LA « JEANNE D ARC » DE M. G. HANOTAUX
ses conseillers se soient confiés en elle : qu'ils l'aient admise dans leurs délibérations, qu'ils l'aient placée à la tête des armées, l'aient accompagnée à Orléans délivrée par elle, à Reims où elle fait sacrer le roi; et puis, qu'ils l'aient abandonnée, soudain, dans sa victoire; qu'ils se soient détournés d'elle et qu'ils l'aient laissée tomber aux mains des ennemis; que ceux-ci enfin, par le forfait le plus affreux dont l'histoire fasse mention, l'aient livrée aux flammes, ce sont là des événements tellement extraordinaires qu'ils accablent Vintelligence humaine.
L'apparition de Jeanne dArc, avec les conséquences qui s'en sont suivies tient du prodige.... C'est vraiment un événement au-dessus des choses humaines....
Et enfin :
Une explication quelconque est-elle possible? Cette explication, est-il nécessaire de la tenter? La nature, la vie, le monde visible et invisible cachent à l'homme assez de secrets pour qu'il se résigne à ignorer celui-là. Les défaillances, les insuffisances, les impuissances trop notoires de la raison n'enseignent- elles pas la vanité de certaines interprétations dites « rationnelles »? Quant aux décisions de la foi, elles ne relèvent que de la foi.
Entre la raison et la foi, l'esprit humain doit-il nécessairement prendre parti? Les postulats imposés à notre raison sont des actes de foi, et si on supprimait de la raison la foi, il lui manquerait justement sa base. Entre la raison et la foi, il n'y a ni contradiction, ni combat nécessaires. // est d'une très haute raison d'accepter la foi, et la foi fait sans cesse appel à la raison; selon la formule scolastique, « la foi cherche l'intelligence, et l'intelligence trouve la foi ».
Comme nous voilà loin, n'est-il pas vrai? du « rationalisme », ne disons même pas d'un Voltaire, — dont la fameuse Pucelle est une des hontes, — mais d'un Renan et d'un Anatole France I Esprit
très positif, très préoccupé de ne pas lâcher la proie pour Tombre, et la réalité des faits pour la fantaisie des abstractions, très nourri aussi, on le croirait du moins, des doctrines de M. Bergson, M. Hanotaux n'a pu se persuader que Jeanne d'Arc fût une* malade ou une hallucinée. « Visionnaire », peut-être, mais visionnaire de réalités ineffables. « La vision^ écrira-t-il, est une vue extrêmement intense de la vérité, qui est Dieu. » Quelle est notre autorité, à nous, esprits médiocres et âmes vulgaires, pour juger et discuter les « révélations » d'une âme comme celle de Jeanne? Pouvons-nous même bien comprendre le mécanisme intérieur d'un homme de génie? « Il est, écrit M. Hanotaux, il est dans le procédé intellectuel des grands hommes, des démarches inintelligibles au commun des mortels. J'affirme, pour avoir vu de près l'un d'entre eux [il doit s'agir ici de Pasteur], que le grand homme est méconnaissable même à lui-même. » Et si cela est vrai des intuitions du génie, combien à plus forte raison cela est-il vrai des intuitions de la sainteté ! « La vision m'apparaît, déclare l'historien de la Pucelle, comme un procédé intellectuel plus rare encore [que le génie], un don d'essence supérieure qui n'est fait qu'à ceux qui le réclament avec une infinie confiance. » Et il ajoute, avec une singulière profondeur :
Le procédé intellectuel de notre temps, — le raisonnement analytique fondé sur l'observation et la classification des faits, — date d'hier. Il ne s'est guère imposé que depuis Bacon. Peut-être sa timidité et sa lenteur étonneront-elles nos descendants, comme nous nous étonnons de la hardiesse d'une autre allure intellectuelle qui fut en