LA « JEANNE D ARC » DE M. G. HANOTAUX
honneur à d'autres époques, l'aperception ou Tintuition soudaine, la recherche directe du vrai, la contemplation de ridée dans la connaissance et l'adoration de la volonté créatrice, dont une foi ardente croit pouvoir surprendre le secret.
Je sais, ou crois savoir ce qu'un théologien de profession trouverait à redire sur cette attitude de pensée qui a, dans TÉcole, été baptisée du nom iV agnosticisme. Je n'ai pas ici à défendre M. Hanotaux qui, au surplus, n'a nul besoin de ma défense. Mais je me permettrai de faire observer que peutêtre y aurait-il lieu de distinguer entre les diverses sortes d'agnosticismes. 11 y a un agnosticisme négatif et tout près d'être négateur, un agnosticisme volontiers ironique et même railleur, qui, non content d'ignorer tout ce qui échappe aux prises de la raison analytique, laisse entendre qu'en dehors d'elle il n'y a rien, et qui, bien loin d'en souffrir, sapplaudit et se réjouit de son impuissance. Et il y a un agnosticisme positif, un agnosticisme inquiet et respectueux, qui pressent et qui sait et qui affirme (jue, derrière le voile trompeur des apparences rationnelles, il se passe quelque chose, et qui souffre de ne pas connaître cette réalité profonde, et qui, à force de souffrir, finit par en entrevoir quelque aspect. A l'agnosticisme de Renan, on peut préférer celui de M. Hanotaux.
En tout cas, cette attitude intellectuelle est véritablement un « signe des temps ». Jusqu'à ces dernières années, rien ne pouvait faire prévoir que M. Hanotaux finirait par s'y ranger. Ni dans sa vie politique, ni dans son œuvre écrite, il n'avait, que je sache, laissé percer l'état d'esprit nouveau que nous
manifeste sa Jeanne d'Arc, et souvent môme, dans son Histoire de Richelieu, dans son Histoire dé la France contemporaine, il avait laissé percer un état d'esprit presque contraire. Mais M. Hanotaux est un homnie d'action, de sincérité et de courage. Au lendemain des événements de 1870, pour aider sa patrie désemparée à reprendre conscience d'elle-même, à se relever de ses ruines, il avait voulu remettre sous ses yeux, éclairées d'une lumière nouvelle, quelquesunes des plus belles pages, des plus réconfortantes, et des plus instructives, de son glorieux passé; et il s'était fait le pieux et vivant biographe de Richelieu. A l'école du grand cardinal, il avait pris, pour son propre compte, plus d'une féconde leçon de grande politique. Aujourd'hui, dans un dessein tout semblable, il s'attaque à l'histoire de Jeanne d'Arc. La grande Française lui a rendu ce qu'il avait fait pour elle : elle lui a conquis d'innombrables lecteurs; elle a renouvelé son talent, elle a surtout renouvelé sa pensée. La grâce de la pieuse « bergerette «a agi sur son historien. Pour un ^ amateur d'âmes » il n'y a pas de spectacle plus passionnant et plus instructif.
Novembre 1911.