. Ce qui parle chez Van Dyck, ce ne sont point, comme chez les grands dramaturges, chez Michel-Ange ou chez Rubens, ni les groupes par leurs attitudes, ni les figures par leur geste, ce sont les visages, les seuls visages sur lesquels le désespoir irrémédiable ou la souriante sérénité s'expriment avec une vivacité sympathique. Tous les efforts que renouvelait Van Dyck pour se montrer un grand peintre d'histoire contribuaient donc en réalité à affermir les progrès qu'il ne cessait de faire comme portraitiste. L'exercice de l'art religieux lui donnait seulement un idéal supérieur d'expression qui l'élevait bien au-dessus des préoccupations méticuleuses des spécialistes du portrait, sans que son imagination en fût d'ailleurs assez agitée pour perdre de vue la réalité.
La force de création, assez vive chez lui pour le tenir toujours animé en face de la vie, n'y devint donc jamais assez dominante pour lui faire oublier ou transformer la nature. De là l'enchantement qu'on éprouve devant toutes ses figures, d'une noblesse si vraisemblable et d'un charme si naturel, sans qu'on ait à concevoir de doutes, malgré la séduction, ni sur l'exactitude des traits ni sur la vérité des expressions. Les gens qu'il peint ou dessine en ce moment sont d'ailleurs presque tous ou d'anciens camarades, ou des confrères aimés,
OU des protecteurs respectés. 11 met, à les immortaliser, une conscience et une yerve qu'il ne retrouvera plus toujours, en Angleterre, devant la foule des clients indifTérents. Les plus belles feuilles du Centiim Icônes^ Vorstermans, Pontius, Breughel de Velours, de Wael, Snyders, etc., les superbes portraits de Marie de Tassis à la galerie Lichtenstein, ceux de François de Moncade, •du Gentilhomme et d'un Enfant, d'une Dame et sa Fille au musée du Louvre, la plupart des portraits en pied de la Pinacothèque de Munich datent de cette période bénie et montrent la fusion décidément accomplie €ntre les éléments divers qui composent son originalité.
Durant la période anglaise, cette originalité se raffine, s'attendrit, s'aiguise avec une sensibilité croissante, qui, vers la fin, tourne à la subtilité ou à la fadeur. C'est le moment oii, comme peintre, il invente les combinaisons les plus séduisantes. Sa peinture, allégée et éclairée, d'une pâte plus fine, d'un éclat plus souple, d'une touche plus rapide, d'une impression plus frémissante, devient par instants, pour la vue ravie, une caresse exquise. Quels yeux resteraient insensibles à ces adorables fraîcheurs de tons nacrés, à ces voluptueux accords de nuances attendries au moyen desquels il exprime alors ce qu'il aima toujours le mieux au monde, ce qu'il sentit d'un cœur si sincèrement ému, la délicate beauté des femmes et la gentillesse câline des enfants? Quels bouquets de fleurs savamment nuancées offrent des harmonies aussi rares que les groupes des Enfans de Charles au musée de
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Turin, au château de Windsor, au musée d'Amsterdam? Enchantement des yeux, enchantement de l'âme. Tous ces beaux enfans, malgré le luxe de leurs chatoyantes soieries, malgré la gêne de leur attitude imposée, restent, au fond, si naïfs et si étonnés, avec leurs petites mines sérieuses^ avec leurs grands yeux brillants de fils de rois adulés et précoces! Ces mêmes colorations affaiblies et alanguies, d'un charme subtil et presque maladif, donnent aux nobles dames de l'aristocratie anglaise un attrait de mélancolique élégance que la terre de Shakspeare sut bien comprendre et que l'art anglais, depuis ce jour-là, n'a cessé de rechercher. Même aux derniers jours de sa vie, alors que ses forces sont brisées, l'artiste, plus sensible que jamais, a tout à coup des réveils surprenants de vigueur; mais son pinceau brillant mêle alors à ses éclats, avec une tristesse souriante, d'étranges pâleurs d'automne. Notre Charles P"" à la chasse du grand Salon, le Prince Guillaume d'Orange et sa Fiancée Benriette-Marie d'Angleterre au musée d'Amsterdam, d'innombrables portraits en Angleterre, sont dus à ces dernières intermittences de génie.
Il n'est donc pas besoin de vouloir à toute force mettre Van Dyck presque sur le même pied que Rubens, comme on l'a fait quelquefois par une singulière exagération, pour lui être équitable elle juger à sa valeur. Rubens est un de ces génies exceptionnels qui se dressent par instants dans l'histoire des arts pour en changer le cours et entraîner le monde à leur suite.
Sans Rubens on. ne conçoit ni la peinture flamande au XYu"" siècle, ni la peinture en Europe depuis trois siècles, tandis que l'absence de Yan Dyck n'eût pas troublé profondément l'aspect général des productions pittoresques. Sa part de gloire, d'ailleurs, reste encore assez belle pour qu'il ne faille pas la compromettre en l'exagérant. Dans ce genre admirable du portrait, Van Dyck n'a pas seulement résumé tout ce qui avait été acquis, avant lui, soit dans les Flandres, soit en Italie, en fait de naturel, d'exactitude, de sensibilité. Il y apporta quelque chose de plus. L'aisance extraordinaire qu'il mit à dégager sans effort, de la figure humaine, tout ce qu'elle peut contenir, même chez les personnages les moins intéressants, de distinction morale, d'élégance corporelle, de charme communicatif, de personnalité expressive, fut d'un exemple surprenant, à la fois plein d'attraits et de périls, qui, dans tous les cas, ne peut plus être oublié. Peintre attentif d'une société raffinée, il se trouva, par suite de sa vie répandue, posséder, sans pédantisme, à un degré supérieur, cette pénétration psychologique qui est la qualité dominante, au xvii° siècle, de tous les beaux esprits dans les grands centres de la civilisation européenne. Historien impartial, curieux et fidèle, du bout de son pinceau alerte, il peint les patriciens de Gênes, les bourgeois d'Anvers, les princes de France, la cour espagnole à Bruxelles, la cour de Charles 1" à White-Hall, avec la précision, la désinvolture, le laisser-aller aristocratique et la finesse légère d'aperçus que montreront un peu plus
tard Saint-Evremond et Hamilton en décrivant la cour de Charles II du bout de leur plume dédaigneuse. Seulement Van Dyck, plus que ces courtisans sceptiques, tient encore à la grande Renaissance par la vivacité des impressions et par la chaleur de Tâme. C'est pourquoi, même après les Brugeois, même après les Florentins, même après Durer, Titien, Holbein, il trouve encore, pour éclairer, pour expliquer, pour faire aimer la figure humaine, une manière de voir nouvelle, moins forte peut-être et moins souveraine, mais pourtant si heureuse et si nécessaire que, depuis son passage, aucun peintre n'a pu essa^^er à son tour de fixer sur le papier ou sur la toile un visage vivant sans être obligé de penser à lui et de redouter son souvenir. La France ne doit guère moins de reconnaissance à Van Dyck que l'Angleterre elle-même. Sans parler de nos illustres graveurs du xvn^ siècle formés à son école, n'est-ce pas de lui que procèdent chez nous, Rigaud, Largillière et toute la suite de nos portraitistes élégants, aussi bien que là-bas Reynolds, Gainsborough et Lawrence? Pierre Puget, notre grand sculpteur, a voulu mourir entouré de ses œuvres. Sa gloire, à quelque rang qu'on la veuille mettre, est de celles qui ne périront point. Comme tous les poètes sincères, il a payé sa science de Fâme au poids de ses propres douleurs, et, parce qu'il a vécu, son œuvre reste vivante.