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Essais, livre II, chap. x

forl récente; deux longs chapitres, intitulés 17//sloire de Spiirina, et Observations sur la manière de faire la guerre de Julius Cœsar, sont visiblement inspirés par cette lecture : il y a donc lieu de les rapporter à cette date de 1578; deux autres chapitres, moins sûrement peut-être, surtout pour le -ccond, mais très vraisemblablement encore, — ce sont ceux qui onl pour litre De la grandeur romaine, et Un mol de Cœsar, — paraissent bien, pour la inôme raison, dater de cette époque. Quant aux autres citations du même auteur ou allusions parsemées çà et là, elles peuvent nous servir, surtout si nous rencontrons, pour nous y appuyer, d'autres indications convergentes, à dater, sinon certains autres chapitres, tout au moins certains fragments d'autres chapitres ^

Ce ne sont pas là les seuls moyens dont nous disposions pour dater quelques-unes des lectures de Montaigne. Entre 1572 et 1580, bien des ouvrages ont paru, que l'auteur des Essais a dû lire en leur « fraîche nouvelleté ». Si l'on retrouve dans son œuvre des traces visibles de ces lectures. Ton pourra affirmer, à tout le moins, que tel ou tel passage, tel chapitre peut-être, n'a pas été écrit avant telle ou telle époque. M. Villey qui a beaucoup lu, — et beaucoup retenu, — autour de Montaigne, a retrouvé plusieurs de ces sources jusqu'à lui insoup-

I. J'aurais bien une petite objection à formuler, et sur laquelle J'insisterais davantage si M. Villey ne l'avait pas lui-môine pressentie quelque part, et si, en général, il n'était pas, dans ses conjectures chronologi(iues, d'une louable prudence; et cette objection, la voici : Montaigne a pu lire César, ou du moins le feuilleter, plusieurs fois dans sa vie.

çonnées, et ses découvertes lui ont permis d'enrichir et de préciser sur plusieurs points la chronologie des Essais.

Enfin, dans son très légitime désir de pousser la précision jusqu'à ses extrêmes limites, il a eu recours à un procédé qu'il n'est peut-être pas très aisé de bien faire entendre, mais qui dénote une rare ingéniosité. Il observe que les livres de Montaigne se répartissent tout naturellement en deux catégories : ses livres de chevet, Lucrèce, Horace, par exemple. — qu'il cite chacun près de cent cinquante fois; — et ceux qu'il a lus une seule fois dans sa vie, qu'il utilise à ce moment-là, et dont ensuite il ne s'occupe plus. Recherchons ces derniers, et retrouvons avec soin les emprunts que Montaigne leur a faits. Si ces emprunts sont importants, forment une maîtresse pièce des chapitres où ils sont insérés, il y a lieu de conjecturer que ces divers chapitres sont à peu près contemporains. Supposons que, par un moyen quelconque, on arrive à dater l'un d'eux; les voilà tous datés du même coup. Supposons enfin qu'un ou plusieurs de ces chapitres fassent aussi des emprunts considérables à un autre ouvrage de cette même catégorie; nous serons induits à conclure que Montaigne lisait à la même date cet autre ouvrage, et donc, à rapporter à la même époque les autres chapitres où nous trouvons abondamment cité et utilisé le livre en question.

Précisons par des exemples ce que ces indications sommaires ont nécessairement d'un peu vague et abstrait. Soit Guichardin qui est, de l'aveu même de Montaigne, un des auteurs « desquels il ne se

LKS ÉPOQUES DK LA PENSÉK DE MONTAIGNE. 15

MMil s(M'vir qu'une fois ». L'écrivain italien a fourni une importante contribution au moins à six essais tlilléreuts du premier livre. Resterait à savoir quand Guicliardin a été lu par Montaigne. Mais celui-ci va nous mettre généreusement sur la voie. « Voici, ditil, ce que je mis, // y a environ dix ans, en mon Guicciardin. » — « C'est, écrit à ce propos M. Villey, c'est, î'i peu de chose près, le temps qui sépare la retraite de Montaigne de la publication des premiers Essais. Il est probable que le chapitre Des livres, où il s'exprime ainsi, est de l'année 1580, ou de fort peu antérieur à cette date, comme d'ailleurs plusieurs indices invitent à le penser, et que la lecture de Guichardin est des premiers temps de la retraite. S'il en est ainsi, les essais qui se bâtissent sur des faits empruntés à Guichardin sont probablement des années 1571 ou 1572. »

Les Mémoires des frères Du Bellay, nous le savons encore par Montaigne, rentrent eux aussi dans la catégorie des lectures faites une fois pour toutes. Ils ont été utilisés dans quatorze essais différents; très vraisemblablement, ces quatorze essais ont été composés vers le même temps ; « ils forment grappe » en quelque sorte, suivant l'heureuse expression de M. Villey. Mais cinq de ces chapitres faisaient déjà partie du groupe précédent. C'est dire que Montaigne lisait vers la môme époque Guichardin et les frères Du Bellay, et les utilisait à peu près en même temps. Et donc, voici quinze chapitres des Essais qui se trouvent, du môme coup, datés de 1571 ou 1572.

Rassemblons maintenant toutes ces indications éparses; éclairons-les les unes par les autres; faisons jouer, si Ton peut ainsi dire, toute ces méthodes

ensemble ; interprétons avec prudence et totalisons les résultats qu'elles fournissent; sachons surtout, comme disait Pascal, « douter où il faut, assurer où il faut ». Et nous pourrons nous représenter avec une certaine vraisemblance toute la suite du travail de Montaigne de 1571 à 1592.

Libertati suœ tranquillitatiqiie el otio dicavil. Cette inscription de la bibliothèque de Montaigne nous dit assez les vraies intentions de Técrivain, quand, après avoir vendu sa charge de conseiller au Parlement de Bordeaux, il vint s'installer dans son château et sa terre de Montaigne. Dans cette même inscription, datée du mois de mars 1571 ^, il déclare qu'il a voulu consacrer sa vie à l'étude et aux Muses, in doctarum virginum recessit sinus. Il ne semble pas qu'il ,ait, avant cette époque, commencé les Essais. Gentilhomme lettré retiré dans ses terres, il a des loisirs, il lit, il médite, et il écrit. Et il écrit ce qui l'a frappé dans ses lectures, et les quelques réflexions que ces remarques lui inspirent : cela, très brièvement, un peu sèchement même, comme quelqu'un qui n'ose s'aventurer à exprimer et à développer sa propre pensée. Ou bien, ce sont des

1. La date de Tannée est effacée : elle n'est donc pas absolument sûre, mais le contexte la rend extrêmement probable. Elle a été déchiffrée au complet, voilà près d'un demi-siècle, par MM. Galy et Lapeyre qui l'ont reproduite dans une brochure devenue rarissime, Montaigne chez lui, Visite de deux amis à son château. Lettre à M. le docteur Payen, Périgueux, Bounet, 1861, in-8. Cette brochure comprend un plan du second étage de la tour de la librairie de Montaigne, avec les sentences que l'écrivain avait fait inscrire sur les solives. Ces curieuses sentences, au nombre de 54, ont été aussi reproduites, expliquées et commentées, après une lecture nouvelle, par M. Bonnefon, dans son article déjà cité de la Revue d'histoire littéraire de la France^

LKS EPOQUKS DK LA PKXSKi: DK MONTAIGNK. 17

clisscrlalions sans grande originalilé, et toutes composées de pièces rapportées. De ce genre, sont les premiers chapitres des Essais, — exactement, et si l'on met à part le premier, les vingt et un qui le suivent, — car M. Viiley a constaté que la succession <les Essais suit généralement Tordre chronologique de leur composition. D'autres chapitres du premier livre, — du trente-deuxième au quarante-huitième, — et les six premiers du second appartiennent à cette première période, qui irait de 1571 ou 1572 à 1573 ou 1574.

Ici, nous perdons un peu la trace de Montaigne. Il semble que, jusque vers la fin de 1577, il ait, relativement, assez peu travaillé aux Essais : d'autres soins paraissent avoir absorbé son activité, et Ton peut avec vraisemblance conjecturer que c'est alors (ju'il c( se môle plus volontiers à la guerre ». Cependant, deux ou trois chapitres du second livre, et notamment une bonne partie de V Apologie de Raymond Sebond ont des chances d'être de cette époque.

Vers les derniers mois de 1577, IMontaigne semble s'être remis plus sérieusement au travail, et, avec (juclques interruptions dues à la maladie de la pierre dont il commence à être atteint, il rédige jusqu'au moment de livrer son œuvre à l'impression (fin de 1579) la plupart des vingt derniers chapitres du second livre. Beaucoup plus amples et plus personnels, les essais de cette nouvelle manière nous montrent l'écrivain se dégageant des influences qu'il a subies jusqu'ici et prenant plus nettement conscience de sa pensée et de son talent.

