L'ŒUVRE DE TAINE
d'après sa correspondance
Nous possédons maintenant, au moins dans ses parties essentielles, la Correspondance de Taine \ Quelles indications nouvelles cette précieuse publication nous fournit-elle pour Tétude de la personne morale et de Tœuvre du grand écrivain? C'est ce que je voudrais rechercher dans les pages qui vont suivre.
On connaît les belles biographies anglaises de Palmerston et de Macaulay, celle de Charlotte Rrontë surtout, dont Emile Montégut a jadis si bien parlé. C'est sur ce modèle, éminemment anglais, et d'ailleurs hautement approuvé de son vivant par Taine, qu'a été fort ingénieusement conçue la publication
1. //. Taine, sa vie et sa Correspondance, 4 vol. in-16, Paris, Hachette, 1802-1907.
de sa propre Correspondance. Les diverses parties qui la composent sont encadrées et reliées entre elles par de sobres et substantielles notices qui résument les principaux événements des périodes successives auxquelles elles se rapportent. Des notes abondantes, mais concises, expliquent les ajlusions, donnent sur les correspondants de Taine et sur les personnes dont il parle les renseignements indispenpensables. Des documents très importants, ébauches de plan, notes ou réflexions personnelles, sont réunis en appendice ou placés à leur date à la suite des lettres. Tout cela groupé avec beaucoup d'art, et présenté avec infiniment de tact et de discrétion, forme une des biographies intellectuelles les plus attachantes que Ton puisse lire ^
Et de fait, n'est-ce pas tout un demi-siècle de la pensée française contemporaine, exprimée par l'un de ses plus authentiques représentants, qui vient se refléter à travers ces pages? Ce sont d'abord les lettres de jeunesse, empreintes d'un si fier stoïcisme, d'une si vaste avidité de savoir, d'une foi si candide dans la raison et dans la science. Taine est à l'âge heureux où l'on croit encore aux amitiés éternelles, où l'on s'imagine faire tenir le monde et la vie dans l'étroite enceinte d'un syllogisme. Ni les premiers déboires de carrière, ni le premier contact avec les hommes n'entament cette confiance ingénue dans le pouvoir des idées abstraites. C'est d'abord l'époque
1. Commencée par la veuve du grand écrivain, cette belle publication a été achevée par sa fille, xMme L. Paul-Dubois. Maintenant que ces deux femmes supérieures ne sont plus, hélas! on peut dissiper l'anonymat dont s'enveloppait leur modestie, et il faut que le grand public sache au moins ce qu'il leur doit.
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où Renan, de son côté, caresse les mômes rôvcs et compose cet Avenir de la Science qui fut comme le programme secret de sa génération intellectuelle. II semble qu'alors, à la veille ou dans les premières années du second Empire, la pensée française, exilée de la vie active, à la fois désabusée et toujours éprise dos chimères romantiques, reporte sur la Science pure tout le culte qu'elle avait longtemps professé pour la poésie renouvelée : les premières lettres de Taine traduisent avec une fidélité non moins naïve que le livre de Renan ce curieux état d'esprit. Puis, ce sont les années de lutte ardente dans la mêlée des idées modernes, les livres succédant aux livres, et la lente, la fiévreuse conquête do la gloire. Ecarté de renseignement officiel, rendu à sa vie d'étudiant et forcé, pour vivre, de faire œuvre et métier d'écrivain, plutôt que de philosophe, Taine s'improvise essayiste, voyageur et humoriste, esthéticien, critique et historien littéraire : ses lettres nous font alors pénétrer dans les divers milieux où s'élabore et où se juge la littérature contemporaine : Sainte-Beuve, Guizot, Renan, Havet, Paul de Saint- Victor viennent se joindre aux amis et aux correspondants de sa jeunesse, un Prévost-Paradol, un Edouard de Suckau, un Cornélis de Wilt. C'est l'époque où, dans tous les ordres, triomphe le réalisme, où s'épanouit la « littérature brutale ». Puis surviennent les heures tragiques de la grande crise nationale, et, après les désastres accumulés de l'invasionr et de la Commune, les angoisses et les douloureuses incertitudes de l'avenir. En cet instant décisif, tous les bons Français se sont promis à eux-mêmes de travailler, chacun selon ses forces et ses moyens, au relèvement de la patrie
commune. A cet engagement, nul, on le sait, n'a fait plus de sacrifices et n'est resté plus stoïquement fidèle que Taine. Ses goûts personnels, sa vocation philosophique 1 eussent conduit à donner à son traité de r Intelligence une suite et un pendant par un livre sur les Émotions et la volonté : il aima mieux, par patriotisme, s'exposer aux contradictions et aux violences de la polémique quotidienne, et les vingt dernières années de sa vie furent absorbées par le dur labeur des Origines de la France contemporaine. C'est ce grand dessein réparateur de conservation sociale qui fait la noblesse de cette vie finissante; c'est grâce à lui que Taine a pu être non seulement la plus haute expression de sa propre génération, mais encore le guide et le chef des générations nouvelles. Et à le voir, dans les lettres de cette dernière période, solliciter avec sa modestie habituelle les conseils ou les critiques de ses amis, Emile Boutmy, Gaston Paris, Alexandre Dumas fils, et les associer à son œuvre, ou encore accueillir et encourager avec la plus hospitalière bonne grâce les jeunes talents qui viennent à lui, ceux qui seront les maîtres de demain, M. Paul Bourget, M. E.-M. de Vogué, M. Jules Lemaître, on se rend vraiment compte de la place éminente et unique que l'historien des Origines occupait dans les Lettres françaises. Les pieux éditeurs de la Correspondance ont voulu raconter la vie d'un homme : ils se trouvent avoir écrit en même temps la vie spirituelle de deux ou trois générations successives.
