‹ Maîtres d'hier et d'aujourd'huiChapitre 15 sur 32 · THÉODORE CHASSÉRIAU · texte numérisé non relu

THÉODORE CHASSÉRIAU

Écoulez Théophile Gautier décrire ces deux, compositions, les plus importantes de l'ensemble :

« Commençons par la Guerre pour finir, comme tout devrait finir, par la Paix. Au centre d'un immense panneau, une espèce de sage, de génie, représenté par un homme d'âge, mais dont l'expérience conserve toute la vigueur de la jeunesse et que les années ont éprouvé sans l'afiaiblir, distribue à des ouvriers le salaire de leurs travaux. Les équipages, les armements, les vivres, tout cela ressort de l'administration; aussi Bellone, immobile, le casque grec en tête, tenant d'une main deux lances de bronze et de l'autre un grand bouclier, sombre miroir de fer, illuminé de vagues reflets, qui couvre sa poitrine et cache une partie de sa robe teinte dans la pourpre des combats, attend-elle, pour s'envoler, que l'homme mûr ait fait ses paiements et ses comptes. Au premier plan, à droite, des hommes, demi nus, à tournure de cyclopes et tout rayonnants du feu de la forge, battent le fer et fabriquent des armes : épées, cuirasses, fers de lance jetés à terre autour de l'enclume. Un peu plus au fond, des ouvriers à moitié voilés par la fumée rouge et la flamme trouble d'une fournaise, font chauff'er des cercles pour des chars de guerre. A gauche, des jeunes gens s'élancent sur leurs chevaux avec des mouvements impétueux et forts; les bataillons s'ébranlent et se mettent en marche soulevant la poussière; les bannières se déroulent aux vent, les clairons jettent leur aigre fanfare, les chevaux hennissent et piafl'ent, et les soldats, la main appuyée sur la

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croupe de leurs montures, se retournent à demi et causent entre eux de la guerre lointaine qu'ils vont faire là-bas, de l'autre côté de l'horizon, derrière les montagnes bleues et roses que dorent les lueurs de l'aube. Ils peuvent partir tranquilles, rien ne leur manquera; la sagesse veille sur leur héroïsme.

» Examinons maintenant le pendant antithétique de cette composition. Au centre, la Paix, forte et douce se tient debout adossée à un tronc d'olivier ; sa tête admirablement belle, fixe sur les spectateurs ses grands yeux intelligents et pensifs. Sa bouche a le vague sourire de la sérénité. Placée au milieu du tableau, elle attire le regard par un attrait impérieux et semble éclairer ce qui l'avoisine. Elle étend ses bras d'une grâce vigoureuse sur des groupes occupés aux travaux de la terre et sur un groupe de semeurs qui symbolise les arts. La Poésie tient sa lyre et écoute son àme; la Peinture, liée à elle par un bras, rappelle Fut pictura poesis et penche sa tête couronnée de lauriers roses pour étudier les poses des jeunes mères heureuses et sereines qui pressent, pendant la tranquillité de la paix, leurs enfants dans leurs bras. Derrière la Poésie et la Peinture, la Tragédie sérieuse, l'œil sombre, les doigts crispés sur son poignard classique, a près d'elle la Comédie rieuse qui babille à son oreille et tient un masque fardé. Un peu plus en avant. l'Architecture, reconnaissable au plan déroulé qu'elle porte à la main, tourne la tête et regarde vers le fond du tableau, des ouvriers qui bâtissent une ville. La Sculpture, deminue, par l'éclat marmoréen de son torse, fait penser

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au Paros et au Penlélique d'où ses chefs-d'œuvre sont tirés. A côté de la Sculpture, la Musique, l'air vague et mystérieux, voilée d'une demi-teinte vaporeuse, l'œil noyé et levé au ciel, la bouche entr'ou verte et laissant échapper comme un brouillard sonore, presse son téorbe sur son cœur. Non loin d'elle, la Science, ayant à ses genoux un jeune sauvage bariolé de tatouages, lui apprend les choses connues et se fait son initiatrice en fait de civilisation.

