Histoire du romantisme, etc., p
5. La Légende du Parnasse contemporain, p, 132, 138. 0. Contemporains, t. 1 : Sully Prudhommc.
7. Revue de Paris, 15 octobre 1895 et l"" janvier 1890 : Sully Prudhomme. — Recueillis dans Penseurs et poètes (C. Lévy).
8. Revue des Deux Mondes, 1" octobre 1878 : A propos de « la Justice ».
9. Equisses cl impressions : le Bonheur, par M. Sully Prudhomme.
260 MAITRES D AUTREFOIS ET D AUJOURD HCl.
étude presque définitive, récemment publiée par la Revue de Paris. Ce que sans doute vous remarquerez avec moi dans cette biographie, c'est comme elle répond bien à l'idée que nous nous faisions de l'auteur des Solitudes d'après ses vers. On n'en aurait guère imaginé une autre. Oui, c'est bien là notre cher Sully Prudhomme; c'est bien là le cadre qui convenait à son âme inquiète, généreuse, à la fois passionnée et scrupuleuse.... Peu d'événements extraordinaires, mais beaucoup de pensées et beaucoup de rêves ; une grande activité intellectuelle et morale dans une vie peu accidentée, voilà l'impression dominante. Quand la guerre de 1870 éclate, le poète s'engage et remplit si bien son devoir de soldat que sa santé en est ruinée à tout jamais. Quel noble et touchant commentaire, n'est-il pas vrai? des admirables Impressions de la guerrel Depuis lors, de plus en plus replié sur lui-même, il s'enfonce dans la méditation des problèmes philosophiques et moraux, et « l'angoisse métaphysique » devient en lui si poignante qu'un moment ses amis craignent pour sa raison. Qu'ils sont rares, je ne dis même pas les poètes,, mais les philosophes qui ont à ce point « pati de leur propre pensée »! Et ne faut-il pas voir là le signe indéniable d'une noblesse d'âme peu commune?... A tous ces traits, messieurs, vous reconnaissez ce que vous me permettrez d'appeler l'une des âmes les plus pascaliennes peut-être de notre temps; et vous vous expliquez, entre autres choses, les belles études du poète sur l'auteur des Pensées.
SULLY IMU imOMMK. 201
Une élude complète et détaillée sur Sully Prudhomme devrait tenir grand compte (et plus peut-ôlre qu'on ne l'a fait jusqu'à présent) de ses écrits en |)rose. Cette étude, vous pensez bien que je ne puis renlreprendre ici ; mais je le regrette un peu. J'aurais aimé à vous parler de ces articles sur Pascal auxquels je viens de faire allusion *, de la très curieuse Préface que le poète a mise en tête de sa Traduction (le Lucrèce (1809), de son livre : V Expression dans les beaux-arts (1883), de ses intéressantes Réflexions sur Fart des vers (1893), enlin de l'ouvrage si « suggestif » qu'il a publié cette année môme sous ce litre assez énigmalique : Que sais- je? Examen de conscience. Si j'en avais eu le temps, j'aurais essayé de vous montrer l'analogie que présentent certaines des vues développées dans ces divers travaux avec quelques-unes des idées que nous avons déjà trouvées chez Renan et chez Taine. Et combien n'eût-il pas été intéressant et instructif de tâcher de suivre et de retracer, à l'aide de tous ces « documents », l'évolution intellectuelle et morale de l'auteur de la Justicel.,. Mais je ne puis que poser ou soulever ces questions sans songer à les approfondir. Ouand de
1. Dans la Revue des Deux Mondes, du 15 octobre ot du 15 no- \ 'iuhre 1890, et dans la Revue de Paris, du 1" septembre 1894. M. Paris nous dit que Sully Prudboiume « a l'intention de les compléter par un essai de restauration de l'ordre lo^'ique des Pensées », — Ce travail a paru depuis sous le titre la Vraie Religion selon Pascal, Alcan, 1905. J'ai parlé de ce livre dans mon Biaise Pascal, Hacbette, 1910. p. 114-110.
plus compétents que moi l'auront fait*, on s'apercevra, je crois, qu'une enquête de ce genre jette une vive lumière non seulement sur la nalure d'esprit du poète, mais encore sur son œuvre poétique ellemême. En réalité, ce sont les mômes problèmes qui sont discutés dans ses vers comme dans sa prose; et de ces problèmes, ceuxqui, manifestement, le passionnent et l'obsèdent le plus, ce sont ceux qui ont trait à la destinée humaine, aux rapports et aux conditions respectives de la conviction scientifique et de la croyance morale. Et là encore nous retrouvons le disciple et l'émule de Pascal.
Ce qui, en tout cas, ressort d'une lecture même superficielle des œuvres non poétiques de Sully Prudhomme, c'est qu'elles n'ont pu être composées que par un philosophe. J'insiste sur ce trait : il est ici capital. En étudiant récemment ensemble Leconte de Lisle et M. de Hérédia, nous n'avons pas hésité à parler de leur « philosophie ». Mais nous entendions simplement par là Tidée d'ensemble, la vue générale de l'univers et de la vie humaine qui était enveloppée, et comme impliquée malgré eux dans leur œuvre. Nous ne leur avons pas demandé une de ces constructions logiques et abstraites, un de ces « palais d'idées », comme les philosophes de profession se plaisent à en élever; et d'ailleurs, ils eussent été bien embarrassés de nous les fournir! Même, nous avons remarqué que presque toutes les fois qu'un grand poète s'exerçait en proseau maniement
1. Cf. oulrc les art. cités : Paul Monceaux, la Philosophie de M. Sully Pnidhoinme {Revue bleue du 4 janvier 1890), et J. Bourdeau, Que sais-jc? Examen de conscience {Revue philosophique des Débats, du 7 février 1896).
