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Portraits contemporains, dernière édition, t. II, p

D'autre part, même dans cette dernière période de sa carrière, celle qui commence à peu près à son retour de Liège, et où il semble avoir tenu ouvertt'inenl et constamment école de scepticisme, il me semble qu'à y regarder de près, Sainte-Beuve n'a eu bien souvent du scepticisme que l'apparence. On a dit très joliment qu'il avait eu « un excès de sévérité pour les vaincus du combat politique qui ne sont pas satisfaits de leur défaite, une insistance à les convertir, où le journaliste officiel, payé, protégé, se découvre trop, et qui fait que des Lundis^ à les lire tout d'une suite, émane un déplaisant parfum de servilité * ». Rien de plus exact : mais ne faut-il pas s'empresser d'ajouter que cette servilité a été de sa part tout à fait inconsciente, que ce manque de goût a été entièrement involontaire; bref, que Sainte-Beuve a été la première dupe des sentiments qu'il exprimait alors? Très sincèrement, et j'oserai dire très naïvement, — car il y a eu en lui plus de naïveté qu'on ne le pense communément, — il a cru à l'excellence politique et sociale du nouveau régime, et il s'est tout simplement trouvé étonné que tout le monde ne partageât pas sa propre ferveur d'enthousiasme pour ce pouvoir réparateur-. Un peu plus tard, sous l'influence croissante de Renan, de Scherer et de Taine, il a cru non moins naïvement à la vertu libératrice et moralisatrice de l'incroyance religieuse, et l'on sait son rôle et ses discours au Sénat. Dans tout cela.

1. Gustave Lanson, Histoire de la Littérature française, p. 1024.

2. « En vieillissant, écrivait-il dès 1841, on revient au pouvoir absolu pur et simple. » (Lettre du 25 septembre 1841 à Renduel, citée par Julien, Revue des Deux Mondes (janvier 18%. )

j'ai beau faire, si je vois bien une extrême mobilité d'impressions et une grande facilité de métamorphoses, je ne trouve pas cette souriante et tranquille indifférence qui me paraît être « Tesscnce » du scepticisme.

La vérilé, si je ne me trompe, est celle-ci. Très mobile, certes, et très passionné, très prompt à s'éprendre, comme à se détacher, à la fois ardent et inquiet, le premier mouvement de Sainte-Beuve était toujours de s'enthousiasmer, et qu'il me soit permis de dire de s emballer, pour une idée ou pour une doctrine qu'il découvrait pour la première fois. Il se donnait alors à elle entièrement, sans arrière-pensée, sans réserve, sans espoir et sans désir de retour ou de reprise, et cela non pas pour la comprendre simplement, mais pour s'y appuyer et pour en vivre. On se rappelle la belle parole de Taine : « Il n'y a au monde qu'une œuvre digne d'un homme, l'enfantement d'une vérité à laquelle on se livre et à laquelle on croit. » Cette noble devise, dans ses premiers moments de ferveur, Sainte-Beuve n'était pas bien loin de la faire sienne, et même plus d'une fois, je soupçonne que, dans son for intérieur, il a dû y adhérer pleinement. Pour ne toucher ici qu'à un point capital, à vrai dire, de la biographie psychologique du poète des Consolations, il ne me paraît pas qu'on ait encore étudié d'assez près, analysé assez à fond son très curieux état d'âme au moment où Lamennais consomma sa rupture avec l'Église i. Peu en furent plus douloureusement sui'pris et intimement attristés