» De l'autre côté, un groupe de jeunes femmes, dont la fraîcheur annonce la santé et le bien-être, font sauter dans leur bras de beaux enfants ou les endorment en chantant des lullahij. Auprès d'elles, sur un tas de gerbes que le bleuet et le coquelicot piquent d'étincelles bleues et rouges, dorment nonchalamment les moissonneurs fatigués. Plus loin, au second plan, des bouviers poussent dans un chemin creux des attelages de ces grands bœufs qu'on voit dans la campagne de Rome et dont les formes majestueuses semblent taillées exprès pour les bas-relief et les frontons.

» Ces belles peintures ont un aspect rare et particulier, qui les sépare nettement des allégories ordinaires... Pour le caractère général, on pourrait dire que M. Chassériau est un Indien qui a fait des études en Grèce. Il jette dans le monde antique la beauté inconnue des races nouvelles, ou du moins que jusqu'ici le pinceau a dédaignées ; telle de ses figures ne doit pas différer beaucoup du portrait de Sakountala absente, fait par le roi Douchmanta.

» Ce grand travail, si victorieusement mené à bout

avec une superbe maestria, pose M. Chassériau parmi les deux ou trois premiers noms de l'art contemporain. »

On peut chercher maintenant à analyser l'essence, l'origine de cette nouveauté que Théophile Gautier constatait sans la définir. Parmi les contemporains de Chassériau. il n'en est guère qui aient possédé au même point rimaijination. la sensibilité, le savoir; pourtant la science n'entrave jamais l'élan spontané de son âme chaleureuse; la volonté est immanente chez lui, d'exprimer, de toucher; il n'emploie plus l'abstraction qu'à titre exceptionnel ou complémentaire ; le symbole cesse d'être traduit par les poncifs vieilhs, et le principe de son art se découvre : c'est de la vie palpitante et de l'humanité qu'il s'inspire...

Les figures de l'Etude, du Silence, de la Méditation sont à cet égard exemplaires. Leur portée morale est tout de suite révélée par la pose, le geste, par l'expression physionomique; naturelles d'aspect, d'allures, l'indéterminé du type, du costume, annonce pourtant qu'elles ne relèvent point d'une époque, qu'elles appartiennent à tous les âges. S'agit-il d'incarner l'idée du travail de la maternité, Chassériau met en scène des épisodes de l'activité humaine pareillement élevés à la généralisation : ainsi le groupe des forgerons dans la Guerre, les groupes des laboureurs et des ouvriers bâtisseurs de ville dans la Paix: c'est que l'artiste se double d'un penseur sachant discerner l'éternité du geste humain à travers les spectacles de la vie qui passe. Sans que la signification se trouve amoindrie,

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toute figure allégorique est absente du Retour des captifs et des deux images du Commerce rapproche les peuples. Ici l'âme orientale pénètre l'art moderne. L âge. tout l'exemple d'Ingres aussi, ont exalté chez Chassériau le sensualisme créole de son admiration pour la forme féminine ' ; à peindre l'épiderme duveteux des captives, il apporte cette ferveur passionnelle qui lui avait fait préciser avec volupté le galbe du torse d'Esther, dans un tableau inoubliable. Et quelle joie encore pour ses yeux ardents, épris d'éclat, de couleur, de lumière, de rappeler (dans les panneaux Le Commerce rapproche les peuples) les climats lointains, le contraste des races, d'évoquer l'Orient, avec le particularisme étrange de ses habitants aux costumes bigarrés, l'Orient ruisselant de diaprures sous le ciel ensoleillé !

Outre l'intérêt primordial qu'offre en elle-même l'œuvre de Chassériau, elle n'est pas moins essentielle à méditer au point de vue historique. Sans elle l'enchaînement serait rompu ; sans elle, on ne percevrait plus les liens d'attache entre Ingres, Delacroix et nos plus chères gloires d'aujourd'hui. De Théodore Chassériau descendent directement Puvis de Chavannes, Gustave ^loreau et nul ne saurait convoiter pour eux un plus noble lignage. La décoration de la Cour des Comptes en certifiait l'authenticité; n'était-ce pas assez pour qu'on se préoccupât de sauvegarder ces

1. Nous avons remarqué ailleurs, au sujet de rinterprétation rénovée du nu féminin, que cette rénovation était due surtout à trois artistes créoles, Cliasscrian, Degas et Gauguin.

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peinture.^ et de les transmettre à ravenir? Admirables en soi, elles possèdent de plus la valeur d'un témoignage irrécusable et dun enseignement qui édifie, d'une façon vraiment unique, sur l'évolution de l'école française au dix-neuvième siècle.

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