La première édition des Essais a paru en 1580; les deux éditions de 1582 et 1587 sont plutôt des

MAÎIRES d'autrefois. 2

réimpressions, revues et corrigées, que des éditions nouvelles; mais, en 1588, paraît une « cinquième édition, augmentée d'un troisième livre et de six cents additions aux deux premiers * ». M. Villey, d'accord en cela avec M. Strowski, estime que le troisième livre a été composé très rapidement, « peutêtre en un an », dit M. Strowski, « en deux ans, dit M. Villey, entre la fin de 1585 et le début de 1588 »; et celui-ci a Tair de penser et de dire que les additions aux deux premiers livres sont de celte même époque : de telle sorte que, de 1582 à 1585, pendant près de quatre ans, Montaigne n'aurait guère touché aux Essais. C'est là ce que j'ai quelque peine à croire : et je sais bien que ces quatre années sont remplies par les voyages et la « mairie » de Montaigne. Mais, outre que je ne vois pas un « auteur » tel que l'était Montaigne, se désintéressant si longtemps de son œuvre, l'argumentation de M. Villey à cet égard ne m'a point paru décisive, et, si c'en était ici le lieu, je ne serais pas très embarrassé, je crois, pour retourner contre lui-même quelques-uns de ses arguments. Je suis donc de ceux qui pensent que, si Montaigne avait emporté en voyage un exemplaire des Essais^ c'était pour en relire de temps à autre certaines pages, et l'enrichir de corrections et d'additions, comme il devait faire plus tard pour u l'exemplaire de Bordeaux ». Et je serais bien étonné aussi qu'il n'eût pas, dès cette époque, rêvé à quelques nouveaux « essais », et rêvé la plume à la main. Qu'après cela, il ait surtout travaillé à l'édition nou-

1. Exactement 536, car on pense bien que M. Villey a compté (Les Sources et VÉvolution des « Essais » de Montaigne, t. I, p. 400, note).

M'ilc lin OU (\cu\ ans avant de la publier, c'est ce (jue j'admets très volontiers. Et son travail a étc'^ double : d'une part, il a puisé dans ses lectures nouvelles, et dans ses réflexions personnelles, toute sorte de citations, d'anecdotes et de vues pour orner, éii^ayer, souvent surcharger la matière de ses premiers livres; et d'autre part, il a tiré de sa « librairie », et de lui-même, treize nouveaux essais, conçus sur le libre et vivant modèle des derniers (ju'il eût composés pour son édition de 15S0. Ce travail achevé, il confia le soin de procurer l'édition nouvelle, non plus à l'imprimeur bordelais Simon Millang^es, mais au plus grand imprimeur de Paris, Abel l'Angelier. < '.ette édition de 1588 est celle qui a consacré la gloire de Montaigne.

Et de 1588 jus(pi'au moment de sa morl, Montaigne a traité son livre comme, de 1580 à 1588, il l'avait déjà une première fois traité : l'enflant, sous couleur de l'enrichir, avec une abondance un peu sénile, de tout ce que ses lectures et ses expériences nouvelles lui suggèrent de centons et de saillies imprévues, mais aussi corrigeant et remaniant la forme de son œuvre en artiste fort de son succès et conscient de son originalité propre. On sait que ces corrections et ces additions manuscrites ont passé, en grande partie tout au moins, dans l'édition posthume de 1595, publiée par Mlle de Gournay, mais qu'elles nous ont été conservées sous leur forme originale et autographe dans l'exemplaire qui a servi de base à ï « édition municipale »des Essais, et que Ton appelle communément « l'Exemplaire de Borux* ».

Il serait bien ù souhaiter que l'on fît pour ce précieux exem-

Telles sont, en gros, les indications, pour ainsi dire toutes matérielles que la méthode suivie par M. Villey lui a fournies sur le labeur de Montaigne durant les vingt dernières années de sa vie. Elle lui en a fourni d'autres d'un intérêt plus général. Et, en utilisant ses recherches, on peut désormais se figurer avec précision l'évolution intellectuelle et morale, et môme littéraire, dont les Essais sont le synthétique témoignage.

Montaigne, d'abord, est un artiste, un souple, vivant et subtil artiste; et à cela môme on a voulu parfois le réduire tout entier : tel est, par exemple, l'objet avoué d'un livre assez récent, livre charmant, ingénieux, pénétrant ^ et dont l'auteur, Edouard Ruel, est mort sans avoir rempli tout son mérite. C'est peut-être faire tort à Montaigne d'une partie

plaire ce qui a été fait si heureusement, pour le manuscrit des Pensées de Pascal : je veux dire que l'on en publiât une reproduction en phototypie, qui fût, pour l'Édition municipale, exactement ce qu'est, pour l'édition critique des Pensées qu'a publiée M. G. Michaut, la belle reproduction entreprise et dirigée par M. Léon Brunschvicg. La librairie Hachette a lancé un prospectus-spécimen destiné à provoquer et à recueillir le nombre de souscriptions indispensables pour mener à bien cette publication, dont l'exécution éventuelle a été confiée à M. Strowski. Les listes de souscription seront prochainement closes, et l'ouvrage ne sera publié que si les souscriptions atteignent le minimum nécessaire. Les fervents des Lettres françaises se doivent à eux-mêmes d'encourager et de faire aboutir cette généreuse initiative.

1. Edouard Ruel, Du sentiment artistique dans la morale de Montaigne, avec une préface de M. Emile Faguet, 1 vol. in-8, Hachette, i901.

(le ses ambitions et de sa gloire : mais qu'un homme de grand talent ait pu soutenir cette tlièse , cela prouve au moins qu'elle comporte une certaine part de vérité. Or, Tart de Montaigne ne s'est pas formé d'un seul coup; il a eu, comme tous les arts du monde, ses tAtonnemenls, ses servilités et ses méprises, en un mot, son histoire, (ju'il est intéressant de connaître et de retracer.

La première question qui se pose à cet égard est de savoir exactement d'où Montaigne est parti, (juels exemples et quels modèles il avait eus sous les yeux, en quel état il trouvait et prenait le genre qu'il allait si vite illustrer. Car il ne faudrait pas croire,

— et M. Villey l'a fort bien montré, — que les Essais aient, à proprement parler, fondé et inauguré un genre, et qu'ils soient comme le produit d'une sorte de génération spontanée. Ainsi que toutes les grandes œuvres, ils plongent, par toutes leurs racines, dans la littérature d'alentour. Le xvr siècle, et surtout le xv!*" siècle franc^ais, a vu fleurir à profusion des recueils de sentences, maximes ou proverbes, « faits et dits mémorables », dissertations ou « leçons », dont les auteurs évidemment se proposent de mettre à la portée de tous, sous forme commode et portative, l'expérience morale des anciens. Deux ouvrages, et qui en réalité n'en font (|u'un, puisque le second a été détaché du premier, restent comme mi signe sensible de ce goiU croissant du public : ce sont les Adages et les Apoph- Ihegmes d'Érasme. Érasme, — M. Villey aurait iMi le dire et le mettre plus nettement en lumière,

— Erasme a été le vrai maître de Montaigne,

comme il Ta été de Rabelais*, et j'ai souvent pensé que c'est en lisant et relisant les Adages que notre Érasme français a conçu l'idée de composer ses Essais. Les Adages, du vivant d'Erasme, en trentesix ans, n'ont pas eu moins de soixante éditions. De 1531 à 1573, les Apophthegmes ont eu au moins quatre-vingt-trois éditions successives. Comme pour les Adages^ les érudits du temps, en le réimprimant, grossissaient le volume primitif de leurs apports personnels. Détail à noter, c'est surtout en France que les Apophthegmes semblent avoir été goûtés. « Sur quatre-vingt-trois éditions, quaranteneuf sont imprimées à Lyon et à Paris. En outre, plusieurs auteurs s'essaient à les traduire en français; même, on les met en vers. » De tous côtés, on imite et l'on continue l'œuvre du vieil humaniste. Ce sont : les Detti et Fatti, de Domenichi; les Divers propos mémorables des nobles et illustres hommes de la chrétienté^ par Gilles Corrozet, souvent réimprimés au xvi*' siècle, et traduits même en latin, en plein xvir siècle, sous le titre significatif du Nouveau Plutarque, Plutarchus aller, 1631; VOfficina, de Ravisius Textor; le Theatrum vitœ humanœ, de

1. Voir Louis Delaruelle, Ce que Rabelais doit à Érasme et à Budé {Revue d'histoire littéraire de la France, avril-juin 1904), et W. F. Smith, Rabelais et Erasme (Revue des Études rabelaisiennes, 1908, p. 215, sqq., 375, sqq.). — Sur le rôle européen d'Érasme dans l'histoire de l'humanisme, il faut relire les fortes pages, si substantielles et d'une intelligence vraiment divinatrice, que Ferdinand Brunetière a consacrées au personnage dans son Histoire de la littérature française classique. — Parmi les sources et lectures de Montaigne, M. Villey signale bien divers ouvrages d'Érasme : il ne signale pas, et il aurait pu le faire, son traité Du mépris de la mort, qui paraît bien avoir au moins inspiré le célèbre chapitre des Essais, Que philosopher, c'est apprendre à mourir.