1. Voir cependant la remarquable étude de M. Christian Maréchal, la Clef de « Volupté », Savaète, 1905, in-8;

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que Sainlo-Beiive, et il faudrait sans doute de longues pages pour peindre sa brusque déception, cl rabattement profond, elTisoIeinent moral où il se sentit tout à coup plongé par cette soudaine défection. » Rien n'est pire, sachez-le, osait-il écrire dans lin article sur les Affaires de Borne, que de pro- Noquer à la foi les Ames et de les laisser là à Timpro- \iste en délogeant. Rien ne les jette autant dans ce scepticisme qui vous est encore en horreur, quoique vous n'ayez plus que du vague à y opposer. Combien j'ai su crames espérantes que vous teniez et portiez avec vous dans votre besace de pèlerin, et qui, le sac jeté à terre, sont demeurées gisantes le long des fossésl L'opinion et le bruit flatteur, et de nouvelles Ames plus fraîches comme il s'en prend toujours au génie, font beaucoup oublier sans doute et consolent; mais je vous dénonce cet oubli, dût mon cri paraître une plaintel » Évidemment, ce n'est ni au nom de Lacordaire, ni au nom de Gerbet qu'il parle ici : si la plainte est discrète, elle n'en est ni moins éloquente ni moins touchante, ol c'est jusque dans le Porl-Boyal^ — sept ans plus lard, — qu'on en pourrait suivre l'émouvant écho, aussi vibrant qu'au premier jour. Nature essentiellement seconde, ayant « besoin de suivre et de s'attacher », u Elisée en peine qui cherche son VA'ie », — ce sont ses propres expressions, — Sainte- Beuve avait cru dans la personne de Lamennais trouver cet Elie qu'il cherchait, et « sous lui, diriger les moindres ». Il s'était trompé. Ce ne fut pas la seule illusion de ce prétendu sceptique : ce lut la plus profonde et la plus durable. Mais dans aucune autre aventure morale, le fond de « son

âme frôleuse de confesseur laïque » ne s'est peutêtre montré plus à découvert.

Et assurément, l'enchantement ne durait pas toujours. Plus ou moins tard, le charme, quel qu'il fût, finissait par se dissiper. Très mobile, très impressionnable, ombrageux et susceptible, il suffisait de peu de chose à Sainte-Beuve dans ses relations sociales pour éprouver de ces froissements intimes qui, chez lui, étaient toujours le signe avant-coureur d'un détachement et d'une rupture : un accueil moins aimable, la constatation d'une de ces faiblesses inhérentes à la pauvre nature humaine et dont les meilleurs d'entre nous ne sont pas exempts, moins que cela, un silence involontaire, un mot mal compris; et tout aussitôt il entrait en soupçon et en défiance; il se surveillait, il se reprenait; tout effort pour le retenir n'aboutissait qu'à l'aigrir et à le détacher davantage. N'étant pas assez philosophe pour prendre aisément son parti de ces misères inévitables, plus capable de tendresse que de bonté, de passion que d'indulgence, et de rancune que de charité, il ne savait pas distinguer et séparer les personnes des idées qu'elles représentaient, et il faisait payer aux unes les déceptions que lui avaient causées les autres. La rupture consommée, les parties les moins nobles de sa nature entraient alors en jeu : la jalousie, l'amour-propre, la vanité blessée, l'envie parfois, tout cela servi par son impitoyable faculté d'analyse, se donnait alors libre carrière. Il croyait avoir été dupe; ou plutôt il craignait de l'avoir été, et il voulait se persuader à lui-même et aux autres qu'il ne l'avait pas été. Et c'est alors qu'il atîectait à l'égard des doctrines ou des hommes dont

il avait un instant subi la séduction une indiflercnce, un scepticisme dont il avait été très loin de s'aviser tout d'abord. Il arrivait à croire qu'il s'était prêté, qu'il ne s'était pas donné, qu'il avait tenté une simple expérience intellectuelle, qu'il n'avait point engagé son âme; qu'il avait voulu comprendre et non pas vivre. Mille impressions fugitives auxquelles il s'était dérobé jadis lui revenaient alors en mémoire; il les accueillait, il les précisait, il les enchaînait; il pratiquait sur l'objet de son ancien culte un subtil travail de dissection rétrospective qu'il s'imaginait avoir exécuté de toute éternité : il était si ingénieux et si persuasif, qu'on l'en croyait aisément sur parole. Au fond, dans tous les accès de scepticisme de Sainte-Beuve, il entrait un peu de dépit amoureux.

Tout cela revient à dire que le critique des Lundis ne s'est pas contenté dans son œuvre de pénétrer et d'exprimer les idées d'autrui, il y a mis les siennes propres; il y a exposé les raisons personnelles et successives qu'il a eues d'adhérer aux diverses doctrines ({u'il a traversées, puis de s'en détacher; il y a consigné les jugements, souvent assez contradictoires, qu'il a portés sur les hommes et sur les choses du présent et du passé. Ces raisons ne sont pas toujours bonnes; ces jugements ne sont pas toujours justes; les uns et les autres sont pourtant fort intéressants à recueillir. A tout le moins, ils nous sont un renseignement, et singulièrement précieux, sur l'écrivain. Certes, celui-ci ne s'est pas toujours assez défendu de son sens propre; il n'a pas réagi suffisamment contre les entraînements de sa mauvaise humeur, de son amour-propre, bref,