Est-ce à dire que l'on doive s'attendre à trouver dans la Correspondance au complet toutes les lettres de Taine? De propos fermement délibéré, on a voulu
ne présenter au public qu'un choix. Il y avait à cela diverses raisons. D'abord, et quebpie minutie de conscience qu'on y déploie, la publication d'une Correspondance n'est jamais, ne peut jamais être complète. Depuis (ju'il y a des hommes, et qui pensent, et qui écrivent, pourrait-on citer un seul mortel assez infortuné pour avoir mérité que tous ses correspondants conservassent jusqu'aux moindres billets échappés de sa plume, ou assez insensé pour avoir pris et gardé copie des moindres lignes qu'il ait signées? Les correspondances qui parviennent à la postérité ne sont jamais que des épaves, plus ou moins riches, plus ou moins précieuses, suivant les caprices du hasard, mais toujours susceptibles de s'accroître, au fur et à mesure de nouvelles découvertes : chacun sait qu'on retrouvera, suivant le mot célèbre, jusqu'au jugement dernier des lettres de Voltaire; on retrouvera sans doute pendant longtemps encore des lettres d'un homme qui, comme Taine, n'est mort que depuis quinze ans. C'est ainsi que je ne vois figurer dans ces quatre volumes aucune lettre à Edmond About, aucune à Schercr, aircnne à Empile Montégut, aucune à Ferdinand Brunetière : je n'en vois qu'une à Sarcey, fort peu à Albert Sorel : évidemment, il y a là des lacunes involontaires, et qui, selon toute vraisemblance, seront, avec quelques autres, et s'il plait à Dieu, comblées un peu plus tard*.
1. Une lettre à About nous est signalée dans les Lettres autographes composant la collection de M. Alfred Bovet, décrites par E. Charavay (Pans, Charnvay, 1887) : elle est datée du 8 juin 1864. Taine recommande à son ami le peintre animalier Maxime Claude, et le félicite de son livre sur le Progrès : « Gela vaut
D'autres lacunes sont volontaires et s'expliquent assez naturellement. Tout n'est pas également intéressant pour le grand public dans la correspondance même d'un grand écrivain : il faut laisser aux collectionneurs d'autographes le soin de recueillir les lettres à ses fournisseurs. D'autre part, il est toujours bien délicat d'imprimer tout vif, très peu de
Madelon dans son genre. C'est d'an brave homme, et d'un homme brave. Au moral et au physique, tu es le mieux portant de nous tous. Lis Renée Mauperin, par les Concourt, il y a un vrai talent. » — Sans parler de diverses lettres qui nous sont signalées par des catalogues d'autographes, quelques autres, non recueillies dans la Correspoadance, ont paru dans plusieurs revues ou journaux : une à Ferdinand Fabre, dans la Revue Bleue du 23 mai 1903; une à Victor Duruy, dans la Revue tatine du 25 février 1904; une à Baudelaire, dans le Mercure de France du l*"' avril 1906; une autre enfin, dans Quelques lettres à Alphonse Peyral (Fasquelle, 1903). — La lettre à Philarète Chasles que la Correspondance, sur la foi sans doute de ma Bibliographie critique de Taine (Paris, Picard, 1902, p. 47), date du 28 octobre 1862, devrait être datée de 1860, le 28 octobre, en 1862, ne tombant pas un dimanche.
