‹ Maîtres d'autrefois et d'aujourd'huiChapitre 32 sur 61 · H. Taine, etc., t. IV, p · texte numérisé non relu

H. Taine, etc., t. IV, p

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bles de ses idées, n allait-elle pas se poser devant lui avec une impérieuse acuité? En un mol, n'était-ce pas sa vie et son œuvre tout entière qu'il allait avoir à juger d'ensemble et presque directement? — La lettre de Taine répond, non pas complètement, mais d'une lac^on bien suggestive, à ces questions. Sous l'objectivité et Timpersonnalité volontaires de la forme, on sent le frémissement de Tâme qui a été atteinte plus profondément qu'elle ne veut le laisser paraître; on sent l'homme qui s'est reconnu, et qui ne veut pas se reconnaître, et qui trouve, dans son moi présent, mille raisons spécieuses de ne pas reconnaître le moi d'autrefois. Il avoue d'ailleurs, et à plus d'une reprise, la blessure intime :

... Pour l'effet d'ensemble, il m'a été très pénible, je dirai, presque, douloureux. Deux impressions surnagent, et, à mon sens, toutes deux sont regrettables.

La première, surtout pour les gens qui n'ont pas des convictions fortes et bien raisonnées en fait de morale, c'est que Greslou mérite de l'indulgence, il n'est qu'à demi coupable. Beaucoup de jeunes gens non encore enracinés dans la vie et tous les bommes plus ou moins déracinés [on le voit, l'expression, qu'un autre a rendue célèbre, est de Taine] le trouveront intéressant, presque sympatbique.... « Pour le philosopbe, dit M. Sixte, il n'y a ni crime, ni vertu.... La théorie du bien et du mal n'a d'autre sens que de marquer un ensemble de conventions quelquefois utiles, quelquefois puériles. » Là-dessus, et avec l'autobiograpbie de (Ireslou à l'appui, nombre de lecteurs et de lectrices garderont vaguement dans larrière-fond de leur esprit la formule de Sixte; ils l'admettront, ou du moins ils la toléreront comme la conclusion du livre, et cette conclusion est contre la morale.

La seconde impression sera surtout celle des gens engagés dans la vie pratique et munis de convictions

morales bien arrêtées. Ils se sentiront pris, comme les premiers, dans l'engrenage de votre horlogerie psychologique, mais ce qu'ils éprouveront, quand il seront tirés par le jeu des rouages, sera de la répugnance, et non de la complaisance, et, enfin, quand ils verront le grand ressort central de tout le mécanisme, je veux dire la théorie des lois naturelles et le déterminisme, ils s'y heurteront, ils voudront le briser. Ils nieront la vérité capitale qui régit toutes les sciences.... Ils jugeront que le déterminisme psychologique absout le crime... et leur conclusion sera contre la science. Discrédit de la morale, ou discrédit de la science, voilà les deux impressions totales que laisse le livre. Je viens de les éprouver une seconde fois, à la seconde lecture, elles alternaient en moi, et j'en ai souffert.

Est-ce bien, ou plutôt, est-ce surtout de cela que Taine a « soutTert » en lisant le Disciple? Écoutonsle opposer, sans le dire, son propre portrait à celui de Sixte :

A mon avis, l'origine de cette erreur est dans la façon dont vous avez conçu Sixte, le représentant de la science moderne. Vous lui avez donné un cerveau insuffisant et une éducation scientifique insuffisante. 11 ne connaît que des superficies. Il a suivi des cours, il a lu des livres, rien de plus.