LycosLhenes et de Zwinger; les Leçons antiques, de ('œliiis Rhodiginus; V Honnête discipline, de Criiiitus ; les Lettres familières ou Epîtres dorées, de Guevara;. la Forêt de diverses leçons, de Pedro di Mexia (Pierre du Messie); V Anthologie, de Pierre Breslay; les Œuvres morales et diversifiées, de Jean des Caurres; le Théâtre du Monde, de Pierre Bouaystuau; V Académie française, de La Primaudaye. A mesure que Ton se rapproche de l'époque où Montaigne va se mettre à écrire, le genre qui tend à prédominer, parmi tous ces moralistes ou compilateurs, est celui des leçons : courtes dissertations sur divers sujets de morale théorique ou pratique, farcies d'exemples, de sentences, de citations, d'apophthegmes. N'est-ce pas déjà le signalement même des premiers <« essais » de Montaigne?

Et, de lait, ce sont bien là les modèles que Montaigne a commencé par imiter, et dont il s'est assez souvent inspiré. Que Ton prenne les essais de sa toute première manière, et qu'on les rapproche de tel ou tel chapitre des livres de Pierre Breslay ou de La Primaudaye; on sera frappé de la ressemblance; il n'y a pas de raison, — le style mis à part peut-être, — pour que les pages de Montaigne ne soient pas de ces vénérables oubliés. Seulement, Montaigne, lui, ne s'en tiendra pas toujours là. Et si l'on veut voir dans quel sens il va évoluer, et transformer progressivement sa manière, il est assez facile de s'en rendre exactement compte.

Soit, par exemple, le second chapitre du premier livre des Essais, De la Tristesse, l'un des premiers, visiblement, (pie Montaigne ait composés. 11 est très court, et si on h^ lit dans l'édition de 1580, il appa-

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raîl construit de la manière suivante. L'auteur cite et rapproche l'un de l'autre deux ou trois cas de personnages anciens ou modernes accablés de tristesse. Il y joint une observation assez banale, relevée par deux citations latines et une italienne, sur les effets généraux de l'extrême tristesse et de l'extrême joie. Et il termine par quelques rapides exemples de personnes qu'un excès de tristesse ou de joie a fait mourir. Rien de plus banal, on le voit, et rien de plus impersonnel.

Ouvrons maintenant l'édition de 1588. Le texte primitif s'est enrichi en son milieu de deux nouvelles citations latines, et du court développement que voici :

Aussi n'est-ce pas en la vive et phis cuisante chaleur de l'accès, que nous sommes propres à déployer nos plaintes et nos persuasions; l'àme est lors aggravée de profondes pensées, et le corps abattu et languissant d'amour.

Mais, surtout, le chapitre se termine sur la toute nouvelle déclaration que voici :

Je suis peu en prise de ces violentes passions. J'ai l'appréhension naturellement dure; et l'encroûte et épaissis tous les jours par discours ;

et il s'ouvre par cette autre, également nouvelle : Je suis des plus exempts de cette passion,

qui sera complétée dans l'édition de 1595, — et dans l'exemplaire de Bordeaux ^ — par les lignes suivantes :

1. L'exemplaire de Bordeaux, au cours du même chapitre, s'est aussi enrichi d'une nouvelle anecdote (cf. l'Édition municipale, t. I, p. 8-13).

Et ne laime ni l'estime, quoique le monde ait entrepris, comme à prix fait, de l'honorer de faveur particulière. Ils on habillent la sagesse, la vertu, la conscience; sot et monstrueux ornement. Les Italiens ont plus sortahlement baptisé de son nom la malignité. Car c'est une qualité touj(iurs nuisible, toujours folle, et comme toujours couarde et basse. Les stoïciens [en] défendent le sentiment à leur sage.

Qu'esl-ce à dire? Et ne saisit-on pas ici sur le vif le changement et le progrès? Le moi, la personnalité de Montaigne qui étaient totalement absents de la première version, transparaissent maintenant, et même s'affichent et s'affirment de plus en plus nettement. Et cela de deux manières : l'écrivain nous fait des confidences sur lui-même, et il développe, en les opposant aux opinions communes, en les appuyant d'une expérience plus large et plus diversifiée de la vie, ses idées personnelles sur la question qu'il traite. Toute « l'évolution des Essais » est là : d impersonnels qu'ils étaient primitivement, ils deviennent personnels.

Ils le sont devenus d'assez bonne heure. Déjà, dans le chapitre De V Amitié qui, selon toute vraisemblance, est antérieur à 1576, sous l'émotion d'un cher souvenir, Montaigne, discrètement encore, presque timidement, parmi bien des réminiscences livresques, Montaigne se laisse aller à parler au nom de sa propre expérience, à nous mêler à sa vie intérieure : « En l'amitié de quoi je parle, elles [nos âmes] se mêlent et confondent l'une en l'autre, d'un mélangiî si universel, qu'elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si l'on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que

cela ne se peut exprimera » Artiste né, comme il Tétait, Montaigne a-t-il senti, en écrivant ce chapitre, que, même littérairement, de telles pages étaient bien supérieures à celles de ses débuts? et qu'elles l'étaient en raison même de leur accent plus personnel? Et Famitié, en l'inspirant si bien, l'aurait-elle aidé à prendre conscience de son originalité véritable? Ce qui est sûr, c'est que du jour où il comprit qu'il y avait mieux à faire pour lui que de « se farcir d'allégations », il devint fort sévère aux « ravaudeurs » qu'il avait commencé par imiter. « Je ne veux faire montre que du mien et de ce qui est mien par nature, — écrira-t-il en 1588; — et si je m'en fusse cru, à tout hasard, j'eusse parlé tout fin seul. » Il ne s'en est jamais cru complètement, et il y aura toujours, jusqu'au bout, un peu de pédantisme dans Montaigne. Mais enfin, sa tendance nouvelle est manifeste, et dès 1580, elle apparaît clairement non seulement dans les derniers essais qu'il ait composés, mais encore, ce qui est plus signifificatif, et ce qui prouve qu'il sait désormais où il va, et ce qu'il veut, dans la Préface de son livre : « Je veux qu'on m'y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans étude et artifice : car cest moi que je peins.... Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre.... » On ne saurait être plus explicite, — ni plus oublieux de son passé.

1. Ici se termine le texte de 1580. Ce n'est qu'après 1588, et donc, sur l'exemplaire de Bordeaux, que Montaigne a complété sa phrase par le mot célèbre : « parce que c'était lui, parce que c'était moi ». Et encore, nous apprend M. Strowski, « parce que c'était moi » est une addition ultérieure. Jusque dans ce cri du cœur, si spontané en apparence, on peut suivre, on le voit, les retouches et les repentirs de l'artiste.

Cette « conquête de \a personnalité », comme l'appelle fort joliment M. Villey, ne s'est pas faite en un jour : elle s'est faite pour ainsi dire en deux (lapes successives. D'abord, Montaigne, assez vile las de son rôle de compilateur, réagit contre ses lectures ou contre les opinions communes, cl se laisse aller à exposer, sur tous les sujets qu'il aborde, ses idées personnelles. Puis, s'enhardissant encore, il en vient à parler directement de lui-môme, à se mettre en scène, à multiplier, sur sa personne et sur ses proches, les confidences, les aveux, les souvenirs. Et c'est ainsi que, dans les derniers « essais » de 1580, et surtout dans ceux de 1588, il aboutit à concevoir son œuvre comme étant essentiellement une libre causerie, vivante et familière, abondante en incidences, en saillies, en échappées vagabondes, pleine de souvenirs et d'anecdotes, de réminiscences et de citations surtout latines, et où il s'efforce tout à la fois de se peindre lui -môme au vif, et de nous donner son avis, plus ou moins motivé, sur tous les objets que sa verve rencontre ou soulève. Le véritable essai est né, et l'écrivain a enfin trouvé la forme qui fera sa gloire, et dont tous les essayistes modernes lui sont éternellement redevables.

A ces transformations tout extérieures correspondent, comme bien l'on pense, des changements plus profonds et plus intimes. Montaigne n'est pas un philosophe de l'espèce de Descartes, — encore que Descartes lui doive plus qu'on ne le dit d'ordinaire, — mais c'est un penseur tout de mcMne; et il a semé ou insinué, ou suggéré tant d'idées, qu'il a

droit à ce que Ton scrute de très près l'histoire de sa pensée. M. Villey s'y est, après M. Strowski, très scrupuleusement employé, et il y a profit à recueillir son témoignage.

