‹ Maitres AnciensChapitre 19 sur 31 · LES ÉCOLES D'ITALIE · texte numérisé non relu

LES ÉCOLES D'ITALIE

Bien que la coliection de tableaux réunis au château de Chantilly par M. le duc d'Aumale soit, avant tout, une collection française, les anciennes écoles d'Italie et du Nord y sont représentées par un certain nombre d'œuvres remarquables. Il est vrai qu'actuellement déposées plutôt qu'exposées, fort à l'étroit, dans la salle dite du Jeu de Paume où elles s'échelonnent comme elles peuvent le long des hautes murailles, ces peintures ne s'y présentent point toutes à leur avantage, mais lorsqu'elles occuperont, dans le château reconstruit, les galeries vastes et bien ajourées où leur sont ménagées avec soin des places spéciales pour chacune, elles y offriront, sans nul doute, un ensemble historique des plus intéressants.

La plupart des peintures italiennes proviennent d'acquisitions, anciennes ou récentes, faites en France, en Italie, et surtout en Angleterre. Les spécimens les plus

précieux des écoles primitives ont fait partie de la collection Reiset, qui fut, en 1879, acquise en bloc par le Prince, et qui comprenait 40 peintures de premier ordre. On sait avec quelles précautions savantes, quels scrupules incessants cette collection avait été lentement et patiemment triée ; sa marque est une garantie de distinction, de perfection, de pureté. Chacun de ces 40 ouvrages, si petit qu'il soit, a donc pris naturellement une place excellente à Chantilly. Dans le nombre, ceux qu'on aime le plus à retrouver sont peut-être ces panneaux, parfois grands comme la main, où les doux et fiers ouvriers de l'aurore italienne ont fixé les rêves de leur âme enchantée.

Une Mort de la Vie?ye, attribuée à Giotto, montre bien avec quelle prudence ces réformateurs modestes du xiv'' siècle se dégageaient peu à peu du byzantinisme dont ils croyaient simplement élargir les formules vieillies, mais toujours respectées. La composition, simple et grave, est empruntée à quelque Evangéliaire. La Vierge est étendue sur son lit. Près d'elle, Jésus, en habit sacerdotal, reçoit son âme sous la forme d'un enfant emmailloté qu'il soulève des deux mains, qu'il regarde tendrement, qu'il approche de lui, comme s'il l'entendait doucement balbutier. Autour du Sauveur, des anges, vêtus comme lui de chapes brodées, le comtemplent, tandis que des deux côtés se rangent, debout ou agenouillés, les apôtres en prière. Le réel et le surnaturel se mêlent naïvement dans l'imagination du croyant et sous le pinceau du peintre. Mais ce qui dis-

tingue son œuvre libre de celle qu'eût faite la génération précédente, c'est le yif sentiment de nature et d'humanité qui déjà y perce de toutes parts. L'observation de la réalité transforme et anime la composition traditionnelle en y introduisant des attitudes naturelles, des visages parlants, des draperies simples. Dès cet instant, la grandeur future de l'art italien est pressentie et préparée par un incomparable génie. Bien que le Mariage de la Vierge nous paraisse, par l'intensité de certaines colorations, par la richesse orientale de quelques draperies, appartenir à un élève de Giotto, peutêtre un Siennois, plutôt qu'à Giotto lui-même, il n'en porte pas moins sa haute empreinte et marque bien le point de départ ^

C'est à l'école siennoise, cette école d'une poésie si particulière qui toujours s'isola pour être libre toujours, qu'il faut rattacher un joli Groupe d'anges dansant devant le soleil (Coll. Northwick). Avec quelle vivacité joyeuse ces cinq anges, ou plutôt ces cinq jeunes filles aux tresses pendantes, qu'on voit de dos, agitent leurs pieds en courant le long de la balustrade céleste ! L'une d'elles mène triomphalement la ronde en sonnant de la trompette. Rien de plus chaste et en même temps rien de plus ardent. Cette alliance de la grâce antique avec la chasteté chrétienne qu'avait rêvée

1. Waagen cite une composition semblable, qu'il attribue également à Giotto, comme faisant partie de la collection Davenport Bromley {Treasures of art in Great Brilain, t. III, p. 374). Le tableau de Chantilly a été acquis par M. Reiset, à la vente Mention et Wagner, en 1841.