En fait détudes sur le monde moral, il n'a pas fait une seule monographie historique, une seule de ces préparations anatomiques par lesquelles on étudie, de première main, avec ses propres yeux, un homme, une affaire, un fragment de société actuelle ou ancienne. On n*a pas le droit de parler sur une science spéciale, si Ton n'a pas travaillé soi-même, par des recherches originales et avec des procédés techniques, sur une ou plusieurs questions de détail. Bien plus, Sixte s'est interdit systématiquement l'expérience; il n'a vu du monde réel que la boutique de son père et les badauds du Jardin des Plantes; il ne lit pas les journaux, il n'a pas voyagé; sur le monde social, politique, littéraire, commer-

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iiil, industriel, sur les types humains que ce inonde comporte, il en sait moins que lépicier le plus borné, et le paysan le plus obtus. Et, avec cette ignorance colossale, il so permet de conclure sur le monde social et moral, de réduire la notion du bien et du mal à une conviction utile ou puérile! Un vrai savant, un j)liilosoplie n'a jamaU parlé ainsi. Voyez sur la môme question ce que disent Stuart Mill et Herbert Spencer. Les noms de bon et de mauvais, de vice et de vertu, ne sont pas des termes de convention, des qualifications arbitraires; ils expriment ïessence des actes et des individus. Car on ne peut considérer l'individu à part (jue par une abstraction ou suppression factice; lindividu humain n'existe que dans la société et par elle; autant vaudrait, en décrivant une cellule dans un organisme, omettre et nier la liaison de la cellule à rorganisme; elle vit de lui, du sang qu'il lui apporte, de la santé générale du tout; même générale et philosophique, à la façon de Sixte, elle n'a commencé et ne continue à penser que par l'intégrité permanente de tout le système, grâce aux tribunaux et aux gendarmes.... Si, par ses déchets, elle empoisonne quelque autre cellule, elle a tort, elle rend à l'organisme le mal pour le bien, du pus en échange du sang. Sixte s'en aperçoit trop tard; ses remords sont légitimes. Je lui conseille, pour compenser le mal qu'il a fait, d'étudier Vhistoire du droit, des institutions, des vérités économiques et sociales, d'aboutir lui-môme à quelque écrit sur les mœurs et la morale.

11 n'aura pus besoin pour cela de renoncer au déterminisme psychologique, au contraire ; selon moi, impossible sans le déterminisme de fonder le droit de punir, la justice du châtiment; là-dessus, relisez, dans VExaminalion of sir W. Ilaniilton's Philosophy, l'admirable chapitre de Stuart Mill. Personnellement, dans « les Origines de la France contemporaine )), j'ai toujours accolé la qualification morale à l'explication psychologique, dans le portrait des Jacobins, de Robespierre, de Bonaparte; mon analyse préalable est toujours rigoureusement déterministe, et ma (conclusion terminale est rigoureusement judiciaire....

Et rappelant que, « plus une école est déterministe, plus elle est rigide en morale », il concluait, comme il eût conclu jadis : « A mon gré, la vraie science, la philosophie complète conclut non comme Sixte, mais comme Marc-Aurèle. » Mais^ en dépit de cette assurance, il semble bien qu'il conservât quelque inquiétude. Car il ajoutait, avec mélancolie, mais non sans clairvoyance :

. Pardonnez-moi mon opposition : elle vient de ce que votre livre m'a touché dans ce que f ai de plus intime.... Je ne conclus qu'une chose, c'est que le goût a changé, que ma génération est finie, et je me renfonce dans mon trou de Savoie. Peut-être la voie que vous prenez, votre idée de l'inconnaissable, d'un au delà, d'un noumène, vous conduira-t-elle vers un port mystique, vers une forme du christianisme. Si vous y trouvez le repos et la santé de l'àme, je vous y saluerai non moins amicalement qu'aujourd'hui *....

Ce « port mystique », s'il s'en était, pour son compte, un peu rapproché, peut-être, dans la dernière période de sa vie, il était encore bien loin d'y entrer résolument. Personne n'a été plus réfractaire queTaine aux notions d' « au delà », d' « inconnaissable », de « noumène ». L'œuvre de Kant, qu'il connaissait fort bien, était pour lui non avenue. « Qu'il laisse là, disait-il de Berthelot, qu'il laisse là son Kant, un philosophe surfait, dont pas une théorie n'est debout aujourd'hui et qu'Herbert Spencer, Stuart Mill, toute la psychologie positive ont rélégué à l'arrière-plan derrière Hume, Condillac et même Spinoza '-. » « J'ai lu l'ouvrage (la Critique de la

\. H. Taine, etc., t. IV, p. 288-293.

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