DU MARBRE POUR BRUNETIÈRE
12 novembre 19il.
L'ombre crEugène-Melchior de Vogiié ne m'en voudra cciiaincment pas de lui ravir ce titre. S'il était encore de ce monde, c'est lui sans doute qui aurait plaidé cette cause devant l'opinion publique, comme il avait, avant de mourir, — on sait avec (pielle chaude et persuasive éloquence, — réclamé un peu de bronze pour la tombe de l'ami qu'il avait perdu. Son vibrant appel a été entendu. On a inauguré, lundi dernier, au cimetière Montparnasse, le discret et simple monument que la piété de ses admirateurs, de ses amis, de ses contradicteurs (ux-mémes a élevé à la mémoire de Ferdinand Brunetièrc. Cet hommage est-il suffisant? Alors que, sur nos places, dans nos jardins publics, « on prodigue le marbre et le bronze à tant de renommées éphémères », ne voudra-t-on pas, aux jeunes générations qui surviennent, « offrir une image sensible <lc la pensée qui se donna si généreusement à là communauté française »? Parmi tous ceux qui, dans ce dernier demi-siècle, ont agi par la parole
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OU par la plume, il n'est personne qui ail plus noblement mérité cet honneur.
On se tromperait fort si Ton pensait que la haute notoriété qui fut celle de Brune tière vers la fin de sa vie, il Tavait conquise sans peine et sans résistance. Combien de gens, et non parmi les premiers venus, se le sont représenté longtemps sous les fâcheuses espèces d'un maussade régent de collège, — M. Clemenceau disait élégamment : « un pion grincheux », — étroit, têtu, irascible, toujours la férule à la main, admirateur superstitieux du passé, « pasticheur » puéril des tours et des périodes du xvii° siècle, bref, Thomme de tous les préjugés, de tous les dogmalismes, le moins libre et le moins ouvert des esprits, le plus hirsute et le plus dur des écrivains d'aujourd'hui! Les plus indulgents allaient jusqu'à le comparer à La Harpe ou à Gustave Planche; et quoique ni La Harpe, ni Gustave Planche ne méritent la mauvaise réputation que leurs victimes leur ont faite, le rapprochement avait tout autant de justesse que si, au heu du nom de Brunetière, on eût prononcé ceux de Sainte-Beuve, de Taine, ou d'Emile Montégut. La vérité est que l'originalité de Brunetière était si forte et si impérieuse qu'elle tranchait avec éclat sur le fond commun des tendances — et des banalités — contemporaines, qu'elle rompait violemment en visière avec les « préjugés à la mode » ; et les préjugés à la mode se vengeaient comme ils pouvaient. Chose curieuse, et dont pourrait témoigner plus d'un
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arlirlc : quei(iuos-iins de ceux qui sont devenus dans la suite les nuMlleurs amis, les plus (idèles, les plus dévoués, de Tauteur des Discours de combat, ont commencé par être déconcertés et heurtés par lui; ils se sont d'abord mépris sur son compte; et ce n'est que peu à peu qu'ils sont entrés dans Pintimité (le sa pensée, de son talent et de son œuvre.
Me permettra-t-on, non point, je l'espère du moins, pour me mettre en scène, mais simplement |)arce que mon « cas » n'étant, je le sais, pas isolé, peut paraître assez « symbolique », me permet-" tra-t-on de raconter ici brièvement comment, pour mon compte, j'ai « découvert » progressivement Hrunetière, et les impressions successives par lesquelles j'ai passé à son endroit? Il me semble (jue ce sont des témoignages de ce genre ({ui permettent le mi(*ux de saisir sur le vif et de mesurer l'action d'un puissant esprit, de préciser par des faits concrets et vécus ce quelque chose d'assez vague et mystérieux qu'on est convenu d'appeler une grande intluence doctrinale ou littéraire.
