‹ Maîtres d'autrefois et d'aujourd'huiChapitre 8 sur 61 · Lettre à Corbinelli, 6 mars · texte numérisé non relu

Lettre à Corbinelli, 6 mars

naturel a été formé par la pratique du monde et Texpérience des hommes, plus que par les livres, dont

La parfaite raison fuit toute extrémité Et veut que l'on soit sage avec sobriété,

dont le ferme bon sens, affiné par le commerce de la bonne société, s'exerce sur toutes les questions qui lui sont soumises avec une liberté spirituelle, agile et souriante et s'enveloppe toujours de formes courtoises et discrètes^ — cet homme-là, Montaigne a fait effort pour le réaliser dans sa vie, et pour le peindre dans son œuvre. Et assurément, il n'y est point parvenu du premier coup. On peut trouver qu'il est encore bien accablé sous le poids de ses autorités et de ses livres, et Malebranche, qui lui reconnaît d'ailleurs « une certaine fierté d'honnête homme », Malebranche, on le sait, a prononcé à son égard le mot cruel de « pédantisme à la cavalière ». Et de même, sa politesse ne laisse pas d'être parfois un peu grossière : je veux parler d'une foule de traits libertins, des confidences indiscrètes, des « mots lascifs » qui, d'année en année, envahissent les marges, et le texte même des Essais, et désobligent si souvent les lecteurs d'aujourd'hui. Il n'en est pas moins vrai que, par rapport à ses devanciers et à ses contemporains, Montaigne est bien près de réaliser l'idéal dont s'enchanteront et Pascal et Molière. Montaigne, c'est déjà Méré, et soyez sûr que Philinte le sait par cœur. N'est-ce pas le cardinal du Perron qui disait des Essais qu'ils étaient « le bréviaire des honnêtes gens »? Et Mme de Sévigné, qui s'y connaissait peut-être, écrivait, en

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parlant de Montaigne : « Ali! l'aimable homme! Ou il est de bonne compagnie^ ! » La morale môme (le riionnôto homme, n'est-ce pas exactement celle dos Essais"! Morale peu chrétienne, à tout prendre, puisque c'est, à très peu près, celle du poète Horace, morale faite d'indulgence et de convenances mondaines, de discret épicurisme et délcgant scepticisme, et qui conseille la modération dans les désirs, plutôt que la sainteté, le sourire et la discrétion dans la volupté, plutôt que l'héroïsme. Dans une page souvent citée de son Port-Royal, Sainte-Beuve avouait que « quand survient quelque grande crise, cette morale des honnêtes gens devient insuffisante : elle se plie et s'accommode en trouvant mille raisons de colorer ses cupidités et ses bassesses ». Le mot « bassesses » est assurément trop fort quand il s'agit de Montaigne. Mais il faut bien reconnaître (jue la lettre qu'il écrivit pour se dispenser de rentrer à Bordeaux ravagée par la peste n'est pas d'un citoyen très brave. Il est permis de lui préférer, dans une circonstance analogue, le geste plus stoïque de Uotrou.

Regardons-le plutôt, pour finir, dans une attitude plus noble et plus digne de lui. — Dans la salle des Pas-Perdus de la Faculté des Lettres de Bordeaux, on peut voir, depuis une vingtaine d'années, le tombeau de Montaigne, celui-là même que sa veuve, Françoise de la Chassaigne, lui fit élever au début du xvii" siècle. Le grand écrivain est représenté couché, les mains jointes, revêtu de son armure; son épée

16 octobre 1079.

est à sa gauche, ses gantelets à ses côtés; à ses pieds, un lion est couché; derrière la tête, on a placé son casque de bataille.... Montaigne sans un exemplaire des Essaisl Montaigne en prière! Montaigne armé de pied en cap, comme un preux chevalier du moyen âge!... On ne s'attendait pas à trouver «le Thaïes français », comme Tappelait Juste-Lipse, dans cette dernière posture.... Et puis, Ton se dit que « l'honnête homme » se fait un devoir de ne pas rompre en visière avec les usages de son pays et de remplir exactement toutes les obligations de la vie commune. On se rappelle aussi la fin courageuse et édiflante de Montaigne, ses fréquentes protestations de fidélité à la rehgion de ses pères, la constante et ferme clairvoyance de son patriotisme, ses campagnes dans les armées royales, et le mot d'un contemporain, La Croix du Maine, nous affirmant qu'il a quitté la magistrature pour « suivre les armes... ». Et l'on se prend à songer que le livre n'est pas tout l'homme; que Montaigne, comme nous tous, a eu sans doute ses faiblesses, ses inconséquences, et ses misères; mais qu'il a eu ses jours de grand sérieux aussi; et que, parmi tous les personnages qu'il a joués pendant sa vie, et dont les Essais nous gardent l'ondoyant et divers souvenir, celui que perpétue son tombeau n'est peut-être paslemoinsvéridique.... Qui sait, en un mot, si cette vision d'un soldat chrétien, ce n'est pas, au total, celle que Montaigne eût souhaité qu'on emportât de lui?...

l<" février 1900.

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