Giotto, la voici trouvée ! Au reste, à Sienne, alors même que Florence, en plein xv° siècle, s'adonnait exclusivement au naturalisme scientifique, on conserva toujours, dans quelques ateliers solitaires, la tradition d'une poésie moins savante, mais plus délicate. C'est ainsi qu'on y vit fleurir ce charmant rêveur Ansano ou Sano di Pietro (1405-1483) pictor famosus et homo totus deditusDeo^, qui conserva pieusement le goût des légendes naïves et de la peinture simplement expressive. Le petit tableau qui le représente à Chantilly (Coll. Reiset), le Mariage de saint François d' Assise avecla Chasteté^ laPauvreté^ F Humilité^ se rattache, pour la délicatesse du sentiment, la piété, la ferveur, à l'âge précédent. A Florence, personne, même parmi les élèves de Fra Angelico, ne concevait plus l'art d'une façon si adorablement enfantine. La recherche des progrès techniques et la vanité de métier commençaient à altérer insensiblement, même chez les plus sincères, la candeur native de leurs visions pieuses. Chez Ansano, la croyance heureuse aux interventions célestes s'exprime encore avec une franchise que rien ne trouble et une grâce timide qui s'ignore. Nous voici même loin delà majestueuse solennité avec laquelle Giotto menait la pompe nuptiale de François et de la Pauvreté sous les voûtes de l'église inférieure d'Assise. Ici, les trois vertus chères au saint p^opulaire de l'Italie, revêtent les formes innocentes de trois « fresches pucelles » descendues d'en haut dans la

1. Expressions de son acte mortuaire citées par Rio, Arî chrétien^ I, Ho.

vallée du Tibre pour offrir leurs mains au bien-aimé» Le saint, qu'un de ses compagnons regarde en extase^ passe l'anneau au doigt de la Pauvreté, qu'on reconnaît à ses pieds nus. Rien de gracieusement chaste comme les attitudes des trois Vierges, rien d'humblement ardent comme le geste de François, rien de jeune et de vif comme l'élan rapide par lequel le céleste groupe^ représenté une seconde fois sur le même panneau, reprend victorieusement son vol léger vers le ciel. L'exécution, unie et calme, ne porte, pas plus que l'invention, aucune trace d'effort. Les pâles figurines se groupent avec aisance, sur le bois, dans une harmonie douce de couleurs attendries, comme elles sont écloses dans l'imagination sereine du bon Siennois. La charmante gravure de M. de Mare en donne une juste idée.

Le grand retardataire de Florence, l'admirable, l'unique Fra Angelico, a laissé aussi voler, jusqu'à Chantilly, quelques vives parcelles de son modeste génie. Par quelles aventures ont passé ces deux petits panneaux, le Saint Marc et le Saint Mathieu^ avant d'oublier l'église de Fiesole, où ils accompagnaient, comme décorations de pilastres, la Vierge entre quatre saints qu'on y admire encore et dont la Predella^ qui excitait si vivement l'enthousiasme de Vasari, est devenue un des précieux trésors de la National Gallery * ! Ces figurines, arrachées à leur milieu naturel, n'en restent pas

1 . Crowe andCavalcaselle, History ofpainting in Italy, I, 584. — Vasari, éd. de Florence, 1848, t. IV, p. 29.

moins exquises ; elles sont aussi de celles « che paiojio veramente di Paradiso^ nè puo chivisi accosta saziarsi di viderle » . Un Saint Jérôme au désert, qui porte aussi le nom d'Angelico, ne peut être attribué qu'à l'un de ses imitateurs. L'expression est fervente encore, mais la rigueur du dessin, la minutie des détails, l'alourdissement du type qui de svelte devient trapu, tout annonce que Giotto s'oublie et que Lippi n'est pas loin.