Le premier ouvrage d(î Hrunetière qui me soit tombé sous la main, c'était, je m'en souviens fort bicm, la seconde série de ses Etudes critiques, celle (jiii contient des articles sur la Société précieuse au XVI t siècle, sur la Querelle du quiétisme, r Éloquence de Massillon, etc. Ai-je lu le livre en entier? Je ne >ais trop. J'étais en seconde, j'avais seize ans, — «riait en 1885, — et je revois encore la vieille salle d'études du lycée de Mûcon où, un jeudi, j'em- |)runlai à la « bibliothèque de quartier » l'austère volume à la couverture jaune. — Je ne me doutais l)as alors, [)auvre écolicM* bien sage, qu'un jour vien-
(Irait où moi aussi je ferais des livres, dans la môme collection à couverture jaune, et que, peut-être, si on les a placés dans leur bibliothèque, des lycéens les feuilletteraient sous les regards distraits de leur répétiteur. Puissent-ils, ces adolescents, n'être pas trop sévères à leur ancien!... — Je retrouve dans un vieux cahier de notes cette citation d'une phrase de l'étude sur la Société précieuse qui, je pense, avait du me frapper : « Les classiques sont de l'école de la nature et de l'antiquité; les précieux sont de l'école du monde et de la mode : les deux écoles sont très diverses et l'on admire communément dans l'une ce que l'on proscrit et condamne dans l'autre. » Pourtant, le livre dans son ensemble fut très loin d'être une révélation pour moi. Le style, dont je n'avais pas encore la clef, me parut sévère, laborieux, fatigant; ces longues phrases me firent l'effet d'être un peu bien solennelles et compassées; je ne jurerai pas qu'elles ne m'aient pas un peu ennuyé. Pour le fond, l'inspiration très classique qui perçait à chaque page n'était point pour me plaire. J'étais alors en pleine ferveur romantique : j'aimais beaucoup Corneille, je n'entendais rien à Racine; j'idolâtrais Hugo, je détestais Boileau, je goûlais fort peu Lamartine, mon compatriote! En critique, mes préférences allaient non point à Nisard, mais à Taine, que je ne connaissais pas d'ailleurs tout entier, et surtout à Sainte-Beuve et, — ne souriez pas! — ^ à... Paul Albert. Brunetière me laissa finalement l'impression d'un Nisard moins élégant, plus dogmatique encore et aussi suranné.
Je vécus sur cette impression, aussi ridicule qu'elle
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lîiit superficielle, plusieurs années durant. Je la
\ oyais partagée par la plupart de mes camarades de collège, et ceux qui pensaient là-dessus autrement que moi-même n'arrivaient pas à me convaincre. .1 entrevis Brunetière au concours de TÉcole normale, et cet homme que je me serais volontiers représenté sous les traits d'un vieux pédagogue me frappa par son air d'extrême jeunesse, et pourtant d'usure, par l'originalité parlante et tourmentée de sa physionomie, par le timbre cuivré et profond de sa voix : il m'intimida, et je dus passer, à l'oral, un bien médiocre examen de français. Sur ces entrefaites, je lus le Disciple qui venait de paraître, et qui fut pour moi, comme pour plusieurs jeunes gens de ma géné> ration, un livre décisif, un véritable événement moral; je lus, avec une certaine émotion admirative, les deux retentissants articles que Brunetière a écrits sur le livre : je venais d'entrevoir un autre aspect, singulièrement intéressant, et même passionnant, de cette personnalité aussi puissante que complexe. La lecture d'autres articles, des confidences d'anciens élèves firent le reste. Mes préventions tombaient peu à peu. J'étais d'ailleurs arrivé, par mes réflexions personnelles, sur un certain nombre de questions souverainement importantes oi^i Brunetière ne devait prendre position que beaucoup plus tard, aux conclusions mêmes auxquelles l'orateur des Discours de combat allait s'arrêter un jour. Je continuais à faire des réserves sur son style. Mais, au total, je n'avais plus de véritables préjugés • outre lui. Et quand, au mois de novembre 1890, j entrai en seconde année d'École normale, j'étais assez bien préparé à entendre cette parole ardente.