Allons droit à la vraie question, à celle d'où dépendent toutes les autres, et demandons-nous ce qu'il convient de penser de la religion de Montaigne. La question a été souvent posée, et comme elle est obscure, elle a été tranchée assez diversement. Montaigne n'est pas l'homme des solutions simples : « ondoyant et divers », plus apte à voir et à exprimer les multiples côtés des choses qu'à prendre un ferme parti et à s'y tenir, ayant comme quelquesuns de ses compatriotes, Montesquieu, par exemple, — et faut-il dire Renan, lequel se vantait d'être un peu Gascon? — une certaine indécision et imprécision de pensée qui s'accommode mal des impérieuses habitudes de la logique latine, ironiste d'ailleurs et volontiers paradoxal, il a pu, sur ce point comme sur bien d'autres, prêter aux interprétations les plus contradictoires. On a fait de lui tour à tour le précurseur de Voltaire et de Pascal. « Le christianisme de Montaigne! s'écrie Guillaume Guizot. Rien qu'à voir ces deux mots ensemble, on se sent entre une duperie et un blasphème. Ne dites pas que Montaigne a été chrétien, si vous ne voulez pas faire rire les libres penseurs et pleurer les croyants ^ » On se rappelle, dans le même sens, les

1. M. Villey ne me paraît pas avoir pour le Montaigne de Guillaume Guizot, qu'il cite une ou deux fois en passant, et qu'il se contente de traiter un peu dédaigneusement d' « élégant », toute l'admiration qui convient. Ce n'est pas, il est vrai, un « livre » que cet ouvrage posthume; ce sont des Éludes et

merveilleuses pages de Sainlc-Beuve dans son Port- Roijal. El M. Strowski voit, de son côté, dans V Apologie de Raymond Sebond, « l'expression complète d'une Ame vraiment religieuse et sincère ». « Une Ame sincère », j'y veux bien consentir; mais « une Ame religieuse », est-ce que le mot ne hurle pas d'être associé au souvenir de Montaigne? Si Montaigne est une Ame religieuse, pourquoi Bayle n'en serait-il pas une? Non, de quelque façon qu'on définisse la disposition religieuse, Montaigne n'y répond en aucune manière. De toutes les voies, — et elles sont nombreuses, — qui conduisent ou ramènent à la religion intimement sentie et vécue, .Montaigne n'en a fréquenté aucune. Ni le désespoir métaphysique, ni la profondeur du sentiment moral, ni le. sens et l'effroi du mystère, ni l'élan spontané de l'Ame vers un je ne sais quoi qui l'enveloppe et la dépasse, jamais, à aucun moment de sa vie ou de sa pensée, jamais Montaigne n'a rien connu, ni éprouvé de tout cela. Surtout peut-être, il lui manque ce sentiment du tragique de l'existence humaine, sans lequel il n'y a ni très grand poète, ni profond penseur^ ni véritable croyant. Non seule-

fragments, que M. Aug:usle Salles a publiés et que M. Emile Faguet a préfacés (1 vol., Hachette, 1899), des « Essais sur les Essais )', comme le disait très bien Gaston Paris. Mais ce livre de moralist»; et d'écrivain n'en a pas moins sa place assurée dans la bibliothèque de tous ceux qui aiment encore les idées et les Lettres, — entre les Essais de Montaigne et les Pensées de Pascal. Esprit, profondeur, goût, délicatesse morale, éloquence même et éclat du style, je ne sais vraiment si une seule des qualités qui font les oeuvres de premier ordre en est absente. Ht peut-être, depuis Sainte-Beuve, n'a-t-on rien écrit de plus pénétrant et de plus fort, de plus ingénieux et de plus élevé sur Montaigne.

ment Montaigne n'a pas pris la vie au tragique, il n'est pas sûr qui Tait prise au sérieux. Ce qui est sûr, c'est que rien ne lui est plus étranger que la disposition de l'ûme qui se courbe, et se soumet, et se donne sans se reprendre, et qui prie, et qui adore. Et dès lors, qu'importe qu'il ait été, sa vie durant, un « chrétien très suffisant », comme l'a dit M. Faguet dans une inoubliable étude, qu'il n'ait jamais renoncé aux pratiques, et qu'il ait même fait une fin fort édifiante? Qu'importe, en un mot, qu'il ail fait le geste de la croyance? Au fond, sans bien s'en rendre compte peut-être, il n'est guère chrétien, et il est fort peu croyant. On pourrait lui appliquer le joli mot de Mme Récamier sur Chateaubriand : « Il croit croire. » Rabelais luimôme est, je ne dis pas plus chrétien, mais peut-être plus religieux.

Est-ce à dire d'ailleurs que, par un excès opposé, il faille faire de Montaigne un ancêtre authentique de nos encyclopédistes? Rien, je crois, ne serait plus contraire à la vérité de l'histoire et de la psychologie de Montaigne. Le fanatisme de l'irréligion agressive et indiscrète lui eût été, nous pouvons l'affirmer, plus odieux que l'autre. Montaigne n'est pas foncièrement religieux; mais il est encore moins irréligieux; il n'est qu areligieux. Et môme, — car peu d'intelligences ont été plus accueillantes et plus hospitalières, — bien loin d'écarter de sa pensée le problème rehgieux, il s'y est constamment appliqué; il l'a étudié sous presque tous ses aspects; et il n'est pas impossible de discerner, dans la suite de ses Essaisj comme une lente évolution rehgieuse fort intéressante et d'une réelle portée générale.

Seulement, qu'il soit bien entendu que cette évolution n'a pas H6 une évolution d'ûme; le fond le plus intime de Montaigne n'y a pas été engagé, et n'en a pas, ou n'en a guère été alîecté. Elle s'est passée tout entière dans l'ordre de l'intelligence; elle s'est déroulée, si l'on ose ainsi dire, à la surface même de la pensée de Montaigne. Elle a été l'une des façons dont ce merveilleux esprit s'est représenté la réalité de la vie. Pour tout dire, cette évolution religieuse a été celle de l'un des tempéraments les moins naturellement religieux qu'il» y ait jamais eu. Il est assez malaisé, les documents nous faisant défaut, de nous représenter très exactement l'état de la pensée religieuse de Montaigne avant l'époque où il commença les Essais. Né d'un père catholique et d'une mère d'origine juive, et qui semble avoir été protestante, il est peu probable qu'il ait eu au foyer familial des exemples d'ardent mysticisme : un de ses frères, une de ses sœurs embrassèrent la Réforme. Michel de Montaigne, lui, resta catholique comme son père, mais sans fanatisme, et peut-être plus par esprit de prudence et de conservation sociale (jue par véritable ferveur. Fut-il jamais très fortement tenté de rompre avec la religion traditionnelle? 11 semble difficile de l'admettre.

Ou il faut se soumettre, — écrira-t-il quelque part, — (lu tout à l'autorité de notre police ecclésiastique, ou du tout s'en dispenser. Ce n'est pas à nous à établir la part (jue nous lui devons d'obéissance. Et davantage, je le puis (lire pour lavoir essayé, ayant autrefois usé de cette liberté de mon choix et triage particulier, meltanf à nonchaloir certains points de l'observance de notre Église, qui semblent avoir un visage ou plus vain ou plus étrange, venant à en

communiquer aux hommes savants et bien fondés, j'ai trouvé que ces choses-là ont un fondement massif et très solide, et que ce n'est que bêtise et ignorance qui nous fait les recevoir avec moindre révérence que le reste K

Ce texte paraît dater de 1572 ou 1574; et, par conséquent, il doit faire allusion à une période assez ancienne de la vie de Montaigne, et probablement à sa jeunesse. Relâchement passager de quelques observances secondaires, c'est à quoi se réduit, vraisemblablement, tout le « libertinage » pratique de Montaigne : je crois avec M. Villey que, s'il était allé plus loin, il nous l'eût dit aussi naïvement.

Il est vrai qu'on a prétendu qu'il était allé plus loin. Un savant bordelais, le docteur Armaingaud, a signalé le premier, dans l'édition de 1588, le curieux passage que voici, et que Montaigne a modifié plus tard :

Je condamne en nos troubles la cause de l'un des partis, mais plus quand elle fleurit et quand elle prospère ; elle m'a parfois concilié à soi pour la voir misérable et accablée. Combien volontiers je considère la belle humeur de Chélonis, fille et femme de rois de Sparte; pendant que Cleobrotus son mari, aux désordres de sa ville, eut avantage sur Léonidas son père, elle fit la bonne fille, se rallia avec son père en son exil, en sa misère, s'opposant au victorieux; la chance vint-elle à tourner, la voilà changée de vouloir avec la fortune, se rangeant courageusement à son mari, lequel elle suivit partout où sa ruine le porta; n'ayant, ce semble, autre choix que de se jeter au parti où elle faisait le plus de besoin et où elle se montrait plus pitoyable-.