Une lettre fort intéressante à Brunetièrc sur VÉvolution de la critique a été publiée dans les Feuilles d'histoire du 1" février 1909 : j'en ai reproduit le passage essentiel dans mes Maîtres de l'Heure (p. 88, note). — Deux lettres inédites à Emile Montégut me sont communiquées par M. Pierre Muenier, qui prépare un livre sur l'auteur des Libres opinions. La première, datée du 7 juin 1863, est pour remercier des articles sur VHistoire de la littérature anglaise. « Il y a plaisir, y disait Taine, à avoir aiîaire à un homme si compétent, non seulement sur le sujet spécial, mais sur les matières philosophiques. Ma thèse essentielle (l'application de la psychologie à l'histoire) n'avait, je crois, été entendue de personne, et c'est avec un vif plaisir que je nous vois d'accord sur un pareil point. » — Dans la seconde, datée du 9 avril 1878, je relève ceci : « Je viens de lire pour la première fois deux articles que vous avez publiés dans la Revue des Deux Mondes en 1871 ou 1872 sur l'avortement de la Révolution française. Ils sont admirables et d'une profondeur singulière. J'espère que vous avez reçu mon premier volume de la Révolution. A tous les titres, et notamment à ce dernier titre, il vous était dû. »
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temps après la mort du principal intéressé, tout ce qu'il a pu dire ou écrire à ses amis ou à ses proches sur lui-même ou sur les autres. Si célèbre que Ton soit, il y a toute une partie de soi-même qu'on a le droit, et môme le devoir, de réserver pour soi tout seul, ou pour les siens, de dérober aux curiosités vulgaires. Personne plus que Taine, — ses livres mêmes nous Font fait souvent pressentir, — n'était pénétré de cette obligation véritable. Il avait sur ce point des principes qu'il poussait volontiers jusqu'à l'intransigeance, une intransigeance presque un peu maladive. Il se refusait aux interviews, interdisait la reproduction de son portrait dans les journaux illustrés, et ne consentait môme pas à ce que celui que fit de lui Donnât figurât de son vivant à une exposition. A Emile Planât, — le Marcelin de la Vie Parisienne^ — qui lui soumettait un article sur luimême, il écrivait : « Mais, mon cher Emile, est-ce que nous n'étions pas convenus que non"! Gela est tout physique de ma part, tu le sais bien. Tout ce qu'on voudra sur l'écrivain, l'être abstrait composé d'idées et de phrases, qui se donne au public. Rien, rien du tout sur le reste, sur l'homme.... Je souhaite avant tout que le moi, la personne vivante avec son ton de voix, son geste, ses meubles, échappe au public! Et ce n'est pas toi, mon meilleur ami, qui me donneras le désagrément de m'étaler devant lui. Tu sais bien que je n'ai pas même voulu laisser vendre ma photographie, ni faire ma charge. Ainsi rien, rien, encore une fois, tout à fait sérieusement; rien ne me contrarierait davantage'. » Un peu plus
l. H. Taine, sa vie et sa correspondance, t. I, p. 2. Planât avait
tard, il écrivait encore à M. Francis Charmes : « Vous avez raison de croire qu'en Angleterre je n'ai pas été exempt d'émotions. Mais il y a un grand principe de Gautier et de Stendhal que je crois vrai : ne pas faire étalage de ses sentiments sur le papier : de même un homme qui parle dans un salon ou en public évite ou réprime les sanglots et les cris quand ils lui viennent; il est indécent de donner son cœur en spectacle; il vaut mieux être accusé de nen avoir pas^. » Enfin, en ce qui concerne la publication de sa correspondance, le testament de Taine était plus explicite et plus rigoureux encore : « Les seules lettres ou correspondances qui pourront être publiées, y disait-il, sont celles qui traitent de matières purement générales et spéculatives, par exemple de philosophie, dliistoire, d'esthétique, d'art, de psychologie; encore devra-t-on en retrancher tous les passages qui, de près ou de loin, touchent à la vie privée, et aucune d'elles ne pourra être publiée que sur une autorisation donnée par mes héritiers, et après les susdits retranchements opérés par eux ^. » Le poète des Montreurs n'aurait pas mieux dit.
Dans ces conditions, la liberté des éditeurs de la Correspondance devenait singulièrement restreinte, et si, à certains égards, on peut le regretter, on s'explique qu'ils n'aient point publié toutes les lettres, même intéressantes, qu'ils avaient en leur possession, et qu'ils aient, dans celles qu'ils imprimaient,
détruit, malheureusement, les lettres de Taine : on n'en a conservé que deux seulement.