à soutenir le choc de cette pensée vigoureuse, pénétrante et dominatrice, et, si l'on veut, à recevoir sa féconde et libérale influence.
Cette fois, ce fut bien une révélation véritable. Je me dis souvent que ceux qui n'ont pas suivi ses cours à rÉcole normale n'ont pas connu le véritable Brunetière. Ni ses conférences de FOdéon ou de la Sorbonne, ni ses « discours de combat », ni ses leçons sur V Encyclopédie ne peuvent donner qu'une idée approximative de ce qu'était cet enseignement qu'il adorait, et qui, en dépit de certaines résistances partielles, surtout dans les dernières années, a ravi, conquis, subjugué plusieurs générations de normaliens. On le voyait arriver deux fois par semaine, emmitouflé dans ses fourrures, ce petit homme maigre, pâle, à la figure anguleuse, ardente et comme rongée, aux yeux perçants derrière le verre du lorgnon. Il avait passé une. bonne partie de la nuit à préparer sa leçon, el cela se sentait à Fespèce de fièvre impatiente avec laquelle il se hâtait vers sa table, pressé qu'il était de « s'expliquer » sur un sujet dont il était plein. Il s'asseyait, se faisait donner les livres où il allait puiser ses citations; et la « conférence » commençait. Dès les premiers mots, on était pris. De cette voix grave, profonde, métallique, qui détaillait à merveille et qui martelait chacun des membres de phrase, il déroulait son « discours ». Comme on oubliait alors toutes les restrictions qui, jadis, en présence de sa phrase écrite, nous venaient involontairement à l'esprit!
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(lommc Ton comprenait que cet homme n'avait pas (lenx styles, qu'il écrivait comme il parlait, — que (lis-jo! qu'à Tinstar de nos grands classiques, il ne cessait jamais de parler, même pour écrire, et qu'il avait toujours en vue, môme la plume à la main, l'audileur lointain qu'il s'agissait d'instruire, de convaincre et d'entraîner! Kl les périodes succédaient aux périodes, de plus en plus pressantes, de plus en plus amples aussi; et parmi cette suite d'incidentes et de subordonnées qui toutes s'éclairaient et se commandaient les unes les autres, on éprouvait parfois une véritable inquiétude à se demander comment l'orateur pourrait bien débrouiller cet étonnant écheveau, retrouver le fil conducteur de son verl^e, et terminer correctement et logi- ({uement telle phrase en apparence fort imprudemment commencée. On en était toujours pour ses irais d'inquiétude : les phrases les plus audacieusement engagées, les plus paradoxales, les plus fertiles en conjonctions et en relatifs de toute sorle, retrouvaient, au moment voulu, leur parfait équilibre, el retombaient admirablement sur leurs pieds'.
1. Voici un exemple Ctaracléristique de ces longues périodes puissantes et pleines, comme; il en improvisait perpétuellement, et (ju'il soulevait avec une si prestigieuse aisance. La phrase a clé reconstituée [)ar t(uite une promotion de normaliens, et elle m'est fort aimablement communiciuée par l'un des meilleurs et (les plus brillants élèves do Hrunetière, M. Gustave Michaut. Je prie en grâce ceux qui la liront de vouloir bien no pas la lire des yeux, mais à liante voix :
«■ II n'en est pas de môme des Mémoires de Mme de Gaylus, ni des Lettres de cette lionne Mme de Sévigné, dont on aurait |)0urt;int tort de croire (lu'elles doivent l'une et l'autre nous inspirer une entière conliancc, étant donné, d'une part, en ce <|ui concerne Mme de Sévigné, <|U(; nous avons alTaire à une fenwue dont il est vrai de dire qu'encore que ses lettres, qui sont
Jamais parole n'a été plus sûre d'elle-même que celle de cet orateur de combat.