1. Essais, livre I, chap. xxvii, édition Dezeimeris et Barkhausen, t. I, p. 134; édilion municipale, t. I, p. 236-237.

2. Essais, édition de 1588, p. 489, ou édition Jouaust, t. IV , p. 207.

LKS KPOQiiKs i)i: LA i»i:nsi:i: di: Montaigne. 33

Celle allusion sympalliiquo cl généreuse aux viclimos do la Sainl-I^arlhélouiy ne serait pas rosiée pureniont plalonicpie. C'csl iMonlaignc lui-mùnK; (|ui aurait communiqué aux proteslanls le Discours sur la serviliide vnlonlaire^ pour qu'ils pusscnl l'insérer parmi leurs pamphlets. Il aurait fait mieux : il aurait de lui-même remanié — et aggravé — le texte de La Boétie, cl, pour atteindre et flétrir Henri III, il aurait, de sa propre plume, composé le célèbre porlrail du Tyran. Il est bien difficile, à plus de trois siècles de distance, de se prononcer résolument pour ou contre une pareille hypothèse : si, telle qu'elle est présentée par le docteur Armaingaud, elle dénote beaucoup d'ingéniosité de la part de son auteur, elle a soulevé de fortes objections de la part de MM. Villey, Bonnefon, Strowski et Dezeimeris'. Pour notre part, et jusqu'à plus ample information, nous inclinerions à la rejeter, comme insuffisamment établie et peu conforme à ce que nous savons de la modération et du loyalisme de Montaigne. II reste que Montaigne, peu favorable en général, comme Ton sait, aux réformés, a « parfois », par humanité.

1. D"^ Armaingaud, La Boélic, Montaigne cl le Contr'un (Revue politique et parlementaire, mars-avril 1900). — Cf. les articles de M. Villey dans la Revue d'histoire littéraire de la France, octobredécembre 1900, de M. Paul Bonnefon dans la Revue politique et parlementaire de janvier 1907, de M. F. Strowski dans la Revue philomathique de Bordeaux, février 1907, de M. \\. Dezeimeris dans les Mémoires de V Académie des Sciences et Belles-Lettres de Bordeaux de 1907. — M. Armaingaud a fait face à tous ses contradicteurs et leur a successivement répondu dans la Revue politique et parlementaire d'avril 1907 et dans la Revue philomatldque de maijuillet et de décembre 1907; ces diverses études sont aujourd'hui recueillies dans son livre sur Montaigne pamphlétaire. Hachette, 1910.

MAÎTRES d'aUTHEKOIS. •>

été tenté de se rallier à leur cause. Ce sentiment, môme s'il n'est jamais, ce qui est probable, passé à l'acte, est tout à l'honneur de l'auteur des Essais. Il a toujours été le contraire d'un fanatique.

S'il a, dans son for intérieur, éprouvé quelquefois de's sympathies purement sentimentales en quelque sorte pour la Réforme, ce n'est pas qu'il fût, au point de vue doctrinal, disposé à lui faire de réelles concessions. Montaigne n'est pas un bien grand chrétien, nous l'avons dit, mais il a l'hérédité catholique, et à ce titre, — on le lui a parfois reproché, — sa « mentalité » n'est à aucun degré une mentalité protestante. Il n'a jamais pu concevoir et admettre que la religion fût une affaire « individuelle ))y et, au contraire, et conformément d'ailleurs à la donnée traditionnelle, il semble avoir toujours vu en elle une chose essentiellement « sociale ». De même, il paraît bien avoir tout d'abord, et longtemps, pensé, avec toute l'École, que la raison bien conduite suffit à prouver les vérités essentielles de la religion. Cette idée qui forme, on le sait, le fond du livre que Montaigne publia en 15G9, cette traduction de la Théologie naturelle de Raymond Sebond qu'il avait entreprise sur la demande de son père, il l'admet alors, semble-t-il, sans la moindre difficulté. « Je trouvai belles, nous dit-il, les imaginations de cet auteur, la contexture de son ouvrage bien tissue, et son dessein plein de piété. » Et il le loue sans réserve d' « entreprendre, par raisons humaines et naturelles, établir et vérifier contre les athéistes tous les articles delà religion chrétienne ». Jusqu'à cette époque, ce que l'on pourrait appeler le rationalisme chrétien de Montaigne n'a encore subi aucune atteinte.

Quelques années se passent, et si l'on on juge par divers passages des Essais, et surtout par 1 VI /;o/o^/e (le Raymond Sebond, dont la plus grande partie semble avoir été composée en 1576, l'état d'esprit de Montaigne a visiblement changé. La Théologie naturelle a soulevé diverses objections, qui l'ont frappé. Surtout, vers la même époque, 1576, il découvre Sextus Empiricus, qui lui résume tous les arguments du scepticisme antique. Ici se place dans l'histoire de la pensée de Montaigne une véritable crise, que M. Villey, après M. Strovvski, a longuement et ingénieusement décrite, et qui est comme symbolisée par un fait assez curieux. On a retrouvé parmi les décombres de son château une médaille que Montaigne avait fait frapper à son nom. Il y a fait représenter la balance aux plateaux horizontaux qui figure l'état de parfaite indifférence philosophique. Elle est datée de 1576; Tûge de Montaigne, — (juarante-deux ans, — y est aussi indiqué. Évidemment, c'est à cette époque que le scepticisme de l'auteur des Essais a atteint son point culminant, et Montaigne a voulu, par cette médaille, perpétuer le souvenir de la crise intellectuelle qu'il traverse. Jusqu'où exactement est allé ce scepticisme? A-t-il été simplement d'ordre métaphysique? ou d'ordre religieux? En d'autres termes encore, le doute qui l'envahit alors, et qui, — VApologie de Raymond Sebond en témoigne éloquemment, — a ruiné si profondément la confiance de l'écrivain dans le pouvoir de la raison raisonnante, ce doute a-t-il atteint, ne fiit-ce qu'un moment, ses croyances religieuses? La question est obscure, et, Montaigne ne nous ayant point fait de confidences à cet égard., nous en

3G MAÎTRES d'autrefois ET d'aUJOURD'hUI.

sommes réduits aux simples conjectures. Il n'est pas impossible que, pendant un temps plus ou moins long, le scepticisme de l'auteur des Essais ait été complet, absolu, et que sa foi chrétienne elle-m^me en ait été entamée. Il est possible aussi qu'il ait su la mettre à l'abri des objections et des doutes : soit que ces croyances religieuses ne fussent pas assez profondes pour entrer en lice et courir les risques d'un combat singulier; soit que, par bon sens, esprit de modération et de prudence, il les ait mises résolument à part. Ce qui est sûr, c'est que la crise, quelles qu'en aient été la nature, la durée et l'issue, n'a point été douloureuse. Ce drame d'idées s'est joué pacifiquement devant une conscience sereine et souriante. Montaigne n'est pas l'homme des conflits tragiques. Les luttes corps à corps et sans merci ne sont point son fait. Il n'est pas de ceux qui, pour perdre ou pour conquérir une croyance, se blessent désespérément à toutes les pierres du chemin : les agonies morales, les sueurs de sang lui sont demeurées étrangères. Il ne faut pas demander au dilettante des Essais de concevoir et d'écrire le Mystère de Jésus.

Mais de cette crise, qui, visiblement, fut surtout une crise intellectuelle, la pensée religieuse de Montaigne n'en est pas moins sortie renouvelée. Si V Apologie de Baymond Sebond a un sens, c'est que la raison humaine est impuissante à prouver larehgion. Parmi bien des contradictions, des précautions oratoires, des ironies ou des naïvetés, à travers tous les méandres d'une pensée étrangement sinueuse, et dispersée, et vagabonde, telle est bien l'idée maîtresse qui se dégage et finalement s'impose. Sous l'influence

de Sextus, Montaigne a scruté les fondements de nos connaissances, et ils les a trouvés caducs et ruineux. Il a fait à sa manière « la critique de la raison pure »; mieux encore, il en a instruit le procès. On sait avec quelle verve intarissable, quelle verdeur pittoresque d'expression, quelle allégresse dialectique, il a mis à nu et bafoué les irrémédiables faiblesses de Tentendement humain. Incapable de rien établir par elle-même de sûr et de stable, comment, de quel droit la raison oserait-elle discuter et contredire l'autorité de la révélation? « Gela est impossible, et d'un autre ordre, surnaturel », dira bientôt Pascal, qui va reprendre sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, l'argumentation de Montaigne. Et de môme, la raison ne peut fournir à la religion aucun vrai secours. Que dis-jeî Prenons garde qu'en lui olfrant un appui, elle ne la fasse chanceler avec elle. Car admettrons-nous que la raison toute seule puisse établir sans contestation possible les vérités essentielles du christianisme, l'existence d'un Dieu personnel, la Providence, l'immortalité de l'âme, l'autorité de la loi morale? Dès lors, qu'avons-nous besoin d'une révélation particulière? Et le christianisme n'apparaît-il pas comme une superfétation inutile? Nous n'avons que faire de lui, et le déisme peut nous suffire....