contre lui-même; il a bien rarement fait effort pour rendre pleine justice à ceux dont il croyait avoir à se plaindre, ou simplement dont la gloire Toirusquait : ni Vigny, ni Musset, ni Balzac, — et combien d'autres ! — n'ont été traités comme ils le méritaient, ni placés à leur véritable rang; et le plus méchant, mais aussi le plus injuste et le moins intelligent peut-être de ses livres est sans doute celui que d'assez vulgaires rancunes lui ont inspiré sur Chateaubriand. Et notez que les contemporains ne sont pas les seuls que Sainte-Beuve n'ait pas toujours appréciés avec toute l'équité désirable : il est rare, avouons-le, que les très grands écrivains de tous les temps aient trouvé en lui un critique qui fût vraiment digne de leur génie; il évite même de se mesurer avec eux : en un mot, et c'est tout dire, il a infiniment mieux parlé de Bourdaloue que de Bossuet. On connaît le mot un peu vif de Diderot sur Voltaire : « Il en veut à tous les piédestaux ». Un juge malveillant pourrait presque l'appliquer à Sainte-Beuve. Disons tout : Sainte-Beuve n'avait pas l'âme très haute et, — l'on peut vérifier en lui la profondeur et la justesse d'une célèbre parole de Vauvenargues, — son goût et sa critique s'en sont plus d'une fois ressentis.

Peu importe à vrai dire. Ce sont là faiblesses humaines et fréquentes en critique où, s'il faut en croire M. Brunetière, les âmes hautes et nobles comme celle de Vinet, « sont naturellement, ou nécessairement, pour beaucoup de raisons, plus rares qu'ailleurs ». Ce sont là faiblesses qu'il faut signaler et connaître pour se mettre en garde contre certaines idées et certains jugements de Sainte-

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liouvo, mais (lui, dans l'ensemblo, n'enlament pas, ou n'entament guère la rare valeur de son œuvre critique. Apres tout, el de quelque laiton qu'on s'éprenne, on n'expulsera jamais complètement tout clément subjectif de la critique et de l'histoire. Il faut être objectif, impersonnel, c'est entendu : mais il faut bien se rendre comple ({ue, dans tout ce qu'on appelle si improprement les sciences morales, les mots d'impersonnalité, d'objectivité expriment un désir d'aiîlein's louable, un elTort, digne d'ailleurs (rencouragement, bien plutôt qu'une vivante réalité. Quelque elTort que l'on fasse pour « sortir de soi », pour « enrichir son esprit de tout ce qu'on peut puiser dans les autres esprits », un moment vient où il faut juger; et au nom de quoi jugerait-on, sinon au nom d'une sensibilité alTectée de telle ou telle manière, ou d'une philosophie conçue de telle ou telle façon? et qu'est-ce qu'une philosophie, fut-ce môme la plus épurée, la plus dégagée — en appalence — d'éléments sensibles ou personnels, sinon la projection d'un moi humain sur l'univers? Voilà pourquoi notre critique vaut toujours ce que nous valons nous-mêmes, et voilà pourquoi celle de Sainte- Beuve vaut en somme beaucoup. Ce sont les impressions et les idées d'un es[)rit très fin, très averti, extrêmement souple et intelligent, qui a fait, ou à peu près, le tour de toutes les idées de son temps et lie la plupart des siècles antérieurs. Longtemps encore, il y aura profit intellectuel à bien connaître ce ({u'il a pensé et ce qu'il a senti.

Le profit même sera d'autant plus grand que, pardessous ces impressions et ces idées, on trouve des faits et des textes, une information très solide, très scrupuleuse et très riche. Ce délicat lettré était doublé d'un véritable érudit; ce moraliste expert avait le goût des documents authentiques et la passion de l'exactitude : les minuties mêmes des recherches bibliographiques n'étaient pas pour le rebuter. De là tant de renseignements précis, d'indications précieuses, de citations et de notes qui nourrissent les articles de Sainte-Beuve, et font de ses cinquante ou soixante volumes un répertoire presque inépuisable pour les chercheurs et les historiens, une sorte de vaste encyclopédie critique, quelque chose, — je ne suis pas le premier à comparer les deux œuvres, — comme le Dictionnaire de Bayle, revu, complété, corrigé et mis à jour pour l'usage des hommes du xix^ et du xx'^ siècle. Notez,