Et ce n'était pas là, comme bien Ton pense, pure virtuosité verbale. Jamais parole aussi n'a été plus nourrie de faits, d'impressions vivantes et originales nées au contact des textes, en un mot d'expérience concrète et d'information positive. Brunetière était un lettré aussi fin, aussi subtil, aussi pénétrant que pouvait l'être un Villemain ou un Sainte-Beuve, un Lemaître ou un France, et les purs « littérateurs » s'instruisaient beaucoup à son école : les leçons de goût qu'il leur donnait ne le cédaient à aucune autre. Mais il était de plus un éruditet un historien; et il nous émerveillait par l'ampleur, la variété, la précision de ses connaissances; pour replacer une œuvre dans le milieu qui Fa vue naître, pour reconstituer autour d'elle les conditions historiques qui
d'un de nos'bons écrivains, contiennent de précieux renseignements sur les événements de la cour de Louis XIV, néanmoins, peu d'auteurs ont été plus légers dans leurs informations, plus superficiels dans leurs jugements et plus médisants à cœur joie ({u'elle ne Ta été, pour le plus vif plaisir de son grand malicieux de cousin, Bussy, comte de Rabutin et de sa pimbêche de fille, la comtesse de Grignan, et, d'autre part, en ce qui concerne Mme de Caylus, qu'il faut bien prendre garde de ne pas oublier qu'elle est née seulement en 1673, et qu'ainsi il semble qu'elle doive être assez mal informée des choses de i675, étant donné qu'à cette date de 1675 la future Mme de Caylus sortait à peine de nourrice; en sorte que le témoignage de la comtesse aussi bien que celui de la mar(juise sont encore moins sûrs et moins recevables (|ue celui du duc de Saint-Simon, ce que vous savez comme moi, qui n'est pas peu dire, et ce qui nous permet de juger en parfaite connaissance de cause, pour le dire en passant, la valeur des documents auxquels je fais allusion, et qu'on ne manque jamais de signaler, chaque fois qu'il s'agit de savoir quelle fut la conduite de Bossuet à la cour, à l'époque où s'y étalaient, dans toute leur splendeur, les aventures galantes du Boi très chrétien. »
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ont présidé ù son éclosion et à son développomenl, pour la « silucr » dans la série des faits dont elle rclévo, je ne crois pas qifon Tait encore dépassé. Et (Mîlin, c'était un philosophe, ou, si l'on préfère, c'était un penseur. Il avait le ^oùt et la passion même des idées générales; les ii^rands problèmes le hanlaient; par un mouvement tout naturel de son esprit, il s'élevait aux vues d'ensemble; sur ces hauleurs de la pensée non seulement il se maintenait sans vertige, mais il se complaisait, et c'est là peutêtre surtout qu'il aimait à vivre. Il n'eût tenu qu'à lui sans doute d'inventer quelque nouveau système; il a en tout cas très bien connu ceux d'autrui, et de ([uelques-uns d'entre eux, il a, comme l'on sait, tenté des applications bien curieuses.
C'est de tout cela que son éloquence était faite, et le fond n'en était pas moins riche, ni moins original que la forme. Il faut y joindre un art de la composition si consommé qu'il nous rappelait invinciblement les grands maîtres classiques, un Bossuet, un Racine, et, plus près de nous, un Taine. Chaque leçon de Brunetière était bâtie avec une sûreté, une maîtrise, une aisance, une entente des proportions, une science des « transitions », une entente des « correspondances » qui nous ravissaient d'étonnement et d'admiration. Il construisait sous nos yeux des palais d'idées si bien aménagés, où l'air et la lumière circulaient avec tant d'aisance, et où tant d'élégante simplicité était unie à tant de hardiesse, que, parfois, nous cessions de « prendre des notes » pour jouir librement du rare spectacle de voir les étages monter, et le puissant édifice s'élever peu à peu vers le ciel. Ah! (piel merveilleux architecte!
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Et comme il savait bien maîtriser toutes ses ressources et utiliser tous ses dons!