Le voici, en effet, le Florentin jovial, le moine émancipé, celui qui, l'un des premiers, introduit audacieusement dans la Bible et dans l'Evangile ses contemporains et qui, trouvant le ciel trop haut, en fait descendre les saints étonnés dans les rues bruyantes de Florence. Un merveilleux panneau, tout petit, dont se souviennent les visiteurs de l'Exposition d'Alsace- Lorraine, donne bien la mesure de cet observateur passionné des réalités vivantes, qui sut rester fidèle à la beauté tout en comprenant la laideur, et qui répandit autour de lui l'ardente curiosité dont son imagination fut toujours agitée. Si Ton n'y trouve plus d'un bout à l'autre cette élévation naturelle, celte ferveur naïve, cette humilité technique qui sanctifient les ouvrages imparfaits des Giottesques, quels accents imprévus, en revanche, quelles notes retentissantes de nature, de passion, de vie, de joie y éclatent avec une savoureuse précision et une attirante variété? Quel grave bourgeois, Prudhomme unpeurogue et grincheux du Mercato Vecchio, a-t-ilfait poser devant lui pour le transformer en saint Pierre? Dans quel cloître a-t-il ren-

contré, lisant son bréviaire, le moine attentif dont il a fait un saint Antoine? Dans quel carrefour a-t-il vu polissonner tous ces ragazacci, tous ces moiielli^ aux faces rouges, aux têtes rondes, aux nez retroussés, aux yeux égrillards, aux crins ébouriffés, qu'il a ramassés pour en former le cortège irrespectueux de la Vierge? Ah! que nous sommes loin des diaphanes apparitions de Fra Angelico ! Ce n'est souvent que la vérité terreà-terre, mais une vérité si vivante, si criante, si réjouissante qu'on reste surpris et ravi comme devant la ^ie même. Joignez à cela que, par un de ces contrastes familiers à cet étrange peintre, la Vierge, au milieu de cette cohue un peu mêlée, la Vierge que nous connaissons, la Florentine pensive, au grand front et aux fines lèvres, celle que Michel-Ange lui-même ne pourra oublier, Lucrezia Buti ou l'une de ses proches, se tient avec une chasteté noble et bienveillante qui fait mieux ressortir la familiarité parfois un peu triviale de son entourage, et vous comprendrez qu'un des proprié- ^ taires inconnus de ce petit chef-d'œuvre ait pu gravement inscrire au revers ce véridique adage : Non è il grande che fa il biiono^ è il buono che fa il grande. Il a eu le tort, il est vrai, d'ajouter : Magnum M asacci Opiis Masaccio n'a rien à voir dans cette affaire, où chaque coup de pinceau précis, résolu, ardent, est une signature éclatante de Lippi. M. Reiset acquit en 1840, du célèbre expert George, cette peinture que Sergent Marceau avait mal gravée en 1807.

Le plus noble élève de Lippi, l'inquiet Botticelli, a

la part plus belle encore. Sa Vierge assise, tenant sur ses genoux FEnfant Jésus à qui elle offre une rose, date certainement de son meilleur temps ^ Un bel ange aux longs cheveux, un de ces fins adolescents toscans, aux traits irréguliers et parlants, portant une corbeille de fleurs, regarde le divin groupe avec un de ces mélancoliques sourires, un peu hautains, qui ont succédé aux rires épanouis et indifférents des anges de Lippi. BotticeUi n'a pas encore oublié Lippi, mais il Félève , l'ennoblit, l'épure. Le génie compliqué de Mantegna n'a pas encore troublé de mille incertitudes ambitieuses son âme de Toscaa , cette âme claire, lumineuse, vive, qui s'ouvre si vite, trop vite peut-être, à toutes les admirations comme à toutes les sensations. Ce tableau, d'une exécution ferme, d'un style libre, d'une pâte légère et brillante, appartenait autrefois au prince de Salerne.

L'autre Botticelli vient encore de M. Reiset. On en a vu, en 1879, deux très beaux dessins, l'un appartenant à M.Malcolm, l'autre à M. de Chennevières, à l'exposition de FEcole des Beaux-Arts. La Gazette a reproduit le premier "2. Q'èiV Automne owV Abondance^ cette svelte et souriante figure, si gracieusement ajustée dans ses voiles diaphanes, qui marche, triomphante comme une Vénus émergeant des eaux, légère

1. Rio considère ce tableau comme un de ceux qui ont précédé immédiatement les deux Vierges écnoant le Magnificat du Louvre et des Uffizii {Art chrétien, II, 479).

Page 1