— et en cela encore Sainte-Beuve ressemble à Bayle,

— que cette érudition d'excellent aloi et de première main n'est pas tout entière utilisée et comme épuisée par le sujet actuel où paraît se confiner le critique. Des rapprochements imprévus, des associations d'idées et de noms toutes fortuites font lever à tout propos dans son esprit des souvenirs exacts de ses anciennes ou récentes lectures ; il se complaît à les suivre, à les rassembler, à les préciser au besoin, à les enchâsser dans la souple trame de son article; sa manière essentiellement discursive se prête admirablement à ces pointes, à ces digressions, à ces épi-

sodés; et il est d'ailleurs, — voyez le Porl-Royal, — toujours si ingénieux à les excuser, il est si intéressant et si instructif à lire qu'on ne saurait lui en vouloir do quitter à chaque instant pour y revenir bientôt le sujet précis qu'il avait tout d'abord annoncé. On chercherait vainement, par exemple, telle page secrète de Chateaubriand dans les divers articles que Sainte-Beuve a consacrés à Tauteur du Génie du Christianisme : il Ta insérée ailleurs, et il faut savoir l'y trouver.

On se tromperait pourtant, me semble-t-il, si l'on voulait voir dans ce souci constant qu'a eu Sqinte- Beuve d'être, sur tout sujet, très exactement et minutieusement informé, un effet ou un signe de cette méthode rigoureuse, érudite, et soi-disant scientifique, qui depuis un demi-siècle tend de plus en plus, et non sans excès parfois, à prévaloir en histoire et môme en critique. En dépit des déclarations contraires qu'il a faites sur le tard, l'auteur des Lundis n'était pas à proprement parler un « esprit scientifique ». Ses scrupules et ses habitudes d'érudition viennent d'ailleurs. Il était curieux d'abord, d'une curiosité inlassable et insatiable, toujours en quête et en mouvement, une curiosité où l'indiscrétion et la malice, un besoin passionné et souvent assez malsain de constater partout des faiblesses et des misères, de voir de ses yeux de verrues ou des « gerçures », entraient pour une part au moins aussi large que le désir de connaître l'homme et d'ajouter au savoir humain. Pour satisfaire cette passion, rien ne lui coûtait : recherche d'éditions rares et de documents inédits, dépouillement de vieux journaux et de poudreux in-folios, lecture attentive de tous les

travaux essentiels parus sur une question donnée, consultation des spécialistes, et, quand il s'a^^it des contemporains ou de ceux dont le souvenir est encore vivant dans certaines mémoires, adroites questions posées aux intéressés ou à ceux qui les ont connus, empressement à recueillir de toutes mains, faits impressions, jugements, anecdotes, il n'est aucun procédé d'information positive que Sainte-Beuve n'ait connu et qu'il n'ait constamment pratiqué : il n'aurait eu, nous pouvons le croire, que fort peu à apprendre de nos modernes « interviewers ». — Mais il n'était pas seulement curieux : il était consciencieux. Il avait à un haut degré, il avait dans le sang, si l'on peut dire, cette vertu modeste, bourgeoise, peu honorée des hommes, en particulier des hommes de lettres, et dont le talent, le génie même ne devrait pourtant jamais dispenser. Comme tous les honnêtes fonctionnaires de province dont il descendait, il avait inné le goût de la besogne bien et correctement faite, de l'exactitude scrupuleuse, de la précision et de la régularité dans le « servir'C » des bonnes lettres. Il n'aimait à parler que de ce qu'il savait, et il s'en serait voulu d'émettre un avis sur un livre qu'il n'avait pas lu, sur une question qu'il n'avait pas étudiée. Cela, sans forfanterie, comme s'il s'agissait d'une chose toute simple et toute naturelle. Et de fait, c'était bien pour lui, — comme ce devrait être pour tous les critiques, — une chose toute simple et toute naturelle. J'ai eu tort tout à l'heure de parler de vertu : la conscience était en lui non pas une vertu, mais une qualité : il n'aurait pas admis qu'on lui en fit un mérite. 11 était né tel : il restait tel, sans raideur, sans intransi-

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j^eance, sans dogmatisme. A cel r^^ard (•omine à l)('nu('oii|) (raiilres, il (Hait ce qu'on appelait jadis nu honni'le homme '.