Ce n'est pas tout encore, et Ton se tromperait lourdement si l'on pensait que tout Tart et toute la science de Brunetière n'allaient qu'à se donner à lui-même et aux autres des fêtes dialectiques sans portée profonde et sans lendemain. Ce qui faisait l'originalité intime, l'intérêt passionnant, et j'oserai dire la beauté tragique de ces leçons, c'est qu'on y sentait vibrer une âme frémissante, inquiète, incapable de dilettantisme et affamée de certitude, tournée tout entière vers les problèmes de la vie intérieure et y ramenant sans cesse toute la diversité de ses préoccupations. De là cette sincérité superbe qui lui faisait aborder bien en face et comme de front toutes les questions que lui posaient les écrivains qu'il avait à étudier, et qui l'amenait toujours, à ses risques et périls, à en donner très librement son avis personnel. De là cet accent passionné, et parfois douloureux, qui accompagnait jusqu'à ses moindres paroles. De là enfin la haute vertu moralisatrice de son enseignement. On sortait de ses leçons remué, heurté quelquefois, irrité môme, au total plus grave et meilleur. Celui-là du moins n'était pas un simple professeur, c'était un maître; celui-là n'était pas un simple auteur ou orateur; celui-là était un homme....
Et la leçon se déroulait ainsi, une heure et demie durant, et souvent davantage, toujours aussi pleine, toujours aussi forte, toujours aussi suggestive. Et pas un instant la voix de l'orateur ne faiblissait; pas un instant son abondance verbale ne le trahissait; JDas un instant Tattention de son auditoire ne se
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rolâchail. Et les feuillets sur lesquels étaient notées, reliées entre elles par des accolades, les articulations essentielles de son développement, succédaient aux feuillets, tournés d'une main rapide et fiévreuse. Et il y avait dans la voix, dans le geste impérieux, incisif, souvent provocant, dans toute la personne vibrante et tendue de Torateur, une telle dépense (Ténero-ie vitale, une telle ardeur de conviction à répandre, — et peut-être à conquérir, — bref, tant (le conscience intellectuelle et tant d'autorité morale, (ju'à Tadmiration qu'il inspirait se mêlait inévitablement une nuance involontaire de respect.
On sait le reste. On sait jusqu'où l'a conduit, par quelles étapes de pensée et de conscience Ta fait passer cette inquiétude intérieure qui était comme répandue sur toute sa personne, et dont il portait visiblement les sacrés stigmates. Il y avait du Pascal on lui. Aussi, quand l'évolution de son esprit et de son âme l'eut amené à des conclusions différentes de réelles qu'il avait entrevues d'abord, il n'hésita pas. Avec cette bravoure intransigeante qu'il portait ea toutes choses, il rompit ouvertement et même violemment en visière avec les doctrines qu'il professait jusqu'alors. Cela ne se fit pas sans déchirement et sans colère. Les partis n'admettent jamais qu'on leur échappe pour marcher à plus de lumière : ils ne vous prodiguent leurs applaudissements que si vous vous constituez leur prisonnier; ils n'admettent la sincérité que s'ils en bénéficient personnellement; toute tentative d'affranchissement est
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à leurs ycu?f une trahison, tout acte trindépendance une défection impardonnable. Dix années durant, Brunetière en fit la dure expérience. Ceux dont ses idées nouvelles ofl'usquaient le rationalisme sans tache le considérèrent comme un transfuge. <( Comme il nous a trompés! » me disait Tun d'eux avec une sourde amertume. On le lui fit bien voir! 11 en coûte toujours un peu cher de se mettre du côté des persécutés....