On voit ici le changement d'attitude de Montaigne. Ce désaveu de la raison qu'il a obtenu de la raison môme, il s'en sert pour justifier la foi irraisonnée des simples'. Son scepticisme rationnel lui est désor-

1. Dans la Préface de l'édition de 1593, Mlle de Gournay fait de Montaigne un « puissant pilier de la foi des simples ». Et l'épitaphe en vers grecs que l'on a gravée sur son tombeau le

mais un moyen d'apologétique. Ou plutôt, — car il ne faudrait pas se hâter de transformer Montaigne en apologiste résolu, — peu profondément chrétien lui-même, et même assez peu religieux, il a vu, et senti que cette disposition d'esprit pouvait être celle de bien plus grands chrétiens que lui, et, en passant, il leur a signalé avec complaisance la légitimité de ce point de vue. Lui-même s'en est senti rassuré dans ses vagues croyances traditionnelles, dans son hostilité instinctive contre les innovations téméraires, dans son besoin de faire passer, par-dessus les divergences d'opinion individuelle, les intérêts permanents de l'institution politique et sociale. La conversion d'Henri IV, qu'il n'a pas vue, mais qu'il eût si fortement approuvée, est comme l'expression symbolique de la philosophie religieuse de Montaigne.

La morale, pour une àme religieuse surtout, touche de si près à la rehgion, que les deux problèmes sont inséparables. On n'en jugeait pas toujours ainsi au xvi'^ siècle. La Renaissance avait remis en honneur et en lumière les principaux monuments de la philosophie morale des anciens : on fut émerveillé de tout ce que ces œuvres, trop longtemps méconnues, enfermaient d'observations ingénieuses ou profondes, de haute sagesse, d'humanité en un mot. D'année en année, et de proche en proche, surtout en France, on les réédite, on les traduit, on les commente, on s'en inspire avec une rare ferveur. C'est pour répondre à cette faveur croissante du public

loue d'avoir « au do/;me du Christ allié le scepticisme de Pyrrhon ».

LKS ÉPOQUES l)K LA PKNSKK DE MONTAIGNE. liO

qu'Amyot a traduit tout Plutarque en français. Avant qu'il n'eût donntS en 1572, sa traduction des Œuvres morales, le seul traité des Règles de mariage avait été traduit au moins six fois dans notre langue, et quelques-unes de ces traductions avaient été rééditées jusqu'à trois et quatre fois. Le succès des Œuvres morales fut si vif, qu'en dix années ces deux in-folio ont été, sous divers formats, réimprimés au moins cinq fois. Par toutes ces publications, un état d'esprit assez singulier se forme et se répand, dont j)eut-ôtre un jour tenterai-je d'esquisser l'instructive histoire, et qu'on ne saurait mieux définir, ce semble, qu'en l'appelant un néo-sloïcisme. Sans bien* s'en rendre compte, le plus souvent ', on admire dans la morale la plus haute qu'ait produite l'antiquité païenne, dans les nobles vies que cette morale a inspirées et soutenues, quelque chose d'analogue à ce qu'on croyait jusqu'alors l'apanage unique, exclusif, de la morale chrétienne. On fait naturellement bénéficier le stoïcisme, tel que Sénèque ou Plutarque, Épictèle ou Marc-Aurèle le représentent, de tous les généreux souvenirs, de tous les actes de vertu que les anciens nous ont transmis : Aristide et Socrate, Gincinnatus et Gornélie ont collaboré au nouvel idéal, lui ont fourni quelques traits, aussi bien que Zenon. Thraséas ou Caton d'Utique. Ce nouvel idéal s'est imposé à presque toutes les imaginations durant la seconde moitié du xvi' siècle : on en retrouve

i. On s'en rend si peu compte qu'un cardinal Sadolet, par exemple, dans son traité de pédagogie, faisait uniquement appel ù l'autorité des anciens, et que, chaudement approuvé par Uembo, il n'était guère blâmé dans son effort, et d'ailleurs fort légèrement, que par le seul cardinal anglais Pôle (cf. Joseph Dedieu, op. cit.).

les traces, aisément reconnaissables, à travers toutes les œuvres du temps; il va bientôt s'exprimer doctrinalement dans un ouvrage de Juste-Lipse, la Maniidiictio ad sloïcam philosophiam, et dans toute notre littérature classique, au moins jusqu'à Pascal, chez Balzac, chez Malherbe, chez Corneille, chez Descartes, on le verra, plus ou moins transformé, mais nettement reparaître.

A quoi tend, à son insu peut-être, tout ce mouvement qui emporte les esprits et les ramène au culte <le la vertu antique? Manifestement, à la constitution d'une morale indépendante. M. Villey prononce le mot en passant : il aurait dû y appuyer; c'est le seul qui convienne et qui éclaire toute cette page d'histoire. Pour toute sorte de raisons, dont l'analyse nous entraînerait un peu loin, on commence, au xvi^ siècle, à trouver trop pesant le joug de la vieille morale chrétienne; on rôve d'y échapper, et comme l'on sent bien qu'on n'y échappera qu'à condition de trouver ailleurs un équivalent, on s'avise de restaurer la haute doctrine morale que l'antiquité finissante avait opposée au christianisme, et dont celui-ci avait eu quelque peine à triompher K Cette tendance à rejeter, sinon les prescriptions, tout au moins les principes de la morale théologique, on la trouve partout au xvi*" siècle. Qu'est-ce que la Réforme, non pas peut-être dans l'intention de ses initiateurs, mais en fait et dans la suite de son histoire, sinon une

1. 11 y a lieu de noter que, ù tous les essais (jui ont été tentés, en France notamment, pour constituer une morale indépendante, a correspondu régulièrement une sorte de renaissance du stoïcisme : à la fin du xvi" siècle, par exemple; au xviii% avec Montesquieu, Vauvenargues et quelques-uns des « philosophes »; sous le second Empire, avec l^enan, Taine et Havet.

LKS ÉPOQUKS l)i: LA PKNSKK l)K MONTAIGNi:. 41

Icntalive, et qui dure encore, pour fonder une morale vrnimenl indépendante? A Torij^inc, elle était au moins, et de propos délibéré, une morale indépendante... de la relii^ion eatlioli(pie. A la dilVérenee de la KéForme primitive, le néo-stoïeisme n a pas d'étiquette ou de livrée Ihéologique : il ne lient pas compte de la révélation; il Tignore; il est un pur et simple retour aux données de la raison et de la conscience antiques. La morale qu'il entend fonder est indépendante, non pas de toute métaphysique, mais de toute relii*ion révélée.

Le mouvement est si général et si fort que ceuxlà mômes qui sembleraient devoir y être réfraclaires ne peuvent s'y dérober complètement. Rien de moins stoïcien, à première vue, et même au fond, que Montaigne. Ni réducation, trop douce et trop voluptueuse qu'il a reçue, ni la vie, au total très facile qui a été la sienne, ni surtout son tempérament personnel ne le préparaient à Teflort, à la tension perpétuelle de tout Tétre intime, au dé|)loiement continu d'une volonté toujours en éveil. Ce n'est pas un héros de Plutarque que Montaigne, et il Ta bien fait voir. 11 y a des âmes naturellement chrétiennes; il y en a aussi qui sont naturellement stoïciennes; il y en a d'autres qui sont naturellement épicuriennes. Comme Horace, son ancêtre et son poète préféré, avec lequel il a tant de rapports, et dont révolution morale rappelle de très près la sienne, Montaigne était de ces dernières. Et pourtant, lui aussi, comme Horace encore, a eu sa phase stoïcienne. Quand, dans l'édition de 1580 •, on relit les premiers Essais,

\. Cette édition, qu'il est nécessaire d'avoir sous les yeux, «luand on veut connaître le premier Montaigne, est devenue

— ceux qui ont été composés avant 1573 ou 1574 environ, — on ne peut s'empêcher d'être frappé des idées et des sentiments tout stoïciens qu'ils expriment, sous une forme brève, sentencieuse, un peu guindée qui, à elle seule, révélerait leur origine. Bien entendu, ce stoïcisme n'a rien de trop rigide ou d'exclusif; il s'y glisse des pensées ou des maximes étrangères à l'école, et par l'intermédiaire de Gicéron, d'Horace ou de Lucrèce, Épicure, plus d'une fois vient prêter main-forte à Zenon; mais ces pensées et ces maximes sont de celles qu'un stoïcisme assez large peut aisément accueillir; elles n'en contredisent pas les principes essentiels, — on sait d'ailleurs que stoïciens et épicuriens avaient plusieurs théories et formules communes, — elles n'en ruinent pas l'inspiration générale, et c'est cela seul qui importe. Au reste, à ceux qui lui auraient reproché le libéralisme de sa pensée, Montaigne pouvait répondre par un illustre exemple. Il est alors nourri des Lettres à Lucilius; et Sénèque, tout stoïcien qu'il soit, n'a, comme on sait, aucune intransigeance doctrinale. « Sénèque, dit excellemment M. Villey, Sénèque a filtré pour Montaigne une espèce de stoïcisme éclectique qui correspond tout à fait aux besoins de son imagination. » Le Montaigne des premiers Essais est en effet le plus éclectique des stoïciens ^

introuvable; mais fort heureusement, elle a été reproduite, avec les variantes de 1582 et 1587, dans la précieuse édition qu'ont publiée à Bordeaux, en 1870, chez Feret et fils, MM. R. Dezeimeris et H. Barkhausen. Ces deux volumes in-8 sont bien près d'être épuisés.