Or dans toul cela, j'ai lu'au faire : je ne vois pas le parli j)ris théorique et cette Toi absolue en la toutepuissance de la méthode qui caractérisent [)ro})rement l'esprit scientifique; je ne trouve pas chez Sainte-Beuve, — sauf peut-être un peu dans les dernières années de sa vie, — l'habitude des enquêtes poursuivies dans le dernier détail, le souci d' « épuiser » les questions, l'ambition avouée de rivaliser avec le savant en son laboratoire, bref, tous les procédés qu'airecte volontiers la critique dite scientifique. De tous ces textes qu'il étudie, de tous ces faits qu'il recueille, de toute cette information qu'il ramasse il ne prend que la fleur; d'un coup d'œil rapide et sûr, il note ce qui sert son dessein de psychologue ou de moraliste, ce qui intéresse sa sensibilité d'artiste, et il s'en tient là. C'est un homme de goût qui veut comprendre, et sentir, et jouir; ce n'est pas un historien littéraire qui travaille. Disons le mot : c'est un humaniste, ce n'est pas un pur savant. Notez qu'il a plus d'une fois protesté contre l'invasion dans la critique de ces méthodes plus rigoureuses qu'il voyait se constituer autour de lui; et quand il dut s'y astreindre un peu lui aussi, ce fut toujours à contre-cœur. Môme alors, s'il consentait bien, tout au moins dans la préparation de son travail, à s'arrêter aux minuties de l'érudition positive, il veillait jalousement à ce que la pureté et la vivacité de son goût n'en fussent ni émoussées, ni

i. Rappelons la définition que Bussy-Ilabulin a donnée de l'honnête tiomme : « Un homme bien né et qni sait vivre *i

altérées. L'érudition lui était non une fin, mais un moyen, — un moyen de mieux exercer son intelligence, son imagination, sa fine sensibilité de critique et de lettré à Tancienne manière; et Ton sait d'autre part toutes les résistances qu'il opposa jusqu'au bout à Taine. « Où est-il, dit-il quelque part, où est-il le temps où on lisait anciens et modernes couché sur un lit de repos, comme Horace pendant la canicule, ou étendu sur un sofa, comme Gray, en se disant qu'on avait mieux que les joies du Paradis et de l'Olympe?... » Et ailleurs, dans des pages charmantes de son Chateaubriand, où il essaie de définir la vraie critique française « plus vive, moins chargée d'érudition, moins théorique et systématique, plus confiante au sentiment immédiat du goût » : « J'avoue ma faiblesse; nous sommes devenus bien plus forts dans la dissertation érudite, mais j'aurai un éternel regret pour cette moyenne et plus libre habitude littéraire, qui laissait à l'imagination tout son espace et à l'esprit tout son jeu ; qui formait une atmosphère saine et facile où le talent respirait et se mouvait à son gré : cette atmosphère-là, je ne la trouve plus, et je la regrette. » Un Horace ou un Gray, un Racine ou un La Fontaine n'eussent pas mieux dit.

Et c'est pourquoi sur bien des questions il y a à revenir après Sainte-Beuve ; sur bien des points on peut pousser plus loin que lui, mener avec plus de rigueur et de constance lenquête qu'il a lui-même si ingénieusement commencée ; et sur bien des points aussi, on pourra, faits et textes en mains, conclure tout autrement que lui. Certes, on ne peut demander par exemple à l'auteur d'un simple article sur Lamen-

nais d'avoir longuementcomparé entre elles les différontes (HJitions de V Essai sur rindifférence', mais, — pour m'en tenir à un sujet que je commence à assez bien connaître, — il ne sera plus permis d'écrire, comme l'a fait Sainte-Beuve, deux volumes sur Chateaubriand, et de n'avoir pas, plus attentivement (ju'il ne l'a fait, examiné les différents textes du Génie du (^hinsiianisme, et consulté, — il l'aurait pu faire, — les variantes de l'édition de Londres. Surtout, il sera désormais interdit, dans une étude aussi fouillée, d'exécuter, — et d'étrangler — comme l'a fait Sainte-Beuve, en quatre lignes les très belles Études historiques. Ici les scrupules et les habitudes de l'érudition contemporaine suffisent à nous mettre en garde contre les écarts et les préventions du goût individuel....