Le matin même du jour où, avec toutes les pompes officielles, on portait triomphalement au Panthéon les cendres de Marcelin Berthelot, dans un coin du cimetière Montparnasse, en présence de quelques rares amis, on transportait d'un caveau provisoire dans sa sépulture définitive la frêle dépouille mortelle de Ferdinand Brunetière. Ouel symbole et quelle ironie! Ouelle signification nouvelle reprenait ce terrible début de larticle que le vaillant polémiste décochait, onze ans plus tôt, au matin d'un banquet célèbre, à son illustre contradicteur : « Professeur aii Collège de France ; directeur et président de section à TÉcole des Hautes Etudes; secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences; grand-officier de la Légion d'honneur ; sénateur ; ancien ministre ; membre d'une foule de Conseils tous plus supérieurs les uns que les autres, logé par l'État à la ville et à la campagne..., on ne peut pas évidemment dire que la science a fait banqueroute à mon très cher et très éminent confrère, M. Marcelin Berthelot!... » Ah! songeait-on, si Brunetière, au lieu d'écrire son article Après une visite au Vatican, avait eu l'attitude contraire, s'il avait, lui aussi, sacrifié à la « nouvelle idole », je veux dire à la Science, à quels hon-
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nt'urs iraurait-il pas pu prétendre! Quelles funérailles somptueuses « la patrie reconnaissante », — reconnaissante de l'avoir trompée, — ne lui eûtelle pas laites! Qui sait? 11 eiU peut-tHre précédé de quelques jours au Panthéon son glorieux contradicteur. Notre démocratie doit bien cela à ses « Masres » !
Si dédaigneux (ju'ou puisse être des « grandeurs de chair », on admettra bien que Brunetière mérite mieux encore qu'un simple buste sur sa tombe. D'abord, je voudrais voir, non loin de celui de Sainte-Beuve, son buste dans ce Luxembourg qui fut si souvent témoin de ses promenades juvéniles, (le ses longues discussions avec l^aul Bourget, et où les étudiants de demain doivent retrouver et saluer toutes nos plus pures gloires spirituelles. Et puis, je souliaiterais qu'un sculpteur de grand talent nous le riMidît tel que nous l'avons connu, dans la vérité de son attitude oratoire. Vous vous rappelez l'admirable Voltaire de Houdon, au foyer de la Comédie-Fraulaise. « Tout sou corps se porte en avant et semble j)rovoquer la lutte... Ses mains mêmes, longues et maigres, crispées sur le bras du fauteuil, ne semblent attendre qu'un signal pour soulever et lancer tout le corps d'une seule détente. » Brunetière, qui a passé sa vie à aimer et à détester alternativement \ oltaire, parce qu'il lui ressemblait trop, et parce qu'il lui en voulait de cette ressemblance, Brunetière serait digne d'avoir son Houdon lui aussi. Ah I qu'un grand artiste nous fasse revivre ces traits creusés, cette tète pensive et ardente, ce regard profond, aigu et grave, ces lèvres minces, toutes frémissantes
de la fièvre impatiente de la parole, et celte llamme d'apostolat, et cet air de défi, de lutte et de conquête, et ce geste dominateur qui enfonce un argument ou qui lance une riposte!... La France d'aujourd'hui ne compte pas beaucoup d'enfants dont elle ait le droit d'être aussi fière, et il n'en est pas qui, par son désintéressement, sa probité, son courage, mérite mieux d'être appelé un héros.
Messieurs,
« S'il siifflsait d'aimer les gens pour en bien parler, (lisait Paul Albert au début d'une leç^on sur André ('hénier, je serais fort tranquille. » El il ajoutait : « Ce n'est pas là ce qui m'embarrasse réellement. » 11 était bien heureux! Je crois aimer Sully Prudlîommc autant que Paul Albert aimait André Clié-
1. Lcgon tirée d'un cours sur /es Principaux Courants de la lillérdlure française au XÏX° siècle, professé en 1890 à rL'niversilé do I "ribour*:^, — H va sans dire ([ue celte « leçon », qui m'avait valu une lettre bien obligeante et intéressante du poète, et une autre de son ami Gaston Paris, n'est qu'une escjuisse Tort incomplète, et (ju'aujourd'hui surtout, il y aurait bien des précisions à y apporter. Sans parler des u'uvres ultérieures (tu poslliumcs de Sully Prudhomme, notamment de ses Lettres à une amie (1805-1881), 2 vol. gr. in-8 (Paris, le Livre contcmponiin, 1911), il y aurait lieu de consulter et d'utiliser les livres de M. trnest Zyromski, Sully Prudhomme (Armand Colin, 1907), de M. Camille Ilémon, la Philosophie de Sully Prudhomme (Alcan, 1907), et surtout peut-être la belle conférence plus récente, si pénétrante et si suggestive, de M. Paul Bourget sur l'Art de Sully Prudhomme (Pages de crilinue et de doctrine, Pion, 1912). — Je ne désespère pas d'écrire un jour une élude plus détaillée sur Sully. Si je n'y parvenais point, en laissant subsister celte leçon telle ((u'elle a été prononcée, j'aurais au moins rendu un hommage à la mémoire du poète qui a ravi ma prime jeunesse.