1. Il s'est élevé sur la question du stoïcisme de Montaigne un long débat, un peu monté de ton, entre M. Strovvski et

LES ÉPOQUES DE LA PENSEE DE MONTAIGNE. 4:i

Ce stoïcisme, môme mitigé, est-il bien profond dailleiirs? Il Test si peu qu'il ne va pas beaucoup dunM-. Dès que Montaigne a entre les mains les Olùwres morales de Plutaniuo, — fin de 1572 ou premiers mois de 1573, — on le voit, sous cette influence, se détacher progressivement du stoïcisme, et môme, bientôt, le critiquer assez vivement. Ce (ju'il y a de raide et d artificiel, d'emphatique et môme d'inhumain dans la doctrine le frappe de plus en plus, et bientôt il n'aura pas assez de railleries pour tous ces grands gestes et ces déclamations fastueuses. C'est qu'en réalité, il y avait, nous l'avons dit, un secret, un profond désaccord entre la nature de Montaigne et la morale stoïcienne. Comme un vêtement d'emprunt qu'on rejette au premier signe, l'auteur des Essais s'est prestement dépouillé, aux premières objections qu'il entend formuler, des théories et des attitudes qu'il avait affichées jusqu'alors. Peu conscient de sa propre personnalité, peu sûr de son talent et de sa vraie pensée, il avait commencé, docilement, timidement,

M. le D' Armaingaud, Dans son livre si spirituel et si vivant sur Montaigne (Alcan, 1906), M. Strowski avait beaucoup appuyé, on l'exagérant peut-être quelquefois, sur le stoïcisme de son liéros. M. Armaingaud a discuté cette thèse dans un article de la Hcviie politique et parlementaire [septembre 1907) sur le Prétendu stoïcisme de Montaigne, article auquel M. Strowski a répondu dans le Censeur politique et littéraire du 25 octobre et du 2 novembre 1907. M. Armaingaud a riposté à son tour dans la môme Revue par trois articles intitulés : Montaigne a toujours été épicurien. 11 est, je crois, assez facile de réconcilier les deux adversaires en faisant observer, avec M. Villey, que le stoïcisme de Montaigne n'est ni très systématique, ni très pur, qu'il n'a pas duré longtemps, et qu'il a été enfin assez superficiel. Et au fond, je ne crois pas que M. Strowski ait voulu dire autre chose.

par se mettre au ton du jour : la mode était au stoïcisme; il s'était fait stoïcien; il avait copié servilement Lucain, le Plutarque des Vies parallèles, Sénèque surtout. Peut-être avait-il cru faire siennes leurs idées favorites. Son humanisme entretenait' en lui cette flatteuse illusion. Au premier éveil de la réflexion personnelle, au premier contact avec la pensée adverse, on devait voir s'effriter ce stoïcisme essentiellement livresque.

Est-ce à dire cependant que tout ait été vain et factice dans cette courte initiation de Montaigne aux doctrines du Portique? et qu'elle n'ait laissé aucune trace dans Thistoire de sa pensée? Ces âmes d'humanistes sont plus complexes qu'il ne semble; même dans leur rhétorique, ils engageaient un peu de leur personne. Montaigne a très sincèrement admiré certains côtés du stoïcisme; il a gardé de son passage dans la « secte » un certain goût spéculatif de l'héroïsme, un certain culte de l'énergie morale. Son imagination s'exaltait volontiers sur les actions d'éclat, sur les miracles de la volonté. Montaigne est un épicurien qui a Timagination stoïcienne.

Ce qui n'a pas peu contribué à détacher sa pensée du stoïcisme théorique, c'est la crise de scepticisme que, sous l'influence de Sextus Empiricus, il a traversée vers 1576. Est-il bien vrai, comme le prétendait Royer-Collard, qu'on ne fasse pas au scepticisme sa part? lime semble qu'on peut parfaitement être très sceptique sur certains points et fort dogmatique sur d'autres. Mais ce qui est sûr, c'est que l'attitude stoïcienne s'accommode mal du scepticisme. La raison en est assez simple. Le stoïcisme,

(|uoi qu'en ail prétendu jadis le philosophe Guyau\ le stoïcisme nVsl pas une doctrine d'humilité, c'est une doclrine d'orgueil. Il ne veut voir (pie la « gran- (hMir » de l'homme, non sa « niisèn* »: il lui inspire une coniiauce infinie dans le pouvoir de sa volonté, dans l'étendue, dans la vigueur et dans l'inlaillibilité de sa raison. Le stoïcisme est un rationalisme. Jamais Montaigne n'a cru plus fermement à la portée métapliysiciue de l'esprit humain que pendant l'époque où il se croyait stoïcien. Du jour où les arguments du pyrrhonisme contre l'autorité de la raison lui apparurent comme la vérité même, du même coup ce ([ui lui restait de son stoïcisme s'effondra pour toujours. S'il est vrai que nos sens nous trompent, que nos sentiments nous trompent, que nos idées nous trompent, (pie rien n'est sûr, et que rien n'est vrai, et que l'homme n'est que le misérable jouet d'une universelle illusion, pourquoi l'idéale vertu que le stoïcien propose à notre elTort ne serait-elle pas un mensonge comme tout le reste, — mensonge même d'autant plus vain qu'il est moins conforme au vœu de l'humaine nature? Le pyrrhonisme dont s'enchante et dont s'enivre Montaigne a définitivement tué son stoïcisme.

En resterons-nous là cependant? Le scepticisme absolu convient si peu à la nature de l'homme, qu'on peut bien s'y complaire un instant : on ne saurait s'y enlizer bien longtemps. Il faut croire pour vivre; il n'est pas d'acte, si irréfléchi qu'il soit, qui n'implique une conception de la vie, donc une

1. Voyez son édition classique du Manuel d'Épictète (Delàgrave).

croyance, et comme un pari sur l'inconnu. Montaigne a trop de bon sens, et, selon le mot d'un contemporain, un trop « émerveillable jugement » pour ne s'en point aviser. Par ironie, par amusement dialectique, par virtuosité d'artiste qui pousse sa pointe en tous sens, jongle avec les idées et avec les mots, et s'offre à lui-même l'étourdissant spectacle de sa verve librement déployée, par réaction aussi contre les faciles dogmatismes d'autrefois, il a bien pu se donner les apparences du scepticisme parfait : sa griserie intellectuelle une fois tombée, il se retrouve ce qu'il a toujours été : un Gascon, un Bordelais môme, très avisé, très positif, plein de prudence bourgeoise, très préoccupé de mener sans orage au port la barque fragile de la vie. Plus de grands mots, de gestes ambitieux, de périlleuses manœuvres les yeux fixés sur les étoiles : des faits. La quarantaine est passée, la cinquantaine est toute proche. Le moment est venu d'amasser un substantiel viatique pour le reste du voyage.

Or, dans cette universelle incertitude, une chose reste sûre, inexpugnable à toutes les attaques du scepticisme : la réalité du plaisir et de la douleur. « Douleur, tu n'es qu'un mot », s'écriait le stoïcien; mais il se trompe, et surtout il nous trompe. La douleur est la plus indéniable des réalités ; elle est un fait, un fait de conscience : libre au stoïcien de le nier en paroles : il ne la sent pas moins, quand elle le point, et il crie, quand on ne l'entend pas. Pareillement le plaisir : c'est un fait très positif que la jouissance, et il n'est aucun raisonnement du monde qui puisse nous empêcher de l'éprouver. Et ce qui n'est pas moins sûr, c'est que la nature a mis

(Ml nous lin instiiK.'L (iiii nous pousse à rechercher le plaisir cl à fuir la douleur. Cet instinct môme est si fort, qu'en rcalitù nous y obéissons, même quand nous prétendons l'éluder. Le stoïcien lui-môme trouve son plaisir, — un plaisir d'une essence particulière, — à poursuivre la réalisation de ce qu'il considère comme le devoir et la vertu.