(les idées générales, cela lui portait malheur. Ne parlons pas de Victor Hugo, si vous voulez bien. Mais rappolez-vous seulement, Leconte de Liste, la Préface (aujourdl)ui disparue) de ses Poèmes antiques^ ou encore son Discours de réception à l'Académie. Il semble vraiment que le poète et le philosophe parlent deux langages dilïérents, (ju'ils habitent deux domaines séparés; et malheur à eux s'ils n'en savent pas prendre leur parti!
Eh bien! il n'en va plus de même avec Sully Prudhomme. Non seulement il a une « philosophie »; mais il n'a pas besoin qu'on la dégage pour lui de son œuvre : il est capable de l'exposer luimême, et dans la langue austère et nue qui convient le mieux ix l'expression des idées philosophiques. Il inanie aussi supérieurement le langage abstrait que la langue poétique, et il fait songer involontairement à cet autre artiste, si délicat et si complexe lui aussi, dont je vous ai déjà parlé, à Fromentin, à la fois peintre et écrivain, « peintre en deux langues », comme disait Sainte-Beuve, et peintre également remarquable. Parlant de la Préface qui sort dinlroduction à la traduction de Lucrèce^ Scherer disait : « Ce travail est tout simplement l'un des essais les plus hardis, les plus rigoureux et les plus lucides que la spéculation contemporaine ait produits. Que le même écrivain ait écrit les Solitudes et rédigé la Préface dont je parle, c'est Tun des faits extraordinaires de notre temps. » Peut-être, messieurs, Scherer se hûtait-il un peu de faire de notre poète un penseur de premier ordre : avouez du moins qu'un philosophe i\(' profession serait fier d'un pareil éloge. Et notez (jiic Sully
264 MAITRES D Al'TREFOIS ET I) AUJOURD'HUI.
Prudhomme ne se contente pas d'avoir un « système » et d'en esquisser les grandes lignes; comme tous les vrais philosophes, il en conçoit et en déduit les multiples et lointaines conséquences; il a une réponse prête à toutes les grandes questions qui peuvent intéresser l'homme. Les problèmes de la métaphysique et de la morale, de la psychologie et de Festhétique, il les a déjà abordés et discutés dans les ouvrages que je vous ai signalés tout à Theure. Nous savons par M. Gaston Paris qu'il a encore en portefeuille un travail de philosophie mathématique (n'oubliez pas que notre poète a failli être polytechnicien, — tout comme M. Armand Silvestre!), un traité de politique et de psychologie sociale.... Vous le voyez, messieurs : quand ces livres seront publiés, le cycle des questions philosophiques sera bien près d'être complètement épuisé par l'auteur des Vaines tendresses.
Quel est d'ailleurs ce système, et que convient-il d'en penser? Je ne pourrais essayer de vous le dire sans sortir de mon domaine; et c'est ce qu'il vaut mieux éviter. Tout ce que je me permettrai d'insinuer, c'est que, peut-être, la philosophie de Sully Prudhomme est-elle plus personnelle qu'originale. J'entends par là que s'il emprunte, comme c'est son droit, divers matériaux à d'autres systèmes, peutêtre est-ce plutôt pour les faire entrer dans certaines combinaisons logiques qui satisfont provisoirement les tendances souvent contradictoires de son esprit et de son cœur, que pour les assimiler à la substance même de sa propre pensée el pour les fondre, de manière à les rendre méconnaissables, dans une conception d'ensemble qui lui appartienne en
SULLY PnUDHOMME. 26ti
propre. N'est-ce pas, du moins, ce qu'a laissé (Milendre M. Boutroux quand il s'exprimait ainsi à propos de cette Préface (jui (vous l'avez constaté) cnlhousiasmait Scherer : « Dualisme cartésien et panthéisme spinozisle, matérialisme de Cabanis et idéalisme kantien, telles sont les doctrines sur lesquelles M. Sully Prudhomme, fidèle à la devise <lu poète, a successivement butiné? » Ce qui, en tout cas, me paraît certain, c'est que, après avoir beaucoup emprunté à IlegeP et à Spinoza pour ses premières conceptions métaphysiques, suivant d'ailleurs en cela la marche des idées de son temps, Sully Prudhomme a de plus en plus confié la direction générale de sa pensée à Darwin et à Schopenhauer-, tandis qu'en morale, il semble bien être demeuré à peu près constamment fidèle à Zenon et à Kant^ Si intéressants que soient donc les travaux philosophi(jues de l'auteur des Epreuves, il nous faut bien reconnaître qu'en lui nous n'avons pas ad'aire à un Auguste Comte, ni même à un Taine ou à un Secrétan. Et nous pouvons en venir maintenant à la partie la plus durable, la plus originale aussi de son œuvre, — à ses vers.
Tout passe. — L'art robuste Seul a l'éternité....