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nier; et si je ne l'aimais pas, je serais assurément moins embarrassé pour Fétudier aujourd'hui avec vous. J'aurais moins peur de gâter un beau sujet et de tromper votre légitime attente. On est très difficile, vous le savez, pour les poètes que l'on aime, et l'on s'en veut beaucoup de ne pas parler d'eux comme il le mériteraient.... Et puis, aimer depuis longtemps un auteur, est-ce une bonne condition pour apprécier son œuvre avec équité? Le sens et l'impartialité critiques passent pour peu conciliables avec l'affection — même littéraire. Et s'il faut, pour être bon juge, « sortir de soi » et se désintéresser de ses propres sentiments, j'avoue que voilà, dans l'espèce, une obligation bien gênante.
Une chose pourtant me rassure et me fait espérer que je n'aurai pas cette fois à entrer en guerre trop ouverte avec moi-même. Tous ceux qui jusqu'ici ont étudié Sully Prudhomme, « ce grand et cher artiste », comme l'appelle l'un d'eux ^ ont parlé de lui avec une sympathie, souvent même avec une émotion recueillie et comme attendrie, dont le poète a le droit d'être fier. Ce sont ses titres de noblesse à lui que ces sympathies unanimes; c'est la preuve éclatante que sa génération s'est reconnue en lui, et qu'il a su traduire, mieux que personne en ses vers, les rêves, les aspirations et les plus nobles inquiétudes de ses contemporains. Ceux-ci lui en ont été reconnaissants et lui ont plus d'une fois payé leur dette. Philosophes purs et critiques philosophes : M. Boutroux "-;
1. Scherer, Études critiques sur la littérature contemp., t. IX, p. 31G.
2. Revue bleue du 4 septembre 1875 : Un poète philosophe, M. Sully Prudhomme.
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Schercr', M. Brimelière'; — critiques poètes et criliciuos philologues : Sainte-Beuve', Gautier ^ M. Catulle-Mendès', M. Jules Lemaître^; M. Gaston Paris '; — critiques moralistes enfin : Caro ^ et M. Paul Desjardins" : tous ont subi le charme pénétrant et douloureux qui se dégage de Tœuvre comme (paraîl-il) de la personne du poète; tous ont rendu hommage à la fière probité, aux nobles ambitions de l'artiste et du penseur. La sympathie presque irrésistible qu'ils ont éprouvée pour lui ne les a certes pas rendus aveugles sur ses défauts. Pourquoi n'en serait-il pas de même pour nous?
Je ne vous parlerai guère tout d'abord, messieurs, de la vie de Sully Prudhommc : non qu'elle soit peu intéressante en elle-même et qu'elle soit inutile à connaître pour rintelligence de ses livres; mais la vie des contemporains ne nous appartient pas au môme titre que leurs œuvres; et si vous voulez connaître celle de notre poète, je vous renverrai tout simplement à ce qu'en a dit l'un de ses plus anciens et i)lus intimes amis, M. Gaston Paris, dans une
1. Éludes crUi({iics, t. VIll : Réception de M. Sully Prudhomme\ t. IX : le Bonheur, par M. Sully Prudhomine.
2. Revue des Deux Mondes du i" janvier 1884 : ^Expression dans les Beaux-Arts, d'après un livre récent; — Essais sur la littérature contemporaine : le Bonheur, par M. Sully Prudhommc; — Évolution de la poésie lyrique en France, t. II, 14* le(;on.