Quoi qu'ils en disent, en la vertu même, le dernier but de notre visée, c'est la volupté. Il me plaît de battre leurs oreilles de ce mot, qui leur est si fort à contre-cœur. Et s'il signifie quelque suprême plaisir et excessif contentement, il est mieux dû à l'assistance de la vertu qu'à nulle autre assistance. Cette volupté, pour être plus gaillarde, nerveuse, robuste, virile, n'en est que plus sérieusement voluptueuse. Et lui devions donner le nom du plaisir, plus favorable, plus doux et naturel : non celui de la vigueur, duquel nous lavons dénommée. Cette autre volupté plus basse, si elle méritait ce beau nom, ce devait être en concurrence, non par privilège. Je la trouve moins pure d'incommodités et de traverses que n'est la vertu. Outre que son goût est plus momentané, fluide et caduc, elle a ses veilles, ses jeûnes et ses travaux, et la sueur et le sang ; et en outre particulièrement ses passions tranchantes de tant de sortes, et à son côté une satiété si lourde, qu'elle équipolle [équivaut] à pénitence ^ .

La pensée de Montaigne ici est assez claire. Puisque tout en nous et autour de nous nous sollicite à la recherche de la volupté, et puisque, en voulant la fuir, nous la poursuivons et l'atteignons

1. Essais, livre I, chap. xix. Il est à noter que ces lignes ne figuraient ni dans Tédilion de 1580, ni dans celle de 1588, et qu'elles ont été insérées par Montaigne, comme pour en corriger après coup l'eiïet, dans le célèbre chapitre intitulé : Que philosopher, c'est apprendre à mourir (cf. Edition municipale, t. I, p. 101).

encore, abandonnons-nous donc sans contrainte au vœu de la nature, ^viv ôuLoXoufji.£vto; t7j cpùorei. Et ne craignons pas d'aboutir ainsi à une conception de la vie trop vulgaire. Car il y a une hiérarchie des plaisirs; et s'il en est de bas, — ceux-là, on ne voit pas que Montaigne les ait jamais résolument proscrits, — il en est aussi de nobles, et ces derniers, plaisirs de Fesprit, de l'amitié, de la vertu, nous ménagent des jouissances plus vives et plus pures que les autres. Recherchons donc la volupté sans scrupules : elle est bonne, elle est saine, elle est sainte. Fuyons-en simplement les excès, non par devoir, mais par prudence, car l'excès du plaisir engendre inévitablement la douleur, et, si nous voulons être heureux, il nous faut fuir la douleur. Et telle est la morale qui déjà s'esquisse dans les derniers chapitres que Montaigne ait composés pour l'édition de 1580, qui s'affirme plus énergiquement encore dans l'édition de 1588, et qui, dans l'édition posthume xle 1595, fait mine de tout envahir, et de recouvrir même les velléités de l'ancien stoïcisme.

On aurait beau jeu, si on le voulait, à discuter et à critiquer cette morale. Son plus grave défaut est de n'avoir d'une morale que le nom; elle ne résout pas les questions, elle les élude; elle ne définit pas le devoir, elle le supprime. Elle repose sur une équivoque, pour ne pas dire sur un jeu de mots. S'il est vrai que la pratique de la vertu ne va pas sans un certain plaisir, ce plaisir est d'un ordre si spécial et d'une qualité si rare, que c'est se moquer, et profaner même le nom de la vertu que de l'assimiler à la « volupté )). Il ne faut pas donner à

LES EPOQl'KS DK LA PKiNSEE DE MONTAIGNE. 49

(Milendre ([uo Ton confond saint Vincent de Paul cl Casanova. Il n'est pas vrai, comme le voudrait Montaigne, que la vertu soit chose aisée, toute naturelle et souriante : elle est toujours le prix d'un olîort, et TelTort est toujours chose douloureuse. La notion d'ellbrt est complètement absente de la morale de Montaigne. Or, il n'y a pas de morale sans effort, comme il n'y a pas de moralité sans ascétisme. Voilà ce que Montaigne n'a jamais pu comprendre. Son tempérament était si réfractaire à ces idées si simples, et il a si peu réagi contre son tempérament, qu'il ne semble pas s'être rendu compte du vice secret des doctrines qu'il affichait. Il est dangereux de prêcher le plaisir aux hommes. Et cela est dangereux, parce qu'ils n'y ont déjà que trop de pente native, et que, même si l'on veut les orienter du côté des plaisirs nobles, ils finissent presque toujours par tomber du côté des plaisirs bas. Toutes les morales du plaisir ont eu la même fortune historique. Épicure, certes, ne méritait pas tous les reproches qu'on a pu adresser à quelquesuns de ses disciples : sa morale avait, à n'en pas douter, des parties élevées. Mais les disciples ont trouvé dans les doctrines du maître une justification trop facile de leurs propres appétits, et le nom d'épicurisme est devenu justement synonyme de relâchement des mœurs. Pareille mésaventure est arrivée à Montaigne. Il ne voulait assurément pas légitimer et encourager l'immoralité contemporaine ; et l'honnête Pierre Charron, et la bonne demoiselle de Gournay se seraient sans doute fort dévotement signés, s'ils avaient pu prévoir que les Essais allaient devenir les délices de Ninon de Lenclos.

MAÎTRES d'aUTHEFOIS. 4

Mais il n'en est pas moins vrai que le livre de Montaigne a été l'Évangile de tous les « libertins » du xvii° siècle, en attendant ceux du xviii'^; et qu'ils ont trouvé en lui au moins autant un encouragement au libertinage des moeurs qu'au libertinage de la pensée. « Dans le système moral de Montaigne, — a dit profondément Guillaume Guizot, — on finit par s'obéir à soi-même, ou plutôt, on ne s'obéit même plus, car on finit par ne plus se commander rien. » Et encore : « Montaigne n'est ni un guide sûr pour la pensée, ni un conseiller utile pour la vie. »

N'oublions pas un dernier trait sur lequel M. Villey a justement insisté. Pour constituer sa morale, Montaigne, chose bien curieuse, et qui montre combien au fond il était peu chrétien, Montaigne n'a fait aucun emprunt au christianisme. Ses autorités et ses sources, ce sont les philosophes et les moralistes anciens; ce ne sont autant vaut dire jamais les moralistes chrétiens. Je ne crois pas qu'il ait cité une seule fois V Imitation. La morale chrétienne est comme non avenue à ses yeux ; il l'ignore, ou il l'oublie. Les notions fondamentales de l'éthique chrétienne, le péché, la grâce, la corruption originelle, le repentir, lui demeurent entièrement étrangères. 11 laisse échapper quelque part un mot, que M. Villey ne me paraît pas avoir relevé, dont Montaigne n'a certainement pas vu tout le sens et toute la portée, et qui me semble le définir à merveille : « Nous autres, naturalistes* », s'écrie-t-il. C'est cela môme. Montaigne est un naturaliste : il l'est

1. Essais, livre III, chap; xui, éd< Louandre, t. IV, p. 235^

par la (jualité de sa langue et par rallure de son <lyle; il Test par le tour de son esprit et le mou veinent m("^me de la pensée; il l'est par Tinspiralion de sa morale. Il ne veut que copier la nature, suivre la nature, vivre selon la nature. C'était écarter l'idéal chrétien et revenir à l'idéal antique. Guillaume (iuizot Ta dit avec une spirituelle justesse : « Montaigne, c'est le génie du paganisme. »

Et il est encore quelque chose de plus. Montaigne, écrivais-je il y a une dizaine d'années, Montaigne, c'est Vhonnêle homme. Je suis heureux que M. Villey ait repris la formule, et, dans les derniers chapitres de son livre, Tait ingénieusenient développée. Qu'on veuille bien y réfléchir en effet. S'il y a, dans cette (in du xvr siècle, en France, une œuvre littéraire (jui nous fasse admirablement comprendre et sentir comment Tidée italienne de la virlù, combinée avec l'idée humaniste, a fini par produire l'idée française et classique de Vhonnête homme, c'est bien celle de Montaigne. « L'honnête homme », — on se rappelle la définition que Bussy-Rabutin en a donnée, — c'est « un homme bien né, et qui sait vivre ^ » Or, n'est-ce pas là le « modèle idéal » que Montaigne a eu en vue, et qu'il a, plus (jue personne, contribué à faire naître et adopter? 11 y a si bien réussi, que ce modèle idéal a régné pendant plus d'un siècle sur la pensée et l'imagination françaises. L'homme qui, comme on dira bientôt, « ne se pique de rien » et c( ne met point d'enseigne», mais qui, au contraire, « a des clartés de tout », l'homme dont le goût

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