Mais sans doute il y aurait quelque injustice à insister davantage. Je suis d'ailleurs de ceux qui pensent qu'il ne faut être la dupe de personne, et des mots moins encore que des hommes; que l'esprit scientifique, la méthode scientifique, admirables certes dans leur domaine propre, qui est celui des sciences positives, ne sont pas tout, et qu'il est une foule de choses qui échappent à leurs prises. Tout ce qui est art, beauté, déficatesse ou élévation morale, ardeur religieuse, tout cela est « d'un autre ordre »; l'érudition la. plus exacte, — et l'érudition n'est pas la science, — la méthode la plus rigoureuse, ne feront jamais comprendre à personne, si quelque autre chose ne vient pas s'y joindre, en quoi Racine l'emporte sur Campistron, et Newman sur Casanova. Partout où l'on enseigne ce que l'on appelle fort improprement les « sciences morales », il faudrait,

renversant le mol de Platon, inscrire sur la porte : « Que nul n'entre ici s'il n'est que géomètre. » Or, la critique est Tune de ces sciences; et, en critique, pour parler comme Pascal, « l'esprit géométrique » est bien peu de chose, s'il n'abdique devant u l'esprit de finesse ». Cet « esprit de finesse », on sait combien l'avait en partage Sainte-Beuve; c'est cet esprit qui fera vivre sa critique; et c'est lui qui l'eût encore fait vivre, quand bien même elle eût été encore moins informée et moins érudite.

Au reste, même à ce dernier point de vue, elle est encore, dans l'ensemble, remarquablement solide et substantielle. Même de nos jours, après tant de découvertes et d'exhumations en tous sens, il y a encore beaucoup à y prendre. 11 faut enfin rendre à l'écrivain cette justice qu'il ne s'est pas épargné pour donnera son œuvre toute la perfection de forme et de fond dont elle était susceptible. « 11 faut avoir connu Sainte-Beuve, a dit quelqu'un qui l'a vu de fort près, Edmond Scherer, il faut avoir connu Sainte-Beuve, pour savoir l'importance presque maladive qu'il attachait à l'orthographe d'un nom propre, à un renseignement, à une date. Il voulait tout voir de ses propres yeux, tout vérifier. Il avait vraiment la religion des lettres. A partir du commencement des Lundis, sa vie entière fut dominée par les conditions de la tâche qu'il avait entreprise. Ces gracieux articles sortaient d'une cellule de Bénédictin. La porte de Sainte-Beuve était fermée, hormis le lundi, jour de la publication devenu jour de repos et de vacance. Les livres dont il avait besoin avaient été réunis d'avance dans les bibliothèques pubhques par des amis dévoués. Les lectures faites^ les passages marqués, il faisait un

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promior jol de son arliclo, il lo bâtissait^ selon son expression ^ Après quoi, il le reprenait en sous-duivre, le rédigeait, diclanl à son secrétaire, saisissant lui-même la plume de temps en temps, intercalant, modifiant, cherchant. Tous les scrupules du savant et de l'artiste étaient à la fois en éveil dans ce labeur, et jusqu'au dernier moment. Le vendredi, Tarticle était fait; Sainte-Beuve respirait; il allait lire son travail à Véron (je parle des premiers Lundis, de ceux des années 1849 et suivantes), dont il prisait le tact bourgeois, puis il restait à dîner avec lui et quelques amis. La tâche n'était pourtant pas encore finie; après la rédaction venait la correction des épreuves, et il en fallait deux, trois quelquefois pour satisfaire à ses exigences. Le samedi et le dimanche y passaient; alors l'autre semaine était déjà là, il y avait un nouvel article à ébaucher. Tel est le prix- que coûtent les choses parfaites, les choses durables! » « Les choses parfaites » : le mot peut sembler un peu hyperbolique. Mais, tout compte fait, je ne suis pas bien bien loin de souscrire à ce jugement.

1"^ octobre 1902.

1. « En une journée, nous dit l'un de ses secrétaires, en une journée et tout d'une haleine, au ristjue de se fouler le pouce ou le poignet, il couchait l'article sur de petits feuillets, de son écriture menue et cursive, à peine tracée, et qu'il était ensuite assez difficile de transcrire. Puis, il se relisait pour donner le dernier poli, effaçait l'apprêt, l'air de rhétorique inhérent à l'improvisation, et tâchait de rendre sa phrase aussi souple qua la parole.... Le purisme, qui retient et glace, était sacrifié à l'aisance, au naturel, à d'aimables négligences. Entre une expression correcte et un tour neuf et hardi, pas la moindre hésitation, la grammaire attrapait son soufflet. « (A.-G. Pons, Sainte- Beuve et ses inconnues, p. 222-224.)

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